Tomas Tranströmer ou le réenchantement du monde

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Tomas Tranströmer (1931-2015)

Tomas Tranströmer (1931-2015)

     Le poète suédois Tomas Tranströmer est l’un de mes poètes préférés. Combien de fois lui ai-je envié ce don, cette grâce qu’il avait de magnifier et transcender les petites choses insignifiantes de la vie, les événements anodins qui rythment nos existences et les élever, les sublimer, grâce à une métaphore, au rang d’un émerveillement, d’une émotion qui nous transportent. Dans ses récits, la banale enveloppe que l’on transporte à travers la ville à la recherche d’une boîte aux lettres, cette banale feuille de papier plié devient un papillon égaré qui volète dans une immense forêt de pierre et de béton. Sur cette enveloppe qui a pris la direction de l’Amérique par la voie des airs, le timbre poste aux franges dentelées s’est transformé en tapis volant frangé et les lettres manuscrites indiquant le nom du destinataire et l’adresse se mettent a tituber au gré des mouvements de l’aéronef. Ils ne sont pas les seuls à tituber : au sein de l’enveloppe, la missive, cette vérité cachetée de l’auteur suit le même mouvement erratique. Vu de haut, l’Atlantique est devenu un immense reptile argenté et le minuscule bateau de pêche qui trace sa route sur les flots laissant derrière lui la trace  blanche de son sillage telle une cicatrice blafarde ne compte pas plus qu’un noyau d’olive qu’on aurait recraché.

     Par le jeu des métaphores, Tomas Tranströmer relie les éléments épars du vaste monde, il met à jour les relations cachées, les subtiles correspondances, et par les liens qu’il établi, tisse une toile qui recrée l’unité du monde. Oui, la vérité est partout présente autour de nous, elle repose par terre, se tient dans les rues et est visible pour ceux qui ont la volonté de la regarder en face, mais nous n’avons pas le courage de la faire nôtre… Merci, Tomas Tranströmer, d’avoir contribué à réenchanter le monde.

AIR MAIL

À la recherche d’une boîte aux lettres
je portais l’enveloppe par la ville.
Ce papillon égaré voletait
dans l’immense forêt de pierre et de béton.

Le tapis volant du timbre-poste
les lettres titubantes de l’adresse
tout comme ma vérité cachetée
planaient à présent au-dessus de l’océan.

L’Atlantique argenté et reptile.
Les barrières de nuages. le bateau de pêcheurs
tel un noyau d’olive qu’on recrache.
Et la cicatrice blafarde du sillage.

Le travail avance lentement ici-bas.
Je lorgne souvent du côté de l’horloge.
dans le silence cupide
les ombres des arbres sont des chiffres obscurs.

La vérité repose par terre
mais personne n’ose la prendre.
la vérité est dans la rue.
Et personne ne la fait sienne.

Tomas TranströmerBaltiques, Œuvres complètes 1954-2004

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Au sujet de Tomas Tranströmer dans ce blog

Et quelques liens sur la toile

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Un ange sans visage m’enlaça…

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Jean-Marie Cartereau – Ailes, éther et limbes, 2015

 

VOÛTES ROMANES

Au milieu de l’immense église romane, les touristes se
        pressaient dans la pénombre.
Une voûte s’ouvrait sur une voûte, et aucune vue
        d’ensemble.
La flamme de quelques cierges tremblotait çà et là.
Un ange sans visage m’enlaça
et me murmura par tout le corps :
« N’aie pas honte d’être un homme, sois-en fier !
  Car en toi, une voûte s’ouvre sur une autre voûte, jusqu’à
        l’infini.
Jamais tu ne seras parfait, et c’est très bien ainsi. »
Aveuglé par mes larmes,
je fus poussé sur la piazza qui bouillait de lumière
En même temps que Mr et Mrs Jones, Monsieur Tanaka
        et la Signora Sabatini
et en eux, une voûte s’ouvrait sur une autre voûte, jusqu’à
        l’infini.

Tomas TranströmerBaltiques, Œuvres complètes 1954-2004

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Poésie du Septentrion : Tomas Tranströmer (II)

–––– Tomas Tranströmer : Baltiques –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Tomas Tranströmer

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Les ratures du feu

Durant ces mois obscurs, ma vie n’a scintillé que lorsque
je faisais l’amour avec toi.
Comme la luciole qui s’allume et s’éteint, s’allume et s’éteint
– nous pouvons par instants suivre son chemin
dans la nuit parmi les oliviers

Durant ces mois obscurs, ma vie est restée affalée et inerte
alors que mon corps s’en allait droit vers toi.
la nuit, le ciel hurlait.
En cachette, nous tirions le lait du cosmos, pour survivre.

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Répondre aux lettres

Dans le tiroir inférieur de la commode, je retrouve une lettre arrivée ici, une première fois, voilà vingt-six ans. Une lettre affolée, qui respire encore quand elle arrive pour la seconde fois.

Une maison a cinq fenêtres : par quatre d’entre elles, le jour brille avec calme et félicité. La cinquième fait face à un ciel noir, à l’orage et à la tempête. Je suis à la cinquième fenêtre. La lettre.

Parfois il existe un abîme entre le mardi et le mercredi, mais vingt six ans peuvent défiler en un instant. Le temps n’est pas une distance en ligne droite, mais plutôt un labyrinthe, et quand on s’appuie au mur, au bon endroit, on peut entendre des pas précipités et des voix, on peut s’entendre passer, là, de l’autre côté.

Cette lettre n’a-t-elle jamais eu de réponse ? Je n’en sais plus rien, c’était il y a si longtemps déjà. Les innombrables seuils de l’océan ont poursuivis leur marche. Le cœur a continué à bondir, de seconde en seconde, comme un crapaud dans l’herbe humide d’une nuit d’août.

Les lettres sans réponses s’amassent là-haut, comme les cirrostratus qui annoncent la tourmente. Elles ternissent les rayons du soleil. Je répondrai un jour. Un jour, lorsque je serais mort et que j’arriverai enfin à me concentrer. Ou du moins assez loin d’ici pour arriver à me retrouver. Quand je viens d’atterrir dans la grande ville et quand je longe la 125e Rue, dans le vent qui balaie la rue des ordures en fête. Moi qui aime tant flâner et me perdre dans la foule, un T majuscule dans la masse du texte sans fin.

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En mars – 79

Las de tous ceux qui viennent avec des mots,
des mots mais pas de langage,
je partis pour l’île recouverte de neige.
L’indomptable n’a pas de mots.
Ses pages blanches s’étalent dans tous les sens !
Je tombe sur les traces de pattes d’un cerf dans la neige.
Pas des mots, mais un langage.

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les souvenirs m’observent

Un matin de juin, alors qu’il est trop tôt
pour s’éveiller et trop tard pour se rendormir.

Je dois sortir dans la verdure saturée
de souvenirs, et ils me suivent des yeux.

Ils restent invisibles, ils se fondent
dans l’ensemble, parfaits caméléons.

Ils sont si près que j’entends leur haleine,
bien que le chant des oiseaux soit assourdissant.

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Pour ceux qui veulent lire d’autres poèmes de Tomas Tranströmer sur ce blog, c’est ICI.

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–––– Article du journal Libération du 6 octobre 2011 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

le poète suédois Tomas Transtromer le 31 mars 2011 à Stockholm

Tomas Transtromer le 31 mars 2011 à Stockholm (AFP Jessica Gow)

     Le prix Nobel de littérature 2011 a été décerné au poète suédois Tomas Tranströmer, a annoncé jeudi l’Académie suédoise.

     Tranströmer, 80 ans, psychologue de formation, est récompensé «car, par des images denses, limpides, il nous donne un nouvel accès au réel», selon l’Académie. «La plupart des recueils de poésie de Tranströmer sont empreints d’économie, d’une qualité concrète et de métaphores expressives», ajoute l’Académie. «Dans ses derniers recueils….Tranströmer tend à un format encore moindre et à un degré encore plus grand de concentration

     Le Suédois Tomas Tranströmer était déjà le plus connu des poètes scandinaves vivants avec une oeuvre dans laquelle il explore la relation entre notre intimité et le monde qui nous entoure. Psychologue de formation, il suggère que l’examen poétique de la nature permet de plonger dans les profondeurs de l’identité humaine et de sa dimension spirituelle. «L’existence d’un être humain ne finit pas là où ses doigts se terminent», a déclaré un critique suédois au sujet des poèmes de Tranströmer, décrits comme «des prières laïques». La renommée de Tranströmer dans le monde anglophone doit beaucoup à son amitié avec le poète américain Robert Bly, qui a traduit en anglais une bonne partie de son oeuvre. Celle-ci a été traduite dans une cinquantaine de langues.

     Les poèmes de Tomas Tranströmer sont riches en métaphores et en images. Ils illustrent des scènes simples tirées de la vie de tous les jours et de la nature. Son style introspectif, décrit par le magazine Publishers Weekly comme «mystique, versatile et triste», détonne avec la vie même du poète engagé dans un combat pour un monde meilleur, et pas seulement au travers de poèmes. Né le 15 avril 1931 à Stockholm, Tomas Tranströmer a été élevé par sa mère après le départ, très tôt, de son père. Ayant obtenu son diplôme de psychologie en 1956, il a été embauché à l’Institut psychotechnique de l’université de Stockholm, avant de s’occuper en 1960 de jeunes délinquants dans un institut spécialisé. Tout en édifiant une riche oeuvre poétique, il travaille avec des handicapés, des condamnés et des toxicomanes.

     A l’âge de 23 ans, alors qu’il est toujours étudiant en psychologie, il publie son premier recueil intitulé «17 poèmes», chez le plus grand éditeur suédois, Bonniers, avec lequel il restera lié tout au long de sa carrière. Pour l’éditeur, la poésie de Tranströmer est «une analyse permanente de l’énigme de l’identité individuelle face à la diversité labyrinthique du monde». En 1966, il reçoit le prestigieux prix Bellman.

     De nombreuses autres récompenses suivent, dont le prix Pétrarque (Allemagne, 1981) et le Neustadt International Prize (Etats-Unis, 1990). En 1997, la ville ouvrière de Västeraas, où il vécut trente ans avant de rentrer à Stockholm dans les années 1990, a créé le prix Tranströmer. Ayant publié une dizaine de recueils, le poète est frappé en 1990 par une attaque d’apoplexie qui le laisse partiellement paralysé et aphasique, le condamnant à réduire considérablement ses activités.

     Sa première oeuvre publiée après cette attaque, six ans plus tard, est un recueil intitulé «La Gondole chagrin», qui s’est écoulé à 30.000 exemplaires, un chiffre plus qu’honorable en matière de poésie. A la suite de ce succès, Tranströmer n’a rien publié durant huit années à l’exception de sa correspondance avec Bly.

     Sa dernière publication remonte à 2004 avec la parution d’un recueil de 45 haïkus («La grande énigme», publiée en France par le Castor Astral). Depuis, la musique a pris le dessus chez ce pianiste amateur. Il joue de son instrument tous les jours, de la main gauche car la droite est abîmée depuis la crise d’apoplexie, et il passe ses matinées à écouter de la musique classique, a raconté son épouse dans un entretien au grand quotidien suédois Dagens Nyheter publié cette année. Tomas Tranströmer vit avec son épouse Monica, ils ont deux filles.

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