Évolution : il y a bouche et bouche…


Relativité du Beau

    Dans son ouvrage paru en 1768 à Amsterdam « Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme », le philosophe naturaliste français Jean-Baptiste-René Robinet (1735-1820), l’un des précurseur de la théorie de l’évolution de Darwin,  défendait l’idée que l’évolution des êtres vivants s’effectuait depuis l’apparition de la vie sur Terre par tâtonnements successifs suivant une chaîne ininterrompue d’expériences innombrables et d’améliorations pour tendre à la perfection des Êtres tant au niveau de la fonction que de la forme. Cette évolution a abouti à l’avènement d’une créature qui approche de la perfection absolue : l’Être humain. Comment ne pas souscrire à sa thèse lorsque l’on compare la bouche béante du saccorhytus, notre ancêtre le plus éloigné, dont on vient de découvrir des microfossiles d’un millimètre de longueur dans la région du Shaanxi, dans le centre de la Chine où il vivait il y a 540 millions d’années, à la bouche d’un être humain pris au hasard, par exemple celle de Brigitte Bardot dans le film Le Mépris. 

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la moue du saccorhytus (reconstituée)

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la célèbre moue de B.B. (tirée du film Le Mépris de Godard)

     Vous allez me dire, surtout les Êtres humains de sexe masculin, qu’il n’y a pas photo et que la bouche légèrement entrouverte de la Brigitte Bardot de l’époque du film Le Mépris, avec sa lèvre inférieure pulpeuse légèrement retombante laissant apparaître l’extrémité de quenottes bien alignées au blanc éblouissant atteint la perfection absolue au moins au niveau formel (j’avoue être moins enthousiaste à l’écoute de son élocution) et qu’elle est la preuve que l’évolution, comme le sieur Robinet le proclamait, a choisi l’homme pour mener son dessein perfectionniste…
       En est-on si sûr ?
  Si l’on prend le point de vue du saccorhytus, ce qui sera difficile, je dois l’admettre, puisque cet animalcule de 2 mm de long n’avait pas de cervelle et ne devait fonctionner que de manière instinctive et mécanique mais on peut toujours lui trouver un avocat spécialiste des causes perdues pour lui servir d’interprète, ce dernier ne manquera pas d’attirer notre attention sur le fait que les critères de définition de la perfection sont tout à fait relatifs. Si la bouche de Brigitte Bardot  de l’époque du film Le Mépris apparait de toute évidence parfaitement adaptée pour répondre de manière parfaite aux applications fonctionnelles qui sont celles d’une bouche, on peut en dire autant de la bouche largement ouverte du saccorhytus qui l’utilise comme un « avaloir » d’eau de mer pour se nourrir. On peut considérer de ce qui vient d’être dit que les bouches de Brigitte Bardot et du saccorhytus sont aussi fonctionnelles l’une que l’autre et qu’aucune sur ce point ne mérite quelque prééminence sur l’autre. Alors il reste la question de la beauté formelle, le « to Kalon » des Grecs. Vous n’allez pas comparer, me direz-vous, la sublime bouche de Brigitte avec la béance monstrueuse d’une créature tout droit échapper d’un film d’horreur. À cela, je me contenterais de vous demander de vous reporter au texte écrit par Voltaire en 1764 (quatre années avant la parution du livre de Robinet…) dans son Dictionnaire philosophique portatif sur le thème de la relativité du beau.

Enki sigle


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    Demandez à un crapaud ce que c’est que la Beauté, le grand beau, le to kalon ! Il vous répondra que c’est sa femelle avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée ; le beau est pour lui une peau noire, huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.

    Interrogez le diable ; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes, et une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias ; il leur faut quelque chose de conforme à l’archétype du beau en essence, au to kalon.

    J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophe. « Que cela est beau ! disait-il. — Que trouvez-vous là de beau ? lui dis-je. — C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but ». Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien. « Elle a atteint son but, lui dis-je ; voilà une belle médecine » ! Il comprit qu’on ne peut dire qu’une médecine est belle, et que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut qu’elle vous cause de l’admiration et du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, et que c’était là le to kalon, le beau.

Nous fîmes un voyage en Angleterre : on y joua la même pièce parfaitement traduite ; elle fit bâiller tous les spectateurs. « Oh ! oh, dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais et pour les Français. » Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est très relatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome, et ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pékin ; et il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau.

Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif

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article lié


   

Et Brigitte dans tout ça ?


icone : Brigitte Bardot par Thierry Jousse

      À l’occasion des 50 ans de Brigitte Bardot (le 28 septembre 2014), Thierry Jousse avait réalisé un clip plein de tendresse et de nostalgie en hommage à l’actrice sur le thème de la musique et de la danse dans lequel apparaîssent nombre de scènes cultes – Réalisation Thierry Jousse, image Laurent Sardi, montage Antoine Le Bihan, production : camera Lucida – Extraits des films Babette s’en va t’en guerre, Le repos du guerrier, la bride sur le cou, l’ours et la poupée, le mépris, la vérité, Don Juan 73, la femme et le pantin, En cas de malheur, Et Dieu cté la femme, une parisienne, Boulevard du rhume, les novices, Viva Maria.

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Thierry Jousse.png     Après avoir été durant cinq années, entre 1991 et 1996, rédacteur en chef des Cahiers du CinémaThierry Jousse se lance dans la réalisation à partir de 1998 avec trois courts-métrages tout en poursuivant parallèlement une carrière de chroniqueur musical pour les revues Inrockuptibles et Jazz Magazine et à la radio sur France Musique et une émission, sur Arte consacrée au BO de films, Blow Up Il a réalisé par la suite deux longs métrages, Les Invisibles et Je suis un no man’s land en 2005 et 2009. 


Regards croisés entre deux portraits de Brigitte Bardot

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Brigitte Bardot – carte postale allemande des édit. Krüger (1958-59 ?) – photo Sam Levin (1904-1992)

       Ce portrait de Brigitte Bardot réalisé par le photographe d’origine ukrainienne Sam Levin que l’on peut supposer avoir été pris entre 1958 et 1960, années au cours desquelles Brigitte arborait des coiffures avec chignons-choucroutes, et que l’on qualifiera de kitsch est aujourd’hui activement recherché par les collectionneurs. Outre les couleurs artificielles, contrastées et peu nuancées qui étaient celles de l’époque, on est surpris par la raideur du maintien de l’actrice et le côté artificiel de la composition. La coiffure a été savamment organisée et figée et les yeux de l’actrice au lieu de se porter sur la rose qu’elle tient face à elle, se portent inexplicablement vers un point éloigné, sans doute le point que le photographe lui a demandé de fixer. La nudité de l’actrice est seulement évoquée et tout érotisme est évacué par la présence de la rose qui focalise avec le visage de B.B. le regard du spectateur. Ce regard qui effectue un va-et-vient entre les deux éléments marquants de la composition, la rose et le visage de l’actrice oublie de s’attarder sur sa nudité. Tout sonne faux dans ce portrait. Q’est-ce qui alors nous fait aujourd’hui éprouver du plaisir à la contemplation de cette photographie ? Est-ce du au fait qu’en la regardant nous éprouvons la nostalgie de nos jeunes années ? Que nous nous moquons de l’aspect un tantinet ridicule de la composition et des couleurs ? Est-ce lié à la valorisation de la photographie du fait de son caractère de rareté ? Il n’y a aucune raison d’apprécier cette photographie maladroite et de mauvais goût et pourtant nous l’apprécions. C’est sans doute dans ce paradoxe que réside la définition du kitsch

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       Quelques années seulement se sont écoulées entre les prises de vue de ces deux photographies de Brigitte Bardot mais au cours de ces quelques années la jeune fille timide et maladroite est devenue une femme et plus que le faible lap de temps qui sépare les deux prises de vue, c’est la différence d’âge entre les deux photographes qui importe. L’américain Bert Stern est de la génération qui suit celle de Sam Levin, il est le photographe des stars de Hollywood, de Marylin Monroe en particulier. Dans cette photo en noir et blanc, il nous montre au naturel une jeune femme libre, épanouie, sûre d’elle-même et bien dans sa peau. A la différence de la Brigitte de la photo précédente dont les cheveux savamment ordonnés s’élevaient de manière grotesque au-dessus de la tête, dont la bouche s’entrouvrait béatement et dont les yeux semblaient se perdre inutilement dans le lointain, les cheveux ébouriffés de la nouvelle Brigitte volent au vent en désordre, sa bouche est sensuelle et les yeux vous fixent de manière effrontée. Un sourire  complice, presque effronté, éclaire son visage. C’est l’image d’une sauvageonne que nous renvoie le portrait réalisé par Bert Stern, une sauvageonne qui n’en a que faire des préjugés et des et des convenances et qui n’en fait qu’à sa tête. Pas besoin de montrer quelques centimètres carrés de peau nue pour susciter l’érotisme. Sept années avant mai 1968, c’est l’attitude toute entière de Brigitte, la conquête et la pratique de la liberté qu’elle signifie, qui est érotique…
                                                                                                                              Enki

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Brigitte Bardot – portrait, 1961 – photo Bert Stern (1929-2013)

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Et mes jambes, tu les aimes mes jambes ?

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Brigitte Bardot, loin, loin, très loin dans le jadis…

Brigitte Bardot

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design et stratégie publicitaire : la ligne de lunettes « Capri Edition » de la marque Persol

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la déclinaison Homme de la ligne Casa Malaparte de la marque Persol

   Quels peuvent être les rapports entre une ligne de paires de lunettes de soleil et une œuvre architecturale mythique, la Casa Malaparte à Capri ?

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     La célèbre marque italienne de Vénétie Persol déclarait s’être inspirée de de la fameuse villa de Capri conçue par l’écrivain Malaparte et l’architecte Adalberto Libera en 1937 pour réaliser son nouveau modèle de lunettes créé en 2012. C’est ainsi que plusieurs des symboles de la marque créée en 1938 par Giuseppe Ratti pour protéger les yeux des pilotes de l’aviation italienne et les coureurs automobiles comme le célèbre Fangio, des effets de l’air, des intempéries et du soleil, auraient été redessinés en prenant comme référence certains détails architecturaux de la villa. Cela aurait été le cas pour la «flèche d’argent suprême», ce tenon cache-vis emblématique de la marque noyé dans la charnière, du système spécifique Meflecto en C qui permet aux branches des lunettes une grande flexibilité et qui aurait été modifié pour rappeler la la forme si particulière de la courbe du mur blanc oblique de la toiture terrasse de la villa immortalisée par la bain de soleil de Brigitte Bardot dans le film le Mépris de Godard… et enfin  des stries temporales horizontales du plat de l’extrémité des branches censées apporter confort et garantir la bonne tenue qui reproduiraient désormais l’alignement de marches du fameux escalier d’accès à la toiture.

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marque Persol - Flèches suprêmes du  modèle classique légendaire 649 et du modèle de la ligne Capri

marque Persol – Flèches suprêmes du  modèle classique légendaire 649 et du modèle de la ligne Capri (ci-dessus) – similitude de formes entre la villa et la flèche (ci-dessous)

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l'escalier de la villa Malaparte à Capri et le détail des branches de lunettes Persol

l’escalier de la villa et le détail des branches de lunettes Persol

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     Vouloir trouver une relation d’ordre esthétique entre les stries d’une extrémité de branches de lunettes et le développement d’un escalier est ridicule et les promoteurs de ce rapprochement n’y croient sans doute pas eux-mêmes. En fait, on se trouve une nouvelle fois en présence de la technique publicitaire classique de survalorisation d’un produit à promouvoir par le détournement ou la captation de valeur d’une œuvre artistique universellement reconnue à forte connotation positive (musique, œuvres d’art, images, appellations, écrits, etc…) et ceci en créant dans l’esprit du consommateur une association mentale  des deux produits. C’est la raison pour laquelle des automobiles sont vendues sous l’appellation « Picasso » ou que des marques de lessives font leur promotion sous les airs de morceaux d’opéras célèbres… Cette association en référence à tout ou partie de l’objet initial « modèle » fonctionne selon un processus bien connu en psychologie : le phénomène d’association est une tentative inconsciente du consommateur d’accéder au produit  désiré par l’intermédiaire de son avatar.

      La Casa Malaparte, chargée d’un capital esthétique prestigieux et d’un fort potentiel de développement de l’imaginaire a souvent été utilisée comme cadre pour la réalisation de films (Le Mépris de Jean-Luc Godard avec Brigitte Bardot et Michel Piccoli, La pelle (la peau) de Liliana Cavani avec Marcello Mastroianni, Burt Lancaster et Claudia Cardinale), de campagnes publicitaires (Persol, campagne Hugo Boss, parfum Uomo) ou de prises de vue photographiques.

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Michel Piccoli contemplant Brigitte Bardot prenant son bain de soleil sur la terrasse de la villa dans le film Le Mépris de Jean-Luc Godard (ci-dessus) et Brigitte Bardot seule sur la terrasse. (ci-dessous)

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La Peau de Liliana Cavani - Marcello Mastroianni et Alexandra King dans la Cas Malaparte

La Peau de Liliana Cavani – Marcello Mastroianni et Alexandra King longeant la Casa Malaparte

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campagne publicitaire Hugo Boss – printemps 2011 : aucun effort, la vulgarité basique…

campagne publicitaire parfum Uomo : l’ascension vers l’absolu et au sommet,  la femme…

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