le cavalier de bronze

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Alexandre Benois - le cavalier de bronze , 1899-1905

Alexandre Benois – le cavalier de bronze , 1899-1905

     En 1703, le tsar Pierre le Grand prit la décision de bâtir une nouvelle capitale en bordure du Golfe de Finlande. Il s’agissait pour lui d’ouvrir son Empire sur l’Europe. L’endroit choisi est un marais presque inhabité gelé une grande partie de l’année et régulièrement inondé par les crues de la Néva qui appartenait il y a peu de temps encore au roi de Suède. Soixante dix mille travailleurs, serfs, soldats, condamnés et prisonniers de guerre suédois furent réquisitionnés pour les travaux de défrichage, d’arasement des collines, de drainage et d’assèchement des marais et de creusement de multiples canaux. Quarante mille piliers en chêne de 5 m de long furent plantés pour fonder et stabiliser les constructions. On estime à des dizaines de milliers le nombre de décès dus à l’épuisement, à la faim et au choléra. On relate que faute de pelles, les hommes creusaient la terre de leurs mains nues et la transportaient dans leur chemise.

      En 1782, l’impératrice Catherine la Grande fit réaliser une statue équestre en bronze à la gloire de son illustre prédécesseur. Elle fut réalisée par le sculpteur français Etienne Maurice Falconet, un proche de Diderot, et représente Pierre le Grand chevauchant un étalon qui se cabre à l’extrémité d’un énorme rocher avec à ses pieds un serpent terrassé représentant la trahison. Falconnet, qui venait juste de créer son « Amour menaçant » pour la marquise de Pompadour, avait été choisi sur recommandation de Diderot et du prince Galitzine, ambassadeur russe à Paris. Le visage de Pierre le Grand a été réalisé à partir de son masque mortuaire et de divers portraits trouvés à Saint-Pétersbourg par l’élève et bru de Falconnet, la jeune Marie-Anne Collot alors âgée de 18 ans. D’une main, le tsar tient les rênes de son cheval cabré et, de l’autre, désigne la forteresse Pierre-et-Paul. La réalisation de cette statue prit 12 ans et constitua un exploit. C’est ainsi que « la pierre Tonnerre », le monolithe sur lequel se cabre le cheval, l’une des plus grosses pierres jamais déplacées par l’homme, pesait plus de 1600 tonnes et fut tiré d’un marais situé à proximité de la ville et traîné sur des patins à roulettes de cuivre jusqu’au Golfe de Finlande par une centaine de serfs avant d’être hissé sur des radeaux et conduit jusqu’au lieu de son installation où il fut taillé pour atteindre la forme définitive souhaitée par le sculpteur. Il avait fallu encore deux années pour accomplir ce travail.   

     Ce monument fut immortalisé un demi-siècle plus tard, en 1833, par le grand poète russe Alexandre Pouchkine dans son poème « Le cavalier de Bronze » (ou « d’airain »). Il raconte l’histoire d’Eugène (Evgueni), un obscur employé de la ville dont la fiancée vient d’être emportée par une crue de la Néva. Le jeune homme, désespéré, passe alors devant la statue du monarque et lui reproche par ses rêves de grandeur d’avoir bâti inconsidérément une ville dans un lieu inondable mais le tsar outragé descend avec sa monture du rocher escarpé et se lance dans une folle chevauchée dans les rues de la ville. Eugène, qui se croit poursuivi par la statue, sombre alors dans la folie.

Surikov Vassily Ivanovitch – Le Cavalier de Bronze

°°°
Le cavalier d’airain, Alexandre Pouchkine, 1833 (extraits)

 » Je t’aime, chef-d’oeuvre de Pierre ;           « Oui je t’aime, cité, création de Pierre ;
J’aime cette grâce sévère,                                 J’aime le morne aspect de ta large rivière,
Le cours puissant de la Néva,                         J’aime tes dômes d’or où l’oiseau fait son nid,
Le granit qui borde sa rive,                            Et tes grilles d’airain et tes quais de granit.
Près des canaux les entrelacs                        Mais ce qu’avant tout j’aime, ô cité d’espérance,
Des grilles, et les nuits pensives,                   C’est de tes blanches nuits la molle transparence,
Leur ombre claire, leur éclat.                        Qui permet, au retour de l’heureux mois des fleurs,
Voilà! Chez moi, point de bougies.                Que l’amant puisse lire à tes douces pâleurs
Je lis, j’écris à la clarté                                      Le billet attardé, que, d’une main furtive,
Qui baigne les rues endormies.                      Traça loin de sa mère une amante craintive.
L’aiguille de l’Amirauté                                    Alors, sans qu’une lampe aux mouvantes clartés,
Brille au loin. Sur le ciel que dore                 Dispute à mon esprit ses rêves enchantés,
Un éternel rayon, l’aurore                               Par toi seule guidé, poète au cœur de flamme,
Se hâte d’aller relever                                       Sur le papier brûlant je verse à flots mon âme.
Le crépuscule inachevé                                     Et toi, pendant ce temps, crépuscule argenté,
Et la nuit dure une heure à peine. […]         Tu parcours sur ton char la muette cité,

Vis, resplendis, ville de Pierre.                       Versant aux malheureux, dans ta course nocturne,
Comme la Russie reste fière                            Le sommeil, doux breuvage échappé de ton urne,
Inébranlable en ta beauté!                              Et regardant au loin, comme un rigide éclair,
L’élément que tu as dompté                             L’Amirauté dressant son aiguille dans l’air.
Puisse-t-il oublier sa haine !                           Alors, de notre ciel par ton souffle effacée,
Que jamais sa colère vaine                             Vers le noir occident l’ombre semble chassée,
Ne vienne en son repos troubler                    Et l’on voit succéder, de la main se touchant,
Le Fondateur de la Cité !                                  La pourpre de l’aurore à celle du couchant.

Traduction française par Alexandre Dumas

Vladimir Stojarov 1926-1973 Pouchkine et le cavalier de bronze 1946

Vladimir Stojarov 1926-1973 – Pouchkine et le cavalier d’airain, 1946

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

          Le compositeur soviétique d’origine allemande Reinhold Moritsevitch Glière a créé en 1848/1949 « Madny vsadnik » (la statue équestre) tiré du roman de Pouchkine et « Le Cavalier de bronze », une suite de ballet & Concerto pour Cor et orchestre, créé le 14 mars 1949 par Richard Watkins (cor) avec le BBC Philharmonic Orchestra dirigé par Edward Downes. 1 CD CHANDOS a été enregistré en 1994.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Pour en savoir plus

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Marina Tsvetaeva, séjour « Sous les Chimères » d’une poétesse russe à Moret-sur-Loing

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

IMG_4157

Moret-sur-Loing – le pont, les bords du Loing et la porte fortifiée de Bourgogne

Alfred Sisley - Moret-sur-Loing, 1891       Alfred Sisley – Moret-sur-Loing, 1891

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Marina Tsvetaeva (1892-1941)

Marina Tsvetaeva (1892-1941)

Une poétesse russe à Moret-sur-Loing…

IMG_4164

En route pour la Normandie, au cours d’une promenade dans la petite cité médiévale de Moret-sur-Loing dans le département de Seine-et-Marne peinte à plusieurs reprises par Alfred Sisley, une plaque commémorative posée sur le mur d’une maisonnette située au pied de l’église Notre-Dame attire mon attention, on y distingue le portrait d’une jeune femme que je connais bien puisque j’ai parlé d’elle dans ce blog à deux reprises, celui de la grande poétesse russe Marina Tsvetaeva (1892-1941). Elle se réfugiera en France en 1925 jusqu’à son retour en Russie en 1939 où elle connaîtra une fin tragique en 1941.

 
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Voici ce que la plaque commémorative de Moret-sur-Loing précise à son sujet :

Marina Tsvetaeva en 1917

         Elle est née à Moscou dans un milieu intellectuel. Son père, Ivan Tsvetaev, professeur à l’université de Moscou, historien d’art renommé, était le fondateur du Musée des beaux-arts de Moscou. L’enfance heureuse et l’éducation traditionnelle sont très tôt marquées par la naissance de la vocation poétique, ainsi que par la mort de sa mère alors qu’elle allait sur ses treize ans. Marina publie son premier recueil poétique, L’album du soir, à compte d’auteur, à dix-huit ans.
     Lorsqu’éclate la Révolution russe, Tsvetaeva est déjà un poète connu, femme mariée et mère de famille. Son mari, Serge Efron, élève officier, entre comme volontaire dans l’Armée blanche, formée pour défendre le régime tsariste de la Russie Impériale. Seule à Moscou avec ses deux filles Marina Tsvetaeva produit d’abondantes ouvres poétiques, tout en souffrant des privations de la guerre civile. Elle perd une fille, morte de faim, en 1920. (photo à gauche : Marina en 1917)


IMG_4162
      Deux ans plus tard, en 1922, elle quitte Moscou pour rejoindre son mari, réfugié à Berlin après la débâcle de l’Armée blanche. L’exil en Occident se prolonge pendant dix-sept ans (1922-1939) : d’abord à Berlin, ensuite à Prague. En 1925 après la naissance du fils Gueorgui (Murr) la famille s’installe en France. Durant toutes ces années d’exil, Tsvetaeva poursuit une œuvre très diversifiée : poèmes, longues compositions épico-lyriques, pièces de théâtre et enfin prose lyrique, critique et autobiographique. Les publications sont pourtant rares, et les ressources de la famille sont très faibles. De ses traductions de Pouchkine, un seul poème, Les Démons, verra le jour de son vivant. Tsvetaeva échappe à la pauvreté extrême grâce à la générosité de rares amis issus en général, comme elle, de l’émigration russe. (photo à gauche : maison du 18 rue de la Tannerie à Moret-sur-LoingMarina a vécu ).

      En 1937, la fille de la poétesse, Ariane, retourne à Moscou, suivie de peu par Serge Efron, contraint de fuir la France à la suite d’un assassinat politique sur ordre du NKVD (police secrète soviétique) auquel il s’est trouvé mêlé. Restée seule en exil, ostracisée par le milieu littéraire des émigrés et poussée par le désir de son fils de connaître l’URSS, Tsvetaeva finit par se décider au retour en 1939. Ce retour ne sera, hélas, une solution pour personne. La poétesse assistera bientôt à l’arrestation de sa fille, qui passera ensuite plusieurs années dans les camps staliniens, puis de son époux (fusillé peu après). Son fils perdra sa vie sur les champs de bataille en 1944. Lorsque l’URSS entre en guerre Marina Tsvetaeva part avec son fils en évacuation en Tatarie et arrivée à Yelabouta met fin à ses jours le 31 août 1941.

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Alfred_Sisley_040

Alfred Sisley – Église de Moret-sur-Loing après la pluie (1894)

Un séjour « sous les chimères » de l’église Notre-Dame à Moret-sur-Loing

       Quelle était la raison de sa venue à Moret-sur-Long en cette année 1936 ? la plaque commémorative est peu disserte à ce sujet. on y apprends seulement qu’elle y a séjourné avec son fils Murr à partir de juillet 1936. Ses moyens financiers étaient limités et elle n’occupe alors que les deux chambres au premier étage de la maisonnée. C’est là qu’elle compose ses traductions de poèmes de Pouchkine et rêve de les faire publier pour le centenaire de la mort du poète classique en 1937. Peut-être avait-elle ressenti le besoin de se retirer dans une petite ville tranquille, loin du tumulte parisien, pour mener à bien son entreprise de traduction. Dans la biographie qu’elle a écrite sur la poétesse, « The Double Beat of Heaven and Hell », l’écrivain Lily Feiler écrit que Marina avait été invitée par des amis à y passer l’été et qu’elle espérait que son mari Sergey se joindrait à eux. Dans l’enquête menée par la police française sur les implications de son mari dans le meurtre de l’espion soviétique Ignace Reiss à Lausanne en septembre 1937 après qu’il eut déclaré sa défection à Staline, Marina Tsvetaeva déclare avoir séjourné au château d’Arcine près de Bonneville en Haute-Savoie à la fin de l’été 1936 et précise-t-elle, en août ou en septembre. Elle n’aurait donc séjourné à Moret-sur-Loing qu’un moment très court, un à deux mois en juillet ou en juillet et août 1936. 

    Voici la lettre qu’elle a écrit à une amie tchèque le 10 juillet 1936 et qui prouve qu’elle était bien présente à Moret-sur-Loing à cette date :

Capture d’écran 2015-12-31 à 11.09.47

     Chère Anna Antonovna, et ça, c’est une réponse au château. C’est par cette porte que l’on sortait vers le fleuve, plutôt vers la rivière au nom merveilleux de Loing ( » loin ! ») (…)
     Moret est une petite ville médiévale, près de Fontainebleau, les rues (sauf la principale qui est marchande) semblent être tombée dans l’oubli, pas de monde du tout, par contre une quantité de chats. Et de vieilles femmes ancestrales. Nous habitons au 1er étage, deux chambres à part (Serguej Yakkovlevitch doit arriver plus tard) dont les fenêtres donnent directement dans le dos de l’église. Nous demeurons sous les chimères. (…)
      Je traduis Pouchkine, pour le centenaire de 1937 (en français en vers). (…) En ce moment je travaille sur Les Adieux à la mer, mon poème préféré. (…)

Adieux à la mer

Adieu, Espace des Espaces !
Pour une dernière fois mon œil
Voit s’étirer ta vive grâce
Et s’étaler ton bel orgueil.

Telle une fête qui s’achève,
Supplique d’une chère voix —
Ta grave voix, ta voix de rêve
J’entends pour la dernière fois. (…)

Adieu, ô Gouffre ! L’heure presse,
Mais en tout temps et en tout lieu
Me poursuivra sans fin ni cesse
Ta voix à l’heure des adieux.

Dans mon désert sans sources vives
J’emporterai, empli de Toi,
Tes durs granits, tes belles rives,
Tes jets, tes flots, ton bruit de voix…

Alexandre Pouchkine, Odessa, 1824
Traduction Marina Tsvetaeva, Moret-sur-Loing, 1936

°°°

George G. Sjisjkin - portrait de Marina Tsvetaeva

George G. Sjisjkin –  portrait de Marina Tsvétaïéva

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Sites et articles liés

  • Biographie de Marina Tsvetaeva : c’est   ICI
  • Poèmes de Marina Tsvetaeva dans 2 articles de ce blog :   ICI  et   ICI

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Retour sur l’article

  • 24 mars 2016 : Dans la préface du recueil de poèmes de Marina Tsvétaïéva intitulé « Insomnie » ‘collection de poche Poésie/Gallimard, je suis tombé sur une déclaration de Marina qui faisait étrangement écho à un article que j’avais écrit en décembre 2015 sur le thème de la transfiguration d’un arbre constaté lors d’une de mes promenades sur les bords du lac d’Annecy. L’article s’appelait « Le jour de gloire est arrivé »  (c’est  ICI ) et une phrase du texte était : «Et je poursuivis mon chemin pensant que dans ce monde, chaque élément du paysage, chaque être, du plus grand au plus insignifiant doit pouvoir connaître ne serait-ce qu’une fois dans son existence son moment de gloire. Il suffit pour cela que les astres soient configurés d’une certaine manière, (…) il fallait aussi qu’un regard soit présent, le regard curieux et attentionné d’un humain que le hasard ou le conditionnement de sa propre trajectoire dans l’espace et le temps auraient conduit en cet endroit et à ce moment précis, là où le phénomène devait se produire.» La phrase relevée de Marina exprimait en plus court quelque chose d’équivalent : « Chaque chose doit resplendir à son heure, et cette heure est celle où des yeux véritables la regardent». Curieusement, je suis  tombé à peu près en même temps et tout à fait par hasard sur une vieille et très belle photo de Moret-sur-Loing prise exactement à l’endroit où Alfred Sisley avait peint son tableau en 1891 et où l’on voit de jeunes garçons faisant boire leurs chevaux dans le Loing avec en arrière plan la tour fortifiée de la Porte de Bourgogne. L’hôtel où nous avons fait escale en route pour la Normandie se situait sur la rive du Loing un peu plus à droite.

173[amolenuvolette.it]moret, garçons baignant leurs mulets dans le loing, moret, boys bathing their mules in loing,

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––