Le photographe vu comme voyeur ou prédateur – Extrait du Roi des Aulnes de Michel Tournier…

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le Fulgurator, appareil projeteur d'imagesle Fulgurator, appareil projeteur d’images

      Les mots de la photographie sont ambigües et ont été souvent été empruntés au vocabulaire du combat, de l’agression et de la violence : on « prend » ou on « vole » une photo contre le gré du sujet photographié, on « saisit » un événement, on va à la « chasse aux images » et on « mitraille ». Certaines populations refusent d’être photographiées par peur que par ce moyen on puisse leur « voler » quelque chose – leur âme ou leur image – et que par ce moyen on puisse user de pouvoirs à leur encontre.

Louis Figuier (1891) Les merveilles de la Science, ou descriptions populaires des inventions modernes, supplément n°2, p.76-80, édition Jouvet et Cie, Paris.

 « Le photo-revolver se porte dans la poche ou dans un étui à courroie. Dans le canon est un objectif, et neuf châssis, contenant des glaces de 4 centimètres de surface, qui peuvent venir successivement s’impressionner au fond du canon. L’objectif est aplanétique, c’est-à-dire reproduit tous les objets placés à plus de 5 ou 6 pas avec une égale netteté, de sorte que la mise au point est inutile. Par la dimension considérable de ses lentilles, par rapport aux glaces, l’objectif donne assez de lumière pour produire des épreuves instantanées, et son champ pour que l’image se trouve au centre, sans qu’il soit nécessaire de viser bien juste. L’obturateur est réglé par un mouvement d’horlogerie ; pour faire une épreuve il suffit de tourner le barillet et de presser la détente. » (Louis Figuier, 1891)

« La photo, c’est la chasse. C’est l’instinct de chasse sans l’envie de tuer. C’est la chasse des anges… On traque, on vise, on tire et clac ! Au lieu d’un mort, on fait un éternel. »  –  Chris Marker.

« J’avais toujours pensé que la photographie était une occupation diabolique. C’était là un de mes sujets de réflexion favoris, et je me suis sentie vraiment perverse la première fois où je m’y suis livrée ». Mais elle ne dit pas pour quelles méphistophéliques raisons. Seraient-elles à chercher du côté du voyeurime et de la prédation ? Diane Airbus.

 « la photographie, et surtout l’acte de la prendre, met au défi les notions d’intimité et de propriété car, par nature, elle est envahissante, abusive, que ce soit par intention ou par effet« .  –   co-commissaire de l’Exposition à la Tate Gallerie de Londres, Simon Baker.

« Dans un sens étroit, le voyeur est celui qui cherche une satisfaction sexuelle par les yeux, au lieu de la chercher « normalement », par un organe plus approprié. Dans un sens large, c’est celui qui aime pénétrer, saisir, posséder par le regard – et pas nécessairement en vue d’un acte sexuel.
Dans ce sens, tout photographe est voyeur. Je me considère du nombre et je reconnais le voyeurisme comme l’une des clefs de ma maison. »  –  Franck Horvat.

    Le voyeur a trente-quatre ou soixante-douze ans, il est vêtu misérablement ou avec recherche, mais toujours, son attitude provoque la méfiance : il ressemble à un homme égaré en plein midi au milieu de la ville.
    Vous l’apercevrez comme frappé de stupeur devant une porte cochère, un arbre, un immeuble en démolition. Planté devant la fenêtre entrouverte d’un rez-de-chaussée, il paraît suivre avec une extrême attention la scène qui se déroule à l’intérieur -et lorsque vous vous approchez, vous constatez que le logement est vide.
    Certains affirment qu’il « voit », d’où son nom, d’autres qu’il imagine seulement. Il est possible que le voyeur ait surpris une fois au moins une « faille » dans les façades qui bouchent les regards ; sinon on s’expliquerait mal son obstination. Il croit à un complot permanent des apparences que, seule, la fatigue trahit parfois. Et c’est ce moment de faiblesse qu’il espionne avec une inlassable patience, trappeur des grandes cités opaques  –  André Hardellet (Sommeils).

    Le regard photographique — différent en cela d’autres formes de regard médiats — est un arrachement et, comme le regard humain, une mise en contiguïté, une opération relationnelle (voir, c’est choisir et relier), mais stabilisée, ossifiée, alors que le dispositif œil/cerveau recompose en permanence la perception. D’où l’inquiétante étrangeté qui se dégage des images de photographes acceptant pleinement cette logique, au risque de se perdre dans cette subversion esthétique. Car l’enjeu n’est plus un art dont la fonction serait de faire advenir par la présentation un être dans sa plénitude. Dans les travaux les plus radicaux, la question de la vérité ne se pose plus. Le critère serait plutôt l’efficacité à ne pas être là où on l’attend, ou ce que, à défaut de mieux, j’appellerais, à dé-plaire : à défaire l’équilibre, à violenter le spectateur, à le provoquer en permanence, en lui refusant tout plaisir. Point d’émotion esthétique donc (le beau, le sublime, l’harmonie, tous ces mots sont bannis), point de jouissance physique, mais plutôt une frustration permanente, une épaisseur qui est refus, déni d’interprétation, bien loin du mystère romantique. Car, aux antipodes d’un Weston ou d’un Cartier-Bresson, les images de ces photographes ne cachent rien, découragent la lecture (symbolique ou autre). Peut-être confirment-elles la conclusion que tire Jean-Marie Shaeffer de son analyse de la photographie : « La photographie. . . dans ses meilleurs moments, ouvre l’horizon d’un réel enfin « profane », qui se contente d’être ce pour quoi il se donne, sans promesse d’un ailleurs qui serait plus fondamental. . . . Une image où il y a à voir, mais rien — ou si peu — à dire. »  – QU’EST-CE QU’UN REGARD PHOTOGRAPHIQUE ? Jean Kempf.

 

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Une perversion du regard : le voyeurisme vu par Jean-Luc Cacciali

   La psychanalyse explique le voyeurisme par une éducation autoritaire où la sexualité aurait été réprimée. Le voyeur, se trouverait alors bloqué à un stade sexuel immature et il serait incapable d’avoir une activité sexuelle épanouie et adulte. Le voyeurisme devient pathologique lorsqu’il exprime à lui seul une source d’excitation sexuelle. Le voyeur préférant alors éviter tout rapport sexuel et se contente de rester spectateur : le fait de voir et d’observer est sa seule source de plaisir. Le plaisir est décuplé par le risque d’être découvert en pleine observation.

   Dans un article paru dans la revue JFP (Journal français de psychatrie) en 2002, après avoir noté que le voyeurisme à la différence de l’exibitionnisme n’a jusqu’à ce jour que peu intéressé les chercheurs, le psychiatre Jean-Luc Cacciali expose son objectif de définir la nature du rapport entre le voyeur et le « vu » et si le voyeurisme a une composante sociale :

« J’essaierai de mettre en évidence la spécificité du rapport que le voyeur institue avec l’objet regard, ce qui nous permettra de préciser ce qu’est cet objet regard que Lacan prend soin de distinguer de la vision ; et pour terminer, nous verrons si nous sommes autorisés aujourd’hui à parler d’un voyeurisme social, c’est-à-dire d’une perversion qui effectivement se généraliserait dans le champ social. »

Jean-Luc Cacciali « Une perversion du regard : le voyeurisme », Journal français de psychiatrie2/2002 (no16), p. 33-34.
URL : www.cairn.info/revue-journal-francais-de-psychiatrie-2002-2-page-33.htm.
DOI : 10.3917/jfp.016.0033.

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–––– le Roi des Aulnes de Michel Tournier –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Michel Tournier, prix Goncourt 1970 avec le Roi des aulnesMichel Tournier, prix Goncourt 1970 avec le Roi des aulnes 

 Giovanni+Bellini+-+St+Christopher+  .

Rappelons le thème du roman Le Roi des Aulnes : le héros, Abel Tiffauges, dont l’enfance a été marquée par le manque de tendresse et l’humiliation est devenu un ennemi de la société et un prédateur qui s’attaque aux enfants, un ogre. Le titre du roman fait référence au poème ambigüe de Goethe, Der Erlköning, dans lequel un jeune enfant enveloppé dans les bras de son père qui chevauche une nuit de brume près d’une rivière où poussent des aulnes est ravi à la vie par un spectre, le Roi des Aulnes et ses filles…

    L’extrait suivant est tiré du chapitre I « Ecrits sinistres d’Abel TIffauges » et décrit de manière explicite les rapports pervers que le héros entretient avec la photographie. 

La photographie vue par Abel Tiffauges

     1er mai 1939. Lorsque je divague par les rues dans ma vieille Hotchkiss, ma joie n’est vraiment complète que si mon rollei pendu en sautoir à mon cou est bien calé entre mes cuisses. Je me plais ainsi équipé d’un sexe énorme, gainé de cuir, dont l’œil du Cyclope s’ouvre comme l’éclair quand je lui dis « regarde ! » et se referme inexorablement sur ce qu’il a vu. Merveilleux organe, voyeur et mémorant, faucon diligent qui se jette sur sa proie pour lui voler et rapporter au maître ce qu’il y a en elle de plus profond et de plus trompeur, son apparence ! Grisante disponibilité du bel objet compact et pourtant mystérieusement creux, balancé à bout de courroie comme l’encensoir de toutes les beautés de la terre ! La pellicule vierge qui le tapisse secrètement est une immense et aveugle rétine qui ne verra qu’une fois – tout éblouie – mais qui n’oubliera plus.

     J’ai toujours aimé photographier, développer, tirer, et dés mon installation au Ballon, j’ai transformé en laboratoire une petite pièce facile à obscurcir et pourvue d’eau courante. Je mesure aujourd’hui à quel point cet engouement était providentiel, et comme il sert bien mes préoccupations actuelles. Car il est clair que la photographie est une pratique d’envoûtement qui vise à s’assurer la possession de l’être photographié. Quiconque craint d’être « pris » en photographie fait preuve du plus élémentaire bon sens. C’est un mode de consommation auquel on recourt généralement faute de mieux, et il va de soi que si les beaux paysages pouvaient se manger, on les photographierait moins souvent.

     Ici s’impose la comparaison avec le peintre qui travaille au grand jour, par petites touches patientes et patentes pour coucher ses sentiments et sa personnalité sur la toile. A l’opposé, l’acte photographique est instantané et occulte, ressemblant en cela au coup de baguette magique de la fée transformant une citrouille en carrosse, ou une jeune fille éveillée en jeune fille endormie. L’artiste est expansif, généreux, centrifuge. Le photographe est avare, avide, gourmand, centripète. C’est dire que je suis photographe-né. (…) Quoi que l’avenir me réserve, je conserverais l’amour de ces images brillantes et profondes comme des lacs où je fais certains soirs solitaires des plongées éperdues. La vie est là, souriante, charnue, offerte, emprisonnée par le papier magique, ultime survivance de ce paradis perdu que je n’ai pas fini de pleurer, l’esclavage. L’envoûtement et ses pratiques exploitent déjà la possession mi-amoureuse mi-meurtrière du photographié par le photographe. Pour moi, l’aboutissement de l’acte photographique sans renoncer aux pratiques de l’envoûtement va plus loin et plus haut. Il consiste à élever l’objet réel à une puissance nouvelle, la puissance imaginaire. L’image photographique, cette émanation indiscutable du réel, est en même temps consubstantielle à mes fantasmes, elle est de plain-pied avec mon univers imaginaire. La photographie promeut le réel au niveau du rêve, elle métamorphose un objet réel en son propre mythe. L’objectif est la porte étroite par laquelle les élus appelés à devnir des dieux et des héros possédés font leur entrée dans mon panthéon intérieur.

le Roi des Aulnes de Michel Tournier

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Frankenstein de James Whale

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Pour l’article du blog sur Le Roi des Aulnes de Goethe, c’est ICI

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poésie et illustrateurs du romantisme allemand : Der Erlköning de Goethe (le roi des aulnes), 1782.

–––– Erlkönig ou Ellerkonge ? –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le terme allemand de Erlkönig « le roi des aulnes » serait une erreur de traduction remontant au XVIIIe siècle du danois Ellerkonge ou Elverkonge « le roi des Elfes ». Dans les légendes et les littératures scandinaves et germaniques, il existe une créature féminine séduisante mais maléfique, la Ellerkongens datter « la fille du roi des Elfes » ou ellerkone « femelle elfe » dotée d’une beauté remarquable mais qui entraîne les humains vers le mal et la mort. Cette créature n’est en fait qu’une variante de l’archétype européen commun de la Sirène ou de la fée. Certains rattachent cette créature à l’ancienne déesse grecque de la mort Alphito (la déesse blanche) et même à Lilith , la divinité d’origine assyro-babylonienne sortie des eaux, qui aurait été la première femme d’Adam et serait devenue par la suite un démon.

HerderLe premier à avoir introduit le personnage de la Ellerkongens datter dans la littérature allemande est l’écrivain Johann Gottfried von Herder dans  Erlkönigs Tochter, une ballade publiée en 1778 et qui conte l’histoire d’un cavalier, Sir Oluf, chevauchant vers sa bien-aimée pour l »épouser mais qui est détourné de son but par la musique des Elfes. Une Elfe vierge, la fille du roi, l’invite à danser et lui offre ne nombreuses richesses. Fidèle à sa promise, il refuse ses avances et sera frappé par la jeune elfe et s’effondre à terre. Sa bien-aimée le trouveras le lendemain, jour prévu pour le mariage, mort, enveloppé dans son manteau écarlate. On ne sait pas si le changement, par von Herder, du nom Ellerkonge « le roi des Elfes » en Erlkönig « le roi des aulnes » est le résultat d’une erreur ou d’un choix délibéré pour privilégier la forme « démon des bois » du père de la jeune démone. Il n’est pas étonnant que les Scandinaves, peuples de la mer, aient choisi la sirène comme personnage emblématique; l’Allemagne, pays à l’imaginaire marqué par la mythologie des forêts profondes trouvait dans le personnage de la fille du roi des bois une figure plus adaptée à sa spécificité.

Herr Oluf reitet spät und weit,
Zu bieten auf seine Hochzeitsleut;

Da tanzen die Elfen auf grünem Land,
Erlkönigs Tochter reicht ihm die Hand.

« Willkommen, Herr Oluf! Was eilst von hier?
Tritt her in den Reihen und tanz mit mir. »

« Ich darf nicht tanzen, nicht tanzen ich mag,
Frühmorgen ist mein Hochzeittag. »

« Hör an, Herr Oluf, tritt tanzen mit mir,
Zwei güldne Sporne schenk ich dir.

Ein Hemd von Seide so weiß und fein,
Meine Mutter bleicht’s mit Mondenschein. »

« Ich darf nicht tanzen, nicht tanzen ich mag,
Frühmorgen ist mein Hochzeitstag. »

« Hör an, Herr Oluf, tritt tanzen mit mir,
Einen Haufen Goldes schenk ich dir. »

« Einen Haufen Goldes nähm ich wohl;
Doch tanzen ich nicht darf noch soll. »

« Und willt, Herr Oluf, nicht tanzen mit mir,
Soll Seuch und Krankheit folgen dir. »

Sie tät einen Schalg ihm auf sein Herz,
Noch nimmer fühlt er solchen Schmerz.

Sie hob ihn bleichend auf sein Pferd.
« Reit heim nun zu deine’m Fräulein wert. »

Und als er kam vor Hauses Tür,
Seine Mutter zitternd stand dafür.

« Hör an, mein Sohn, sag an mir gleich,
Wie ist dein’ Farbe blaß und bleich? »

« Und sollt sie nicht sein blaß und bleich,
Ich traf in Erlenkönigs Reich. »

« Hör an, mein Sohn, so lieb und traut,
Was soll ich nun sagen deiner Braut? »

« Sagt ihr, ich sei im Wald zur Stund,
Zu proben da mein Pferd und Hund. »

Frühmorgen und als es Tag kaum war,
Da kam die Braut mit der Hochzeitschar.

« Sie schenkten Met, sie schenkten Wein;
Wo ist Herr Oluf, der Bräutigam mein? »

« Herr Oluf, er ritt in Wald zur Stund,
Er probt allda sein Pferd und Hund. »

Die Braut hob auf den Scharlach rot,
Da lag Herr Oluf, und er war tot.

–––– le Erlkönig de Gœthe ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––————–––––––––––––

Johann_Wolfgang_von_GoetheDans son poème écrit en 1782 quatre années après la parution du poème de Von Herder, Gœthe prend de grandes libertés avec le fond traditionnel de la légende : il conserve l’appellation Erlkönig ou Erlenköning « roi des aulnes » choisi par Von Herder plutôt que celle d’origine de  « roi des elfes » mais le personnage principal n’est plus la fille du roi mais le roi lui-même, ses filles ne jouant plus qu’un rôle secondaire. Enfin, la victime n’est plus un adulte du sexe opposé mais un enfant, ce faisant, Gœthe a privilégié la représentation des forces de mort de la tradition germanique.

C’est dans la forêt mystérieuse là où, la nuit, les arbres s’anthropomorphisent parfois en formes étranges et menaçantes, que se déroule l’histoire décrite par le poème.

Pour Thérèse Delpech (L’homme sans passé : Freud et la tragédie historique) le maintien de l’appellation de Erlkönig par Goethe ne résulterait pas d’une méprise mais aurait été effectuée de manière consciente. Lilith , la divinité primitive d’origine assyro-babylonienne sortie des eaux qui pourrait être le modèle des Elfes maléfiques car dans la Bible elle dévore les enfants par jalousie car elle perdu les siens. lui était familière puisque il l’avait évoqué dans Faust lorsque Méphisto « dans un texte qui rappelle le Roi des Aulnes, recommande à Faust de se méfier de Lilith car elle enlève les jeunes gens avec sa longue chevelure ».

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'Erlkönig' byF. Jung. Wia-Künstlerkarten-Verlag, Postcard, 1920

‘Erlkönig’ byF. Jung.
Wia-Künstlerkarten-Verlag, Postcard, 1920

'Wer reitet so spät durch Nacht und Wind Mit Noten'. Eckart-Verlag, Wien, VIII., Fuhrmannsgasse 18

‘Wer reitet so spät durch Nacht und Wind Mit Noten’.
Eckart-Verlag, Wien, VIII., Fuhrmannsgasse 18

Der Erlkonig, Julius von Klever, autour de 1887

Der Erlkonig, Julius Sergius von Klever, autour de 1887.

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Friedrich Bodenstedt, 1877

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Erlkoenig, illustration de Moritz von Schwind, 1917Der Erlkoenig, illustrations de Moritz Ludwig von Schwind, 1917 – Osterreichische Galerie Belvedere, Vienne

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Der Erkönig, Ludwig Ferdinand Schnorr von Carosfeld, vers 1833

Bernhard Neher [1806-1886]: Erlkönig, 1846

Bernhard Neher [1806-1886]: Erlkönig, 1846

Erlkoenig, illustration de Albert Sterner, vers 1910

Der Erlkoenig, illustration de Albert Sterner, vers 1910

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Edmund Brüning (1865-?), postcard, n.d.

Erlkönig, Gustav Heinrich Naeke, 1827-1834

Erlkönig, Gustav Heinrich Naeke, 1827-1834

Georg Wigand 1876. Erlkönig illustration de Hermann Plüddemann [1809-1868]

Georg Wigand 1876. Erlkönig illustration de Hermann Plüddemann [1809-1868]

      Erkönig                                                                                  Le roi des aulnes

Wer reitet so spät                                                                 Quel est ce chevalier qui file si tard
durch Nacht und Wind ?
                                                    dans la nuit et le vent ?
Es ist der Vater mit seinem Kind.                                      C’est le père avec son enfant ;
Er hat den Knaben wohl in dem Arm,                               Il serre le petit garçon dans son bras,
Er fasst ihn sicher, er hält ihn warm.                                Il le serre bien , il lui tient chaud.

Mein Sohn, was birgst du so bang                                 « Mon fils, pourquoi caches-tu avec
dein Gesicht ?                                                                        tant d’effroi ton visage ?
— Siehst Vater, du den Erlkönig nicht !
                      — Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes ?
    Den Erlenkönig mit Kron’ und Schweif ?                      Le Roi des Aulnes avec sa traîne et sa couronne ?
— Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif.                            — Mon fils, c’est un banc de brouillard.

— Du liebes Kind, komm geh’ mit mir !
                      — Cher enfant, viens, pars avec moi !
    Gar schöne Spiele, spiel ich mit dir,
                              Je jouerai à de très beaux jeux avec toi,
    Manch bunte Blumen sind an dem Strand,
                  Il y a de nombreuses fleurs de toutes les couleurs                                                                                                        sur le rivage,
    Meine Mutter hat manch gülden Gewand.“                 Et ma mère possède de nombreux habits d’or.

— Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,
        — Mon père, mon père, et n’entends-tu pas
    Was Erlenkönig mir leise verspricht ?
                           Ce que le Roi des Aulnes me promet à voix basse ?
— Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind,
                          — Sois calme, reste calme, mon enfant !
     In dürren Blättern säuselt der Wind.                             C’est le vent qui murmure dans les feuilles mortes.

— Willst feiner Knabe du mit mir geh’n ?
                    — Veux-tu, gentil garçon, venir avec moi ?
     Meine Töchter sollen dich warten schön,
                       Mes filles s’occuperont bien de toi
     Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn,
             Mes filles mèneront la ronde toute la nuit,
     Und wiegen und tanzen und singen dich ein.“            Elles te berceront de leurs chants et leurs danses

— Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort
  — Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là-bas
    Erlkönigs Töchter am düsteren Ort ?                           Les filles du Roi des Aulnes dans ce lieu sombre ?
— Mein Sohn, mein Sohn, ich seh’ es genau,
               — Mon fils, mon fils, je vois bien :
    Es scheinen die alten Weiden so grau. –                         Ce sont les vieux saules qui paraissent si gris.

— Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt,
      — Je t’aime, ton joli visage me charme,
    Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt !           Et si tu ne veux pas, j’utiliserai la force.
—Mein Vater, mein Vater, jetzt fasst er mich an,
      — Mon père, mon père, maintenant il m’empoigne !
     Erlkönig hat mir ein Leids getan.                                   Le Roi des Aulnes m’a fait mal ! »

Dem Vater grauset’s, er reitet geschwind,
                        Le père frissonne d’horreur, il galope à vive allure,
Er hält in Armen das ächzende Kind,
                                Il tient dans ses bras l’enfant gémissant,
Erreicht den Hof mit Mühe und Not,
                                 Il arrive à grand-peine à son port ;
In seinen Armen das Kind war tot.                                     Dans ses bras l’enfant était mort.

    Texte original                                                                       adaptation par Charles Nodier

Erlkoenig_Peschel__732x500_Erlkoenig, détail d’une fresque de Carl Gottlieb Peschel, 1840

Erlkoenig, détail d'une fresque de Crl Gottlieb Peschel

Erlkoenig, illustration du lieder de Schuber par Ernst Kutzer, 1914

Erlkönig, illustration du lieder de Schuber par Ernst Kutzer, 1914

Carl Gustav Carus (1789-1869): 'Der Erlkönig'

Carl Gustav Carus (1789-1869): ‘Der Erlkönig’

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Erlkönig, Brüder Kohn, Vienne

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Die Gartenlaube, illustration du livre édité par Ernst Keil en 1872Die Gartenlaube, illustration du livre édité par Ernst Keil en 1872

Erlkoenig, Eugen Neureuther, 1855

Erlkoenig, 1855,  Eugen Neureuther (1806-1882)

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Erlkoenig, Schwind  - Otto Weigmann, 1906

Erlkoenig, Schwind, Otto Weigmann, 1906

'Erlkönig' byF. Jung. Wia-Künstlerkarten-Verlag, Postcard, 1920

‘Erlkönig’ byF. Jung.
Wia-Künstlerkarten-Verlag, Postcard, 1920

‘Wer reitet so spät durch Nacht und Wind Mit Noten’.
Eckart-Verlag, Wien, VIII., Fuhrmannsgasse 18

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–––– Der Erlkönig, lied de Schubert –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Franz+SchubertLe lied Der Erlkönig fut composé un après-midi d’automne de 1813 par Schubert âgé à peine de 16 ans. Il ne sera toutefois édité que huit années plus tard, en 1821, après avoir été remanié. C’est le baryton Johann Michael Vogl qui l’interprètera de manière triomphale pour la première fois le 7 mars 1821. 

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Transcription pour piano seul

Der Erlkönig interprété par Jessye Norman

Der Erlkönig interprété par Thomas Quasthoff

Et en français par Georges Thill. Dommage ! J’aimais beaucoup cette version de ce ténor français né en 1897 à Paris qui avait été l’élève du célèbre De Lucia à Naples, spécialiste du Bel canto avant de rejoindre en 1924 l’Opéra de Paris et devenir pour un temps le maître incontesté de l’opéra français. Pour l’écouter vous reporter directement sur le site YouTube par ce lien : Erlkonig (Schubert ) – George Thill et al – YouTube

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–––– autres versions françaises du poème de Goethe ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Adaptation du poème par Jacques Porchat (1861)

Qui chevauche si tard à travers la nuit et le vent ?
C’est le père avec son enfant.
Il porte l’enfant dans ses bras,
Il le tient ferme, il le réchauffe.

« Mon fils, pourquoi cette peur, pourquoi te cacher ainsi le visage ?
Père, ne vois-tu pas le roi des Aulnes,
Le roi des Aulnes, avec sa couronne et ses longs cheveux ?
— Mon fils, c’est un brouillard qui traîne.

— Viens, cher enfant, viens avec moi !
Nous jouerons ensemble à de si jolis jeux !
Maintes fleurs émaillées brillent sur la rive ;
Ma mère a maintes robes d’or.

— Mon père, mon père, et tu n’entends pas
Ce que le roi des Aulnes doucement me promet ?
— Sois tranquille, reste tranquille, mon enfant :
C’est le vent qui murmure dans les feuilles sèches.

— Gentil enfant, veux-tu me suivre ?
Mes filles auront grand soin de toi ;
Mes filles mènent la danse nocturne.
Elles te berceront, elles t’endormiront, à leur danse, à leur chant.

— Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là-bas
Les filles du roi des aulnes à cette place sombre ?
— Mon fils, mon fils, je le vois bien :
Ce sont les vieux saules qui paraissent grisâtres.

— Je t’aime, ta beauté me charme,
Et, si tu ne veux pas céder, j’userai de violence.
— Mon père, mon père, voilà qu’il me saisit !
Le roi des aulnes m’a fait mal ! »

Le père frémit, il presse son cheval,
Il tient dans ses bras l’enfant qui gémit ;
Il arrive à sa maison avec peine, avec angoisse :
L’enfant dans ses bras était mort.

                         °°°

Et de Jean Malaplate tirée du livre Ballades et autres poèmes aux Editions Aubier, Domaine Allemand billingue.
Qui passe à cheval, dans la nuit, le vent,
Si tard? C’est le père avec son enfant.
Il serre son fils dans son grand manteau,
Pour le protéger, pour lui tenir chaud.
 
-As-tu peur mon fils? Pourquoi te cacher?
-Le Roi des Aulnes, là, le vois-tu s’approcher?
Le Roi, sa couronne, et sa traîne aussi!
-C’est la brume, enfant, qui se tord ainsi.
 
-Viens, mon bel enfant, suis-moi, si tu veux,
Je sais tant de jeux, de jeux merveilleux!
Mille belles fleurs croissent sur nos bords,
Ma mère a pour toi des vêtements d’or!
 
-Mon père, oh, mon père, tu n’entends donc pas
Tout ce que le roi me promet tout bas?
-Calme-toi, mon fils, sois tranquille, enfant :
Dans les feuilles mortes murmure le vent.
 
-Viens, mon beau garçon, suis-moi loin, bien loin,
Mes filles de toi sauront prendre soin,
Mes filles, la nuit, qui dansent en rond,
Pour toi chanteront et t’endormiront.
 
 -Mon père, mon père, là tu dois les voir,
Les filles du roi, dans ce coin tout noir!
Je vois bien, ce sont seulement, mon fils
Les ombres que font les vieux saules gris.
 
-Je t’aime, ta beauté me donne envie de toi,
Viens, où je te prends de force avec moi!
-Mon père, il m’a saisi, oh! mon père, il me prend!
Le roi des Aulnes m’a fait du mal à présent.
 
Le père presse alors son cheval; il frémit,
Il étreint dans ses bras le garçon qui gémit,
Parvient au logis, d’un ultime effort;
L’enfant dans ses bras… l’enfant était mort.
°°°

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le roi des aulnes par René Baumer

le roi des aulnes par René Baumer

Philippe Martineau a réalisé une version très libre du poème de Gœthe

Alors que la nuit tombe et que l’ombre s’étend
un cavalier s’arrête au milieu de l’aulnaie.
De près, on voit que c’est un père et son enfant
et qu’au fond de leurs yeux une inquiétude naît.

Pourquoi, mon fils, te masques-tu soudain la face ?
― Père, ne vois-tu pas qu’une forme s’exhume
et que c’est le Roi des Aulnes prêt à la chasse ?
― Allons, mon fils, il n’y a là que de la brume.

― Bel enfant, dit le maître des lieux, rejoins-moi ;
sous mon règne on ne fait que des jeux et des rêves…
― Père, n’entends-tu pas ce que souffle le roi ?
― Allons, mon fils, ce n’est que le vent qui se lève.

― Bel enfant, mes deux filles sont tristes sans toi
et de leurs longs cheveux sans attendre t’effleurent…
― Père, je sens déjà les deux filles du roi !
― Allons, mon fils, tu ne sens là qu’un saule en pleur.

Alors que le vent souffle de plus en plus fort
et que l’enfant sanglote au milieu de la nuit,
le cavalier repart sans attendre l’aurore,
sans se soucier de voir où cela le conduit.

Bel enfant, rejoins-nous ! il est temps de conclure.
― Père ! on s’agrippe à moi ; vite, cravache encore !
Mais le père, alarmé, a beau presser l’allure
et s’enfuir au galop, le bel enfant est mort.

Le cavalier s’en veut d’être le survivant,
tout en creusant l’écart entre l’aulnaie et lui.
De loin, on ne voit plus qu’il ‘treint son enfant
et qu’au fond de ses yeux plus grand-chose ne luit.


Le Roi des Aulnes (Traduction de M. Boens)

Qui galope si tard au vent du soir?
Un père et son fils au désespoir,
Il tient le petit bien dans ses bras,
Serré contre lui, pour qu’il n’ait froid.

Mon fils, d’où vient cette peur qui te glace?
Père, as-tu vu, surgir juste en face,
Le Roi des Aulnes, en grand costume?
Mon fils, ce n’est qu’un trait de brume.

Ô doux enfant, viens avec moi!
Jouons à des jeux, moi seul avec toi,
Viens cueillir ces lys près de l’eau qui dort,
Pour ces fleurs ma mère offrira des habits d’or.

Mon père, mon père, n’entends-tu donc pas,
Ce que ce seigneur me promet tout bas?
Mon garçon, reste sage, bien sage,
Ce n’est que le vent dans le feuillage.

Veux-tu, bel enfant, me suivre là-bas?
Mes filles devraient t’attendre déjà,
Mes filles sauront grâce à leur chant divin,
Te bercer et danser la ronde sans fin.

Mon père, mon père, ne peux-tu donc voir
Les princesses du roi dans le noir?
Mon fils, mon fils, je crois voir aussi,
Là se balancer de vieux saules gris.

Je t’aime tant, séduit par ta douce innocence,
Mais si tu ne me suis, je ferai violence.
Mon père, mon père, voilà qu’il m’étreint!
Ce méchant roi m’a fait mal pour rien!

Au triple galop, le cœur frémissant,
Tenant du petiot le corps gémissant,
Le père arrive à bout d’effort,
Mais entre ses bras l’enfant est mort.

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Le Roi des Aulnes (Traduction de M. Edouard Bouscatel )

Sinistre est la nuit, furieux le vent,
et le coursier vole et fuit haletant,
tel qu’un fantôme du noir royaume;
il passe emportant le père et l’enfant.
Mon fils, mon fils, tu frissonnes; le froid te glace!
Mon père, mon père, je le vois face à face!
Le roi des Aulnes, ce sombre vieillard.
Mon fils, ce n’est qu’un jeu du brouillard.
Viens, mon enfant, reprends courage,
viens, viens, j’ai semé des fleurs sur le rivage.
A toi jouets, perles, beaux habits d’or.
Viens, viens, enfant, à toi mon trésor!
Mon père, mon père, hélas! N’entends tu pas?
C’est lui, c’est lui qui me parle tout bas?
Non mon fils, je n’entends d’autre voix
que celle du vent soufflant dans le bois.
Veux-tu, bel enfant, veux-tu suivre mes pas?
Mes filles resplendissantes, éblouissantes et caressantes,
viendront te bercer, t’enlacer de leurs bras,
tu partageras leurs joyeux ébats.
Mon père, mon père, vois tu de leurs yeux
jaillir ces éclairs et ces sombres feux?
Mon fils, je vois sur les pins tremblants
la lune qui sort des nuages blancs.
Je t’aime! Et pour toi j’ai franchi l’espace.
Oh! Viens, à tout prix tu seras à moi!
Mon père, mon père, son souffle est de glace!
Son baiser tue, et je meurs d’effroi!
Et l’enfant haletant râle avec effort…
le père frémit, lui parle, le caresse…
il arrive. Affreuse détresse!
Entre ses bras l’enfant est mort.

Cette version est chantée par Gilles-Claude Thériault

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–––– Le roi des aulnes vu par André Tournier –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Michel TournierMichel Tournier, né à paris en 1924, a obtenu le Grand Prix du Roman de l’Académie française pour Vendredi ou les limbes du pacifique et le prix Goncourt pour le roi des Aulnes. Il a été élu membre de l’Académie Goncourt en 1972.

Le seul titre du Roi des Aulnes est un appel à la mythologie germanique, à ses symboles profonds. Mais le roman rejoint aussi un mythe plus universel, celui de l’ogre.
Une enfance frustrée de tendresse, une adolescence humiliée, un métier qu’il juge au-dessous de lui-même ont contribué à faire d’Abel Tiffauges l’ennemi de la société et des hommes qui l’incarnent. Mais un épisode de sa vie d’écolier lui a donné la conviction qu’il existe une secrète complicité entre le cours des choses et son destin personnel : parce qu’il devait ce matin-là comparaître devant le conseil de discipline, il a fait des vœux pour que le collège soit détruit par un incendie. Or tandis que dans les cas ordinaires ce genre de prière demeure sans effet, cette fois l’incendie libérateur a eu lieu.
Il y a en Tiffauges du mage et de l’ogre, le premier guidant et secourant le second. C’est ainsi qu’une affaire de viol menaçant de l’envoyer au bagne, la mobilisation de 1939 lui vaut un non-lieu : l’école a encore brûlé !
Fait prisonnier en 1940, il est acheminé en Prusse-Orientale. Mais alors que ses compagnons sont accablés par cette plaine infinie et désolée, Tiffauges y voit la terre magique qu’il attendait, et il trouve une étrange libération dans sa captivité.
Deux ogres majeurs règnent déjà sur ces forêts et sur ses marécages : Göring, l’Ogre de Rominten, grand tueur de cerfs et mangeur de venaison, et Hitler, l’Ogre de Rastenburg, qui pétrit sa chair à canon avec les enfants allemands. Tiffauges devient l’Ogre de Kaltenborn, une ancienne forteresse teutonique où sont sélectionnés et dressés les jeunes garçons appelés à devenir la fine fleur du IIIe Reich. (…)
       (Philippe de Monès : postface de l’édition de 1975, Edition Gallimard – collection Follio du Roi des Aulnes.)

Qui chevauche si tard dans la nuit et le vent?
C’est le père et son enfant .
Il serre le jeune garçon dans ses bras,
Il le tient au chaud, il le protège .
– Mon fils, pourquoi caches-tu peureusement ton visage?
– Mon père, ne vois-tu pas le roi des aulnes?
Le roi des aulnes avec sa couronne et sa traîne?
– Mon fils, c’est un traînée de brume.
– Cher enfant, viens, partons ensemble !
Je jouerai tant de jolis jeux avec toi !
Tant de fleurs émaillent le rivage !
Ma mère a de beaux vêtements d’or.
– Mon père, mon père, mais n’entends-tu pas,
Ce que le roi des aulnes me promet tout bas?
– Du calme, rassure-toi, mon enfant,
C’est le bruit du vent dans les feuilles sèches.
 – Veux, fin jeune garçon, -tu venir avec moi?
Mes filles s’occuperont de toi gentiment.
Ce sont elles qui mènent la ronde nocturne,
Elles te berceront par leurs danses et leurs chants.
– Mon père, mon père, ne vois-tu pas là-bas,
Danser dans l’ombre les filles du roi des aulnes?
– Mon fils, mon fils, je vois bien en effet,
Ces ombres grises ce sont de vieux saules.
– Je t’aime, ton beau corps me tente,
Si tu n’es pas consentant, je te fais violence !
– Père, père, voilà qu’il me prend !
Le roi des aulnes m’a fait mal !
Le père frissonne, il presse son cheval,
Il serre sur la poitrine l’enfant qui gémit.
À grand-peine, il arrive à la ferme.
Dans ses bras, l’enfant était mort.

(Dans : “Le roi des Aulnes”, roman de Michel Tournier, Folio pages 583-4)

Michel Tournier a donné quelques précisions sur cette version du Roi des Aulnes :

«La passion pédophile du roi des aulnes est certes amoureuse, charnelle même. Il s’en faut qu’elle soit pédérastique, bien qu’il s’agisse en l’occurrence d’un jeune garçon (mais c’était également à des jeunes garçons qu’en avait l’ogre de Perrault, et, s’il égorge finalement des filles, ce sont les siennes, et c’est par l’effet d’une terrible méprise). Le vers de la ballade le plus ambigu et le plus difficile à traduire est évidemment le fameux : “Ich liebe dich. Mich reizt deine schöne Gestalt.” que l’on affadit traditionnellement en traduisant : “Je t’aime. Ton doux visage me charme.” Alors qu’un mot à mot autoriserait : “Je t’aime. Ton beau corps m’excite.” Car en effet “exciter” est proposé dans tous les dictionnaires comme le premier équivalent français de “reizen”. Mais ce serait à coup sûr outrer l’intention de Goethe. C’est pourquoi dans ma traduction, je propose pour ce vers : “Je t’aime. Ton beau corps me tente.” dont la gourmandise permet toutes les interprétations sans en imposer aucune.» (“Le vent Paraclet”, chapitre sur le roman “Le roi des aulnes”, p.119-120). 

André Durand, dans sa présentation de l’œuvre de Gœthe (Le Comptoir littéraire, voir ICI) ajoute que Michel Tournier a également mieux rendu, dans sa traduction, par «traîne» et «traînée» (à comparer avec «banc de brume»), l’effet obtenu par Goethe par la présence à la rime des deux mots «Schweif» et «Nebelstreif».