Arno Schmidt : « mettre des couleurs à la vie »


Le-coeur-de-pierreArno Schmidt (1914-1979)

Des couleurs à la vie

      Lorsqu’un texte d’Arno Schmidt nous tombe pour la première fois entre les mains, l’idée que cet auteur vit dans un monde d’incohérences et de folie nous vient tout de suite à l’esprit car il semble qu’il n’appréhende pas le monde qui pourtant nous est commun comme vous et moi. Dans son Essai sur le goût publié en 1757, Montesquieu après avoir classé les plaisirs que goûte notre âme en trois catégories : ceux qui relèvent du fond même de notre existence, c’est-à-dire de notre personnalité, ceux qui relèvent des impulsions de notre corps, c’est-à-dire les sentiments et les passions et enfin ceux qui nous sont imposés par les règles de la vie en société, nous délivre une vérité profonde, celle du caractère relatif de notre perception du monde  : « Notre manière d’être est entièrement arbitraire ; nous pouvions avoir été faits comme nous sommes, ou autrement. mais si nous avions été faits autrement, nous verrions autrement ; un organe de plus ou de moins dans notre machine nous aurait fait une autre éloquence, une autre poésie ; une contexture différente des mêmes organes aurait fait encorune autre poésie : par exemple, si la constitution de nos organes nous avait rendus capables d’une plus longue attention, toutes les règles qui proportionnent la disposition du sujet à la mesure de notre attention ne seraient plus ; si nous avions été rendus capables de plus de pénétration, toutes les règles qui sont fondées sur la mesure de notre pénétration tomberaient de même ; enfin toutes les lois établies sur ce que notre machine est d’une certaine façon seraient différentes si notre machine n’était pas de cette façon. » Si l’on se base sur ces critères définis par Montesquieu, il faut croire qu’Arno Schmidt est fait d’une complexion autre que celle du commun des mortels. Dès les premières lignes de son livre Le cœur de pierre qui met en scène les tribulations burlesques d’un collectionneur sans scrupules qui se met en tête de dérober un ouvrage rare dans une bibliothèque de l’Allemagne de l’Est en compagnie de ses logeurs, un chauffeur-routier qui veut en profiter pour exfiltrer sa maîtresse et de sa femme dont il est devenu l’amant, le ton est donné : lorsqu’il arpente les rues d’une ville, le héros du roman ne discerne pas les choses de la même manière que nous, ou plus précisément il les voit, mais métamorphosées, mutées par le prisme déformant de son regard. C’est ainsi que les passants qu’il croise semblent évoluer dans un milieu aquatique telles des créatures anaérobies privées d’oxygène sur un fond d’ « étang d’air » dans lequel des arbres « aquaplantiques » oscillent sous le regard froid de l’oeil chargé d’œillets de sa chaussure gauche… Le décor lui paraît en mouvement : la rue « fait des glissades » devant lui et le « contraint à prendre à droite » respectant en cela la volonté des anciens maçons qui avaient construits tout exprès un « canal de pierre », ceci en présence d’un « cheval éploré qui le regarde à travers des lentilles ». Dans son errance il rencontre « un visage en pelure de patates » dont « la branche grise rameuse s’empare d’une boîte de lait » et dont l’ « orifice-bouche » va souffler « 4 plaquettes de syllabes noires »… On est là à la deuxième page et les 268 pages qui vont suivre sont à l’avenant, toutes chargées de métaphores surréalistes et expressionnistes plus truculentes et féroces les unes que les autres. Alors, fou à lier, Arno Schmidt ? Non, juste un poète révolté qui étouffe sous la lourde chape bien pensante et hypocrite de la restauration morale de l’Allemagne d’après-guerre de l’ère Adenauer et utilise son imagination débordante chargée de dérision pour la faire sauter. Dans l’un de ses texte, il annonce la couleur : les lecteurs sont ceux qui disent toute leur vie « parapluie » pour une chose à la vue de laquelle un écrivain pense « une canne en jupon ». Sous sa plume les choses les plus banales que l’on remarque habituellement à peine et oublie aussitôt, prennent une autre vie et nous captivent en nous racontant avec humour une histoire. Ce faisant Arno Schmidt met des couleurs à la vie, à notre vie.

      Ce livre, sous-titré par l’auteur  « Roman historique de l’an de grâce 1954 » a connu un succès important en Allemagne malgré une critique officielle bien-pensante et haineuse qui se déchaîne, décrivant ses écrits comme  « un attentat haineux contre l’esprit, la langue et l‘homme  — et pour finir, contre Dieu et le christianisme ». 


         Je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager une scène de sexe débridée et hilarante à la manière rabelaisienne entre le collectionneur et sa logeuse. C’est sûr, on est très loin de l’amour courtois…

Capture d’écran 2019-10-24 à 13.29.01.pngPicasso – Copulation, estampe de la suite Vollard, 1933

Le cœur de pierre d’Arno Schmidt, extrait.

À l’intérieur, elle attendait déjà à la porte de la cuisine (empocha avec un signe de la tête la clé que je lui tendis sans rien dire ; la Forte, la tendue de peau blanche) dans sa nouvelle blouse-tablier aux plis net et précis, joliment faite et sentant bon le savon.

Elle saisit mes yeux avec les siens : « Je monte avec » annonça-t-elle torpide et rétive.

Devant ma porte : nous nous tirâmes l’un contre l’autre par les haussières de nos bras ; elle saisit ma bouche avec la sienne ; nos cœurs faisaient un barouf d’enfer.

La fille du serpent : nous pétrissions nos peaux tavelées, donnions des coups de klaxons sur de belles bosses et de long renflements, partout : elle était pleine de boucles puissantes, entourées de fentes bées au claquement de langue. (Je pris un sein et le baisotai jusqu’à ce que sa pointe devienne comme un dé à coudre).

Dans le torrent de ses mains : elle secouait en frissonnant un bouchon rose-violet ( tandis que je palpais son désarroi de blanche étendue) : « Vise voir : il miroite littéralement » (and she had the finest fingers for the backlilt between Berwick and Carlisle).

Nous nous bouclâmes ainsi l’un à l’autre à l’aide de bras, nous fixâmes solidement les ventouses (et ses jambes se mirent violemment à la besogne. Bibi partit au grand galop : juché sur elle.

Inondé de soleil : son ventre, ample désert doré ; au travers duquel ma main caravanait (puis patauger, enfoncée jusqu’aux nœuds dans la chaude et sèche végétation : Tombouctou. Se rouler : Bloemfontein). « Dis, qu’est-ce que c’est bien : comme ça, au soleil ! » (murmura-t-elle avec ardeur, fit de ses genoux et seins une sierra, tales of the ragged mountains ; bras et jambes s’écoulèrent ; autour de noires forêts au fond de vallées encaissées).

Gymnastique nue : faire les lettres de l’alphabet : de son corps elle fit un T, un X, un Y ; à genoux un Z (et d’autres aussi toutes neuves, des cyrilliques : les pieds reçurent chacun un nom propre chuchoté ; « Insolence » et le droit « Chenapan ». L’horloge en bas commença à bailler bruyamment ; 2 sons bubons s’envolèrent en râlant l’un derrière l’autre (puis, lors de l’écoulement, ils glissèrent vite l’un sur l’autre; de si fines plaques)).

Son bibi à elle s’agenouilla nu sur la chaise et m’examina (les almanachs d’État aussi) à travers des disques bagués de couleurs : un torse blanc, une main flasque feuilletante. Elle se frotta tendue, à la chien de chasse, l’ongle du pouce contre les dents supérieures : « T’en auras un tous les samedis soirs » décida-t-elle.

Quelle aventure, cette femme !! : elle était plantée là ; nue ; mes almanachs d’État sous le bras (de façon à ce que le sein gauche reposât en partie dessus : sur l’année bleu chaux 1943 !) : en haut un sourire froid, en bas des pantoufles. me présenta cependant d’un air distingué l’épaule droite pour un baiser !. Je tirai ce côté vers moi (en faisant attention ; pour ne pas abîmer les livres !) ; elle inspira tant en tressaillant que sa tête partit en arrière : – – ! –. Puis, vaincue, elle me heurta du front : « Je viens ce soir : pour toute la nuit, dis ! » (Et s’en fut heureuse, touflant avec vigueur).

Arno Schmidt, Le cœur de pierre (Das steinerne Herz, 1956),
Édit. Tristam – Trad. Claude Riehl, pp.77-79

KueheinHalbtrauerPortrait d’Arno Schmidt par Jens Rusch


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Echange de clés…

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serrure

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Echange de clés – Une nouvelle d’Arno Schmidt

     C’est très retiré, là-derrière à la Sarre. Des gorges aux parois verticales de grès triasique; des rochers malabars obstruent le chemin, en armures rouges de brigand, où l’énorme pierre branlante tient lieu de crâne; (« on est arrêté par de hautes montagnes, dans lesquelles habitent, paraît-il, des gens aux pieds de bouc, et au-delà en sont d’autres qui dorment six lunes durant » — j’ai toujours lu avec plaisir ces passages chez Hérodote. (Mon premier poème épique, SATASPES.)
        Dans le petit village somnolent où j’habitais alors, je venais juste de rentrer d’un tour en forêt; en progressant courbé entre buissons & hauts fûts, mon peu de front s’était englué comme d’ordinaire d’invisibles toiles d’araignées froufrouteuses. En haut, sur les deux côtés de la grand-route, les ailes vinrent à l’assaut, poignées de sabres au-dessus des têtes échevelées; du vent rasait çà et là; subitement le temps sembla changer.

      Ensuite je fus assis, épuisé et content, dans mon unique pièce; plutôt pauvre en meubles, mais je sais au besoin prendre le coffre de ma machine à écrire pour oreiller et me couvrir avec la porte de ma chambre. en outre, on pense mieux entouré de peu d’ustensiles : mon idéal serait une pièce vide sans porte; deux fenêtres nues, sans rideaux, dans chacune se détire une croix maigre – inestimable pour ces sortes de ciels comme le matin vers quatre heures; ou le soir, quand les grêles langues rouges de serpents poursuivent le soleil de leur sifflements (mes doigts se courbent en conséquence).
       (Cette explication encore : je vis des revenus de ma machine à écrire. Le plus souvent des choses futiles mais mignonnes : articles de journaux, causeries; il existe dans le Grand Brehm la notion de  » tableau de ménagerie  » – où les dix espèces animales cohabitent sans gêne sur fond de paysage paradisiaque – c’est dans cette même manière que je conçois mes petits articles, Des savants qui eurent épouses méchantes. Au mieux, de temps en temps, un essai radiophonique sérieux, Fouqué & quelques-uns de ses contemporains. Pas un beau métier !)
      Donc rester assis. Survoler des yeux écarquillés les plate-bandes d’idées. (devant moi, le tic-tac de la montre; je suis vieux jeu, j’aime les bons gros oignons en étui de mineur, au bout d’une chaîne d’acier.) Le mur blanc me regardait, comme toujours, paisiblement; paisiblement; – pai. Si. Blement. –– (Le gros point brillant dans la serrure de la porte, c’était le bout de la tige – de la clé; très brillant. Brillant gênant en fait; je décidai d’y coller demain un rond de papier.)

serrure + clé

      Silence. Au loin, dans les communaux, le bruit d’un tracteur malingre. On avait le nez d’un ornithorynque. Et le mur était patient comme seule peut l’être une pierre; de et vers la pierre. – Mais quelque chose n’allait pas ! Mon visage se contracta : ? Ah ! Là !
    Tout doucement – on ne le remarquait qu’au clignotement différent – le gros point brillant tourna dans la serrure de la porte. Tourna : et disparut !

      Or je suis toujours long à la détente. En général je suis enfoncé jusqu’à la poitrine dans la jungle des pensées et dois d’abord m’en extirper, me hisser sur la paume des mains – : la clé était partie !
       Je bondis; clenchai et me précipitai par la porte; tête à droite : rien ! Tête à gauche : la porte d’entrée ne venait-elle pas de retomber dans la serrure ?! Je fis trois pas (je mesure un mètre quatre-vingt-cinq et j’ai de longues jambes !) – et vis disparaître quelque chose de brun vis-à-vis dans le verger. Une main surpuissance me donna un coup dans le dos : sus !
     Chasse au brun : les branches m’offrirent une leçon d’escrime dans le règles de l’art, quarte, tierce, seconde latérale. Un soleil douteux tachait partout.
      Traque dans les chemins des labours. Après cent mètres nous étions au bord des rochers, et mon brun se précipita la tête la première dans les noisetiers. Je dégringolai la paroi en roulé-boulé; donnai de la souplesse à mes articulations – mondieu, çà allait de plus en plus vite ! – fus roulé dans le ruisselet, collé contre le tronc d’un sapin; et me rétablis bras écartés : un glissement en contre-haut; les buissons se mirent à taper sauvagement autour d’eux; je me ramassai et amortis de tout mon corps le ballon brun; au visage de fille, à la tête sablonneuse : nous nous somme tenus ainsi un moment. Le temps de souffler.

       Assis l’un à côté de l’autre. « Oui, je l’ai » avoua-t-elle haletante, à propos de ma clé. Le vent surpris poussa un bref gémissement; puis retour du silence pré-orageux : taille moyenne; jambes minces; visage absent. « c’est parce que je collectionne les clés – les clés célèbres. Des hommes d’Etat ou des professeurs. » (Haleter une fois, entre-temps, « todos : juntos » comme disent les espagnols pour « ho hisse » !). « ou des écrivains. »
        « Au fait, où habitez-vous ? » trouvai-je; elle me montra de la tête la maisonnette sur le talus. Son manteau était élimé, comme le mien, et ses souliers misérablement éculés. « Je n’en crois rien; je veux d’abord voir ! » Nous nous rendîmes donc côte à côte, pacifiques, à son logement : une chambre; murs blancs, une réfugiée venue de Silésie.
       Elle se tourna gauchement au milieu du pauvre mobilier; verrouilla aussi la porte avant; puis elle ouvrit un tiroir : « Là. » Je vis, consterné, les énormes trousseaux de clés en partie déjà rouillés; chacun muni du petit carton écrit à la main : « Clé de la chambre à coucher de Greta Garbo »; « Celle d’Eisenhower »; « Clé du studio du Prof. Max Bense ». Elle soupesait craintivement la mienne sur sa main brun clair; elle demanda d’une voix de sorcière, haute et enrouée : « Puis-je ? »
trousseau de clés

        Sortir rapidement; je demandai en douce à la fermière : « Qui c’est, votre locataire ? ». la grosse vigoureuse fit hocher sa chair marbrée de rouge, et rit : « C’en est une qu’a tout perdu à l’Est, elle est un peu dérangée. N’a plus personne; pas dangereuse. Mais z’avez intérêt à garder un œil sur vos clés ! » – Je retournai à l’intérieur, hésitant; s’il y a une sorte de gens pour laquelle j’ai un faible, c’est bien le collectionneurs : passion et absence de scrupules, finesse et avidité assassine.
        Je marchai donc droit sur la brunette : sa tête allait juste à ma poitrine. Un épais nid de cheveux, dans lequel on pouvait cacher des diamants (ou des clés ! L’idée l’enthousiasma tout de suite !). la quarantaine : ça allait aussi. Nous nous sommes regardés pendant un certain temps.
       « Vous pourrez donc garder ma clé – à condition que vous me donniez la vôtre ! » Elle haussa un visage lisse : « Oh, » dit-elle innocemment, « chez moi c’est une serrure d’armoire toute simple – n’en vaut pas la peine. » Silence. J’inspirai profondément, pour que ma carrure prenne une largeur recommandable (tantôt s’agissait bien d’un « brigand en armure rouge rouille » non ?); « Tout de même, j’aimerais bien ! » dis-je à voix basse.
Son regard d’abord sur la clé, puis sur moi; le leva vers moi puis revint à la simple clé. une rougeur délicate recouvrit lentement son visage. « Ah d’accord » dit-elle hésitante. Regarda çà & là. « Mais enfin je suis folle » objecta-t-elle faiblement. Bref mouvement de ma tête pour dire que non; je promis aussi : « Je fournirai beaucoup de clés d’écrivains; je les connais tous ! »
        Vaincue elle baissa le front contre moi; ses épaules doutèrent encore un peu. Puis elle s’avança vers la porte; l’en retira; revint vers moi; me fora çà & là d’un air gêné dans le ventre avec la clé; leva les yeux et sourit : d’abord très dubitative; puis de plus en plus rayonnante. ses mains me tripotèrent, partout : poitrine, épaules, plus haut, – cou ! Moi aussi je mis les coudes en équerres, et posai les mains sur ses fines omoplates.

        « Ah oui ! » dit-elle apaisée. A l’échange de clés.

Arno Schmidt, Histoires – traduit de l’allemand par Claude Riehl, éditions TRISTAM, 2000.

serrure cœur

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Ils ont osé toucher à la lune…

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Edward Steichen – lever de la lune au-dessus de l’étang, 1904

    J’ai bien conscience qu’en présentant les extraits de textes qui vont suivre, je ne vais pas me faire que des ami(e)s car pour beaucoup de personnes l’astre lunaire est comme investi  d’un caractère sacré (on ne touche pas à la Lune ! m’écrivait une correspondante…) et c’est commettre un crime de lèse-majesté ou un sacrilège que vouloir le tourner en dérision. A la différence du Soleil qui est célébré comme une divinité bénéfique bien qu’ambivalente car elle peut se révéler en certaines occasions violente et destructrice, la Lune est considérée comme une divinité douce et discrète dont la pâle clarté permet d’atténuer la noirceur inquiétante et pleine de dangers de la nuit. Elle est par ses cycles la garante de la marche ordonnée du monde, de l’éternel retour des jours et des saisons. Qui voudrait être hostile à la Lune ? et quelles en seraient les raisons ? Les poètes du monde entier l’ont toujours célébrée comme un astre bénéfique dont la douce et calme beauté est source de joie, incite à la sérénité mais aussi à la mélancolie : pour Goethe la lune, par sa clarté, rend l’âme sereine et sa « flamme adoucie d’astre pur » lui semble « un regard aimant penché sur sa vie » (Nuit de lune). Novalis, quant à lui, écrit que « Le merveilleux éclat de la lune remplit mon cœur de délices », Verlaine, plus mélancolique, parle du « calme clair de lune triste et beau » qui fait rêver les oiseaux et « sangloter d’extase les jets d’eau ». Dans un autre de ses poème, il parle du « vaste et tendre apaisement [qui] semble descendre du firmament quand l’astre [lunaire] irise ».

La lune - semaine comique illustrée

Les iconoclastes

     Certains écrivains ou poètes ont néanmoins pris leur distance à l’égard de ce consensus universel de sympathie et n’ont pas hésité à décrire l’astre lunaire de manière critique ou ironique. C’était déjà le cas d’un poète chinois de l’époque Tang (IXe siècle) , Li He, qui n’hésitait pas à faire prendre à partie la lune par l’un des personnages de ses écrits dans le but de faire prolonger le temps du plaisir :

Sous la pluie du Dongting il vient jouer du sheng
Et insulte la lune pour la faire marcher en arrière.

   C’est le cas, plus près de nous, d’Alfred de Musset qui dans la première partie d’un poème écrit en 1827/1828 (à lire en fin d’article) taquine la lune en la comparant :

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– au point qui coiffe le i formé par un clocher
– à la face et au profil d’une marionnette manipulée par un esprit sombre
– à l’œil d’un ciel borgne
– au masque blafard qui cache le visage d’un chérubin cafard
– à une boule sans pattes ni bras roulée par un grand faucheux bien gras
– au cadran de fer qui sonne l’heure aux damnés d’enfer.
– à un disque noirci rongé par un ver qui se transforme en croissant rétréci
– à une créature pâle et morne éborgnée par un arbre pointu
– à une créature moribonde déchue à la face toute ridée

    Pour Rimbaud (dans le bateau ivre) « toute lune est atroce » mais c’est aussi pour lui le cas de tout soleil qui lui est qualifié d’« amer. »

   Le poète belge Albert Giraud (de son vrai nom Émile Albert Kayenberg) dans son extraordinaire recueil de poèmes Héros et Pierrots publié en 1898, malmène lui aussi la lune. Dans le poème Cuisine lyrique, il la qualifie de « jaune omelette, battue avec de grands œufs d’or » et dans celui intitulé A mon cousin de Bergame déclare ressentir « un pâle émoi quand [la lune] allaite la nuit brune». Dans le poème Lune malade, il n’hésite pas à la traiter de « nocturne phtisique, sur le noir oreiller des cieux au regard fiévreux ».

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George Méliès – le Voyage sur la Lune, 1902

La lune selon Arno Schmidt

   J’ai découvert récemment qu’Arno Schmidt (1914-1979), un écrivain allemand atypique que je qualifie à la fois d’expressionniste et burlesque ne ménageait également pas dans ses écrits, la lune, qui occupe pourtant une place importante dans son œuvre. En 1960 déjà, l’un de ses roman « Kaff auch Mare  Crisium » (nom français : On a marché sur la lande) décrivait la vie de terriens exilés sur l’astre Lunaire après que la terre eut été rendue inhabitable suite à une guerre nucléaire. Ce n’est paradoxalement pas dans cet ouvrage que l’on trouvera des descriptions métaphoriques de la lune, puisque l’image que l’on connait de cet astre depuis la Terre n’est plus visible (sur la surface de la lune, c’est la Terre que l’on perçoit dans le ciel.)
    Arno Schmidt manie avec un talent doublé d’une imagination débordante les métaphores auxquelles il confère un caractère le plus souvent ironique et moqueur pouvant aller jusqu’à la méchanceté. Il est vrai qu’il n’hésite pas à appliquer à lui-même cet art de la dérision.

Arno Schmidt vers 1970 (photo Alice Schmidt)

Arno Schmidt  ou la face cachée de la lune (vers 1970, photo A. Schmidt)  Ne trouvez-vous pas qu’il arborait à cette époque une face lunaire ?

    Les métaphores truculentes qui suivent ont été recueillies dans deux de ses ouvrages publiés aux Editions Tristram : Le cœur de pierre (traduction Claude Riehl) et Scènes de la vie d’un faune (traduction Nicole Taubes). Lorsque l’on cherche à analyser les mécanismes qui régissent ces métaphores (les lire en original à la fin de l’article), on constate qu’elles se classent en deux catégories : 

1) la lune considérée comme créature vivante – humaine ou animale – ou comme allégorie :

la lune à la face embrouillée (4)  / la lune biglant de guingois (regardant de travers) (9) / la lune touillant dans le mucus (13) / la lune traînant dans la gadoue ( plus d’un lui était passé dessus ) (20) / la lune au visage blanc déformé qui me regardait fixement et qui gonflait une joue (21) / La lune nous suivant en bondissant (21) / la lune s’affairant dans mon dos, la lune et moi se regardant (26) / la lune tel un héros grec (Achille) traînant un cadavre rigide de nuages (30) / La lune faisant son entrée et me considérant d’un œil glacial (33) / la lune comme orateur devant un parterre d’étoiles (33) / la lune comme coursier de la nuit riant, s’ébrouant (34) / La lune traficotant, grimaçante, rouge de colère (38).

2) la lune assimilée à un objet inerte ou en mouvement  :

la lune comme parafe (1) / la lune comme dent en or de la nuit (2)  / la lune comme cuiller en corne rompue figée dans la bouillie du ciel (3)  / la lune comme un comprimé d’aspirine (6) / la lune comme de la mousse (7) / la lune comme agrafe rouillée (15) \ la lune comme un morceau d’écorce de cacahouète (16) / la lune comme un œuf plat cuit dans une poêle noire (17) / la lune comme un gros sou sale (20) / la lune comme un vieux blason (22) / la lune comme une éponge dans un caillot de nuées (28) / la lune ronde et rouge pour feu arrière de la nuit (32) / la lune comme deux parenthèses de formule algébrique (35) / la rue comme soc de charrue (36) / la lune comme pioche s’activant dans l’amas immobile des nuages (37).

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Pour aller plus loin : les textes

Ballade à la lune d’Alfred de Musset  (extraits)

C’était, dans la nuit brune,                         Est-ce un ver qui te ronge
Sur le clocher jauni,                                    Quand ton disque noirci
La lune                                                           S’allonge
Comme un point sur un i.                          En croissant rétréci ?

Lune, quel esprit sombre                           Qui t’avait éborgnée
Promène au bout d’un fil,                           L’autre nuit ? T’étais-tu
Dans l’ombre,                                                Cognée
Ta face et ton profil ?                                   A quelque arbre pointu ?

Es-tu l’oeil du ciel borgne ?                        Car tu vins, pâle et morne
Quel chérubin cafard                                  Coller sur mes carreaux
Nous lorgne                                                   Ta corne
Sous ton masque blafard ?                         À travers les barreaux.

N’es-tu rien qu’une boule,                          Va, lune moribonde,
Qu’un grand faucheux bien gras              Le beau corps de Phébé
Qui roule                                                        La blonde
Sans pattes et sans bras ?                           Dans la mer est tombé.

Es-tu, je t’en soupçonne,                            Tu n’en es que la face
Le vieux cadran de fer                                Et déjà, tout ridé,
Qui sonne                                                       S’efface
L’heure aux damnés d’enfer ?                   Ton front dépossédé.

Sur ton front qui voyage.                           Rends-nous la chasseresse,
Ce soir ont-ils compté                                 Blanche, au sein virginal,
Quel âge                                                         Qui presse
A leur éternité ?                                           Quelque cerf matinal !

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George Méliès – le Voyage sur la Lune, 1902

Les extraits tirés de deux ouvrages d’Arno Schmidt : Le cœur de pierre (citations 1 à 24 ) eScènes de la vie d’un faune (citations 25 à 38)

  1. L’arrivage des étoiles. Le parafe blanc de la lune.
  2. La nuit montrait fièrement sa dent en or.
  3. (…), une cuiller en corne rompue était; dans la bouillie figée du ciel ( = lune ).
  4. La lune avait une feuille de chêne suspendue sur sa face embrouillée.
  5. (…); le vert-de-gris de la lune apparaissait de temps à autre au-dessus du mur de haricots.
  6. Un amas de constellations aux membres pointus était tapi en frissonnant sur l’horizon cave : si la Lune m’apparaît comme un comprimé d’aspirine : est-ce ma faute ou celle de Bayer-Leverkusen ? !
  7. De la mousse de lune proliférait sur tous les nuages : 3 heures 10. – : ? – : aha !
  8. 3 heures 60 : dans des ravins rosâtres, la lune vert cadavre dégringolait déjà d’une pointe à l’autre.
  9. La lune biglait de guingois : en face, l’avion à réaction passait sa moto au jet;
  10. La lune, boutoir et broches, se fouissait un chemin à travers des nuées primitives;
  11. La lune se fabriquait elle-même des bancs de sable sur lesquels elle échouait ensuite. pensées en eaux dormantes; à marée basse. Des étoiles rampaient des phosphorescences marines.
  12. La lune avait jalonné autour d’elle sa concession pétrolifère.
  13. La lune touilla lentement dans le mucus.
  14. Dans l’encadrement de l’œil : une miche de lune accrocha dans les branches, loin au-dessus de Köpenick.
  15. L’agrafe rouillée de la lune sur le béret. Le dos de cet homme marchait toujours devant moi.
  16. Réveillé : exact : la lune avait encore l’air d’un morceau d’écorce de cacahouète !
  17. La poêle noire de la nuit : avec 1 œuf au plat cuit. Le jaune d’un jaune pâle, le blanc des nuages gélatineux.
  18. (Lune dans un tapon jaune de nuages. A l’est du rouge sombre barbouillait déjà sur fond de plomb; comme ça, en douce.)
  19. Nuit de lune : du blond effiloché, pris dans du béton.
  20. Cash down : la lune traînait comme un gros sou sale dans la gadoue sans fond du ciel, plus d’un lui était passé dessus (impossible de distinguer la tête du fanion).
  21. Sur la mauvaise vitre de la fenêtre, le visage blanc déformé (la lune) qui me regardait fixement; quand je faisais un pas à droite, elle gonflait une joue avec malice : donc frapper encore un fois.
    Mais : au-dessus de la neige, la lumière s’étiolait afin qu’on s’y silhouette. des fils barbelés gelaient, terriblement tendus, à notre grand regret. La lune nous suivait en bondissant de pignon en pignon; entre des radio-étoiles.
  22. Seules les lampes veillaient encore : nous, venus chercher conseil auprès de la princesse d’Ahlden. Le vieux blason de la lune était aussi suspendu au-dessus du château.
  23. La grande lune chatoyait; le gel tenta de nous coincer-couper le doigts.
  24. (…), toutes les lampes à arc s’étaient éteintes d’un seul coup; ici et là-bas. La lune se rapprocha aussitôt. Voisin Ucalégon.
  25. La lune crâne rasé de Mongol s’est rapprochée de moi. (Les discussions ne servent qu’à vous faire trouver après coup les bons arguments.)
  26. Et puis la lune devait encore s’affairer dans mon dos, car parfois d’étranges rayons acérés couinaient à travers le noir des aiguilles de pins.
  27. Un bout de route. La lune. Moi : On se regarde mutuellement, jusqu’à ce que la face de pierre, là-haut, en ait assez, se teinte magiquement de bleu, avec l’aide du vent,à deux contre un, que la route se barbouille d’une pâteuse lumière blanche (et longtemps attardant un œil fasciné à travers crêpes, voiles, toiles, les aplats, les bosses).
  28. Encore une fois : la lune comme une éponge dans un caillot de nuées.
  29. Les chiffres phosphorescents : seulement 3 heures. Aller faire un petit pipi; puis à la fenêtre : l’air, un roc taillé aux arêtes aiguës; de l’autre côté les champs et la rue où la lune a coupé des coins de bois à la hache, les rendant presque méconnaissables.
  30. Un vrai Achille, l’astre lunaire : traînant un cadavre rigide de nuages tout autour de notre Troie de terre cuite (et venteuse).
  31. La lune résiduelle était posée sur l’arête du clocher; l’unique cloche noire, dans son abat-son, grogna sourdement vers le sol.
  32. La nuit avait la lune ronde et rouge pour feu arrière. (Seule manquait la plaque d’immatriculation. Sinon, tout était en règle.)
  33. La corneille décrivit un grinçant trait noir dans l’air sans écho. La lune fit son entrée et me considéra d’un œil glacial sortant des paupières de nuages d’argent jauni. Les buissons amaigris se resserrèrent entre eux sous une blafarde lumière d’épouvante? Je restai ainsi longtemps captif du maigre treillis du jardin. La lune se fit plus incisive, animée, comme un orateur, devant les étoiles rameutées.
  34. Le coursier de la nuit : sa large étoile d’argent au front, larmes, rire, effroi, s’ébrouait toujours à ma fenêtre. (Fractionner l’incompréhensible en fragments plus compréhensibles.)
  35. Joyeux retour à la maison (et je pensai souvent à la fille rouge et jaune du pasteur) : devant la fine parenthèse de la lune il y avait un gros point : entièrement inscrit à la pointe d’argent entre de tendres nuages noirs et des bras d’arbres silencieux. (Un peu comme dans le jargon des mathématiciens : Nuage multiplié par, ouvrez la parenthèse, nervure de tilleul.)
  36. (Le soc de charrue lunaire, brillant, galbé, s’enfonçait toujours plus profondément dans le gazon blême des nuages, pleuvant leurs gouttes, cependant que moi aussi je frayai ma piste en plus en plus mince, indiscernable, à travers le après.) –
  37. La pioche lunaire s’active dans l’amas immobile des nuages : Rotenburg.
  38. La lune traficota de son côté, quelques secondes, dans le sous-bois ouest, grimaçante, rouge de colère. Au détour du bois : elle nous fait face, petite et menaçante, au-dessus des gourdins de résineux, bandits de grands chemins en haillons de nuages, au beau milieu de notre route : arrière, toi !

George Méliès - le voyage dans la Lune, 1902

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l’apocalypse vue par Arno Schmidt et les peintres expressionnistes allemands

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Arno Schmidt

Arno Schmidt (1914-1919)

      Thomas Mann avait dés 1933, année de la prise de pouvoir par Hitler, choisi d’émigrer dans un premier temps en Suisse, puis à partir de 1938 aux Etats-Unis. Il devait pour cela être déchu par les nazis de sa nationalité allemande. Reprochant à l’issue de la guerre aux intellectuels allemands de ne pas avoir choisi l’exil durant la période nazie et de s’être ainsi compromis avec le régime, il ne revint jamais s’installer dans sa patrie d’origine, se contentant d’y effectuer de brèves visites. L’écrivain Frank Thiess avait répondu en 1946 aux critiques de Thomas Mann en défendant l’attitude de résistance passive qu’avait mis en œuvre selon lui une grande partie des intellectuels allemands demeurés au pays qui se seraient placés « en dehors de la société » dans une forme d’émigration à l’intérieur d’eux-mêmes qu’il nomme l’« Innere Emigration » (l’émigration intérieure). Dans le roman d‘Arno Schmidt « Scènes de la vie d’un faune », Heinrich Düring, petit fonctionnaire a choisi lui aussi une forme d’ « Innere Emigration » en évitant la médiocrité ambiante et l’embrigadement généralisé. Il méprise la passivité et la compromission avec les nazis de ses collègues et même de sa famille et ne trouve de réconfort dans sa solitude que par la pratique d’un l’humour acerbe dans ses relations avec les autres, par l’étude de vieux documents d’archives et par la liaison amoureuse qu’il entretient avec sa jeune voisine lycéenne, la jeune Käthe, qu’il surnomme la Louve.
      Dés le début du roman, on pressent que pour les nazis et pour tous ceux qui, par conviction ou lâcheté, les soutiennent ou les suivent, tout va très mal se terminer. La chute finale prend l’aspect d’une scène apocalyptique quand l’usine d’armement Eibia, bâtie par les nazis à proximité du village est prise pour cible par l’aviation alliée. Heinrich et Käthe sont pris au piège du bombardement et tentent désespérément d’y échapper. Dans la description de cette scène apocalyptique, le talent de l’auteur se déploie dans toute sa démesure et sa puissance d’imagination totalement débridée. Je suis surpris que dans les analyses de l’œuvre littéraire d’Arno Schmidt, il n’est jamais fait mention de la forme expressionniste de son style. J’ai noté un rapport évident entre le style flamboyant et halluciné de son écriture, le sentiment de chaos qui prédomine dans ses textes dans lesquels les thèmes et les images se succèdent sans lien logique entre eux et les œuvres des poètes et peintres expressionnistes allemands qui ont précédé et suivi la Première Guerre mondiale. C’est la raison qui m’a amené à mêler au texte de Schmidt ci-dessous présenté certains tableaux de ces peintres (pour l’essentiel allemands) dans leur représentation de scènes de guerre. A lire également les articles de ce blog consacrés aux poètes expressionnistes allemands.

Le bombardement de l’usine d’armement Eibia (extrait de « Scènes de la vie d’un faune »).

Ludwig Meidner - Paysage apocalyptique, 1913

Ludwig Meidner – Paysage apocalyptique, 1913 

     La lampe à pétrole, dans ma main, fit avec moi un bond, et la secousse fit tomber l’abat-jour laiteux. L’armoire m’asséna un coup que je ne pus que de justesse parer du poing, mais  ses battants continuèrent à s’acharner sur moi. Ma femme vacilla derrière la grille de son tablier, tenant une table dans ses mains ! Les vitres tintèrent et bronchèrent en ruant dans leur cadre; une tasse s’élança dans l’air et retomba entre mes pieds écartés; l’air jumpait (heureusement que toutes les fenêtres, estivales, étaient ouvertes !); je fus précipité à travers des portes, tête baissée, dansai désordonné sur l’escalier qui titubait, et m’affalai au milieu de gens sur le pas de la porte.
     « Ils attaquent l’Eibia !! » le vieux Evers hurla et tremblait comme un manteau noir, j’attrapai Käthe saisie au hasard et nous galopions déjà, premiers secours techniques, derrière le vent dans cette direction sombre, nos semelles claquaient, on enjambait les barrières; deux cornières grasseyaient à nos côtés; l’une des deux se tournant vers moi me lança un hargneux : Crass !! Crass !!
     De nouvelles secousses formidables, et les maisons là-bas faisaient entendre des rires déments, des éclats aigus de vitres et de verres. Le pot au noir applaudissait de ses poings tonnants, explosive et mille détonations lançaient leurs grappins vers l’horizon. (Aujourd’hui, les éclairs hameçonnaient de bas en haut; et chacun, jupitérien, é-tonnait grandement et frappait de stupeur le nuage où il disparaissait!)
     La longue route tressauta. Un arbre nous désigna de son doges énorme, tituba plus avant et referma derrière nous la prison de son branchage. On grimpa par-dessus la terre à carreaux rouges, à travers des ruines nourries de flammes, on mastiqua à pleines mâchoires un air gélatineux au goût de fumée, on repoussa de nos paumes nues des éblouissements assourdissants, et nos pieds palpaient le sol toujours plus avant, dans nos chaussures aux lacets emmêlés, toujours soudés l’un à l’autre. Des pointes de feu lacéraient nos fronts jusqu’à la défiguration; le tonnerre nous brassait peau et pores, enfonçant dans nos bouches des bâillons d’éboulis : et à nouveau des lames énormes nous trituraient menu.

 Ludwig Meidner - ville incendiee, 1913

Ludwig Meidner – ville incendiée, 1913 et paysage apocalyptique, 1912

Ludwig Meidner - Paysage apocalyptique, 1912

     Tous les arbres déguisés en torches (sur le Sandberg) : tout un front de maison trébucha et faillit basculer sur nous, une  écume de soie rose au coin de la gueule béante, aux yeux des fenêtres, des flammes vacillantes. des boulets d’acier hauts comme des maisons déployaient, noirâtres, leur grondement autour de nous, meurtrier déjà leur seul écho ! Je me projetais contre Käthe, l’enveloppai de mes bras obstinés, et arrachai de là ma grande costaude : la moitié de la nuit se déchira, alors nous tombâmes, morts, au sol, sous l’effet du tonnerre (malgré tout, opiniâtres, on regrimpa hors de là, désemparés, cherchant notre souffle dans tous le volcan).
      Deux rails s’étaient détachés et partaient à la pêche, en pince de crabe; leur tenaille se retourna, passa, formant un arc qui sonnait harmonieusement au-dessus de nos deux têtes (et nous courûmes et nous aplatîmes sous le lent fouet d’acier). En-dessous, quelque chose frappa, avec un défi rageur, contre nos os : la gueule d’un tuyau s’ouvrit, déversant tranquillement ses acides.
     Toutes les filles ont des bas rouges; elles ont toutes du vermillon dans leurs seaux : un long silo de poudre se scalpa lui-même, laissant déborder son cerveau efflorescent : par en-dessous, il se fit hara-kiri, balançant plusieurs fois son corps monumental au-dessus de la boutonnière sanglante, avant, d’un jet, de se séparer de son tronc. Des mains blanches s’activaient, s’affairaient partout à la fois; certaines avaient dix doigts sans phalanges, un seul était fait de nodosités rouges (et au-dessous de nous la grande danse des socques de bois marquait la cadence !). Les HJ grouillaient comme des loups-garous paramilitaires. Les pompiers, sans but, s’activaient. Des centaines de bras jaillissaient des cicatrices de l’herbe et distribuaient des tracts de pierre, et sur chacun s’inscrivait « Mort », grand comme une table.

Ludwig Maidner - Paysage d'apocalypse, 1913 (2)

Ludwig Maidner – Paysage d’apocalypse, 1913

Otto Dix - Trench, battle painting,

Otto Dix – Trench, scène de bataille

     Des vautours de béton aux serres d’acier rougies au feu passaient avec des cris malsonnants au-dessus de nous par grandes bandes (jusqu’à ce qu’ayant trouvé leur proie en face, dans le lotissement, ils eussent fondu sur elle). Une cathédrale aux dentelures jaunes s’éleva poussant des hurlements dans la nuit aux franges violettes : c’est ainsi que l’énorme clocher sauta dans les airs ! Des gerbes de balles traçantes rouges comme l’amour se déployaient au-dessus de Bommelsen et nos visages étaient de deux couleurs : la moitié droite était verte, la gauche d’un brun ennuagé; le sol, en dansant, se dérobait sous nous; nous levions nos longues jambes en cadence; un cordon lumineux traçait des loopings déments dans le ciel : à droite, bonbon vitreux, à gauche, le violet profond du vertige.
     Le ciel prit la forme d’une scie, la terre, d’un étang rouge vif.
     Et frétillants, noirs, des poissons humains : une jeune fille, buste nu, traversait l’air dans notre direction, en caquetant, telle une collerette de dentelle, lui pendant autour des seins recroquevillés; sortant des aisselles, ses bras flottaient derrière elle comme deux bandelettes blanches. Au ciel, les serpillères rouges frottaient bruyamment, dégouttant de sang. une longue remorque pleine de gens bouillis et cuits, passa sans bruit sur des roues garnies de pneus. Des mains aériennes de géant nous saisissaient constamment, nous soulevaient puis nous larguaient à terre. D’autres, invisibles, nous tamponnaient l’un contre l’autre nous laissant tremblants d’épuisement en sueur (ma belle suante et puante petite fille, viens, partons d’ici !).
      Une citerne d’alcool enterrée se libéra sous les secousses, partit en roulant, s’ouvrant, se répandant comme des cristaux liquides sur un sol ardent, formant un Halemaumau (d’où s’écoulèrent deux rivières de feu : un policier, éberlué, s’interposa devant celle de droite et se sublima en service). Une nuée obèse se dirigea vers le dépôt, y dégaza sa grosse panse météorisée et d’un rot fit sauter une tarte à la crème en l’air, avec un gros rire : eh ben ! et en glougloutant, fit des nœuds emmêlés de ses bras et jambes, tourna par ici son croupion, et poussa des pets pleins de gerbes de tubes d’acier brûlants, sans répit, en vraie pétomane, à faire plier et craquer le subissons autour de nous.

Otto Dix - La Guerre (panneau central), 1929-1932

Otto Dix – La Guerre (panneau central), 1929-1932

Otto Dix - la Guerre

       Un cadavre de braise tomba devant moi à genoux, mourant de soif, apportant sa petite sérénade encore fumante; un bars flambait encore et rissolait sec : elle était venue des airs, « Du haut du ciel », l’apparition mariale. Le monde, au demeurant en était plein : chaque fois qu’un toit sautait, les cadavres fusaient des corniches comme des plongeurs, casqués ou en cheveux, volaient encore un peu puis s’écrasaient au  sol comme des bombes à eau. Dans la main de Dieu, sa main de mauvais drôle !)
      De verre rubis, une actinie de feu pulsait dans une forêt döblinienne, dondonnant avec grâce un équipage d’une centaine de bras (dont chacun portait un toupet urticant), puis s’immergea sans hâte dans l’océan de nuit, à la dérobée se livrant encore à quelques escarmouches. Un bunker de trois étages se mit en branle : il broncha, encore endormi, et remua des omoplates; puis avec des borborygmes, il rejeta de lui toit et murs, et l’aurore verticale nous fit aussitôt des vêtements de taffetas feu ainsi qu’une foule de visages de rose échauffées (jusqu’au moment où le coup de sang apoplectique tira la terre de dessous nos pieds comme une toile de sauvetage : une voiture de pompiers fut précipitée du ciel, tourbillonnant, et fit quelques voltes avant de s’écraser, affalée, sur le gravier; le scores s’accoudaient les uns aux autres, tableau vivant).

George Grosz - Explosion, 1917

George Grosz – Explosion, 1917

Otto Dix - La Guerre, Soleil couchant, 1918

Otto Dix – La Guerre, Soleil couchant, 1918

   (Pour un temps, dans une chute lente et silencieuse tombèrent sur nous de larges flocons de feu, comme di névé in alpe senza vento : de la main et du béret, je les chassai de la déesse de Käthe tout en tournant autour d’elle en priant : elle m’en balaya un de mes cheveux gris qui se consumaient, tout en continuant à regarder les ombres qui, avec des sifflements, se couchaient en carène.)
      Un homme rigide parut au ciel, dans chaque main un haut-fourneau : il prophétisait ainsi la mort, toujours la mort, si bien que repoussant le dessus de ma main, j’en aperçus vaguement les os parmi la chair en feu. Deux longs fuseaux de lumière, en levier, basculèrent ces murailles; sous cette clarté, la route pâlit et fondit en partie. Sur des brancards, on portait en grand nombre des paquets noirs comme la poix : les ouvriers de la troisième équipe, expliqua le conducteur en chat, et se rassit, la langue pendante, en tête du cortège où régnait le silence. dans les airs supérieurs, des météores passaient en klaxonnant; des maisons de paysans se secouaient de rire, à faire dégringoler les bardeaux du toit; partout, la pyrotechnie impie s’en donnait à cœur joie, geysers et fontaines de feux grégeois.
     Dans le groupe cancanier des pleureuses, sur le bord de la route, une femme devint folle : de ses gros poings convulsés, elle relevait ses jupes jusqu’en haut du ventre, bloquées les mâchoires, bouche de bois béante, et se précipita, tête la première, cheveux gras gominés, dans les décombres jazzy; soudain, le sol devant nous devint une fournaise : une grosse veine se gonfla, se divisa, plus claire, pulsant des soupes avec des loups, et dans un soupir se déchira (l’air laiteux nous asphyxiant presque, nous, rendant tripes et boyaux, nous repliâmes à tâtons sur nos arrières ténébreux. poussant des cris, un épicéa prit feu, la jupe, les cheveux, tout; mais cela n’était rien comparé aux basses caverneuses hurlant des ordres depuis des éclairs de foudres et grinçant de leurs dents de flammes hautes comme des barrières).
      A l’instant : voici que la grosse femme de tout à l’heure chevauchant une rosse, roche du Brocken, traversa les airs au ras de nos têtes, se consumant comme une mèche en appelant sa mère ! Le vent, par-derrière, nous harcelait toujours passant entre nos jambes, traînant aveuli des asthmatiques avec les convalescences de la poussière, formant, quand ça lui chantait, des tentes d’étincelles vacillantes. Un phallus de lumière, long comme une cheminée, par à-coups pénétrait la nuit dans sa touffe feutrée (mais débanda trop tôt; en revanche, à droite, une colonne de feu à barbe rousse, en yodlant se mit à danser, se claquant cuisses, talons, genoux, si bien que le mâchefer, sous nous, gronda avec un hoquet).

Otto Dix1

Otto Dix – la mort

ob_49fcf6_otto-dix-%22Morts devant la position de Tahure%22, 1924

       Précédé de sa respiration sifflante un homme s’en venait vers nous, une cigarette s’en grillant une; il se trouva cloué à une souche par le front et il y resta à frétiller encore un bon moment. Les sons en dent de scie nous percutaient comme des masses d’armes; la lumière caustique nous corrodait le bord des paupières; près de nous des ombres s’écroulaient à genoux. le bunker B 1107 mugissait comme un taureau avant de faire sauter sa calotte crânienne de béton; alors son corset se débrida en craquant et une braise rouge nous rentra le souffle dans la gorge (J’empilai des mouchoirs humectés sur la bouche écartelée de Käthe et sur son grand nez palpitant.)
     Les lambeaux noirs soufré de la nuit volaient au vent ! (une arlequine passa vêtue seulement de cravates rouges!) : quatre hommes essayèrent de rattraper un serpent géant qui sauta sur le ballast de la voie ferrée en sifflant et écumant de l’avant; ils se calèrent sur leur talons et semblaient émettre des cris (les bouches seules juste distendues; et les casques ridicules des courageux idiots). Des placards lumineux apparurent de toutes parts à grand bruit, passant si vite qu’on ne pouvait pas tous les lire (seul résultat, les couleurs vénéneuses nous collèrent les yeux qui n’arrivaient qu’à s’entrouvrir en fentes spasmodiques : « Viens donc ! Käthe ! » Des flammes putassières, lubriques, tout en rouge, vissages pointus, maquillage de travers, s’aventuraient dangereusement jusqu’à nous; gonflaient vers nous leurs ventre lisse, leur rire crépitait, elles se rapprochèrent encore dans une lumière scabreuse de bordel : « Viens donc, Käthe ! »).
     La nuit se pourlécha encore une fois de toutes ses lèvres et de toutes ses langues luisantes, et s’exécuta quelques strip-teases excitants en faisant ruisseler autour d’elle ses clinquants oripeaux. Déjà explosaient des applaudissements sans fins (et des trépignements à nous briser le crâne). Des camions chargés de SA agitant leurs armes s’approchèrent un peu trop : les gars sautèrent en marche, chinèrent comme des allumettes qu’on frotte et se vaporisèrent (tandis que leurs véhicules se perdirent dans toutes le directions en cahotant). Un jeune gars en pleurnichant tendit vers nous ses bras démanchés : comme un torchon, la peau lui pendait des os à l’horizontale; il montrait des dents de cuivre et gémissait au rythme des détonations, dés que le gorille se frappait de nouveau la poitrine.
     Dans l’intérieur des terres, on aurait dit le roulement ininterrompu des rames de métro : c’étaient les dépôts souterrains de grenades ! : Bien ! C’est mieux que si elles éclataient sur les gens, coupables ou innocents ! Tous les retours de flamme éventraient les filles de la BDM. Et elles respiraient encore quand nous les chargeâmes de là vers les pelouses en le striant par leurs jambes solides.
     « Käthe !! » 
     « A terre !!! »
    Car à côté de nous le bunker se mit à pousser le chant du coq en dressant sa crête rouge d’un air si menaçant que nous nous affalâmes à plat ventre nous communiquant l’un à l’autre la tremblote lorsque, brisant ses murs, il effectua un vol plané au-dessus de nous. A sa place parut d’abord
     une morille de feu (dont 30 hommes n’auraient pu cerner la circonférence).
     puis la Giralda,
    puis pas mal d’apocalyptique (et des montagnes de petits fagots de brindilles pailletées).
     C’est ensuite que l’onde sonore nous plaqua sans couture contre l’herbe et que les lotissements de l’autre côté, lancèrent en l’air leur casquette en vivotant : « Käthe !! »
     « Kää-tee !!! »
Je passai ma main sur ses jambes en remontant jusqu’à son ventre haletant que j’escaladai, l’agrippai aux deux épaules :  « Käthe !! »; La tête geignait d’étourdissements. Je repassai horrifié son visage :  « Ooooh ! »

Emil Nolde

Emile Nolde

Edvard Munch - Baiser sur les cheveux, 1915

Edvard Munch – Baiser sur les cheveux, 1915

     Un billot de chair à vif, grand comme un buffet, me mordit le revers de la main : « Käthe !! » — Elle jetait ses jambes en l’air et se tortilla comme une couleuvre. « Mes cheveux ! » hurla-t-elle à pleins poumons. Et comme un fou je la tâtai de proche en proche : le front, les oreilles déchirées, l’occiput dépouillé. J’agrippai par les épaules la blessée qui criait : « Mes cheveux !!! »; et elle ne se redressait toujours pas !
     Sa crinière : fumait dans la gueule de pierre brûlante ! — Je me jetai sur le côté, libérai de mes ongles la lame du canif, et taillai comme un sauvage au-dessus de sa tête, tandis qu’elle hurlait et me criblai de coups : « C’est bon ? !!! » — « Non : toujours pas !! »
     « Et maintenant ?!? » : — « Aïe — je », elle arracha de là sa tête de méduse et me griffa de douleur. Des pinceaux rouges sortirent de terre et teintèrent de pourpre des nuages aux cris rauques, le ciel s’effondra plusieurs fois (et les morceaux de rouge noirci tombèrent sous l’horizon). Käthe aboyait et agitait ses mollets; nous nous mordîmes avec des cris de loups nos visages invisibles et, prenant sur la gauche, on rampa parmi les monceaux d’étoiles, jusqu’à se retrouver dans le bosquet de cannes sonores, les cimeterres des roseaux, et qu’il fit noir à nouveau; et que je…
    « Là : cette direction ! : en suivant les rails ! »

Arno Schmidt : Scènes de la vie d’un faune, traduction Nicole Taubes – Editions TRISTAM, 2011 (pages146 à 155)

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articles liés :

. Poèsie de l’expressionnisme allemand (I) : de mortelle amertume à l’apocalypse, c’est  ICI
. pessimisme, cynisme et ambiguïté : Gottfried Benn, poète expressionniste et dermatologue, c’est   ICI

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Cueillons les métaphlores

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Aleksandra GREGORCZYK -Fleurs veneneuses (détail)

La Jeune fille dans le tram :

     « avec de chics cernes gris tendre autour des yeux (et un petite bouche rouge si pointue qu’on eût dit qu’elle sifflait en permanence : à quoi cela ressemblera-t-il quand elle sifflera vraiment ? ! Au-dessus du haut col roulé côtelé : la tige de son cou tournait lentement, irriguée d’artères, la fleur du visage vers tous les côtés gauches où Berlin-est coulait habituellement; un créature sept fois étrange). »

Ou encore là :

     « la robe faite de mille plis de crêpe de Chine martyrisée; appuyé par-dessus, un journal en guise de visage. (Un bosquet de cheminées d’usines haut poussées, à croissance rapide, avec des couronnes de fumées plates, peaux artificielles tachetées; elles s’articulaient les unes autour des autres; des membres faisaient charnières sur des escaliers, la robe de crêpe sortit aussi Friedrichstrasse). »

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Arno Schmidt

Arno SchmidtLe cœur de pierre, roman historique de l’an de grâce 1954 (titre original Das steinerne Herz, 1956) – traduit par Claude Riehl, éditions Tristam 2002, pp 120-121.

Le Cœur de pierre est le livre d’Arno Schmidt le plus fameux en Allemagne. on y suit les manigances d’un collectionneur fou, Waler Eggers, qui s’introduit chez in couple, devient l’amant de la femme, s’embarque pour l’Est avec le mari chauffeur-routier dans le but de subtiliser un ouvrage rare à la Bibliothèque du Présent Radieux du Socialisme Réel, avant – last but not least – d’organiser avec lui le « transfert » à l’ouest de sa maîtresse ! etc, etc… (extrait présentation éditions Tristam)

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