Alain Badiou – Et s’il n’en reste qu’un (de communiste)…


 

Sortir du néolithique…

Conférence du philosophe Alain Badiou à l’institut Français de Grèce le 12 décembre 2019 : la Liberté, l’Egalité, la démocratie, le parlementarisme, la Nature, la technique, le néolithique, le capitalisme, l’impossible et le possible (entre autres)

Un texte fascinant de simplicité, de justesse et de clarté. Merci, Monsieur Badiou. (Nous avons supprimé les 9 mn 05 de la fastidieuse introduction)

Sur la Nature

       Depuis les origines de la philosophie on se demande ce qui recouvre le mot Nature. Il a pu signifier la rêverie romantique des soirs couchants, le matérialisme atomique de Lucrèce De Natura rerum (La Nature des Choses), l’Être intime des choses, la totalité de Spinoza « Deus sive Natura » (Dieu ou la Nature), l’envers objectif de toute culture, le site rural et paysan par opposition aux artifices suspects de la ville, « la terre elle ne ment pas » disait Pétain qui n’est pas une référence convenable. Ça peut désigner aussi la biologie par différence de la physique, la cosmologie au regard du petit monde qu’est notre planète, l’invariance séculaire au regard de la frénésie inventive, la sexualité naturelle au regard de la perversion, etc. Ce que je crois, c’est qu’aujourd’hui Nature désigne en fait surtout la paix des jardins et des villas, le charme touristique des animaux sauvages, la plage et la montagne où passer un agréable été et qui donc peut imaginer que l’homme soit comptable de la Nature lui qui n’est à ce jour qu’une puce pensante sur une planète secondaire dans un système solaire moyen sur les bords d’une galaxie banale.

Le capitalisme, c’est la forme contemporaine du néolithique*

     L’humanité depuis quatre ou cinq millénaires est organisée de façon immuable par la triade de la propriété privée qui concentre d’énormes richesses dans les mains de très petites oligarchies, de la famille où les fortunes transitent via l’héritage, de l’Etat qui protège par la force armée la propriété et la famille. C’est cette triade qui définit l’âge néolithique de notre espèce. Et nous y sommes toujours, voir plus que jamais. Le capitalisme c’est la forme  contemporaine du néolithique et son asservissement des techniques par la concurrence, le profit et la concentration du capital ne fait que porter à leur comble  les inégalités monstrueuses, les absurdités  sociales, les massacres guerriers et les idéologies délétère qui accompagne depuis toujours sous le règle historique de la hiérarchie de des classes le déploiement des techniques. Les techniques ont été les conditions initiales et non pas  du tout le résultat final de la mise en place néolithique.

Sur la nature humaine : De l’audace camarades, tentons l’impossible…*

    On ne peut pas parler de nature humaine mais d’un rapport intra-humain entre individu et sujet :

  • l’individu c’est l’ensemble des caractérisations empiriques d’une personne : ses capacités, sa langue, l’endroit où il a vécu, etc.. toutes une série de caractéristiques contraignantes à leur manière.
  • Le sujet c’est ce qui mesure ce dont il est capable au-delà justement de cette composition stricte qu’on peut dire naturelle.  une caractéristique fondamentale du sujet humain c’est  la découverte du fait qu’il est capable de choses dont il ne se savait pas capable.

    Ça, c’est la clé de l’humanité comme telle. L’humanité comme telle, ce n’est pas ce dont la nature humaine est capable, c’est le surgissement dans la nature humaine de ce dont elle se se savait pas capable et cette capacité à faire qui s’appelle la création, la capacité créatrice de l’humanité et je crois qu’on pourrait définir la politique la meilleure comme celle dont le point d’appui principal n’est pas la nature humaine mais le sujet humain qui s’appuie à tout moment sur l’hypothèse légitimement acceptée que le sujet humain est capable de ce qu’il ne se sait pas lui même capable. Cela veut dire qu’au delà la nature humaine il y a la dialectique entre ce qui est possible et ce qui est impossible. Je crois que le statut particulier de l’animal humain c’est de déplacer constamment les frontières entre le possible et l’impossible et de ne pas être déterminé pas même par l’impossibilité;

     Il faut tenir ferme sur un concept de l’humanité qui serait le déplacement constant et créateur de la frontière apparemment établie entre ce qui est possible et ce qui est impossible. L’homme c’est l’animal de l’impossible et finalement quand on me dit que le communisme est impossible, cela ne m’impressionne pas beaucoup car finalement parce que tout ce qui est intéressant est impossible.

    La réaction, c’est toujours la défense stricte de l’impossibilité ; le conservatisme c’est le gardien de l’impossible qui vise interdire le développement d’une nouvelle forme du sujet que créé par le déplacement entre le possible et l’impossible.

les titres sont de moi, le texte a été légèrement remanié.


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Ils ont dit… Roland Gori – La fabrique des imposteurs


220.jpgDessin de Paul Weber

Sociétés de la norme et du contrôle

      Extraits (remaniés) de la conférence « La Fabrique des Imposteurs » prononcée par  le psychanalyste Roland Gori dans le cadre des conférences de l’Université permanente de l’Université de Nantes en référence à son ouvrage « La Fabrique des Imposteurs » (Actes sud, 2015)


PENSER : Textes de Roland Gori sur une citation du philosophe Jean-François Léotard…

« Dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un défaut mais incorrigible; c’est d’en faire perdre »   – Jean-François Léotard.

    « Aujourd’hui tous les dispositifs d’initiation sociale, d’éducation, de soins, de travail social ont pour objectif de vous éviter d’avoir à penser, de vous économiser d’avoir à penser.  Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point   Penser n’est pas autant désiré que cela par les individus. Penser, comme décider d’ailleurs, ça mobilise de l’angoisse, l’angoisse de l’imprévu, de l’avenir, de la liberté, de la décision. Décider c’est renoncer et on n’aime pas renoncer et renoncer d’une certaine manière dans culpabilité ; C’est peut-être ce qui fait finalement que l’on se coule  relativement facilement dans tous ces dispositifs de colonisation des mœurs qui sont des espèces de programmes de vie, de modes d’emplois, de protocoles calibrés.
     Cela d’autant plus que les discours de légitimation sociale, les discours dominants qui fondent la fabrique de l’opinion publique et font la pensée du jour, les discours de légitimation sociale de pilotage des individus et des sociétés sont aujourd’hui de plus en plus passés d’un pilotage par de grands récits, récits mythiques, religieux ou politiques, du côté des chiffres et des lettres. Finalement, tous les dispositifs d’évaluation, qu’il s’agisse des agences d’évaluation de la recherche, de l’enseignement supérieur, de la santé, de la culture de l’information fonctionnent à peu près sur le modèle des systèmes d’évaluations financières qui déterminent le crédit que l’on peut accorder à une entreprise, à une collectivité territoriale, à un pays, cette pratique a pour effet de limiter la conception de la valeur. La valeur l’est plus que ce qui est soluble dans la pensée du droit des affaires, dans finalement ce qui peut se mesurer, se financiariser, se  monétiser, ou ce qui peut demeurer conforme à des procédure. »


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Aliénation : sur une citation du philosophe Giorgio Agamben.

    « Le citoyen libre des sociétés démocratico-technologiques, les nôtres, est un être qui obéit sans cesse dans le geste même par lequel il donne un commandement »  – Giorgio Agamben.

     « Nous sommes pris dans une chaîne de production des comportements, dans un système qui nous assigne à des places qui sont des places fonctionnelles, des places instrumentales qui ne requiert pas d’avoir à penser, d’avoir même un état d’âme. C’est le gros problème de nos sociétés techniques. C’est que l’emprise de la technique est telle que la technique ne requiert pas de penser et n’exige pas de réfléchir, de réflexion morale, elle n’a pas d’état d’âme. La technique exige une exécution et donc même une fonction de commandement est une fonction de servitude. »

    « Proposer pour les sociétés humaines dans leur recherche de toujours plus d’organisation, le modèle de l’organisme, c’est au fond, rêver d’un retour non pas même aux sociétés archaïques mais aux sociétés animales »  – Georges Canghillem.


L’imposture

    « L’imposteur est aujourd’hui dans nos sociétés comme un poisson dans l’eau : faire prévaloir la forme sur le fond, valoriser les moyens plutôt que les fins, se fier à l’apparence et à la réputation plutôt qu’au travail et à la probité, préférer l’audience au mérite, opter pour le pragmatisme avantageux plutôt que pour le courage de la vérité, choisir l’opportunisme de l’opinion plutôt que tenir bon sur les valeurs, pratiquer l’art de l’illusion plutôt que s’émanciper par la pensée critique, s’abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que se risquer à l’amour et à la création. Voilà le milieu où prospère l’imposture ! Notre société de la norme, même travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse, fabrique des imposteurs. L’imposteur est un authentique martyr de notre environnement social, maître de l’opinion, éponge vivante des valeurs de son temps, fétichiste des modes et des formes.


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      « Là où le monde se change en simples images, les images deviennent des êtres réels et les motivations d’un comportement hypnotique. Le spectacle est le contraire du dialogue »  – Guy Debord.

     « Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. »  –  Albert Camus.

L’imposteur vit à crédit, au crédit de l’Autre.

     Soeur siamoise du conformisme, l’imposture est parmi nous. Elle emprunte la froide logique des instruments de gestion et de procédure, les combines de papier et les escroqueries des algorithmes, les usurpations de crédits, les expertises mensongères et l’hypocrisie des bons sentiments. De cette civilisation du faux-semblant, notre démocratie de caméléons est malade, enfermée dans ses normes et propulsée dans l’enfer d’un monde qui tourne à vide. Seules l’ambition de la culture et l’audace de la liberté partagée nous permettraient de créer l’avenir. »


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     Roland Gori est psychanalyste à Marseille et professeur de psychologie et de psychopathologie cliniques à l’université d’Aix-Marseille 1. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de psychanalyse. Fils unique d’un père d’origine toscane «hyperdoué», chef des services techniques sur le port de Marseille et communiste militant, et d’une mère catholique dont le cœur penche à droite, il grandit entre crucifix et volonté d’apprendre, heureux et choyé sous l’ombre portée de la guerre, dans une atmosphère à la Cavanna des Ritals. Ses parents sont pourtant tous deux marqués par le deuil, l’un ayant perdu son père à l’âge de neuf ans, l’autre sa sœur jumelle. Leur tristesse laisse sur lui une empreinte qu’il estime bienfaisante . Après une enfance de rêve, les choses se gâtent à l’entrée au lycée où son «étrangeté» de fils du peuple s’affronte aux moqueries de la bourgeoisie. Sauf que Roland, lui, s’en sort en fréquentant des petites bandes de quartier qui renforcent son goût du collectif. Contre son père, qui le rêve ingénieur, il abandonne la filière scientifique et passe un bac philo. Puis il enchaîne les petits boulots, fait des remplacements d’instituteur.
     Monté à Paris il effectue sa première année de thèse avec Didier Anzieu et assiste à Nanterre aux événements de Mai 68. C’est pourtant à cette époque que, psychothérapeute, il entreprend une psychanalyse afin de mieux comprendre ses patients.
     De retour dans le Sud, il enseigne comme assistant puis maître-assistant à Aix et Montpellier et commence une longue carrière d’expert universitaire. Dès 1990, il s’alarme de la « philosophie de la rentabilité » qui, au nom des valeurs perdues, prône l’Evaluation et défigure la science, préparant la descente aux enfers de la psychanalyse. Avec Pierre Fédida et Elisabeth Roudinesco, il organise la riposte et sera très actif lors de l’amendement Accoyer. En 1996, il publie un traité d’épistémologie de la psychanalyse, la Preuve par la parole, et en 2002, Logique des passions, son livre le plus personnel, « la livre de chair » de son parcours existentiel, sans doute induit par sa rencontre avec Marie-José Del Volgo et l’amour.
(Présentation retouchée de Camille Laurent, écrivain, à partir des sources Wikipedia et Libération dans Babelio, citations et extraits, c’est ICI)


À propos d’un conte chinois…


La machine : libération ou aliénation ?

1344594331.jpgHou-tsiun (XVIIIe siècle). Jardinier et deux senins

°°°

    Zhuang-zi, sage chinois qui vécut au IVe siècle avant notre ère, racontait l’histoire suivante :

     Comme Zi-gong voyageait dans les régions situées au nord de la rivière Han, il vit un vieil homme qui travaillait dans son potager où il avait creusé un canal d’irrigation. L’homme descendait dans son puits, en ramenait un seau d’eau et le versait dans le canal, puis recommençait. En dépit de ces efforts épuisants, les résultats semblaient bien maigres.

    Zi-gong lui dit : « Il existe un moyen simple d’irriguer une centaine de canaux par jour, et cela sans se donner beaucoup de mal : veux-tu savoir lequel ? ». Le jardinier se releva, le regarda et lui demanda : « De quoi s’agit-il ? »
    Zi-gong répliqua : « Tu prends un levier de bois, avec un poids à un bout mais léger de l’autre; de cette façon tu peux faire monter l’eau si vite qu’elle jaillit tout simplement ; on appelle cela un puits à balancier. »

   La colère envahit alors le visage du vieil homme qui répondit : « Je me souviens de mon maître : il disait que quiconque se sert de machines accomplit son travail comme une machine. Celui qui accomplit son travail comme une machine voit son cœur devenir une machine, et celui dans la poitrine duquel bat une machine perd sa simplicité. Celui qui a perdu sa simplicité connaît l’incertitude de l’âme.
     Or l’incertitude de l’âme ne s’accorde pas avec une raison honnête. Ces choses dont vous parlez, ce n’est pas que je ne les connaisses pas ; c’est que j’aurais honte de les utiliser. »

Cité par le théoricien des organisations, consultant en management et créateur du concept de « Métaphore organisationnelle »,
 Gareth Morgan dans son livre best-seller « Images de l’organisation« 


L’aliénation par la machine

Les temps Modernes de Charlie Chaplin, 1936 – Eating machine

   Ainsi, quatre siècles avant notre ère, un penseur chinois anticipait l’aliénation que risquait de faire subir la machine à l’homme alors que la mécanisation n’était encore qu’à un état balbutiant. Pour le chercheur Gareth Morgan, si la mécanisation a apporté de nombreux bienfaits en accroissant de manière exponentielle les capacités de production, elle a en même temps dévalorisé le travail humain par le passage de la fabrication artisanale à la production industrielle, l’expansion du milieu urbain aux dépens de la vie rurale et appauvri la condition des hommes en vidant de sens une part essentielle de leur activité sur la terre. Sur le plan idéologique, l’inventeur du concept de « Métaphore organisationnelle » souligne le risque « d’employer la machine comme métaphore pour nous-mêmes et pour notre société, et modeler le monde selon des principes mécanistes. » C’est le cas, selon lui, de l’organisation moderne de nos institutions et de structures économiques qui exige un fonctionnement précis, répétitif et permanent, semblable au fonctionnement d’une machine. Ces lieux de travail, ajoute-t-il « sont conçus comme des machines, et on attend des employés, en fait, qu’ils se comportent comme des rouages de ces machines. » Qui n’a pas remarqué que dans ce système, les relations humaines les plus essentielles comme l’empathie et la politesse qui devraient être spontanées sont en fait programmées : « dans les entreprises de restauration rapide et dans toutes sortes de service,(…) chaque geste  est prévu de façon minutieuse. on forme souvent les employés de manière à ce qu’ils se comportent avec les clients selon un code d’instructions détaillé, et tous leurs gestes sont surveillés. Le simple sourire, les mots d’accueil, les suggestions d’un vendeur sont souvent programmés selon les directives de l’employeur ». Ces textes ont été écrits par Gareth Morgan en 1998 (Images of Organization) mais dès 1934, l’historien de la technologie et de la science Lewis Mumford attirait l’attention sur les conséquences négatives de la technologie. Il est l’inventeur du concept de « mégamachines » qui sont de grandes structures bureaucratiques organisées hiérarchiquement et qui fonctionnent comme des machines dans lesquelles les humains sont utilisés comme des composants. Le meilleur exemple étant à ses yeux l’industrie nucléaire. Avant elle, les monarchies égyptiennes, bâtisseuses de pyramides et l’Empire romain avaient ouvert la voie. Gareth Morgan, qui reprend cette idée ajoutera comme autre exemple l’armée prussienne bâtie par Frederic II. Le cinéaste allemand Fritz Lang aura anticipé ces « mégamachines » modernes avec le  « Moloch » de son film Metropolis.


la machine selon Lewis Mumford

Lewis Mumford (1895-1990)

     « l’organisation de la vie est devenue si complexe et les processus de production, distribution et consommation si spécialisés et subdivisés, que la personne perd toute confiance en ses capacités propres : elle est de plus en plus soumise à des ordres qu’elle ne comprend pas, à la merci de forces sur lesquelles elle n’exerce aucun contrôle effectif, en chemin vers une destination qu’elle n’a pas choisie. A la différence du sauvage et de ses tabous, qui déborde souvent de confiance, comme un enfant, envers les pouvoirs de contrôle des formidables forces de la nature de son chaman, ou magicien, l’individu conditionné par la machine se sent perdu et désespéré tandis qu’il pointe jour après jour, qu’il prend place dans la chaine d’assemblage, et qu’il reçoit un chèque de paie qui s’avère incapable de lui offrir les véritables biens de la vie.

     Ce manque d’investissement personnel routinier entraine une perte générale de contact avec la réalité : au lieu d’une interaction constante entre le monde intérieur et extérieur, avec un retour ou réajustement constant et des stimuli pour rafraichir la créativité, seul le monde extérieur – et principalement le monde extérieur collectivement organisé, exerce l’autorité ; même les rêves privés nous sont communiqués, via la télévision, les films et les discs, afin d’être acceptables.

    Parallèlement à ce sentiment d’aliénation nait le problème psychologique caractéristique de notre temps, décrit en termes classiques par Erik Erikson comme la “crise d’identité”. Dans un monde d’éducation familiale transitoire, de contacts humains transitoires, d’emplois et de lieux de résidences transitoires, de relations sexuelles et familiales transitoires, les conditions élémentaires pour le maintien de la continuité et l’établissement d’un équilibre personnel disparaissent. L’individu se réveille soudain, comme Tolstoï lors d’une fameuse crise de sa vie à Arzamas, dans une étrange et sombre pièce, loin de chez lui, menacé par des forces hostiles obscures, incapable de découvrir où et qui il est, horrifié par la perspective d’une mort insignifiante à la fin d’une vie insignifiante. »

Lewis Mumford, le Mythe de la Machine


Le Moloch et les hommes-machines

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Metropolis de Fritz Lang, 1927. Des ouvriers travaillent comme des automates dans les souterrains d’une fabuleuse métropole de l’an 2026 (Encore huit ans. Nous y sommes presque !). Ils assurent le bonheur des nantis qui vivent dans les jardins suspendus de la ville. Ils finiront dévorés par le Moloch.            Musique de Gottfried Huppertz.


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Il faut imaginer Sisyphe heureux…

     Alors, pour revenir au conte de Zhuang-zi, le jardinier a-t-il raison de préférer la peine exténuante répétitive et inefficace du porteur d’eau à l’efficacité de la machine à balancier qui lui est proposé par le sage Zi-gong ? Ceci, afin de préserver sa liberté et ne pas devenir esclave d’une machine. Comment ne pas voir dans ce conte et dans sa conclusion une préfiguration de la condition absurde de l’homme défendue par Albert Camus. Il n’y a pas d’autres échappatoire à l’absurdité du monde que le suicide où l’affirmation d’une attitude stoïcienne par laquelle l’homme, en pleine conscience, préserve sa dignité en accomplissant son devoir d’homme et en continuant à vivre dans un monde dénué de sens.

Le Mythe de Sisyphe

Albert Camus (1913-1960) en 1957

   « Cet univers désormais sans maître ne lui parait ni stérile, ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir le cœur de l’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »                     Albert Camus

* Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. C’est qu’en vérité le chemin importe peu, la volonté d’arriver suffit à tout !

    Il semble donc que face à l’absurdité de l’existence nous n’ayons le choix qu’entre trois voies : celle du suicide, celle de l’esclavage sous le règne du Moloch de la civilisation technicienne et celle de l’orgueil et de la dignité dans la souffrance…

Charmant programme  ! Bonne soirée quand même…

Enki sigle

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Éloge de la paresse


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« Je veux rendre toute puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : jouis. »  –   Adolphe Thiers, le pourfendeur de la commune de Paris cité par Paul Lafargue dans Le droit à la paresse.

     Ah ! Décrocher… lever le pied, se mettre en vacance du monde, de ses contraintes et sollicitations. Se laisser choir de tout son poids sur un large et moelleux canapé et s’y installer confortablement en compagnie d’un bon livre sous la protection d’une épaisse couverture dont les dimensions sont suffisamment vastes pour qu’elle vous couvre totalement et vous mettre ainsi à l’abri des courants d’air froids  et pernicieux de l’hiver. Ne négligez pas la qualité et les dimensions de la couverture car celle-ci sera dans ce cas bien plus qu’une couverture, elle jouera le rôle d’une armure qui vous isolera et vous protégera des atteintes du monde et sous laquelle vous pourriez, en cas de nécessité — je ne l’ai jamais fait, mais pourquoi pas —, disparaître et hiberner à la manière d’une marmotte ou d’un ours, à condition bien sûr d’avoir préalablement pris la précaution d’amasser, à portée de main, quelques boissons et provisions conséquentes comme le fait l’acteur Philippe Noiret dans le film d’Yves Robert, Alexandre le bienheureux… J’insiste une nouvelle fois sur les dimensions importantes que doit posséder cette couverture car je ne connais rien de pire, alors que l’on est confortablement et chaudement installé et que l’on s’apprête à reprendre la lecture de son ouvrage, de ressentir soudainement une désagréable et insupportable sensation de froidure sur l’un de vos pieds. Une couverture trop petite, c’est le point faible de votre armure par lequel la lance ennemie frayera son chemin jusqu’à votre cœur, c’est le talon d’Achille de votre protection qui permettra aux colonnes infernales envoyées par le monde extérieur de vous atteindre à nouveau.

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Philippe Noiret dans le film  « Alexandre le bienheureux« , 1968

    J’ai parlé d’un canapé et non d’un lit car à mon sens, le lit, avec sa vaste étendue informelle sans repères où l’on finit par se perdre, n’offre pas le caractère d’intimité que permet le canapé. De plus le lit est parfois partagé et l’espace qu’il offre fait alors l’objet d’une lutte âpre et sans merci pour sa possession. La frontière invisible censée marquer les limites de l’espace vital de l’un et de l’autre étant trop souvent transgressée. Et puis, « l’autre », ne fait-il pas partie du « monde » dont on a parfois besoin de se soustraire ? Comment peux-t-on éprouver dans ces conditions la sérénité nécessaire à un paisible retrait ? Non, le canapé est, pour atteindre cet objectif, idéal, surtout s’il est à rebords à crosses car on peut s’y allonger confortablement et, moyennant quelques coussins de compléments, faire reposer sa tête et les extrémités de ses jambes sur les crosses. Si par le plus grand des bonheur, le matelas de votre canapé est souple et moelleux, vous pourrez, avec le temps, le façonner à votre morphologie comme l’escargot le fait avec sa coquille, le risque étant, en cas de trop grand confort, d’en faire comme l’escargot votre habitat permanent. De limace, vous serez devenu escargot. Soit ! quelle différence ?

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                     President Obama, « Couch Commander »     

   Oui, je sais, il est mal vu de passer le plus clair de son temps sur un canapé, la paresse n’a-t-elle pas été classée parmi les sept péchés capitaux ? Les paresseux sont accusés de ne rien produire et de vivre en parasites au dépens du reste de la société. Pire, ils sont accusés de sottise car ils renoncent à faire fructifier ce qu’ils possèdent déjà… Cela est peut-être vrai dans le cas de riches rentiers oisifs mais je répondrais que ce jugement ne peut en aucun cas être généralisé et ne s’applique aucunement à mon cas personnel, car pour ce qui me concerne, le fait d’être paresseux et d’être de surcroît un tantinet procrastinateur exige en contrepartie que je sois hautement productif dans mon travail en dépensant beaucoup d’énergie pour réaliser en un minimum de temps (et le plus souvent au dernier moment), ce que la plupart des gens réalisent sur une longue période… Il y aurait beaucoup à dire sur la finalité du travail. Dans une journée de travail, quelle est la part du travail réellement positif qui apporte quelque chose de concret à la société après avoir soustrait la part qui alimente les profits improductifs de la finance spéculative, la part de travail dont les conséquences sont catastrophiques pour l’intégrité écologique de la planète, la part de travail qui concerne la fabrication de produits inutiles ou dont l’obsolescence programmée réduit la durée de vie. Ces parts de travail négatif n’apportent rien à la société, lui sont au contraire nuisibles et ont pour conséquence le gaspillage d’un temps de vie précieux préjudiciable à ceux qui travaillent. Durant mes délicieux moments de « paresse », je lis, je médite, je dors, je rêve, je ne pense à rien, je « fait le néant » dans ma tête (d’où vient le mot fainéant), j’imagine, je désire, je savoure, je projette, je compare, je décide, je regrette… Bref, je suis en dialogue avec moi-même et avec le monde justement parce que j’ai pu m’extraire de son flux impétueux qui d’ordinaire nous submerge et nous entraîne…

Enki sigle


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                      Simpson’s couch (le canapé des Simpsons)

USA : les canapés de l’horreur :

P.S. :  Attention toutefois à ne pas rester trop longtemps allongé dans la même position. Il existe un roman dont je n’ai pas retrouvé le nom dans lequel le personnage principal finit par fusionner avec son canapé. Elucubration d’auteur, me direz-vous… Eh bien, détrompez-vous, une nouvelle fois la réalité a rejoint la fiction, cela est effectivement arrivé à une américaine obèse du nom de Gayle laverne Grinds qui, après avoir passé six longues années sur son canapé sans jamais en bouger, a vu sa peau fusionner avec le tissu de celui-cI. Elle est décédée en 2004 aux urgences alors que les chirurgiens tentaient de la décoller. La même mésaventure est arrivée à un homme de l’Ohio après deux années d’immobilité dans son fauteuil. Les secours ont dû percer un mur de façade pour pouvoir l’extraire de sa maison avec son fauteuil…

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articles, vidéos et ouvrages liés

  • « Alexandre le bienheureux« , film d’Yves Robert avec Philippe Noiret.
  • President Obama, « Couch Commander », video
  • Le droit à la paresse de l’intellectuel et militant socialiste Paul Lafargue (éditeur Henry Oriol, 1883) pp. 5-54 par WIKISOURCE.
  • Oblomov, roman de l’écrivain russe Ivan Gotcharov, publié en 1859 – Version abrégée publiée par WIKISOURCE, trad. Piotre Artamoff, édit. Didier et Cie, 1877.

 

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?


la solitude parmi la foule

Les japonais derrière la vitre du métro à Tokyo – photographe Michael Wolf
Léo Ferré – La solitude

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   À qui s’adresse ce doigt d’honneur ? À la société ? Au système qui génère cette aliénation et qui en porte la responsabilité ? Non, absolument pas ! ce doigt d’honneur s’adresse au photographe qui est témoin de cette misère humaine et de la passivité apparente de ceux qui en sont les victimes désignées et résignées… A-t-on déjà vu les voyageurs japonais se révolter contre cette forfaiture ? manifester dans les gares, bloquer les trains ? À ma connaissance, jamais. L’agressivité se retourne contre le témoin qui a le tort de mettre au grand jour cet abaissement que l’on voudrait dissimuler parce qu’il fait honte. Ces clichés du photographe Michael Wolf m’ont touché car, durant de nombreuses années, j’ai moi-même connu, à un degré nettement moindre, il est vrai, les transports quotidiens entre une lointaine banlieue nord et le centre de Paris, dans des wagons de train et de métro bondés où l’on ressentait, mêlé à un profond sentiment de solitude, une exaspération croissante alors que l’on se voyait réduit à n’être qu’une portion de la masse compacte composée d’êtres résignés aux yeux éteints qui évitaient de croiser votre regard.


Temps de cerveau humain disponible

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        D’après vous, à quoi sert cette coupelle design sur laquelle est fixé un Iphone ? Ma réaction première a été d’y voir un accessoire de bureau dans lequel on peut placer quelques crayons, taille-crayons, gomme, trombones, épingles, clés USB, etc. Peut-être votre réaction aura-t-elle été identique à la mienne…
     Eh bien dans ce cas, vous n’y êtes pas du tout et tout comme moi vous êtes incapable d’appréhender les prémices et les signes avant-coureurs du monde merveilleux que l’on est en train de nous bâtir car la fonction de cette coupelle, en plus de support de Iphone est de servir de bol pour votre petit déjeuner, votre soupe ou votre plat de nouilles. Ainsi vous ne perdrez pas une miette des messages transmis par votre Iphone pendant votre repas…
      Il y a une douzaine d’années, le président-directeur général d’une chaîne de télévision avait employé, pour qualifier le temps durant lequel le cerveau humain était en état d’inactivité ou de repos, la jolie expression de  « temps de cerveau humain disponible », son rôle, en temps que PDG d’une chaîne de télévision était de vendre ce « temps de cerveau disponible » de ses abonnés par le moyen de la publicité à des marques. On ne pouvait aller plus loin dans le cynisme et la vulgarité. Le capitalisme financier est comme la nature, il a horreur du vide sachant que dans le cas du cerveau humain, le vide, c’est l’inactivité, l’absence de consommation et donc l’arrêt ou le ralentissement de l’activité, la réduction des profits. Dans le monde d’aujourd’hui, tout est fait pour que le système économique fonctionne à plein régime, sans pause ni ralentissement et dans ce système, l’ennemi, c’est la pause, la détente, le relâchement, la paresse, la rêverie, l’échange avec les autres sur tout et sur rien, phénomènes qui sont considérés comme générateurs de « temps perdu ».
     L’un des moyens utilisé par le système pour réduire ce « temps perdu » est la connexion qui fait que les individus sont sollicités en permanence avec le risque de devenir dépendant des outils de communication qui vont avec. Il faut donc exercer en continu une action sur les cerveaux pour combler les vides du temps humain. En quoi peut-il être bénéfique pour l’équilibre de l’être humain d’être assailli en toutes occasions par des offres et des sollicitations ? Cette action s’apparente au gavage des oies à qui l’on fait ingurgiter de force une nourriture dont elles n’ont aucunement besoin. Dans ce système, même la durée de communication doit être limitée car s’étendre sur un sujet donné, c’est réduire et même supprimer le temps que l’on peut consacrer aux autres sujets et donc de consommer. Pour que le système fonctionne au maximum de ses capacités, il faut qu’il soit également performant au niveau du temps qu’il consacre à convaincre son interlocuteur. Si vous passez une heure à visualiser sur Google un article donné, la rentabilité pour le moteur de recherche sera nettement moindre que si vous avez consulté 10 articles de 10 mn chacun. Il faut donc pousser l’internaute à surfer sur le Net en permanence. La brièveté des communications est présentée aujourd’hui comme synonyme d’efficacité mais comment peut-on être efficace on se contentant d’effleurer les sujets et en ne passant pas le temps nécessaire à les approfondir. La twiterisation fait des ravages : certains me reprochent d’écrire dans ce blog des articles beaucoup trop longs et préféreraient une image avec une courte légende…
      Dans les processus de réflexion et d’acquisition des connaissances, les « temps morts » sont des temps de repos et de reconstitution des capacités cognitives et de la force de travail et sont nécessaires et indispensables, ils induisent des « valeurs ajoutées » à la réflexion. L’esprit humain a besoin de périodes de calme et de sommeil pour « digérer » et assimiler de manière inconsciente les connaissance acquises et  résoudre les problèmes posés. Le temps du repas est l’un de ces temps réparateurs où l’esprit humain décompresse et recharge ses batteries. On sait d’autre part que les fonctions digestives fonctionnent mieux en période d’inactivité et de détente. La dépendance aux médias et aux sollicitations mercantiles que l’on est en train de mettre en place par la connexion exacerbée a un nom : c’est l‘aliénation qui réduit peu à peu nos espaces de liberté.

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Bon appétit, Messieurs…

Fait divers : un internaute, concentré sur la lecture de son Iphone a avalé par inadvertance le câble d’alimentation de celui-ci qu’il avait confondu avec une nouille…

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Henri Laborit – Eloge de la fuite (1976)

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Sauve qui peut… Fuyons !

Henri Laborit (1994-1995)

Henri Laborit (1994-1995)

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      Toute pensée, tout jugement, toute pseudo-analyse logique n’expriment que nos désirs inconscients, la recherche d’une valorisation de nous-mêmes à nos yeux et à ceux de nos contemporains. Parmi les relations qui s’établissent à chaque instant présent entre notre système nerveux et le monde qui nous entoure, le monde des autres hommes surtout, nous en isolons préférentiellement certaines sur lesquelles se fixe notre attention; elles deviennent pour nous signifiantes parce qu’elles répondent ou s’opposent à nos élans pulsionnels, canalisés par les apprentissages socio-culturels auxquels nous sommes soumis depuis notre naissance. Il n’y a pas d’objectivité en dehors des faits reproductibles expérimentalement et que tout autre que nous peut reproduire en suivant le protocole que nous avons suivi. Il n’y a pas d’objectivité en dehors des lois générales capables d’organiser les structures. Il n’y a pas d’objectivité en dehors des faits qui s’enregistrent au sein de notre système nerveux. la seule objectivité aacceptable réside dans les mécanismes invariants qui régissent le fonctionnement de ces systèmes nerveux, communs à l’espèce humaine. Le reste n’est que l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes, celle que nous tentons d’imposer à notre entourage et qui est le plus souvent, et nous verrons pourquoi, celle que notre entourage a construit pour nous.

     Nous ne vivons que pour maintenir notre structure biologique, nous sommes programmés depuis l’œuf fécondé pour cette seule fin, et toute structure vivante n’a pas d’autre raison d’être, que d’être. mais pour être elle n’a pas d’autres moyens à utiliser que le programme génétique de son espèce. Or ce programme génétique chez l’Homme aboutit à un système nerveux, instrument de ses rapports avec l’environnement inanimé et animé, instrument de ses rapports sociaux, de ses rapports avec les autres individus de la même espèce peuplant la niche où il va naître est e développer. Dés lors, il se trouvera soumis entièrement à l’organisation de cette dernière. Mais cette niche ne pénétrera et ne se fixera dans son système nerveux que suivant les caractéristiques structurales de celui-ci. Or, ce système nerveux répond d’abord aux nécessités urgentes, qui permettent le maintien de la structure d’ensemble de l’organisme. Ce faisant, il répond à ce que nous appelons les pulsions, le principe de plaisir, la recherche de l’équilibre biologique, encore que la notion d’équilibre soit une notion qui demande à être précisée. Il permet ensuite, du fait de ses possibilités de mémorisation, donc d’apprentissage, de connaître ce qui est favorable ou non à l’expression de ces pulsions, compte tenu du code imposé par la structure sociale qui le gratifie, suivant ses actes, par une promotion hiérarchique. Les motivations pulsionnelles, transformées par le contrôle social qui fournit une expression nouvelle à la gratification, au plaisir, seront enfin à l’origine aussi de la mise en jeu de l’imaginaire. Imaginaire, fonction spécifiquement humaine qui permet à l’homme contrairement aux autres espèces animales, d’ajouter de l’information, de transformer le monde qui l’entoure. Imaginaire, seul mécanisme de fuite, d’évitement de l’aliénation environnementale, sociologique en particulier, utilisé aussi bien par le drogué, le psychotique, que par le créateur artistique ou scientifique. Imaginaire dont l’antagonisme fonctionnel avec les automatismes et les pulsions, phénomènes inconscients, est sans doute à l’origine du phénomène de conscience.
      (…)
     Ce que l’on peut admettre semble-t-il, c’est que nous naissons avec un instrument, notre système nerveux, qui nous permet d’entrer en relation avec notre environnement humain, et que cet instrument est à l’origine fort semblable à celui du voisin. ce qu’il paraît alors utile de connaître, ce sont les règles d’établissement des structures sociales au sein desquelles l’ensemble des systèmes nerveux des hommes d’une époque, héritiers temporaires des automatismes culturels de ceux qui les ont précédés, emprisonnent l’enfant à sa naissance, ne laissant à sa disposition qu’une pleine armoire de jugements de valeur. Mais ces jugements de valeur étant eux-mêmes la sécrétion du cerveau des générations précédentes, la structure et le fonctionnement de ce cerveau sont les choses les plus universelles à connaître. Mais cela est une autre histoire !

    Cette connaissance, même imparfaite, étant acquise, chaque homme saura qu’il n’exprime qu’une motivation simple, celle de rester normal. Normal, non par rapport au plus grand nombre, qui soumis inconsciemment à des jugements de valeur à finalité sociologique, est constitué d’individus parfaitement anormaux par rapport à eux-mêmes. Rester normal, c’est d’abord rester normal par rapport à soi-même. Pour cela il faut conserver la possibilité « d’agir » conformément aux pulsions, transformées par les acquis socio-culturels, remis constamment en cause par l’imaginaire et la créativité. Or, l’espace dans lequel s’effectue cette action est également occupé par les autres. Il faudra éviter l’affrontement, car de ce dernier surgira forcément une échelle hiérarchique de dominance et il est peu probable qu’elle puisse satisfaire, car elle aliène le désir à celui des autres. Mais à l’inverse, se soumettre c’est accepter, avec la soumission, la pathologie psychosomatique qui découle forcément de l’impossibilité d’agir suivant ses pulsions. Se révolter, c’est recourir à sa perte, car la révolte si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l’intérieur du groupe, et la révolte seule, aboutit rapidement à la suppression du révolté par la généralité anormale qui se croit détentrice de la normalité. Il ne reste plus que la fuite.

      Il y a plusieurs façons de fuir. certains utilisent les drogues dites « psychotogènes ». D’autres la psychose. D’autres le suicide. D’autres la navigation en solitaire. Il y a peut-être une autre façon encore : fuir dans un monde qui n’est pas de ce monde, le monde de l’imaginaire. Dans ce monde on risque peu d’être poursuivi. On peut s’y tailler un vaste territoire gratifiant, que certains diront narcissique. Peu importe, car dans le monde où règne le principe de réalité, la soumission et la révolte, la dominance et le conservatisme auront perdu pour le fuyard leur caractère anxiogène et ne seront plus considérés que comme un jeu auquel on peut, sans crante, participer de façon à se faire accepter par les autres comme « normal ». Dans ce monde de la réalité, il est possible de jouer jusqu’au bord de la rupture avec le groupe dominant, et de fuir en établissant des relations avec d’autres groupes si nécessaire, et en gardant intacte sa gratification imaginaire, la seule qui soit essentielle et hors d’atteinte des groupes sociaux.

     Ce comportement de fuite sera le seul à permettre de demeurer normal par rapport à soi-même, aussi longtemps que la majorité des hommes qui se considèrent normaux tenteront sans succès de le devenir en cherchant à établir leur dominance, individuelle, de groupe, de classe, de nation, de blocs de nations, etc. L’expérimentation montre en effet que la mise en alerte de l’hypophyse et la corticosurrénale, qui aboutit si elle dure à la pathologie viscérale des maladies dites « psychosomatiques » est le fait des dominés, ou de ceux qui cherchent sans succès à établir leur dominance, ou encore des dominants dont la dominance est contestée et qui tentent de la maintenir. Tous ceux-là seraient alors des anormaux, car il semble peu normal de souffrir d’un ulcère de l’estomac, d’une impuissance sexuelle, d’une hypertension artérielle ou d’un de ces syndromes dépressifs si fréquents aujourd’hui. Or, comme la dominance stable et incontestée est rare, heureusement, vous voyez que pour rester normal il ne vous reste plus qu’à fuir loin des compétitions hiérarchiques. Attendez-moi, j’arrive !

Henri Laborit, Eloge de la fuite, chapitre I : Autoportrait, p.11 à 19 – Ed. Robert Laffont, 1976.

Le lavage de cerveau

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