les oiseaux de Flintcom-Ash


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Le mont Stetind, 1864
Le peintre romantique norvégien Peder Bake est l’un des rares peintre qui a su capter l’atmosphère irréelle des vastes étendues désolées du Nord extrême

     La romancière Belinda Cannone dans son essai sur le désir d’écrire, L’écriture du désir, petit livre précieux publié chez folio-essais en livre de poche s’interroge sur la puissance d’évocation du passage, haut dans le ciel, d’un groupe d’oiseaux en provenance du Grand Nord décrit par Thomas Hardy dans son roman Tess d’Uberville. Pour Belinda Cannone, cet événement soudain agit comme un révélateur de la dimension métaphysique de l’existence qui ne peut se manifester que dans un cadre poétique. Celui qui ne s’est pas retrouvé au moins une fois dans sa vie, une sombre journée d’hiver, solitaire dans une vaste étendue désolée couverte d’une neige froide et glacée, où les arbres n’étaient plus que des spectres dressant vers le ciel des moignons noircis, et qui n’a pas entendu, au-dessus de lui les cris rauques d’un groupe d’oiseaux noirs au vol lent comme si leurs ailes étaient raidies par le gel ne peut éprouver ce sentiment métaphysique qui surgit à la lecture de ce passage. Cette description réveille en nous les démons endormis enfouis au plus profond de notre âme depuis des centaines de millions d’année. Chaque homme est dépositaire du vécu de l’humanité toute entière et en particulier des expériences humaines douloureuses que sont les fuites et les migrations dans des contrées étranges et hostiles, le froid, la famine, la soif, l’attaque des prédateurs, le festin des charognards à poils et à plumes qui se délectent des cadavres. Il a suffit de la vision fugitive d’une escouade d’oiseaux polaires pour que ces monstres qui étaient tapis au fond de nous mêmes se réveillent et émergent dans notre conscience avec une force d’autant plus explosive qu’elle était contrainte depuis longtemps. C’est la libération de cette force  qui génère la puissance poétique de cette évocation et provoque notre émotion. Ces créatures spectrales ne peuvent venir que de l’autre monde, le monde des Morts et leur regard est le regard de ceux qui ont vu le pire du pire. Dans ce roman, Thomas Hardy oppose les forces de la vie, de la renaissance représentée par Tess, incarnation de la déesse grecque Cérès, déesse de l’agriculture, des moissons  et de la fertilité aux forces de la nuit, de l’endormissement et de la mort représenté par le dieu des Enfers Hadès qui enlèvera sa fille Proserpine. De là naîtra le cycle des saisons qui correspondent aux périodes de l’année où Proserpine est prisonnière des Enfers (l’hiver) et celles où elle retourne à la surface de la Terre (l’été). J’ai longtemps cherché dans l’iconographie consacrée aux volatiles des images pour illustrer cette apparition. Finalement, ce sont des photos de fossiles d’oiseaux préhistoriques dont les convulsions figées racontent leur fin tragique qui m’ont paru le mieux exprimer l’épouvante générée par ces oiseaux de de malheur.

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    « À cette période d’humidité glacée succéda une autre période de gelée sèche où des oiseaux étranges, venant de par-delà le pôle Nord, apparurent silencieusement sur le plateau de Flintcom-Ash : créatures décharnées et semblables à des spectres, avec des yeux tragiques, des yeux qui avaient contemplé des spectacles d’horreur et de cataclysme dans l’inconcevable grandeur de ces régions inaccessibles, sous des températures glaciales que nul être ne saurait endurer ; qui avaient assisté au fracas des banquises et à l’éboulement des montagnes de neige à la lueur fulgurante de l’aurore boréale, qui avaient été à demi aveuglés par le tourbillon d’ouragans colossaux et de convulsions terraquées *, et dont l’expression conservait encore le souvenir de pareilles visions.
     Ces oiseaux sans nom s’approchaient de Tess et de Marianne, mais ils ne révélaient rien de ce qu’ils avaient contemplé et que l’humanité ne connaîtrait jamais. Avec une muette impassibilité, ils écartaient de leur mémoire des expériences dont ils faisaient peu de cas, pour ne songer qu’aux incidents immédiats qui se passaient sur ce plateau sans beauté : les mouvements des deux jeunes filles qui retournaient les mottes […] »

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The same, in english

     There had not been such a winter for years. It came on in stealthy and measured glides, like the moves of a chess-player. One morning the few lonely trees and the thorns of the hedgerows appeared as if they had put off a vegetable for an animal integument. Every twig was covered with a white nap as of fur grown from the rind during the night, giving it four times its usual stoutness; the whole bush or tree forming a staring sketch in white lines on the mournful gray of the sky and horizon. Cobwebs revealed their presence on sheds and walls where none had ever been observed till brought out into visibility by the crystallizing atmosphere, hanging like loops of white worsted from salient points of the out-houses, posts, and gates.

   After this season of congealed dampness came a spell of dry frost, when strange birds from behind the North Pole began to arrive silently on the upland of Flintcomb-Ash; gaunt spectral creatures with tragical eyes-eyes which had witnessed scenes of cataclysmal horror in inaccessible polar regions of a magnitude such as no human being had ever conceived, in curdling temperatures that no man could endure; which had beheld the crash of icebergs and the slide of snowhills by the shooting light of the Aurora; been half blinded by the whirl of colossal storms and terraqueous distortions; and retained the expression of feature that such scenes had engendered.

  These nameless birds came quite near to Tess and Marian, but of all they had seen which humanity would never see, they brought no account. The traveller’s ambition to tell was not theirs, and, with dumb impassivity, they dismissed experiences which they did not value for the immediate incidents of this homely upland–the trivial movements of the two girls in disturbing the clods with their hackers so as to uncover something or other that these visitants relished as food.

Thomas Hardy, Tess of the d’Uberville, 1891.


Terraqué :  Composé de terre et d’eau. J’essaie de ressentir cela sur quoi sans doute, au-dessous des rumeurs de feuillages et d’oiseaux, s’ouvre l’énorme et secret pavillon; l’oscillation des eaux universelles, le plissement des couches terraquées, le gémissement du globe volant sous l’effort contrarié de la gravitation (ClaudelConnaiss. Est, 1907, p. 96). Au xviiiesiècle, Voltaire et les autres écrivaient terraquée au masculin« . Étymol. et Hist. 1747 (VoltaireMemnon ds Œuvres compl., Romans, éd. L. Moland, t. 21, p. 100: globe terraqué). Prob. empr. à l’angl. terraqueous « id. » dep. 1658 ds NED, formé du lat. terra « terre » et de l’angl. aqueous « de la nature de l’eau », dep. 1646 ibid., du lat. aquosus comme son corresp. fr. aqueux*, en angl. comme en fr. le terme étant associé à globe*. Fréq. abs. littér.: 11.

Traduction : stealthy : furtif   /    measured glides : glissements mesurés   /  thorns : épines   /    hedgerows : haies vives   /  integument : tégument   /  twig : brindille   /  rind : écorce   /  stoutness : corpulence   /  Cobwebs : toile d’araignée   /  loops : boucles   /  white worsted : blanc peigné    /    salient points : points saillants    /    out-house : appenti    /     spell : épeler    /    gaunt : décharné    /    curdling : coagulation    /    beheld : être tenu     /    whirl : tourbillon     /    terraqueous distortions : distorsions aqueuses    /    feature : fonctionnalité     /    dumb impassivity :   impassibilité muette    /    clods : des mottes     /    hackers : le Merriam-Webster donne la définition dialectale anglaise suivante : a hand implement or hooked  fork for grubbing out roots : « outil à main ou fourchette à crochets pour arracher les racines » (Dans le roman, cette scène se produit alors que Tess et Marian sont en train d’arracher des navets à la terre ingrate.


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Thomas Hardy (1840-1928)
peint par Jacques-Émile Blanche, 1906

Thomas Hardy

    Cet écrivain britannique, influencé par les idées de John Stuart Mill,  Charles Darwin, Charles Fourier et Auguste Comte a été classé comme appartenant au courant naturaliste qui à la fin du XIXe siècle tentait d’introduire dans la littérature romanesque la méthode des sciences humaines et sociales naissantes en décrivant les rapports humains de manière pseudo-scientifique et dont Zola fut en France le représentant le plus éminent. La plupart de ses romans ont pour cadre une région rurale imaginaire et idéalisée qu’il a nommé en reprenant le nom d’un ancien royaume d’Angleterre, le Wessex, qui doit beaucoup au Dorset, où il était né et où il se réfugia dans l’écriture pour fuir la société londonienne scandalisée par ses publications et qu’il détestait. Dans ses romans, dans le cadre d’une société bouleversée par les mutations économiques, les personnages sont en but aux conventions sociales et aux préjugés de la société victorienne et connaissent une fin tragique.

     C’est en 1891 qu’il publia Tess of the d’Uberville, roman qui fut dans un premier temps critiqué car il qu’il remettait en question les mœurs sexuelles de l’époque d’Hardy. L’écriture de Hardy illustre le plus souvent « la souffrance engendrée par la modernisation ».


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Belinda Cannone

    Née en Tunisie  en 1958, elle enseigne la littérature comparée à l’université Caen- Normandie et a publié de nombreux romans (dont L’Adieu à Stefan Zweig), essais (L’écriture de désir, le Sentiment d’imposture, s’émerveiller, etc..) et recueils de poèmes  et nouvelles tout en collaborant avec des revues littéraires. Je l’avais découverte en avril 2015 par la lecture de son essai L’écriture de désir et avait écrit à cette occasion un article dans ce blog : Meraviglia : Ho perduta.


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Meraviglia : Ho perduta


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Un beau texte de Belinda Cannone, extrait de L’écriture du désir.

   Diderot appelait «hiéroglyphe» une image poétique qui condense en elle sens et émotion en un tout homogène (à quelque art qu’elle appartienne : il évoque le hiéroglyphe musical). (…) Au XVIIIe siècle, avant qu’on déchiffre le langage des anciens Egyptiens, les hiéroglyphes étaient souvent perçus comme vocabulaire d’une langue sacrée, langue de mystères. Ce qui explique sans doute que Diderot ait choisi ce terme. Il y a du mystère dans la capacité de certaines formes artistiques à dire et à donner beaucoup plus à sentir que leurs moyens ne semblent le permettre. Aussi : par un mot devenu intraduisible, meraviglia, les Italiens du XVe siècle désignaient le plaisir qui nait de l’étonnement et de l’admiration, à la lecture de la poésie, lorsque l’on découvre, comprend, intuitivement, plus de choses que le poète ne paraît en avoir dit.     Je voudrais que chaque roman fût une réalisation de ce «merveilleux du discours».

    Un magnifique hiéroglyphe visuel que mes mots ne rendront pas : dans Kaos, film que les frères Taviani ont tiré de quelque nouvelle de Pirandello, l’épilogue raconte un souvenir d’adolescence de la mère de l’écrivain. Pendant un voyage vers Malte, lors d’une halte sur une des Îles Eoliennes, la jeune fille regarde ses frères et sœurs courir vers la petite falaise de pierre ponce blanche qui s’enfonce vers la mer, tandis qu’elle reste avec sa mère. Désir bridé. Puis la mère, la devinant, la libère. Elle ôte alors ses larges robes et, en chemise et jupons étincelants, grimpe au sommet de la falaise. plan rapproché : la jeune fille lève lentement les bras (visage grave, intensité du geste ouvert par lequel elle semble prête à étreindre le monde), secondes suspendues, puis elle s’élance et les enfants suivent. Camera derrière eux, en plongée. On voit la demi-douzaine de petits corps en chemises descendre en bondissant sur la poudre blanche jusqu’à la mer turquoise où ils s’enfoncent – points noirs des têtes qui surnagent. On entend alors la merveilleuse cavatine de Barberina, l’ho perduta, qui n’entre pas pour peu dans l’émotion indescriptible qui chaque fois m’étreint jusqu’aux larmes devant cette image de l’élan. Car la musique confirme ce que l’image pourrait faire oublier. La gravité et la mélancolie qui accompagner la facilité de cette descente précédant l’extase du corps léger que soutiendra la mer. A moins qu’elle ne soit plutôt rappel du point de vue, nostalgique parce que deux fois filtré : la vision émane de la jeune fille devenue femme plus qu’âgée, qui se souvient, et ce souvenir maternel n’est plus, lui-même, qu’une trace dans la mémoire du fils. L’ho perdura : que perd-on en vieillissant, si ce n’est la vigueur de l’élan ? Cavatina, du latin cavare, creuser, diminutif de l’italien cavala, tirer un son d’un instrument – ici image-son de l’élan qui fore, vrille dans la conscience, hiéroglyphe du désir vivant.

Belinda Cannone, L’écriture du Désir – Gallimard collection folio-essai (pages 13 à 15)

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Belinda Canone

Belinda Cannone, née en 1958, est romancière, essayiste et maître de conférences. Elle enseigne la littérature comparée à l’Université de Caen Basse-Normandie depuis 1998 après avoir enseigné neuf ans à l’université de Corte (Corse). Elle a publié plusieurs ouvrages sur les liens de la littérature avec la musique, et sur la littérature. Depuis les années 1990, elle écrit des articles pour les revues comme Quai Voltaire Revue littéraire, Verso – Arts et lettres, L’Atelier du roman. Elle est l’auteur de plusieurs romans (Dernières promenades à Petrópolis, Le Seuil, 1990, et « Points Seuil » 2013 sous un nouveau titre, L’Adieu à Stefan Zweig – L’Île au nadir, Quai Voltaire, 1992 – Trois nuits d’un personnage, Stock, 1994 – Lent Delta, Verticales, 1998 – L’Homme qui jeûne, L’Olivier, 2006 – Entre les bruits, L’Olivier, 2009 – Nu intérieur, L’Olivier, 2015) et d’essais (L’Ecriture du désir, Calmann-Lévy, 2000 et « Folio Essais » no 566 (Prix de l’essai de l’Académie française 2001) – Le Sentiment d’imposture, Calmann-Lévy, 2005 et « Folio essais » no 515. (Grand Prix de l’essai de la Société des Gens de lettres) – La bêtise s’améliore, Stock, 2007 – La Tentation de Pénélope, Stock, 2010 – Le Baiser peut-être, Alma éditeur, 2011 – Le Goût du baiser, textes choisis et commentés, Le Mercure de France, 2013 – Petit éloge du désir, « Folio 2 euros », 2013).


les frères Taviani

Kaos, contes siciliens est un film italien des frères Paolo et Vittorio Taviani, sorti en 1984. Le film est l’adaptation de cinq nouvelles de Luigi Pirandello. Kaos, avec un K, est le nom en dialecte sicilien d’un village des environs d’Agrigente Le film se déroule en quatre temps dont un épilogue ; le fil conducteur en est un corbeau noir planant au-dessus de la Sicile de Pirandello, une clochette accrochée au cou, et qui fait la liaison entre chaque temps. 1) L’autre fils (L’altro figlio) raconte la haine qu’une mère – interprétée par Margarita Lozano – entretient à l’égard d’un de ses fils, dont la troublante apparence physique semble être la vive réincarnation de l’homme qui l’a violée. 2) Le Mal de lune (Mal di luna) montre l’amour, l’angoisse et le désir d’une jeune mariée, Sidora, confrontée au mal inconnu de son mari Batà. Ce dernier en effet, les nuits de pleine lune, est soudain mû d’une violence incontrôlable… 3) Requiem (Requiem) dépeint la lutte de paysans contre les administrateurs bourgeois de la ville voisine, Ragusa, afin de pouvoir enterrer leur patriarche sur leurs hautes terres de Margari, et non dans le cimetière de la lointaine agglomération. 4) Épilogue : entretien avec la mère (Epilogo: colloquio con la madre), Pirandello parle avec le fantôme de sa mère d’une histoire qu’il a voulu écrire, mais qu’il n’a pas pu faire, faute de trouver les mots. Ce court épilogue est prétexte à un flashback et à l’évocation de la relation fils-mère. – (crédit Wikipedia)


Wolfgang Amadeus Mozart

L’air de Ho Perduta est tiré de l’Opéra de Mozard Le nozze di Figaro  sur un livret en italien de Lorenzo da Ponte inspiré de la comédie de Beaumarchais, Le Mariage de Figaro. Qu’est-ce qui rend si triste la pauvre Barberine, la fille du jardinier ? Bien sûr, il y a la version officielle… la perte d’une épingle qui fermait une lettre proposant un rendez-vous galant, et qui devait être rapportée par Barberine à l’auteur de la lettre comme preuve que celle-ci avait bien été lue… En fait, l’expéditeur de la lettre se révèle être la femme du comte destinataire de la lettre, qui s’est fait pour l’occasion passer pour une autre afin de confondre son mari. Donc la pauvre Barberine est vraiment embarrassée de l’avoir perdu. Mais certain esprits malicieux qui voient le mal partout ont imaginé que ce ne serait pas une épingle que Barberine aurait perdu et qui la fait se lamenter mais son pucelage qu’elle ne retrouvera jamais plus…      

       L’ho perduta, me meschina!        je l’ai perdue, pauvre de moi!      
       Ah chi sa dove sarà ?                    Ah, qui sait où est-ce qu’elle peut bien être?            
       Non la trovo. L’ho perduta.         Je ne la trouve pas. Je l’ai perdue      
       Meschinella !                                 Que je suis misérable!      
       E mia cugina ? E il padron,         Et ma cousine ? et le patron ?      
       cosa dirà ?                                      Que vont-ils dire ?

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