De la poule au singe et du singe à l’homme : théorie du bouc émissaire par Boris Cyrulnik.


De l’utilité d’un bouc émissaire en société…

    En appoint à la théorie que René Girard a forgé sur l’origine et la fonction du bouc émissaire (voir l’article lié en fin de texte), j’ai trouvé dans le livre de Boris Cyrulnik, Mémoire de singe et paroles d’homme, quelques pages tout à fait éclairantes sur le sujet. La pratique chez les hommes du détournement de la violence du groupe sur un « bouc émissaire » innocent, considérée souvent comme culturelle alors qu’elle est courante parmi les animaux, serait-elle innée et donc inscrite dans nos gênes ?

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Relevé sur Internet : « j’ai un souci avec l’une de mes poules. Elle est harcelée par les autres, qui tentent de la faire fuir, la pique. Même le coq la mord. Je l’ai isolé 10 jours car elle a été malade (je l’ai retrouvé amorphe dans un coin un matin), elle est de nouveau en pleine forme, le traitement est fini, j’ai tenté de la remettre avec les autres. Et là, rebelote, les autres se sont mises à l’attaquer de nouveau. Du coup, ma poule s’est « vengée » directement en suivant et attaquant mes deux jeunes poulettes soie (qui sont super calmes et qu’aucune autre poule importune) de 4 mois. »


Les textes de Boris Cyrulnik

De la poule…

       Il y a toujours dans un poulailler un individu brimé, battu, plumé, chassé des bons endroits. Cette poule se développe mal, sans cesse agressée, mal nourrie, mal apaisée, elle maigrit, épuise ses glandes surrénales et en cas d’épidémie résiste mal à l’infection. Les autres poules en revanche se portent bien et le groupe paisiblement se coordonne. Mais lorsqu’un expérimentateur enlève cette poule émissaire, les combats hiérarchiques reprennent, les blessures abîment plusieurs individus, le poids moyens des viscères s’abaisse, les surrénales se vident et c’est le groupe tout entier qui devient sensible aux infections, jusqu’au jour où un autre individu prendra cette fonction de poule émissaire et endurera tous les maux du groupe. Alors, le reste du poulailler pourra reprendre sa croissance euphorique.

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Au singe…

    D. Ploog [Un neuro-éthologue] raconte la rencontre et la hiérarchisation de deux groupes de saïmiris, petits singes tropicaux à longue queue prenante. D’abord, ils déchargent une intense agressivité collective. Les femelles de haut rang crient, se menacent et se mordent. Les mâles se défient en violents duels. Finalement un des deux groupes se retire dans un coin et cède le terrain. Alors, dans le groupe des vaincus on assiste à des modifications de structures sociales. Les mâles se disputent et établissent entre eux une nouvelle hiérarchie. Puis ils désignent parmi les mâles subordonnés celui qui servira de souffre-douleur. Le groupe des vaincus concentre son agressivité sur ce bouc émissaire qui rapidement va maigrir, altérer son état général, souffrir de ses blessures et parfois en mourir. Mais par ce stratagème, les autres mâles du groupe vont pouvoir apaiser leur tension, décharger leur agressivité qu’ils n’osaient pas orienter sur les vainqueurs et se sentir de nouveau dominants par rapport à ce singe bouc émissaire dominé. leur moral remonte, le groupe vaincu s’apaise et la sexualité va reprendre.
     Désormais en paix, les deux groupes augmentent leurs contacts sociaux et progressivement fusionnent. L’agression contre le singe bouc émissaire va s’éteindre puisqu’elle n’a plus de raison d’être.

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À l’homme …

      Les pressions d’environnement participent à la constitution des gestes aussi sûrement que nos pulsions biologiques. Lorsqu’on observe en milieu spontané la manière dont les enfants préverbaux se rencontrent dans leur groupe, on se rend compte qu’à ce stade de leur formation le problème qu’ils doivent résoudre en priorité est celui du couple d’opposés agression-apaisement. […] L’agression vient le plus souvent des congénères, lors de la lutte pour un objet stimulant ou un lieu privilégié. […] Certains enfants dominés recherchent la compagnie de leaders apaisants dont ils reçoivent des caresses et des offrandes. En revanche, ils reçoivent aussi l’agression de dominants-agressifs. Ils cherchent alors à rediriger, à orienter l’agression sur un autre enfant. Si bien que ces enfants dominés, peu gestuels, parviennent quand même par cette politique gestuelle de séduction et de détournement de l’agressivité à s’intégrer dans leur groupe. […]

     À la moindre régression quotidienne, à la moindre frayeur, fatigue ou tension, l’étrangeté de l’Autre nous apparaît aussitôt. En cas de difficulté supplémentaire, le groupe va trouver qu’il n’a rien de commun avec cet étrange étranger. En cas de trop vives angoisses l’apaisement du groupe va retrouver ses défenses archaïques : c’est l’Autre étranger qui est coupable de nos angoisses et de nous maux. Les humains retrouvent alors le terrible bénéfice du bouc émissaire.

      Puisque nous vivons en groupes, il faut bien qu’à l’origine nous ayons orienté notre agressivité sur un Autre, il faut bien que notre cohésion se constitue au prix du meurtre d’un Autre. Dés l’instant où l’adversaire est désigné, le groupe, apaisé, assure sa cohésion. Tout groupe est donc coupable d’un pêché originel sans lequel il n’aurait pu se fonder. Il va falloir expier, payer notre faute, sacrifier un membre du groupe, ou une part de nous-mêmes.

Boris Cyrulnik, Mémoire de singe et paroles d’homme – édit. Fayard/Pluriel – 2010 – p.262 à 265.


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Mnémo : Boris Cyrulnik et Antonio Damasio


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Boris Cyrulnik

Boris Cyrulnik : la mémoire est une reconstruction de soi

         Dans une conférence tenue pour la publication de son livre « Sauve-toi, la vie t’appelle » (c’est ICI),  Boris Cyrulnik, parle des pièges de la mémoire. En quête de son histoire personnelle et notamment des événements de son enfance à Bordeaux durant l’occupation allemande au moment où il a été séparé de sa mère et a du son salut à sa fuite de la synagogue. L’infirmière qui l’avait aidé à s’enfuir était blonde dans son esprit mais la retrouvant il y a quelques années elle lui apprend qu’en fait elle était brune «  comme un corbeau. » Il met cette incohérence sur le fait qu’à la Libération, les soldats libérateurs américains étaient le plus souvent blonds, que les vedettes de cinéma hollywoodiennes étaient également blondes, tout comme les fées des contes pour enfants. De la même manière, l’escalier monumental de la synagogue que dans sa mémoire ressemblait à l’escalier du film d’Eisenstein « Le cuirassé Potemkine » dans lequel un landau est précipité,  s’est révélé en fait être réduit à deux marches.
     Pour Boris Cyrulnik, ces deux exemples montrent qu’on éprouve le besoin, sur le plan psychologique, d’anticiper son passé et pour y parvenir on cherche intentionnellement dans son vécu des morceaux de vérité, d’images, de situations, des mots que l’on va ensuite agencer  comme un patchwork afin de fabriquer un récit cohérent en accord avec la réalité du moment. Les neuro-sciences montrent que lorsque l’on raconte son passé ou que l’on imagine son futur, ce sont exactement les mêmes circuits cérébraux qui fonctionnent. Ce faisant, on a tendance à imaginer notre avenir à partir des reconstructions que nous faisons de nos expériences passées. Cette liberté que l’on prend avec la vérité des faits n’est pas à proprement parler un mensonge puisque qu’elle se réalise de manière inconsciente dans un but de cohérence avec notre vision du monde. La mémoire est un acte de reconstruction de soi, de l’image de soi.


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Antonio Damasio

Antonio Damasio : le souvenir sert à maîtriser notre futur

        Pour Antonio Damasio, le moteur de la vie est le phénomène de l’homéostasie  qui fait que chaque organisme ne se contente pas de maintenir un équilibre régulateur de son fonctionnement mais cherche également à améliorer ses performances pour s’ancrer de manière encore plus efficace dans on environnement. C’est là le moteur de l’évolution des espèces. cette idée est reprise par d’autres chercheurs : «  J’ai récemment trouvé un allié en la personne de John Torday, qui rejette comme moi l’idée d’une homéostasie quasi statique, qui ne ferait qu’entretenir le statu quo. pour ce chercheur, l’homéostasie est au contraire un moteur de l’évolution, une voie vers la création d’un espace cellulaire protégé, au sein duquel les cycles catalytiques peuvent accomplir leur tâche — et prendre vie, au sens propre. » Damasio va plus loin que Cyrulnik en ne limitant pas la reconstruction du passé par la mémoire à la recherche d’une simple cohérence avec la réalité mais en considérant que cette reconstruction est un moyen d’interférer sur notre avenir en l’anticipant. Inconsciemment, le processus d’imagination consisterait en une synthèse entre les éléments fournis par notre expérience passée et les éléments nouveaux fournis par le présent : « Cette recherche incessante des souvenirs liés au passé et à l’avenir nous permet en réalisé de déceler la signification des situations présentes et de prédire leurs issues éventuelles »

      « Une part considérable de notre intelligence vient alimenter les moteurs de recherches qui permettent de se remémorer  —  automatiquement et à volonté  —  les souvenirs de nos aventures passées. Ce processus est fondamental, car une immense partie de ce que nous stockons dans notre mémoire n’est pas liée au passé : ces éléments nous permettent plutôt d’anticiper le futur  —  celui que nous imaginons pour nous et pour nos idées. Ce processus d’imagination, qui est lui-même un mélange complexe de de pensées actuelles et anciennes, d’images nouvelles et remémorées, est également systématiquement stocké dans notre mémoire. Le processus créatif est enregistré en vue d’une potentielle utilisation pratique dans le futur. il peut s’inviter dans notre présent à tout moment, prêt à enrichir un moment de bonheur ou à renforcer notre souffrance après la perte d’un être cher. Ce simple fait distingue à lui seul l’humain du reste des êtres vivants de cette terre.
     Cette recherche incessante des souvenirs liés au passé et à l’avenir nous permet en réalisé de déceler la signification des situations présentes et de prédire leurs issues éventuelles, immédiates ou non, au fil de notre existence. On peut raisonnablement affirmer que nous vivons une partie de notre vie dans le futur anticipé et non uniquement dans le présent. Il pourrait s’agir là d’une conséquence supplémentaire du phénomène de l’homéostasie. Pour cette dernière, le « maintenant » est secondaire : sa préoccupation constante demeure l’« à–venir ».

Antonio Damasio, L’Ordre étrange des choses, édit. Odile Jacob, 2018
chapitre Une remarque sur la mémoire, pp. 141-142


Régions du cerveau concernées par la mémoire

Frontal_lobe_animation

le lobe frontal : chez les vertébrés, c’est la région du cerveau situé à l’avant des lobes pariétal et temporal dont il séparé par des sillons marqués, le sillon central et le sillon latéral. Il se subdivise en trois parties : le cortex moteur situé en avant du sillon central, le cortex prémoteur et le cortex préfrontal. Le lobe frontal intervient essentiellement dans la planification, le langage et le mouvement volontaire. Dans le processus de mémorisation, il régit l’encodage et la récupération. C’est par son intermédiaire que nous portons notre attention sur la chose à mémoriser. C’est lui qui va chercher les souvenirs dans notre mémoire grâce à de multiples stratégies et nous permettre de choisir en inhibant les souvenirs qui ne sont pas utiles à un moment précis en diminuant l’interférence. On peut dire que le lobe frontal contrôle l’ensemble du cerveau.

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Le lobe temporal : c’est la région du cerveau situé derrière l’os temporal, dans la partie latérale et intérieure du cerveau. Elle intervient dans le fonctionnement de nombreuses fonctions cognitives telles que l’audition, le langage, la mémoire et la vision des formes complexes. Dans le processus de mémorisation, il sert à entreposer les informations qui sont conservées sur le long terme. Si le lobe frontal peut être comparé à un moteur de recherche, le lobe temporal jouerait le rôle d’une banque de données. La réactivation d’un souvenir en mémoire à long terme nécessite l’intervention complémentaire de ces deux régions cérébrales.

Hippocampus

l’hippocampe : C’est une structure du cerveau des mammifères qui appartient au système limbique et joue un rôle déterminant dans la mémoire et la navigation spatiale. Chez l’homme et le primate, il se situe dans le lobe temporal médian, sous la surface du cortex avec lequel il est en étroite relation. Dans le processus de mémorisation, il est responsable de la consolidation des souvenirs en transformant la trace mnésique en mémoire à court terme ou en souvenir pour la mémoire à long terme. Il permet ainsi de convertir les codages temporaires en codages permanents. C’est cette structure qui est responsable d’associer ensemble les différentes parties d’un événement pour former un souvenir complet. Il joue un rôle essentiel pour créer de nouveaux souvenirs ou apprentissages et consolide l’information pour la stocker dans le cortex.Des expériences chez le art et la souris ont montré que de nombreuses cellules de l’hippocampe répondent comme des cellules de lieu en émettant des trains de potentiels d’action lorsque l’animal passe à des endroits précis de son environnement.

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l’amygdale : L’amygdale est un noyau double situé dans la région antéro-interne du lobe temporal, en avant de l’hippocampe et sous le cortex péri-amygdalien. Elle fait partie du système limbique et est impliquée dans la reconnaissance et l’évaluation des valences émotionnelle des stimuli sensoriels, dans l’apprentissage associatif et dans les réponses comportementales et végétatives associées en particulier dans la peur et l’anxiété. L’amygdale fonctionnerait comme un système d’alerte et serait également impliquée dans la détection du plaisir. Dans le processus de mémorisation, elle joue un rôle déterminant pour la consolidation des souvenirs émotifs. Cette structure associe le souvenir avec l’émotion appropriée, ce qui peut favoriser ultérieurement le rappel de ce souvenir.

Sources : Wikipedia et LESCA, (c’est ICI


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Antonio Damasio : rôle de l’hippocampe dans le processus de mémoire

          « L’hippocampe (…) est un partenaire majeure dans ce processus. Grâce à cette structure, nous pouvons atteindre le taux le plus élevé d’intégration des images par le code. L’hippocampe permet également de convertir les codages temporaires en codages permanents.
           (…)
     Il apparaît désormais clairement que l’hippocampe est une région importante pour la neurogenèse, les processus de création des nouveaux neurones, qui s’incorporent aux circuits locaux. L’élaboration de nouveaux souvenirs dépend en partie de la neurogenèse. Fait intéressant : nous savons désormais que le stress — qui altère la mémoire — diminue cette neurogenèse.
     L’apprentissage et la remémoration des activités motrices reposent sur d’autres structures cérébrales, à savoir les hémisphères cérébelleux, les ganglions de la base et les cortex sensoriels et moteurs. Les types d’apprentissage et de remémoration requis pour jouer d’un instrument de musique ou pratiquer un sport dépendent de ces structures et sont étroitement liés au système de l’hippocampe. Le traitement moteur et non moteur des images peut s’accorder avec leur coordination typique dans les activités quotidiennes. Les images qui correspondent à un récit verbal et celles qui correspondent à un ensemble de mouvements liés entre eux surviennent souvent de concert, dans la même expérience en temps réel. Leurs souvenirs respectifs sont certes stockés dans des systèmes différents, mais ils peuvent être remémorés de manière intégrée. Le fait de chanter les paroles d’une chanson requiert l’intégration à déclenchement différé de divers fragments de remémoration : la mélodie qui guide la chanson, la mémorisation des mots et les souvenirs liés à l’exécution motrice.

      La remémoration des images a ouvert la voie à de nouvelles possibilités pour l’esprit et le comportement. Une fois apprises et remémorées, les images ont aidé les organismes à reconnaître les objets et les différents types d’événements; puis, en soutenant le raisonnement, elles les ont aidés à se comporter de la manière la plus précise, efficace et utile possible ».

Antonio Damasio, L’Ordre étrange des choses, édit. Odile Jacob, 2018
chapitre Une remarque sur la mémoire, pp. 138-139

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