Le Paradis décrit par Victor Hugo ou quand l’écrit l’emporte sur la peinture…

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Lucas Cranach l’Ancien – Adam et Ève, 1526

Les différentes représentations du Paradis

Paradis : (Xe siècle) Du latin ecclésiastique paradisius « Jardin, Paradis, jardin d’éden » issu du grec ancien παράδεισος = parádeisos  « enclos pour animaux », le terme fut utilisé lors de la traduction de la bible en grec pour désigner l’Eden. Le mot était lui-même issu de *pairiḍaēza signifiant « jardin, enclos, espace clos, enceinte noble, verger clôturé ou terrain de chasse » et issu de la langue avestique, une ancienne langue indo-iranienne utilisée dans l’Avesta, l’ancien livre sacré des iraniens zoroastrien. Le mot est composé de pairi « autour » et de daēza « mur » et a été transmis en Grèce par l’intermédiaire du persan pardêz.  À noter également la proximité  de ce mot avec l’hébreu « פרדס »(qui se prononce «pardes» comme son équivalent en chaldéen)Un paradis, ce n’était donc dans les temps anciens, qu’un jardin clos, espace privilégié par la flore, la faune et l’eau qu’il renfermait et protégeait, un lieu idéal pour les hommes du désert compte tenu de sa rareté. Ce mot apparaît plusieurs fois dans la Bible hébraïque avec le sens de jardin, verger, parc.

Jardin d’Eden : Le jardin d’Éden (hébreu גן עדן, jardin des délices) (arabe عَدْن, جَنَّة عَدْن, عدن, jardin des délices) est le nom du jardin merveilleux où la genèse (chapitres 2 et 3) situe l’histoire d’Adam et Ève. Il est souvent comparé au Paradis. Le mot Éden proviendrait du terme edinu « plainesteppe » appartenant à une langue sémitique, l’akkadien, fortement influencé par l’ancien sumérien, et qui était parlée du début du IIe jusqu’au Ier millénaire avant J.C. en Mésopotamie.

Jardin des HespéridesSelon une version de la mythologie grecque, les trois nymphes du couchant, filles d’Atlas et d’Hespéris, «l’heure du soir» qui représente l’Occident, le Couchant personnifié s’appellent les Hespérides (en grec ancien Ἑσπερίδες / Hesperídes. Elles résidaient dans un verger fabuleux, le fameux jardin des Hespérides, situé à la limite occidentale du monde (rives de l’Espagne ou du Maroc) et avaient la garde d’un pommier sacré, cadeau de Gaïa à Hera, qui produisait des fruits d’or destinés à Hera mais qu’elles chapardaient sans scrupules. Hera le fit donc garder par un dragon à cent têtes, Nérée. Le onzième des travaux d’Héraclès lui imposait de rapporter des fruits de cet arbre, il y parviendra grâce à l’aide de Nérée et d’Atlas. Les historiens se querellent sur la nature des fruits de l’arbre sacré; pour certains les fruits seraient des oranges, pour d’autres des coings.

L’Île de la nymphe Calypso : La nymphe, reine de l’île d’Ogygie, la presqu’île de Ceuta en face de Gibraltar, Calypso (Gr. Καλυψώ; Lat. Calypso), qui était la fille d’Atlas tomba amoureuse d‘Ulysse qui venait de faire naufrage. Elle s’efforça vainement durant sept années de lui faire oublier sa patrie et son épouse dans sa grotte enchantée, entourée de bois de peupliers et de cyprès et décorée de vignes et lui offrit l’immortalité mais le héros  qui s’ennuyait ferme préféra quitter ce paradis et retrouver sa vie passée.

babur supervisant construction jardin 1590-1

Babur (le fondateur de l’Empire moghol en Inde au XVIe siècle) supervisant la construction d’un jardin

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Le texte magnifique de Victor Hugo décrivant le paradis ( La Légende des Siècles)

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Hieronymus Bosch – le Jardin des délices, entre 1480 et 1505

Première série – D’Ève à Jésus
I

L’aurore apparaissait ; quelle aurore ? Un abîme
D’éblouissement, vaste, insondable, sublime ;
Une ardente lueur de paix et de bonté.
C’était aux premiers temps du globe ; et la clarté
Brillait sereine au front du ciel inaccessible,
Étant tout ce que Dieu peut avoir de visible ;
Tout s’illuminait, l’ombre et le brouillard obscur ;
Des avalanches d’or s’écroulaient dans l’azur ;

Le jour en flamme, au fond de la terre ravie,
Embrasait les lointains splendides de la vie ;
Les horizons pleins d’ombre et de rocs chevelus,
Et d’arbres effrayants que l’homme ne voit plus,
Luisaient comme le songe et comme le vertige,
Dans une profondeur d’éclair et de prodige ;
L’Éden pudique et nu s’éveillait mollement ;
Les oiseaux gazouillaient un hymne si charmant,
Si frais, si gracieux, si suave et si tendre,
Que les anges distraits se penchaient pour l’entendre ;
Le seul rugissement du tigre était plus doux ;
Les halliers où l’agneau paissait avec les loups,
Les mers où l’hydre aimait l’alcyon, et les plaines
Où les ours et les daims confondaient leurs haleines,
Hésitaient, dans le chœur des concerts infinis,
Entre le cri de l’antre et la chanson des nids.
La prière semblait à la clarté mêlée ;
Et sur cette nature encore immaculée
Qui du verbe éternel avait gardé l’accent,
Sur ce monde céleste, angélique, innocent,
Le matin, murmurant une sainte parole,
Souriait, et l’aurore était une auréole.
Tout avait la figure intègre du bonheur ;
Pas de bouche d’où vînt un souffle empoisonneur ;
Pas un être qui n’eût sa majesté première ;
Tout ce que l’infini peut jeter de lumière
Éclatait pêle-mêle à la fois dans les airs ;
Le vent jouait avec cette gerbe d’éclairs

Dans le tourbillon libre et fuyant des nuées ;
L’enfer balbutiait quelques vagues huées
Qui s’évanouissaient dans le grand cri joyeux
Des eaux, des monts, des bois, de la terre et des cieux !
Les vents et les rayons semaient de tels délires
Que les forêts vibraient comme de grandes lyres ;
De l’ombre à la clarté, de la base au sommet,
Une fraternité vénérable germait ;
L’astre était sans orgueil et le ver sans envie ;
On s’adorait d’un bout à l’autre de la vie ;
Une harmonie égale à la clarté, versant
Une extase divine au globe adolescent,
Semblait sortir du cœur mystérieux du monde ;
L’herbe en était émue, et le nuage, et l’onde,
Et même le rocher qui songe et qui se tait ;
L’arbre, tout pénétré de lumière, chantait ;
Chaque fleur, échangeant son souffle et sa pensée
Avec le ciel serein d’où tombe la rosée,
Recevait une perle et donnait un parfum ;
L’Être resplendissait, Un dans Tout, Tout dans Un ;
Le paradis brillait sous les sombres ramures
De la vie ivre d’ombre et pleine de murmures,
Et la lumière était faite de vérité ;
Et tout avait la grâce, ayant la pureté ;
Tout était flamme, hymen, bonheur, douceur, clémence,
Tant ces immenses jours avaient une aube immense !

Herri met de Bles - Le Paradis, entre 1541 et 1550

Herri met de Bles – Le Paradis, entre 1541 et 1550

Lucas Cranach l'Ancien - Le Jardin d'Eden, XVIe siècle

Lucas Cranach l’Ancien – Le Jardin d’Eden, XVIe siècle

II

Ineffable lever du premier rayon d’or !
Du jour éclairant tout sans rien savoir encor !
Ô Matin des matins ! amour ! joie effrénée
De commencer le temps, l’heure, le mois, l’année !
Ouverture du monde ! instant prodigieux !
La nuit se dissolvait dans les énormes cieux
Où rien ne tremble, où rien ne pleure, où rien ne souffre ;
Autant que le chaos la lumière était gouffre ;
Dieu se manifestait dans sa calme grandeur,
Certitude pour l’âme et pour les yeux splendeur ;
De faîte en faîte, au ciel et sur terre, et dans toutes
Les épaisseurs de l’être aux innombrables voûtes,
On voyait l’évidence adorable éclater ;
Le monde s’ébauchait ; tout semblait méditer ;
Les types primitifs, offrant dans leur mélange
Presque la brute informe et rude et presque l’ange,
Surgissaient, orageux, gigantesques, touffus ;
On sentait tressaillir sous leurs groupes confus
La terre, inépuisable et suprême matrice ;
La création sainte, à son tour créatrice,
Modelait vaguement des aspects merveilleux,
Faisait sortir l’essaim des êtres fabuleux

Tantôt des bois, tantôt des mers, tantôt des nues,
Et proposait à Dieu des formes inconnues
Que le temps, moissonneur pensif, plus tard changea ;
On sentait sourdre, et vivre, et végéter déjà
Tous les arbres futurs, pins, érables, yeuses,
Dans des verdissements de feuilles monstrueuses ;
Une sorte de vie excessive gonflait
La mamelle du monde au mystérieux lait ;
Tout semblait presque hors de la mesure éclore ;
Comme si la nature, en étant proche encore,
Eût pris, pour ses essais sur la terre et les eaux,
Une difformité splendide au noir chaos.

Les divins paradis, pleins d’une étrange sève,
Semblent au fond des temps reluire dans le rêve,
Et, pour nos yeux obscurs, sans idéal, sans foi,
Leur extase aujourd’hui serait presque l’effroi ;
Mais qu’importe à l’abîme, à l’âme universelle
Qui dépense un soleil au lieu d’une étincelle,
Et qui, pour y pouvoir poser l’ange azuré,
Fait croître jusqu’aux cieux l’Éden démesuré !

Jours inouïs ! le bien, le beau, le vrai, le juste,
Coulaient dans le torrent, frissonnaient dans l’arbuste ;
L’aquilon louait Dieu de sagesse vêtu ;
L’arbre était bon ; la fleur était une vertu ;

C’est trop peu d’être blanc, le lis était candide ;
Rien n’avait de souillure et rien n’avait de ride ;
Jours purs ! rien ne saignait sous l’ongle et sous la dent ;
La bête heureuse était l’innocence rôdant ;
Le mal n’avait encor rien mis de son mystère
Dans le serpent, dans l’aigle altier, dans la panthère ;
Le précipice ouvert dans l’animal sacré
N’avait pas d’ombre, étant jusqu’au fond éclairé ;
La montagne était jeune et la vague était vierge ;
Le globe, hors des mers dont le flot le submerge,
Sortait beau, magnifique, aimant, fier, triomphant,
Et rien n’était petit quoique tout fût enfant ;
La terre avait, parmi ses hymnes d’innocence,
Un étourdissement de sève et de croissance ;
L’instinct fécond faisait rêver l’instinct vivant ;
Et, répandu partout, sur les eaux, dans le vent,
L’amour épars flottait comme un parfum s’exhale ;
La nature riait, naïve et colossale ;
L’espace vagissait ainsi qu’un nouveau-né.
L’aube était le regard du soleil étonné.

The garden of Eden with the fall of man, by Jan Brueghel de Elder and Peter Paul Rubens

Pierre Paul Rubens et Jan Brueghel l’Ancien – Le Jardin d’Eden et la chute de l’homme, vers 1615

III

Or, ce jour-là, c’était le plus beau qu’eût encore
Versé sur l’univers la radieuse aurore ;

Le même séraphique et saint frémissement
Unissait l’algue à l’onde et l’être à l’élément ;
L’éther plus pur luisait dans les cieux plus sublimes ;
Les souffles abondaient plus profonds sur les cimes ;
Les feuillages avaient de plus doux mouvements ;
Et les rayons tombaient caressants et charmants
Sur un frais vallon vert, où, débordant d’extase,
Adorant ce grand ciel que la lumière embrase,
Heureux d’être, joyeux d’aimer, ivres de voir,
Dans l’ombre, au bord d’un lac, vertigineux miroir,
Étaient assis, les pieds effleurés par la lame,
Le premier homme auprès de la première femme.

L’époux priait, ayant l’épouse à son côté.

°°°Jan Bruegel l'Ancien - Ulysse et Calypso, 1616

Jan Bruegel l’Ancien – Ulysse et Calypso, 1616

Marc Chagall - Adam et Ève chassés du paradios, 1961

Marc Chagall – Adam et Ève chassés du paradis, 1961

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Ulysse et Calypso ou le choix de la condition humaine et le refus de l’immortalité


Homère (fin du VIIIe s. av. JC)

Homère (fin du VIIIe s. av. JC)

« Le monde naît, Homère chante. C’est l’oiseau de cette aurore ».  Victor Hugo

William Hamilton - Calypso,

William Hamilton – Calypso, « la nymphe bouclée » (détail), XVIIIe siècle°°°

L’Odyssée d’Homère : l’île paradisiaque d’Ogygie et la nymphe Calypso

(11) Déjà tous les soldats, qui avaient fui le cruel fléau, étaient rentrés dans leurs foyers, après avoir échappé aux périls de la mer et des combats. Un seul, cependant, désirant revoir son épouse et sa patrie, était retenu dans les grottes profondes de la nymphe Calypso, la plus auguste de toutes les déesses, qui souhaitait l’avoir pour époux. Mais lorsque dans le cours des années arriva le temps marqué par les dieux pour son retour à Ithaque, où lui et ses amis ne devaient pas encore éviter de nouveaux malheurs, tous les immortels le prirent en pitié, excepté Neptune, qui poursuivit sans cesse de sa haine implacable le divin Ulysse jusqu’au moment où ce héros atteignit sa terre natale.

     Rappelons la trame de l’histoire décrite par Homère dans l’ Odyssée : Ulysse, après bien des péripéties, est retenu durant dix années par la nymphe Calypso, fille d’Okeanos et de Téthys, sur l’île d’Ogygie (que les auteurs placent dans l’occident méditerranéen et que certains ont identifiés comme étant la presqu’île de Ceuta, en face de Gibraltar). La nymphe qui s’est éprise de lui désire ardemment l’épouser et le maintient captif de ses sortilèges dans un jardin enchanteur. Incapable de rentrer chez lui à Ithaque pour retrouver sa femme Pénélope et son fils Télémaque, Ulysse désespère de revoir un jour son logis et se morfond, indifférent aux sollicitations de Calypso qui lui offre pourtant l’immortalité. Tous les dieux sont favorables à son retour, à l’exception de Poséidon qui lui en veut d’avoir rendu aveugle son fils, le cyclope Polyphème, et le poursuit de sa haine. Profitant de l’absence de Poséidon parti festoyer en Éthiopie, les autres dieux se rassemblent et Athéna demande à Zeus de permettre à Ulysse de rentrer. Zeus y consent ; la déesse réclame qu’Hermès soit envoyé auprès de Calypso afin de lui demander de libérer Ulysse.

(44) « O fils de Saturne, notre père, le plus puissant des rois, (…) mon cœur est dévoré de chagrin en pensant au sage Ulysse, à cet infortuné qui, depuis longtemps, souffre cruellement loin de ses amis, dans une île lointaine, entouré des eaux de la mer. C’est dans cette île ombragée d’arbres qu’habite une déesse, la fille du malveillant Atlas, de celui qui connaît toute la profondeur des mers et porte les hautes colonnes qui soutiennent la terre et les cieux. Sa fille retient ce malheureux versant des larmes amères : elle le flatte sans cesse par de douces et par de trompeuses paroles pour lui faire oublier Ithaque ; mais Ulysse, dont le seul désir est de voir s’élever dans les airs la fumée de sa terre natale, désire la mort. Et ton cœur n’est pas ému, ô puissant roi de l’Olympe ! Ulysse, près des vaisseaux argiens, et sur les rivages de Troie, a-t-il jamais négligé quelques-uns de tes sacrifices ? Pourquoi donc es-tu maintenant si fort irrité contre lui, ô Jupiter ? »

Arnold Böcklin - Ulysse et Calypso, 1880

Arnold Böcklin – Ulysse et Calypso, 1880

Le jardin de Calypso : Odyssée, Chant V, vers 55 à 75

     « Quand, au bout du monde, Hermès aborda l’île, il sortit en marchant de la mer violette, prit terre et s’en alla vers la grande caverne, dont la Nymphe bouclée avait fait sa demeure.
     Il la trouva chez elle, auprès de son foyer où flambait un grand feu. On sentait du plus loin le cèdre pétillant et le thuia, dont les fumées embaumaient l’île. Elle était là-dedans, chantant à belle voix et tissant au métier de sa navette d’or. Autour de la caverne, un bois avait poussé sa futaie vigoureuse : aunes et peupliers et cyprès odorants, où gîtaient les oiseaux à la large envergure, chouettes, éperviers et criardes corneilles, qui vivent dans la mer et travaillent au large.
     Au rebord de la voûte, une vigne en sa force éployait ses rameaux, toute fleurie de grappes, et près l’une de l’autre, en ligne, quatre sources versaient leur onde claire, puis leurs eaux divergeaient à travers des prairies molles, où verdoyaient persil et violettes. Dès l’abord en ces lieux, il n’est pas d’Immortel qui n’aurait eu les yeux charmés, l’âme ravie.
     Le dieu aux rayons clairs restait à contempler. »        –  Traduction de V. Bérard

     On remarquera que ce jardin paradisiaque n’est aucunement un jardin artificiel qui aurait été créé par les sortilèges de la nymphe Calypso mais un florissant et luxuriant jardin naturel que la nature elle-même avait enfanté et dont la beauté sensuelle flattait tous les sens et charmait quiconque, qu’il soit mortel ou immortel.

Jan Bruegel l'Ancien - Ulysse et Calypso, 1616

Jan Bruegel l’Ancien – Ulysse et Calypso, 1616


Calypso vue par Paul Valéry. Dans ce poème en prose, le poète choisit de mettre l’accent sur les thèmes du désir et de l’attente, de la symbolique sexuelle et de la réversibilité

C.A.L.Y.P.S.O.

     CALYPSO à peine apparue au regard du jour sur le seuil de sa grotte marine, tout devenait ardent et amer dans les âmes, et tendre dans les yeux.

     ELLE s’introduisait subtilement au monde visible, s’y risquant peu à peu avec mesure. Par moments et mouvements de fragments admirables, son corps pur et parfait se proposait aux cieux, se déclarant enfin seul objet du soleil.

     MAIS jamais n’allait si avant dans l’empire de la pleine lumière que tout son être se détachât du mystère des ombres d’où elle émanait.

     ON eût dit qu’une puissance derrière elle la retînt de se livrer tout entière aux libertés de l’espace, et qu’elle dût, sous peine de la vie, demeurer à demi captive de cette force inconcevable, dont sa beauté n’était peut-être qu’une manière de pensée, ou la figure d’une Idée, ou l’entreprise d’un désir, qui s’incarnât dans cette CALYPSO, à la fois son organe et son acte, aventurée.

     C’EST par quoi, et par la prudence de ses manœuvres délicatement prononcées et reprises, et par toute sa chair frémissante et nacrée, elle faisait songer qu’elle fût je ne sais quelle part infiniment sensible de l’animal dont sa grotte eût été la conque inséparable.

     ELLE semblait tenir et appartenir à cette conque qui s’approfondissait en ténèbres que l’on devinait tapissées d’une substance vivante, dont l’épanouissement autour d’elle, sur la roche sombre des bords, l’environnait de festons frissonnants par fuites propagées et de plis curieusement irritables, d’où germaient des gouttes brillantes.

   CALYPSO était comme la production naturelle de ce calice de chair humide entr’ouverte autour d’elle.

     CALYPSO à peine apparue et formée sur le seuil de sa grotte marine, elle créait de l’amour dans la plénitude de l’étendue. Elle le recevait et le rendait avec une grâce, une énergie, une tendresse et une simplicité qui n’ont jamais été qu’à elle.
     Mais non sans un caprice qui lui était, sans doute, une loi.

     C’est qu’il arrivait toujours qu’elle se reprenait et retirait, sans que l’on pût jamais connaître la cause, ni prévoir l’évènement de cette reprise funeste; et, quelquefois, elle se dérobait, fondait comme un reptile, à même l’étreinte la plus forte; et quelquefois se rétractait, aussi prompte et vive qu’une main effleure un fer rouge s’arrache.
     Et sur elle se refermait le manteau vivant de sa conque.

     Il s’élevait aussitôt sous le ciel des malheurs et des maux incomparables. Toute la mer s’enflait et ruait contre le roc, brisant, sacrifiant sur lui un nombre énorme de ses ondes le plus hautes. Des naufrages se voyaient çà et là sur l’amplitude d’eau bouleversée. Elle grondait et frappait terriblement dans les cavités submergées de l’île dont les antres mugissaient des blasphèmes abominables et des injures les plus obscènes, ou exhalaient des plaintes qui perçaient le cœur.

Paul ValéryC.A.L.Y.P.S.O., Histoires brisées – La Jeune Parque, édit nef Poésie / Gallimard pp.59 à 61

Le thème du désir, de l’attente et de l’amour contrarié

    C’est de manière subtile, avec lenteur et précautions que la nymphe sort de sa grotte marine et se risque dans le monde visible telle une créature marine maladroite et craintive. Sa lenteur et son hésitation créent l’impression qu’une force puissante et mystérieuse émane de la grotte et tente de la retenir. Lorsqu’elle parvient à s’en libérer, au seuil de sa grotte, Calypso dispense et reçoit l’amour dans toute sa plénitude et son étendue mais malgré son intensité et sa perfection cet amour ne peut être que de courte durée et s’éteint de manière inéluctable. Sous l’emprise sans doute de cette force invisible issue des profondeurs de la grotte, la nymphe se retire soudainement et disparaissait dans les profondeurs de son antre dans une ambiance d’apocalypse, de souffrance et de mort. À noter que cette issue ne s’appliquera pas au héros Ulysse dont la nymphe est tombée éperdument amoureuse au point de lui promettre l’immortalité mais il est vrai que héros bénéficie des faveurs de Zeus

le thème de l’assimilation de la grotte au sexe féminin

Pompéi - la Conque de Vénus.png

Conqua Venerea par Jean Baptiste René Robinet.png


Jean-Pierre Vernand

Ulysse selon J.P. Vernand
Dans le texte qui suit, J.P. Vernand nous montre pourquoi, selon lui, dans l’Odyssée, Ulysse préfère quitter la nymphe Calypso et affronter les errances et les épreuves du retour. Il s’agit pour lui d’assumer sa condition d’homme et sa destinée de héros.

« Ils étaient au logis tous les autres héros qui de la mort avaient sauvé leur tête…, il ne restait que lui à toujours désirer le retour et sa femme car une nymphe auguste le retenait de force, à l’écart, au creux de ses cavernes, Calypso, la toute divine, qui brûlait de l’avoir pour époux.» I, 11-15 (repris au chant V).

   Tiré de καλύπτειν, « cacher », le nom de Calypso, dans sa transparence, livre le secret des pouvoirs qu’incarne la déesse : au creux de ses cavernes, elle n’est pas seulement « la cachée » ; elle est aussi, elle est surtout « celle qui cache ». Pour « cacher » Ulysse, comme le font Thanatos et Eros, Mort et Amour , Calypso n’a pas eu à l’enlever, à le « ravir ». Sur ce point elle diffère des divinités dont, auprès d’Hermès, elle invoque l’exemple pοur justifier son cas et qui, afin de satisfaire leur passion amoureuse à l’égard d’un humain, l’ont emporté avec elles dans l’Au-delà, le faisant d’un coup disparaître tout vivant de la surface de la Terre. Ainsi Eôs a « ravi » Tithon ou Hémerè Orion. Cette fois c’est Ulysse naufragé qui s’en est venu lui-même à l’extrême occident, au bout du monde, échouer chez Calypso, sur son antre rocheux, ce « nombril des mers », embelli d’un bois, de sources ravissantes et de molles prairies, évoquant la « prairie en fleurs », érotique et macabre, où chantent les Sirènes pour charmer et perdre ceux des marins qui les écoutent.

    L’île où l’homme et la nymphe cohabitent, coupés de tout, de tous, dans la solitude de leur face à face amoureux, de leur isolement à deux, se situe dans une sorte d’espace en marge, de lieu à part, éloigné des dieux, éloigné des hommes. C’est un monde de l’ailleurs qui n’est ni celui des Immortels toujours jeunes, bien que Calypso soit une déesse, ni celui des humains soumis au vieillissement et à la mort, encore qu’Ulysse soit un homme mortel, ni celui des défunts, sous la Terre, dans l’Hadès ·: une sorte de « nulle part » où Ulysse a disparu, englouti sans laisser de trace, et où il mène désormais une existence entre parenthèses. Comme les Sirènes, Calypso, qui peut, elle aussi, chanter d’une belle voix, charme Ulysse en lui tenant sans cesse des litanies de douceurs amoureuses : θέλγει, elle l’« enchante », elle l’ensorcelle afin qu’il oublie Ithaque. Oublier Ithaque, c’est, pour Ulysse, couper les liens qui le relient encore à sa vie et aux siens, à tous ses proches qui, de leur côté, s’attachent au souvenir de lui, soit qu’ils espèrent, contre toute attente, le retour d’un Ulysse vivant, soit qu’ils s’apprêtent à édifier le mnèma funéraire d’un Ulysse mort. Mais tant qu’il demeure reclus, « caché » chez Calypso, Ulysse n’est dans la condition ni d’un vivant, ni d’un mort. Bien que toujours en vie, il est déjà, et par avance, comme retranché de la mémoire humaine. Pour reprendre les mots de Télémaque, en I, 235, il est devenu, par le vouloir des dieux, d’entre tous les hommes, invisible, αἷστος. Il a disparu « invisible et ignoré », – hors de portée de ce que peuvent atteindre le regard et l’oreille des hommes. Si au moins, ajoute le jeune garçon, il était mort normalement sous les murs de Troie ou dans les bras de ses compagnons d’infortune, « il aurait eu sa tombe et quelle grande gloire, μέγα κλέος, il aurait laissé, pour l’avenir, à son fils » ; mais les Harpyes l’ont enlevé : homme de nulle part, les vivants n’ont plus rien à faire avec lui ; privé de remembrance, il n’a plus de renom ; évanoui, effacé, il a disparu « sans gloire », ἀκλεῖος. Pour le héros dont l’idéal est de laisser après soi une « gloire impérissable », pourrait-il rien avoir de pire que de disparaître ainsi ἀκλεῖος sans gloire ? Qu’est-ce donc alors que la séduction de Calypso propose à Ulysse pour lui faire « oublier » Ithaque ? D’abord, bien sûr, d’échapper aux épreuves du retour, aux souffrances de la navigation, à tous ces chagrins dont elle sait à l’avance, étant déesse, qu’ils l’assailliront avant qu’enfin il ne retrouve sa terre natale. Mais ce ne sont là encore que bagatelles. La nymphe lui offre bien davantage. Elle lui promet, s’il accepte de demeurer près d’elle, de le rendre immortel et d’écarter de lui pour toujours la vieillesse et la mort. À la façon d’un dieu, il vivra en sa compagnie immortel, dans l’éclat permanent du jeune âge : ne jamais mourir, ne pas connaître la décrépitude du vieillissement, tel est l’enjeu de l’amour partagé avec la déesse. Mais, dans le lit de Calypso, il y a un prix à payer pour cette évasion hors des frontières qui bornent la commune condition humaine. Partager dans les bras de la nymphe l’immortalité divine, ce serait, pour Ulysse, renoncer à sa carrière de héros épique. En ne figurant plus, comme modèle d’endurance, dans le texte d’une Odyssée qui chante ses épreuves, il devrait accepter de s’effacer de la mémoire des hommes à venir, d’être dépossédé de sa célébrité posthume, de sombrer, même éternellement vivant, dans la nuit de l’oubli : au fond, une immortalité obscure et anonyme, comme est anonyme la mort de ceux des humains qui n’ont pas su assumer un destin héroïque et qui forment dans l’Hadès la masse indistincte des « sans nom ». L’épisode de Calypso met en place, pour la première fois dans notre littérature, ce qu’on peut appeler le refus héroïque de l’immortalité. Pour les Grecs de l’âge archaïque, cette forme de survie éternelle qu’Ulysse partagerait avec Calypso ne serait pas vraiment « sienne » puisque personne au monde n’en saurait jamais rien ni ne rappellerait, pour le célébrer, le nom du héros d’Ithaque. Pour les Grecs d’Homère, contrairement à nous, l’important ne saurait être l’absence de trépas – espoir qui leur paraît, pour des mortels, absurde – mais la permanence indéfinie chez les vivants, dans leur tradition mémorielle, d’une gloire acquise dans la vie, au prix de la vie, au cours d’une existence où vie et mort ne sont pas dissociables. Sur la rive de cette île où il n’aurait qu’un mot à dire pour devenir immortel, assis sur un rocher, face à la mer, Ulysse tout le jour se lamente et sanglote. Il fond, il se liquéfie en larmes. Son αἰῶν, son « suc vital », s’écoule sans cesse, dans le πόθος, le regret de sa vie mortelle, comme, à l’autre bout du monde, à l’autre pôle du couple, Pénélope, de son côté, consume son αἰῶν en pleurant par regret d’Ulysse disparu. Elle pleure un vivant qui est peut-être mort. Lui, dans son îlot d’immortalité, coupé de la vie comme s’il était mort, pleure sur sa vivante existence de créature vouée au trépas. Tout à la nostalgie qu’il éprouve à l’égard de ce monde fugace et éphémère auquel il appartient, notre héros ne goûte plus les charmes de la nymphe. S’il s’en vient le soir dormir avec elle, c’est parce qu’il le faut bien. Il la rejoint au lit, lui qui ne le veut pas, elle qui le veut.

    Ulysse rejette donc cette immortalité de faveur féminine qui, en le retranchant de ce qui fait sa vie, le conduit finalement à trouver la mort désirable. Plus d’ἐρός, plus de ἱμέρος, – plus d’amour ni de désir pour « la nymphe bouclée », – mais θανάτειν ἱμέρεται, il désire mourir. Le retour, Pénélope, l’épouse, Ithaque, la patrie, le fils, le vieux père, les compagnons fidèles, – et puis mourir, – voilà tout ce vers quoi, dans le dégoût de Calypso, dans le refus d’une non-mort qui est aussi bien une non-vie, tout ce vers quoi se porte l’élan amoureux, le désir nostalgique, le pothos d’Ulysse : vers sa vie, sa vie précaire et mortelle, les épreuves, les errances sans cesse recommencées, ce destin de héros d’endurance qu’il lui faut assumer pour devenir lui-même : Ulysse, cet Ulysse d’Ithaque dont aujourd’hui encore le texte de l’Odyssée chante le nom, raconte les retours, célèbre la gloire impérissable, mais dont le poète n’aurait rien eu à dire – et nous rien à entendre –, s’il était demeuré loin des siens, immortel, « caché » chez Calypso… »

Bodinier Guillaume - Ulysse dans l'ile de Calypso, premier quart XIXe siècleBodinier Guillaume – Ulysse dans l’ile de Calypso, premier quart XIXe siècle

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Robert Pogue Harrison

Ulysse et Calypso selon Robert Harrisson
Robert Harrison a exercé comme directeur du Département de Littérature française et italienne à l’Université de Stanford. Dans son ouvrage Jardins, réflexions, il envisage

     (La caverne de l’île d’Ogygie) est le lieu enchanté où Calypso invite Ulysse à partager éternellement ses jours en sa compagnie, avec l’immortalité en sus. Mais on connait l’histoire : Ulysse, indifférent à l’offre, passe ses journées entières sur la plage abandonnée, tournant le dos au paradis terrestre, boudant, pleurant, se languissant de retourner chez lui à Ithaque, la rude et rocailleuse, auprès de sa femme vieillissante. Rien ne peut le consoler d’être exilé loin de « la terre de ses ancêtres », du labeur et des responsabilités qui l’y attendent. Calypso ne saurait apaiser en son cœur le désir de retrouver ses repères et son identité humaine, dont il est privé sur son jardin insulaire. Il a beau savoir que la mort l’attend après quelques dizaines d’années de vie sur Ithaque, rien ne le ferait renoncer au désir de revenir sur cette autre sorte d’île, bien plus austère.

     Ce qui manque à Ulysse sur l’île de Calypso – ce qui l’y tient en exil –, c’est qu’il n’a plus à s’occuper ni à se soucier de rien. Plus précisément, il se languit du monde où les hommes doivent se soucier ou s’occuper de quelque chose : dans son cas, le monde de la famille, de la terre nourricière et de la lignée. Ces préoccupations liées à la condition terrestre, devenues sans objet dans un jardin perdu hors du monde au milieu des mers, taraudent le fond de son cœur, le conduisent chaque jour sur la plage et l’empêchent de se sentir chez lui dans l’île de Calypso.

« Si ton cœur pouvait savoir de quels chagrins
le sort doit te combler avant ton arrivée à la terre natale, 
c’est ici, près de moi, que tu voudrais rester pour garder ce logis et rester un dieu »

     Mais Calypso est une déesse  – une « toute divine » – et elle peut difficilement comprendre à quel point Ulysse, parce qu’il est humain, est retenu par ces préoccupations, malgré ou peut-être à cause des fardeaux qu’elles lui imposent.

Max Beckmann - Ulysse et Calypso, 1946

Max Beckmann – Ulysse et Calypso, 1946

Si l’Ulysse d’Homère reste à ce jour un archétype de l’homme mortel, c’est que ces préoccupations, cet engagement, cette attention aux êtres eta ux choses l’enserrent de leur étreinte implacable. Une parabole ancienne nous est parvenue à travers les âges, qui raconte brillamment pourquoi la déesse Cura, déesse de l’inquiétude, a acquis tant d’emprise sur la nature humaine :

    « En traversant un fleuve, Cura vit de la boue crayeuse, s’arrêta, pensive, et se mit à façonner  un homme. Pendant qu’elle se demandait ce qu’elle avait fabriqué survint JupiterCura lui demanda delui donner l’esprit, ce qu’elle obtint facilement de Jupiter. Comme Cura voulait lui imposer son nom,Jupiter l’interdit, et dit que c’était le sien qu’il fallait lui donner. Pendant que Cura et Jupiter se disputaient au sujet du nom, surgit la Terre en personne, pour dire qu’il fallait lui imposer son nom puisqu’aussi bien c’était son corps qu’elle avait offert. Ils prirent Saturne pour juge; Saturne paraît leur avoir rendu un jugement différent : « toi, Jupiter, puisque tu as donné l’esprit , tu dois à la mort recevoir son esprit; toi, Terre, qui lui a offert le corps, reçoit le corps; puisque c’est Cura qui a, la première, façonné le corps, tout le temps de sa vie c’est Cura qui en aura la possession, mais puisqu’il y a controverse sur son nom, il s’appellera homme, parce qu’il apparaît que c’est de l’humusqu’il a été fait. »

    En attendant que Jupiter récupère son esprit et la terre sa dépouille mortelle, « homme » appartient corps et âme à Cura, qui le « possède » tant qu’il vit (Cura teneat, quamdiu vexerait). Si le personnage d’Ulysse figure poétiquement l’emprise de Cura sur les hommes, on comprend qu’il lui soit difficile de s’abandonner aux bras de Calypso. Une autre déesse, moins joyeuse que la Nymphe, a déjà la mainmise sur lui et le rappelle sur ses terres, labourées, cultivées et entretenues avant lui par ses aïeux qui s’en sont occupés. Puisque Cura a pétri « homme » avec l’humus, il est bien « naturel » que sa créature se soucie avant tout de la terre dont elle tient sa substance vitale. Pour cette raison, c’est avant tout « la terre de ses ancêtres » – Homère le répète à plusieurs occasions – qui rappelle Ulysse à Ithaque. Cette terre n’est pas seulement pour lui un repère géographique, c’est aussi une réaliste matérielle : le sol cultivé par ses ancêtres, et où leurs corps sont inhumés.
    Si Ulysse avait été contraint de rester sur l’île de Calypso pour le restant de ses jours éternels, tout en gardant son humanité, il se serait très certainement mis au jardinage, aussi redondante que soit une telle activité dans un tel environnement. c’est que les hommes de son espèce, tenaillés par Cura, ressentent le besoin irrépressible de se soucier de quelque chose et de s’y dévouer. Rien de comparable entre un jardin sorti de terre grâce au travail et aux efforts personnels et des jardins fantastiques où les choses existent toujours déjà, spontanément, s’offrant gratuitement au plaisir. Et si l’on avait pu observer depuis le ciel le lopin de terre cultivé par Ulysse sur l’île, on aurait vu une sorte d’oasis –l’oasis de Cura – trouer le paysage familier de Calypso. Car, contrairement aux paradis terrestres, les jardins nés de la main de l’homme, élaborés et entretenus par la culture, conservent la trace et la signature de l’industrie humaine  à laquelle ils doivent leur existence. C’est la marque de Cura. (…)

    A cet égard, n’oublions pas qu’Adam, tel « homme » dans la fable de Cura, était fait d’argile, de terre, d’humus. Comment une créature faite d’un tel matériau pourrait-elle jamais, en sa nature profonde, se sentir chez elle dans un jardin où tout est fourni ? Un homme fait comme Adam ne peut pas ne pas entendre l’appel de la terre à se réaliser dans l’action. Le besoin de se consacrer à la terre, d’en faire son lieu de vie, ne serait-ce qu’en se soumettant à ses lois, suffirait à expliquer pourquoi le séjour d’Adam au jardin d’Eden était au fond une forme d’exil et en quoi son expulsion était une forme de rapatriement.
    Quand Jupiter eut insufflé dans la matière dont il était fait « homme », ce dernier se mua en une substance humaine d’essence à la fois spirituelle et matérielle. Issu de l’humus, il s’adonna à la culture, ou plus précisément à la culture de soi. C’est pourquoi, l’esprit humain, comme la terre qui donne son corps à « homme », est une sorte de jardin – non pas un jardin édénique offert à notre jouissance, mais un jardin  dont les fruits proviennent de notre activité et de notre sollicitude. C’est aussi pourquoi la culture humaine, dans ses expressions tout à la fois domestiques, institutionnelles et poétiques, doit son efflorescence à la semence d’un Adam déchu. La vie éternelle avec Calypso, aux Champs Elysées ou dans le « jardin du soleil », a sans doute son charme propre, mais les hommes aiment par-dessus tout ce qu’ils créent ou entretiennent et cultivent avec ardeur.

Honoré Daumier - le désespoir de Calypso, 1842

Honoré Daumier – le désespoir de Calypso, 1842

Dans le vain espoir d’oublier
L’ingrat pour qui son coeur sanglote,
Cette nymphe avait dans sa grotte
Fait tendre un joli papier.

Fénelon. Variante du L. XI :

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Ulysse et Calypso
le pot-pourri

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