L’Esprit de géométrie…

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Fernando Pessoa (1888-1935)

     Le poème XLV de Fernando Pessoa dans son recueil de poèmes « Le Gardeur de troupeaux » m’interpelle. Il évoque une rangée d’arbres. Pessoa déteste que les hommes se mettent en tête d’ordonner la nature. Il aime les choses simples, « naturelles », qui ne sont pas troublées et « dénaturées » par l’intervention des hommes qui veulent les extraire de la nature et en faire des « choses » et des concepts.

XLV

Une rangée d’arbres là-bas au loin, là-bas vers le coteau.
Mais qu’est-ce qu’une rangée d’arbre ? Des arbres et voilà tout.
Rangée et le pluriel d’arbres ne sont pas des choses, ce sont des noms.

Tristes âmes humaines qui mettent partout de l’ordre,
qui tracent des lignes d’une chose à l’autre,
qui mettent des pancartes avec des noms sur des arbres absolument réels,
et qui tracent des parallèles de latitude et de longitude
sur la terre même, la terre innocente et plus verte que tout ça !

Fernando Pessoa« Le Gardeur de troupeaux », p.97

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       Je me suis senti particulièrement concerné par ce poème car j’ai moi-même écrit dans le passé un poème sur une rangée  de platanes que les hommes avaient plantés le long d’une voie rectiligne reliant leurs habitations au lac d’Annecy qu’ils utilisaient alors comme voie d’eau pour transporter leurs marchandises et se rendre à la ville. Depuis, les platanes ont grandi, sont devenus immenses et magnifiques, et l’allée a pris l’apparence d’une voie triomphale qui vous conduit au lac. Alors, Fernando, avec toute l’amitié (qui ne peut être qu’à sens unique puisque vous êtes mort) et le respect que je vous dois, je ne suis pas d’accord avec vos propos. Seriez-vous un tantinet misanthrope ? Pourquoi les arbres ne pourraient-ils concourir, dans quelques occasions, aux actions humaines pour faire œuvre commune ?

l'allée des platanes (photo Enki, IMG_0463)

Axis Mundi – l’allée des platanes

C’est une allée rectiligne qui mène au lac
bordée de vénérables et imposants platanes.
Un jaillissement dans le paysage contre lequel 
les lignes molles des prairies et des bois
viennent se briser et se dissolvent.

Une volonté s’est manifestée, là.
Quelqu’un, dans le passé, a voulu faire un don 
ou envoyer un message aux hommes du futur.
Quel don ? quel message ?

Je quitte la clarté des champs et m’engage dans le long tunnel d’ombre où l’obscurité va s’épaississant.
Cinquante géants dressés au garde à vous se font face.
Leurs bras démesurés se tendent vers le ciel, comme le font les orants, 
leurs mains démultipliées brandissent d’épais bouquets de feuillage.
Est-ce pour honorer le promeneur où filtrer la clarté venue du ciel ?
Il semblerait que dans ce lieu, la lumière doit être atténuée et diffuse, comme elle l’est dans un temple ou une église.
Les géants me regardent passer, impassibles et silencieux.
Pourtant, l’autre soir, affolés par l’orage, je les ai entendus gémir et ai assisté à leur désespoir.
Ils agitaient leurs longs bras en tous sens, inondant le sol de menues branches et d’éclats de feuillages.
Ils sont silencieux mais ne sont pas dénués de langage,
le long de leurs troncs, leurs écorces ocellées telle la robe d’un jaguar nous racontent des histoires qui se renouvellent sans cesse.

Un langage s’exprime là,
un don offert ou un message délivré aux hommes du temps présent.
Quel don ? quel message ?

Rectitude, ordonnancement, symétrie, 
l’image froide et abstraite de la volonté humaine.
au début, le déroulement serein des prairies et des champs
mais bientôt, le désordre et la sauvagerie des délaissés de bois et des coulures de marécages, avant-gardes conquérantes dépêchées par le marais de l’Enfer, tout proche.
Ces lieux sont d’apparence inaccessibles, marqués par le Tabou.
Et pour dissuader les promeneurs fous ou trop intrépides,
on a creusé sur toute la longueur de l’allée, 
un large et profond fossé aux parois de glaise infranchissables.

L’allée serait-elle un chemin de salut
dont on ne doit s’écarter sous aucun prétexte ?
Serait-ce cela le don ?
Serait-ce cela le message ?

A égale distance des deux extrémités de l’allée, en limite des bois et des marais et entre deux arbres sentinelles, on a placé un banc de bois.
Personne ne s’y assoie jamais.
Il n’est pas destiné aux humains de passage,
il est réservé aux esprits invisibles des marécages et des bois
qui viennent là tromper leur ennui en regardant passer les hommes.
Certains soirs, je sens leur présence et ma chienne Gracie aussi les sent, lorsqu’elle aboie nerveusement dans le vide.

Peut-être veulent-ils nous transmettre quelque-chose,
un don, un message…
Quel don ? quel message ?

Enki sigle   Annecy, le 31 août 2015, remanié le 4 nov. 2016

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Pour lire l’article de ce blog relatif à ce poème, c’est  ICI

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Axis mundi selon Philippe Jaccottet

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l’Axis mundi …

Chaque microcosme, chaque région habité, possède un centre ; c’est-à-dire, un lieu sacré au-dessus de tout […]
un lieu sacré qui constitue une rupture dans l’homogénéité de l’espace; cette rupture est symbolisée par une ouverture, au moyen de laquelle est rendu possible le passage d’une région cosmique à une autre (du Ciel à la Terre et vice versa : de la Terre dans le monde inférieur) ; la communication avec le Ciel est exprimée indifféremment par un certain nombre d’images se référant toutes à l’Axis muni… autour de cet axe cosmique s’étend le « Monde » ( « Monde », par conséquent l’axe se trouve « au milieu », dans le  « nombril de la Terre », il est le Centre du Monde    –  Mircea Eliade.

Caspar David Friedrich - Temple de Junon à Agrigente, vers 1828-1830

Caspar David Friedrich – Temple de Junon à Agrigente, vers 1828-1830

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Les lieux…

    Nous rencontrons, nous traversons souvent des lieux, alors qu’ailleurs il n’y en a plus. Qu’est-ce qu’un lieu ? Une sorte de centre mis au monde avec un ensemble.  […]. Dans les lieux, il y a communication entre les mondes, entre le haut et le bas…

Philippe Jaccottet, La seconde semaison (Carnet 1980-1994 paru en 1996)

   Plus particulièrement : qu’est ce qu’un lieu ?
     Qu’est-ce qui fait qu’en un lieu […] on ait dressé un temple, transformé en chapelle plus tard : sinon la présence d’une source, et le sentiment obscur d’y avoir trouvé un « centre » ? Delphes était dit « l’ombilic du monde » en ce sens, et dans les années de son égarement visionnaire, Hölderlin s’est souvenu de ces mots pour les appliquer à Francfort, où il avait aimé Diotima. Une figure se crée dans ces lieux, expression d’une ordonnance. On cesse, enfin, d’être désorienté. Sans pouvoir l’expliquer entièrement, ou le prouver, on éprouve une impression semblable à celle que donnent les grandes architectures; il y a de nouveau communication, équilibre, entre la gauche et la droite, la périphérie et le centre, le haut et le bas. Murmurante plutôt qu’éclatante, une harmonie se laisse percevoir. Alors, on a plus envie de quitter cet endroit, de faire le moindre mouvement : on est contraint, ou plutôt porté au recueillement.

Philippe Jaccottet, Paysages avec figures absentes (1970 puis 1976).

    […] je comprends que je suis encore dans un temps où les outils de fer, les bêtes, les plantes et le mouvement des constellations se lient par des attaches simples et fortes; et je me dis que ces temples dont je ne vois plus que les ruines, encore si grandes, ont été les demeures réservées au nouement et au renouement de ces liens, aujourd’hui rompus pour notre désespoir et, peut-être, notre perte. Nous ne pourrions éprouver tant de déférence devant leurs débris s’ils n’avaient pas accomplis un travail essentiel d’écoute et de filtrage des messages  le plus lointains, de transformation de ces ondes en parole humaine […]
    […] Pour moi, ces temples ne peuvent être que des rappels, destinés à rester de toute façon lointains, les preuves superbes d’une chance d’harmonie, donc une espèce d’issue que tout nie aujourd’hui, mais qui n’intéresse plus nos enchaînements de négations, nos nuages d’encre noire, la délectation du déchet.

Philippe Jaccottet, Cristal et fumée (1993).

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Philippe Jaccottet

Philippe Jaccottet, né le 30 juin 1925 à Moudon, est un écrivain, poète, critique littéraire et traducteur suisse vaudois. Très tôt intéressé  par la poésie et l’écriture, il sera très lié au poète vaudois Gustave Roud qui l’initiera au romantisme allemand (Novalis et Hölderlin) et éveillera son intérêt et sa sensibilité à la beauté de la nature et des paysages. Après un séjour à Paris, de 1946 à 1953, il s’installe avec sa femme, artiste peintre à Grignan dans la Drôme. La découverte de ce lieu qu’il qualifiera de « lieu avant tous les autres » influencera profondément le poète. Il a écrit de nombreux ouvrages et fait œuvre de traducteur en traduisant des auteurs allemands tels que Goethe, Hölderlin, Musil, Rilke, Thomas Mann mais aussi les italiens Leopardi et Ungaretti ainsi que l’Odyssée d’Homère.

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