Elles ont dit…


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La Tribune dans Le Monde des 100 (Extraits)

     « Nous sommes conscientes que la personne humaine n’est pas monolithe : une femme peut, dans la même journée, diriger une équipe professionnelle et jouir d’être l’objet sexuel d’un homme, sans être une « salope » ni une vile complice du patriarcat. Elle peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme, mais ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle, voire comme un non-événement. (…)
     Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste. (…) 
     Encore un effort, enchaîne le texte, et deux adultes qui auront envie de coucher ensemble devront au préalable cocher via une « appli » de leur téléphone un document dans lequel les pratiques qu’ils acceptent et celles qu’ils refusent seront dûment listées. (…) « cette fièvre à envoyer les +porcs+ à l’abattoir, loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires et de ceux qui estiment (…) que les femmes sont des êtres à part, des enfants à visage d’adulte, réclamant d’être protégées (…)
     En tant que femmes, nous ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité.   
    Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle. Nous sommes aujourd’hui suffisamment averties pour admettre que la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage, mais nous sommes aussi suffisamment clairvoyantes pour ne pas confondre drague maladroite et agression sexuelle (…) 
   Une légitime prise de conscience des violences sexuelles exercées sur les femmes, notamment dans le cadre professionnel, cette libération de la parole se retourne aujourd’hui en son contraire: on nous intime de parler comme il faut, de taire ce qui fâche, et celles qui refusent de se plier à de telles injonctions sont regardées comme des traîtresses, des complices ! ». 

Manifeste d’un collectif de 100 femmes dénonçant une « vague purificatoire » dans le journal Le Monde du 9 janvier.

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Inénarrable Sophie de Menthon :
« Alors j’étais en train de réfléchir et je me disais qu’au fond que si mon mari
ne m’avait pas un peu harcelée, peut-être que je ne l’aurais pas épousé…»


dessin de Plantu

La riposte : « #Metoo, c’était bien, mais… » (extrait)

   « On risquerait d’aller trop loin. » Dès que l’égalité avance, même d’un demi-millimètre, de bonnes âmes nous alertent immédiatement sur le fait qu’on risquerait de tomber dans l’excès. L’excès, nous sommes en plein dedans. C’est celui du monde dans lequel nous vivons. En France, chaque jour, des centaines de milliers de femmes sont victimes de harcèlement. Des dizaines de milliers d’agressions sexuelles. Et des centaines de viols. Chaque jour. La caricature, elle est là. (…)
   « C’est du puritanisme. » Faire passer les féministes pour des coincées, voire des mal-baisées : l’originalité des signataires de la tribune est… déconcertante. Les violences pèsent sur les femmes. Toutes. Elles pèsent sur nos esprits, nos corps, nos plaisirs et nos sexualités. Comment imaginer un seul instant une société libérée, dans laquelle les femmes disposent librement et pleinement de leur corps et de leur sexualité lorsque plus d’une sur deux déclare avoir déjà subi des violences sexuelles ? (…)
    « On ne peut plus draguer. » Les signataires de la tribune mélangent délibérément un rapport de séduction, basé sur le respect et le plaisir, avec une violence. Tout mélanger, c’est bien pratique. Cela permet de tout mettre dans le même sac. Au fond, si le harcèlement ou l’agression sont de « la drague lourde », c’est que ce n’est pas si grave. Les signataires se trompent. Ce n’est pas une différence de degré entre la drague et le harcèlement mais une différence de nature. Les violences ne sont pas de la « séduction augmentée ». D’un côté, on considère l’autre comme son égal.e, en respectant ses désirs, quels qu’ils soient. De l’autre, comme un objet à disposition, sans faire aucun cas de ses propres désirs ou de son consentement.      
       Les porcs et leurs allié.e.s s’inquiètent ? C’est normal. Leur vieux monde est en train de disparaître. Très lentement – trop lentement – mais inexorablement. Quelques réminiscences poussiéreuses n’y changeront rien, même publiées dans Le Monde.

Réponse de la militante féministe Caroline De Haas cosignée par une trentaine de militants féministes.

      « Les signataires de la tribune du Monde sont pour la plupart des récidivistes en matière de défense de pédocriminels ou d’apologie du viol. Elles utilisent une nouvelle fois leur visibilité médiatique pour banaliser les violences sexuelles. Elles méprisent de fait les millions de femmes qui subissent ou ont subi ces violences. »

Caroline De Haas à Franceinfo

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Golden Globes : les actrices primées pour la série Big little lies en robes noires.
Honni soit qui mal y pense…


Au temps de la « solidarité critique » : Das Barlach-Lied de Wolf Biermann par Erika Pluhar


Ah, la voix suave d’ErikaPluhar…

DAS BARLACH-LIED                                 Le chant de Barlach

Ach Mutter mach die Fenster zu          Oh Mère, ferme la fenêtre
Ich glaub es kommt ein Regen              Je crois que la pluie arrive
Da drüben steht die Wolkenwand        Il y a là-bas un mur de nuages
Die will sich auf uns legen                     qui veut s’abattre sur nous

Was soll aus uns noch werden              Qu’allons-nous encore devenir ?
Uns droht so große Not                           Un si grand danger nous menace
Vom Himmel auf die Erden                   Du Ciel sur la Terre
Falln sich die Engel tot                            Tombent les anges morts

Ach Mutter mach die Türe zu               Oh ! Mère, ferme la porte
Da kommen tausend Ratten                  des milliers de rats sont en route
Die hungrigen sind vorneweg              Les affamés sont en avant-garde
Dahinter sind die satten                         suivis par les rassassiés

Was soll aus uns noch werden              Qu’allons-nous encore devenir ?
Uns droht so große Not                           Un si grand danger nous menace
Vom Himmel auf die Erden                    Du Ciel sur la Terre
Falln sich die Engel tot                             Tombent les anges morts

Ach Mutter mach die Augen zu             Oh ! Mère, ferme les yeux
Der Regen und die Ratten                       La pluie et les rats sont là
Jetzt dringt es durch die Ritzen rein    Ils pénètrent à travers les fentes
Die wir vergessen hatten                        que nous avions oubliées.

Was soll aus uns noch werden              Qu’allons-nous devenir ?
Uns droht so große Not                           Un si grand danger nous menace
Vom Himmel auf die Erden                    Du Ciel sur la Terre
Falln sich die Engel tot                             Tombent les anges morts

Paroles et musique de Wolf Biermann – Traduction interprétée d’Enki


« Auferstanden aus Ruinen » (Ressuscitée des Ruines) , l’Hymne officiel de l’ancienne RDA, musique de Hanns Eisler

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     Berlin Est, le 5 octobre 1979,  Brejnev est à Berlin pour fêter avec Honecker le trentième anniversaire de la République démocratique allemande. Un jeune photographe, Régis Bossu, a le réflexe de capter le baiser fraternel des deux hommes. la photo va faire le tour du monde et fera en France la une de Paris-Match. Un jeune peintre russe inconnu, Dimitri Vrubel, tombe sur un exemplaire du journal et décide de reproduire la scène sur un grand mur. Ce sera chose faite le 9 novembre 1989 à l’occasion de la chute du mur


Wolf Biermann

Wolf Biermann (     L’auteur-compositeur et interprète Wolf Biermann a été une figure emblématique de ma jeunesse, figure éminente d’un « socialisme à visage humain ». Né en 1936 d’un père docker juif membre de la résistance communiste antinazie qui sera assassiné en 1943 à Auschwitz, Wolf qui vit à Hambourg adhère naturellement après la guerre à la Junge Pioniere (Jeunes Pionniers), organisation communiste pour la jeunesse et, à la naissance de la RDA, choisit de vivre dans ce pays. Il y rencontre en 1960 le compositeur et théoricien de la musique autrichien Hanns Eisler, collaborateur de Bertolt Brecht qui aura sur lui une influence déterminante. Le Barlach-Lied rappelle d’ailleurs beaucoup le style musical d’Eisler. Il fonde en 1961 le Théâtre ouvrier et étudiant de Berlin-Est mais va vite rencontrer sur son chemin la censure du régime est-allemand. Suit alors une longue période au cours de laquelle Wolf, adepte de la « solidarité critique » vis-à-vis du régime, va jouer avec celui-ci au jeu du chat et de la souris. Il pensait alors et ceux qui soutenait son action à l’ouest également que le régime pouvait évoluer dans une voie plus démocratique mais en 1976, après un concert à Cologne, il est déchu de sa nationalité est-allemande et interdit de retour. C’est la fin des illusions sur une amélioration possible du régime. Il poursuit sa carrière en Allemagne de l’ouest, critiquant à la fois la RDA et la République fédérale. Il avait coutume de dire à ce sujet « qu’il était passé de la pluie au purin » traduction littérale de l’expression allemande « Jetzt bin ich vom Regen in die Jauche gekommen » (« tomber de Charybde en Scylla »). Il est le beau-père de la chanteuse déjantée Nina Hagen. (voir l’article de ce blog Nina Hagen – Diva de la dér(a)ision.)


Ernst Barlach - Magdeburger EhrenmalErnst Barlach – Magdeburger Ehrenmal

Ernst Barlach

ernst Barlach (1870-1938)     Le sculpteur expressionniste allemand Ernst Barlach (1870-1938), d’abord belliciste au cours de la Première Guerre mondiale a ensuite milité pour la paix. Il réalisera ainsi entrer 1918 et 1927 de nombreux monuments aux morts de la guerre dont plusieurs expriment la douleur des mères dont les fils sont morts. Ces œuvres ne plaisent pas aux nazis lors de leur prise du pouvoir en 1933 et plusieurs d’entre elles seront détruites ou déplacées (Güstrow, Magdebourg, Kiel). Une violente campagne appelle au meurtre de l’artiste en 1934 et il est contraint de quitter l’académie prussienne des Arts tandis que 400 de ces œuvres sont retirées des musées allemands considérées comme représentatives de l’Art Dégénéré.


Erika Pluhar

Erika Pluhar      Chanteuse, écrivaine et actrice autrichienne, Erika Pluhar est né en 1939 à Vienne et a étudié au Max Reinhardt Seminar et à l’Académie viennoise de musique et des arts de la scène. Elle chante depuis les années 1970 et a publié son premier livre en 1981. De 1968 à 2010, elle a tourné dans 15 films. Elle a reçu le prix d’interprétation  Kammerschauspieler en 1986. Son interprétation du Barlach-lied est tirée de son album Pluhar singt Biermann paru en 1979 dans lequel la chanteuse interprète 12 chansons de Wolf Biermann. Ce dernier avait créé la chanson 11 années plus tôt en 1968 alors qu’il vivait encore en Allemagne de l’Est.


les pérégrinations de Diane la Chasseresse dans le nouveau monde

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Philadelphia Museum of Arts

Philadelphia Museum of Arts

   Ais-je vraiment lu quelque part qu’un sculpteur de l’antiquité qui souhaitait réaliser la sculpture d’une femme aux formes et aux proportions idéales, après avoir longtemps cherché un modèle suffisamment parfait pour lui apporter l’inspiration, se résigna à créer celle-ci à partir de représentations de parties de corps qu’il jugeait parfaites de femmes différentes ? Il pensait ainsi créer une femme idéale au corps parfait que la nature était incapable de produire. Le résultat ne fut pas à la hauteur de son attente, chaque détail ou partie du corps lorsqu’on l’examinait isolement du reste était effectivement d’apparence parfaite mais l’ensemble était terne et sans âme et ne reflétait aucunement la beauté et la vie. Peut-être la beauté exige t’elle pour irradier un soupçon d’imperfection ou une relation secrète entre chaque partie et le Tout…
   Lorsque l’on monte le grand escalier central intérieur du Philadelphia Museum of Arts qui conduit aux étages supérieurs, notre regard est immédiatement accroché par une silhouette gracile située au sommet de l’escalier qui se détache sur un fond de lumière dorée. La déesse, car c’en est manifestement une, est totalement nue et se tient en équilibre sur une sphère représentant le globe terrestre et bande un arc puissant armé d’une flèche. C’est une représentation sublime de la Diane chasseresse de la mythologie romaine, avatar de l’Artemis grecque, incarnation féminine de la lumière du jour, déesse qui a choisi d’être en état de virginité perpétuelle et qui règne sur les lieux en marge régissant le passage entre les deux univers de la sauvagerie et de la civilisation. Quel meilleur symbole pour un musée qui se veut être le lieu où l’humanité protège et diffuse son patrimoine culturel.

Philadelphia Museum of Arts - statue de Diane - sculpteur Saint-Gaudens

Philadelphia Museum of Arts – statue de Diane – sculpteur Augustinus Saint-Gaudens

Philadelphia Museum of Arts - statue de Diane - sculpteur Saint-Gaudens

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Augustinus Saint-Gaudens (1848-1907)

    Le créateur de ce chef d’œuvre est un sculpteur américain du nom d‘Augustinus Saint-Gaudens, né à Dublin en Irlande en 1848, d’un père français originaire d’Aspet dans les Pyrénées où il avait exercé la profession de cordonnier et d’une mère irlandaise. La famille a émigré aux Etats-Unis quand il n’avait que six mois et il a grandit à New-York où il s’est trouvé en contact avec les productions artistiques dés l’âge de 13 ans en travaillant dans les ateliers des graveurs de camées d’origine française, Louis Avet et Jules Le Brethon. En 1867, à l’âge de 19 ans, il se rend en Europe pour parfaire son éducation, passant trois années à Paris où il suit des cours à l’Ecole des Beaux-Arts, puis, après la défaite française contre la Prusse, à Rome. C’est dans cette dernière ville qu’il fait la connaissance d’une jeune américaine étudiante en art atteinte de surdité, Augusta Fisher Homer, qu’il épousera en 1877 après son retour aux Etats-Unis.

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   Dés son retour en 1875, il participe à la fondation de la Society of American artists et se distingue de la sculpture traditionnelle et du classicisme de la jeune sculpture américaine. Désormais ses sculptures seront conçues en liaison étroite avec un lieu et leur socle et il délaisse le marbre pour le bronze. De retour à Paris en 1877, il y passera de nouveau trois années au desquelles il réalisera de nombreux bas-reliefs. Désormais il est un sculpteur reconnu aux Etats-Unis qui reçoit de nombreuses commandes. C’est en 1886 qu’il travaille sur une Diane monumentale destinée à jouer les girouettes au sommet de ce qui était à l’époque le plus grand monument de New-York, la tour de style mauresque du Madison Square Garden réalisée par l’un de ses amis, l’architecte Stanfort White qui s’était inspiré pour ce faire de Giralda, le clocher de la cathédrale de Séville. Cette statue de Diane sera le seul nu qu’il aura réalisé durant son existence.

Stanford White (1853-1906) by George Cox vers 1892

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la Tour du bâtiment du Madison Square Garden de New-York et son architecte Stanford White (1853-1906)

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Les différentes versions de la statue

       La première version de la statue date de 1891 et a été construite par la WH Mullins Manufacturing Company. Elle mesurait 5,5 m de hauteur et pesait 820 kg. Son poids fit qu’elle pivotait mal sur son axe et sa configuration, avec la présence d’un drapé qui faisait  office de voile, offrait une prise au vent trop importante. La statue a du être démontée l’année suivante et transportée à l’Exposition Universelle de Chicago où sa nudité attira immédiatement les foudres des femmes de la WCTU ( The Woman’s Christian Temperance Union ). Cette première Diana eut un triste fin, à l’issue de l’Exposition un incendie détruisit la moitié inférieure de la statue et la partie supérieure fut égarée…

1ère et seconde versions de la Diana de Saint-Gaudens à la fonderie WH Mullins Manufacturing Company de Salem, Ohio, 1891 et 1893

1ère et seconde versions de la Diana de Saint-Gaudens à la fonderie WH Mullins Manufacturing Company de Salem, Ohio, 1891 et 1893

    La deuxième version de la statue de Diana qui devait la remplacer était de taille plus petite (4 m au lieu de 5,5 m) et avait été entièrement redessinée par Saint-Gaudens qui lui avait donné une allure plus gracile et élancée en amincissant ses formes au niveau de la taille, des jambes et des seins. Sa nudité était encore plus prononcée que dans la première version, ce qui fit beaucoup jaser les new-yorkais lors de son installation et scandaliser les ligues de vertus qui s’opposaient par principe à l’exposition de nus dans l’espace public. Ce serait pour répondre à leurs tracasseries que Saint-Gaudens avait maintenu la composante du tissu flottant dans le vent qui n’est plus apparent sur les statues exposées aujourd’hui. Recouverte de cuivre doré pour réfléchir la lumière, elle a été hissée au sommet de sa tour qui était alors avec ses 106 m le monument le plus haut de New-York à cette époque, le 18 novembre 1893. La statue était visible de tout New-York et même du New-Jersey, le jour grâce à l’effet réfléchissant de la lumière solaire sur le cuivre et la nuit grâce de puissants projecteurs fonctionnant à l’électricité.
    En 1925, le Madison Square Garden dont l’exploitation était déficitaire a été démoli pour permettre la réalisation de l’immeuble de la New York Life. La statue de Diana a été démontée mais aucun lieu n’a été trouvé par la suite dans la ville pour l’exposer. Finalement, en 1932, la société Life Insurance Company qui en était propriétaire en fit cadeau au Philadelphia Museum of Arts qui l’a installée avec bonheur au sommet de l’escalier de son Grand Hall. Depuis, la statue qui sous l’effet de la corrosion accumulée arborait une teinte bronze vert a été restaurée et couverte de feuille d’or grâce au mécénat de la Bank of America. Une copie réalisée à partir du moule d’origine est exposé à New-York.

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la nouvelle Diana, resplendissante d’or et de lumière

      Saint-Gaudens a réalisé plusieurs exemplaires à l’échelle réduite de sa Diane. Ils se trouvent à la National Gallery of Art, à l’Indianapolis Museum of Art, au Cleveland Museum of Art, au Metropolitan Museum of Art, aux Brookgreen Gardens, et sur le Site historique national de Saint-Gauden.

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Les modèles qui ont inspirés le sculpteur pour créer Diana

    Je citais en introduction de cet article le cas de ce sculpteur grec de l’Antiquité qui s’était inspiré de plusieurs modèles pour tenter de réaliser une représentation de la femme parfaite. C’est finalement ce qu’a tenté, dans une moindre mesure Saint-Gaudens en s’inspirant, pour réaliser la Diana de ses rêves, de deux modèles : le visage de la déesse s’inspire en effet de celui de sa maîtresse en titre d’origine suédoise, Davida Clark (de son vrai nom Albertina Clark), qui était l’un de ses modèles préféré et avec laquelle il avait eu un fils, et le corps s’inspirait de celui de Julia « Dudie » Baird, le modèle le plus célèbre de New York à la fin du XIXe siècle. Saint-Gausens avait effectué des moulages du corps de Dudie pour en respecter les proportions de manière parfaite. Elle avait alors 17 ans.

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les deux modèles de Diana : Davida Clark (à gauche) et Julia « Dudie » Baird (à droite)

Philadelphia Museum of Arts - statue de Diane - sculpteur Augustus Saint-Gaudens

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Anthony Comstock (1844-1915)

      Le terme a été inventé par George Bernard Shaw pour qualifier les actions de censure menées par les bien-pensants et certaines organisations religieuses aux Etats Unis pour lutter contre tout ce qu’ils interprétaient comme obscène ou immoral. Ce néologisme a été construit à partir du nom d’Anthony Comstock (photo ci-contre), homme politique qui occupait le poste de d’inspecteur des Poste aux Etats-Unis et qui en tant que fervent partisan et zélateur de la morale victorienne avait créé en 1873 « the Young Men’s Christian Association » et « The New York Society for the Suppression of Vice » (NYSSV ou SSV) dont la mission consistait à superviser la moralité des citoyens en association avec les autorités judiciaires et promouvoir des lois plus restrictives dans ce domaine. C’est ainsi que le 3 mars 1873 une loi fédérale, le Comstock Act ou Loi Comstock est adoptée par le Congrès des États-Unis. Elle réprime « le commerce et la circulation de la littérature obscène et des articles d’usage immoral ». La loi rend illégal l’utilisation du service postal des États-Unis pour expédier des articles et matériel érotiques, contraceptifs, produits abortifs et toute information concernant les éléments ci-dessus Ceci empêche certains journaux, notamment anarchistes, de servir leurs abonnés.

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     Le logo de cette société était très expressif, il représentait l’arrestation d’un contrevenant par un policier et l’autodafé d’ouvrages mis à l’Index. La NYSSV avait été investie par les autorités judiciaire de l’Etat de New York de pouvoirs exorbitants puisqu’elle avait le pouvoir de contrôler la Poste, les kiosques à journaux de la ville, les terminaux de transport et même la production littéraire. C’est ainsi qu’elle est à l’origine de l’interdiction ou de la saisie d’œuvres littéraires majeures telles que Ulysse de James Joyce, L’amant de Lady Chatterley de DH LawrenceMademoiselle de Maupin de Théophile Gautier mais aussi d’œuvres d’Aristophane, Walt Whitman, Voltaire, Zola, Balzac et Tolstoï et de nombreux romans en particulier ceux écrits par Frank Harris et Clement Bois. De nombreuses revues dans lesquelles figuraient des nus furent interdites de parution pour indécence ou utilisation d’un langage obscène de même que les ouvrages promouvant le contrôle des naissance. Le ridicule fut atteint quand des ouvrages médicaux destinés à des étudiants en médecine furent saisis par la Poste et que l’accise Mae West fut condamnée à passer 10 jours en prison pour l’un de ses rôle dans la pièce Sex jouée à Broadway. La NYSSV percevait pour financer ses activités 50% de la valeur des amendes infligées aux contrevenants.

Ida Craddock (1857-1902)

      Par à son action, Comstock est à l’origine de la destruction de 15 tonnes de livres et de près de 4.000.000 de photos, il se vantait d’être responsable de 4.000 arrestations. Parmi celles-ci, celui de la première femme agent de change à New York et militante de l’amour libre Victoria Woodhull. Son action a provoqué le suicide de plusieurs personnes dont celui de l’avocate Ida Craddock (photo ci-contre), propagandiste de la liberté d’expression et de l’amour libre qu’il avait harcelé 10 années durant et emprisonnée. Il est également responsable de la mort du mari de la féministe propagandiste de l’avortement Margaret Sanger qu’il avait jeté en prison après la fuite de sa femme en Europe pour avoir fourni un exemplaire de la brochure écrite par sa femme à l’un de ses agents d’infiltration. Comstock a donné de nombreuses conférences et produit de nombreux articles dans le journaux pour expliquer et défendre son action. On considère qu’un jeune étudiant en droit, J. Hedgar Hoover, le futur directeur du FBI et l’artisan de la Chasse aux sorcières des années d’après-guerre fut fortement influencé par la cause que défendait Comstock et par les méthodes qu’il appliquait.

     Exposant sa complète nudité avec une impudeur juvénile à tout moment du jour et de la nuit aux yeux scandalisés ou concupiscents des new-yorkais, Diana ne pouvait que provoquer l’indignation de Comstock et sa ligue pour la répression du vice. Dans une société où l’exposition publique de la nudité était proscrite et réprimée, la figure nue est devenue immédiatement une source de plaisir pour certains qui passaient de longs moments à la contempler à l’aide de jumelles ou de longues-vues. C’est ainsi qu’aux yeux de ses détracteurs, l’œuvre de Saint-Gaudens est devenue un symbole du vice et a été considérée comme la statue qui avait offensé New York. Sous la pression, Stanford White dut demander au sculpteur d’ajouter à la statue la présence d’un voile qui tourbillonnait autour d’elle cachant ses parties intimes. Mais aucun mortel ne peut imposer sa volonté à une déesse, celle ci fit appel à son collègue Aeolus, Dieu et maître des Vents et des Tempêtes, lequel, par un souffle puissant, fit envoler le voile à la grande joie de White et des voyeurs.

caricateure de couverture du journal Collier se moquant de l'action de Comstock contre la nudité de Diane

caricature de couverture du magazine Collier’s weekly se moquant de l’action de Comstock contre la nudité de Diane

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Où Diana de la Tour est mêlée malgré elle au meurtre de l’architecte Stanford White le 25 juin 1906

"All is vanity" - dessin de Charles Allen Gilbert, 1892

« All is vanity » – dessin de Charles Allen Gilbert, 1892

    Ami du sculpteur Saint-Gaudens, le célèbre architecte Stanford White, a fortement contribué à changer le visage de la ville de New York à la fin du XIXe et début du XXe siècles. White a créé bâtiments et des intérieurs décorés qui ont donné distinction au paysage urbain de New York. Ses chefs-d’œuvre comprennent Madison Square Garden, Washington Square Arch, the Players, Metropolitan et Colony Clubs et les grandes demeures somptueuses aujourd’hui disparues de la Fifth Avenue des Whitney, Vanderbilt et Pulitzers. Il s’était réservé un appartement dans la tour du Madison Square Garden dont il avait été le maître d’œuvre et au sommet de laquelle trônait la statue de Diana. Standford White était connu comme un insatiable coureur de jupons attiré par les jeunes filles en fleurs. Dans son appartement de la Tour, on prétendait qu’il avait installé de nombreux miroirs judicieusement placés ainsi qu’une escarpolette de velours rouge sur laquelle il retirait une grande excitation à pousser des jeune filles en tenue légère. Parmi  ses conquêtes figurait une jeune fille de 16 ans de grande beauté, Florence Evelyn Nesbit, alors danseuse dans la revue Florodora à Broadway et qui posait comme modèle pour de nombreux artistes dont il avait fait la connaissance en 1900 et qu’il entretiendra durant plusieurs années. La jeune fille sera présentée ultérieurement sous le surnom de La Fille sur l’escarpolette de velours rouge (The Girl in the Red Velvet Swing) qui servira de thème à un film de 1955.

l'architecte Stanford White et sa jeune maîtresse Evelyn Nesbit

l’architecte Stanford White et sa jeune maîtresse Evelyn Nesbit

Harry Kendall Thaw vers 1905      En 1905 Evelyn épouse l’héritier richissime d’une famille de magnats du charbon et des chemins de fer de Pittsburgh, Henry Kendall Thaw, qui pèse alors quarte millions de dollars.. Le jeune homme, obsédé de théâtre et de spectacles, était mentalement instable et éprouvait une haine profonde à l’égard de Stanford White qui, pensait-il, avait abusé de sa future femme lorsqu’elle avait seize ans et qu’il surnommait « The Beast ». Il est certain, qu’en dehors de ce fait, que Thaw surnommé par White « le roquet de Pennsylvanie » en référence à son visage poupon, jalousait la prestance sociale et l’ascendant que l’architecte continuait à exerçer sur sa jeune femme. Dans le même temps il maltraitait lui-même physiquement, émotionnellement et sexuellement sa jeune femme. Adepte de la croisade contre le vice menée par Anthony Comstock, Thaw correspondait avec ce dernier et cherchait à mettre en cause White en l’accusant d’avoir débauché plus de 300 jeunes filles et qui, pensait-il, avait embauché des tueurs à gage pour le tuer.
  Dans la nuit du 25 juin 1906 Thaw et Evelyn dînaient à Martin, près du Garden theatre sur le toit du Madison Square Garden où, par une coïncidence malheureuse, White et son fils étaient également présents. Pris d’une rage furieuse en apercevant celui qu’il considérait comme son rival, Thaw, qui portait un révolver, abattit White de trois balles au cri de  « Vous avez ruiné ma femme ! »,  lui arrachant la moitié du visage. Pour ce meurtre, Thaw fut jugé deux fois et déclaré non coupable à l’issue du 2ème procès pour cause d’aliénation mentale et condamné à l’incarcération à vie dans un hôpital d’aliénés. Il faut dire que la presse s’était à l’occasion déchaîné contre White qui était présenté comme un débauché et Thaw comme une figure héroïque ayant épousé Nesbit en dépit de son passé. En 1915, il sera finalement libéré après avoir été jugé saint d’esprit…

Une du New York Time pour le meurtre de Stanford White

Une du New York American pour le meurtre de Stanford White.

    La belle Diana au sommet de sa tour n’avait été jusque là qu’un témoin muet du meurtre de White mais elle fut impliquée beaucoup plus tard dans ce meurtre pour les besoins d’un scénario écrit par l’écrivain américain El Doctorow dans son roman de fiction historique Ragtime publié en 1975. Dans ce roman, El Doctorow présente Evelyn Nesbit comme la jeune femme qui avait servi de modèle à Stanford White pour la réalisation de la statue de Diana de la Tour (ce qui est historiquement impossible car Evelyn était âgée d’à peine 8 ans au moment de la réalisation de la statue) et son mari Thaw comme un homme rendu fou par le fait qu’à travers la statue de Diana, c’était la nudité de son épouse qui était offerte à la foule new-yorkaise…

le célèbre portait d'Evelyn Nesbit réalisé par Gertrude Käsebier en 1903

le célèbre portait d’Evelyn Nesbit réalisé par Gertrude Käsebier en 1903

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