La route est encore longue pour qui est loin devant… Au sujet d’un poème de Tomas Tranströmer


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     Quel livre emporteriez-vous avec vous lors d’un voyage dans les contrées lointaines en prévision d’un éventuel naufrage ?
     La Bible ? le Robinson Crusoé de Daniel Defoe ? un manuel de survie dans la nature sauvage ? Dans ce dernier cas, vous aurez le choix car entre 1983 et 2019, près de 130 livres ont paru sur le sujet, rien qu’en français. Si l’on en croit une liste d’ouvrages ayant trait à ce thème trouvée sur Internet, d’une moyenne de 2,97 livres par an pour les années 1980, le rythme des parutions n’a cessé d’augmenter et est passé à 7,3 pour les années 2010 ce qui jette un éclairage sur l’évolution des angoisses et des peurs dans nos sociétés.

     Pour ma part, j’emporterais plutôt avec moi le recueil de poèmes Baltique de mon poète préféré du moment : le poète suédois Tomas Tranströmer. C’est à la lecture de l’un de ses poèmes écrit à l’occasion d’un voyage qu’il avait effectué en Afrique que me sont venues ces réflexions. Stupide, me direz-vous… De quelle utilité me serait un recueil de poèmes sur une île déserte ? Un livre m’expliquant comment faire du feu à partir de deux morceaux de bois secs, tendre un lacet et comment choisir les plantes comestibles me serait bien plus utile. Peut-être, mais outre que je pense être capable après forces tâtonnements à parvenir seul à l’acquisition de ces savoirs, le livre de ce poète me sera d’une aide plus précieuse car il m’aidera à voir la part cachée de la réalité dont je serais entouré et me rattachera par l’esprit, dans l’isolement où je serais plongé, à l’humanité toute entière.
      Tomas Tranströmer est un visionnaire, pas au sens d’un précurseur, d’un devin ou d’un halluciné, mais au sens littéral du terme, « celui qui voit ce qui est » en opposition à ceux qui regardent mais ne voient pas, c’est-à-dire la plupart d’entre nous qui n’appréhendons que l’apparence superficielle des choses ce qui nous renvoie à la formule d’Héraclite pour qualifier le mensonge ou l’erreur selon laquelle « présents ils sont absents  »

Tomas Tranströmer (1931-2015)Tomas Tranströmer (1931-2015)

Dans un journal de voyage africain (1963)

Sur les toiles du peintre populaire congolais
s’agitent des silhouettes fines comme des insectes,
dépouillées de leur force humaine.

C’est le passage difficile entre deux façons d’être.
La route est encore longue pour qui est loin devant.

Le jeune homme surprit l’étranger égaré entre les cases.
Il ne savait pas s’il allait faire de lui un ami ou un objet
        de chantage.
Son indécision le troublait. Ils se quittèrent confus.

Sinon, les Européens restent groupés autour de la
       voiture, comme s’il s’agissait de leur Mère.
Les cigales sont aussi fortes que des rasoirs. Et
        la voiture repart.
Bientôt la belle nuit viendra s’occuper du linge sale.
        Dors.
La route est encore longue pour qui est loin devant.

Nous serviront peut-être ces poignées de mains en
         formation d’oiseaux migrateurs.
Nous servira peut-être de faire surgir la vérité des livres.
Il est nécessaire d’aller plus loin.

L’étudiant lit dans la nuit, il lit et lit pour la liberté
et devient, après son examen, une marche d’escalier
pour celui qui va suivre.
          Un passage difficile.
La route est encore longue pour qui est loin devant.

***


En montant une à une les marches d’escaliers du poème de Tranströmer :

« s’agitent des silhouettes fines comme des insectes,
dépouillées de leur force humaine. »

      La lecture de ce ver a tout de suite évoqué chez moi les magnifiques peintures rupestres du Sahara exécutées entre 10.000 et 6.000 ans avant notre ère qui présentent de manière stylisée les hommes de cette époque dans leur environnement naturel qui n’était pas encore désertique puisque ces représentations montrent des animaux qui ne peuvent vivre que dans un climat humide. Pourquoi ces hommes peints apparaissent-ils dépouillés de leur force humaine alors que dans les les peintures de groupes ou les fresques rupestres, ils apparaissent user de leur force en contrôlant les animaux domestiques ou en combattant les animaux sauvages ou d’autres hommes ? Peut-être parce que ces représentations d’ensemble d’une petite partie de l’humanité sont vues de haut ou avec recul avec l’effet de distanciation et d’éloignement  qui en résulte, réduisant les les hommes à la taille d’insectes insignifiants. Le regard porté sur ces effigies humaines est alors le même que celui que portent les dieux sur les misérables humains que nous sommes.

art rupestre du Sahara - site de Tassili n'Ajjer (entre 10.000 et 6.000 ans av. JC) .jpgart rupestre du Sahara – site de Tassili n’Ajjer.


« C’est le passage difficile entre deux façons d’être.
La route est encore longue pour qui est loin devant. »

      La communication entre deux cultures aussi éloignées que les cultures européennes et africaines traditionnelles n’est pas donnée. Elle nécessite un désir et un effort commun de compréhension qui passe par une ouverture à l’autre. Pour y parvenir, la route est longue pour celui qui se situe, ou qui pense se situer, loin devant l’autre au niveau de l’évolution et du développement. Cette manière de poser le problème, en s’appuyant sur le paradigme de « l’avancée » de la culture européenne qui se situerait « loin devant » les cultures indigènes traditionnelles est peut-être la cause des difficultés de compréhension et l’allongement de la route qui en résulte. Si nous n’avions pas conscience d’être « loin devant », mais seulement « à côté », peut-être que la communication serait-elle immédiate… Ce thème de l’éloignement des cultures, réel ou supposé, est récurrent dans le poème, le vers qui le traite étant répété à deux reprises.


« Le jeune homme surprit l’étranger égaré entre les cases.
Il ne savait pas s’il allait faire de lui un ami ou un objet
       de chantage.
Son indécision le troublait. Ils se quittèrent confus. »

      Terrible dilemme pour les sociétés que l’apparition de l’Autre, celui que les Grecs  anciens appelaient le barbare.  Vient-il avec de mauvaises intentions ? Présente-t-il un danger potentiel ? Est-il ou peut-il devenir un rival ? Les indiens d’Amérique ont du se mordre les doigts d’avoir secouru les pèlerins du Mayflower et leur avoir ainsi permis de survivre… Un étranger égaré est en situation de faiblesse, il a besoin d’aide. Trois attitudes sont alors possibles pour l’indigène : l’aider et s’en faire un ami, profiter de sa faiblesse et s’en faire un ennemi, Ne pas choisir entre ces deux attitudes, c’est celle que l’indigène a choisi. Une occasion a été perdue…


« Sinon, les Européens restent groupés autour de la
    voiture, comme s’il s’agissait de leur Mère. »

      Voilà un exemple de la qualité de vision propre au poète qu’est Tomas Tranströmer : les Européens mal à l’aise face à ce monde étranger qu’ils ne maîtrisent pas et qui les intimide se pressent autour le l’objet qui symbolise leur civilisation et est susceptible de les protéger et de leur permettre la fuite. La voiture espace clos et protecteur s’apparente dans leur inconscient à la matrice maternelle. On connaissait la voiture comme représentation pour certains hommes du phallus tout-puissant mais pas encore de la mère protectrice…


« Les cigales sont aussi fortes que des rasoirs. Et
        la voiture repart. »

     Quel rapport me direz-vous entre une cigale et un rasoir ? Sur le plan formel un rasoir ancien que l’on appelait rasoir droit, sabre ou plus familièrement « coupe-choux » possédait une lame fixe pivotante qui se repliait dans le manche appelé « chasse » qui était parfois décorée de motifs. Lorsque la lame est repliée dans la chasse, rien n’interdit de l’assimiler à un insecte longiligne du genre cigale, le corps de l’insecte étant couvert par les ailes qui forment alors comme un étui protecteur de la même que la chasse du rasoir protège la lame. Dans le même ordre d’idée, signalons que le mot élytres qui désigne les deux ailes antérieures carapaçonnées qui protègent les véritables ailes de certains insectes quand elles sont au repos vient du grec  ἔλυτρον, « elutron » qui signifie étui. Mais plus que la forme de la cigale, c’est le chant strident de la cigale « aigu comme la lame d’un rasoir » difficilement supportable pour certains surtout quand l’atmosphère apparaît tendue qui est à l’origine de la métaphore. Dans le midi de la France, certains touristes ont demandé que les cigales soient éradiquées à l’aide d’insecticides car elles troublaient leur repos…

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«  Bientôt la belle nuit viendra s’occuper du linge sale.
    Dors. »

     On sait que pour Freud, le rêve était l’expression d’un désir et un moyen de d’approcher le contenu de l’inconscient, de ce qui était refoulé. Pour Jung, le rêve est non seulement une porte ouverte sur l’inconscient de chaque individu mais également sur le vaste réservoir de l’inconscient collectif et il possède en plus une fonction compensatrice qui permet de rétablir l’équilibre de son psychisme quand celui-ci est désorganisé ou en danger. C’est à ce rôle compensateur et réparateur que Tranströmer fait allusion quand il parle de nettoyage du linge sale pendant le sommeil.


«  Nous serviront peut-être ces poignées de mains en
     formation d’oiseaux migrateurs. »

      La main ouverte en éventail que l’on tend vers l’autre pour la poignée de mains peut s’apparenter sur le plan formel à la formation en V d’un vol d’oiseaux migrateurs mais plus qu’au niveau formel, c’est au niveau du symbole que la métaphore fonctionne. L’élan de la main ouverte qui se dirige vers l’autre symbolise une volonté d’ouverture et de l’espérance d’une relation bénéfique de la même manière que le but du déplacement des formations d’oiseaux migrateurs est l’accès à un environnement meilleur.

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«  Nous servira peut-être de faire surgir la vérité des livres.
      Il est nécessaire d’aller plus loin. »

    Cette ouverture vers l’autre sera utile pour la manifestation de la vérité qui n’est pas donnée mais qui s’acquiert par un effort continu et opiniâtre de recherche de la connaissance


«   L’étudiant lit dans la nuit, il lit et lit pour la liberté
et devient, après son examen, une marche d’escalier
pour celui qui va suivre.
     Un passage difficile.
La route est encore longue pour qui est loin devant. »

     Celui qui recherche la connaissance le fait pour se libérer de son aliénation, lorsqu’il y parvient même partiellement, c’est une étape qui bénéficie à l’espèce humaine toute entière. C’est un passage aussi difficile à franchir que celui cité au quatrième vers de la qui s’applique à la difficulté de communication entre des hommes de cultures différentes. Le chemin est long pour celui qui croît à tord ou à raison se trouver loin devant

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Femmes – meraviglia


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Cœur des ténèbres – illustration de Jean-Philippe Stassen

Une apparition sauvage et magnifique

       De sombres formes humaines se distinguaient au loin, évoluant indistinctement à la lisière obscure de la forêt, tandis que près du fleuve deux corps de bronze appuyés sur de grandes lances, se tenaient dans le soleil sous de fantastiques coiffures de peaux tachetées, guerriers figés dans une immobilité de statues. Et de droite à gauche le long du rivage éclairé une femme se déplaçait, apparition sauvage et magnifique.

     Elle marchait à pas mesurés, drapée dans des étoffes rayées à franges, foulant fièrement le sol dans un tintement léger et scintillant d’ornements barbares. Elle portait la tête haute : sa chevelure était disposée en forme de casque : elle avait des jambières de cuivre jusqu’aux genoux, des gantelets de fils de cuivre jusqu’au coude, une tache écarlate sur sa joue brune, d’innombrables colliers de perles de verre au cou. Des choses étranges, des gris-gris, dons d’hommes-médecine, accrochées à elle, étincelaient et tremblaient à chaque pas. Elle devait porter sur elle la valeur de plusieurs défenses d’éléphant. Elle était sauvage et superbe, l’œil farouche, glorieuse : il y avait quelque chose de sinistre et d’imposant dans sa démarche décidée. Et dans le silence qui était tombé soudain sur toute la terre attristée, la brousse sans fin, le corps colossal de la vie féconde et mystérieuse semblait la regarder, pensif, comme s’il eût contemplé l’image de son âme propre, ténébreuse et passionnée.

       Elle arriva au niveau du vapeur, s’arrêta, et nous fit face. Son ombre allongée tombait jusqu’au bord de l’eau. Son visage avait un air tragique et farouche de tristesse égarée et douleur muette mêlée à l’appréhension de quelque résolution débattue, à demi-formée. Elle était debout à nous regarder sans un geste, pareille à la brousse même, avec un air de méditer sur un insondable dessein. Toute une minute se passa, puis elle fit un pas en avant. Il y eut un tintement sourd, un éclair de métal jaune, un balancement de draperies à  franges, et elle s’arrêta comme si le cœur lui avait manqué. Le jeune garçon à côté de moi grogna. Les pèlerins dans mon dos murmurèrent. Elle nous regardait comme si la vie avait dépendu de la fixité inébranlable de son regard. Soudain elle ouvrit ses bras nus et les lança rigides au-dessus de sa tête comme dans le désir irrésistible de toucher le ciel, et en même temps les ombres vives foncèrent sur la terre, balayèrent le fleuve, embrassant le vapeur dans une étreinte obscure. Un silence formidable était suspendu sur la scène.

      Elle se détourna et s’éloigna lentement, poursuivit sa marche en longeant la rive, et s’enfonça dans les buissons sur la gauche. Une fois seulement la lueur de son regard se retourna sur nous dans la pénombre du taillis avant qu’elle ne disparût.

Joseph ConradAu cœur des ténèbres (Traduction Jean-Jacques Mayoux) – Édit. GF Flammarion, 2017 pp.144-146

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Nuit africaine – illustration de Jean-Philippe Stassen


Autres cultures : les tribus de la vallée de l’Omo ou « Avant le stade du miroir » – photographe Hans Silvester

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 « A la bonne distance, ils regardent droit dans l’objectif, dégagent ce qu’ils sont, sans poser, comme ces photos de mes aïeux. »

VALLEE DE L'OMO, PEINTURES CORPORELLES, TRIBUS SURMA ET MURSI

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    L’Omo est une rivière longue de 760 km qui prend sa source en Ethiopie, au sud-ouest de la capitale Addis-Abeba et qui après s’être frayé un chemin tortueux à travers le plateau éthiopien pénètre au Kenya à proximité de la frontière avec le Soudan pour se jeter par l’intermédiaire d’un delta dans le lac Turkana, vaste mer intérieure de 7.500 km2 qui marque l’extrême nord de la Vallée du grand rift et qui est classé au patrimoine mondial de l’humanité.  Les tonalités vertes de ce lac dues aux algues et sa richesse halieutique lui ont aussi valu le surnom de “mer de Jade” ou encore “Anam Kaalakol” qui signifie “la mer aux nombreux poissons”. C’est en bordure de ce lac qu’ont été trouvés en 1967 et en 2009 des fossiles et des traces d’Homo habilis (1,44 millions d’années) et d’Homo erectus (1,55 millions d’années), ce qui confère à cette région le titre de « Berceau de l’humanité ». Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que cette région reculée a pu être explorée. 80 ethnies vivent sur ce territoire : Dorzé, Konso, Mursis, Turkana, Nyangatom, Dassanetch, Surmas, Bume, Galeba, Karos, Tsemï, Hamers, Hamar, Arboré, Dassanechs, Bérber, Bana, Bodis, Tsemaï… Longtemps isolées du reste du monde, les peuples de l’Omo n’ont Jamais été raflés par les marchands d’esclaves, ni colonisés, ni christianisés, ni islamisés; considérés comme primitifs par le gouvernement d’Addis-Abeba ils vivent de l’élevage du bétail et ont gardé leurs coutumes et leurs modes de vie ancestraux.

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Basse vallée de l’Omo

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Lac Turkana au Kenya

      Les photos des maquillages et peintures extraordinaires réalisées sur eux-même par les ethnies qui habitent ces lieux présentées dans cet article sont du photographe Hans Silvester qui retourne régulièrement sur les rives de la rivière Omo pour réaliser des reportages. Il convient de signaler qu’un projet de barrage hydroélectrique gigantesque du nom de Gibe III prévu en Ethiopie sur le cours de la rivière Omo et fiancé par la Chine risque d’avoir des conséquences désastreuses pour les centaines de milliers de personnes qui vivent sur ses rivages et qui devront quitter leur terre. D’une hauteur de 240 m, il sera le plus élevé du continent africain et risquait d’assécher le lac Turkana, situé en territoire kenyan dans lequel il se jette. Un accord a été passé en 2013 pour la gestion des eaux entre l’Ethiopie et le Kenya.

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VALLEE DE L'OMO, PEINTURES CORPORELLES, TRIBUS SURMA ET MURSI

La peinture sur soi par Jean-Paul Mari

    Ils ont le génie de la peinture sur soi. Leur corps de deux mètres de haut est une immense toile. Noire ? Non. Bronze noir, avec des reflets rouges qui renvoient la lumière. A leurs pieds, le fleuve de l’Omo, à cheval sur un triangle Ethiopie-Soudan-Kenya,la grande vallée du Rift qui se sépare lentement de l’Afrique, une région volcanique qui fournit une immense palette de pigments, ocre rouge, kaolin blanc, vert cuivré, jaune lumineux ou gris de cendres. La force de leur art tient en trois mots : les doigts, la vitesse et la liberté. Ils dessinent mains ouvertes, du bout des ongles, parfois avec un bout de bois, un roseau, une tige écrasée. Des gestes vifs, rapides, spontanés, au-delà de l’enfance, ce mouvement essentiel que recherchent les grands maîtres contemporains quand ils ont beaucoup appris et tentent de tout oublier. Seulement le désir de se décorer, de séduire, d’être beau, un jeu et un plaisir permanent. Il leur suffit de plonger les doigts dans la glaise et, en deux minutes, sur la poitrine, les seins, le pubis, les jambes, ne naît rien moins qu’un Miro, un Picasso, un Pollock, un Tàpies, un Klee… On reste pantois. Surtout quand, dans un grand rire, le guerrier ou l’adolescente immole aussitôt son chef d’œuvre en plongeant dans l’eau du fleuve. C’est un art libre, éphémère et gratuit. De l’âge de huit ans jusqu’à la quarantaine, les membres d’une dizaine de tribus, – Hammer ou Karo – se peignent le corps et les cheveux, d’un rien, d’une poignée de terre, d’un mélange de beurre liquide et d’ocre, de la poussière de bouse de leurs vaches à longues cornes ou des cendres anthracite de leur feu de camp. Une feuille d’arbuste, des plumes de roseau blanc, une grappe de baies jaunes, un bout de calebasse brisée, tout devient art et parure. Les hommes marchent nus, les femmes jamais, le sexe couvert d’une ceinture de perles de plomb, ni puritains, ni libertins. Ils saignent leurs vaches, en boivent le lait et le sang cru et marchent en poussant leurs bêtes, parfois jusqu’à soixante kilomètres par jour. En sautant les frontières, lance ou Kalachnikov sur l’épaule, une peau de chèvre comme litière, sur un réseau de sentiers à travers une Terra Incognita vaste comme deux fois la Belgique…C’est là, au bord d’une piste, qu’Hans Silvester les a croisés : « Un choc profond… » dit le photographe, « D’où sortaient-ils ? Aussi beaux, avec cette capacité à inventer l’art contemporain ? » Lui est venu en Afrique en quête de reportage et d’un amour ancien, « Lucy » femme ancêtre de six millions d’années, découverte près du lac Turkar, le pays des origines. Où vont toutes ces pistes devant lui ? Bouleversé, Hans Silvester abandonne aussitôt son 4X4 et son projet et s’enfonce dans les terres à la recherche des tribus et leurs tableaux vivants… »  – Jean Paul Mari. La peinture sur soi, novembre 2006.

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VALLEE DE L'OMO, PEINTURES CORPORELLES, TRIBUS SURMA ET MURSI

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VALLEE DE L'OMO, PEINTURES CORPORELLES, TRIBUS SURMA ET MURSI

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Avant le stade du miroir… par Hans Silvester

     L’absence de miroirs, objet inconnu jusque récemment  de  ces tribus, contribue sans doute à cette absolue liberté des peintures  Sans miroir ni même son équivalent naturel – l’eau est toujours trouble dans la vallée – comment se voir autrement qu’à travers la réaction de l’autre? Le reflet, l’image narcissique au sens mythique du terme, n’existe pas. L’image de soi – mais peut-on ici parler d’image de soi ? – se construit exclusivement  à travers le regard de l’autre. Et, d’une certaine manière aussi, à travers l’objectif du photographe. Cette situation ne force-t-elle pas à inventer quelque chose d’un peu fou, d’un peu extrême, pour que l’autre réagisse, alors que le miroir n’est jamais que le miroir ? Pour cette même raison, ces peintures corporelles ne sauraient se pratiquer seul. Leur exécution rend la présence d’une seconde personne indispensable, au moins pour le visage et pour le dos. Mais souvent, ils sont cinq, dix, au bord de l’eau. Ces peintures s’apparentent à des jeux de groupe….
    Au-delà de cet aspect ludique, ces jeunes peintres portent un regard fier sur leur pratique. Ils ont conscience de faire quelque chose d’important, leur expression en témoigne. Quand ils se peignent les uns les autres, ils demeurent très sérieux. Leur attitude fait songer par certains côtés au théâtre nô japonais. Le nô possède cette absence d’expression visible, manifeste. Qu’on ne s’y trompe pas, ces peintures corporelles mursi ou surma n’ont rien de clownesque. Il ne s’agit pas ici d’un travestissement, comme dans la tradition carnavalesque, jouant d’une inversion des apparences et des rôles, mais bien de l’expression d’un savoir-faire, d’une forme d’art indispensable et nécessaire. Le fait d’ail­leurs d’effacer dans l’eau de la rivière une peinture dont le résul­tat n’est pas conforme au désir initial et de recommencer, le confirme : la notion de réussite ou d’échec existe, et donne toute sa valeur à cette tradition héritée des parents. C’est un élément de culture et comme tel, l’acte de se peindre et de se décorer est important, presque religieux, en dépit de son caractère éphémère et apparemment anecdotique. »…   Hans Silvester

 En rapport avec l’absence de miroir qui prive les jeunes peintres de la possibilité de contempler leur propre image, Jean-Paul Mari cite une anecdote vécu par Hans Silvester :

     Avec lui, Mulu, professeur de géographie au chômage devenu son guide et ami lui suggère d’amener un cuisinier : « Le déclic a eu lieu quand nous avons pu griller des chèvres et les partager avec les hommes de la tribu » dit Hans Silvester. Le sang, la viande, le feu… Inutile de parler pendant ces longs banquets silencieux. Le lendemain Hans Silvester peut approcher son objectif à un mètre cinquante du grain de peau d’une toile de maître : « A la bonne distance, ils regardent droit dans l’objectif, dégagent ce qu’ils sont, sans poser, comme ces photos de mes aïeux. » Un jour, une femme Karo l’a embrassé, il a touché la soie de sa peau et les hommes n’ont rien dit : adopté. Mais depuis son retour, il a peur. Chez les Hammer, la tribu voisine, des visiteurs ont cru bon d’offrir des miroirs de poche. Et ces créateurs noirs, qui ne se voyaient que dans le regard des autres, ont soudain commencé à perdre leur magie.

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––– le photographe et le reporter  ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Hans Silvester

Hans Silvester est un photographe allemand né en 1938. Grand voyageur à travers le monde, il s’est intéressé très tôt à la nature et aux animaux, en particulier en Camargue où il s’est établi. A partir des années 80, il  s’intéresse aux problèmes d’environnement et photographie les parcs naturels d’Europe et l’Amazonie, dénonçant les ravages de la déforestation, publie un long reportage sur la rivière Calavon sous le titre « la rivière assassinée », s’intéresse à l’exploitation de la forêt en Amérique du Nord. Dans les années 90. Il fait ensuite plusieurs voyages au Rajasthan pour en ramener un témoignage sur la vie des femmes du désert indien. C’est en 2006 qu’il  termine un travail de plusieurs années sur les peuples de la vallée de l’Omo. Il est membre de l’agence Rapho depuis 1965.

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Jean-Paul Mari

Jean-Paul Mari est journaliste. Né à Alger en 1950, il entreprend tout d’abord des études de psychologie, est un temps kinésithérapeute avant de devenir animateur de radio aux Antilles Britanniques puis grand-reporter. Il a publié des centaines de reportages dans le monde entier, écrit plusieurs ouvrages et réalisé des documentaires. Les extraits de ses textes présentés ici proviennent de l’aarticle qu’il a consacré à Hans Silvester : « La peinture sur soi ».

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Technique et motivation

    Si l’on excepte les cendres dont les bergers s’enduisent parfois le corps pour se protéger du soleil et des mouches, nombreuses à proximité des troupeaux, on serait pourtant en peine de trouver des occasions spécifiques, qu’elles soient utilitaires, festives ou rituelles, à la création de peintures corporelles, même chez les adultes. On se peint comme ça, par hasard, un jour, ou le lendemain…
     La seule trace d’une signification rituelle qu’il m’ait été donné d’observer fut au lendemain d’un orage incroyable, illuminant la nuit d’éclairs. Après ce déluge, qui avait emporté tentes, cabanes, arbres, tout le monde au village arborait trois traits de couleur verte sur le front, tracés succinctement avec trois doigts. Ces signes étaient, aux dires des interprètes, une manière de conjurer le mauvais dieu de l’orage, d’apaiser sa puissance nuisible. Mais le lien semble bien ténu entre peintures corporelles et divinités, même si les tribus se montrent peu loquaces sur ces questions et, en l’occurrence ici, d’une pauvreté expressive – trois simples traits. Toute pratique codée rend il est vrai beaucoup moins libre…
     S’il fallait absolument trouver une référence à ces peintures corporelles, c’est dans l’expression d’un certain mimétisme avec la nature, avec les animaux. L’un va se peindre le visage en s’inspirant manifestement du faciès d’un singe, tel autre tacheter son torse à la manière d’un pelage animal, un autre encore donne à ses jambes l’aspect de pneumatophores, ces racines aériennes. Ce sont des choses observées qu’ils reproduisent, forts de leur proximité avec la nature. Est-ce là l’esprit du chasseur qui pointe, rompu à l’art du camouflage, ou celui du guerrier, capable de se fondre dans la nature face à l’ennemi ? Serait-ce simplement un hom­mage inconscient à la Terre-Mère ?…
    Si l’on demande à ces adolescents le sens d’un dessin vrai­ment magnifique, exceptionnel, qui à nos yeux évoque l’art contemporain, ils n’ont pas de réponse. Ils trouvent ça beau, se réjouissent de l’avoir fait et plus encore qu’on l’apprécie, mais pourquoi, comment ont-ils eu cette idée, les explications font défaut. On aimerait en savoir un peu plus, rationalité oblige, mais ils n’expliquent rien, rient et nous renvoient, par leur silence, à notre propre abîme, à notre culture et à ses interrogations.
    Leur manière de peindre est en revanche pour nous plus bavarde, plus éloquente. Une bonne part de la séduction de ces peintures vient du geste. Ces peintures corporelles se font tou­jours dans l’urgence, le mouvement. Jamais une peinture ne prend plus d’une minute à réaliser. Cette vitesse est un facteur certainement essentiel de notre perception sensible. Un même travail réalisé méticuleusement, avec application, n’aurait pas cet aspect moderne si flatteur pour l’œil. En outre, ces pigments dilués sèchent très vite sur la peau, sous l’effet de la chaleur. Il faut donc intervenir rapidement pour conserver au dessin sa brillance, tracer sans discontinuer les lignes, faute de quoi le résultat est décevant. Les peintres modernes, Picasso, Matisse et d’autres, ont retrouvé, au terme d’un long cheminement, ce geste-là, proche de l’enfance. Celui-là même qu’utilisent ces peuples africains, un geste sans réflexion, sans entrave, un geste commandé par le naturel, l’éphémère et plus encore peut-être par la brièveté : savoir s’arrêter au bon moment. Tout comme les jeunes enfants dessinent une chose, s’interrompent, prennent une autre feuille, dessinent autre chose, et recommencent. Plus âgés, l’emprise de la finition a fait son œuvre. Il faut des tuiles sur la maison, une cheminée, des oiseaux dans le ciel, des nua­ges, et tout un tas de choses. Ils ont un mal fou à arrêter le des­sin. Et plus ils insistent, plus le résultat prend la forme d’un bric-à-brac, d’un inventaire maniaque…  – Hans Sivester.

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Et quelques dernières photos, en vrac…

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Emancipation : Discours de Patrice Emery Lumumba prononcé le 30 juin 1960

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Discours prononcé à Léopoldville (actuellement Kinshasa) le 30 juin 1960 par Patrice Emery Lumumba, Premier Ministre de la République du Congo, devant Axel Marie Gustave Baudoin, roi des Belges.

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Congolais et Congolaises,
Combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux,
Je vous salue au nom du gouvernement congolais.

     A vous tous, mes amis, qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez ineffaçablement gravée dans vos cœurs, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et leurs petits-fils l’histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté.
     Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte  qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang.
     Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force. Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail harassant, exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers.
      Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « vous » honorable était réservé aux seuls Blancs ?
     Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort. Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir : accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses ; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort elle-même.
      Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillottes croulantes pour les Noirs, qu’un Noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens ; qu’un Noir voyageait à même la coque des péniches, aux pieds du blanc dans sa cabine de luxe.
     Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’une justice d’oppression et d’exploitation ?

      Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert. Mais tout cela aussi, nous que le vote de vos représentants élus a agréé pour diriger notre cher pays, nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre cœur de l’oppression colonialiste, nous vous le disons tout haut, tout cela est désormais fini. La République du Congo a été proclamée et notre pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants. Ensemble, mes frères, mes sœurs, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail. Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique toute entière. Nous allons veiller à ce que les terres de notre patrie profitent véritablement à ses enfants. Nous allons revoir toutes les lois d’autrefois et en faire de nouvelles qui seront justes et nobles.
     Nous allons mettre fin à l’oppression de la pensée libre et faire en sorte que tous les citoyens jouissent pleinement des libertés fondamentales prévues dans la Déclaration des droits de l’Homme.
     Nous allons supprimer efficacement toute discrimination quelle qu’elle soit et donner à chacun la juste place que lui vaudront sa dignité humaine, son travail et son dévouement au pays. Nous allons faire régner nos pas la paix des fusils et des baïonnettes, mais la paix des cœurs et des bonnes volontés.

      Et pour cela, chers compatriotes, soyez sûrs que nous pourrons compter non seulement sur nos forces énormes et nos richesses immenses,  mais sur l’assistance de nombreux pays étrangers dont nous accepterons la collaboration chaque fois qu’elle sera loyale et ne cherchera pas à nous imposer une politique quelle qu’elle soit.     Dans ce domaine, la Belgique qui, comprenant enfin le sens de l’histoire, n’a pas essayé    de s’opposer à notre indépendance, est prête à nous accorder son aide et son amitié, et un traité vient d’être signé dans ce sens entre nos deux pays égaux et indépendants. Cette coopération, j’en suis sûr, sera profitable aux deux pays. De notre côté, tout en restant vigilants, nous saurons respecter les engagements librement consentis .
     Ainsi, tant à  l’intérieur qu’à l’extérieur, le Congo nouveau, notre chère République, que mon gouvernement va créer, sera un pays riche, libre et prospère. Mais pour que nous arrivions sans retard à ce but, vous tous, législateurs et citoyens congolais, je vous demande de m’aider de toutes vos forces. Je vous demande à tous d’oublier les querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l’étranger.

     Je demande à la minorité parlementaire d’aider mon gouvernement par une opposition constructive et de rester strictement dans les voies légales et démocratiques. Je vous demande à tous de ne reculer devant aucun sacrifice pour assurer la réussite de notre grandiose entreprise. Je vous demande enfin de respecter inconditionnellement la vie et les biens de vos concitoyens et des étrangers établis dans notre pays. Si la conduite de ces étrangers laisse à désirer, notre justice sera prompte à les expulser du territoire de la République ; si par contre leur conduite est bonne, il faut les laisser en paix, car eux aussi travaillent à la prospérité de notre pays. L’indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le continent africain.

     Voilà, Sire, Excellences, Mesdames, Messieurs, mes chers compatriotes, mes frères de race, mes frères de lutte, ce que j’ai voulu vous dire au nom du gouvernement en ce jour magnifique de notre indépendance complète et souveraine. Notre gouvernement fort, national, populaire, sera le salut de ce pays.

    J’invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants, à se mettre résolument au travail en vue de créer une économie nationale prospère qui consacrera notre indépendance économique.

Hommage aux combattants de la liberté nationale !
Vive l’indépendance et l’Unité africaine !
Vive le Congo indépendant et souverain

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Natelemiproduction : Retransmision du discours de Patrice Lumumba lors de l’indépendance le 30 juin 1960 (video YouTube)

     Discours de dignité, discours de vérité, discours improvisé jailli du fond du cœur, écrit sur les genoux en écoutant les propos lénifiants et convenus du roi Baudoin et du président fantoche Kasavubu … C’en était trop pour le roi Baudouin qui venait de dresser le panégyrique de 75 années de colonisation belge alors que cette colonisation avait été l’une des plus injustes et les plus brutales de la planète. C’en était trop pour les grandes compagnies multinationales qui pillaient les richesses fabuleuses de ce pays et qui comptaient installer un gouvernement « aux ordres » qui aurait préservé leurs intérêts. C’en était trop pour les colons et les militaires belges qui tenaient encore, malgré l’indépendance, les rênes du pays. C’en était trop pour les pays occidentaux, Etats-Unis en tête qui voyaient dans le Congo une pièce majeure grâce à ses richesses et sa position stratégique en Afrique sur l’échiquier de la guerre froide. Il fallait éliminer ce gêneur, ce moins-que-rien qui osait vouloir jouer dans la cour des grands, qui avait l’outrecuidance de dire ce qui ne devait pas être dit, que le roi était nu et que cela se voyait…
Le sort de Patrice Lumumba s’est sans doute joué durant ce discours, quand les représentants mis en cause s’étouffaient d’indignation, rougissaient ou blêmissaient de colère et de haine. Pauvre Patrice Lumumba, petit employé des postes autodidacte et grand idéaliste qui pensait qu’il suffisait de crier la vérité pour qu’elle triomphe de tous les obstacles, pour que le peuple adhère, se lève et remporte la victoire. Il n’avait pas compté sur la duplicité, la vanité, les intérêts personnels et claniques, le pouvoir de l’argent qui corrompt tout et le cynisme et la brutalité de ses adversaires. Après sa mort, le Congo devenu Zaïre est resté un pays martyr, saigné à blanc par 55 années de guerres civiles ou alimentées par ses voisins et par le pillage de ses ressources sous la conduite de dirigeants fantoches à la solde des grandes compagnies internationales. Donc, pour le moment, comme pour beaucoup d’états africains, l’histoire n’est pas vraiment morale…

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–––– 1925 à 1960 : de la naissance d’un leader à la prise du pouvoir ––––––––––––––––––––––––––––––

  • 2 juillet 1925 : naissance de Patrice Emery Lumumba à Onalua ( (territoire de Katako-Kombe au Sankuru au Congo Belge)
  • écoles de la mission catholique et protestante tenue par les suédois. Jusqu’en 1954, l’éducation est exercée par les missions religieuses, la Belgique n’ayant pas développé de système d’éducation.
  • Lumumba, autodidacte, s’intéresse à l’histoire.
  • premiers emplois comme employé de bureau dans une société minière du Sud-Kivu puis comme journaliste à Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa) et Stanleyville (actuellement Kisangani). Il découvre à cette occasion la puissance commerciale des sociétés minières multinationales et l’absence totale de promotion des indigènes.
  • septembre 1954 : il reçoit de l’administration belge la carte d’immatriculé réservée à l’élite indigène (200 immatriculés sur 13 millions d’habitants).
  • Il milite pour un Congo uni affranchi des limites territoriales fixées arbitrairement par les puissances coloniales et créé en 1955 une association APIC (Association du personnel indigène de la colonie). Il rencontre le roi Baudoin à l’occasion d’une visite du souverain au Congo et s’entretient avec lui de la situation des travailleurs congolais.
  • Suite à l’ouverture de l’administration belge qui veut faire évoluer le Congo et développer l’enseignement sous l’action du ministre belge des colonies, Auguste Buisseret, Lumumba adhère au parti libéral belge entraînant avec lui des notables congolais.
  • En 1956, il joue à fond la carte de la libéralisation de la politique belge à l’égard de sa colonie allant jusqu’à déclarer  » Tous les Belges qui s’attachent à nos intérêts ont droit à notre reconnaissance … Nous n’avons pas le droit de saper le travail des continuateurs de l’œuvre géniale de Léopold II. » Il est alors invité en Belgique par le Premier Ministre. C’est durant cette période qu’il écrit un livre intitulé le Congo,terre d’avenir, est-il menacé ? dans lequel il défend une évolution pacifique du système colonial belge dont il reste partisan. Ce livre ne sera pas édité. Toujours en 1956 il est condamné à un an de prison pour détournement de fond mais sera libéré par anticipation. Il reprend alors ses activités politiques et devient le directeur d’une brasserie.
  • En 1957, les partis politiques et les syndicats sont autorisés au Congo à se présenter aux élections municipales s’ils sont parrainés par des partis belges. Lumumba fait partie de l’Amicale libérale.
  • En 1958, l’Exposition Universelle de Bruxelles a un retentissement international énorme. Des congolais y sont invités dont Patrice Lumumba mais celui-ci est mécontent du traitement paternaliste réservé au Congo par l’exposition, se détache des libéraux belges et noue des contacts avec les milieux indépendantistes en Belgique. De retour au Congo, il crée le Mouvement national congolais (MNC), à Léopoldville le 5 octobre 1958 et participe à la conférence panafricaine des Peuples d’Accra, réunissant l’Afrique subsaharienne ainsi que le Maghreb et l’Égypte pour soutenir les mouvements d’indépendance en Afrique. De retour au Congo, il organise une réunion pour rendre compte de cette conférence et il y revendique l’indépendance devant plus de 10 000 personnes.
  • janvier 1959 : le roi Baudoin prononce un discours dans lequel il déclare vouloir mener le Congo à l’indépendance « sans vaine précipitation et sans atermoiement funeste ».
  • octobre 1959 : le MNC et d’autres partis indépendantistes organisent une réunion à Stanleyville mais les autorités belges tentent d’arrêter Lumumba, ce qui provoque une émeute qui fait une trentaine de morts. Lumumba est arrêté quelques jours plus tard, jugé en janvier 1960 et condamné à 6 mois de prison.
  • mai 1960 : Après une révolte populaire en janvier 1959, les autorités coloniales belges avaient promis une indépendance rapide. L’alliance des partis nationalistes autour de Lumumba obtient malgré tous les efforts des autorités coloniales la majorité à la Chambre (71 sièges sur les 137). Au Sénat, par contre, l’alliance lumumbiste manque la majorité de 2 sièges. En effet, 23 des 84 sièges sont, selon la loi électorale fabriquée par les Belges, destinés aux chefs coutumiers, dont la majorité collabore depuis toujours avec le colonisateur. Lumumba est donc obligé d’accepter un gouvernement de coalition. Son rival Kasavubu, sous influence des Belges, devient président et nomme, conformément à la constitution, comme Premier Ministre, Patrice Lumumba, leader du parti ayant récolté le plus de voix, le Mouvement National Congolais (MNC).
  • 30 juin 1960 : Cérémonie d’accession à l’indépendance. Le roi Baudouin prononce un discours paternaliste et le président Kasavubu un discours convenu. Lumumba qui s’est radicalisé et s’est entouré de conseillers de gauche prononce un discours anti-colonialiste et idéaliste évoquant les injustices de la colonisations et présentant l’indépendance comme le début d’une ère nouvelle de paix, de justice sociale et de liberté. Le roi Baudouin, se sentant offensé pense à rentrer à Bruxelles, mais lors d’un banquet, Lumumba atténue ses critiques et prône la coopération belge-congolaise. Si un incident diplomatique majeur a pu être évité, le discours de Lumumba a eu un effet majeur sur la population congolaise qui l’a ressenti comme une critique de l’action de la Belgique.
  • juillet 1960 : des casernes se révoltent contre leurs officiers belges, des  cadres de l’administration sont chassés, malmenés, certains sont tués, des émeutes ont lieu et les entreprises des européens sont attaquées et pillées, des femmes sont violées. La population européenne du Congo prend alors la fuite. C’est le moment que choisi Moïse Tschombé soutenu par les grandes sociétés belges pour proclamer la sécession du Katanga. Il sera suivi quelque temps plus tard par Albert Kalondji qui proclame la sécession de l’État minier du Sud-Kasaï. Face à cette situation, Lumumba décrète l’africanisation de l’armée en destituant les officiers belges et double la solde des soldats.

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–––– la réaction de la puissance coloniale et de l’occident : la fin… ––––––––––––––––––––––––––––

  • le discours de Lumumba chargé de ressentiment vis à vis de la politique coloniale et de menaces voilées pour les intérêts des sociétés multinationales, ses prises de position tiers-mondistes et panafricanistes sont ressentis par les états occidentaux comme une déclaration de guerre : leurs intérêts économiques sont menacés et l’équilibre stratégique de l’Afrique compromis. Le monde est alors en pleine guerre froide. Quelques années plus tôt, l’Egypte est devenue l’alliée de l’Union soviétique et quelques états africains lors de l’indépendance ont opté pour des relations étroites cet état; il faut absolument éviter que le Congo, ce colosse situé au cœur de l’Afrique, tombe avec toutes ses richesses dans les mains de l’Union Soviétique. Il fallait un prétexte pour intervenir, les exactions commises contre les européens le fourniront.
  • La Belgique répond en envoyant des troupes à Léopoldville mais aussi dans d’autres régions comme le Katanga où sont exploitées l’essentiel des richesses minières du Congo. 11.000 soldats belges précédés par des largages de para-commandos sont acheminés sur place en 10 jours, en utilisant les forces belges de l’Otan stationnées en Allemagne avec les moyens matériels fournis par les américains. Le conflit s’internationalise avec l’opposition de l’Union Soviétique et des pays non-alignés qui crient à l’agression néo-colonialiste.
  • 4 septembre 1960 : Un imbroglio s’installe à Léopoldville : au mépris de la constitution qui imposait comme premier ministre un représentant du parti ayant remporté les élections, le président Kasavubu destitue Lumumba et les ministres nationalistes et nomme à sa place un nouveau Premier Ministre, Joseph Lléo. Mais le Conseil des Ministres et le Parlement désavouent Kasavubu et renouvellent leur confiance à Lumumba. Celui-ci destitue alors à son tour Kasavabu et appelle à Léopoldville une partie de l’ANC, l’Armée Nationale Congolaise stationnée dans le reste du territoire. Face au chaos, l’ONU décide de mettre en place une force d’interposition entre les diverses forces en présence, ce sera les fameux casques bleus. face à une fin de non-recevoir de la part des américains, Lumumba accepte

     une aide matérielle de l’URSS pour réprimer les séparatistes.

  • 14 septembre 1960 :  Kasavubu réagit en désignant comme commandant en chef de l’armée un ex-militaire et ancien journaliste de la presse pro-belge, Joseph Désiré Mobutu, qui avait réintégré l’armée congolaise avec le titre de colonel. À peine quelques heures plus tard, Mobutu exécute son premier coup d’État. Il déclare la « neutralisation » des politiciens. on sait aujourd’hui que ce coup d’état a été soutenu par la CIA (voir archives de la Commission Church ,  Documentaire télévisé, CIA guerres secrètes, 2003, Arte, Andrew Tully, CIA, The Inside Story, New-York, M. Morrow et William Blum, Killing hope: US military and CIA interventions since World War II). Lumumba et Lléo sont assignés à résidence mais Lumumba parvient à s’enfuir avec sa famille pour gagner Stanleyville. Au lieu de profiter de son avance de trois jours sur ses poursuivants, Lumumba perd du temps en s’attardant sur son parcours multipliant les discours. Il est alors rejoint et capturé embarqué dans un avion pour Léopoldville et remis dans les mains d’un certain Louis Bobozo, un militaire congolais, ancien de l’offensive belge de 1941 contre les Italiens d’Abyssinie. Il sera est finalement livré par des « barbouzes » à la solde des Américains et des Belges à son grand ennemi Moïse Tshombé, au Katanga sécessionniste.
  • 17 janvier 1961: Lumumba est assassiné en brousse par ses geoliers. Son corps sera dissous dans l’acide par des mercenaires belges à la solde de Tschombé. Commencé dès juillet 1960, l’exode de la population blanche – de l’ordre de 100.000 personnes – se poursuit en 1961. Désordres et violences se succèdent durant cinq années, jusqu’à la stabilisation opérée par le coup d’État militaire de novembre 1965 qui fait accéder le général Mobutu au pouvoir, ouvrant la voie à une longue dictature personnelle.

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En janvier 1961, j’avais presque quatorze ans et je commençais à peine à m’intéresser à la politique. Je me souviens parfaitement de ces images en noir et blanc vues à la télévision naissante où l’on voyait Patrice Lumumba humilié par ses geoliers sous les yeux de son rival putschiste Mobutu installé par les américains et les belges. Quelques jours plus tard, on apprenait sa livraison à son ennemi juré Moïse Tschombé suivie de son assassinat. Mobutu n’avait pas voulu se charger du sale travail et l’avait délégué à Tschombé. Je me souviens avoir pleuré à l’annonce de sa mort…

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A voir absolument le reportage de la chaîne ARTE du 11 mars 2008 : le cynisme et la bêtise crasse de certains des acteurs belges et américains du drame est confondante.
http://www.youtube.com/watch?v=CqMNBpIOAFY

Dommage ! voici le lien : Patrice Lumumba, une tragédie africaine (Arte 11 03 2008) – YouTube

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–––– Dernière lettre testament de Patrice Lumumba à sa femme Pauline ––––––––––––––––––––––––

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Fin novembre 1960 : Lumumba vient d’être capturé en essayant de gagner la province du Kasaï. Cette dernière lettre est écrite de sa prison à sa femme Pauline. (Jeune Afrique, 17-01-2011).

Ma compagne chérie,

     Je t’écris ces mots sans savoir s’ils te parviendront, quand ils te parviendront et si je serai en vie lorsque tu les liras. Tout au long de ma lutte pour l’indépendance de mon pays, je n’ai jamais douté un seul instant du triomphe final de la cause sacrée à laquelle mes compagnons et moi avons consacré toute notre vie. Mais ce que nous voulions pour notre pays, son droit à une vie honorable, à une dignité sans tache, à une indépendance sans restrictions, le colonialisme belge et ses alliés occidentaux – qui ont trouvé des soutiens directs et indirects, délibérés et non délibérés, parmi certains hauts fonctionnaires des Nations-Unies, cet organisme en qui nous avons placé toute notre confiance lorsque nous avons fait appel à son assistance – ne l’ont jamais voulu.
     Ils ont corrompu certains de nos compatriotes, ils ont contribué à déformer la vérité et à souiller notre indépendance. Que pourrai je dire d’autre ? Que mort, vivant, libre ou en prison sur ordre des colonialistes, ce n’est pas ma personne qui compte. C’est le Congo, c’est notre pauvre peuple dont on a transformé l’indépendance en une cage d’où l’on nous regarde du dehors, tantôt avec cette compassion bénévole, tantôt avec joie et plaisir. Mais ma foi restera inébranlable. Je sais et je sens au fond de moi même que tôt ou tard mon peuple se débarrassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur.
     Nous ne sommes pas seuls. L’Afrique, l’Asie et les peuples libres et libérés de tous les coins du monde se trouveront toujours aux côtés de millions de congolais qui n’abandonneront la lutte que le jour où il n’y aura plus de colonisateurs et leurs mercenaires dans notre pays. A mes enfants que je laisse, et que peut-être je ne reverrai plus, je veux qu’on dise que l’avenir du Congo est beau et qu’il attend d’eux, comme il attend de chaque Congolais, d’accomplir la tâche sacrée de la reconstruction de notre indépendance et de notre souveraineté, car sans dignité il n’y a pas de liberté, sans justice il n’y a pas de dignité, et sans indépendance il n’y a pas d’hommes libres.
     Ni brutalités, ni sévices, ni tortures ne m’ont jamais amené à demander la grâce, car je préfère mourir la tête haute, la foi inébranlable et la confiance profonde dans la destinée de mon pays, plutôt que vivre dans la soumission et le mépris des principes sacrés. L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations Unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au nord et au sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité. Ne me pleure pas, ma compagne. Moi je sais que mon pays, qui souffre tant, saura défendre son indépendance et sa liberté.

Vive le Congo ! Vive l’Afrique !

Patrice Lumumba

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