La Gradiva


Synthèse de 2 articles parus le 9 juillet 2013 et le 11 septembre 2017

la Gradiva

La Gradiva
Partie du bas-relief des Aglaurides (musée Chiaramonti à Rome)

Carl Gustav Jung (1875-1961)

     En 1906, Carl Jung recommande à Freud la lecture d’un roman au titre de Gradiva écrit trois années plus tôt par l’écrivain danois Wilhelm Jensen. Ce roman conte l’histoire d’un jeune archéologue allemand dénommé Norbert Hanold qui lors d’une visite au Musée archéologique de Naples découvre un bas-relief représentant une jeune fille de grande beauté se déplaçant avec une grâce telle qu’elle semble transmettre la vie à la pierre. Cette découverte le bouleverse profondément au point qu’il fait exécuter un moulage de la sculpture et le ramène chez lui en Allemagne. La fascination devient obsession après qu’il ait fait un rêve où il rencontre, dans le Pompéi antique avant l’éruption du Vésuve, cette jeune femme qu’il appelle alors Gradiva « celle qui avance », surnom, que les poètes anciens réservaient à Mars Gradivus, au dieu de la guerre s’en allant au combat. Il éprouve alors la conviction profonde que la Gradiva a effectivement vécue et qu’elle a été ensevelie lors de l’éruption du Vésuve. De retour à Pompéi, il croit soudain reconnaître la Gradiva parmi les ruines, mais l’apparition est bien une femme réelle, bien vivante et se révèle être sa gracieuse voisine et amie d’enfance, Zoé Bertgang. La  jeune fille, qui est éprise de lui, a l’intelligence de ne pas s’opposer de front à son obsession. Se déguisant tout d’abord en Gradiva, elle parviendra finalement à réveiller son amour pour elle et à le guérir en créant les conditions d’un transfert de ses sentiments de la femme de pierre à la femme de chair, rompant ainsi le cercle du délire. L’histoire apparaît ainsi comme une belle métaphore de la cure psychanalytique.


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    Wilhelm Jensen (1837-1911) est un écrivain allemand né dans la province de Holstein à l’époque où celle-ci était encore danoise. Ecrivain prolifique dans l’Allemagne bismarckienne (poésie, nouvelles, roman historiques), il est par la suite tombé dans l’oubli et commence seulement à être réédité. Dans une correspondance avec Freud, le romancier a décrit comment l’idée du roman lui était venu en contemplant dans un musée romain un bas relief représentant une jeune femme :

    L’extrait qui suit est tiré de la nouvelle Gradiva publiée en 1903 par l’écrivain allemand Wilhelm Jensen, qui connut une grande postérité au sein de la culture européenne, particulièrement auprès de Sigmund Freud et des surréalistes. L’auteur raconte comment un archéologue allemand, Norbert Hanold, se procure un moulage en plâtre d’un bas-relief qu’il a beaucoup admiré au musée Chiaramonti, un musée du Vatican, et comment, après avoir accroché la sculpture dans son bureau, il cherche à percer le mystère de la marche de la femme représentée, qu’il surnomme Gradiva — en latin, « celle qui marche en avant », forme féminine du surnom Gradivus donné au dieu Mars. Quelque temps après, Norbert Hanold fait un rêve dans lequel il se trouve à Pompéi lors de l’éruption du Vésuve en 79. Il aperçoit Gradiva, sans toutefois parvenir à l’avertir de l’imminence du danger. Profondément perturbé par ce rêve, il se rend d’abord à Rome, mais il y éprouve un fort sentiment de solitude et continue son voyage à Pompéi où il fait une rencontre inattendue, celle d’une jeune femme absolument identique à Gradiva, à qui il confie le trouble que lui fait ressentir cette ressemblance. 

     « L’idée de ce petit “morceau de fantaisie” a résulté de la fascination poétique pour la vieille image du bas-relief qui m’avait particulièrement impressionné. Je le possède en différents exemplaires, notamment dans une reproduction splendide de Narny à Munich (d’où le titre sur le frontispice), bien que j’aie cherché en vain pendant des années l’original du Musée National de Naples, sans jamais bien sûr le trouver, puisque j’ai appris qu’il se trouvait dans une collection à Rome. Si vous voulez, appelez cela une “idée fixe”, mais il s’est en effet formé dans mon opinion, et sans aucune raison préconçue, l’idée que ce bas-relief devait être à Naples, et qu’en outre celui-ci représentait une Pompéienne. Ainsi, je l’ai vu marcher dans mon esprit sur les dalles des ruines de Pompéi, que je connaissais très bien puisque j’y avais passé de très fréquents séjours. J’y passais mes meilleurs moments dans le silence de la mi-journée, heure à laquelle tous les autres visiteurs se précipitaient à table, et où je décidai d’exposer ma solitude à l’appel du soleil, et de tomber de plus en plus dans un état limite qui me permettait de faire passer mon œil de la vision éveillée à une vision totalement imaginaire. C’est de la possibilité de me plonger dans un tel état qu’a plus tard jailli Norbert Hanold. […] Le pied gauche était posé en avant, et le droit, qui se disposait à le suivre, ne touchait le sol que de la pointe de ses orteils, cependant que sa plante et son talon s’élevait presque verticalement. Ce mouvement exprimait à la fois l’aisance agile d’une jeune femme en marche, et un repos sûr de soi-même, ce qui lui donnait, en combinant une sorte de vol suspendu à une ferme démarche, ce charme particulier ». Gradiva, « celle qui s’avance » tel est le nom que lui donne le jeune homme.»


Sigmund Freud (1856-1939)

        Freud qui avait lu le roman de W. Jensen en 1906 et acquis, lors d’une visite au musée vatican Chiaramonti, une reproduction du bas-relief, qu’il avait suspendu dans son bureau à Vienne et emporté avec lui lors de son exil à Londres, en 1938 publiera une analyse du récit sous le titre Der Wahn und die Träume in Jensens Gradiva (Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen), qui inaugurera la série des commentaires sur cette œuvre. Dans cet essai pionnier pour les études psychanalytiques appliquées à la littérature, Freud va s’efforcer de montrer l’importance des rêves dans la psychanalyse. Il théorise la notion de refoulement en la comparant à l’archéologie qui s’efforce de restituer le passé lors des fouilles et de mettre en valeur les buts communs, selon lui, qui existent entre la littérature et de la psychanalyse.  (crédit Wikipedia).

    « De même que l’archéologue, d’après des pans de murs restés debout, reconstruit les parois de l’édifice, d’après les cavités du sol détermine le nombre et la place des colonnes et, d’après des vestiges retrouvés dans des débris, reconstitue les décorations et les peintures qui ont jadis orné les murs, de même l’analyste tire ses conclusions des bribes de souvenirs, des associations et des déclarations actives de l’analysé ».      Freud, 1934


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GRECE ANTIQUE : archives

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ARCHEOLOGIE : les mystères des mines d’argent de Périclès

Comment les Grecs de l’Antiquité extrayaient-ils les minerais d’argent des profondeurs de la terre ? En explorant des dizaines de puits, une équipe d’archéologues et de géologues tentent de le comprendre. Avec à la clé des découvertes surprenantes, mais encore bon nombre d’interrogations.

    Sur le plateau du Laurion1, au sud d’Athènes, penché au bord d’un puits de cent mètres de verticale absolue, Denis Morin2, archéologue, spécialiste en histoire des techniques, s’interroge : comment des esclaves munis de simples lampes à huile ont-ils pu creuser aussi profondément dans la pierre pour atteindre des filons de plomb argentifère ? Et ce, sans assistance respiratoire.
     Sur un site de 150 km 2, des centaines de puits, auparavant jamais visités, conduisaient vers ces riches gisements parmi les plus importants de l’Antiquité. Deux missions franco-grecques, en 2002 et récemment en février dernier3, ont permis à une équipe d’archéologues et de géologues, parfois munis d’appareils respiratoires, de descendre grâce aux techniques de la spéléologie au fond d’une trentaine de puits. « Ils ont été creusés dans le marbre, cinq siècles avant notre ère », commente Denis Morin. Comment ? « À la main, à l’aide de pics, explique-t-il. Ces deux premières missions nous ont permis de prendre conscience de l’extraordinaire ingénierie technique des Grecs. Ils savaient forer des puits parfaitement verticaux et réguliers, ce qui leur permettait d’extraire plus facilement le minerai au moyen de treuils et de machines élévatrices encore inconnues. » En analysant les encoches et les points de fixation laissés sur les parois, les archéologues savent désormais comment étaient aménagés les puits. De section carrée de 1,90 mètre de côté, ils étaient séparés par une cloison en rondins de bois en deux conduits de volume inégal, un tiers pour l’un, deux tiers pour l’autre. Dans le premier tiers était aménagé un escalier et, peut-être, des structures d’aérage. La cloison protégeait également les mineurs du minerai en train d’être treuillé dans la seconde partie du puits. 

Denis Morin descend en rappel explorer un des nombreux puits du plateau du Laurion, CNRS PhototèqueDenis Morin descend en rappel explorer un des nombreux puits du plateau du Laurion, CNRS Phototèque

   Cependant bien des questions demeurent encore sans réponse. Certains des puits explorés par l’équipe de Denis Morin mesurent plus de cent mètres de profondeur. Or, à partir de vingt à trente mètres, les mesures ont montré que l’oxygène commence à s’y faire rare. Impossible de descendre et encore moins de les creuser sans assistance respiratoire. Pour l’instant, les archéologues n’ont pas encore apporté de réponses acceptables sur ce point. Mais les recherches ont permis d’avancer des hypothèses sur différentes possibilités d’aération. Ils ont notamment découvert un puits de petite taille, creusé parallèlement au puits principal, qui a la particularité de ne pas communiquer avec la surface. Grâce à des galeries de jonction situées à différents niveaux, les Grecs avaient certainement créé là un système ingénieux de circulation de l’air. Une seconde hypothèse propose l’existence de foyers au fond de ces puits parallèles qui auraient pu engendrer des appels d’air. Les archéologues attendent de retrouver des traces de charbon de bois pour la confirmer. Enfin, ils supposent aussi que certains de ces puits communiquaient entre eux grâce à un réseau de galeries souterraines sur plusieurs niveaux capables de générer d’autres courants d’air. Ces hypothèses et les paramètres physiques dont dépend l’efficacité du renouvellement de l’air nourrissent actuellement des modèles qui devraient permettre de mieux comprendre. 
    Autre mystère de taille : comment les Grecs savaient-ils où creuser pour atteindre les riches filons ? Quelles connaissances avaient-ils du sous-sol ? « Les Grecs, suppose Denis Morin, devaient avoir des notions de géologie très précises, puisqu’ils se sont aventurés à creuser des puits si profonds alors que les minerais affleurent rarement à la surface. » La mission 2004 prévue par Denis Morin permettra de poursuivre en ce sens les explorations souterraines et d’accroître les connaissances géologiques de ce site emblématique qui fit la d’Athènes.

Athens, 449-420 BC. Silver Drachma (14mm, 4.17 gm). Helmeted head of Athena right / ΑΘΕ (ΑΘΗΝΑΙΩΝ - of Athenians), Owl standing right, olive sprig to left; all within incuse square. (crédit Wikipedia)Athens, 449-420 BC. Silver Drachma (14mm, 4.17 gm). Helmeted head of Athena right / ΑΘΕ (ΑΘΗΝΑΙΩΝ – of Athenians), Owl standing right, olive sprig to left; all within incuse square. (crédit Wikipedia)

Article : Fabrice Impériali : Les mystères des mines d’argent de Périclès – Le journal du CNRS – CNRS

 Notes :

  • Les mines d’argent du Laurion furent l’un des fondements de la puissance d’Athènes en particulier sous le règne de Périclès. Elles permirent la production massive de pièces d’argent, les célèbres drachmes à chouettes lauriotiques et favorisèrent le financement de plusieurs campagnes militaires.
  • Denis Morin est rattaché à l’unité toulousaine d’Archéologie et d’Histoire. Il coordonne l’équipe de recherche Ermina, équipe interdisciplinaire d’études et de recherches sur les mines anciennes et le patrimoine industriel qui intervient sur plusieurs sites en Europe.
  • En étroite collaboration avec le Service national grec de géologie (Institute of Geology and Mineral Explorationer) et avec le concours de l’École française d’Athènes.
Contact : Denis MorinUnité Toulousaine d’Archéologie et d’Histoire, Toulouse. morindenis@aol.com
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°°°Schéma du Puits Kitzo au Laurion (crédit Wikipedia)
Schéma du Puits Kitzo au Laurion (crédit Wikipedia)
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Mineurs grecs, Reproduction d'une plaquette en terre cuite de Corinthe.Mineurs grecs, reproduction d’une plaquette en terre cuite de Corinthe.
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