Bruges-la-Morte, roman de Georges Rodenbach (1855-1898), écrivain belge francophone

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Daniel Meisner - BRUGK IN FLANDERN (Brugge), 1627

Vue de Bruges (Belgique). Gravure emblématique avec des vers en latin et en allemand, parue dans : Daniel Meisner, Thesaurus Philopoliticus, Frankfurt am Main, 1623-1632.

Plan de Bruges de 1900 avec le nom des rues en français comme dans Bruges-la-Morte             Plan de Bruges de 1900 avec le nom des rues en français comme dans Bruges-la-Morte
(Joël Goffin, dont je vous invite à visiter le site très complet et excellent qu’il a consacré à Bruges-la-Morte : http://bruges-la-morte.net me précise que ce plan est tiré du catalogue « Georges Rodenbach ou la légende de Bruges » édité à l’occasion de l’exposition réalisée en Seine-et-Marne au musée Mallarmé.)

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George Rodenbach (1855-1898)L’écrivain belge d’expression française Georges Rodenbach (1855-1898) écrit en 1892 un roman considéré comme un chef-d’œuvre du symbolisme, « Bruges-la-Morte » qui met en scène la ville de Bruges elle-même, traitée comme un personnage central qui influence et détermine les pensées et les actions des acteurs du roman. Le héros du roman, Hugues Viane a quitté la grande ville cosmopolite où il vivait avec sa jeune épouse après la mort de celle-ci et s’est réfugié à l’écart du monde dans cette petite ville des Flandres, quai du Rosaire, en compagnie de sa vieille et pieuse servante. Il vit dans le culte de son épouse morte dont il vénère une tresse blonde telle une relique. La ville de Bruges qui après l’ensablement du chenal qui la reliait à la Mer du Nord a perdu la prospérité et la magnificence qui étaient les siennes durant tout le Moyen âge et avait alors l’apparence d’une « ville-morte », par son ambiance particulière, semble participer à son chagrin et s’assimile à la jeune femme morte. Hugues Viane fait la rencontre dans la ville d’une jeune femme, danseuse de son état, qui est la personnification de son épouse morte et dont il tombe éperdument amoureux. Cet amour scandaleux se terminera en drame puisque la jeune femme mourra étranglée par son amant à l’aide de le touffe de cheveux de la morte qu’elle avait, sans le savoir, profanée…

   Ce roman jouera un rôle important pour la promotion touristique de la ville de Bruges mais ses habitants ne lui pardonneront pas d’avoir présenté la ville sous un aspect nostalgique et passéiste et pour s’être opposé au projet du port de Zeebruges qui devait permettre à la ville de renouer avec un développement économique moderne. Le roman paru dans un premier temps comme feuilleton dans le journal Le Figaro avant d’être publié en volume par l’éditeur Flammarion. Le volume comportait plusieurs planches photographiques de la ville en 1992 dont certaines sont présentées ci-dessous. Des extraits de textes du roman accompagnent ces photographies.

 

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Bruges-la-Morte : avertissement de Georges Rodenbach.

    Dans cette étude passionnelle, nous avons voulu aussi et principalement évoquer une Ville, la Ville comme un personnage essentiel, associé aux états d’âme, qui conseille, dissuade, détermine à agir. Ainsi, dans la réalité, cette Bruges, qu’il nous a plu d’élire, apparaît presque humaine… Un ascendant s’établit d’elle sur ceux qui y séjournent. Elle les façonne selon ses rites et ses cloches. Voilà ce que nous avons souhaité de suggérer: la Ville orientant une action; ses paysages urbains, non plus seulement comme des toiles de fond, comme des thèmes descriptifs un peu arbitrairement choisis, mais liés à l’événement même du livre. C’est pourquoi il importe, puisque ces décors de Bruges collaborent aux péripéties, de les reproduire également ici, intercalés entre les pages: quais, rues désertes, vieilles demeures, canaux, béguinage, églises, orfèvrerie du culte, beffroi, afin que ceux qui nous liront subissent aussi la présence et l’influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux voisines, sentent à leur tour l’ombre des hautes tours allongée sur le texte.

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue de la Wollestraat et du beffroi

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue de la Wollestraat et du beffroi

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–––– Evocations : agonies de villes ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     « Les villes sont un peu comme les femmes : elles ont leur temps de jeunesse et d’épanouissement; puis vient le déclin, et les lézardes chaque jour accrues au long des murs augmentent péniblement les rides de leur vieillesse. Combien qui furent naguère les cités riches et belles, ont une fin de vie abandonnée; pauvres aïeules qui se raidissent avec des airs déchus, conservant tout au plus quelques monuments : blasons de pierre, armoiries familiales qui seuls attestent leur ancienne et authentique noblesse. La plupart ont tourné au mysticisme, villes devenues religieuses, qui égrènent, dans le soir, le chapelet de fer des carillons ! »

Bruges - le beffroi et la grande Place vers 1888Bruges – le beffroi et la grande Place vers 1888

     Tandis que l’immense tour laisse la ville à ses pieds et jette sur elle son immense ombre indifférente, voici, d’un air plus apitoyé, comme les servantes de son agonie, des femmes du peuple dans l’éloignement des rues qui circulent d’un pas amorti sur la mousse et sur l’herbe encadrant les pavés. Elles sont ensevelies en une grande mante à plis raides dont le capuchon relevé leur cache toute la tête. C’est le costume local : une cloche de drap noir aux balancements mélancoliques, et, là-bas, dans le lointain, on croit entendre agoniser leur marche comme un glas.

     Douceur de cheminer à présent dans la ville léthargique, à travers des songes et des souvenirs, au long des rues jamais droites, toujours capricieuses, ménageant, à chaque pas de lente flânerie, une surprise et un imprévu. Oh ! les façades anciennes et rares, avec des bouquets sculptés qui se fanent, des cartouches où des satyres se débandent dans l’effritement de la pierre, des têtes de femmes dont la pluie et la poussière ont défleuri la bouche.

     Partout des ornements, un caprice, un symbole, un emblême, des armoiries ou des enseignes que le temps a patinés comme avec la cendre des années !

Bruges -  statue de Jan van Eyck

    Partout des perrons avec des balustrades; partout des pignons qui montent aussi comme des escaliers aux marches régulières escaladées par les regards qu’attirent un oiseau de fer, au sommet, ou quelque girouette inconsolable. Sur les murailles, des ancres en forme de chiffres qui attestent leur authentique vétusté; des bas-reliefs subsistant à demi-rongés; des briques éraflées par d’immémoriales blessures, d’un rouge de sang caillé; puis encore des écus blasonnés d’un Lion ou d’une Demi-Lune se balançant à des tringles rouillées, à la porte d’antiques hôtelleries. Et aux fenêtres, des vitraux d’un glauque triste, enchassés en des losanges de plomb; et rien ainsi n’arrive au dehors de la vie intérieure des maisons, comme abandonnées et mortes !

     Ici la sourdine des sons s’apparie à la sourdine des couleurs, car toutes les façades s’effacent en des nuances de jaunes pâles, de verts éteints, de roses surannées qui chantent doucement la silencieuse mélodie des teintes fanées. On ne sait quelle obsession de cierges et d’encens vous poursuit à travers ce dédale des rues pacifiées; à chaque carrefour des Madones, en des armoires de verre, habillées de velours et de dentelles, couronnées d’argent, honorées de fleurs et d’ex-voto. Puis, des calvaires, des chapelles, des oratoires où sont des reliques à baiser, des cires à allumer sur des ifs de fer aux branches noires, – et les grandes églises enfin aux tours énormes environnées de lugubres corneilles : Saint-Sauveur et Notre-Dame, dont on regarde à peine la décoration touffue, luxueuse, les marbres, les riches boiseries, les vitraux en fleurs, les oeuvres d’art entassées parmi lesquelles rayonne une Vierge de Michel-Ange.

Bruges - gisants

     Tout cela chavire dans l’immense impression mortuaire que la ville nous a donnée peu à peu et qui se continue ici même dans la sombre cathédrale où sont les émouvants sarcophages de Charles-le-Téméraire, couché sur le dos, les mains jointes, les pieds sur un lion – la force – et de Marie de Bourgogne, en robe de marbre, les pieds sur un héraldique lévrier – la fidélité –. Et combien d’autres tombeaux : toutes les dalles sont des pierres tumulaires, avec des têtes de mort, des noms ébréchés, des inscriptions rongées déjà comme des lèvres de pierre… La mort elle-même ici est effacée par la mort !

    Mais, à de certains jours, tout s’anime d’une vie soudaine et inusitée. Comme aux appels d’un invisible clairon que les Anges auraient embouché, toutes les Vierges et les Sacré-Coeur vont descendre de leurs piédestaux; les bannières vont frissonner comme des robes revêtues. Et voici le portail qui s’ouvre : c’est la fête du Saint-Sang; et dans les premières chaleurs de mai sort et s’avance, par la ville ressuscitée, la Procession : des enfants de choeur en robes rouges : de petites filles en blanc, par centaines, en des mousselines de neige, effeuillant des corbeilles, menant l’agneau pascal pavoisé de rubans; puis les chevaliers de Terre-Sainte, les Croisés en drap d’or et en armure; les princesses de l’histoire brugeline, sur des chevaux caparaçonnés, en de somptueux et authentiques costumes. Car dans ces processions ou ces cortèges historiques, ce sont les jeunes gens et les jeunes filles des plus nobiliaires familles de Flandre qui tiennent les grands rôles, avec des étoffes anciennes, des dentelles de naguère et des bijoux familiaux. Et voici les moines de tous les ordres, psalmodiant sur l’accompagnement des cuivres : dominicains, franciscains, oratoriens, carmes; puis les lévites du séminaire, puis les prêtres, les vicaires, les chanoines en dalmatiques, en chasubles brodées d’or et d’argent et rayonnantes comme des jardins d’orfèvreries. Enfin dans l’encens, les clochettes, les cloches, les psaumes, voilà l’Evêque, mitre en tête, sous un dais, portant le précieux cristal où saigne éternellement l’unique rubis possédé du Saint-Sang.

Bruges - Fête religieuse du Sin sangBruges – Fête du Saint-Sang

   Et l’on croirait que c’est un rêve, ce fastueux déroulement dans les rues mornes et que, pour un jour, ont pris chair et se sont animés par on ne sait quel miracle les personnages des divins tableaux de Van Eyck et de Memling qui dorment là-bas dans les musées.

    C’est un moment d’illusion dans son séculaire abandon : « On fait du bruit dans l’herbe, et les morts sont contents », à dit Hugo. Mais le bruit passe vite et aujourd’hui que je vous y mène, une paix de cimetière règne dans les quatiers déserts, au long des quais taciturnes.

    Ces quais de Bruges, combien, dans ma pensive jeunesse, je les ai suivis, confessés, aimés,  avec des coins que j’étais seul à connaître, à consoler, avec des maisons dont les vitres mortes me regardaient !

Fernand Khnopff - canal à Bruges, 1904Fernand Khnopff – canal à Bruges, 1904

    Et, dans la prison des quais de pierre, l’eau stagnante des canaux où ne passent plus de navires, ni de barques, où rien ne se reflète que l’immobilité des pignons dont les arches décalquées ont l’air d’escaliers de crêpe qui conduisent jusqu’au fond. Et sur les eaux inanimées, des balcons en surplomb, des rampes de bois, des grilles de jardins incultes, des portes mystérieuses, toute une enfilade de choses confuses et déjetées qui sont accroupies au bord de l’eau, avec des airs de mendier, sous des haillons de feuillage et de lierre qui s’effilochent…

    Et, comme pour laver ce cadavre de l’eau immobile, sans cesse dégoulinent et ruissellent en pleurant le gargouillis des gouttières, des rigoles, des sources intermittentes, le trop-plein des toits, le suintement des ponts en tunnel, et c’est comme un accord de sanglots et de larmes intarissables.

bruges - cygnes

    Oh ! les invisibles pleureuses, les larmes des choses dont on entend véritablement ici la tristesse presque humaine !
    Seuls, de grands cygnes, les cygnes légendaires de ces canaux, animent ce deuil depuis des siècles, divins oiseaux de neige et de féerie, venus là on ne sait d’où, descendus d’un blason s’il faut en croire la légende d’après laquelle la ville ancienne, pour expier l’injuste condamnation d’un gentilhommme qui portait des cygnes dans ses armoiries, aurait été condamnée à entretenir à perpétuité les cygnes dans ses canaux.

    Mais le souvenir de sang ne hante plus les beaux oiseaux expiateurs, car ils naviguent, calmes et blancs. Et le poète, comme Lohengrin, se sent traîné par eux vers les agonisantes banlieues et les sites choisis du Minnewater, un nom aux résonances exquises, « le lac d’amour », a-t-on traduit, mais mieux que cela : l’eau où l’on aime ! Et ici, devant ce doux lac semé de nénuphars, où la nuit déroule son chapelet d’étoiles, le rêve décidément s’émotionne, les silences épars entrelacent leurs mailles en un filet de mélancolie dans lequel peu à peu toutes les paroles reploient leurs ailes. Au loin, un carquois gigantesque de tours, de tourelles, de flèches qui hérissent l’horizon, et les tours, Dieu sait quelles ombres, elles allongent en ce moment sur le coeur !

    Parmi les remparts, quelques moulins mélancoliques qui tournent d’une aile lassée. Ils ont l’air, dans la reculée, très lentement de moudre un coin de ciel pâle.
    Et devant soi, frileusement blotti sous des manteaux de feuillage, avec un long mur d’enceinte comme un cimetière d’âmes, s’allonge l’amas gris et confus des maisons du Béguinage.

Bruges : la porte monumentale d'entrée du beguinageBruges : la porte monumentale d’entrée du béguinage

    Les Béguinages ! Oh ! ces curieux et uniques couvents s’éternisant en Flandre, dans la tristesse des villes mortes, non seulement à Bruges et à Gand, mais en de plus infirmes et déchues : à Courtrai, Termonde, Malines, ces pauvres petites villes dont les cloches sont comme les voix obstinées et chevrotantes.

    Le Béguinage, c’est une ville à part dans l’autre ville, un enclos mystique qui demeure comme un coin de prière inviolé.
    Au centre, une herbe grasse – étoffée et compacte comme une prairie de Jean Van Eyck. Tout autour, des rues que bordent de chaque côté des murs aussi blancs que des nappes de Sainte Table. Dans ces murs, les portes, peintes en vert, sont historiées d’images en couleurs ou en ferronnerie, avec le nom de chaque couvent, des noms doux, doux sonnants. La « Maison des Anges », la « Maison des Fleurs », la « Maison de la consolation des pauvres »; ou encore, la « Maison de Sainte Béga », soeur de Pépin, qui fut, dit-on, fondatrice de l’Ordre.

Bruges : cour intérieure du béguinage

Bruges : cour intérieure du béguinage

   Tous ces petits couvents séparés comptent chacun une vingtaine de religieuses, un peu plus ou un peu moins, vivant en communauté, soumises à la même discipline et à la même obédience, sous la direction de la grande dame du Béguinage.
    Elles suivent aussi les mêmes offices, et ce n’est pas le moins curieux de pénétrer dans l’église à l’heure des messes et des saluts. Car, selon la règle, elles mettent toutes en entrant, par-dessus leur tête, un énorme voile empesé qui tombe en cassures droites jusqu’à terre; puis vont s’agenouiller côte à côte, et c’est alors – à Gand surtout, où le Béguinage contient plus de 1200 religieuses – comme un glacier aux cônes pointus et blancs qui s’immobilisent sous le vol des cantiques.
    La caractéristique de l’Ordre, c’est qu’on y est toujours comme en noviciat sans se lier par des voeux, avec la faculté de sortir quand on le désire, de ces libres couvents, de rentrer dans le monde, de contracter mariage. Mais la chose est rare. Elles y vivent si calmes, si loin de la vie, passives, machinales, dans le halo de linge de leurs cornettes, tout leur rêve ne va qu’à bien parer, avec des doigts méticuleux, l’autel de l’église, pour les mois de Marie et les neuvaines.
     Après les offices, leurs heures s’emploient à des travaux de couture, mais comme si ces doigts vierges ne pouvaient manier que des chose blanches, elles cousent et brodent du linge ou font de la dentelle. Dans l’ouvroir aux murs bleu-pâle, elles sont assises en cercle et leurs doits agiles jouent avec les bobines sur un grand carreau où les fils s’emmêlent autour des épingles de cuivre en blanches combinaisons de fleurs !
    Au Béguinage de Bruges, la déchéance environnante a aussi décimé la sainte population cloîtrée là. La moitié des petits couvents sont vides, et les quelques religieuses demeurées ont à peine l’air de vivre dans l’enclos plein d’absence. Vaguement aperçues derrière les vitres closes, on les prendrait plutôt pour les ombres des religieuses d’autrefois venant apporter dans les chambres muettes, à la Madone délaissée, quelques fleurs nouvelles du Paradis.

     Au dehors, dans la paix sommeillante des rues, plus de bruit, plus même d’échos; seul, un peu de vent dans les grands arbres dont les feuilles remuées font un bruit de source de qui la plainte se tarit. Comme la ville est loin ! la ville est morte ! Et c’est pour ses obsèques qu’une cloche, là-bas, tinte ! Voici d’autres sonneries, mais si vagues, si lentes, comme d’une pluie de fleurs noires, comme d’une poussière de cendres froides que ces urnes balanceraient du haut des tours lointaines !
     Et la paix, un moment troublée par ces titillations de l’espace, s’élargit et submerge jusqu’à la respiration des choses. On marche à pas étouffés, comme dans une maison où il y a un mort. On n’ose même plus parler.
     Car le silence apparaît à ce moment comme quelque chose de vivant, de réel, de despotique qui vit là, seul, comme en un royaume élu pour son exil, qui veut, qui commande, qui se montre hostile à qui le dérange. Inconsciemment, invinciblement, on subit sa douleur muette, et si par hasard quelque passant approche et fait du bruit, on a comme l’impression d’une chose anormale, choquante et sacrilège. Seules quelques béguines peuvent encore logiquement circuler à pas frôlants dans cette atmosphère éteinte, car elles ont moins l’air de marcher que de glisser, et ce sont encore des cygnes blancs des longs canaux. Et dans le vaste enclos mystique, on se trouve comme surpris d’être seul à survivre à la mort d’alentour; peu à peu on subit le lent conseil des pierres, et j’imagine qu’une âme saignant d’une cruelle et récente douleur qui aurait marché dans ce silence sortirait de là avec l’ordre des choses de ne plus vivre davantage et, au bord du lac voisin, elle éprouverait ce que disent les fossoyeurs de Shakespeare à propos d’Ophélie : ce n’est pas elle qui irait vers l’eau, mais l’eau viendrait au devant de sa peine !

Evocations. Agonie de villes.

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–––– Bruges-la-Morte ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre III) :

     « Hugues se trouva sans force, tout l’être attiré, entraîné dans le sillage de cette apparition. La morte était là devant lui; elle cheminait; elle s’en allait. Il fallait marcher derrière elle, s’approcher la regarder, boire ses yeux retrouvés, rallumer sa vie à ses cheveux qui étaient de la lumière. Il fallait la suivre, sans discuter, simplement, jusqu’au bout de la ville et jusqu’au bout du monde.      Il n’avait pas raisonné; mais, machinalement, s’était remis à marcher derrière elle, tout près cette fois, avec la peur haletante de la perdre encore, à travers cette Veille ville aux rues en circuits et en méandres.  Certes, il n’avait pas songé une minute à cette action anormale de sa part: suivre une femme. Eh non! c’est sa femme qu’il suivait, qu’il accompagnait dans cette crépusculaire promenade et qu’il allait reconduire jusqu’à son tombeau…      Hugues marchait toujours, aimanté, comme dans un rêve, aux côtés de l’inconnue ou derrière elle, sans même s’apercevoir qu’après les quais solitaires, ils avaient atteint maintenant les rues marchandes, le centre de la ville, la Grand’Place où la Tour des Halles, immense et noire, se défendait contre la nuit envahissante avec le bouclier d’or de son cadran.      La jeune femme, svelte et rapide, l’air de se dérober à cette poursuite, s’était engagée dans la rue Flamande – aux vieilles façades ornementées et sculptées comme des poupes – apparaissant plus nette et d’une silhouette mieux découpée chaque fois qu’elle passait devant la vitrine éclairée d’un magasin ou le halo répandu d’un réverbère.      Puis il la vit brusquement traverser la rue, s’acheminer vers le théâtre dont les portes étaient ouvertes, et elle entra. »

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collection Tavik Frantisek Simon – Grand’place de Bruges et beffroi

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : le Palais de Justice, l’Hôtel de Ville et la Chapelle du Saint- Sang

Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre I & II) :

« il se décida à son ordinaire promenade du crépuscule, bien qu’il ne cessât pas de pluviner, bruine fréquente des fins d’automne, petite pluie verticale qui larmoie, tisse de l’eau, faufile l’air, hérisse d’aiguilles les canaux planes, capture et transit l’âme comme un oiseau dans un filet mouillé, aux mailles interminables !

    Hugues recommençait chaque soir le même itinéraire, suivant la ligne des quais, d’une marche indécise, un peu voûté déjà, quoiqu’il eût seulement quarante ans. Mais le veuvage avait été pour lui un automne précoce. Les tempes étaient dégarnies, les cheveux pleins de cendre grise. Ses yeux fanés regardaient loin, très loin, au-delà de la vie.     Et comme Bruges aussi était triste en ces fins d’après-midi ! Il l’aimait ainsi !      C’est pour sa tristesse même qu’il l’avait choisie et y était venu vivre après le grand désastre. Jadis, dans les temps de bonheur, quand il voyageait avec sa femme, vivant à sa fantaisie, d’une existence un peu cosmopolite, à Paris, en pays étranger, au bord de la mer, il y était venu avec elle, en passant, sans que la grande mélancolie d’ici pût influencer leur joie. Mais plus tard, resté seul, il s’était ressouvenu de Bruges et avait eu l’intuition instantanée qu’il fallait s’y fixer désormais. Une équation mystérieuse s’établissait. A l’épouse morte devait correspondre une ville morte. Son grand deuil exigeait un tel décor. La vie ne lui serait supportable qu’ici. Il y était venu d’instinct. Que le monde, ailleurs, s’agite, bruisse, allume ses fêtes, tresse ses mille rumeurs. Il avait besoin de silence infini et d’une existence si monotone qu’elle ne lui donnerait presque plus la sensation de vivre.      Autour des douleurs physiques, pourquoi faut-il se taire, étouffer les pas dans une chambre de malade? Pourquoi les bruits, pourquoi les voix semblent-ils déranger et rouvrir la plaie ?       Aux souffrances morales, le bruit aussi fait mal.  

Fernand Khnopff - Frontispice de Bruges-la-Morte  .

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Fernand Khnopff – Frontispice de Bruges-la-Morte  

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Dans l’atmosphère muette des eaux et des rues inanimées, Hugues avait moins senti la souffrance de son cœur, il avait pensé plus doucement à la morte. Il l’avait mieux revue, mieux entendue, retrouvant au fil des canaux son visage d’Ophélie en allée, écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons.      La ville, elle aussi, aimée et belle jadis, incarnait de la sorte ses regrets. Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges. Tout s’unifiait en une destinée pareille. C’était Bruges-la-Morte, elle-même mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères froidies de ses canaux, quand avait cessé d’y battre la grande pulsation de la mer.      Ce soir-là, plus que jamais, tandis qu’il cheminait au hasard, le noir souvenir le hanta, émergea de dessous les ponts où pleurent les visages de sources invisibles. Une impression mortuaire émanait des logis clos, des vitres comme des yeux brouillés d’agonie, des pignons décalquant dans l’eau des escaliers de crêpe. Il longea le Quai Vert, le Quai du Miroir, s’éloigna vers le Pont du Moulin, les banlieues tristes bordées de peupliers. Et partout, sur sa tête, l’égouttement froid, les petites notes salées des cloches de paroisse, projetées comme d’un goupillon pour quelque absoute.      Dans cette solitude du soir et de l’automne, où le vent balayait les dernières feuilles, il éprouva plus que jamais le désir d’avoir fini sa vie et l’impatience du tombeau. Il semblait qu’une ombre s’allongeât des tours sur son âme; qu’un conseil vînt des vieux murs jusqu’à lui; qu’une voix chuchotante montât de l’eau – l’eau s’en venant au-devant de lui, comme elle vint au-devant d’Ophélie, ainsi que le racontent les fossoyeurs de Shakespeare.      Plus d’une fois déjà il s’était senti circonvenu ainsi. Il avait entendu la lente persuasion des pierres; il avait vraiment surpris l’ordre des choses de ne pas survivre à la mort d’alentour.      Et il avait songé à se tuer, sérieusement et longtemps. Ah ! cette femme, comme il l’avait adorée ! Ses yeux encore sur lui! Et sa voix qu’il poursuivait toujours, enfuie au bout de l’horizon, si loin ! Qu’avait-elle donc, cette femme, pour se l’être attaché tout, et l’avoir dépris du monde entier, depuis qu’elle était disparue. Il y a donc des amours pareils à ces fruits de la Mer Morte qui ne vous laissent à la bouche qu’un goût de cendre impérissable ! »

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illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - (De Rozenhoedkaai met op de achtergrond het Belfort)

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – (De Rozenhoedkaai met op de achtergrond het Belfort)

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Quai du Rosaire

Rodenbach_-_Bruges-la-Morte,_Flammarion,_page_0045

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – (Meebrug ter hoogte van de Groenerei en de Steenhouwersdijk)

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : le Quai vert

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre V) :

     « Hugues sortait beaucoup, partageant les heures entre sa maison et celle de Jane.      Il y allait de préférence vers le soir, par habitude prise de ne sortir qu’aux fins d’après-midi; et puis aussi pour n’être pas trop remarqué en ses promenades vers cette demeure qu’il avait expressément choisie dans un quartier solitaire. Lui n’avait éprouvé vis-à-vis de lui-même aucune honte ni rougeur d’âme, parce qu’il savait le motif, le stratagème de cette transposition qui était non seulement une excuse, mais l’absolution, la réhabilitation devant la morte et presque devant Dieu. Mais il fallait compter avec la province qui est prude: comment ne pas s’y inquiéter un peu du voisinage, de l’hostilité ou du respect publics lorsqu’on en sent sur soi incessamment les yeux posés, l’attouchement pour ainsi dire?      En cette Bruges catholique surtout, où les moeurs sont sévères ! Les hautes tours dans leurs frocs de pierre partout allongent leur ombre. Et il semble que, des innombrables couvents, émane un mépris des roses secrètes de la chair, une glorification contagieuse de la chasteté. A tous les coins de rue, dans des armoires de boiserie et de verre, s’érigent des Vierges en manteaux de velours, parmi des fleurs de papier qui se fanent, tenant en main une banderole avec un texte déroulé qui, de leur côté, proclament: « Je suis l’immaculée. »      Les passions, les accointances des sexes hors mariage y sont toujours l’œuvre perverse, le chemin de l’enfer, le péché du sixième et du neuvième commandement qui fait parler bas dans les confessionnaux et farde de confusion les pénitentes.      Hugues connaissait cette austérité de Bruges et avait évité de l’offusquer. Mais, en cette vie de province tout exiguë, rien n’échappe. Bientôt il suscita à son insu une pieuse indignation. Or la foi scandalisée s’y exprime volontiers en ironies. Telle la cathédrale rit et nargue le diable avec les masques de ses gargouilles.       Quand la liaison du veuf avec la danseuse se fut ébruitée, il devint, sans le savoir, la fable de la ville. Nul n’en ignora: bavardages de porte en porte; propos d’oisiveté; cancans colportés, accueillis avec une curiosité de béguines; herbe de la médisance qui, dans les villes mortes, croît entre tous les pavés.      On s’amusa d’autant plus de l’aventure qu’on avait connu son long désespoir, ses regrets sans éclaircie, toutes ses pensées uniquement cueillies et nouées en bouquet pour une tombe. Aujourd’hui, c’est là qu’aboutissait ce deuil qu’on avait pu croire éternel.       Tous s’y étaient trompés, le pauvre veuf lui-même, qui avait été sans doute ensorcelé par une coquine. On la connaissait bien. C’était une ancienne danseuse du théâtre. On se la montrait au passage, en riant, en s’indignant un peu de son air de personne tranquille que démentaient, trouvait-on, son dandinement et sa chevelure jaune. On savait même où elle habitait, et que le veuf allait la voir tous les soirs. Encore un peu, on aurait dit les heures et son itinéraire…  belgium-brugge-21.bmp      Les bourgeoises curieuses, dans le vide des après-midi inoccupées, surveillaient son passage, assises à une croisée, l’épiant dans ces sortes de petits miroirs qu’on appelle des espions et qu’on aperçoit à toutes les demeures, fixés sur l’appui extérieur de la fenêtre. Glaces obliques où s’encadrent des profils équivoques de rues; pièges miroitants qui capturent, à leur insu, tout le manège des passants, leurs gestes, leurs sourires, la pensée d’une seule minute en leurs yeux – et répercute tout cela dans l‘intérieur des maisons où quelqu’un guette.        Ainsi, grâce à la trahison des miroirs, on connut vite toutes les allées et venues de Hugues et chaque détail du quasi concubinage dans lequel il vivait maintenant avec Jane. L’illusion où il persistait, ses naïves précautions de ne l’aller voir qu’au soir tombant greffèrent d’une sorte de ridicule cette liaison qui avait offusqué d’abord, et l’indignation s’acheva dans des rires.

     Hugues ne soupçonnait rien. Et il continua à sortir quand le jour décline, pour s’acheminer, en de volontaires détours, vers la toute proche banlieue. Comme, à présent, elles lui furent moins douloureuses, ces promenades au crépuscule ! Il traversait la ville, les ponts centenaires, les quais mortuaires au long desquels l’eau soupire. Les cloches, dans le soir, sonnaient chaque fois pour quelque obit du lendemain. Ah! ces cloches à toutes volées, mais si en allées – semblait-il – et déjà si lointaines de lui, tintant comme en d’autres ciels… Et le trop-plein des gouttières avait beau dégouliner, le tunnel des ponts suinter des larmes froides, les peupliers du bord de l’eau frémir comme la plainte d’une frêle source inconsolable, Hugues n’entendait plus cette douleur des choses; il ne voyait plus la ville rigide et comme emmaillotée dans les mille bandelettes de ses canaux. La ville d’autrefois, cette Bruges-la-Morte, dont il semblait aussi le veuf, ne l’effleurait plus qu’à peine d’un glacis de mélancolie; et il marchait, consolé, à travers son silence, comme si Bruges aussi avait surgi de son tombeau et s’offrait telle qu’une ville neuve qui ressemblerait à l’ancienne.« 

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : le petit marché aux poissons

Tavik Frantisek Simon - Bruges, 1906

collection Tavik Frantisek Simon – Bruges, 1904

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Quai des Ménétriers

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Quai des Ménétriers

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - (Gezicht op de Groene Rei van oost naar west)

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – (Gezicht op de Groene Rei van oost naar west)

Quand on contemple cette photo en noir et blanc que Rodendach avait choisi pour illustrer son roman, comment ne pas penser aux décors de villes moyenâgeuses mis en scène par les cinéastes expressionnistes allemands avec en particulier les décors créés par l’architecte Hans Poelzig pour le film Der Golem.

Hans Poelzig - Der Golem

décor de Hans Poelzig pour le film Der Golem.

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre VI) :

    « En amour principalement, cette sorte de raffinement opère: charme d’une femme nouvelle arrivant qui ressemblerait à l’ancienne !      Hugues en jouissait avec un grandissant délice, lui que la solitude et la douleur avaient dès longtemps sensibilisé jusqu’à ces nuances d’âme.       N’est-ce pas d’ailleurs par un sentiment inné des analogies désirables qu’il était venu vivre à Bruges dès son veuvage ?       Il avait ce qu’on pourrait appeler « le sens de la ressemblance », un sens supplémentaire, frêle et souffreteux, qui rattachait par mille liens ténus les choses entre elles, apparentait les arbres par des fils de la Vierge, créait une télégraphie immatérielle entre son âme et les tours inconsolables.      C’est pour cela qu’il avait choisi Bruges, Bruges d’où la mer s’était retirée, comme un grand bonheur aussi.      Ç’avait été déjà un phénomène de ressemblance, et parce que sa pensée serait à l’unisson avec la plus grande des Villes Grises. Mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l’air de la Toussaint! Ce gris comme fait avec le blanc des coiffes de religieuses et le noir des soutanes de prêtres, d’un passage incessant ici et contagieux. Mystère de ce gris, d’un demi-deuil éternel !      Car partout les façades, au long des rues, se nuancent à l’infini: les unes sont d’un badigeon vert pâle ou de briques fanées rejointoyées de blanc; mais, tout à côté, d’autres sont noires, fusains sévères, eaux-fortes brûlées dont les encres y remédient, compensent les tons voisins un peu clairs; et, de l’ensemble, c’est quand même du gris qui émane, flotte, se propage au fil des murs alignés comme des quais.       Le chant des cloches aussi s’imaginerait plutôt noir; or, ouaté, fondu dans l’espace, il arrive en une rumeur également grise qui traîne, ricoche, ondule sur l’eau des canaux.      Et cette eau elle-même, malgré tant de reflets: coins de ciel bleu, tuiles des toits, neige des cygnes voguant, verdure des peupliers du bord, s’unifie en chemins de silence incolores.      Il y a là, par un miracle du climat, une pénétration réciproque, on ne sait quelle chimie de l’atmosphère qui neutralise les couleurs trop vives, les ramène à une unité de songe, à un amalgame de somnolence plutôt grise.      C’est comme si la brume fréquente, la lumière voilée des ciels du Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des cloches eussent influencé, par leur alliage, la couleur de l’air – et aussi, en cette ville âgée, la cendre morte du temps, la poussière du sablier des Années accumulant, sur tout, son oeuvre silencieuse.  Voilà pourquoi Hugues avait voulu se retirer là, pour sentir ses dernières énergies imperceptiblement et sûrement s’ensabler, s’enliser sous cette petite poussière d’éternité qui lui ferait aussi une âme grise, de la couleur de la ville!      Aujourd’hui ce sens de la ressemblance, par une diversion brusque et quasi miraculeuse, avait agi encore, mais d’une façon inverse. Comment, et par quelle manigance de la destinée, dans cette Bruges si lointaine de ses premiers souvenirs, avait surgi brusquement ce visage qui devait les ressusciter tous?       Quoi qu’il en fût du singulier hasard, Hugues s’abandonna désormais à l’enivrement de cette ressemblance de Jane avec la morte, comme jadis il s’exaltait à la ressemblance de lui-même avec la ville.« 

Tavik Frantisek Simon - canal à Bruges (Lange Rei), 1906/1907Tavik Frantisek Simon photo-lange-reie-brugge-boek

canal à Bruges (Lange Reie), 1904

collection Tavik Frantisek Simon – canal à Bruges ,1904 et la même vue en 1888

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Pont et entrée monumentale du Béguinage

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : la cour intérieure du Béguinage

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre VIII) : 

     « Un dimanche de mars qui était celui de Pâques, la vieille Barbe apprit de son maître, le matin, qu’il ne dînerait ni ne souperait chez lui et qu’elle était libre jusqu’au soir. Elle en fut toute réjouie, car puisque son jour de congé coïncidait avec un jour de grande fête, elle irait au Béguinage, assisterait aux offices: la grand’messe, les vêpres, le salut, et passerait le reste de la journée chez sa parente, sœur Rosalie, qui habitait un des couvents principaux du religieux enclos. C’était une des meilleures, une des seules joies de Barbe d’aller au Béguinage. Tout le monde l’y connaissait. Elle y avait plusieurs amies parmi les béguines, et rêvait pour ses très vieux jours, quand elle aurait amassé quelques économies, d’y venir elle-même prendre le voile et finir sa vie comme tant d’autres – si heureuses! – qu’elle voyait avec une cornette emmaillotant leur tête d’ivoire âgé. Surtout par ce matin de mars adolescent, elle exultait de s’acheminer vers son cher Béguinage, d’un pas encore alerte, dans sa grande mante noire à capuchon, oscillant comme une cloche. Au loin, des tintements semblaient s’accorder avec sa marche, sonneries de paroisse unanimes, et, parmi elles, tous les quarts d’heure, la musique grêle, chevrotante du carillon, un air comme tapoté sur un clavier de verre… Un commencement de verdure printanière donnait à la banlieue un air de campagne. Or bien que, depuis plus de trente ans, Barbe fût en condition à la ville, elle avait gardé, comme toutes ses pareilles, le souvenir persistant de son village, une âme paysanne qu’un peu d’herbe ou de feuillage attendrit. La bonne matinée! Et comme elle allait d’un pas allègre, dans le soleil clair, émue d’un cri d’oiseau, de l’odeur des jeunes pousses en ce faubourg déjà rustique où verdoient les sites choisis du Minnewater – le lac d’amour, a-t-on traduit, mais mieux encore: l’eau où l’on aime! et là, devant cet étang qui somnole, les nénuphars comme des cœurs de premières communiantes, les rives gazonnées pleines de fleurettes, les grands arbres, les moulins, à l’horizon, qui gesticulent, Barbe encore une fois eut l’illusion du voyage, du retour, à travers champs, vers son enfance… C’était aussi une âme pieuse, de cette foi des Flandres où subsiste un peu du catholicisme espagnol, cette foi où les scrupules et la terreur l’emportent sur la confiance et qui a plus la peur de l’Enfer que la nostalgie du Ciel. Avec pourtant un amour du décor, la sensualité des fleurs, de l’encens, des riches étoffes, qui appartient en propre à la race. C’est pourquoi l’esprit obscur de la vieille servante s’extasiait par avance aux pompes des saints offices, tandis qu’elle franchissait le pont arqué du Béguinage et pénétrait dans l’enceinte mystique. Déjà, ici, le silence d’une église; même le bruit des minces sources du dehors, dégoulinées dans le lac, arrivant comme une rumeur de bouches qui prient; et les murs, tout autour, des murs bas qui bornent les couvents, blancs comme des nappes de Sainte Table. Au centre, une herbe étoffée et compacte, une prairie- de Jean Van Eyck, où paît un mouton qui a l’air de l’Agneau pascal. Des rues, portant des noms de saintes ou de bienheureux, tournent, obliquent, s’enchevêtrent, s’allongent, formant un hameau du moyen âge, une petite ville à part dans l’autre ville, plus morte encore. Si vide, si muette, d’un silence si contagieux qu’on y marche doucement, qu’on y parle bas, comme dans un domaine où il y a un malade. Si par hasard quelque passant approche, et fait du bruit, on a l’impression d’une chose anormale et sacrilège. Seules quelques béguines peuvent logiquement circuler là, à pas frôlants, dans cette atmosphère éteinte; car elles ont moins l’air de marcher que de glisser, et ce sont plutôt des cygnes, les sœurs des cygnes blancs des longs canaux. Quelques-unes, qui s’étaient attardées, se hâtaient sous les ormes du terre-plein, quand Barbe se dirigea vers l’église d’où venait déjà l’écho de l’orgue et de la messe chantée. Elle entra en même temps que les béguines qui allaient prendre place dans les stalles, en double rang de boiseries sculptées, s’alignant près du chœur. Toutes les coiffes se juxtaposaient, leurs ailes de linge immobilisées, blanches avec des reflets décalqués, rouge et bleu, quand le soleil traversait les vitraux. Barbe regarda de loin, d’un œil d’envie, le groupe agenouillé des Sœurs de la communauté, épouses de Jésus et servantes de Dieu, avec l’espoir, un jour aussi, d’en faire partie… Elle avait pris place dans un des bas côtés de l’église, parmi quelques fidèles laïcs également: vieillards, enfants, familles pauvres logées dans les maisons du Béguinage qui se dépeuple.

Im Beguinenhof zu Brügge - Die Gartenlaube, 1863Barbe, qui ne savait pas lire, égrenait un gros rosaire, priant à pleines lèvres, regardant parfois du côté de sœur Rosalie, sa parente, qui occupait la deuxième place dans les stalles après la Mère Révérende. Comme l’église était belle, toute braséante de cires allumées. Barbe, au moment de l’Offertoire, alla acheter un petit cierge à la sœur sacristine qui se tenait près d’un if de fer forgé, où bientôt l’offrande de la vieille servante brûla à son tour. De temps en temps, elle suivait la consomption de son cierge, qu’elle reconnaissait parmi les autres. Ah! qu’elle était heureuse! et comme les prêtres ont raison de dire que l’église est la maison de Dieu! surtout qu’au Béguinage, c’étaient des Sœurs qui chantaient au jubé, avec des voix douces comme doivent en avoir les anges seuls. Barbe ne se lassait pas d’écouter l’harmonium, les cantiques qui se dépliaient tout blancs, comme de beaux linges. Cependant la messe était dite; les lumières s’éteignaient. Toutes ensemble, dans un frissonnement de leurs cornettes, les béguines sortirent – essaim qui prit son vol, sema un moment le jardin vert de blanches envergures, d’un départ de mouettes. »

Im Beguinenhof zu Brügge - Die Gartenlaube, 1863Im Beguinenhof zu Brügge – Die Gartenlaube, 1863

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue du Beguinage

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue du Beguinage

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre X) :

« Tristes fins des après-midi d’hiver abrégées ! Brume flottante qui s’agglomère ! Il sentait le brouillard contagieux lui entrer dans l’âme aussi, et toutes ses pensées estompées, noyées, dans une léthargie grise. Ah! cette Bruges en hiver, le soir! L’influence de la ville sur lui recommençait : leçon de silence venue des canaux immobiles, à qui leur calme vaut la présence de nobles cygnes; exemple de résignation offert par les quais taciturnes; conseil surtout de piété et d’austérité tombant des hauts clochers de Notre-Dame et de Saint-Sauveur, toujours au bout de la perspective. Il y levait les yeux instinctivement comme pour y chercher un refuge; mais les tours prenaient en dérision son misérable amour. Elles semblaient dire: « Regardez-nous ! Nous ne sommes que de la Foi ! Inégayées, sans sourires de sculpture, avec des allures de citadelles de l’air, nous montons vers Dieu. Nous sommes les clochers militaires. Et le Malin a épuisé ses flèches contre nous !, Oh! oui! Hugues aurait voulu être ainsi. Rien qu’une tour, au-dessus de la vie ! Mais lui ne pouvait pas s’enorgueillir, comme ces clochers de Bruges, d’avoir déjoué les efforts du Malin. On eût dit, au contraire, un maléfice du Diable, cette passion envahissante dont à présent il souffre comme d’une possession . Des histoires de satanisme, des lectures lui revenaient. Est-ce qu’il n’y avait pas quelque fondement à ces appréhensions de pouvoirs occultes et d’envoûtement? Et n’était-ce pas comme la suite d’un pacte qui avait besoin de sang et l’acheminerait à quelque drame? Par moments, Hugues sentait ainsi comme l’ombre de la Mort qui se serait rapprochée de lui. Il avait voulu éluder la Mort, en triompher et la narguer par le spécieux artifice d’une ressemblance. La Mort, peut-être, se vengerait. Mais il pouvait encore échapper, s’exorciser à temps ! Et à travers les quartiers de la grande ville mystique où il s’acheminait, il relevait les yeux vers les tours miséricordieuses, la consolation des cloches, l’accueil apitoyé des Saintes Vierges qui, au coin de chaque rue, ouvrent les bras du fond d’une niche, parmi des cires et des roses sous un globe, qu’on dirait des fleurs mortes dans un cercueil de verre. Oui, il secouerait le joug mauvais ! Il se repentait. Il avait été le DEFROQUÉ DE LA DOULEUR. Mais il ferait pénitence. Il redeviendrait ce qu’il fut. Déjà il recommençait à être pareil à la ville. Il se retrouvait le frère en silence et en mélancolie de cette Bruges douloureuse, soror dolorosa. Ah! comme il avait bien fait d’y venir au temps de son grand deuil ! Muettes analogies ! Pénétration réciproque de l’âme et des choses ! Nous entrons en elles, tandis qu’elles pénètrent en nous. Les villes surtout ont ainsi une personnalité, un esprit autonome, un caractère presque extériorisé qui correspond à la joie, à l’amour nouveau, au renoncement, au veuvage. Toute cité est un état d’âme, et d’y séjourner à peine, cet état d’âme se communique, se propage à nous en un fluide qui s’inocule et qu’on incorpore avec la nuance de l’air. Hugues avait senti, à l’origine, cette influence pâle et lénifiante de Bruges, et par elle il s’était résigné aux seuls souvenirs, à la désuétude de l’espoir, à l’attente de la bonne mort… Et maintenant encore, malgré les angoisses du présent, sa peine quand même se délayait un peu, le soir, dans les longs canaux d’eau quiète, et il tâchait de redevenir à l’image et à la ressemblance de la ville. »

Tavik Frantisek Simon - canal à Bruges, 1906

collection Tavik Frantisek Simon – canal à Bruges, 1906

Tavik Frantisek Simon - canal à Bruges

 

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue du Minnewater

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue panoramique du Minnewater

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue de Kruispoort

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue de Kruispoort (porte de Gand)

Bruges -carte postale collection Frantisek - vue de Kruispoort (porte Sainte Croix)

Bruges -collection Tavik Frantisek Simon – vue de Kruispoort (porte Sainte Croix)

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre XI) :

« Or la Ville a surtout un visage de Croyante. Ce sont des conseils de foi et de renoncement qui émanent d’elle, de ses murs d’hospices et de couvents, de ses fréquentes églises à genoux dans des rochets de pierre. Elle recommença à gouverner Hugues et à imposer son obédience. Elle redevint un Personnage, le principal interlocuteur de sa vie, qui impressionne, dissuade, commande, d’après lequel on s’oriente et d’où l’on tire toutes ses raisons d’agir. Hugues se retrouva bientôt conquis par cette face mystique de la Ville, maintenant qu’il échappait un peu à la figure de sexe et de mensonge de la Femme. Il écoutait moins celle-ci; et, à mesure, il entendit davantage les cloches. Cloches nombreuses et jamais lassées tandis que, dans ses rechutes de tristesse, il s’était remis à sortir au crépuscule, à errer au hasard le long des quais. Cela lui faisait mal, ces cloches permanentes – glas d’obit, de requiem, de trentaines; sonneries de matines et de vêpres – tout le jour balançant leurs encensoirs noirs qu’on ne voyait pas et d’où se déroulait comme une fumée de sons. Ah! ces cloches de Bruges ininterrompues, ce grand office des morts sans répit psalmodié dans l’air! Comme il en venait un dégoût de la vie, le sens clair de la vanité de tout et l’avertissement de la mort en chemin… Dans les rues vides où de loin en loin, un réverbère vivote, quelques silhouettes rares s’espaçaient, des femmes du peuple en parallèlement, les cloches et les mantes semblaient cheminer vers les églises, en un même itinéraire. Hugues se sentait conseillé insensiblement. Il suivait le sillage. Il était regagné par la ferveur ambiante. La propagande de l’exemple, la volonté latente des choses l’entraînaient à son tour dans le recueillement des vieux temples. Comme à l’origine, il se remit à aimer y faire halte le soir, dans ces nefs de Saint-Sauveur surtout, aux longs marbres noirs, au jubé emphatique d’où parfois tombe une musique qui se moire et déferle… Cette musique était vaste, ruisselait des tuyaux sur les dalles; et c’est elle, eût-on dit, qui noyait, effaçait les inscriptions poussiéreuses sur les pierres tumulaires et les plaques de cuivre dont partout la basilique est semée. On pouvait dire vraiment qu’on y marchait dans la mort ! Aussi rien, ni les jardins des vitraux, ni les tableaux merveilleux et sans âge: des Pourbus, des Van Orley, des Erasme Quellyn, des Crayer, des Seghers aux guirlandes de tulipes jamais fanées – ne pouvait édulcorer la tristesse tombale du lieu. Et même, des triptyques et des retables, Hugues n’envisageait qu’à peine la féerie de couleurs et ce songe éternisé de lointains peintres, pour ne songer qu’avec plus de mélancolie à la mort en voyant, sur les volets, le donateur, mains jointes, et la donatrice aux yeux de cornalines – dont rien ne reste que ces portraits! Alors il évoquait de nouveau la morte – il ne voulait plus penser à la vivante, à cette Jane impure dont il laissait l’image à la porte de l’église – c’est avec la morte qu’il se rêvait aussi agenouillé autour de Dieu, comme les pieux donateurs de naguère. Hugues aimait encore, en ses crises de mysticisme, à aller s’ensevelir dans le silence de la petite chapelle de Jérusalem. C’est là surtout que se dirigeaient, au couchant, les femmes en mante… Il entrait après elles; les nefs étaient basses; une sorte de crypte. Tout au fond, dans cette chapelle édifiée par l’adoration des plaies du Sauveur, un Christ grandeur nature, un Christ au tombeau, livide sous un linceul de fine dentelle. Les femmes en mante allumaient de petits cierges, puis s’éloignaient à pas glissants. »

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Tavik Frantisek Simon - l'hiver à Bruges, vers 1911 - Musée des Augustins à Toulouse

peinture de Tavik Frantisek Simon – l’hiver à Bruges, vers 1911 – Musée des Augustins à Toulouse

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre XV et fin) :

« Les fenêtres étaient restées ouvertes… Et, dans le silence, arriva un bruit de cloches, toutes les cloches à la fois, qui se remirent à tinter pour la rentrée de la procession à la chapelle du Saint-Sang. C’était fini, le beau cortège… tout ce qui avait été, avait chanté – semblant de vie, résurrection d’une matinée. Les rues étaient de nouveau vides. La ville allait recommencer à être seule. Et Hugues continûment répétait: « Morte… morte… Bruges-la-Morte… » d’un air machinal, d’une voix détendue, essayant de s’accorder: « Morte… morte… Bruges-la-Morte… » avec la cadence des dernières cloches, lasses, lentes, petites vieilles exténuées qui avaient l’air – est-ce sur la ville, est-ce sur une tombe? – d’effeuiller languissamment des fleurs de fer! »

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le béguinage de Bruges le soir - crédit Wikipedia, photo Wolfgang Staudtle béguinage de Bruges le soir – crédit Wikipedia, photo Wolfgang Staudt

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Poèmes et textes consacrés à l’infortunée ville de Bruges, plus désirée morte que vivante…

–––– Victor Hugo à Bruges en 1837, lettre à Adèle –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     Bruges, où j’ai passé un jour avant d’arriver à Ostende, est une superbe ville, moitié allemande, moitié espagnole. On l’appelle Bruges à cause de ses ponts {Brug, en flamand) comme on appelle la ville de ton père Nantes à cause de ses cours d’eau (les cent bras de la Loire) , fiant en celte. T’en souviens-tu, chère amie ? nous avons retrouvé ce mot bas-breton en Suisse. On ne dit pas un torrent, on dit un nant. Les gens de Bruges sont en train de fort malmener leur clocher, qui est un obélisque de brique du quatorzième siècle, du plus grand style par conséquent. Ils ont déjà coupé la pointe qu’ils ont remplacée par un hideux petit toit, rond, plat et bête. Suppose un pape à qui l’on a ôté sa tiare pour lui mettre une casquette. Voilà le clocher de Bruges maintenant. En revanche, la tour du beffroi est complète. Elle est du même temps, et admirable, mi-partie en brique et en pierre. La brique a parfois des tons rouilles qui sont magnifiques. Ils en tirent grand parti en Flandre. Ils font en brique jusqu’à des coquilles, jusqu’à des meneaux d’une délicatesse parfaite. Il faut convenir que les Flamands tripotent mieux la brique que les bretons ne tripotent le granit. Je veux toujours parler des vieux architectes, car à présent on ne tire parti de rien; en brique comme en granit on ne fait que des sottises. Il y a aussi à Bruges force belles maisons à pignons; mais toujours hideusement badigeonnées. Il en est de même de l’intérieur des églises; tout y est blanc dur et noir cru, le tout pour la jubilation des curés, sacristains et vicaires. Il y a longtemps que je l’ai dit, le premier ennemi des églises, c’est le prêtre. Par exemple, ils ont une sublime statue de Michel-Ange, un des prodiges de l’art; ils la cachent derrière un énorme crucifix. Pour trente sous j’ai fait ôter le crucifix, car pour trente sous on fait bien des choses chez ces braves bedeaux belges, et le crucifix n’a peut-être pas d’autre but. C’est un chef-d’œuvre miraculeux que cette statue. La tête de la Vierge est ineffable. Elle regarde son enfant avec une douleur fière que je n’ai vue qu’à cette tête et à ce regard. Quant à l’enfant, avec son grand front, ses yeux profonds et la puissante moue que font ses petites lèvres, c’est bien le plus divin enfant qui soit. Napoléon, qui avait dû ressembler à cet enfant-là, l’avait fait transporter à Paris. On l’a repris en 1815, et dans le trajet on a cassé, je devrais dire déchiré, un coin du voile de la Vierge. Michel-Ange est dans cette église. Rubens, Van Dyck et Porbus y sont aussi. Ils ont laissé là, l’un une Adoration des Mages, l’autre un Mariage mystique de Sainte-Rosalie, le troisième une Sainte-Anne. Je suis resté longtemps comme agenouillé devant ces chefs-d’œuvre. Je crois que c’est là ce que les protestants appellent de l’idolâtrie. Idolâtrie, soit. Ce n’est pas tout, car cette église est riche, et je n’ai pas gardé le moindre pour la fin. Le tombeau de Charles le Téméraire et celui de sa fille Marie de Bourgogne sont là, dans une chapelle. Figure-toi deux monuments en airain doré et en pierre de touche. La pierre de touche ressemble au plus beau marbre noir, avec quelque chose de plus souple à l’œil et de plus harmonieux. Chaque tombeau a sa statue couchée qui paraît toute d’or, et sur les quatre faces des blasons, des figures et des arabesques sans nombre. La tombe de la duchesse Marie est du quinzième siècle, celle de Charles est du seizième. Le corps du duc fut transporté de Nancy à Bruges par Charles-Quint, cet empereur prudent, fils de Jeanne la Folle et petit-neveu de Charles le Téméraire. Rien de plus magnifique que ces deux tombes, celle de Marie surtout. Ce sont d’énormes bijoux. Les blasons sont en émail. Aux pieds du duc il y a un lion, aux pieds de Marie deux chiens dont l’un semble gronder de ce qu’on approche sa maîtresse. C’est une chose surprenante, aux quatre faces du monument, que cette foret d’arabesques d’or sur fond noir avec des anges pour oiseaux et des blasons pour fruits et pour fleurs. Napoléon a visite ces tombes. Il a donné dix mille francs pour les restaurer et mille francs à l’honnête bourgeois qui les avait enterrées et sauvées pendant la Révolution. Il paraît qu’il est resté longtemps, pensif, m’a dit le vieux sacristain, dans cette chapelle. C’était en 1811. Il a pu lire sur le devant du tombeau de Charles de Bourgogne sa devise : « Je l’ai empris, bien en avienne », et au revers, dans l’épitaphe, il a pu lire aussi cette phrase : «Lequel prospéra longtems en haultes entreprises, batailles et victoires… jusques à ce que fortune lui tournant le dos l’oppressa la nuit des Roys 1476,  devant Nancy. » L’empereur rêvait alors Moscou. Il n’a pas fait porter ces tombes à Paris. Ces tombeaux sont traités comme Michel-Ange. La fabrique les a fait couvrir d’une ignoble boiserie qui imite le catafalque du Père-Lachaise et dont M. Godde le parisien serait jaloux. Vous voulez voir les tombes, payez. C’est pour l’entretien, c’est-à-dire le badigeonnage de l’église. Pauvre église ! ainsi, ces tombes, son joyau, ces tombes qui devraient la parer magnifiquement, servent à l’enlaidir. — O marguilliers! C’est dans cette église que Philippe le Bon institua la Toison d’or. Ils montrent une ravissante tribune du quinzième siècle, affreusement engluée comme le reste, d’où furent déclarés, disent-ils, les premiers chevaliers. J’en doute, car le style fleuri de cette tribune la fait contemporaine de notre Charles VIII. Et en Flandre ils ont toujours été plutôt en retard qu’en avant. Ils faisaient encore des ogives au temps de Henri IV. Maintenant, chère amie, quand je t’aurai dit que la dorure de chacune des deux tombes a coûté vingt-quatre mille ducats d’or, somme énorme pour le temps, et que le carillon du beffroi passe pour le plus beau carillon de la Belgique, j’aurai épuisé tout ce que j’ai à te dire de Bruges. Il y a encore une vieille abbaye en ruines, mais je n’ai pas eu le temps de la visiter. Ce sera pour le jour où nous verrons tout cela ensemble, mon Adèle. Du reste, à partir du dix-septième siècle, l’architecture et la sculpture prennent en Flandre quelque chose de plus massif que partout ailleurs. Les volutes sont lourdes, les statues ont du ventre, les anges ne sont pas joufflus, ils sont bouffis. Tout cela a bu de la bière. 

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–––– poèmes de Georges Rodenbach (1855-1898) –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

George Rodenbach (1855-1898)Georges Rodenbach (1855-1898)

      L’écrivain belge d’expression française Georges Rodenbach (1855-1898) écrit en 1892 un roman considéré comme un chef-d’œuvre du symbolisme, « Bruges-la-Morte » qui met en scène la ville de Bruges elle-même, traitée comme un personnage central qui influence et détermine les pensées et les actions des acteurs du roman. Le héros du roman, Hugues Viane a quitté la grande ville cosmopolite où il vivait avec sa jeune épouse après la mort de celle-ci et s’est réfugié à l’écart du monde dans cette petite ville des Flandres, quai du Rosaire, en compagnie de sa vieille et pieuse servante. Il vit dans le culte de son épouse morte dont il vénère une tresse blonde telle une relique. La ville de Bruges qui après l’ensablement du chenal qui la reliait à la Mer du Nord a perdu la prospérité et la magnificence qui étaient les siennes durant tout le Moyen âge et avait alors l’apparence d’une « ville-morte », par son ambiance particulière, semble participer à son chagrin et s’assimile à la jeune femme morte. Hugues Viane fait la rencontre dans la ville d’une jeune femme, danseuse de son état, qui est la personnification de son épouse morte et dont il tombe éperdument amoureux. Cet amour scandaleux se terminera en drame puisque la jeune femme mourra étranglée par son amant à l’aide de le touffe de cheveux de la morte qu’elle avait, sans le savoir, profanée…

   Ce roman jouera un rôle important pour la promotion touristique de la ville de Bruges mais ses habitants ne lui pardonneront pas d’avoir présenté la ville sous un aspect nostalgique et passéiste et pour s’être opposé au projet du port de Zeebruges qui devait permettre à la ville de renouer avec un développement économique moderne. Le roman paru dans un premier temps comme feuilleton dans le journal Le Figaro avant d’être publié en volume par l’éditeur Flammarion. 

   Georges Rodenbach a également composé de nombreux poèmes à la gloire de la ville de son enfance et aux villes de sa Flandre natale.

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Tel canal solitaire, ayant bien renoncé…

Tel canal solitaire, ayant bien renoncé,
Qui rêve au long d’un quai, dans une ville morte,
Où le vent faible à son isolement n’apporte
Qu’un bruit de girouette, en son cristal foncé,
S’exalte d’être seul, ô bonne solitude !
Isolement par quoi son coeur devient meilleur
Quand l’eau s’est peu à peu déprise et se dénude
De tout désir qui lui serait une douleur !
Quiétude où jamais ne descend et ricoche
Que le tintement frêle et doux de quelque cloche,
Frissons contagieux d’un bruit presque divin !
Et qui, plein de mirage, est comme un ciel en marche,
Tout nostalgique en des recherches d’infini !
Qu’importe ! il vit déjà d’éternité. Car ni
Les quais de pierre stricts, ni tel vieux pont d’une arche
N’empêchent la descente en lui du firmament;
Ou la fumée éparse, au doux renoncement,
De le suivre dans l’air en chemin parallèle;
Ou les cygnes royaux sur les bords d’ouvrir l’aile,
Graduel déploiement d’un plumage inégal
Qui mire dans l’eau plane un arpège de plumes !

Ainsi le long du quai rêve le vieux canal
Où les choses se font l’effet d’être posthumes
Parmi cet au-delà de silence et d’oubli…
Mais tout revit quand même en son calme sans pli.
Or s’il reflète ainsi la fumée et les cloches
C’est pour s’être guéri de l’inutile émoi;
Aussi le canal dit : Ah ! vivez comme moi !…
Et son eau pacifique est pleine de reproches.

Le Règne du silence, Rodenbach

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  Capture d’écran 2013-11-15 à 06.08.40

Le long des quais, sous la plaintive mélopée…

Le long des quais, sous la plaintive mélopée
Des cloches, l’Eau déserte est tout inoccupée
Et s’en va sous les ponts, silencieusement,
Pleurant sa peine et son immobile tourment,
Se plaindre de la vie éparse qui l’afflige !
Et la lune a beau choir comme une fleur sans tige
Dans le courant, elle a l’air d’être morte, et rien
Ne fait plus frissonner au souffle aérien
Ce pâle tournesol de lumière figée.
Eau dédaigneuse ! Soeur de mon âme affligée,
Qui se refuse aux vains décalques d’alentour,
Elle qui peut pourtant mirer toute une tour
O taciturne coeur ! Coeur fermé de l’eau noire.

Toute à se souvenir en sa vaste mémoire
D’un ancien temps vécu qui maintenant est mort :
Cadavre qu’elle lave avec son eau qui tord
Des tristesses de linge en pitié quotidienne
O l’eau, soeur de mon âme, empire des noyés,
Se répétant le soir l’une à l’autre : « Voyez
S’il est une douleur comparable à la mienne ! »

Le Règne du silence, Rodenbach

Bruges - quai vert

Les quais de Bruges…

    « Ces quais de Bruges, combien, dans ma pensive jeunesse, je les ai suivis, confessés, aimés, – avec des coins que j’étais seul à connaître, à consoler, avec des maisons dont les vitres mortes me regardaient !
     Et, dans la prison des quais de pierre, l’eau stagnante des canaux où ne passent plus de navires, ni de barques, où rien ne se reflète que l’immobilité des pignons dont les arches décalquées ont l’air d’escaliers de crêpe qui conduisent jusqu’au fond. Et sur les eaux inanimées, des balcons en surplomb, des rampes de bois, des grilles de jardins incultes, des portes mystérieuses, toute une enfilade de choses confuses et déjetées qui sont accroupies au bord de l’eau, avec des airs de mendier, sous des haillons de feuillage et de lierre qui s’effilochent… »    –     Georges Rodenbach.

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FernandKhnopff+InBruges-TheMinnewater+1904+RoyalMuseumOfFineArts-Brussels

Toute la belle histoire est une souvenance…

Toute la belle histoire est une souvenance !
Les cygnes pleurent sur l’eau où se mirent les toits,
Rien ne se recommence
Et tout n’arrive qu’une fois.

Tout est déjà comme si rien n’avait été;
La ville abdique
Et les cygnes ont un air héraldique
Et les tours sont dans l’air comme un grand cri sculpté.

Les reflets parmi l’eau s’évaporent,
Ainsi le fard d’un visage;
Tout ce vieux décor est sans âge;
L’eau devient incolore.

Toute la belle histoire est finie,
L’ancien faste et la mer baignant le pied des tours;
La mer est partie
Comme un amour…
Déjà le souvenir en est vague;
La ville est une veuve;
Comment recommencer les vagues
Et se remettre aux doigts des bagues neuves ?

La ville rêve au beau passé qui finit mal.
Elle appelle et rien ne répond.
Silence de l’air ! Les vieux ponts
Sont comme un catafalque en deuil sur le canal.

La ville se résigne,
Appareillée avec les quais,
Et prend exemple sur les cygnes
Qui sont un vaste vol cargué.

Les cygnes mi-barque, mi-aile,
Presque redevenus des oiseaux de blason,
Dans ce air de veuvage et d’arrière-saison
Où seul le clair de lune un peu les emmielle !

le Miroir du ciel natal

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Le gris du ciel du Nord dans mon âme est resté…

Le gris du ciel du Nord dans mon âme est resté;
Je l’ai cherché dans l’eau, dans les yeux, dans la perle;
Gris indéfinissable et comme velouté,
Gris pâle d’une mer d’octobre qui déferle,
Gris de pierre d’un vieux cimetière fermé.
D’où venait-il, ce gris par-dessus mon enfance
Qui se mirait dans le ciel inanimé ?
Il était la couleur sensible du silence
Et le prolongement des tours grises dans l’air.
Ce ciel de demi-deuil immuable avait l’air
D’un veuvage qui ne veut pas même une rose
Et dont le crêpe obscur sans cesse s’interpose
Entre la joie humaine et son chagrin sans fin.
Ah ! ces ciels gris, couleur d’une cloche qui tinte,
Dont maintenant et pour toujours ma vie est teinte !
– Et, pour moudre ces ciels, tournait quelque moulin !

Les Vies encloses

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misty Bruges - photo Patrick Gysen

misty Bruges – photo Patrick Gysen

Le brouillard indolent de l’automne est épars…

misty Bruges - photo Ursy's pictures

Le brouillard indolent de l’automne est épars…
Il flotte entre les tours comme l’encens qui rêve
Et s’attarde après la grand-messe dans les nefs;
Et il dort comme un linge sur les remparts.

Il se déplie et se replie. Et c’est une aile
Aux mouvements imperceptibles et sans fin;
Tout s’estompe; tout prend un air un peu divin;
Et, sous ces frôlements pâles, tout se nivelle.

Tout est gris, tout revêt la couleur de la brume :
Le ciel, les vieux pignons, les eaux, les peupliers,
Que la brume aisément a réconciliés
Comme tout ce qui est déjà presque posthume.

Brouillard vainqueur qui, sur le fond pâle de l’air,
A même délayé les tours accoutumées
Dont l’élancement gris s’efface et n’a plus l’air
Qu’un songe de géométrie et de fumées.

le Miroir du ciel natal

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Capture d’écran 2013-11-15 à 13.38.56

Une surtout, la plus triste des villes grises…

Une surtout, la plus triste des villes grises,
Murmure dans l’absence :« Ah ! mon âme se brise ! »

Murmure avec sa voix d’agonie :« aimez-moi ! »
Et je réponds : »J’ai peur de l’ombre du beffroi,

J’ai peur de l’ombre encor de la tour sur ma vie
Où le cadran est un soleil qu’on crucifie. »

La voix reprend avec tendresse, avec émoi :
« Revenez-moi ! Aimez mes cloches ! Aimez-moi ! »

Et je réplique :« Non ! les cloches que j’écoute
Sont les gouttes d’un goupillon pour une absoute ! »

La voix s’obstine, encor plus tendre :« Aime mes eaux !
Remets ta bouche à la flûte de mes roseaux ! »

Mais je réponds :« Non ! les roseaux dont l’eau s’encombre
Sont des flûtes de mort où ne chante que l’ombre ! »

le Miroir du ciel natal

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Plus qu’ailleurs on y songe au vide de la vie…

Cassiers

Plus qu’ailleurs on y songe au vide de la vie,
A l’inutilité de l’effort qui nous leurre;
Rien par quoi la tristesse un peu se lénifie
Et rien pour désaffliger l’heure !

Toujours les quais connus, les mêmes paysages,
Les vieux canaux pensifs qu’un cygne en deuil affleure;
Sans jamais d’imprévu ni de nouveaux visages
Donnant une autre voix à l’heure !

Et toujours, avec des langueurs équivalentes
A celles de la pluie automnale qui pleure,
Quelque moulin, vers la banlieue, aux ailes lentes,
Qui tourne et semble moudre l’heure !

le Miroir du ciel natal

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bruges 1990 Marc CyteraBruges, 1990 – photo Marc Cytera

C’est là qu’il faut aller quand on se sent dépris…

C’est là qu’il faut aller quand on se sent dépris
De la vie et de tout et même de soi-même;
Ville morte où chacun est seul, où tout est gris,
Triste comme une tombe avec des chrysanthèmes.
C’est là qu’il faut aller se guérir de la vie
Et faire enfin le doux geste dont on renonce;
Il en émane on ne sait quoi qui pacifie;
Quel beau cygne est entré dans l’âme qui se fonce ?
On souffrait dans son âme, on souffrait dans sa chair;
Mais il advient qu’un peu de joie encore pleuve
Avec le carillon intermittent dans l’air…
C’est là qu’il faut aller quand on a l’âme veuve !

le Miroir du ciel natal

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bruges - cygnes

La ville est morte, morte, irréparablement…

La ville est morte, morte, irréparablement !
D’une lente anémie et d’un secret tourment,
Est morte jour à jour de l’ennui d’être seule…
Petite ville éteinte et de l’autre temps qui
Conserve on ne sait quoi de vierge et d’alangui
Et semble encor dormir tandis qu’on l’enlinceule;
Car voici qu’à présent, pour embaumer sa mort,
Les canaux, pareils à des étoffes tramées
Dont les points d’or du gaz ont faufilé le bord,
Et le frêle tissu des flottantes fumées
S’enroulent en formant des bandelettes d’eau
Et de brouillard, autour de la pâle endormie
– Tel le cadavre emmailloté d’une momie –
Et la lune à son front ajoute un clair bandeau !

Le Règne du silence.

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Fernand Khnopff - canal à Bruges

        Fernand Khnopff – canal à Bruges

O ville d’exemplaire et stricte piété…

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O ville d’exemplaire et stricte piété !
Les sombres maisons
– Même dans leurs vitres rien ne s’azure –
Ont l’air d’une communauté
En oraison,
A genoux dans l’eau qui se moire;
Et les reflets des murs sont des cassures
De robe noire…

Les canaux vont se prolongeant comme des nefs.
Les maisons restent prosternées,
Ville entrée en religion;

Pour quels chagrins ou quels griefs ?
Capture d’écran 2013-11-17 à 01.54.23Pour avoir vu mourir quels rayons
Ou se rompre quel hyménée ?
Pour avoir subi quel déclin,
Quelle chute du haut de la gloire,
Pour être veuve avec quels orphelins,
Pour s’être vue en deuil dans quels miroirs ?
Ah ! comme le destin est rapide à changer,
Ruine immédiate et déjà quotidienne
Qui lui fit tout de suite, en ce temps-là, songer :
« Est-il une douleur comparable à la mienne ? »

Capture d’écran 2013-11-15 à 07.01.52

O mélancoliques maisons,
Maintenant sans mémoire,
Qui ont cessé de regarder les horizons !

Naguère elles étaient des reines,
Avec un luxe en fleur de pierres ciselées;
Voici qu’elles ont
Des robes noires,
Choeur de béguines en neuvaines
Pour on ne sait quel Jubilé…
La ville entière a pris le voile,
Priant dans les nefs des canaux;
Et, pour l’oubli de ses misères
(En les touchant des doigts dans l’eau),
Elle égrène une à une les étoiles
Comme les grains intermittents d’un grand rosaire.

Le Règne du silence.

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George Rodenbach (1855-1898).

Pour lire d’autres poèmes de Georges Rodenbach sur Bruges et la Flandre, c’est ICI.

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–––– poèmes de Dante Gabriel Rossetti (1828-1882) –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Dante Gabriel Rossetti by George Frederic Watts

Dante Gabriel Rossetti

Antwerp and Bruges

I climbed the stair in Antwerp church, 
What time the circling thews of sound 
At sunset seem to heave it round. 
Far up, the carillon did search 
The wind, and the birds came to perch 
Far under, where the gables wound. 
In Antwerp harbour on the Scheldt 
I stood along, a certain space 
Of night. The mist was near my face; 
Deep on, the flow was heard and felt. 
The carillon kept pause, and dwelt 
In music through the silent place. 
John Memmeling and John van Eyck 
Hold state at Bruges. In sore shame 
I scanned the works that keep their name. 
The carillon, which then did strike 
Mine ears, was heard of theirs alike: 
It set me closer unto them. 
I climbed at Bruges all the flight 
The belfry has of ancient stone. 
For leagues I saw the east wind blown; 
The earth was grey, the sky was white. 
I stood so near upon the height 
That my flesh felt the carillon. 

Dante Gabriel Rossetti

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        On Leaving Bruges                                                                  En quittant Bruges

The city’s steeple-towers remove away,                             Les clochers de la cité s’effacent
Each singly; as each vain infatuate Faith                         Un à un ; comme la Foi vaine du Fidèle
Leaves God in heaven, and passes. A mere breath          Laisse Dieu au Ciel et passe. Chacun semble
Each soon appears, so far. Yet that which lay                  Un souffle, au loin. Le premier qui se dérobe
The first is now scarce further or more grey                   Est à peine plus lointain, plus estompé
Than the last is. Now all are wholly gone.                        Que le dernier. Tous ont maintenant disparu.
The sunless sky has not once had the sun                         Dans le ciel embrumé le soleil n’a paru 
Since the first weak beginning of the day.                        Depuis que le jour s’est timidement levé.
The air falls back as the wind finishes,                              L’air s’alourdit tandis que le vent tombe
And the clouds stagnate. On the water’s face                   Sur les nuages inertes. A la surface des eaux,
The current breathes along, but is not stirred.                Les vagues frémissent sans tourbillonner.
There is no branch that thrills with any bird.                 Nulle branche ne vibre d’aucun oiseau.
Winter is to possess the earth a space,                               L’hiver, c’est la terre possédant un espace
And have its will upon the extreme seas.                           Et dictant sa loi aux mers déchaînées.

  Dante Gabriel Rossetti (Ballads & Sonnets, 1891)          traduction de C. Bratzlavsky

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–––– poème de Stéphane Mallarmé (1842-1898) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Stéphane Mallarmé (1842-1898)Stéphane Mallarmé (1842-1898)

Remémoration d’amis belges

A des heures et sans que tel souffle l’émeuve
Toute la vétusté presque couleur encens
Comme furtive d’elle et visible je sens
Que se dévêt pli selon pli la pierre veuve

Flotte ou semble par soi n’apporter une preuve
Sinon d’épandre pour baume antique le temps
Nous immémoriaux quelques-uns si contents
Sur la soudaineté de notre amitié neuve

O très chers rencontrés en le jamais banal
Bruges multipliant l’aube au défunt canal
Avec la promenade éparse de maint cygne

Quand solennellement cette cité m’apprit
Lesquels entre ses fils un autre vol désigne
A prompte irradier ainsi qu’aile l’esprit

Excelsior, juillet 1893 – éd. Y.-A. Favre

Capture d’écran 2013-11-15 à 16.05.57

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Les circonstances de la rédaction du poème

Mallarmé s’était rendu en 1890 à Bruges à l’invitation des poètes belges du cercle Excelsior de la ville pour donner une conférence sur Villiers de l’Isle-Adam. L’universitaire Bertrand Marchal, auteur de nombreuses études sur Mallarmé décrit ainsi le début du poème : « Les quatrains convoquent deux images, celle de la brume et celle de l’encens pour rendre visible la vétusté de la cité. Cette brume de temps dont la ville émerge comme une veuve écartant ses voiles de deuil semble […] donner une caution à une amitié neuve ». Les tercets évoquent une aube naissante sur un canal encore sombre (« défunt »), dont la lueur est comme démultipliée par la présence de cygnes, cette aube renvoie au déploiement de la poésie elle-même, telle que portée par les poètes belges amis.

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––– texte de Joris-Karl Huysmans (1848-1907) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Joris-Karl HuysmansJoris-Karl Huysmans

     [Bruges] se prête une allure douce et avenante, oui, mais parcourez-la dans tous ses sens ; au bout d’une heure de marche, vous vous apercevrez que ses rues vous leurrent : vous êtes parti de tel point et vous y voilà revenu ; en somme, vous avez tourné avec elle; elle est bâtie en ressort de montre, en spirale, et constamment elle vous ramène là où elle peut se faire valoir, à ses musées, à ses églises ; elle est cachotière, telle qu’une dévote ; cependant, si l’on y songe, il serait inéquitable de lui reprocher sa double face, car elle subit la loi commune, les extrêmes s’avoisinent et toujours, là où le Seigneur est maître, Satan se glisse.(…) L’on peut dire qu’elle est à la fois mystique et démoniaque, puérile et grave. Mystique par sa réelle piété, par ses musées uniques au point de vue de l’art, par ses nombreux couvents et par son béguinage ; – démoniaque, par sa confrérie secrète de possédés; – puérile, par son goût pour les insupportables verroteries et carillons, – et grave, par l’allure même de ses canaux et de ses places, de ses beffrois et de ses rues.
    Mais ce qui domine, en somme, c’est la note mystique ; et elle est comme une ville délicieuse parce qu’elle est dénuée de commerce et que, par conséquent, ses chapelles sont vivantes et que ses rues sont mortes.             –        «Bruges», dans De Tout, 1902.

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–––– Poèmes d’Emile Verhaeren (1855-1916) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Emile Verhaeren (1855-1916)

     Emile Verhaeren est né à Saint-Amand, un petit village sur l’Escaut le 21 mai 1855 dans une famille de commerçants aisés francophone mais avec ses camarades de classe et les habitants de Saint-Amand, il utilisera le dialecte local. Son adolescence se passera dans un internat réputé dirigé de main de fer par les Jésuites dans la ville de Gand, le collège Sainte-Barbe. C’est là qu’il achèvera l’apprentissage du français. Ayant choisi d’étudier le droit à l’université de Louvain, il se découvre une âme de poète, participe à plusieurs initiatives littéraires et publie ses premiers textes et poèmes. Les étudiants épris de littérature qu’il côtoie alors seront les futurs animateurs de la revue «  La Jeune Belgique ». Après l’obtention de son doctorat en droit, Verhaeren travaille un moment chez un célèbre avocat bruxellois, Edmond Picard, qui tient chaque semaine un salon couru par les l’avant-garde artistique et politique belge des années 1880-1890. C’est à cet occasion que Verhaeren décidera de se consacrer à l’écriture. Il travaillera dans un premier temps comme critique d’art et de littérature pour plusieurs revues belges et étrangères, deviendra rédacteur de la « Jeune Belgique » et de « L’Art Moderne » .

     En 1883, il publie son premier recueil, Les Flamandes qui évoque les mœurs anciennes de la Flandre et de ses habitants en s’inspirant des tableaux des grands maîtres flamands. L’expression naturaliste du texte joint à la crudité des esquisses souvent empreintes d’une forte sensualité est plébiscitée par l’avant-garde mais fait scandale dans le milieu catholique traditionnel. Son second recueil, Les Moines (1886) reçoit également un accueil mitigé. La période qui s’ensuit est faite de doute et de crise morale et imprimera une tonalité pessimiste sur les ouvrages qu’il écrira alors : Les Soirs, (1888), Les Débâcles (1888) et Les Flambeaux noirs (1891).

La période qui suit sera au contraire une période d’exaltation. Verhaeren est tombé amoureux d’une jeune artiste, amie de sa sœur, Marthe Massin. Son amour est partagé et le couple se marie en1891, coulant des jours heureux à Bruxelles. Trois essais du poète célébreront l’amour conjugal : Les Heures claires (1896), Les Heures d’Après-midi (1905) et Les Heures du Soir (1911). En même temps Verhaeren s’implique dans le combat contre l’inégalité sociale et le déséquilibre induit par la révolution industrielle avec en particulier le déclin des régions rurales. Ces thèmes seront traités dans quatre ouvrages : Les Campagnes Hallucinées (1893), Les Villes Tentaculaires (1895), Les Villages Illusoires (1895) et dans sa première pièce de théâtre, Les Aubes (1898).

     En 1898, Verhaeren quitte Bruxelles et se fixe définitivement à Saint-Cloud, près de Paris. La capitale française est à cette époque pour un écrivain francophone le passage obligé pour acquérir la reconnaissance littéraire. Cette reconnaissance lui sera accordée et sa réputation devient mondiale.  En 1911, il rate de peu le prix Nobel de Littérature, qui est attribué à son ami Maurice Maeterlinck.

    Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, il adopte une attitude profondément pacifiste mais également anti-allemande en publiant des libelles et se produisant dans des conférences. C’est en revenant de l’une de ces conférences qu’il connaîtra une mort stupide le 27 novembre 1916 à Rouen en tentant de monter dans le train pour Paris alors en marche. Il avait 61 ans.

°°°

Texte de Verhaeren au sujet de Rodenbach et de son roman  Bruges-la-Morte

    « J’entendais dire : Bruges-la-Morte n’est point le vrai Bruges que les voyageurs rencontrent en débarquant là-bas.
     On ne peut, me semble-t-il, blâmer Rodenbach de n’être point photographe à la manière de Joanne et de Baedeker. Si la réalité brutale diffère de la réalité artistique, tant mieux !…
     Bruges fut chantée par Rodenbach parce que, parmi toutes les villes de la terre, il la croyait le mieux d’accord avec sa mélancolie. Il lui importait peu d’être exact, il lui importait beaucoup d’être ému. Son livre est une peinture attendrie et pieuse. Des églises, des places, des palais, des canaux, des quais, des étangs, des ponts de Bruges, il avait la nostalgie, il la communiqua au public. (…)
      L’histoire d’amour qu’il y développa ne sert que de prétexte à lui rappeler la douce & impérieuse domination du silence, le repos des choses calmantes & vieilles, la vie apaisée & ouatée des béguinages. Bruges est, comme il le dit lui-même, le principal personnage du livre, & rien n’explique mieux le roman & rien ne renseigne mieux sur le poète lui-même.
Étudiée sous cet angle, l’œuvre de Georges Rodenbach apparaît essentiellement subjective. Elle a toutes les qualités du rêve personnel que fait un bel & probe artiste durant son existence. Les génies subjectifs recréent le monde entier à leur image ; les talents subjectifs y découvrent, çà & là, d’inattendus aspects.
      Dans Bruges-la-Morte […], on conserve, après lecture, le souvenir d’une Flandre nouvelle, d’une Flandre belle & triste comme un reliquaire, d’une Flandre sur laquelle volaient, comme une nuée d’anges blancs, les esprits de Memling, de Van der Weyden, de Juste de Gand & de Pierre Christus.
      Au XVe siècle, cette Flandre vivait de toute son âme, Georges Rodenbach en a recueilli, en notre temps, le dernier soupir. Et la voici morte, à côté de celle qui vit toujours, & de siècle en siècle ressuscite, je veux dire la Flandre de Van Eyck, de Rubens, de Jordaens, de Leys, de Louis Artan & de Constantin Meunier […] »         –        Emile Verhaeren, Revue encyclopédique, 28 janvier 1899.

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beffroi bruges-1

Bruges et ses clochers…

0020 beffroi vue de la place

Bruges et ses clochers de pierre
Et Saint-Sauveur et Notre-Dame
Montent, tels des géants, dans l’air.
Mais le plus haut, mais le plus clair,
Celui dont le cadran de flamme,
Comme un soleil luit sur les toits
C’est le beffroi;
Il regarde jusqu’à la mer.

Jour de juin – ciel tranquille.
Toute la ville
N’est que clartés et que rayons:
Les lucarnes de ses pignons
Comme des morceaux d’or scintillent0016 Notre Dame

De Heyst et de Wendune,
On l’aperçoit, du haut des dunes,
Régner sur l’horizon flamand:
Ses tours, l’autre après l’une,
Comme des blocs de diamant,
Sortent de l’ardente poussière
Que lui fait la trop forte et torride lumière.

Elle apparaît ainsi, comme enflammée
Dans l’atmosphère ardente,
Ses toits pliés semblent des tentes
D’une poudreuse et fulgurante armée;
Capture d’écran 2013-11-15 à 16.04.50Quand ses cloches et ses bourdons fidèles
Sonnent et sonnent,

Toute la campagne est vibrante d’elle;
Et les chemins et les sentiers des horizons,
Au bruit tonnant des sons profonds,
Et les routes des hameaux
Et des plages et des villages,
Et les eaux même des canaux
Semblent marcher d’accord,
A travers le pays qu’elle s’adjuge,
Vers cette gloire en cendre et or :
Bruges!

Émile Verhaeren, Toute la Flandre

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Un soir

La brume est fauve et nul espoir n’a flamboyé ;
La brume en drapeaux morts pend sur la cité morte ;
Quelque chose s’en va du ciel que l’on emporte
On ne sait où, là-bas, comme un soleil noyé.
Des tours, immensément des tours, avec des glas
Pour ceux du lendemain qui s’en iront en terre,
Lèvent leur vieux grand deuil de granit solitaire
Tragiquement, sur le troupeau des pignons bas.

Émile Verhaeren, Les Apparus dans mes chemins, 1891

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L’ancienne gloire

Dans le silence et la grandeur des cathédrales,
La cité, riche avait jadis, dressé vers Dieu
De merveilleux autels,, tordus comme des feux
Cuivres, bronzes, argents, cartels, rinceaux, spirales.

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Les chefs vainqueurs et leurs soldats
Y suspendaient les vieux drapeaux de guerre ;
Et les autels décorés d’or,
Aux yeux de ceux qui sortaient des combats,
Apparaissaient alors
Comme un arrière immense de galère.
D’entre les hauts piliers, jaillissaient les buccins ;
Des archanges farouches
Y appuyaient leur bouche
Et dans un gonflement de la gorge et des seins
Sonnaient vers les vents de la Gloire
La vie ardente et la victoire.

Sur les marbres des escaliers,
Les bras géants des chandeliers
Dressaient leurs cires enflammées.
Les encensoirs volaient dans les fumées ;

Capture d’écran 2013-11-15 à 06.59.54

Les ex-votos luisaient comme un fourmillement
D’yeux et de coeurs, dans l’ombre ;
L’orgue, ainsi qu’une marée, immensément
Grondait ; des rafales de voix sans nombre
Sortaient du temple et résonnaient jusqu’au beffroi
Et le prêtre vêtu d’orfroi
Au milieu des pennons brandis et des bombardes,
Levait l’épée et lentement traçait avec la garde
Sur le front des héros, le signe de la croix.

Oh ! ces autels pareils à des brasiers sculptés,
Avec leur flore énorme et leurs feux tourmentés ;
Massifs et violents, exorbitants et fous,
Ils demeurent encor, parmi les villes mortes.
Debout
Alors qu’on n’entend plus les chefs et leurs escortes
Sabres, clairons, soleils, lances, drapeaux, tambours,
Rentrer par les remparts et passer les faubourgs
Et revenir, comme autrefois, au coeur des places,
Planter leur étendard dont s’exalta l’espace.

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La gloire est loin et son miracle :
Les Archanges qui couronnent le tabernacle,
Comme autant d’énormes Renommées,
Ne sonnent plus pour les armées.
Avec prudence, on a réfugié
L’emblématique et colossal lion,
Dans le blason de la cité ;
Et, vers midi, le carillon,
Avec ses notes lasses
Ne laisse plus danser
Sur la grand’place
Et s’épuiser,
Qu’un petit air estropié.

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Pauvres vieilles cités

 

Capture d’écran 2013-11-15 à 07.01.23

Pauvres vieilles cités par les plaines perdues,
Dites de quel grand plan de gloire,
Vers la vie humble et dérisoire,
Toutes, vous voilà descendues.

Vous ne comprenez plus vos hauts beffrois en deuil,
Ni ce que disent aux nuées
Tant de pierres destituées
De leur ancien et bel orgueil,

Vos carrefours, vos grand’places et votre port,
Tout est muet et léthargique ;
Tout semble aller à pas logiques
Vers l’horizon, où luit la mort.

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Seule, quand le marché aligne au jour levé,
Sur le trottoir, ses éventaires,
Un peu de vie hebdomadaire
Se cabre aux joints de vos pavés.

Ou bien, quand la kermesse et ses cortèges d’or
Mènent leur ronde autour des rues,
L’émoi des foules accourues
Vous fait revivre une heure encor.

procession de saint sang la présentation de jésus au temple

Vos moeurs sont pareilles à vos petits jardins :
Buissons corrects, calmes verdures,
Mais une odeur de moisissure
Séjourne en leurs recoins malsains.

Vos gestes sont prudents, mesquins et routiniers,
Vous ne penchez sur vos négoces
Que des yeux mornes ou féroces,
Qui ne comptent que par deniers.

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Vos cerveaux sans révolte et vos coeurs sans fierté
Se complaisent aux moindres choses,
Et de pauvres apothéoses
Font tressaillir vos vanités.

Vous ne produisez plus ni communiers ni gueux
Et vivez à la dérobée
Des miettes d’ombre et d’or tombées
Du festin rouge des aïeux.

Pourtant, si triste et long que soit votre déclin,
Notre rêve ne veut pas croire
Que plus jamais la belle gloire
Ne bondira de vos tremplins.

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Vous vous armez encore de trop d’entêtement,
Damme, Courtrai, Ypres, Termonde,
Pour n’être plus au vent du monde
Que des tombeaux d’orgueil flamand.

Et n’avoir plus aucun remords, aucun sursaut
En ces heures de somnolence
Où le visage du silence
Se mire seul dans vos canaux.

Emile Verhaeren, Toute la Flandre

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Bruges

Les bras des longs canaux que le couchant fait d’or
Serrent près du beffroi, comme autour d’un refuge,
Toute la gloire ancienne et dolente de Bruges,
La ville est fière, et douce, et grande par la mort.

Mais néanmoins, toujours, monte vers la lumière
Le rectiligne élan de sa beauté guerrière,
Et son bourdon réveille un trop vivant écho

Pour éternellement pleurer sur son tombeau.

Emile Verhaeren : Toute la Flandre, t. I., («La guirlande des dunes», Paris, 1907.)

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–– texte de  Franz Hellens (1881-1972), l’auteur de « En ville morte » (Gand) sur Rodenbach et « Bruges-la-Morte » ––

Frans Hellens (1881-1972) par Amedeo ModiglianiFrans Hellens (1881-1972) par Amedeo Modigliani

     « Rodenbach semble avoir fixé définitivement aux yeux des étrangers la physionomie de Bruges, en la qualifiant de « morte ». Il y a beaucoup de romantisme dans son portrait, beaucoup de fausseté. Bruges n’a que faire de ce sentimentalisme exacerbé. »   –   Franz Hellens, L’Esprit des villes flamandes.

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–––– poème de Reiner Maria Rilke (1875-1926) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Rainer Maria Rilke en 1900

Reiner Maria Rilke

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Quai du Rosaire à Bruges

Les rues s’en vont d’un pas prudent ;
(ainsi, parfois, convalescents,
des hommes, marchant, se demandent:
qu’y avait-il autrefois ici?)
Celles qui s’ouvrent sur des places
longtemps attendent qu’une autre rue
franchisse d’un élan l’eau claire
du soir où, plus les choses se modèrent,
plus réel deviendra ce monde inclus
de mirages plus vrais qu’aucun de ces espaces.

Depuis longtemps la ville est-elle évanouie?
Cependant la voici, (docile à quelle loi?)
dans l’image à rebours se réveiller, lucide,
comme si la vie était moins rare là-bas.
Les jardins renversés sont là, entiers et vrais,
et là, soudain, tournoie à la clarté rapide
des fenêtres la danse des estaminets.

Que reste-t-il en haut? Seul le silence:
il goûte lentement, grain après grain
– car rien ne presse, – le doux raisin
du carillon qui dans les cieux se balance.

Nouvelles Poésies [1905-1908])– trad. Maurice Betz.

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––– Texte d’Henri Miller (1891-1980) –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Henry MillerHenri Miller

    Après trois jours et trois nuits, je ne sais encore si je rêve ou si je suis bien éveillé. Si c’est dans une ville morte que je me promène, alors j’ai un avant-goût de la vie d’outre-tombe.
     Mais je ne suis pas mort, comme rien n’est d’ailleurs mort, même pas le passé. Ce que je ressens, c’est la simultanéité – • passé, présent et avenir se mêlant et se réfléchissant devant mes yeux comme des miroirs irisés. Je suis sorti du labyrinthe stérile et rectiligne de la ville américaine, échiquier du progrès et de l’ajournement. [151] J’erre dans un rêve plus réel, plus tangible que le cauchemar mugissant et climatisé que les Américains prennent pour la vie.
     En me promenant dans les rues de Bruges, je pense souvent à mon pays natal. Je me demande combien de temps sa course folle va continuer. Je m’interroge sur «la fin», car cette folie doit avoir une fin, tout comme Babylone et Ninive.
(…)
     Je sais que je ne suis pas mort, et que je ne rêve pas.
    Les cloches, le carillon, le cri des marchands ambulants, le rire sonore des enfants flamands évoquent un monde dont je fus brutalement arraché, un monde qui me réclame toujours.
     Ce monde qui fut si familier, si réel, si vivant, il me semblait l’avoir perdu depuis des siècles. Maintenant, ici, à Bruges, je me rends compte une fois de plus que rien n’est jamais perdu, pas même un soupir. Nous ne vivons pas au milieu de ruines, mais au coeur même de l’éternité.
     Nous écrivons Le Livre des mutations* dans la langue indélébile de l’esprit. Nos bibles sont faites de pierre, de parchemin, de sang.
     Le miracle et le mystère de Bruges, je m’en rends compte maintenant, résident dans le lien jamais rompu, la correspondance mélodieuse entre l’âme et la matière.
     Le théâtre de la vie n’est ni le champ de bataille, ni l’usine, ni la place du marché, ni le musée, ni l’église. Si nous voulons un monde humain, il nous faudra apprendre la leçon que nous donne la vie et consentir. Vérité et certitude engloutissent toutes les contradictions et les anomalies de l’existence. Ce qui est sacré restera sacré ; ce qui est durable ne peut être détruit.    –     Henri Miller :  Impressions of Bruges, 1953. (traduction de C. Berg).

* Corpus de divination de la Chine antique.

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––– Texte de Michel de Ghelderode (1898-1962) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Michel de Ghelderode

Michel de Ghelderode

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Hans Memling, Triptyque Moreel, 1484, Musée Groeninge, Bruges

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     [Bruges] est, en fait, la plus pathétique cité mémoriale du continent, dans cette lumière du septentrion qui valorise le toc même et verse une inexprimable euphorie, voire l’oubli des tristes démocraties.
     Oui, Bruges possède ce don hypnotique et dispense de singulières absences. Quand on revient à soi, on est chez Memling: le panneau sent l’huile, vient d’être achevé. Il y a en Bruges quelque chose qui finit dans quelque chose qui commence: le Songe. On le flaire: il tient en odeurs et parfums; parfums de mort, odeurs de sainteté. La Mort, ce qui s’effrite et se défait en plein soleil, on la ressent, avec une puissante désolation, à Damme dans les sables, où l’on cherche les vagues et les carènes    –     La Flandre est un songe1953.

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––– Poème de Maurice Carême (1899-1978) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Maurice CarêmeMaurice Carême

Glissez, glissez sans heurt, mes cygnes,
Avec des lenteurs de béguines.
Ici rien ne luit, ne s’agrège.
Les quais mêmes semblent de neige.
Dans l’ombre verdâtre des ruines,
La mort montre à nu ses racines.
On entend le pas du silence
Longer une muraille blanche,
Un pas qui sourdement ricoche
Et jamais, jamais ne s’approche.
Pourtant, au loin, des cloches sonnent…
Mais il ne vient jamais personne.

    Bruges. 1963

Cygnes près du Borinage

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––– Texte de Marguerite Yourcenar (1903-1987) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Marguerite Yourcenar

Marguerite Yourcenar

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Beffroi de Bruges : le tambour en cuivre qui commande les carillons - photo Enki

Beffroi de Bruges : le tambour en cuivre qui
commande les carillons – photo Enki

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     Naguère encore, en retrouvant son chemin dans le lacis des venelles de Bruges, [Zenon] avait cru que cette halte à l’écart des grandes routes de l’ambition et du savoir lui procurerait quelque repos après les agitations de trente-cinq ans. Il comptait éprouver l’inquiète sécurité d’un animal rassuré par l’étroitesse et l’obscurité du gîte où il a choisi de vivre. Il s’était trompé. Cette existence immobile bouillonnait sur place; le sentiment d’une activité presque terrible grondait comme une rivière souterraine. L’angoisse qui l’étreignait était autre que celle d’un philosophe persécuté pour ses livres. Le temps, qu’il avait imaginé devoir peser entre ses mains comme un lingot de plomb, fuyait et se subdivisait comme les grains du mercure. Les heures, les jours et les mois, avaient cessé de s’accorder aux signes des horloges, et même au mouvement des astres. Il lui semblait parfois être resté toute sa vie à Bruges, et parfois y être entré de la veille. (…)
     Ce Zenon qui marchait d’un pas précipité sur le pavé gras de Bruges sentait passer à travers lui, comme à travers ses vêtements usés, le vent venu du large, le flot des milliers d’êtres qui s’étaient déjà tenus sur ce point de la sphère, ou y viendraient jusqu’à cette catastrophe que nous appelons la fin du monde ; ces fantômes traversaient sans le voir le corps de cet homme qui de leur vivant n’était pas encore, ou lorsqu’ils seraient n’existerait plus. Les quidams rencontrés l’instant plus tôt dans la rue, perçus d’un coup d’oeil, puis rejetés aussitôt dans la masse informe de ce qui est passé, grossissaient incessamment cette bande de larves. Le temps, le lieu, la substance perdaient ces attributs qui sont pour nous leurs frontières; la forme n’était plus que l’écorce déchiquetée de la substance; la substance s’égouttait dans un vide qui n’était pas son contraire ; le temps et l’éternité n’étaient qu’une même chose, comme une eau noire qui coule dans une immuable nappe d’eau noire. Zenon s’abîmait dans ces visions comme un chrétien dans une. méditation sur Dieu      –      L’Œuvre au noir, 1968. – Éditions Gallimard, Paris.

pavés de Bruges - photo Enki

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–––– article du site « Encyclopédie sur la mort » sur le roman Bruges-la-Morte ––––––––––

Khnopff - Bruges-la-MorteKhnopff – Bruges-la-Morte

Extrait du texte de Christian Berg sur Bruges-la-Morte (1986)

     «Gaston Bachelard parlera d’une ophélisation d’une ville entière à propos du roman de Georges Rodenbach Bruges-la-Morte. L’auteur a choisi de projeter ses états d’âme sur Bruges car Bruges, selon lui, est le prototype même de la ville morte, jadis si brillante, mais qui connaît une fin de vie abandonnée. Elle est donc à l’image du héros : elle est demi-fantôme et survit par une illusion : seuls demeurent ses monuments pour attester de son antique richesse, comme demeure seule pour Hugues Viane les cheveux de la morte. Cette idée de la Ville-Narcisse va être soulignée par le jeu de reflets que Rodenbach met en place tout au long du récit. Il n’est pas non plus innocent d’avoir choisi une ville d’eau. L’auteur va jouer sur les valeurs métaphoriques de la noyade, du naufrage et du côté mortifère de ces eaux croupies. Thèmes mélancoliques propres au symbolisme. Gaston Bachelard analyse ce qu’il appelle le complexe d’Ophélie*, il constate que, même s’ils n’ont rien de réaliste, certains éléments sont indissociablement liés, dans l’imaginaire, au mythe d’Ophélie : elle est toujours représentée au clair de Lune, avec des fleurs, sa chevelure et sa robe étalées autour d’elle, flottant sur l’onde, paisible, semblant plus endormie que morte.»

Ce que Gaston Bachelard a appelé l’«ophélisation de l’eau» dans Bruges-la Morte, recouvre en fait un processus beaucoup plus complexe qui relie non seulement l’eau à la mort, mais qui transforme aussi peu à peu l’épouse morte en mère terrible qui invite le fils perdu à partager sa tombe d’eau et de vase. Viane est possédé par la hantise de s’«enliser» ou de «s’ensabler» (ch.VI) ; il «marche» littéralement «dans la mort» (ch.XI). Par le biais du culte marial, la sacralisation progressive de l’épouse disparue mène à l’identification de celle-ci avec le corps interdit, le corps de pierre intangible de la Mère. Celui-ci est d’abord figuré par le gisant de Marie de Bourgogne, «tout rigide sur l’entablement du sarcophage» (ch.II) à côté duquel Hugues rêve de «s’allonger». Mais terreur et fascination augmentent lorsque le corps de pierre grandit au point de s’investir dans les murs d’une ville entière. C’est alors que la montée hypnagogique s’accélère, et que les efforts déployés par Viane afin de «masquer» la morte par la vivante s’avèrent vraiment dérisoires, même s’ils ont permis au veuf de retrouver un instant la joie de vivre, d’oublier son effroi, de conjurer sa peur, d’imposer silence à la voix de bronze qui continue pourtant à l’appeler.» 

Christian Berg, « »Bruges-la-Morte » de G. Rodenbach. Lecture.»(1986).
Pour lire le texte en entier, c’est ICI > Christian Berg. « Bruges-la-Morte » de G. Rodenbach (Lecture)

    Dans l’atmosphère muette des eaux et des rues inanimées, Hugues avait moins senti la souffrance de son coeur, il avait pensé plus doucement à la morte. Il l’avait mieux revue, mieux entendue; retrouvant au fil des canaux son visage d’Ophélie en allée, écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons.

    La ville, elle aussi, aimée et belle jadis, incarnait de la sorte ses regrets. Et sa morte était Bruges. Tout s’unifiait en une destinée pareille. C’était Bruges-la-Morte, elle-même mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères froides de ses canaux, quand avait cessé d’y battre la grande pulsation de la mer.

    Ce soir-là, plus que jamais, tandis qu’il cheminait au hasard, le noir souvenir le hanta, l’émergea de dessous les ponts où pleurent les visages de sources invisibles. Une impression mortuaire émanait des logis clos, des vitres comme des yeux brouillés d’agonie, des pignons calquant dans l’eau des escaliers de crêpe. Il longea le Quai Vert, le Quai du Miroir, s’éloigna vers le Pont du Moulin, les banlieues tristes bordées de peupliers. Et partout, sur sa tête, l’égouttement froid, les petites notes salées des cloches de paroisse, projetées comme d’un goupillon pour quelque absoute.

     Dans cette solitude du soir et de l’automne, où le vent balayait les dernières feuilles, il éprouva plus que jamais le désir d’avoir fini sa vie et l’impatience du tombeau. Il semblait qu’une ombre s’allongeât des tours sur son âme; qu’un conseil vînt des vieux murs jusqu’à lui; qu’une voix chuchotante montât de l’eau – l’eau s’en venant au-devant de lui, comme elle vint au-devant d’Ophélie, ainsi que le racontent les fossoyeurs de Shakespeare*.
     […]
     Hugues garda de cette rencontre un grand trouble. Maintenant, quand il songeait à sa femme, c’était l’inconnue de l’autre soir qu’il revoyait; elle était son souvenir vivant, précisé. Elle lui apparaissait comme la morte plus ressemblante.

     Lorsqu’il allait, en de muettes dévotions, baiser la relique de la chevelure conservée ou s’attendrir devant quelque portrait, ce n’est plus avec la morte qu’il confrontait l’image, mais avec la vivante qui lui ressemblait. Mystérieuse identification de deux visages. Ç’avait été comme une pitié du sort offrant des points de repère à sa mémoire, se mettant de connivence avec lui contre l’oubli, substituant une estampe fraîche à celle qui pâlissait, déjà jaunie et piquée par le temps.
     […]
     Hugues, les jours suivants, se trouva tout hanté. Donc une femme existait, absolument pareille à celle qu’il avait perdue. Pour l’avoir vue passer, il avait fait, une minute, le rêve cruel que celle-ci allait revenir, était revenue et s’avançait vers lui, comme naguère. Les mêmes cheveux – toute semblable et adéquate. Caprice bizarre de la Nature et de la Destinée!
      […]
   Hugues se trouva sans force, tout l’être attiré, entraîné dans le sillage de cette apparition. La morte était là devant lui; elle cheminait; elle s’en allait. Il fallait marcher derrière elle, s’approcher, la regarder, boire ses yeux retrouvés, rallumer sa vie à ses cheveux qui étaient de la lumière. Il fallait la suivre, sans discuter, simplement, jusqu’au bout de la ville et jusqu’au bout du monde.

     Il n’avait pas raisonné; mais, machinalement, s’était remis à marcher derrière elle, tout près cette fois, avec la peur haletante de la perdre encore, à travers cette vieille ville aux rues en circuits et en méandres.

Certes, il n’avait pas songé une minute à cette action anormale de sa part: suivre une femme. Eh non! c’est sa femme qu’il suivait, qu’il accompagnait dans cette crépusculaire promenade et qu’il allait reconduire jusqu’à son tombeau.

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Poésie pour les villes à beffroi : Georges Rodenbach (1855-1898), poète et écrivain belge

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George Rodenbach (1855-1898)Georges Rodenbach (1855-1898)

       Georges Rodenbach, l’auteur du roman Bruges-la-Morte a composé de nombreux poèmes à la gloire de Bruges,  la ville de son enfance et à sa Flandre natale.

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J’entre dans ton amour comme dans une église...

J’entre dans ton amour comme dans une égliseCapture d’écran 2013-11-15 à 07.03.06 Où flotte un voile bleu de silence et d’encens :
Je ne sais si mes yeux se trompent, mais je sens
Des visions de ciel où mon coeur s’angélise.

Est-ce bien toi que j’aime ou bien est-ce l’amour ?
Est-ce la cathédrale ou plutôt la madone ?
Qu’importe ! Si mon coeur remué s’abandonne
Et vibre avec la cloche au sommet de la tour !

Qu’importent les autels et qu’importent les vierges,
Si je sens là, parmi la paix du soir tombé,
Un peu de toi qui chante aux orgues du jubé,
Quelque chose de moi qui brûle dans les cierges.

Vers d’amour, Rodenbach

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C’est tout là-bas, parmi le Nord où tout est mort…

C’est tout là-bas, parmi le Nord où tout est mort :
Des beffrois survivant dans l’air frileux du nord;

Les Beffrois invaincus, les Beffrois militaires,
Montés comme des cris vers les ciels planétaires;

Eux dont les carillons sont une pluie en fer,
Eux dont l’ombre à leur pied met le froid de la mer !

Or, moi, j’ai trop vécu dans le Nord; rien n’obvie
A cette ombre à présent des Beffrois sur ma vie.

Partout cette influence et partout l’ombre aussi
Des autres tours qui m’ont fait le coeur si transi;

Et toujours tel cadran, que mon absence pleure,
Répandant dans mes yeux l’avancement de l’heure,

Tel cadran d’autrefois qui m’hallucine encor,
Couronne d’où, sur moi, s’effeuille l’heure en or !

Le Règne du silence, Rodenbach

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Oui ! c’est la mort, mais c’est aussi l’Eternité…

Oui ! c’est la mort, mais c’est aussi l’Eternité;
Entrez, mon âme irrésolue !
Le portail vous effraie et ses démons sculptés;Bruges - Eglise du Béguinage, 1605
Mais l’église est toute bonté,
Et, par les vitraux noirs, un clair de lune afflue.
O mon âme, rien de la vie
Ne vous aura suivie
Dans cette ombre propice et que vous souhaitiez.

Les cierges ont, au loin, des remuements de lèvres
Comme s’ils vous parlaient en rêve…
Oh ! les doigts rafraîchis à l’eau des bénitiers !
C’est le refuge;
C’est l’asile de l’Arche au milieu du déluge;
Et voici devers vous que vole la colombe,
La colombe du Saint-Esprit.

Capture d’écran 2013-11-15 à 07.00.47

Certes la vieille église a le froid d’une tombe
En qui le vieux pécheur qu’on était meurt sans bruit;
On meurt au monde et on meurt à soi-même;
On est un Lazare blême;
Mais Jésus pleure et nous rescussite soudain !

On renaît à la vie avec une âme neuve;
On se lève, on est comme au milieu d’un jardin.
Qu’importe le monde ! Qu’importe,
Au loin, la ville morte !
Et que sur les vitraux il pleuve,
Et que la nuit descende en ses crêpes de veuve !
Ici, il fait soleil;
L’ostensoir en vermeil
Brille, là-bas, au fond du choeur;
L’encens est un rideau de brume qui s’écarte…
Il semble qu’on soit mort et puis qu’on ait été
Ressuscité…
On sent autour de soi, comme des soeurs;
On a l’air de prier avec Marie et Marthe.

Le Miroir du ciel natal,

 FernandKhnopff+InBruges-AChurch-NotreDame+1904+MuseeCommunaux-Verviers-Belgium

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La maladie est si doucement isolante…

La maladie est si doucement isolante :
Lent repos d’un bateau qui songe au fil d’une eau,
Sans nulle brise, et nul courant qui violente,
Attaché sur le bord par la chaîne et l’anneau.
Avant ce calme octobre, il s’appartenait guère :
Toujours du bruit, des violons, des passagers,
Et ses rames brouillant les canaux imagés.
Maintenant il est seul; et doucement s’éclaire
D’un mirage de ciel qui n’est plus partiel;
Il se ceint de reflets puisqu’il est inutile;
Et, délivré du monde, il s’encadre de ciel.

Car cet isolement anoblit, lénifie;
On se semble de l’autre côté de la vie;
Les amis sont au loin, vont se raréfier;
A quoi dont s’attacher; à qui se confier ?
On ne va plus aimer les autres, mais on s’aime;
On n’est plus possédé par de vains étrangers,
On se possède, on se réalise soi-même;
Les noeuds sont déliés ! Les rapports sont changés !
Toute la vie et son mensonge et son ivraie
Se sont fanés dans le miroir intérieur
Où l’on retrouve enfin son visage meilleur,
Celui de pure essence et d’identité vraie.

Les maladies des pierres sont des végétations. Novalis.

Quand la pierre est malade elle est toute couverte
De mousses, de lichens, d’une vie humble et verte;
La pierre n’est plus pierre; elle vit; on dirait
Que s’éveille dans elle un projet de forêt,
Et que, d’être malade, elle s’accroît d’un règne,
La maladie étant un état sublimé,
Un avatar obscur où le mieux a germé !
Exemple clair qui sur nous-mêmes nous renseigne :
Si les plantes ne sont que d’anciens cailloux morts
Dont naquit tout à coup une occulte semence,
Les malades que nous sommes seraient alors
Des hommes déjà morts en qui le dieu commence !

Les Vies encloses

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Les cygnes dans le soir ont soudain déplié…

Les cygnes dans le soir ont soudain déplié
Leurs ailes, parmi l’eau qu’un clair de lune moire;
On y sent se lever un frisson qui va croître,
Comme le long du feuillage des peupliers.
Frisson pareil à ceux d’un grand vent dans les arbres;
C’est comme une musique, en pleurs d’être charnelle;
Musique d’une harpe qui serait une aile,
Car les ailes de cygne ont la forme des harpes.

Ces harpes tout à coup ont déchiré la brume;
Les nénuphars lèvent leurs voiles de béguines;
Tout se recueille; tout écoute les beaux cygnes
Qui dressent sur l’eau morte un arpège de plumes.

Concert nocturne où, seul, je m’arrête de vivre !
Ah ! ces harpes de la musique du silence
Dont on ne sait si elle est morte ou recommence;
Et mon coeur s’est gelé dans ces harpes de givre.

Le Miroir du ciel natal.

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Le cygne d’un beau rêve acquis à ce silence…

Le cygne d’un beau rêve acquis à ce silence
Qui s’effaroucherait d’un peu de violence
Et qui n’arrive à flotter comme une palme
Qu’à cause du repos, à cause du grand calme,
Cygne blanc dont la queue ouverte se déploie,
– Barque de clair de lune et gondole de soie –
Cygne blanc, argentant l’ennui des mornes villes,
Qui hérisse parfois dans les canaux tranquilles
Son candide duvet tout impressionnable;
Puis, quand tombe le soir, cargué comme les voiles;
– Dédaignant le voyage et la mer navigable –
Sommeille, l’aile close, en couvant des étoiles !

Le Règne du silence

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L’eau houleuse du port est sans mirage aucun…

L’eau houleuse du port est sans mirage aucun.
Mais dans le somnolent dimanche, il suffit qu’un
Souffle d’air passe au fil du bassin qui repose
Pour propager le vert reflet des peupliers,
Quand se crispe en frissons de moire l’eau morose…

C’est ainsi que la cloche aux glas multipliés
Dans l’Ame du dimanche, où toute rumeur cesse,
Agrandit longuement des cercles de tristesse.

Le Règne du silence

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Dans les ciels de Toussaint la pluie est humble et lente…

Dans les ciels de Toussaint la pluie est humble et lente !
Maladive beauté de ces ciels où des fils
Ont capturé notre âme en leurs réseaux subtils,
Echeveau qu’on croit frêle et qui nous violente !
Quel remède à l’ennui des longs jours pluvieux ?
Et comment éclaircir, lorsqu’on y est en proie,
Le mystère de leur tristesse qui larmoie ?
Sont-ce les pleurs du ciel – en deuil de quelle peine ?
Car la pluie a vraiment une tristesse humaine !
Pluie éparse. Elle nous atteint ! C’est comme afin
De nous lier à sa peine contagieuse.

Elle s’étend dans l’atmosphère spongieuse
Et, grise, elle renait d’elle-même sans fin.
Pluie étrange. Est-ce un filet où l’âme se mouille
Et se débat ? Est-ce de la poussière d’eau ?
Où l’effilochement fil à fil d’un rideau ?
Est-ce le chanvre impalpable d’une quenouille ?
Où bien le ciel a-t-il lui-même des douleurs
Et pleut-il simplement les jours que le ciel pleure ?
Alors tout s’élucide : attraction des pleurs !
La pluie apporte en nous les tristesses de l’heure;
Insinuante, jusqu’en nous elle descend;
Elle cherche nos pleurs et va les accroissant,
O pluie alimentant le réservoir des larmes !
Inexorable pluie ! Apporteuse d’alarmes !
Nous n’en souffrons si fort que pour prévoir un peu
Qu’après la pluie et les heures sombres enfuies,
Même lorsque le ciel sera de nouveau bleu,
Il nous faudra plus tard pleurer toutes ces pluies.

Les Vies encloses

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Le jet d’eau s’est levé sur la vasque d’eau morte…

Le jet d’eau s’est levé sur la vasque d’eau morte;
Il a l’air dans le soir de quelqu’un qui exhorte
Et porte au ciel, dans un bouquet, une supplique.

Le parc s’empreint d’une douceur évangélique
Et les feuilles vont se cherchant comme des lèvres.

Seul le jet d’eau s’afflige; il insiste, il s’enfièvre
Dans cette solitude où son élan se brise.
Ah ! que n’a-t-il plutôt humblement accepté
Le sort calme d’avoir pour soeurs des roses-thé,
Et de ne se crisper qu’à peine sous la brise.
Et d’être un étang plane au niveau du jardin ?
Orgueil ! Il a voulu toucher le ciel lointain,
S’élever au-dessus des roses, ô jet d’eau
Qui se termine en floraison de chapiteau,
Comme pour résumer à soi seul tout un temple.

Ah ! l’effort douloureux, toujours inachevé !
Il est debout, encor qu’il chancelle et qu’il tremble;
Il est celui qui tombe après s’être élevé;
Il rêve en son orgueil l’impossible escalade
De l’azur, où planter son frêle lys malade;
Il est le nostalgique, il est l’incontenté;
Il est l’âme trop fière et que le ciel aimante.
– Ah ! que n’a-t-il vécu du sort des roses-thé
Parmi l’herbe où leur vie est heureuse et dormante !
– Il est le doux martyr d’un idéal trop beau;
Il espérait monter jusqu’au ciel, le jet d’eau !
Mais son voeu s’éparpille ! Et sa robe retombe
En plis agenouillés comme sur une tombe.

le Miroir du ciel natal

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Dimanches…

Morne l’après-midi des dimanches, l’hiver,
Dans l’assoupissement des villes de province,
Où quelque girouette inconsolable grince
Seule, au sommet des tours, comme un oiseau de fer !

II flotte dans le vent on ne sait quelle angoisse !
De très rares passants s’en vont sur les trottoirs:
Prêtres; femmes du peuple en grands capuchons noirs,
Béguines revenant des saluts de paroisse.

Des visages de femme ennuyés sont collés
Aux carreaux, contemplant le vice et le silence,
Et quelques maigres fleurs, dans une somnolence,
Achèvent de mourir sur les châssis voilés.
Et par l’écartement des rideaux des fenêtres,
Dans les salons des grands hôtels patriciens
On peut voir, sur des fonds de gobelins anciens,
Dans de vieux cadres d’or, les portraits des ancêtres.

En fraise de dentelle, en pourpoint de velours,
Avec leur blason peint dans un coin de la toile,
Qui regardent au loin s’allumer une étoile
Et la ville dormir dans des silences lourds.

Et tous ces vieux hôtels sont vices et vent ternes;
Le moyen âge mort se réfugie en eux;
C’est ainsi que, le soir, le soleil lumineux
Se réfugie aussi dans les tristes lanternes.

O lanternes, gardant le souvenir du feu,
Le souvenir de la lumière disparue,
Si tristes dans le vice et le deuil de la rue
Qu’elles semblent brûler pour le convoi d’un Dieu !

Et voici que soudain les cloches agitées
Ébranlent le Beffroi debout dans son orgueil,
Et leurs sons, lourds d’airain, sur la ville au cercueil
Descendent lentement comme des pelletées !

La Jeunesse blanche

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With Grégoire Le Roy. My Heart cries for the Past by Fernand Khnopff. This drawing is dedicated to the poet Grégoire Le Roy, 1862-1941. It shows a view of Bruges-1889

Les rêves sont les clés pour sortir de nous-mêmes…

Les rêves sont les clés pour sortir de nous-mêmes,
Pour déjà se créer une autre vie, un autre ciel
Où l’âme n’ait plus rien retenu du réel
Que les choses selon sa nuance et qu’elle aime :
Des cloches effeuillant leurs lourds pétales noirs
Dans l’âme qui s’allonge en canaux de silence,
Et des cygnes parés comme des reposoirs.
Ah ! toute cette vie, en moi, qui recommence,
Une vie idéale en des décors élus
Où tous les jours pareils ont des airs de dimanches,
Une vie extatique où ne cheminent plus
Que des rêves, vêtus de mousselines blanches…
Or ces rêves triés ont de câlines voix,
Voix des cygnes, voix des cloches, voix de la lune,
Qui chantonnent ensemble et n’en forment plus qu’une
En qui l’âme s’exalte et s’apaise à la fois.
De même la Nature a fait comme notre âme
Et choisi, elle aussi, des bruit qu’elle amalgame,
Se berçant aux frissons des arbres en rideau,
Lotionnant sa plaie aux rumeurs des écluses…
Voix chorale qui sait, pour ses peines confuses,
Unifier des bruits de feuillage et d’eau !

Le Règne du silence.

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Pour lire d’autres textes de Georges Rodenbach et d’autres poètes et écrivains consacrés à Bruges, c’est ICI.

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