Ego dominus tuus


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Odilon Redon – Dante et Béatrice, 1914

Je suis ton maître…

     « Après que furent passées neuf années juste depuis la première apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai vêtue de blanc, entre deux dames plus âgées. Comme elle passait dans une rue, elle jeta les yeux du côté où je me trouvais, craintif, et, avec une courtoisie infinie, dont elle est aujourd’hui récompensée dans l’autre vie, elle me salua si gracieusement qu’il me sembla avoir atteint l’extrémité de la Béatitude. L’heure où m’arriva ce doux salut était précisément la neuvième de ce jour. Et comme c’était la première fois que sa voix parvenait à mes oreilles, je fus pris d’une telle douceur que je me sentis comme ivre, et je me séparai aussitôt de la foule.

Vide cor meum (Lis dans mon cœur) est une chanson du compositeur irlandais Patrick Cassidy créée en 2001 inspirée par la Vita Nuova de Dante et plus précisément du sonnet « A ciascun’alma pressa » dans le chapitre 3 –  Interprété ici par le Chœur Libera.

      Rentré dans ma chambre solitaire, je me mis à penser à elle et à sa courtoisie, et en y pensant je tombai dans un doux sommeil où m’apparut une vision merveilleuse.
    Il me semblait voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans lequel je distinguais la figure d’un personnage inquiétant pour qui le regardait ; et il montrait lui-même une joie extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais qu’une partie, où je distinguais seulement : « Ego dominus tuus. » Il me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue, sauf quelle était légèrement recouverte d’un drap de couleur rouge. Et en regardant attentivement, je connus que c’était la dame du salut, celle qui avait daigné me saluer le jour d’avant. Et il me semblait qu’il tenait dans une de ses mains une chose qui brûlait, et qu’il me disait: « Vide cor tuum. » Et quand il fut resté là un peu de temps, il me semblait qu’il réveillait celle qui dormait, et il s’y prenait de telle manière qu’il lui faisait manger cette chose qui brûlait dans sa main, et qu’elle mangeait en hésitant. Après cela, sa joie ne tardait pas à se convertir en des larmes amères ; et, prenant cette femme dans ses bras, il me semblait qu’il s’en allait avec elle vers le ciel. »

Dante Aligheri, Vita Nuova, sonnet « A ciascun’alma pressa », chap.3.


Nancy Cunard, avant Elsa…


     Parmi toutes les femmes qui ont partagé la vie d’Aragon, deux se détachent : l’anglaise Nancy Cunard, jeune femme fortunée en tant qu’héritière du fondateur de la Cunard Line, installée à Paris dés le début des années 1920, libérée et volage qui fréquentait le milieu intellectuel d’avant-garde parisien avec qui il a vécu de 1926 à 1928 et, après son abandon par celle-ci lors d’un voyage à Venise, Elsa Triolet, une jeune femme russe d’une grande force de caractère, sœur de Lili Brink, la compagne de Maiakowski, séparée de son mari français, qui en dépit de diverses crises l’accompagnera et exercera une grande influence sur lui jusqu’à la fin de sa vie.

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Louis Aragon et Nancy Cunard aux bracelets photographiée par Man Ray – année 1926 

« Elle n’aimait que ce qui passe et j’étais la couleur du temps. Et tout de même l’Ile Saint-Louis n’était pour elle qu’un voyage. Elle parlait d’ailleurs. Toujours d’ailleurs. Je rêvais l’écoutant, comme à la mer un coquillage »   Aragon, le Roman inachevé.

    Il semble qu’Aragon ait été amoureux passionné de Nancy Cunard, avec laquelle il partagea de nombreux voyages en Espagne, en Hollande, en Italie, en Allemagne, et en divers lieux de France. Le dernier de ces voyages qui se situait à Venise en août 1928 se termina par un drame, Nancy l’ayant abandonné pour un musicien de jazz noir, Aragon fit une tentative de suicide aux somnifères. Nancy aurait été le grand amour de sa vie hypothèse corroborée par Elsa Triolet elle-même qui dira à ce propos :  « On parle toujours des poèmes que Louis a écrits pour moi. Mais les plus beaux étaient pour Nancy. »


Le roman inachevé : extrait

Malles
Chambres d’hôtel
Ainsi font ainsi font font font
Dans les couloirs silencieux les chemins gris bordés de rouge
Et l’on met les souliers dehors afin de mieux voir au plafond
Le couple des ombres qui bouge

Elle n’aimait que ce qui passe et j’étais la couleur du temps
Et tout même l’Ile
Saint-Louis n’était pour elle qu’un voyage
Elle parlait d’ailleurs
Toujours d’ailleurs
Je rêvais l’écoutant
Comme à la mer un coquillage

Une femme c’est un portrait dont l’univers est le lointain
À Paris nous changions de quartier comme on change de chemise
De la femme vient la lumière
Et le soir comme le matin
Autour d’elle tout s’organise

Une femme c’est une porte qui s’ouvre sur l’inconnu
Une femme cela vous envahit comme chante une source
Une femme toujours c’est comme le triomphe des pieds nus
L’éclair qu’on rejoint à la course

Ali l’ignorant que je faisais
Où donc avais-je avant les yeux
On quitte tout pour une femme et tout prend une autre envergure

Tout s’harmonise avec sa voix
La femme c’est le
Merveilleux
Tout à ses pas se transfigure

Et je m’amusais tout d’abord
Crépusculaires
Ophélies
Aventuriers au teint brûlé comme des châteaux en
Espagne
Gens en disponibilité
Charlatans de
Gallipoli
De ce monde qui l’accompagne

Qui est l’actrice aux yeux d’iris lourde et blonde comme un bouquet

(…)

Portrait de Nancy Cunard par Barbara Ker-Seymer

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J’avais ma peine et ma valise
Et celle qui m’avait blessé
Riait-elle encore à Venise 
Moi j’étais déjà son passé

Aragon, Après l’amour

Portrait de Nancy Cunard par Barbara Ker-Seymer


    Et pour clore cet article, toujours tiré du Roman inachevé, le poème qui évoque sa tentative de suicide à Venise – Poème mis en musique et chanté par Léo Ferré

Il n’aurait fallu
Qu’un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue
Alors est venue
Qui a pris la mienne

Qui donc a rendu
Leurs couleurs perdues
Aux jours aux semaines
Sa réalité
A l’immensité
Des choses humaines

Moi qui frémissais
Toujours je ne sais
De quelle colère
Deux bras ont suffi
Pour faire à ma vie
Un grand collier d’air

Rien qu’un mouvement
Ce geste en dormant
Léger qui me frôle
Un souffle posé
Moins une rosée
Contre mon épaule

Un front qui s’appuie
A moi dans la nuit
Deux grands yeux ouverts
Et tout m’a semblé
Comme un champ de blé
Dans cet univers

Un tendre jardin
Dans l’herbe où soudain
La verveine pousse
Et mon cœur défunt
Renaît au parfum
Qui fait l’ombre douce

Louis Aragon : Le Roman Inachevé (1956)

 


 

« L’île enchantée de l’amour » selon Pierre Bourdieu

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Pierre Bourdieu (1930-2002)Pierre Bourdieu (1930-2002)

Extrait de La domination masculine , Edition du Seuil, 1998, chap. III : permanences et changement, post-scriptum sur la domination et l’amour, pages 149 à 152.

    Mais comme le dit bien Sasha Weitman, la coupure avec l’ordre ordinaire ne s’accomplit pas d’un coup et une fois pour toutes. C’est seulement par un travail de tous les instants, sans cesse recommencé, que peut-être arrachée aux eaux froides du calcul, de la violence et de l’intérêt « l’île enchantée » de l’amour, ce monde clos et parfaitement autarcique qui est le lieu d’une série continuée de miracles : celui de la non-violence, que rend possible l’instauration de relations fondées sur la pleine réciprocité et autorisant l’abandon et la remise de soi ; celui de la reconnaissance mutuelle, qui permet, comme dit Sartre, de se sentir « justifié d’exister », assumé, jusque dans ses particularités les plus contingentes ou les plus négatives, dans et par une sorte d’absolutisation arbitraire de l’arbitraire d’une rencontre (« parce que c’était lui, parce que c’était moi »); celui du désintéressement qui rend possibles des relations instrumentalisées, fondées sur le bonheur de donner du bonheur (1), de trouver dans l’émerveillement de l’autre, notamment devant l’émerveillement qu’il suscite, des raisons inépuisables de s’émerveiller. Autant de traits, portés à leur plus haute puissance, de l’économie des échanges symboliques, dont la forme suprême est le don de soi, et de son corps, objet sacré, exclu de la circulation marchande, et qui, parce qu’ils supposent et produisent des relations durables et non instrumentales, s’opposent diamétralement, comme l’a montré David Schneider, aux échanges du marché du travail, transactions temporaires et strictement instrumentales entre des agents quelconques, c’est-à-dire indifférents et interchangeables – dont l’amour vénal ou mercenaire, véritable contradiction dans les termes, représente la limite universellement reconnue comme sacrilège (2).

Robert Doisneau - Le baiser de l'Hôtel de Ville, 1950Robert Doisneau – Le baiser de l’Hôtel de Ville, 1950

    L’ « amour pur », cet art pour l’art de l’amour, est une invention historique relativement récente, comme l’art pour l’art, amour pur de l’art avec lequel il a partie liée, historiquement et structurellement (3). Il ne se rencontre sans doute que très rarement dans sa forme la plus accomplie et, limite presque jamais atteinte – on parle alors d’ « amour fou » –, il est intrinsèquement fragile, parce que toujours associé à des exigences excessives, des « folies » (n’est-ce pas parce qu’on y investit tant que le « mariage d’amour » ‘est révélé si fortement exposé au divorce ?) et sans cesse menacé par la crise que suscite le retour du calcul égoïste ou le simple effet de la routinisation. Mais il existe assez, malgré tout, surtout chez les femmes, pour être institué en norme, ou en idéal pratique, digne d’être poursuivi pour lui-même et pour les expériences d’exception qu’il procure. L’aura de mystère dont il est entouré, notamment dans la tradition littéraire, peut se comprendre aisément d’un point de vue strictement anthropologique : fondée sur la mise en suspens de la lutte pour le pouvoir symbolique que suscitent la quête de la reconnaissance et la tentation corrélative de dominer, la reconnaissance mutuelle par laquelle chacun se reconnaît dans un autre qu’il reconnaît comme un autre lui-même et qui le reconnaît aussi comme tel peut conduire, dans sa parfaire réflexivité, au-delà de l’alternative de l’égoïsme et de l’altruisme et même de la distinction du sujet et de l’objet, jusqu’à l’état de fusion et de communion, souvent évoqué dans des métaphores proches de celles de la mystique, où deux êtres peuvent « se perdre l’un dans l’autre » sans se perdre. S’arrachant à l’instabilité et à l’insécurité caractéristiques de la dialectique de l’honneur qui, bien que fondée sur une postulation d’égalité, est toujours exposée à l’emballement dominateur de la surenchère le sujet amoureux ne peut obtenir la reconnaissance que d’un autre sujet, mais qui abdique, comme lui-même, l’intention de dominer. Il remet librement sa liberté à un maître qui lui remet lui-même la sienne, coïncidant avec lui dans un acte de libre aliénation indéfiniment affirmé (à travers la répétition sans redondance du « je t’aime »). Il s’éprouve comme un créateur quasi divin qui fait, ex nihilo, la personne aimée à travers le pouvoir que celle-ci lui accorde (notamment le pouvoir de nomination, manifesté dans tous les noms uniques et connus d’eux seuls que se donnent mutuellement les amoureux et qui, comme dans un rituel initiatique, marquent une nouvelle naissance, un premier commencement absolu, un changement de statut ontologique); mais un créateur qui, en retour et simultanément se vit, à la différence d’un Pygmalion égocentrique et dominateur, comme la créature de sa créature.
    Reconnaissance mutuelle, échange de justifications d’exister et de raisons d’être, témoignages mutuels de confiance, autant de signes de la réciprocité parfaite qui confère au cercle dans lequel s’enferme la dyade amoureuse, unité sociale élémentaire, insécable et dotée d’une puissante autarcie symbolique, le pouvoir de rivaliser victorieusement avec toutes les consécrations que l’on demande d’ordinaire aux institutions et aux rites de la « Société », ce substitut mondain de Dieu (4).

Pierre Bourdieu, La domination masculine (1998).

  1. Qui s’oppose absolument au fait de traiter autrui instrumentalement, comme moyen de jouissance, et sans prendre en compte ses fins propres.
  2. Cf. P. Bourdieu, « le corps et le sacré », Actes de la recherche en sciences sociales, 104, septembre 1994, p.2.
  3. Cf. P. Bourdieu, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris. Editions du Seuil, 1992.
  4.  Sur la fonction proprement théologico-politique de l’institution et de ses rites, voir P. Bourdieu, Médiations pascaliennes, op. cit. p. 279-288.

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Henri Cartier-Bresson - le baiser au quartier latin (boulevard Diderot), 1936

Henri Cartier-Bresson – le baiser au quartier latin (boulevard Diderot), 1936

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