Adieu, ma belle planète bleue…


Adieu, ma belle planète bleue…

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     Sécheresses prolongées, fonte des glaciers et de la banquise, inondations cataclysmiques à répétition, incendies dévastateurs…  Voilà le montage que tous ces événements m’ont inspirés à partir du dessin de Banksy, la petite fille au ballon rouge en forme de cœur peint sur un mur de Londres…
   Aurons-nous le courage de changer radicalement notre mode de vie et lutter pour imposer les solutions nécessaires au complexe socio-économique qui nous conditionne et nous dirige ?
     J’avoue être gagné parfois par le pessimisme…

Enki sigle

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années quatre-vingt : chanter contre la guerre


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Bansky – La petite fille au ballon (Londres, 2002)

     À l’heure où Donald Trump, hôte de la Maison Blanche, a menacé de se dégager du traité INF sur le contrôle des forces nucléaires à portée limitée signé en 1987 entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev alors qu’il dirigeait encore l’URSS,  il est utile de rappeler la période 1982-1987 qui avait vu se lever des centaines de milliers de manifestants en Europe contre l’implantation sur le territoire européen de missiles Pershings. Une chanson, « 99 Luftballons » (99 ballons ), interprétée par une jeune allemande du nom de Nena avait à l’époque cristallisé le sentiment d’inquiétude et de révolte de la jeunesse face au risque de cataclysme nucléaire.

     En 1982, un mur sépare depuis plus de 20 ans les secteurs occidentaux de Berlin de l’Allemagne de l’est qui est alors dirigée par un régime communiste rendant le passage entre les deux côtés de la frontière presque impossible. De nombreux habitants d’Allemagne de l’est paieront de leur vie leur tentative de passer à Berlin Ouest, alors vitrine de l’Occident. Nous sommes en pleine guerre froide et  les deux blocs se livrent à une course aux armements de grande ampleur. C’est dans ce contexte que les soviétiques décident d’installer sur leur territoire des missiles SS-20 à moyenne portée de 500 à 5.000 km qui, par la proximité de leurs cibles, offrent à l’URSS un avantage stratégique puisqu’ils lui permettent de disposer des avantages d’une frappe rapide et d’un effet de surprise. En réponse, l’OTAN, sous la houlette des États-Unis alors présidés par Donald Reagan prévoient d’installer en République fédérale d’Allemagne des missiles Pershings II. L’Europe apparait alors comme un champ de bataille nucléaire potentiel où l’URSS et les États-Unis s’affronteraient.

Préparation d'un tir d'essai de missiles Pershing II (Mc Gregor Range, 1er déc. 1987)

Préparation d’un tir d’essai de missiles Pershing II (Mc Gregor Range, 1er déc. 1987)

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    De grandes manifestations ont alors cours dans toute l’Europe de l’ouest et surtout en Allemagne, pays sur le territoire duquel seront implantés la plupart des missiles Pershings,  contre cette politique du pire. Près de 750.000 opposants manifesteront dans ce pays au cours de la campagne pacifiste organisée  lors du week-end pascal du 1er au 4 avril 1983. Deux slogans opposés datant de cette époque jettent un éclairage sur la complexité du problème :

  • « Plutôt rouge que mort » (scandés par certains manifestants)
  • « le pacifisme est à l’Ouest et les euromissiles sont à l’Est » (François Mitterrand)

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manifestation autour de la base aérienne américaine de Rhein main contre l’installation des Pershing II en Europe le 12 décembre 1982


« Un simple ballon pourrait provoquer une guerre à cause d’un gros malentendu »

    C’est en cette même année 1982 que les Rolling Stones dans le cadre d’une tournée européenne donnent un concert au Waldbühne (le Théâtre de la Forêt) de Berlin-Ouest. À la fin du spectacle, Mick Jagger lance des milliers de ballons gonflés à l’hélium dans le but de les envoyer vers Berlin-Est. Dans la foule venue assister au concert, se trouve un jeune musicien allemand d’une trentaine d’année, Carlo Karges, qui vient tout juste de constituer un groupe de musique pop-rock avec trois autres musiciens et une chanteuse du nom de Gabriele Nena Kerner et dont le groupe a utilisé pour son appellation son prénom, « Nena ». Le lâcher de ballons de Mick Jagger donne une idée à Carlo Karges : il imagine que dans le contexte d’hystérie guerrière qui est celui de l’époque, les radars soviétiques interprètent le passage des ballons sur leur espace aérien comme une attaque de missiles et répliquent immédiatement, l’apocalypse tant craint serait alors déclenchée par suite d’une mauvaise interprétation. Une chanson va naître de cette réflexion, 99 Luftballons, qui mobilise le groupe. Nena Kerner dira plus tard que lorsqu’elle avait lu pour la première fois les paroles de la chanson écrites par Karges, elle en avait eu «la chair de poule». C’est le claviériste du groupe, Jörn-Uwe Fahrenkrog-Petersen, qui a écrit la musique.

    Malheureusement, ce scénario qui nous apparaît aujourd’hui comme hautement improbable a failli se réaliser quatorze fois entre 1956 et 1962 entre les États-Unis et l’Union Soviétique par suite de fausses alertes, d’erreurs humaines ou de bogs informatiques. Rappelons pour illustrer la légèreté de certains responsables politiques ou militaires, le cas des deux Présidents des États-Unis Bill Clinton et Jimmy Carter qui avaient pour le premier égaré sa carte personnelle contenant les codes nucléaires durant plusieurs mois et pour le second oublié dans l’une des poches de son costume envoyé au pressing…

     Le groupe Nena avait déjà connu un grand succès dans les pays germanophones avec son premier single « Nur Geträumt » mais avec la chanson  99 Luftballons le groupe va connaître un succès international, devenant même numéro 1 dans plusieurs pays, alors même qu’il était chanté en allemand. La plupart des fans non germanophone de cette chanson ignoraient le contenu du texte mais étaient sensible à la mélodie et au si particulier timbre de la voie de Nena Kerner. De plus, le fait que le texte était en allemand, une langue que l’on avait guère l’habitude d’entendre à la radio, imprimait à la chanson une tonalité exotique. Ce n’est qu’en Angleterre que la chanson a été interprétée en anglais et a alors culminée un moment au hit parade. 

Écrit par Carlo Karges, musique de Jörn-Uwe Fahrenkrog-Petersen , Kevin McAlea, et chanté par Gabriele Nena Kerner

99 Luftballons, 1983

Hast du etwas Zeit für mich                      Si tu m’accordes un peu de temps
Dann singe ich ein Lied für dich              Alors je te chanterais une chanson
Von 99 Luftballons                                      Sur 99 ballons
Auf ihrem Weg zum Horizont                  En route pour l’horizon
Denkst du vielleicht grad an mich          Si peut-être tu penses à moi
Dann singe ich ein Lied für dich             Alors je te chanterais une chanson
Von 99 Luftballons                                      Sur 99 ballons
Und, dass so was von so was kommt      Et comment cela a pu arriver à cause de cette chose

99 Luftballons                                              99 ballons
Auf ihrem Weg zum Horizont                  En route vers ton horizon
Hielt man für UFOs aus dem All              On les prenait pour des ovnis venant de l’espace
Darum schickte ein General                     C’est pour cela qu’un général a envoyé
Eine Fliegerstaffel hinterher                    Une escadrille d’avions à leur trousse
Alarm zu geben, wenn’s so wär               C’était pour donner l’alarme qu’il a fait ça
Dabei waren dort am Horizont                Et pourtant, il n’y avait à l’horizon
Nur 99 Luftballons                                      que 99 ballons

99 Düsenflieger                                           99 pilotes d’avions à réaction
Jeder war ein großer Krieger                   Chacun d’entre eux était un grand guerrier
Hielten sich für Captain Kirk                   Chacun se prenait pour le capitaine Kirk
Es gab ein großes Feuerwerk                  Cela a donné un grand feu d’artifice
Die Nachbarn haben nichts gerafft        Les voisins n’ont rien compris
Und fühlten sich gleich angemacht        Et se sont sentis tout de suite provoqués
Dabei schoss man am Horizont               Et pourtant on avait tiré à l’horizon
Auf 99 Luftballons                                      que sur 99 ballons

99 Kriegsminister                                       99 ministres de la guerre
Streichholz und Benzinkanister              avec allumettes et jerricans d’essence
Hielten sich für schlaue Leute                 Se prenaient pour des gens malins
Witterten schon fette Beute                     Ils flairaient un gros butin
Riefen : Krieg und wollten Macht           Ils criaient : la guerre et voulaient le pouvoir
Mann, wer hätte das gedacht                  Mais qui aurait pu penser
Dass es einmal soweit kommt                 Qu’on en arrive un jour à cela
Wegen 99 Luftballons                               Tout cela à cause de 99 ballons

Neun und neunzig jahre Krieg                99 années de guerre
Liessen keinen platz für Sieger               N’avaient même pas laissés de place pour les vainqueurs
Kriegsminister gibt’s nicht mehr            Des ministres de la guerre, il n’y en avait plus
Und auch keine Düsenflieger                  Et aussi plus d’avions à réaction
Heute zieh ich meine Runden                 Aujourd’hui je fais mes rondes
Seh’ die welt in Trümmern liegen           Je vois que le monde est en ruine
Hab’ ‘nen Luftballon gefunden                J’ai trouvé un ballon
Denk’ an dich und lass’ ihn fliegen         Je pense à toi et je le laisse s’envoler


99 Red Balloons par le groupe américain  Sleeping At last

     J’aime bien également la reprise récente en anglais du groupe de rock américain  Sleeping At last formé en 1998 dans l’Illinois aux États-Unis à l’initiative du multi-instrumentiste Ryan O’Neal qui l’a inclue dans son album Covers en 2014.

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99 Red Balloons

You and I in a little toy shop
Buy a bag of balloons with the money we’ve got
Set them free at the break of dawn
‘Til one by one, they were gone
Back at base, bugs in the software
Flash the message, « Something’s out there »
Floating in the summer sky
99 red balloons go by

99 red balloons floating in the summer sky
Panic bells, it’s red alert
There’s something here from somewhere else
The war machine, it springs to life
Opens up one eager eye
Focusing it on the sky
As 99 red balloons go by

99 Decision Street, 99 ministers meet
To worry, worry, super-scurry
Call out the troops now in a hurry
This is what we’ve waited for
This is it boys, this is war
The president is on the line
As 99 red balloons go by

99 red balloons go by
As 99 red balloons go by
99 dreams I have had
In every one a red balloon
It’s all over and I’m standin’ pretty
In this dust that was a city
If I could find one souvenir
Just to prove the world was here…
Here it is, a red balloon
And I think of you and let it go


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Sting Russians, 1985

     Trois années après la sortie de 99 Luftballons, c’est le chanteur britannique Sting qui sortait une chanson intitulée Russians qui dénonçait les dangers de l’équilibre de la terreur entre les États-Unis et l’URSS. La chanson qui reprend le thème musical Romance de la Romance d’un morceau de la suite orchestrale de Prokofiev, Lieutenant Kijé, a connu un énorme succès. 

M. Kroutchev a dit : « Nous vous enterrerrons » /  « Je ne partage pas ce point de vue.« 
M. Reagan dit :  « Nous vous protégerons / Je ne partage pas ce point de vue.« 

Et pour ceux qui voudraient écouter le thème Romance de Prokofiev qui a inspiré Sting (5 mn)


Amour-propre rousseauiste et rivalité mimétique girardienne


Jean Jacques Rousseau (1712-1778)Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargné au genre humain celui qui arrachant les pieux ou comblant les fossés, eût crié à ses semblables : gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne. » 

      En 1754, l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon organisa un concours sur la question : « Quelle est la source de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle ? ». Jean-Jacques Rousseau qui avait remporté quatre années plus tôt le trophée avec son Discours sur les sciences et les arts ne fut cette fois pas couronné et son essai lui valu une condamnation de l’Eglise catholique.


Le Discours sur les sciences et les arts de 1750

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     Son Discours sur les sciences et les arts de 1750 anticipait déjà sur les thèses qu’il défendait à cette occasion, à contre-courant des idées de son temps professées par les Lumières. Si dans un premier temps Rousseau semble célébrer ces productions de l’esprit humain : « C’est un grand et beau spectacle de voir l’homme sortir en quelque manière du néant par ses propres efforts; dissiper, par les lumières de sa raison les ténèbres dans lesquelles la nature l’avait enveloppé; s’élever au-dessus de lui-même, s’élancer par l’esprit jusque dans les régions célestes; parcourir à pas de géant, ainsi que le soleil, la vaste étendue de l’univers; et, ce qui est encore plus grand et plus difficile, rentrer en soi pour y étudier l’homme et connaître sa nature, ses devoirs et sa fin. Toutes ces merveilles se sont renouvelées depuis peu de générations. » il ne va pas tarder à les réduire et les dévaluer et, faisant l’apologie des premiers âges où régnait la simplicité et l’égalité entre les hommes, les accuse d’avoir finalement pour effet de corrompre les mœurs et éloigner les hommes de la vertu et de leurs qualités guerrières  :  « Nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection. (…) On a vu la vertu s’enfuir à mesure que leur lumière s’élevait sur notre horizon, et le même phénomène s’est observé dans tous les temps et dans tous les lieux. (…) les sciences, les lettres et les arts étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont les hommes sont chargés, étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblaient être nés, leur font aimer leur esclavage et en forment ce qu’on appelle des peuples policés. » Ainsi, le progrès que magnifie les Lumières est trompeur, il s’enorgueillit d’élever l’esprit humain au plus haut, mais ce faisant, l’homme se disperse et se perd dans la brèche ouverte entre sa nature profonde et les contraintes induites par la vie en société, entre l’Être et le Paraître« Sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne ; sans cesse, on suit les usages, jamais son propre génie. On n’ose plus paraître ce qu’on est; et dans cette contrainte perpétuelle les hommes qui forment le troupeau qu’on appelle société, placés dans les mêmes circonstances, feront tous les mêmes choses si des motifs plus puissants ne les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui l’on a à faire : il faudra donc, pour connaître son ami, attendre les grandes occasions, c’est-à-dire, attendre qu’il n’en soit plus temps, puisque c’est pour ces occasions mêmes qu’il eût été essentiel de le connaître. Quel cortège de vices n’accompagnera point cette incertitude ? Plus d’amitiés sincères, plus d’estime réelle; plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison se cacheront sous ce voile uniforme et perfide de politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle. »


Second discours de 1755 : Quelle est la source de l’inégalité parmi les hommes  ?

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     Dans son second discours, Rousseau va s’efforcer de mettre à jour les causes qui détermine dans la vie en société cette différenciation entre l’Être et le Paraître. Il défend l’idée que l’homme primitif qui ne connaissait ni le travail qui l’opposera à la nature, ni la réflexion qui l’opposera à lui-même et à ses semblables vivait un état de nature source d’égalité et d’insouciance heureuse : « Ses désirs ne passent point ses besoins physiques. Son imagination ne lui promet rien ; son cœur ne lui demande rien. Ses modiques besoins se trouvent si aisément sous sa main et il est si loin du degré de connaissances nécessaires pour désirer d’en acquérir de plus grands, qu’il ne peut y avoir ni prévoyance, ni curiosité. Son âme, que rien n’agite, se livre au seul sentiment de son existence actuelle, sans aucune idée de l’avenir, quelque prochain qu’il puisse être, et ses projets, bornés comme ses vues, s’étendent à peine jusqu’à la fin de la journée. »

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    la société va détruire cette harmonie originelle : « Tant que les hommes se contentèrent de leur cabane rustique, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en de campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. (…) La métallurgie et l’agriculture furent les deux arts dont l’invention produisit cette grande révolution. Pour le poète, c’est l’or et l’argent, mais pour le philosophe ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain.  »
       Et encore :
       « L’astronomie est née de la superstition ; l’éloquence de l’ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge ; la géométrie de l’avarice ; la physique, d’une vaine curiosité (…) Peuples, sachez-donc une fois que la nature a voulu vous préserver de la science, comme une mère arrache une arme dangereuse des mains de son enfant (…) .»

       Cette analyse qui lui attirera de nombreuses critiques et l’ironie mordante de Voltaire« J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain […] On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes, il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. »

 * «Il retourne chez ses égaux» : Dans la gravure ci-dessus réalisée par Jean-Moreau le Jeune, on voit un Hottentot, nomade d’Afrique du Sud, vêtu d’un pagne, expliquer au gouverneur du Cap qu’il renonce à la sophistication du monde civilisé pour vivre en harmonie avec la nature.


La dictature de l’expression de l’Être et du paraître

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     Ainsi se trouve confortée les idées que Rousseau avait défendu dans Le Discours sur les sciences et les arts de 1750. L’ordre nouveau qui résulte de la socialisation détermine la place et le rang de chaque individu dans le monde en fonction de ses capacités ou de ses qualités propres et est de ce fait source d’inégalité et de hiérarchie. La valorisation par la société des qualités qui répondent à ses exigences est source d’aliénation dans la mesure où elle vampirise l’ensemble des relations humaines, les réduisant et les modelant à son image  : « Ces qualités étant les seules qui pouvaient attirer de la considération, il fallut bientôt les avoir ou les affecter, il fallut pour son avantage se montrer autre que ce qu’on était en effet. Être et paraître devinrent deux choses tout à fait différentes, et de cette distinction sortirent le faste imposant, la ruse trompeuse, et tous les vices qui en sont le cortège. D’un autre côté, de libre et indépendant qu’était auparavant l’homme, le voilà par une multitude de nouveaux besoins, assujetti, pour ainsi dire, à toute la nature, et surtout à ses semblables dont il devient l’esclave en un sens, même en devenant leur maître. »


Amour-propre rousseauiste et rivalité mimétique girardienne

  Devenu dépendant de la société et par son intermédiaire de ses semblables, l’homme s’est écarté de l’état naturel et de l’ «amour de soi» innocent et désintéressé et est soumis à l’enfer de l’ «amour-propre» égoïste, capricieux et exigeant qui est la conséquence de la comparaison et la compétition avec autrui : « L’amour de soi, qui ne regarde qu’à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits ; mais l’amour-propre, qui se compare, n’est jamais content et ne saurait l’être, parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux, ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de l’amour de soi, et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l’amour-propre. Ainsi, ce qui rend l’homme essentiellement bon est d’avoir peu de besoins et de peu se comparer aux autres ; ce qui le rend essentiellement méchant est d’avoir beaucoup de besoins et de tenir beaucoup à l’opinion. Sur ce principe, il est aisé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les passions des enfants et des hommes. Il est vrai que ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons : cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations, et c’est en ceci surtout que les dangers de la société nous rendent les soins plus indispensables pour prévenir dans le coeur humain la dépravation qui naît de ses nouveaux besoins. » Les dérives de l’amour-propre sont les «passions haineuses et irascibles» que l’on comprend être l’envie, la jalousie, la rancune, la haine.

René Girard

    On retrouve dans cette description des passions haineuses et irascibles nées de la comparaison et de la compétition la thèse de René Girard sur le désir et la rivalité mimétique que ce philosophe a développé, à ceci près qu’il présente ce mécanisme comme un fait de nature anthropologique inhérent à la nature humaine, laquelle ne peut être que d’essence sociale, alors que Rousseau imagine un homme isolé en dehors des hommes qui serait naturellement bon, innocent et désintéressé. C’est la vie en société en instaurant la dépendance, l’inégalité et la compétition qui est la source des passions funestes que sont l’envie, le vice, la perversité et la méchanceté humaine, c’est-à-dire du mal. Outre que l’on a jamais vu un homme vivre entièrement séparé des autres hommes, l’histoire et l’archéologie nous apprennent que la théorie du Bon sauvage est un mythe et que les sociétés primitives étaient peu soucieuses de l’environnement et guerrières (lire Steven Le Blanc, Constant Battles, 2003)


La rivalité humaine et la violence résultant de l’amour-propre et du désir mimétique sont elles inéluctables ?

     Oui, répond René Girard, pour qui le mécanisme mimétique est un processus inéluctable qui ne peut que s’emballer et conduire à la lutte de tous contre tous ne trouvant sa résolution temporaire que par le sacrifice d’une victime de substitution, le bouc émissaire. Il voit dans le christianisme la seule antidote au déclenchement de la violence dans la mesure où cette religion est la seule qui a intégré l’apocalypse finale et reconnut l’innocence du bouc émissaire que constituait le Christ. Avant le christianisme, la violence, grâce au mécanisme du bouc émissaire produisait du sacré qui s’imposait aux hommes. Avec le christianisme, le religieux et le sacré ont été démystifiés et ne jouent plus leur rôle d’apaisement laissant libre cours au déchaînement de la violence.

Social_contract_rousseau_page.jpg     Non, répond Rousseau pour qui le mal nait de de la comparaison et de la compétition, et est donc la conséquences d’un rapport social : « Je hais la servitude comme la source de tous les maux du genre humain ». Ce n’est ni la nature humaine, ni Dieu qui sont coupables, c’est la société dans son imperfection qui peut et doit être refondée. Ce faisant, Rousseau rend la condition humaine tributaire de l’histoire en la relativisant et la faisant dépendre de l’évolution des structures sociales. Il fonde ainsi la critique sociale et l’action politique : pour réparer les déséquilibres causés par une société injustes, il suffit de changer cette société, de vouloir l’améliorer.  On comprend alors la condamnation par l’Eglise catholique de la théorie de Rousseau pour négation du péché originel et pélagianisme, doctrine qui au IVe siècle insistait sur le libre arbitre de l’homme et sur sa capacité de pouvoir choisir le bien et de vivre sans péché et mettait de ce fait en cause l’existence même du péché originel. Considérer que l’homme est naturellement bon revient en effet à nier le péché originel et à remplacer celui-ci par le «crime originel» qui est déterminé historiquement. Si l’état premier d’innocence ne peut être retrouvé, c’est par une commune volonté des hommes fondée sur la raison et l’intérêt commun dans le cadre d’un Contrat social que l’on peut s’en approcher : « Chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquiert le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a. »  Cette interdépendance des individus fondée sur une certaine unanimité permet une sociabilité positive : « Que chacun se voie et s’aime dans les autres et que tous en soient mieux unis ». Le Moi qui se contemple n’est plus un Moi qui se compare et se jalouse, c’est un Moi commun, fondu dans une vision unanime du vivre ensemble et de la volonté générale. Il reprendra ces termes quelques années plus tard, en 1762, dans le Contrat social : « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisses pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant. tel est le problème dont le Contrat social donne la solution » (Chap.VI — Du pacte social). Rousseau fera publier le Contrat social en Hollande et l’ouvrage sera interdit en France.dans le même temps le Parlement de Paris condamne l’Emile et Rousseau doit s’enfuir en Suisse. À son tour le Petit Conseil de Genève s’oppose aux deux ouvrages, condamnés à être brûlés comme étant « téméraires, scandaleux, tendant à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements .» 

    Ce qui fait que Rousseau est moderne, c’est qu’à une époque où l’optimisme des Lumières pensait l’avenir de l’homme comme un avenir radieux accompagnant le développement des sciences et des Arts considérés comme source de progrès positif, il a le premier fait la critique de ce progrès et fondé l’activisme progressiste en proposant de changer la société. C’est en cela qu’il s’oppose à Voltaire qui voyait l’avenir de l’homme dans son affranchissement des lois naturelles.


la volonté de changer la société ou le risque de tomber de Charybe en Scilla

Karl Marx       Il faudra attendre Karl Marx pour que l’on tente de réconcilier les points de vue de Rousseau et Voltaire en assignant à l’homme la responsabilité historique d’abolir l’exploitation de l’homme par l’homme tout en lui permettant d’accroître son pouvoir sur la nature. Mais comme l’écrit Alain Finkielkraut après avoir cité le philosophe marxiste Lukacs : « Les différentes formations sociales ont réalisé le progrès de manière contradictoire : la domination exercée sur la nature entraîne la domination des hommes sur les hommes, l’exploitation et l’oppression. C’est seulement avec la victoire du socialisme que cette contradiction du progrès est abolie », force est de constater que ces bonnes intentions se sont terminées par un cauchemar. Pour Finkielkraut, l’erreur de Rousseau est d’avoir cru que l’origine du mal résidait uniquement dans le fait historique et social alors qu’il fait partie intégrante de la nature humaine, rejoignant ainsi la thèse du philosophe polonais Leszek Kolakowski, ex-marxiste, qui est revenu là d’où était parti Rousseau sur la notion de péché originel. Il ne s’agit pas, comme le précise Finkielkraut « de prendre la théologie au mot ni de frapper d’opprobre toutes les tentatives de mettre fin à la misère et à la justice, mais de réconcilier la grande idée moderne de réparation avec la conscience de la finitude. Cette finitude si majestueusement congédiée par ce que Rousseau appelait lui-même son triste et grand système. » (Alain Finkielkraut, Philosophie et modernité).

     Pour comprendre la présence du mal que les grecs nommaient Ubris dans la nature humaine, lire notre article tiré du livre d’Edgar Morin Le Paradigme perdu : la nature humaine, c’est ICI.

« Que ceux qui ont des yeux faits pour voir, voient »


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l’Apocalypse vu par Carlos Fuentes


L’instinct d’Inez

Carlos Fuentes (1928-2012)Carlos Fuentes (1928-2012)

    Au chapitre 2 de l’Instinct d’Inez, cet étrange roman de Carlos Fuentes qui nous fait voyager dans l’espace et dans le temps, le chef d’orchestre français Gabriel Atlan-Ferrara fait répéter de nuit à l’orchestre du Covent Garden l’opéra La Damnation de Faust d’Hector Berlioz et s’emploie à mettre en condition les musiciens par une grande envolée lyrique sur le thème de la lutte éternelle entre Eros et Thanatos. Car c’est bien d’amour et de mort dont il est question dans ce roman inclassable. La répétition a lieu le 28 décembre 1940 en plein Blitz  destructeur sur Londres lancé par la Lutwaffe qui ne connait pas la trêve des confiseurs et les avions ennemis qui bombardent de nuit la population civile sans discontinuer s’apparentent au noires cohortes des cavaliers de l’Apocalypse. Dans ces conditions, la production de cet opéra apparaît comme une victoire du bien contre le mal et à son habitude le Maestro maîtrise et canalise avec brio le flux sonore produit par l’orchestre et les chœurs, pourtant, dans cet ensemble, une voix magnifique va bientôt se lever et se distinguer et provoquer sa fureur. La voix est celle d’une toute jeune femme, Inez, dont le Maestro tombera amoureux et qu’il rencontrera dans les années qui suivront par intermittence durant de courts moments à l’occasion de ses reprises de l’opéra de Berlioz. Malgré l’amour passionné qu’il lui porte, il finira toujours par la quitter parce qu’ils sont tous deux prisonniers : lui de son art auquel il s’est totalement voué, elle d’un lointain passé. Ce passé, c’est le temps mythique des origines qui a vu naître chez les premiers humains d’abord le cri, puis la parole, puis le chant, l’amour et enfin la maternité, temps qui revient régulièrement éclore dans l’esprit de la jeune femme à la façon de l’Éternel retour nietzschéen. Inez est une créature archétypale et désincarnée qui représente la Femme dans tous ses rôles et fonctions et à ce titre se situe à la fois dans le présent et le passé. Le souvenir de ce qu’elle a vécu ou qu’une autre qu’elle même a vécu dans un lointain passé et dont fait partie l’amour pour un homme, la poursuit et l’empêche de vivre pleinement sa vie. Encore une histoire d’amour impossible me direz-vous… Moi qui venait juste de terminer Aurélien, le roman d’Aragon, qui met également en scène un amour rendu impossible par l’impérieux besoin d’absolu de l’héroïne, j’étais servi… Le roman est difficile à suivre et beaucoup ont renoncé à poursuivre leur périple dans le dédale des situations et des rebondissements. Reste des textes magnifiques dont certains pourraient être qualifiés de «musicaux» par la manière dont ils accompagnent et font corps avec la musique de Berlioz.


Apocalypse

Albrecht Dürer - les quatre cavaliers de l'Apocalypse (détail),  1497-98Albrecht Dürer – les quatre cavaliers de l’Apocalypse (détail),

      Criez, hurlez d’épouvante, hurlez comme l’ouragan, criez comme les forêts profondes, que les rochers croulent, que les torrents se précipitent, hurlez de peur parce qu’en cet instant vous voyez passer dans l’air les chevaux noirs, les cloches s’apaisent, le soleil s’éteint, les chiens gémissent, le Diable s’est emparé du monde, les squelettes sont sortis de leurs tombes pour saluer le passage des sombres coursiers de la malédiction. Il pleut du sang ! Les chevaux sont prompts comme la pensée, inattendus comme la mort, c’est la bête qui nous a toujours poursuivis, depuis le berceau, le spectre qui frappe la nuit, à notre porte, l’animal invisible qui gratte à notre fenêtre, criez tous comme s’il y allait de votre vie ! AU SECOURS ! Vous implorez la Sainte Marie tout en sachant au fonde de vous que ni elle ni personne ne peut vous sauver; vous êtes tous condamnés, la bête nous pourchasse, il pleut du sang, les ailes des oiseaux de nuit nous fouettent le visage, Méphistophélès a empoisonné le monde et vous, vous chantez comme dans une opérette de Gilbert and Sullivan… ! Comprenez-donc : vous chantez le Faust de Berlioz, pas pour vous plaire, pas pour impressionner, pas même pour émouvoir; vous chantez pour semer l’effroi; vous êtes un cœur d’oiseaux de mauvais augure qui annonce : on vient nous détruire notre nid, on vient nous arracher les yeux, nous dévorer la langue, alors vous répondez avec l’ultime espoir de la peur, vous hurlez Sancta Maria, ora pro nobis, ce territoire nous appartient et celui qui approchera, nous lui arracherons le soyeux, nous lui dévorerons la langue, nous lui couperons les couilles, nous lui ferons sortir la matière grise par l’occiput, nous le découperons en morceaux, nous jetterons le stripes aux hyènes, le cœur aux lions, le poumons aux corbeaux, les reins aux sangliers et l’anus aux rats ! hurlez ! hurlez votre terreur et votre agressivité à la fois, défendez-vous, le Diable n’est pas un seul, c’est sa ruse, il prend la forme de Mephisto, mais il est collectif, le Diable est un nous impitoyable, une hydre sans pitié et sans bornes, le Diable est pareil à l’univers même, Lucifer n’a ni commencement, ni fin, voilà ce que vous devez communiquer, vous devez comprendre l’incompréhensible, Lucifer est l’infini tombé sur Terre, c’est l’exilé du ciel dans un rocher tombé de l’immensité universelle, tel fut le châtiment divin, tu seras infini et immortel sur la Terre finie et mortelle, mais vous, vous ce soir sur la scène du Covent Garden, vous devez chanter comme si vous étiez les alliés de Dieu abandonnés par Dieu, vous devez hurler comme vous aimeriez entendre Dieu hurler parce que son éphèbe favori, son ange de lumière, l’a trahi et que Dieu, e,notre rire et larmes — quel mélodrame que la Bible —, a offert le Diable au monde afin que dans la pierre de finitude se représente la tragédie de l’infini éthéré.

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      Vous devez chanter comme les témoins de Dieu et du Démon, Sancta Maria, ora pro nabis, criez Has, has, Méphisto ! faites fuir le Diable. Sancta Maria, ora pro nabis du, que le cor résonne, que les cloches sonnent, qu’on reconnaisse le métal, la multitude mortelle approche, soyez un chœur, soyez aussi une multitude, une légion qui avance pour vaincre de sa voix le fracas des bombes, nous répétons lumière éteintes, c’est la nuit sur Londres et la Lutwaffe bombarde sans interruption, essaim d’oiseaux noirs qui font jaillir le sang, la grande chevauchée des coursiers du Diable dans le ciel noir, les ailes du Malin nous frappent le visage, vous le sentez ! C’est ça que je veux entendre : un chœur de voix qui supplante le bruit des bombes, ni plus ni moins, Berlioz le mérite, n’oubliez pas que je suis français, chantez jusqu’à faire taire les bombes de Satan, je n’aurais de  furieuse de Berliozcesse que de l’avoir obtenu, vous m’entendez ? Tant que les bombes du dehors supplanteront les voix du dedans, nous continuerons, allez vous faire foutre, mesdames et messieurs*, jusqu’à nous tombions de fatigue, jusqu’à ce que la bombe fatidique tombe sur la salle de concert et que nous soyons effectivement foutus, réduits en bouillie, jusqu’à ce que nous ayons, ensemble, remplacé la cacophonie de la guerre par l’harmonie furieuse de Berlioz, l’artiste qui ne veut gagner aucune guerre, qui veut seulement nous entraîner avec Faust en enfer parce que nous, toi, toi, toi, et moi aussi, nous avosnvendu notre âme collective au Démon, alors chantez comme des bêtes sauvages qui se voient pour la première fois dans un miroir et en savent pas que ce sont elles-mêmes qu’elles voient ! hurlez comme le spectre qui s’ignore, comme le reflet ennemi, criez comme si vous découvriez que l’image de chacun dans le miroir de ma musique était celle de l’ennemi le plus féroce, non pas l’Antéchrist, mais l’Anti-moi, l’antiu-père et l’anti-mère, l’anti-fils, l’anti-amant, la créature aux ongles crasseux de merde et de pus qui voudrait nous mettre la main au cul et dans al bouche, dans le soreilles et dans les yeux, nous ouvrir le canal occipital pour nous infecter le cerveau et dévorer nos songes; hurlez comme les bêtes perdues dans la jungle qui doivent hurler afin que les autres bêtes le sreconnaissent à distance, criez comme le oiseaux pour épouvanter l’adversaire qui veut nous arracher notre nid… !
     — Regardez le monstre que vous ne pouviez imaginer, le frère, le membre de la famille qui, une nuit, ouvre la porte pour nous violer, nous assassiner, mettre le feu au foyer commun…

Carlos Fuentes, L’instinct d’Inez (Instinto de Inez, 2000) – pp.33-36

* en français dans le texte


Hector Berlioz, La Damnation de Faust

La Course à l’Abîme (scène XVIII) & Pandaemonium (scène XIX)

SCÈNE XVIII
Plaines, montagnes et vallées

La course à l’abîme
Faust et Méphistophélès galopant sur deux chevaux noirs.

FAUST

Dans mon cœur retentit sa voix désespérée…
Ô pauvre abandonnée !

PAYSANS (agenouillés devant une croix champêtre)

Sancta Maria, ora pro nobis.
Sancta Magdalena, ora pro nobis.

FAUST

Prends garde à ces enfants, à ces femmes priant
Au pied de cette croix.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Eh ! qu’importe ! en avant !

PAYSANS

Sancta Margarita…
(cri d’effroi)
Ah !!!
(Les femmes et les enfants se dispersent épouvantés.)

FAUST

Dieux! un monstre hideux en hurlant nous poursuit !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Tu rêves !

FAUST

Quel essaim de grands oiseaux de nuit !
Quels cris affreux!… ils me frappent de l’aile !

MÉPHISTOPHÉLÈS (retenant son cheval)

Le glas des trépassés sonne déjà pour elle.
As-tu peur ? retournons !
(Ils s’arrêtent.)

FAUST

Non, je l’entends, courons !
(Les chevaux redoublent de vitesse.)

MÉPHISTOPHÉLÈS (excitant son cheval)

Hop ! hop ! hop !

FAUST

Regarde, autour de nous, cette ligne infinie
De squelettes dansant!
Avec quel rire horrible ils saluent en passant!

MÉPHISTOPHÉLÈS

Hop! pense à sauver sa vie,
Et ris-toi des morts!
Hop! hop!

FAUST (de plus en plus épouvanté et haletant)

Nos chevaux frémissent,
Leurs crins se hérissent,
Ils brisent leurs mors !
Je vois onduler
Devant nous la terre ;
J’entends le tonnerre
Sous nos pieds rouler !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Hop ! hop !

FAUST

Il pleut du sang !!!

MÉPHISTOPHÉLÈS (d’une voix tonnante)

Cohortes infernales !
Sonnez, sonnez vos trompes triomphales,
Il est à nous !
(Ils tombent dans un gouffre.)

FAUST

Horreur ! Ah !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je suis vainqueur !


Possession

     L’appel sur scène la tira de sa méditation.
     Plus de la moitié de l’opéra s’était déjà déroulé, elle ne faisait son entrée que dans la troisième partie, avec une lampe à la min. Faust s’est caché. Méphistophémlès s’est enfui. Marguerite va chanter pour la première fois :

Que l’air et étouffant !
J’ai peur comme une enfant !

    Elle croisa le regard d’Atlas-Ferrara dirigeant l’orchestre d’un air absent, totalement absorbé, très professionnel; les yeux, cependant, démentait cette sérénité, ils dénotaient une cruenté et une terreur qui l’épouvantèrent dés qu’elle entama la seconde strophe, c’est mon rêve d’hier qui m’a toute troublée, et en cet instant, sans cesser de chanter, elle cessa d’écouter sa voix, elle savait qu’elle chantait mais elle ne s’entendait pas, elle n’entendait pas l’orchestre, elle fixait Gabriel tandis qu’un autre chant, à l’intérieur d’Inez, fantôme de l’aria de Marguerite, la séparait d’elle-même, la faisait entrer dans un rite inconnu, s’emparait de son rôle sur scène comme d’une cérémonie secrète que les autres, tous ceux qui avaient payé pour assister à la représentation de la Damnation de Faust à Covent Garden, n’avaient pas le droit de partager : le rite n’appartient qu’à elle, mais elle ne s’écoutait plus, elle ne voyait que le regard hypnotique d’Atlas-Ferrara lui reprochant sa faute professionnelle, que chantait-elle ? que disait-elle ? mon corps n’existe pas, mon corps ne touche pas terre, la terre commence aujourd’hui, jusqu’au moment où elle lance un cri hors du temps, une anticipation de la grande cavalcade infernale qui marque le point culminant de l’œuvre.

Oui, soufflez ouragans, criez, forêts profondes,
Croulez, rochers, torrents !…

       Alors la voix d’Inez Prada sembla se transformer en écho d’elle-même, puis en compagne, puis finalement en voix étrangère, séparée, voix d’une puissance comparable à celle des coursiers noirs, au battement des ailes nocturnes, aux tempêtes aveugles, aux cris des damnés, un voix surgie du fond de l’auditoire, fendant le sangs de spectateurs, d’abord entre les rires, puis à la stupéfaction, bientôt à l’effroi de l’assemblée d’hommes et de femmes d’âge mûr, en habit de soirée, tout pomponnés, poudrés, rasés de près, les hommes secs et pâles ou rouges comme des tomates, leurs épouses en grand décolleté, parfumées, blanches comme du lait caillé ou fraîches comme des roses éphémères, ce public distingué du Cocent garden maintenant debout, se demandant s’il s’agissait d’une audace suprême de l’excentrique chef français, la «grenouille» Atlan-Ferrara, capable de conduire à ces extrêmes la représentation d’une œuvre suspectement « continentale », pour ne pas dire « diabolique »…
       Le chœur se mit à hurler et, comme s’il se faisait subir une apocope, sauta tout la troisième partie pour se précipiter dans la quatrième, la scène des cieux déchaînés, des tempêtes aveugles, des tremblements de terre souterrains, Santa Margarita, Aaaaaaah !

Carlos Fuentes, L’instinct d’Inez (Instinto de Inez, 2000), chap. 6 – pp.176-178


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Religion et sacré : les ruses de la pensée

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Baron Munchausen's remarkable leap Illustration by Alphonse Adolf Bichard

le saut extraordinaire du Baron de Münchhausen
llustration d’Alphonse Adolf Bichard, 1883
On remarquera que cette version de l’illustration est très proche du dessin
réalisé par Gustave Doré, deux décennies plus tôt en 1862.

Buste du baron de Münchhausen

     « Une autre fois, je voulus sauter dans une mare, et, lorsque je me trouvai au milieu, je m’aperçus qu’elle était plus grande que je me l’étais figuré d’abord : je tournai aussitôt bride au milieu de mon élan, et je revins sur le bord que je venais de quitter, pour reprendre plus de champ; cette fois encore je m’y pris mal, et tombai dans la mare jusqu’au cou : j’aurai péri infailliblement si, par la force de mon propre bras, je ne m’étais enlevé par ma propre queue, moi et mon cheval que je serrai fortement entre les genoux. »

    Le Baron de Münchhausen (1720-1797) est un affabulateur du genre Tartarin de Tarascon ou Cyramo de Bergerac à la sauce germanique qui a réellement existé. Propriétaire terrien à Bodenwerder (Basse-saxe), sa ville de naissance, il est mort dans cette même ville en 1797, non sans avoir exercé durant une dizaine d’années, le métier de militaire comme officier mercenaire dans l’armée d‘Élisabeth II de Russie dans les guerres qu’elle menait contre les turcs. Il s’était vanté à son retour d’aventures et d’exploits plus rocambolesques les uns que les autres; c’est ainsi qu’il déclarait avoir voyagé sur la Lune propulsé par un boulet de canon et dansé avec la déesse Vénus. L’écrivain Rudolf Erich Raspe ayant recueilli de la bouche même du baron ses exploits en avait rédigé un livre publié en 1785 en langue anglaise sous le titre Baron Münchhausen’s Narrative of his Marvellous Travels and Campaigns in Russia. Remanié et traduit en allemand une année plus tard par l’homme de lettres et professeur Gottfried August Bürger  et en français par Théophile Gautier dont le texte était accompagné d’illustrations de Gustave Doré.

      La scène représentée par les illustrateurs Alphonse Adolf Bichard (ci-dessus), Gustave Doré et Oskar Herrfurth (ci-dessous) et décrite par le texte placé en exergue est celle où le baron, embourbé avec son cheval dans des sables mouvants et menacé de noyade, prétend s’être tiré par lui-même de cette fâcheuse situation en se tirant vers le haut par les cheveux

Les ruses de la pensée

         Cette fable nous fait sourire car nous savons bien, lois de la physique obligent, qu’un tel prodige s’avère impossible à réaliser et pourtant, comme le fait remarquer le philosophe Jean-Pierre Dupuy dans son essai La marque du sacrél’espèce humaine dans son ensemble procède de la même manière que le Baron de Münchhausen lorsqu’elle éprouve le besoin, pour pouvoir assurer les conditions de la vie en société et réduire ses tensions internes, d’inventer et faire agir ces puissances immatérielles extérieures que sont les divinités, les rites et les lois, investies du pouvoir d’agir sur les hommes, en bien ou en mal. Que sont toutes ces extériorités invisibles sinon des projections à distance par la pensée des hommes eux-mêmes de pouvoirs supérieurs mystérieux ayant prise sur eux, comme est capable de le faire de manière magique le bras du baron saisissant sa propre chevelure pour s’extraire de la boue et les élever, lui et son cheval, dans les airs. Selon ce raisonnement, pour les sociétés humaines, les divinités, le sacré et les lois seraient des outils pratiques qui permettraient de faire accepter aux hommes les sacrifices nécessaires exigées par la vie en communauté. Pour que ces exigences et ces règles soient acceptées de manière unanimes, il faut donner l’illusion qu’elles sont formulées par des entités supérieures et légitimées par le sacré. En référence à une vision anthropologique, la divinité semble agir en toute indépendance et selon sa propre volonté dans un dessein inaccessible à la compréhension humaine mais elle n’est en réalité qu’une marionnette actionnée par l’inconscient collectif des hommes pour rendre possible et pacifier leur vie en collectivité.

     Cette « ruse de la pensée » que serait la religion et son corollaire le sacré est-elle indispensable à la vie en société ? La « Mort de Dieu », comme le proclamait Nietzsche ou le phénomène de ce que certains ont nommé « le désenchantement du monde » a t’elle eu pour conséquence l’ouverture de la boîte de Pandore des passions et des folies humaines et des violences qui en découlent ? C’est ce que semblent penser des philosophes comme Jean-Pierre Dupuy et le regretté René Girard qui prédisent le risque d’un avenir apocalyptique à notre espèce et proposent pour l’éviter le retour au religieux, en l’occurrence le christianisme. On rétorquera à cette profession de foi que l’histoire passée et récente montre que le religieux n’a pas toujours empêché la folie meurtrière des hommes et a même souvent été son principal vecteur ou tout au moins son prétexte. L’actualité nous le montre encore aujourd’hui.

Enki sigle

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    Gustave_Doré_-_Baron_von_Münchhausen_-_037 Baron de Münchhausen - illustration by Oskar Herrfurth, avant 1913

   La même scène interprétée par Gustave Doré, 1862 et par Oskar Herrfurth, avant 1913

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Jean-Pierre Dupuy – (I) Au plus près de l’apocalypse…

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Où va le monde selon Jean-Pierre Dupuy

11 septembre

Devant la catastrophe

       « J’ai l’intime conviction que notre monde va droit à la catastrophe. Le chemin sur lequel s’avance l’humanité est suicidaire. Je parle de la catastrophe au singulier, non pour désigner un évènement unique, mais un système de discontinuités, de franchissements de seuils critiques, de ruptures, de changements structurels radicaux qui s’alimenteront les uns les autres, pour frapper de plein fouet avec un violence inouïe les générations montantes. Mon cœur se serre lorsque je pense à l’avenir de mes enfants et de leurs propres enfants, qui ne sont pas encore nés. Ceux qui espèrent que le XXIe siècle échappera aux horreurs qu’a produites le XXe siècle ont sans doute oublié que l’acte inaugural, daté du 11 septembre 2001, en fut un évènement d’une brutalité inconcevable. Ils croient sans doute que la science et la technique nous sortiront d’affaire comme elles l’ont toujours fait dans le passé. Quand j’étais enfant, on nous expliquait dans la classe d’éducation civique que tous les malheurs de l’humanité venaient de ce que les progrès de la science ne s’étaient pas accompagnés d’un progrès parallèle de la sagesse humaine. La science était pure, mais les hommes restaient mauvais. Quelle naïveté !

     Je dois à Ivan Illitch, ce grand critique de la société industrielle et l’un de mes mentors, (…) d’avoir compris que l’humanité a toujours dû se garder de trois types de menace, et non pas simplement de deux — les deux auxquelles on pense d’abord : la force de la nature et la violence des hommes ; les tremblements de terre qui effondrent les cités glorieuses et la barbarie de la guerre qui  massacre, mutile, viole leurs habitants. C’est en apprenant à mieux connaître la nature que les hommes ont réussi partiellement à la dompter; c’est devenant plus lucides sur les mécanismes de la haine et de la vengeance qu’ils ont compris que l’on peut s’entendre avec ses ennemis et qu’ils ont bâti les civilisations.

      Mais il existe un troisième front sur lequel il est beaucoup plus difficile de se battre, car l’ennemi, c’est nous-mêmes. il a nos propres traits, mais nous ne le reconnaissons pas et tantôt nous le rabattons du côté de la nature, tantôt nous en faisons une Némésis haineuse et vengeresse. Le mal qui nous fond sur la tête depuis ce troisième front est la contrepartie de notre faculté d’agir, c’est-à-dire de déclencher des processus irréversibles et qui n’ont pas de fin, lesquels peuvent se retourner contre nous et prendre la forme de puissances hostiles qui nous détruisent.

Jean-Pierre Dupuy, La marque du sacré, 2008 – Champs essai Flammarion, 2010 – Chap. I : Penser au plus près de l’apocalypse, pp 1 et 2.

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L’Ubris et la némésis

        Edgar Morin dans son ouvrage « Le paradigme perdu : la nature humaine » (1973) a traité du thème de l’« Homo démens », dénomination qui selon lui serait plus à même  de rendre compte de la nature humaine que la dénomination « Homo sapiens ». Le saut qualitatif qui a permis à l’homme de se dégager pour une part de l’animalité lui a permis d’agir sur la nature grâce à la création d’outils, l’utilisation du langage et de la culture mais  a dans le même temps ouvert la boîte de Pandore d’une activité mentale source de déraison, de magie, de démesure, de désordre et de violence, de ce que les grecs qualifieront par la suite d’Ubris (ou Hybris). Pour Edgar Morin, le propre de l’homo sapiens est d’être « un animal doué de déraison ». Ainsi, la folie, la violence que connaissent les sociétés humaines ne constitueraient pas des « accidents » ou des dérèglements de la nature humaine mais seraient inscrits dans cette nature.

       Chez les anciens grecs, lorsque les hommes donnaient libre cours à l’ubris et risquaient à cette occasion de perturber l’harmonie et l’ordre du monde, les dieux leur envoyait pour les punir, Nemesis, l’implacable déesse de la juste colère et de la vengeance divine. Son rôle est de rétablir l’équilibre rompu par la folie des hommes. Son nom dérive d’ailleurs du verbe grec némeïnn qui signifie « répartir équitablement, distribuer ce qui est dû ». Jean-Pierre Dupuy nous explique, en reprenant à son compte les analyses de Hannah Arendt (The Human Condition, 1958) et d’Ivan Illitch, que les actes négatifs des hommes sont à double détente et que les processus incontrôlés qu’ils induisent et qui se mettent en mouvement à la suite de leur mise en œuvre peuvent être beaucoup plus graves que les conséquences directes qui en résultent et irréversibles. Pour certains hommes, ils apparaissent alors comme une punition divine, une némésis : « L’action et la parole engendrent des histoires dont nul ne peut se dire l’auteur et qui connaissent parfois, ou souvent, un dénouement tragique. De cette expérience primordiale de l’autonomisation de l’action par rapport aux intentions des acteurs sont probablement nés le sacrés, la tragédie, la religion et la politique – autant de dispositifs symboliques et réels susceptibles de maintenir dans des limites cette capacité d’agir ».

De la crise énergétique à la crise du réchauffement climatique

    Pour illustrer son propos, Jean-Pierre Dupuy prend l’exemple de la crise énergétique qui, on le sait aujourd’hui, ne peut que s’aggraver et avoir des conséquences de plus en plus néfastes sur l’équilibre du climat et les conditions de vie de l’homme sur la Terre. pendant longtemps, le seul problème traité par les économistes étaient celui de la raréfaction des ressources des énergies fossiles sur le globe (pétrole, charbon, gaz naturel). L’augmentation des besoins découlant de l’élévation du niveau de vie des pays développés et de l’émergence de pays en voie de développement rapide a longtemps laissé craindre une raréfaction de ces ressources dans un avenir relativement proche fixé d’ici 30 à 50 ans. Une grande part des conflits intervenus entre nations depuis 50 ans était d’ailleurs liés à ce constat, les grandes puissances cherchant à s’assurer le contrôle de leur approvisionnement futur. Certains pensent aujourd’hui qu’il est possible de reculer l’horizon de la pénurie par la découverte de nouvelles sources d’énergie fossiles (gaz de schiste, sables bitumineux), d’autres misent sur la science et la technologie pour trouver des solutions miracles qui régleraient le problème. Mais pour Jean-Pierre Dupuy, le problème de la raréfaction des ressources de ces sources d’énergie est un faux problème car la planète ne peut supporter davantage qu’elle le fait aujourd’hui la pollution et les déséquilibres induits par cette utilisation débridée des ressources fossiles
        Les chiffres sont implacables : Les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) couvertes par le protocole de Kyoto ont atteint près de 49 milliards de tonnes équivalent CO2 en 2010 selon les dernières données du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Elles ont augmenté de 80% entre 1970 et 2010, principalement en raison du doublement de la consommation d’énergie dans le monde sur cette période. Si cette tendance se poursuivait (scénario dit «émetteur»), ce que l’on a tout lieu de craindre compte tenu du choix d’un développement de « type occidental » choisi par les pays en voie de développement, le réchauffement climatique pourrait atteindre 4°C à 5°C d’ici la fin du siècle. Dans ce cas, le système climatique deviendra chaotique, ce qui lui fera franchir des « points de basculement » (tipping points) à partir desquels tous les phénomènes s’amplifieront dans une dynamique auto-renforcée qui ne sera plus contrôlable : risque d’ère glacaire sur l’Europe par une modification du régime des courants marins, fonte du permafrost (terre gelée aujourd’hui en permanence) qui libérera dans l’atmosphère des quantités gigantesques de méthane. La Conférence sur le climat de Paris (COP 21) qui s’est tenue en décembre 2015 a abouti à un accord historique signé par 195 pays qui s’engagent à réduire leurs émissions de GES. Cet accord a pour objectif de stabiliser le réchauffement climatique dû aux activités humaines à la surface de la Terre « nettement en dessous » de 2°C d’ici à 2100 par rapport à la température de l’ère préindustrielle (période de référence 1861-1880) et de poursuivre les efforts pour limiter ce réchauffement à 1,5°C. Ce que, en opposition au scénario dit « émetteur »,  on appelle le scénario  « sobre » implique une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre : il faudrait limiter les émissions d’ici à 2100 à environ 1 000 milliards de tonnes, soit l’équivalent d’environ 20 ans d’émissions mondiales au rythme actuel. Il faudrait que les émissions mondiales baissent de 40% à 70% d’ici à 2050 et atteindre une économie quasiment neutre en carbone durant la deuxième partie du XXIe siècle. Mais cet engagement se réduit pour le moment à une promesse, signe d’une prise de conscience, mais il faut maintenant mettre en œuvre les politiques permettant de la réaliser, ce qui est loin d’être acquis.

Energies fossiles : rareté des ressources ou surabondance ?

      Jean-Pierre Dupuy précise que pour atteindre ces objectifs et éviter ainsi le désastre irréversible du « scénario émetteur » que serait une augmentation de 3° à la fin du siècle, l’humanité devrait s’astreindre impérativement à ne pas extraire du sous-sol dans les deux siècles qui viennent plus du tiers des réserves de carbone aujourd’hui connues  sous la forme des énergies fossiles. Il arrive ainsi à la conclusion paradoxale, que dans le cadre d’une réaction éthique et responsable soucieuse de l’avenir de la planète « ce n’est pas de rareté des ressources qu’il faut parler mais  de surabondance» Par rapport aux objectifs affichés de réduction des GES, nous avons trois fois trop de ressources fossiles

Entre l’homo demens et l’homo sapiens, qui l’emportera ?

      L’humanité sera t’elle capable de relever les défis qui se présentent à elle ? Pour Jean-Pierre Dupuy, plusieurs dangers menacent la survie même de l’homme sur la terre. Les deux premiers sont déjà connus : la destruction du milieu comme conséquence de la pollution et du réchauffement climatique et, avec la prolifération des armes de destruction massive, la violence intestine, qu’elle soit le fait du choc des intérêts et des idéologies ou des conséquences de la destruction du milieu. Mais il existe désormais de nouveaux dangers induits par les applications sur le vivant d’une science et d’une technologie devenues folles dans les domaines des nanotechnologies qui manipulent la matière à l’échelle moléculaire et atomique et des biotechnologies, des technologies de l’information. La convergence sous l’égide des sciences cognitives de ces technologies avancées rend possible la modification du vivant, sa transformation et même la création de formes nouvelle de vie. L’expérience passée montre que l’homme n’a jamais pu résister à son désir de pouvoir et de puissance et qu’un outil créé finira par être utilisé : « Il nous a fallu longtemps pour comprendre que la puissance d’une technique était proportionnelle à son « incontrôlabilité » (out-of-controlness) intrinsèque, à sa capacité à nous surprendre en engendrant de l’inédit. En vérité, si nous n’éprouvons pas de l’inquiétude devant une technique, c’est qu’elle n’est pas assez révolutionnaire. » (Kevin Kelly, spécialiste visionnaire en écologie et cybernétique). Bel exemple de l‘Ubris qui menace le genre humain par la mise en œuvre d’actions ou interventions irréfléchies qui ont pour effet d’induire des processus nouveaux inattendus fonctionnant de manière autonome et incontrôlable à la manière du Faust de Goethe qui, ayant passé un pacte avec le Diable, voit ses actions orientées vers le bien servir en fait le mal. Ainsi, le mal s’autonomise par rapport aux intentions de ceux qui agissent quelque soient leurs intentions premières (Illitch, Anders, Arendt), ce que le bon sens populaire exprime par le proverbe : « l’Enfer est pavé de bonnes intentions ».
       Si l’humanité est menacée physiquement, elle l’est aussi sur le plan de sa culture, de ses principes de vie et de ses valeurs. On sait que la peur et la violence qui accompagne la lutte d’un communauté pour sa survie a souvent pour conséquence le sacrifice de valeurs essentielles et un retour plus ou moins important à la barbarie et Jean-Pierre Dupuy se pose une question fondamentale : «À quoi servirait à l’humanité de se sauver elle-même si elle en venait à perdre son âme ? ».

Enki sigle

Albrecht Dürer - Les quatres cavaliers de l'Apocalypse, 1498

Albrecht Dürer – Les quatres cavaliers de l’Apocalypse, 1498

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Jean-Pierre Dupuy

      Jean-Pierre Dupuy (né en 1941) est un ingénieur, épistémologue et philosophe français, polytechnicien et ingénieur des mines,  il est professeur de français et chercheur au Centre d’Étude du Langage et de l’Information (CSLI) de l’université Stanford, en Californie. Il a aussi enseigné la philosophie sociale et politique et l’éthique des sciences et techniques jusqu’en 2006 à l’École polytechnique (dont il a été un ancien élève). Il est membre de l’Académie des technologies et de l’Académie catholique de France, admirant les valeurs du christianisme, bien qu’il ne soit pas croyant. Il a fondé le centre de sciences cognitives et d’épistémologie de l’École polytechnique (CREA) en 1982 avec Jean-Marie Domenach sur la base de réflexions préliminaires de Jean Ullmo. Ce centre est devenu une unité mixte de recherche (UMR) en 1987 qui, en 2001, s’est constitué en un laboratoire polyscientifique de sciences cognitives théoriques. Jean-Pierre Dupuy a contribué à introduire et diffuser en France la pensée d’Ivan Illich, de René Girard, de John Rawls et de Günther Anders. Une partie de son travail porte sur les nanotechnologies, un possible « tsunami » technologique à venir, dont il étudie tant les effets pervers possibles que la teneur du débat autour de ce risque. Partant du constat qu’un seuil a été franchi et que l’humanité est désormais capable de s’anéantir elle-même, par les armes de destruction massive ou simplement en continuant d’altérer ses conditions de survie et que l’on refuse de le croire, il s’intéresse aux appréhensions et réflexions autour des catastrophes, passées comme prévisibles. Jean-Pierre Dupuy compte également parmi les membres fondateurs du Collegium international éthique, politique et scientifique, association qui souhaite « apporter des réponses intelligentes et appropriées qu’attendent les peuples du monde face aux nouveaux défis de notre temps. » Il a reçu le prix Roger-Caillois de l’essai 2011.  (Crédit Wikipedia)

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Samedi 14 novembre 2015 au goût de cendre

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sur le plateau du Semnoz : Mont Blanc - photo Enki (IMG_2804)

sur le plateau du Semnoz – photos Enki

sur le plateau du Semnoz - photo Enki

     Après avoir passé une partie de la nuit et de la matinée qui avait suivie à écouter, horrifiés, les informations en boucle sur les évènement de Paris, nous avions décidé, pour échapper au profond sentiment de dégoût qui nous submergeait, de fuir vers les sommets, loin de la bassesse humaine. Sur la montagne du Semnoz, au-dessus du lac d’Annecy, le spectacle était comme à l’accoutumée, grandiose : sous un soleil d’été, le Mont-Blanc immaculé émergeait en majesté; du côté de la Savoie, des chaînes de montagnes bleutées se succédaient dans les lointains, à nos pieds des nappes de brumes ouatées se lovaient au fond des vallées et les pentes rivalisaient de couleurs sous les derniers feux de l’automne. Une impression de beauté romantique, de paix et de sérénité qui nous donnait à penser que la nature, toute entière absorbée par la tâche qu’elle s’était assignée de mettre un terme à l’été dans une apothéose de couleurs et de lumière et préparer l’arrivée prochaine de l’hiver, se montrait totalement indifférente aux péripéties que vivaient les fourmis humaines. Le peu de promeneurs qui erraient en ce moment sur le plateau sommital renforçait en nous le sentiment de solitude et nous permettait de mesurer le degré de notre insignifiance face à la grandeur et la majesté du paysage.

Sur le Plateau du Semnoz - photo Enki 2

Viva la muerte

      Nous ne pouvions néanmoins chasser de notre esprit que cette sérénité et cette magnificence, plus d’une centaine de personnes, des jeunes pour la plupart, amoureux eux aussi de la vie et de la beauté du monde ne pourront plus jamais les contempler, les ressentir, en jouir et s’en nourrir comme nous le faisions nous-mêmes et que des centaines d’autres, blessés, famille, amis, resteront marqués pour le restant de leur vie dans leur âme et dans leur chair par les blessures physiques et morales qui leur auront été infligées. Ceci, parce qu’une poignée de fous, de psychopathes fanatiques qui ne les avaient jamais rencontré, qui ignoraient tout de leur vie comme eux ignoraient tout de la leur, en avaient décidé autrement, en les choisissant au hasard dans la multitude humaine. Pour quelles raisons ? dans quel but ? Ils voulaient nous faire croire et se faire croire à eux-mêmes que c’étaient des raisons morales supérieures légitimées par la religion et la politique qui avaient armées leur mains criminelles. Nous savons qu’il n’en était rien, les seules motivations à l’origine de leurs actes ignobles relevaient de la pathologie mentale. Comme les exécutants des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher en janvier dernier, ils n’étaient que des lâches habités par la haine des autres et le mépris d’eux-mêmes et qui, lassés et honteux de leur petite vie étroite et médiocre de spectateurs envieux et passifs du monde, privés de la volonté de se battre et de s’imposer pour se faire une place dans la société comme l’avaient faits dans le passé des millions d’autres avant eux, qu’ils soient immigrés, enfants ou petits-enfants d’immigrés, s’étaient arrogés le droit de vie et de mort sur leurs semblables et par un acte d’éclat insensé, pensaient se couvrir de gloire en rejoignant la cohorte sanguinaire des héros auto-proclamés d’Allah. Ils déclaraient agir pour la justice et leur religion mais ils n’avaient agi que par rancœur, jalousie et haine. Avaient-ils été seulement une fois dans leur vie mus par un sentiment de curiosité et d’admiration du spectacle du monde, leur cœur avait-il vibré au moins une fois devant les merveilles de la nature et de la vie ? Il faut croire que non car si cela avait été le cas, ils n’auraient pu de sang-froid abattre lâchement et de manière méthodique autant de jeunes gens de leur âge et se faire hara-kiri pour rejoindre le Paradis d’Allah. Ce n’étaient que des humains inaccomplis dénoués de sensibilité, de raison et de conscience qui, par leurs actes barbares et absurdes, se sont retranchés eux-mêmes de la communauté humaine. Ce n’étaient plus des êtres humains, ils étaient devenus des zombies, des morts-vivants qui avaient fait allégeance à la mort.

     Peut-on, doit-on, trouver des excuses à leurs actes en les expliquant par la ségrégation et l’injustice sociale dont certains se sentaient victimes ? Ce serait nier tout principe humain et devoir de responsabilité. Rien ne peut justifier la barbarie de tels actes qui constitue la preuve manifeste que leur situation défavorisée, si elle existait, résultait autant de l’injustice de la société que des faiblesses et des tares de leur personnalité propre. On sait aujourd’hui que de nombreux terroristes de la même mouvance ont effectué des études supérieures et étaient bien intégrés socialement à la société occidentale. Ce n’est donc pas pour résoudre leurs problèmes sociaux que ceux-ci avaient accomplis leurs forfaits, ce n’était que pour pouvoir épancher leur rancœur et leur haine et s’enivrer du sentiment d’exister quelqu’en soit le prix et le sens donné à cette existence, à la manière de ce grec de l’antiquité qui avait incendié le temple d’Artémis à Aphèse, l’une des sept merveilles du monde, pour acquérir la célébrité, tout comme aujourd’hui les barbares de l’EI détruisent et pillent aujourd’hui les merveilles archéologiques du patrimoine de l’humanité.

Qu’ils finissent en Enfer !

     Le Paradis d’Allah ? Mais si leur Dieu existait vraiment, comment pourrait-il ressembler à ce qu’ils l’imaginent… Seul des esprits malades et pervers peuvent imaginer qu’un dieu créateur ne peut être que sanguinaire, se complaire dans l’injustice et se réjouir du meurtre de victimes innocentes. Ce sont eux qui par leurs actes commettent un blasphème vis à vis de leur religion. Et quel aveuglement et folie  délirante révélatrices de l’étendue de leur frustration et leur perversité de croire que ce dieu pourrait récompenser des psychopathes auteurs d’actes aussi ignobles et contre nature en leur accordant la jouissance éternelle de « houris », ces « vierges aux grands yeux » à la virginité toujours renouvelée… Comment ce dieu pourrait-il infliger à des créatures au statut d’ange, la présence éternelle de monstres.  Nul doute que pour les châtier, ce serait eux qu’il livrerait pour l’éternité en enfer à des créatures de leur espèce et à des djinns.

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sur le plateau du Semnoz : la Bête de l’Apocalypse

    Tant de beauté ne pouvait nous faire oublier ces événements tragiques, ce n’était d’ailleurs pas le but assigné à cette promenade sur les hauteurs. Nous l’avions accompli dans un but de ressourcement après ce déferlement de barbarie mais pour ma part, je ne pouvais m’empêcher de retrouver tout le long de ma marche les signes  métaphoriques de  cette barbarie : troncs et souches d’arbres morts aux formes torturées évocateurs de bêtes apocalyptiques, compositions votives sur le sol, perspectives fantastiques constituant des appels vers l’infini, sol fangeux figé par la sécheresse, murs fissurés, volet de tôle rouillée percée d’un trou semblable à un impact de balle, pieux aiguisés en attente contre un mur, abreuvoir paraissant en lévitation évoquant un cercueil ou l’esquif des morts, eau croupie, trophées barbares, cynorhodons couleur de sang, tertre hérissé à son sommet de mas pointés vers le ciel, fosses-sépultures creusées le long du chemin et camping car argenté tel un corbillard en attente

Semnoz : la bête de l'Apocalypse - photo Enki (IMG_2840)

Semnoz : La Bête de l'Apocalypse, l'oiseau pilote - photo Enki (IMG_2848)

Semnoz : La Bête de l’Apocalypse, le rapace pilote

Semnoz : La Bête de l'Apocalypse - photo Enki (IMG_2860)

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Semnoz : la Bête rampante

Plateau du Semoz - la Bête rampante - photo Enki (IMG_2877)

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Prégnances…

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