Chateaubriand : les forêts d’Amérique

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

François-René de Chateaubriand (1768-1848)

François-René de Chateaubriand (1768-1848)

°°°

Le Génie du christianisme, I, V, chapitre 12 – Extrait

      Un soir je m’étais égaré dans une grande forêt à quelque distance de la cataracte de Niagara ; bientôt je vis le jour s’éteindre autour de moi, et je goûtai dans toute sa solitude, le beau spectacle d’une nuit dans les déserts du Nouveau-Monde.

Herman Herzog -Clair de lune sur les chutes du Niagara, 1872

Herman Herzog -Clair de lune sur les chutes du Niagara, 1872

     Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres, à l’horizon opposé. Une brise embaumée que cette reine des nuits amenait de l’orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L’astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée ; tantôt il reposait sur des groupes de nues, qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d’écumes, ou formaient dans les cieux des bancs d’une ouate éblouissante, si doux à l’oeil, qu’on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n’était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune, descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumières jusques dans l’épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, tour à tour se perdait dans les bois, tour à tour reparaissait toute brillante des constellations de la nuit, qu’elle répétait dans son sein. Dans une vaste prairie, de l’autre côté de cette rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement, sur les gazons. Des bouleaux agités par les brises, et dispersés çà et là dans la savane, formaient des îles d’ombres flottantes, sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d’un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte ; mais au loin, par intervalles, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.

Belle-peinture-à-l-huile-californie-Sunset-paysage-Albert-Bierstadt-toile-36-.jpg_350x350

Albert Bierstadt – crépuscule en forêt

      La grandeur, l’étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s’exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain dans nos champs cultivés, l’imagination cherche à s’étendre ; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes : mais dans ces pays déserts, l’âme se plaît à s’enfoncer dans un Océan de forêts, à errer aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre des cataractes, et pour ainsi dire à se trouver seule devant Dieu.

Génie du christianisme, 1802
Première partie, Livre V
Existence de Dieu prouvée par les merveilles de la nature
, ch.12

Deux perspectives de la nature.

Charles Warren Eaton - Moonlit Forest , 1900

Charles Warren Eaton – Moonlit Forest , 1900

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

la création du monde dans Le Paradis perdu de John Milton (1667) – Traduction de Chateaubriand

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

John Milton (1608-1674)John Milton (1608-1674)

Cet extrait est tiré du Livre VII, intitulé ARGUMENT. Dans ce chapitre, l’ange Raphaël, à la demande d’Adam, raconte les raisons quo ont prévalues pour la création d’un nouveau Monde par Dieu. C’est après avoir expulsé du Ciel Satan et ses anges que sa décision est prise; il sera peuplé de nouvelles créatures. Le Tout-Puissant déléguera à son Fils, l’œuvre de la création qui durera six jours

    (…). Cependant le Fils parut pour sa grande expédition, ceint de la Toute-Puissance, couronné des rayons de la Majesté divine : la sagesse et l’amour immense, et tout son PERE brillait en LUI. Autour de son char se répondaient nombre de chérubins, séraphins,  potentats, trônes, vertus, esprits ailés, et les chars ailés de l’arsenal de Dieu : ces chars de toute antiquité placés par myriades entre deux montagnes d’airain, étaient réservés pour un jour solennel, tout prêts harnachés, équipages célestes; maintenant ils se présentent spontanément (car en eux vit un Esprit) pour faire cortège à leur Maître. Le ciel ouvrit, dans toute sa largeur, ses portes éternelles, tournant sur leurs gonds d’or avec un son harmonieux, pour laisser passer le Roi de Gloire dans son puissant VERBE et dans son ESPRIT, qui venait créer de nouveaux mondes.
     Ils s’arrêtèrent tous sur le sol du ciel, et contemplèrent du bord l’incommensurable Abîme, orageux comme une mer, sombre, dévasté, sauvage, bouleversé jusqu’au fond par des vents furieux, enflant des vagues comme des montagnes, pour assiéger la hauteur du ciel et pour confondre le centre avec le pôle.

     – Silence, vous vagues troubles ! et toi, Abîme, paix, dit le VERBE qui fait tout; cessez vos discordes !

     Il ne s’arrêta point, mais enlevé sur les ailes des chérubins, pleins de la Gloire Paternelle, il entra dans le CHAOS et dans le monde qui n’était pas né; car le CHAOS entendit sa voix : le cortège des anges le suivaient dans une procession brillante, pour voir la Création et les merveilles de sa puissance. Alors, il arrête les Roues ardentes, et prend en main le compas d’or, préparé dans l’éternel trésor de DIEU, pour tracer la circonférence de cet Univers et de toutes les choses crées. Une pointe de ce compas il appuie au centre, et tourne l’autre dans la vaste et obscure profondeur, et il dit :

     – Jusque là étends-toi, jusque là vont tes limites; que ceci soit ton exacte circonférence, ô Monde !

°°°

William Blake - l'Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794)

William Blake – l’Ancien des Jours traçant le cercle du monde (1794) 

    Ainsi Dieu créa le Ciel, ainsi il créa la Terre, matière informe et vide. De profondes ténèbres couvraient l’abîme ; mais sur le calme des eaux l’esprit de Dieu étendit ses ailes paternelles, et infusa la vertu vitale et la chaleur vitale à travers la masse fluide ; mais il précipita en bas la lie noire, tartaréenne, froide, infernale, opposée à la vie. Alors il réunit, alors il engloba les choses semblables avec les choses semblables ; il répartit le reste en plusieurs places, et étendit l’air entre les objets : la Terre, d’elle-même balancée, sur son centre posa.

    – Que la lumière soit !  dit Dieu :

    Soudain la lumière éthérée, première des choses, quintessence pure, jaillit de l’abîme, et partie de son orient natal, elle commença à voyager à travers l’obscurité aérienne, enfermée dans un nuage sphérique rayonnant, car le Soleil n’était pas encore : dans ce nuageux tabernacle elle séjourna quelque temps.
    Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des ténèbres par hémisphère : il donna à la lumière le nom de jour, et aux ténèbres le nom de nuit. Et du soir et du matin se fit le premier jour. Il ne passa pas sans être célébré, ce jour, sans être chanté par les choeurs célestes, lorsqu’ils virent l’orient pour la première fois exhalant la lumière des ténèbres ; jour de naissance du Ciel et de la Terre. Ils remplirent de cris de joie et d’acclamations l’orbe universel ils touchèrent leurs harpes d’or, glorifiant par des hymnes Dieu et ses oeuvres : ils le chantèrent Créateur, quand le premier soir fut, et quand fut le premier matin.

   Dieu dit derechef :

   – Que le firmament soit au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux.

    Et Dieu fit le firmament, étendue d’air élémentaire, liquide, pur, transparent, répandu en circonférence jusqu’à la convexité la plus reculée de son grand cercle ; division ferme et sûre, séparant les eaux inférieures de celles qui sont au-dessus. Car ainsi que la terre, Dieu bâtit le monde sur les eaux calmes circonfluentes, dans un large océan de cristal, et fort éloigné du bruyant désordre du chaos, de pour que ses rudes extrémités contiguës ne dérangeassent la structure entière de ce monde : et Dieu donna au firmament le nom de Ciel. Ainsi du soir et du matin, le choeur chanta le second jour.
    La Terre était créée, mais encore ensevelie, embryon prématuré, dans les entrailles des eaux ; elle n’apparaissait pas : sur toute la surface de la Terre le plein océan s’étendait, non inutile, car par une humidité tiède et prolifique, attendrissant tout le globe de la Terre, il faisait fermenter cette mère commune pour qu’elle pût concevoir, saturée d’une moiteur vivifiante.

    Dieu dit alors :

    – Que les eaux qui sont sous le Ciel se rassemblent dans un seul lieu, et que l’élément aride paraisse.

    Aussitôt apparaissent deux montagnes énormes, émergentes, et leurs larges dos pelés se soulevant jusqu’aux nues ; leurs têtes montent dans le Ciel. Aussi hautes que s’élevèrent les collines intumescentes, aussi bas s’affaissa un bassin creux, vaste et profond, ample lit des eaux. Elles y courent avec une précipitation joyeuse, enroulées comme des gouttes sur la poussière qui se forme en globules par l’aridité. Une partie de ces eaux avec hâte s’élève en mur de cristal ou en montagne à pic : telle fut la vitesse que le grand commandement imprima aux flots agiles. Comme des armées à l’appel des trompettes (car tu as entendu parler d’armées) s’attroupent autour de leurs étendards, ainsi la multitude liquide roule vague sur vague là où elle trouve une issue, dans la pente escarpée torrent impétueux, dans la plaine courant paisible. Ni les rochers ni les collines n’arrêtent ces ondes ; mais sous la terre, ou en longs circuits promenant leurs sinueuses erreurs, elles se frayent un chemin, et percent dans le sol limoneux de profonds canaux ; chose facile avant que Dieu eût ordonné à la terre de devenir sèche partout, excepté entre ces bords où coulent aujourd’hui les neuves qui entraînent incessamment leur humide cortège.

    Dieu appela terre l’élément aride, et le grand réservoir des eaux rassemblées, il l’appela mer ; il vit que cela était bon, et dit :

    – Que la terre produise de l’herbe verte, l’herbe qui porte de la graine, et les arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon son espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes sur la terre.

    A peine a-t-il parlé que la terre nue (jusqu’alors déserte et chauve, sans ornement, désagréable à la vue) poussa une herbe tendre, qui revêtit universellement sa surface d’une charmante verdure ; alors les plantes de différentes feuilles, qui soudain fleurirent en déployant leurs couleurs variées, égayèrent son sein, suavement parfumé. Et celles-ci étaient à peine épanouies que la vigne fleurit, chargée d’une multitude de grappes ; la courge enflée rampa, le chalumeau du blé se rangea en bataille dans son champ, l’humble buisson et l’arbrisseau mêlèrent leur chevelure hérissée. Enfin s’élevèrent, comme en cadence, les arbres majestueux, et ils déployèrent leurs branches surchargées, enrichies de fruits ou emperlées de fleurs. Les collines se couronnèrent de hautes forêts, les vallées et les fontaines de touffes de bois, les fleuves de bordures le long de leur cours. La Terre à présent parut un Ciel, séjour où les dieux pouvaient habiter, errer avec délices, et se plaire à fréquenter ses sacrés ombrages.
   Cependant Dieu n’avait pas encore fait tomber la pluie sur la terre, et il n’y avait encore aucun homme pour labourer les champs ; mais il s’élevait du sol une vapeur de rosée qui humectait toute la terre, et toutes les plantes des champs, que Dieu créa avant qu’elles fussent dans la terre, toutes les herbes avant qu’elles grandissent sur la verte tige. Dieu vit que cela était bon. Et le soir et le matin célébrèrent le troisième jour.

    Le Tout-Puissant parla encore :

    – Que des corps de lumière soient faits dans la haute étendue du Ciel, afin qu’ils séparent le jour de la nuit ; et qu’ils servent de signes pour les saisons et pour les jours et le cours des années, et qu’ils soient pour flambeaux : comme je l’ordonne, leur office, dans le firmament du Ciel, sera de donner la lumière à la terre !  Et cela fut fait ainsi.

    Et Dieu fit deux grands corps lumineux (grands par leur utilité pour l’homme), le plus grand pour présider au jour, le plus petit pour présider à la nuit. Et il fit les étoiles, et les mit dans le firmament du Ciel pour illuminer la Terre, et pour régler le jour et pour régler la nuit dans leur vicissitude, et pour séparer la lumière d’avec les ténèbres. Dieu vit en contemplant son grand ouvrage que cela était bon.
    Car le soleil, sphère puissante, fut celui des corps célestes qu’il fit le premier, non lumineux d’abord, quoique de substance éthérée. Ensuite il forma la Lune globuleuse et les étoiles de toutes grandeurs, et il sema le Ciel d’étoiles comme un champ. Il prit la plus grande partie de la lumière dans son tabernacle de nuée ; il la transplanta, et la plaça dans l’orbe du Soleil, fait poreux pour recevoir et boire la lumière liquide, fait compacte pour retenir ses rayons recueillis, aujourd’hui grand palais de la lumière. Là, comme à leur fontaine, les autres astres se réparant, puisent la lumière dans leurs urnes d’or, et c’est là que la planète du matin dore ses cornes. Par impression ou par réflexion ces astres augmentent leur petite propriété, bien que si loin de l’oeil humain on ne les voie que diminués D’abord dans son orient se montra le glorieux flambeau, régent du jour ; il investit tout l’horizon de rayons étincelants, joyeux de courir vers son occident sur le grand chemin du Ciel : le pâle crépuscule et les Pléiades formaient des danses devant lui, répandant une bénigne influence.
    Moins éclatante, mais à l’opposite, sur le même niveau dans l’ouest, la Lune était suspendue : miroir du Soleil, elle en emprunte la lumière sur sa pleine face ; dans cet aspect, elle n’avait besoin d’aucune autre lumière, et elle garda cette distance jusqu’à la nuit ; alors elle brilla à son tour dans l’orient, sa révolution étant accomplie sur le grand axe des Cieux ; elle régna dans son divisible empire avec mille plus petites lumières, avec mille et mille étoiles ! Elles apparurent alors semant de paillettes l’hémisphère qu’ornaient, pour la première fois, leurs luminaires radieux, qui se couchèrent et se levèrent. Le joyeux soir et le joyeux matin couronnèrent le quatrième jour.

    Et Dieu dit :

   – Que les eaux engendrent les reptiles, abondants en frai, créatures vivantes. Et que les oiseaux volent au-dessus de la terre, les ailes déployées sous le firmament ouvert du Ciel. 

   Et Dieu créa les grandes baleines et tous les animaux qui ont la vie, tous ceux qui glissent dans les eaux et qu’elles produisent abondamment, chacun selon leurs espèces ; il créa aussi les oiseaux pourvus d’ailes, chacun selon son espèce : et il vit que cela était bon, et il les bénit en disant :

   – Croissez et multipliez ; remplissez les eaux de la mer, des lacs et des rivières ; que les oiseaux se multiplient sur la terre.

    Aussitôt les détroits et les mers, chaque golfe et chaque baie, fourmillent de frai innombrable et d’une multitude de poissons, qui, avec leurs nageoires et leurs brillantes écailles, glissent sous la verte vague ; leurs troupes forment souvent des bancs au milieu de la mer. Ceux-ci, solitaires ou avec leurs compagnons, broutent l’algue, leur pâturage, et s’égarent dans des grottes de corail, ou, se jouant, éclair rapide, montrent au soleil leur robe ondée parsemée de gouttes d’or ; ceux-là, à l’aise dans leur coquille de nacre, attendent leur humide aliment, ou, dans une armure qui les couvre, épient leur proie sous les rochers. Le veau marin et les dauphins voûtés folâtrent sur l’eau calme ; des poissons d’une masse prodigieuse, d’un port énorme, se vautrant pesamment, font une tempête dans l’Océan. Là Léviathan, la plus grande des créatures vivantes, étendu sur l’abîme comme un promontoire, dort ou nage, et semble une terre mobile ; ses ouïes attirent en dedans, et ses naseaux rejettent en dehors une mer.
    Cependant, les antres tièdes, les marais, les rivages, font éclore leur couvée nombreuse de l’oeuf qui, bientôt se brisant, laisse apercevoir par une favorable fracture les petits tout nus : bientôt emplumés, et en état de voler, ils ont toutes leurs ailes ; et avec un cri de triomphe, prenant l’essor dans l’air sublime, ils dédaignent la terre qu’ils voient en perspective sous un nuage. Ici l’aigle et la cigogne, sur les roches escarpées et sur la cime des cèdres, bâtissent leurs aires.
    Une partie des oiseaux plane indolemment dans la région de l’air ; d’autres, plus sages, formant une figure, tracent leur chemin en commun : intelligents des saisons, ils font partir leurs caravanes aériennes, qui volent au-dessus des terres et des mers, et d’une aile mutuelle facilitent leur fuite : ainsi les prudentes cigognes, portées sur les vents, gouvernent leur voyage de chaque année ; l’air flotte, tandis qu’elles passent, vanné par des plumes innombrables.
   De branche en branche les oiseaux plus petits solacient les bois de leur chant, et déploient jusqu’au soir leurs ailes peinturées : alors même le rossignol solennel ne cesse pas de chanter, mais toute la nuit il soupire ses tendres lais.
   D’autres oiseaux encore baignent dans les lacs argentés et dans les rivières leur sein duvéteux. Le cygne, au cou arqué, entre deux ailes blanches, manteau superbe, fait nager sa dignité avec ses pieds en guise de rames ; souvent il quitte l’humide élément, et, s’élevant sur ses ailes tendues, il monte dans la moyenne région de l’air. D’autres sur la terre marchent fermes, le coq crêté dont le clairon sonne les heures silencieuses, et cet oiseau qu’orne sa brillante queue, enrichie des couleurs vermeilles de l’arc-en-ciel et d’yeux étoilés. Ainsi les eaux remplies de poissons et l’air d’oiseaux le matin et le soir solennisèrent le cinquième jour.

    Le sixième et dernier jour de la création se leva enfin, au son des harpes du soir et du matin, quand Dieu dit :

    – Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce ; les troupeaux et les reptiles, et les bêtes de la terre, chacun selon son espèce !

    La terre obéit : et soudain, ouvrant ses fertiles entrailles, elle enfanta dans une seule couche d’innombrables créatures vivantes, de formes parfaites, pourvues de membres et en pleine croissance. Du sol comme de son gîte se leva la bête fauve, là où elle se tient d’ordinaire dans la forêt déserte, le buisson, la fougeraie ou la caverne ; elles se levèrent par couple sous les arbres : elles marchèrent, le bétail dans les champs et les prairies vertes, ceux-ci rares et solitaires, ceux-là en troupeaux pâturant à la fois, et jaillis du sol en bandes nombreuses. Tantôt les grasses mottes de terre mettent bas une génisse ; tantôt paraît à moitié un lion roux, grattant pour rendre libre la partie postérieure de son corps : alors il s’élance comme échappé de ses liens, et, se dressant, secoue sa crinière tavelée. L’once, le léopard et le tigre, s’élevant comme la taupe, jettent par-dessus eux en monticules la terre émiettée. Le cerf rapide de dessous le sol lève sa tête branchue. A peine Béhémot, le plus gros des fils de la Terre, peut dégager de son moule son vaste corps. Les brebis laineuses et bêlantes poussent comme des plantes ; le cheval marin et le crocodile écailleux restent indécis entre la terre et l’eau.
    A la fois fut produit tout ce qui rampe sur la terre, insecte ou ver : les uns, en guise d’ailes, agitent leurs souples éventails, et décorent leurs plus petits linéaments réguliers de toutes les livrées de l’orgueil de l’été, taches d’or et de pourpre, d’azur et de vert ; les autres tirent comme une ligne leur longue dimension, rayant la terre d’une sinueuse trace. Ils ne sont pas tous les moindres de la nature : quelques-uns de l’espèce du serpent, étonnants en longueur et en grosseur, entrelacent leurs tortueux replis, et y ajoutent des ailes.
    D’abord l’économe fourmi, prévoyante de l’avenir ; dans un petit corps elle renferme un grand coeur ! modèle peut-être à l’avenir de la juste égalité, elle unit en communauté ses tribus populaires. Ensuite parut en essaim l’abeille femelle qui nourrit délicieusement son mari fainéant, et bâtit ses cellules de cire remplies de miel. Le reste est sans nombre, et tu sais leur nature, et tu leur donnas des noms inutiles à te répéter. Il ne t’est pas inconnu, le serpent (la bête la plus subtile des champs) ; d’une énorme étendue quelquefois, il a des yeux d’airain, une crinière hirsute et terrible, quoiqu’il ne te soit point nuisible et qu’il obéisse à ton appel.
    Les cieux brillaient maintenant dans toute leur gloire, et roulaient selon les mouvements que la main du grand premier moteur imprima d’abord à leur cours. La terre achevée dans son riche appareil souriait charmante ; l’air, l’eau, la terre, étaient fréquentés par l’oiseau qui vole, le poisson qui nage, la bête qui marche : et le sixième jour n’était pas encore accompli.

    Il y manquait le chef-d’oeuvre, la fin de tout ce qui a été fait, un être non courbé, non brute comme les autres créatures, mais qui, doué de la sainteté de la raison, pût dresser sa stature droite, et avec un front serein, se connaissant soi-même, gouverner le reste ; un être qui, magnanime, pût correspondre d’ici avec le Ciel, mais reconnaître, dans sa gratitude, d’où son bien descend, et, le coeur, la voix, les yeux dévotement dirigés là, adorer, révérer le Dieu suprême qui le fit chef de tous ses ouvrages. C’est pourquoi le Père tout-puissant, éternel (car où n’est-il pas présent ?), distinctement à son Fils parla de la sorte :

    – Faisons à présent l’Homme à notre image et à notre ressemblance ; et qu’il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du Ciel, aux bêtes des champs, à toute la terre et à tous les reptiles qui se remuent sur la terre.

Traduction de Chateaubriand, 1836

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Pour la totalité du texte de l’ouvrage traduit par Chateaubriant, c’est ICI ou  ICI.

Pour la version originale anglaise, c’est ICI

Articles liés sur la toile

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Voyage au Mont-Blanc par Chateaubriand (1805) : un rendez-vous manqué…

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Jean Dubois - Le mont-Blanc vu de ChamouniJean Dubois – Le mont-Blanc vu de Chamouni

°°°

   La première représentation graphique connue du mont Fuji au Japon date du milieu du XIe siècle (c’est ICI). Il faudra attendre quatre siècles pour qu’en Europe le même évènement se produise pour la représentation du Mont Blanc à Genève avec La Pêche miraculeuse du peintre Konrad Witz.  Par la suite les peintres japonais en ont fait de la représentation du Fuji l’un de leurs thèmes favoris et à partir du milieu du XVIIIe siècle, le peintre Katsushika Hokusai inaugure la réalisations de séries d’estampes consacrées à ce sommet; d’abord, entre 1831 et 1833) la série des 36 vues du Mont Fuji (en réalité 46) puis, entre 1834 et 1840, la série des 100 vues du Mont-Fuji. A la mi-septembre 1938, l’écrivain japonais Dazai Osamu fait une retraite qui allait durer soixante jours dans les montagnes de Misaka, dans la province de Kôshû (préfecture de Yamanashi) dans un endroit retiré du monde avec une vue extraordinaire sur le mont Fuji. De cette expérience naîtra une nouvelle dont le titre est un clin d’œil au travail du peintre Hokusai100 vues du Mont-Fuji. (c’est ICI)

°°°

    Le texte qui suit et qui inaugure la série des « 100 écrits sur le Mont Blanc » de ce blog a été écrit par Chateaubriand après un séjour au pays du Mont Blanc vers la fin d’août 1805. Il a alors  37 ans.  Contre toute attente, par son analyse critique, l’écrivain prend le contre-pied du mouvement romantique de son époque qui exaltait et magnifiait la montagne et ses paysages. En cela, il fait penser à l’iconoclaste Dazai Osamu qui, 133 ans plus tard, réglera lui aussi son compte au Mont Fuji.

    Dés les premières lignes du récit de Chateaubriand, on constate que la description du site, que ce soit l’approche de la vallée de Chamonix par le passage des Montées ou son accès par la route dominée par  la masse immaculée et imposante du glacier des Bossons, manque d’enthousiasme. On est en présence d’une description objective et sèche qui ne laisse transparaître aucun des sentiments qui animent alors l’écrivain. On aurait pu penser que l’excursion au Montanvers, effectuée dés le lendemain dans d’excellentes conditions climatiques – « le plus beau jour de l’année » – et la découverte du corridor grandiose de la Mer de Glace autour duquel se dressent des montagnes qui figurent parmi les plus impressionnantes et les plus magnifiques des Alpes : Drus, Grandes Jorasses, Dent du Géant, Charmoz, aurait suscité chez l’écrivain le réveil de sa fibre romantique si prompte à se laisser porter par la rêverie sur une banale bruyère et s’enflammer par les démons de son cœur… Il n’en est rien. Les sommets font l’objet d’un inventaire dressé à la façon d’un notaire ou d’un huissier qui énumère la liste des meubles d’une propriété et Monsieur chipote sur le fait que le glacier n’est pas une « mer » mais un fleuve. Six décennies plus tôt, en 1741, la découverte de la Mer de Glace, avait provoqué chez ses « inventeurs », les anglais William Windham et Richard Pococke qui s’ennuyaient ferme à Genève, un véritable choc. Ce sont eux qui baptisèrent la « glacière » du nom de Mer de Glace, non pas pour des raisons morphologiques mais parce que découvrant sur le glacier le chaos tourmenté des blocs de glace et des crevasses, ils l’assimilèrent à une mer démontée qui aurait été pétrifiée sous l’action d’un froid extrême… Ils relatèrent avec enthousiasme à leur retour en Angleterre leur découverte et ce fait marqua l’acte de naissance du tourisme alpin.  Chateaubriand y voit lui « une multitude de pointes et d’anfractuosités  imitant les formes et les déchirures de la haute enceinte de rocs qui surplombent de toutes parts : c’est comme le relief en marbre blanc des montagnes environnantes. » Soit… Très vite l’écrivain abandonne la description des éléments réels du paysage et se perd dans les généralités à la façon d’un géographe ou d’un naturaliste. Nous avons ainsi droit à un cours sur la végétation des Alpes : pins, sapins, mélèzes  arbre sur lequel « l’abeille cueille ce miel ferme et savoureux qui se marie si bien avec la crême et les framboises du Montanvert« .  Un seul passage laisse percer le Chateaubriand romantique que nous connaissons, c’est celui où l’écrivain décrit le mouvement des nuages sous l’action du vent et les transformations du paysage qui s’opèrent alors :  » Quand les nues sont chassées par le vent, les monts semblent fuir rapidement derrière ce rideau mobile. Ils se cachent et se découvrent tour-à-tour : tantôt un bouquet de verdure se montre subitement à l’ouverture d’un nuage comme une île suspendue dans le ciel ; tantôt un rocher se dévoile avec lenteur, et perce peu à peu la vapeur profonde comme un fantôme. » Dans la deuxième partie de son écrit, Chateaubriand se lâche : oui, il avoue, il n’aime pas la montagne. Les raisons ? Elle manque d’ait et d’espace, on y étouffe :  « Mais pour venir enfin à mon sentiment particulier sur les montagnes, je dirai : que comme il n’y a pas de beaux paysages sans un horizon de montagnes, il n’y a point aussi de lieux agréables à habiter ni de satisfaisant pour les yeux et pour le cœur, là où l’on manque d’air et d’espace. Or c’est ce qui arrive toujours dans l’intérieur des monts. Ces lourdes masses ne sont point en harmonie avec les facultés de l’homme, et la foiblesse de ses organes. » Ainsi, pour Chateaubriand, les montagnes sont belles de loin, lorsqu’elles se réduisent à un décor ou un fond pour les paysages de plaines. On y manque d’air et d’espaces, même les vaches que l’on pensait pourtant parfaitement intégrées dans leur élément quand elles ne sont pas de la race noire et blanche des Holstein mais de la race montagnarde des tarines apparaissent pour lui comme « exilées » et regrettant la plaine, au même titre que l’homme d’ailleurs. Chateaubriand n’a vu aucun « des diamans, des topazes, des émeraudes dans les glaciers » que d’autres ont décrits,  « Les neiges du bas du Glacier des Bois, mêlées à la poussière de granit, m’ont paru semblables à de la cendre ; on pourroit prendre la Mer de Glace, dans plusieurs endroits, pour des carrières de chaux et de plâtre ; ses crevasses seules offrent quelques teintes du prisme, et quand les couches de glace sont appuyées sur le roc, elles ressemblent à de gros verre de bouteille. »  Même le spectacle des chalets essaimés ou groupés sur les pentes chantés par J.J. Rousseau ne trouve pas grâce à ses yeux :  » je n’ai pu voir dans ces fameux Chalets enchantés par l’imagination de J. J. Rousseau, que de méchantes cabanes remplies du fumier des troupeaux, de l’odeur des fromages et du lait fermenté. Je n’y ai trouvé pour habitans que de misérables montagnards qui se regardent eux-mêmes comme en exil, et aspirent au moment de descendre dans la vallée. » Il n’y a qu’un moment où la montagne est pour lui supportable, c’est nuit par un beau clair de lune lorsque ses lourdes masses sont estompées par l’obscurité… En fait,  Chateaubriand voit la montagne avec les yeux d’un voyageur du Moyen-Âge qui traversant les Alpes ou les Pyrénées par nécessité, voyait dans ces montagnes, un monde étranger, plein de danger, hostile et incongru pour  l’homme des villes et des plaines qu’il était, une source de tracas, d’ennui et de perte de temps. Peut-être aussi, veut-il se démarquer du conformisme de son époque où l’intérêt porté à la montagne était devenue une mode, l’excursion au Montanvers et l’expression du sentiment d’extase qui l’accompagnait, presque une obligation et un rite pour la classe bourgeoise et la haute société qui s’ouvrait au tourisme.

   Comme j’aurais aimé que Chateaubriand décrive le Mont-Blanc avec la même verve exaltée qu’il avait déployé, alors sous l’emprise de « la vague des passions », en écrivant son roman René, édité en 1802,  à peine trois années avant qu’il entreprenne son voyage à Chamonix et dont j’avais appris par cœur au cours de mes études secondaires quelques vers que je m’amuse encore à déclamer lorsque je me trouve en présence d’un site de montagne grandiose…

Le jour je m’égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts.
Qu’il fallait peu de chose à ma rêverie:
un feuille séchée que le vent chassait devant moi,
une cabane dont la fumée s’élevait de la cime dépouillée des arbres,
la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d’un chêne,
une roche écartée, un étang désert ou le jonc flétri murmurait !
Le clocher du hameau, s’élevant au loin dans la vallée, a souvent attiré mes regards;
souvent j’ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête.
Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent;
j’aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait;
je sentais que je n’étais moi-même qu’un voyageur;
mais une voix du ciel semblait me dire:

« Homme, la saison de ta migration n’est pas encore venue;
attends que le vent de la mort se lève,
alors tu déploieras ton vol
vers ces régions inconnues que ton coeur demande. »

Levez-vous vite,
orages désirés
qui devez emporter René
dans les espaces d’une autre vie !

Ainsi disant, je marchais à grands pas,
le visage enflammé,
le vent sifflant dans ma chevelure,
ne sentant ni pluie ni frimas,
enchanté, tourmenté, et comme possédé
par le démon de mon coeur.

°°°

   Alors, pourquoi tant d’indifférence ou de dédain à l’égard du Mont-Blanc ? Si l’on analyse son récit, on constate qu’il a quitté Genève « par un temps nébuleux », et qu’il n’a commencé à entrevoir le Mont-Blanc qu’aux environs de Servoz avant la traversée des gorges de l’Arve, encore faut-il préciser que ce n’est pas le mont-Blanc qu’il a alors entrevu mais le Dôme du Goûter. Le manteau nuageux ne lui a pas permis d’apprécier, lors de son cheminement le long de la vallée de l’Arve, entre Genève et Servoz, le surgissement soudain dans le champ de vision de l’immense masse du massif du Mont-Blanc, dominée par la cime immaculée qui trône, tel un monarque. Je me souviens, adolescent, du moment où le train en provenance de Paris, après sa halte d’Annecy, pénétrait dans la vallée de l’Arve, avoir été à l’affût de l’apparition de la montagne chère à mon cœur et le choc que je ressentais à son apparition, elle m’accompagnait alors un bon moment, jusqu’aux environs de Saint-Gervais. Châteaubriand n’a pu bénéficier de ces « préliminaires » et n’a pu percevoir le Mont-Blanc que dans les gorges étroites de l’Arve et lorsqu’il a pénétré dans la vallée relativement étroite de Chamonix. Il n’a donc jamais pu bénéficier d’un recul suffisant pour apprécier à sa juste mesure le sommet prestigieux. Il aurait fallu pour cela qu’il qu’il monte sur les pentes du massif des aiguilles rouges, vers le Brévent ou la Flégère, pour découvrir le panorama grandiose qu’offre le versant nord-ouest du massif et où le Mont-Blanc apparaît dans toute sa splendeur. Son excursion au Montenvers ne lui aura pas plus permis d’appréhender la mythique montagne, le chemin d’accès est noyé dans la forêt et n’offre que des fenêtres de vue sur le massif des Aiguilles Rouges et les extrémités de la vallée; quand à son excursion au glacier du Trient, qui marquait peut-être son départ de Chamonix (le circuit touristique alors en vogue intégrait souvent un retour à Genève par Martigny et la rive droite du Lac Léman), elle se déroule le plus souvent dans une vallée étroite et n’offre que peu de perspectives sur le Mont-Blanc sauf lors de la montée au Col des Montets, mais Chateaubriand n’en fait aucune allusion dans son récit. Peut-être, l’écrivain a-il été influencé, avant sa visite, par le récit du poète anglais Woodworth, qui dans son poème autobiographique The Prelude avait exprimé lui aussi, par des vers célèbres, la déception ressentie au moment précis de l’apparition de la prestigieuse montagne lors du franchissement du col de Balme en provenance de Martigny. Le poète, dont l’imagination s’était longtemps nourrie des descriptions romantiques et exaltée de ses lectures (de Saussure et Coxe) avait élaboré dans son esprit l’image d’un Mont-Blanc sublimé, plus beau que nature, et regrettait amèrement que la réalité ait détruit son rêve… La « merveilleuse vallée de Chamouny » avec ses « cataractes muettes et ses flux de glace » le réconcilieront heureusement avec le site.

That very day,
From a bare ridge we also first beheld
Unveiled the summit of Mont Blanc, and grieved
to have a soulless image on the eye
That had usurped upon a living thought
That never more could be. The wondrous Vale
Of Chamouny stretched far below, and soon
With its dumb cataracte and streams or ice,
A motionless array of mighty waves
Five divers broad and vast, made rich amends,
and reconciled us to realities;

Ce jour-là,
D’une crête nue nous avons pour la première fois contemplé
La cime sans voile du Mont-Blanc, et avons été attristé
d’avoir désormais cette image dénuée d’âme à l’oeil
Qui avait usurpée une pensée vivante
Qui ne sera jamais plus. La merveilleuse Vallée
De Chamouny s’étendait bien au-dessous,

et nous offrirait bientôt,
Avec ses cataractes muettes et ses flux de glace,
Un tableau immobile de vagues puissantes,
Cinq rivières larges et vastes,

fait riche amende honorable,
Et nous a réconciliés avec la réalité

Traduction approximative Enki

     Un autre fait m’incite également à penser que Chateaubriand a pu être influencé dans son jugement par les écrits de Woodworth est celui de sa comparaison de la Mer de Glace avec les chutes du Rhin à Laufen :   « c’est un fleuve, c’est si l’on veut le Rhin glacé : la Mer de Glace sera son cours, et le Glacier des Bois sa chute à Laufen. » Or, Woodworth, dans l’un de ses écrits fait lui aussi référence aux chutes du Rhin à Schaffhausen, où là encore, il a été aussi déçu, ne retrouvant pas les images qu’avaient suscitées dans son esprit la description faite par son compatriote Coxe.

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

François-René de Chateaubriand (1768-1848)

François-René de Chateaubriand (1768-1848)

VOYAGE AU MONT-BLANC,
ET RÉFLEXIONS
SUR LES PAYSAGES DE MONTAGNES.

« Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. »

     J’ai vu beaucoup de montagnes en Europe et en Amérique, et il m’a toujours paru que dans les descriptions de ces grands monumens de la nature, on alloit au-delà de la vérité. Ma dernière expérience à cet égard ne m’a point fait changer de sentiment. J’ai visité la vallée de Chamouni, devenue célèbre par les travaux de M. de Saussure ; mais je ne sais si le poète y trouveroit le speciosa deserti comme le minéralogiste. Quoi qu’il en soit, j’exposerai avec simplicité les réflexions que j’ai faites dans mon voyage : mon opinion d’ailleurs a trop peu d’autorité pour qu’elle puisse choquer personne.

Samuel Birmann - Environs de Servoz

Samuel Birmann – Environs de Servoz

    Sorti de Genève par un temps assez nébuleux, j’arrivai à Servoz au moment où le ciel commençoit à s’éclaircir. La crête du Mont-Blanc ne se découvre pas de cet endroit, mais on a une vue distincte de sa croupe neigée appelée le Dôme. On franchit ensuite le passage des Montées, et l’on entre dans la vallée de Chamouni. On passe au-dessous du glacier des Bossons ; ses pyramides se montrent à travers les branches des sapins et des mélèzes. M. Bourrit a comparé ce glacier, pour sa blancheur et la coupe alongée de ses cristaux, à une flotte à la voile ; j’ajouterois, au milieu d’un golfe bordé de vertes forêts.

la mer de Glace et le Montanvers

la mer de Glace et le Montanvers

Carl Gustav Carus - La Mer de glace à Chamonix, 1827

Carl Gustav Carus – La Mer de glace à Chamonix, 1827

    Je m’arrêtai au village de Chamouni, et le lendemain je me rendis au Montanvert. J’y montai par le plus beau jour de l’année. Parvenu à son sommet, qui n’est qu’une croupe du Mont-Blanc, je découvris ce qu’on appelle très-improprement la Mer de Glace.

    Qu’on se représente une vallée dont le fond est entièrement couvert par un fleuve. Les montagnes qui forment cette vallée, laissent pendre au-dessus de ce fleuve des masses de rochers, les aiguilles du Dru, du Bochard, des Charmoz. Dans l’enfoncement, la vallée et le fleuve se divisent en deux branches, dont l’une va aboutir à une haute montagne appelée le Col du Géant, et l’autre à des rochers nommés les Jorasses. Au bout opposé de la vallée se trouve une pente qui regarde la vallée de Chamouni. Cette pente presque verticale est occupée par la portion de la Mer de Glace qu’on appelle le Glacier des Bois. Supposez donc qu’il est survenu un rude hiver ; le fleuve qui remplit la vallée, ses inflexions et ses pentes, a été glacé jusqu’au fond de son lit ; les sommets des monts voisins se sont chargés de glace et de neige partout où les plans du granit ont été assez horizontaux pour retenir les eaux congelées : voilà la Mer de Glace et son site. Ce n’est point, comme on le voit, une mer ; c’est un fleuve, c’est si l’on veut le Rhin glacé : la Mer de Glace sera son cours, et le Glacier des Bois sa chute à Laufen.

le Glacier des Bois (Mer de Glace)

le Glacier des Bois (Mer de Glace)

La Mer de Glace

La traversée de la Mer de Glace (entre 1902 et 1904)La traversée de la Mer de Glace (entre 1902 et 1904)

    Lorsqu’on est descendu sur la Mer de Glace, la surface qui vous en paroissoit unie du haut du Montanvert, offre une multitude de pointes et d’anfractuosités. Les pointes de glace imitent les formes et les déchirures de la haute enceinte de rocs qui surplombent de toutes parts : c’est comme le relief en marbre blanc des montagnes environnantes.

    Parlons maintenant des montagnes en général.

    Il y a deux manières de les voir : avec les nuages, ou sans les nuages. Ce sont là les deux caractères principaux des paysages des Alpes.

    Avec les nuages, la scène est plus animée ; mais alors elle est obscure, et souvent d’une telle confusion qu’on peut à peine y distinguer quelques traits.

    Les nuages drapent les rochers de mille manières. J’ai vu au-dessus de Servoz un piton chauve et ridé qu’une nue traversoit obliquement comme une toge ; on l’auroit pris pour la statue colossale d’un vieillard romain. Dans un autre endroit on apercevoit la partie cultivée de la montagne ; une barrière de nuages arrêtoit la vue au sommet de cette pente défrichée, et au-dessus de cette barrière s’élevoient de noires ramifications de rochers qui imitoient des gueules de Chimère, des Sphinx, des têtes d’Anubis, et diverses formes des monstres et des dieux de l’Egypte. 

   Quand les nues sont chassées par le vent, les monts semblent fuir rapidement derrière ce rideau mobile. Ils se cachent et se découvrent tour-à-tour : tantôt un bouquet de verdure se montre subitement à l’ouverture d’un nuage comme une île suspendue dans le ciel ; tantôt un rocher se dévoile avec lenteur, et perce peu à peu la vapeur profonde comme un fantôme. Le voyageur attristé n’entend que le bourdonnement du vent dans les pins, le bruit des torrens qui tombent dans les glaciers, par intervalle la chute de l’avalanche, et quelquefois le sifflement de la marmotte effrayée qui a vu l’épervier des Alpes dans la nue.

Caspar David Friedrich, Homme au dessus des nuages

Caspar David Friedrich, Homme au dessus des nuages

   Lorsque le ciel est sans nuages, et que l’amphithéâtre des monts se déploie tout entier à la vue, un seul accident mérite alors d’être observé. Les sommets des montagnes dans la haute région où ils se dressent, offrent une pureté de lignes, une netteté de plan et de profil que n’ont point les objets de la plaine. Ces cimes anguleuses sous le dôme transparent du ciel, ressemblent à de superbes morceaux d’histoire naturelle, à de beaux arbres de coraux ou de stalactite renfermés sous un globe du cristal le plus pur. Le montagnard cherche dans ces découpures élégantes l’image des objets qui lui sont familiers : de là ces roches nommées les Mulets, les Charmoz, ou les Chamois ; de là ces appelations empruntées de la religion, les sommets des croix, le rocher du reposoir, le glacier des pélerins ; dénominations naïves qui prouvent que si l’homme est sans cesse occupé de l’idée de ses besoins, il aime à placer partout le souvenir de ses consolations.

   Quant aux arbres des montagnes, je ne parlerai que du pin, du sapin et du mélèze, parce qu’ils font, pour ainsi dire, l’unique décoration des Alpes.

   Le pin rappelle par sa forme la belle architecture ; ses branches ont le port de la pyramide, et son tronc celui de la colonne. Il imite aussi la forme des rochers où il vit : souvent je l’ai confondu sur les redans et les corniches avancées des montagnes, avec des flèches et des aiguilles élancées ou échevelées comme lui. Au revers du col de Balme, à la descente du glacier de Trient, on rencontre un bois de pins, de sapins et de mélèze, qui surpasse ce qu’on peut voir de plus beau dans ce genre. Chaque arbre dans cette famille de géans compte plusieurs siècles. Cette tribu Alpine a un roi que les guides ont soin de montrer aux voyageurs : c’est un sapin qui pourroit servir de mât au plus grand vaisseau. Le monarque seul est sans blessure, tandis que tout son peuple autour de lui est mutilé : l’un a perdu sa tête, l’autre une partie de ses bras ; celui-ci à le front silloné par la foudre ; celui-là le pied noirci par le feu des pâtres. Je remarquai sur-tout deux jumeaux sortis du même tronc, qui s’élançoient ensemble dans le ciel. Ils étoient égaux en hauteur, en forme, en âge ; mais l’un étoit plein de vie, et l’autre étoit desséché. Ils me rappelèrent ces vers touchans de Virgile :

Daucia, Laride Thymberque, simillima proles, Indiscreta suis, gratusque parentibus error
At nunc dura dedit vobis discrimina Pallas.

   « Fils jumeaux de Daucus, rejetons semblables, ô Laris et Thymber, vos parens mêmes ne pouvoient vous distinguer, et vous leur causiez de douces méprises ! Mais la mort mit entre vous une cruelle différence. »

    Ajoutons que le pin annonce la solitude et l’indigence de la montagne. Il est le compagnon du pauvre Savoyard dont il partage la destinée ; comme lui, il croît et meurt inconnu sur des sommets inaccessibles où sa postérité se perpétue également ignorée. C’est sur le mélèze que l’abeille cueille ce miel ferme et savoureux qui se marie si bien avec la crême et les framboises du Montanvert. Les bruits du pin, quand ils sont légers, ont été loués par les poètes bucoliques ; quand ils sont violens, ils ressemblent au mugissement de la mer : vous croyez quelquefois entendre gronder l’océan au milieu des Alpes. Enfin, l’odeur du pin est aromatique et agréable ; elle a sur-tout pour moi un charme particulier, parce que je l’ai sentie à plus de vingt lieues en mer sur les côtes de la Virginie. Aussi réveille-t-elle toujours dans mon esprit l’idée de ce nouveau monde, qui me fut annoncé par un souffle embaumé, de ce beau ciel, de ces mers brillantes où le parfum des forêts m’étoit apporté par la brise du matin ; et comme tout s’enchaîne dans nos souvenirs, elle me rappelle aussi les sentimens de regrets et d’espérance qui m’occupoient, lorsqu’appuyé sur le bord du vaisseau, je rêvois à cette patrie que j’avois perdue, et à ces déserts que j’allois trouver.

   Mais pour venir enfin à mon sentiment particulier sur les montagnes, je dirai : que comme il n’y a pas de beaux paysages sans un horizon de montagnes, il n’y a point aussi de lieux agréables à habiter ni de satisfaisant pour les yeux et pour le cœur, là où l’on manque d’air et d’espace. Or c’est ce qui arrive toujours dans l’intérieur des monts. Ces lourdes masses ne sont point en harmonie avec les facultés de l’homme, et la foiblesse de ses organes. 

    Ensuite on attribue aux paysages des montagnes la sublimité. Celle-ci tient sans doute à la grandeur des objets. Mais si l’on prouve que cette grandeur très-réelle en effet, n’est cependant pas sensible au regard, que devient la sublimité ?

   Il en est des monumens de la nature comme de ceux de l’art ; pour jouir de leur beauté, il faut être au véritable point de perspective ; sans cela les formes, les couleurs, les proportions, tout disparoît. Dans l’intérieur des montagnes, comme on touche à l’objet même et que le champ de l’optique est trop resserré, les dimensions perdent nécessairement leur grandeur : chose si vraie, que l’on est continuellement trompé sur les hauteurs et sur les distances. J’en appelle aux voyageurs : le Mont-Blanc leur a-t-il paru fort élevé du fond de la vallée de Chamouni ? Souvent un lac immense dans les Alpes a l’air d’un petit étang ; vous croyez arriver en quelques pas au haut d’une pente que vous êtes trois heures à gravir ; une journée entière vous suffit à peine pour sortir de cette gorge à l’extrémité de laquelle il vous sembloit que vous touchiez de la main. Ainsi cette grandeur des montagnes dont on fait tant de bruit, n’est réelle que par la fatigue qu’elle vous donne. Quant au paysage, il n’est guère plus grand à l’œil qu’un paysage ordinaire.

   Mais ces monts qui perdent leur grandeur apparente, quand ils sont trop rapprochés du spectateur, sont toutefois si gigantesques qu’ils écrasent ce qui pourroit leur servir d’ornement. Ainsi, par des lois contraires, tout se rapetisse à la fois dans les défilés des Alpes, et l’ensemble et les détails. Si la nature avoit fait les arbres cent fois plus grands sur les montagnes que dans les plaines ; si les fleuves et les cascades y versoient des eaux cent fois plus abondantes, ces grands bois, ces grandes eaux, pourroient produire des effets pleins de majesté sur les flancs élargis de la terre ; mais il n’en est pas de la sorte : le cadre du tableau s’accroît démesurément, et les rivières, les forêts, les villages, les troupeaux gardent les proportions ordinaires. Alors il n’y a plus de rapport entre le tout et la partie, entre le théâtre et la décoration. Le plan des montagnes étant vertical devient en outre une échelle toujours dressée, où l’œil rapporte et compare malgré vous les objets qu’il embrasse, et ces objets viennent accuser tour-à-tour leur petitesse sur cette énorme mesure. Les pins les plus altiers, par exemple, se distinguent à peine dans l’escarpement des vallons, où ils paroissent collés comme des flocons de suie. La trace des eaux pluviales est marquée dans ces bois grêles et noirs, par de petites rayures jaunes et parallèles, et les torrens les plus larges, les cataractes les plus élevées ressemblent à de maigres filets d’eau, ou à des vapeurs bleuâtres.

    Ceux qui ont aperçu des diamans, des topazes, des émeraudes dans les glaciers sont plus heureux que moi : mon imagination n’a jamais pu découvrir ces trésors. Les neiges du bas du Glacier des Bois, mêlées à la poussière de granit, m’ont paru semblables à de la cendre ; on pourroit prendre la Mer de Glace, dans plusieurs endroits, pour des carrières de chaux et de plâtre ; ses crevasses seules offrent quelques teintes du prisme, et quand les couches de glace sont appuyées sur le roc, elles ressemblent à de gros verre de bouteille.

   Ces draperies blanches des Alpes ont d’ailleurs un grand inconvénient ; elles noircissent tout ce qui les environne, et jusqu’au ciel dont elles rembrunissent l’azur. Et ne croyez pas que l’on soit dédommagé de cet effet désagréable par les beaux accidens de la lumière sur les neiges. La couleur dont se peignent les montagnes lointaines, est nulle pour le spectateur placé à leurs pieds. La pompe dont le soleil couchant couvre la cime des Alpes de la Savoie, n’a lieu que pour l’habitant de Lausanne. Quant au voyageur de la vallée de Chamouni, c’est en vain qu’il attend ce brillant spectacle. Il voit comme du fond d’un entonnoir au-dessus de sa tête, une petite portion d’un ciel bleu et dur sans couchant et sans aurore ; triste séjour où le soleil jette à peine un regard à midi, par- dessus une barrière glacée.

   Qu’on me permette, pour me faire mieux entendre, d’énoncer une vérité triviale. Il faut une toile pour peindre : dans la nature, le ciel est la toile des paysages ; s’il manque au fond du tableau, tout est confus et sans effet. Or les monts, quand on en est trop voisin, obstruent la plus grande partie du ciel. Il n’y a pas assez d’air autour de leurs cimes ; ils se font ombre l’un à l’autre, et se prêtent mutuellement les ténèbres, qui résident toujours dans quelque enfoncement de leurs rochers. Pour savoir si les paysages des montagnes avoient une supériorité si marquée, il suffisoit de consulter les peintres. Vous verrez qu’ils ont toujours jeté les monts dans les lointains, en ouvrant à l’œil un paysage sur les bois et sur les plaines.

   Il n’y a qu’un seul accident qui laisse aux sites des montagnes leur majesté naturelle : c’est le clair de lune. Le propre de ce demi-jour sans reflets et d’une seule teinte, est d’agrandir les objets, en isolant les masses, et en faisant disparoître cette dégradation de couleurs qui lie ensemble les parties d’un tableau. Alors plus les coupes des monumens sont franches et décidées, plus leur dessin a de longueur et de hardiesse, et mieux la blancheur de la lumière profile les lignes de l’ombre. C’est pourquoi la grande architecture romaine, comme les contours des montagnes, est si belle à la clarté de la lune.

    Le grandiose, et par conséquent l’espèce de sublime qu’il fait naître, disparoît donc dans l’intérieur des montagnes : voyons si le gracieux s’y trouve dans un degré plus éminent.

    Premièrement on s’extasie sur les vallées de la Suisse. Mais il faut bien observer qu’on ne les trouve si agréables que par comparaison. Certes, l’œil fatigué d’errer sur des plateaux stériles ou des promontoires couverts d’un lichen rougeâtre, retombe avec grand plaisir sur un peu de verdure et de végétation. Mais en quoi cette verdure consiste-t-elle ? en quelques saules chétifs, en quelques sillons d’orge et d’avoine qui croissent péniblement et mûrissent tard, en quelques arbres sauvageons qui portent des fruits âpres et amers. Si une vigne végète péniblement dans un petit abri tourné au midi, et garantie avec soin du vent du nord, on vous fait admirer cette fécondité extraordinaire. Vous élevez-vous sur les rochers voisins ? les grands traits des monts font disparoître la miniature de la vallée. Les cabanes deviennent à peine visibles, et les compartimens cultivés ressemblent à des échantillons d’étoffes sur la carte d’un drapier.

    On parle beaucoup des fleurs des montagnes, des violettes que l’on cueille au bord des glaciers, des fraises qui rougissent dans la neige, etc. Ce sont d’imperceptibles merveilles qui ne produissent aucun effet : l’ornement est trop petit pour des colosses.

    Enfin je suis bien malheureux, car je n’ai pu voir dans ces fameux Chalets enchantés par l’imagination de J. J. Rousseau, que de méchantes cabanes remplies du fumier des troupeaux, de l’odeur des fromages et du lait fermenté. Je n’y ai trouvé pour habitans que de misérables montagnards qui se regardent eux-mêmes comme en exil, et aspirent au moment de descendre dans la vallée.

    De petits oiseaux muets voletant de glaçons en glaçons, des couples assez rares de corbeaux et d’éperviers, animent à peine ces solitudes de neiges et de pierres, où la chute de la pluie est presque toujours le seul mouvement qui frappe vos yeux. Heureux quand le pivert annonçant l’orage, fait retentir sa voix cassée au fond d’un vieux bois de sapins ! Et pourtant ce triste signe de vie rend plus sensible la mort qui vous environne. Les chamois, les bouquetins, les lapins blancs sont presqu’entièrement détruits ; les marmottes même deviennent rares, et le petit Savoyard est menacé de perdre son trésor. Les bêtes sauvages ont été remplacées sur les sommets des Alpes par des troupeaux de vaches qui regrettent la plaine aussi bien que leurs maîtres. Couchées dans les gras herbages du pays de Caux, elles offriroient pour le moins une scène aussi belle, et elles auroient de plus le mérite de rappeler les descriptions des poètes de l’antiquité.

    Il ne reste plus qu’à parler du sentiment qu’on éprouve dans les montagnes. Eh bien ! ce sentiment, selon moi, est fort pénible. Je ne puis être heureux là où je vois partout les fatigues de l’homme, et ses travaux inouis qu’une terre ingrate refuse de payer. Le montagnard qui sent son mal est plus sincère que les voyageurs : il appelle la plaine le bon pays, et ne prétend pas que des rochers arrosés de ses sueurs, sans en être plus fertiles, soient ce qu’il y a de plus beau et de meilleur dans les distributions de la Providence. S’il paroît très-attaché à sa montagne, cela tient aux relations merveilleuses que Dieu à établies entre nos peines, l’objet qui les cause, et les lieux où nous les avons éprouvées ; cela tient aux souvenirs de l’enfance, aux premiers sentimens du cœur, aux douceurs, et même aux rigueurs de la maison paternelle. Plus solitaire que les autres hommes, plus sérieux par l’habitude de souffrir, le montagnard appuie davantage sur tous les sentimens de sa vie. Il ne faut pas attribuer au charme des lieux qu’il habite, l’amour extrême qu’il montre pour son pays, mais à la concentration de ses pensées, et au peu d’étendue de ses besoins.

    Mais les montagnes sont le séjour de la rêverie ? J’en doute ; je doute qu’on puisse rêver lorsque la promenade est une fatigue ; lorsque l’attention que vous êtes obligés de donner à vos pas occupe entièrement votre esprit. L’amateur de la solitude qui bayeroit aux chimères (1) en gravissant le Montanvert, pourroit bien tomber dans quelques puits, comme l’astrologue qui prétendoit lire au- dessus de sa tête quant il ne pouvoit voir à ses pieds.

    Je sais bien que les poétes ont desiré les vallées et les bois pour converser avec les Muses. Mais écoutons Virgile :

Rura mihi et rigui placeant in vallibus amnes Flumina amem, sylvasque inglorius. 

D’abord il se plairoit aux champs, rura mihi ; il chercheroit les vallées agréables, riantes, gracieuses, vallibus amnes ; il aimeroit les fleuves, flumina amem (non pas les torrens), et les forêts où il vivroit sans gloire, sylvasque inglorius. Ces forêts sont de belles futaies de chênes, d’ormeaux, de hêtres, et non de tristes bois de sapins ; car il n’eût pas dit :

Et INGENTI ramorum protegat UMBRA,
« Et d’un feuillage épaix ombragera ma tête. »

   Et où veut-il que cette vallée soit placée ? Dans un lieu où il y aura de beaux souvenirs, des noms harmonieux, des traditions, des Muses et de l’histoire :

. . . . . . . . . . . . O ubi campi,
Sperchiusque, et virginibus bacchata lacœnis Taygeta ! O qui me gelidis in vallibus Hœmi
Sistat !
Dieux ! que ne suis-je assis au bord du Sperchius ! Quand pourrai-je fouler les beaux vallons d’Hémus ! Oh ! qui me portera sur le riant Taygète !

    Il se seroit fort peu soucié de la vallée de Chamouni, du glacier de Taconay, de la petite et de la grande Jorasse, de l’aiguille du Dru, et du rocher de la Tête-Noire.

    Enfin, si nous en croyons Rousseau et ceux qui ont recueilli ses erreurs sans hériter de son éloquence, quand on arrive au sommet des montagnes on se sent transformé en un autre homme. «Sur les hautes montagnes, dit J.J., les méditations prennent un caractére grand, sublime, proportionné aux objets qui nous frappent ; je ne sais quelle volupté tranquille qui n’a rien d’âcre et de sensuel. Il semble qu’en s’élevant au-dessus du sejour des hommes, on y laisse tous les sentimens bas et terrestres……. Je doute qu’aucune agitation violente pût tenir contre un pareil séjour prolongé, etc. »

   Plût à Dieu qu’il en fût ainsi ! Qu’il seroit doux de pouvoir se délivrer de ses maux en s’élevant à quelques toises au-dessus de la plaine ! Mais malheureusement l’ame de l’homme est indépendante de l’air et des sites. Hélas ! un cœur chargé de sa peine n’est pas moins pesant sur les hauts lieux que dans les vallées. L’antiquité, qu’il faut toujours citer quand il s’agit de vérité de sentimens, ne pensoit pas comme Rousseau sur les montagnes : elle les représente au contraire comme le séjour de la désolation et de la douleur. Si l’amant de Julie oublie ses chagrins parmi les rochers du Valais, l’époux d’Eurydice nourrit ses douleurs sur les monts de la Thrace. Malgré le talent du philosophe genevois, je doute que la voix de Saint-Preux retentisse aussi long-temps dans l’avenir que la lyre d’Orphée. Œdipe, ce parfait modèle des calamités royales, cette image accomplie de tous les maux de l’humanité, cherche aussi les sommets déserts :

Il va
. . . . . . du Cithéron remontant vers les cieux,
Sur le malheur de l’homme interroger les Dieux.

    Enfin une autre antiquité plus belle encore et plus sacrée, nous offre les mêmes exemples. L’Ecriture, qui connoissoit mieux la nature de l’homme que les faux sages du siècle, nous montre toujours les grands infortunés, les prophètes et J. C. même se retirant au jour de l’affliction sur les hauts lieux. La fille de Jephté, avant de mourir, demande à son père la permission d’aller pleurer sa virginité sur les montagnes de la Judée. Super montes assumam, dit Jérémie, fletum ac lamentum. « Je m’éleverai sur les montagnes pour pleurer et gémir. » Ce fut sur le mont des Oliviers que J. C. but le calice rempli de toutes les douleurs et de toutes les larmes des hommes.

    C’est une chose digne d’être observée, que dans les pages les plus raisonnables d’un écrivain qui s’étoit établi le défenseur de la morale, on distingue encore des traces de l’esprit de son siècle. Ce changement supposé de nos dispositions intérieures selon le séjour que nous habitons, tient secrètement au système de matérialisme que Rousseau prétendoit combattre. On faisoit de l’ame une espèce de plante soumise aux variations de l’air, et qui comme un instrument suivoit et marquoit le repos ou l’agitation de l’atmosphère. Et ! comment J. J. lui-même auroit-il pu croire de bonne foi à cette influence salutaire des hauts lieux ? L’infortuné ne traîna-t-il pas sur les montagnes de la Suisse ses passions et ses misères ? 

   Il n’y a qu’une seule circonstance où il soit vrai que les montagnes inspirent l’oubli des troubles de la terre : c’est lorsqu’on se retire loin du monde pour se consacrer à la religion. Un anachorète qui se dévoue aux services de l’humanité, un saint qui veut méditer les grandeurs de Dieu en silence, peuvent trouver la paix et la joie sur des roches désertes ; mais ce n’est point alors la tranquillité des lieux qui passe dans l’ame de ces solitaires, c’est au contraire leur ame qui répand sa sérénité dans la région des orages.

    L’instinct des hommes a toujours été d’adorer l’Eternel sur les lieux élevés : plus près du ciel, il semble que la prière ait moins d’espace à franchir pour arriver au trône de Dieu. Les patriarches sacrifioient sur les montagnes ; et comme s’ils eussent emprunté de l’autel l’image de la Divinité, ils appeloient le Seigneur le Très-Haut. Il étoit resté dans le christianisme des traditions de ce culte antique : nos montagnes, et, à leur défaut, nos collines étoient chargées de monastères et de vieilles abbayes. Du milieu d’une ville corrompue, l’homme qui marchoit peut-être à des crimes, ou du moins à des vanités, apercevoit, en levant les yeux, des autels sur les coteaux voisins. La croix déployant au loin l’étendard de la pauvreté aux yeux du luxe, rappeloit le riche à des idées de souffrance et de commisération. Nos poètes connoissoient bien peu leur art lorsqu’ils se moquoient de ces monts du Calvaire, de ces missions, de ces retraites qui retraçoient parmi nous les sites de l’Orient, les mœurs des solitaires de la Thébaïde, les miracles d’une religion divine, et le souvenir d’une antiquité qui n’est point effacé par celui d’Homère.

    Mais ceci rentre dans un autre ordre d’idées et de sentimens, et ne tient plus à la question générale que nous venons d’examiner. Après avoir fait la critique des montagnes, il est juste de finir par leur éloge. J’ai déjà observé qu’elles étoient nécessaires à un beau paysage, et qu’elles devoient former la chaîne dans les derniers plans d’un tableau. Leurs têtes chenues, leurs flancs décharnés, leurs membres gigantesques, hideux quand on les contemple de trop près, sont admirables, lorsqu’au fond d’un horizon vaporeux ils s’arrondissent et se colorent dans une lumière fluide et dorée. Ajoutons, si l’on veut, que les montages sont la source des fleuves, le dernier asile de la liberté dans les temps d’esclavage, une barrière utile contre les invasions et les fléaux de la guerre. Tout ce que je demande, c’est qu’on ne me force pas d’admirer les longues arrêtes de rochers, les fondrières, les crevasses, les trous, les entortillemens des vallées des Alpes. A cette condition, je dirai qu’il y a des montagnes que je visiterois encore avec un plaisir extrême : ce sont celles de la Grèce et de la Judée. J’aimerois à parcourir les lieux dont mes nouvelles études me forcent de m’occuper chaque jour ; j’irois volontiers chercher sur le Tabor et le Taygète d’autres couleurs et d’autres harmonies, après avoir peint les monts sans renommée, et les vallées inconnues du Nouveau-Monde.

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––