Meraviglia

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Les chevaux de la Basilique Saint-Marc à Venise

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    Les chevaux de cuivre coulé de la Basilique Saint-Marc de Venise faisaient partie d’un quadrige qui ornait autrefois l’hippodrome de Constantinople. Ils pourraient dater du IVe siècle av. JC et avoir été réalisés par le sculpteur grec Lysippe. Ils ont été enlevés par les Vénitiens en 1204 à l’occasion du sac de la ville par les Croisés de la IVe croisade. En 1797, au cours de la 1ère campagne d’Italie, Bonaparte, anticipant son vol  quelques années plus tard du quadrige de la Porte de Brandebourg à Berlin, les fait transporter à Paris où ils sont installés sur les grilles des Tuileries puis, après sa construction, sur l’arc de triomphe du Carrousel. Rendus à Venise à la suite du Congrés de Vienne, ils ont été remplacés par des copies.

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Neruda, Rêve de chevaux (et de pierre) à Berlin

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Les chevaux d’Odin

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Quadrige de la Victoire à la porte de Brandebourg

CHEVAUX

J’ai vu de la fenêtre les chevaux.

Ce fut à Berlin, en hiver. La lumière
était sans lumière, sans ciel le ciel.

L’air blanc comme un pain mouillé.

Et de ma fenêtre un cirque solitaire
mordu par les dents de l’hiver.

Soudain, conduits par un homme,
dix chevaux surgirent dans la brume.
Ils frémirent à peine en sortant, comme le feu,
mais pour mes yeux ils ont occupé le monde
vide jusqu’à cette heure. Parfaits, enflammés,
ils étaient comme dix dieux aux longues pattes pures,
aux crins semblables au rêve du sel.

Leurs croupes étaient des mondes et des oranges.

Leur couleur était miel, ambre, incendie.

Leurs cous étaient des tours
taillées dans la pierre de l’orgueil,
et à leurs yeux furieux, l’énergie
se penchait telle une prisonnière.

Et là en silence, au milieu
du jour, de l’hiver sale et désordonné,
les chevaux impétueux  étaient le sang
le rythme, l’incitant trésor de la vie.

J’ai regardé, j’ai regardé et alors j’ai revécu : sans le savoir
là se trouvait la source, la danse d’or, le ciel,
le feu qui vivait dans la beauté.

J’ai oublié l’hiver de ce Berlin obscur.

Je n’oublierai pas la lumière des chevaux.

Pablo Neruda

Estravagario ( Vaguedivague ), 1958
Traduction de Guy Suarès, édit. Poésie Gallimard, 2013

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Carrousel de glace au lac Ladoga

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Plus fort que « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » de Mallarmé…

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cheval pris par les glaces, Fontaine des Terreaux à Lyon

Malaparte

     L’écrivain italien Curzio Malaparte, dans son roman Kaputt (1943), relate l’anecdote suivante présumée survenue en 1942, lors du siège de Léningrad. Le 22 juin 1941, l’Allemagne nazie déclenche avec l’opération Barbarossa l’invasion de l’Union soviétique. Après une série de victoires, les troupes allemandes atteignent le fleuve Louga et menacent Léningrad. Des troupes germano-finlandaises ont entre-temps effectuées une percée dans l’isthme de Carélie que la Finlande a du céder à l’Union soviétique quelques années plus tôt à l’issue de la guerre russo-finlandaise. Le 16 juillet, les troupes finlandaises sont à Sortavala, au nord du lac Ladoga encerclant les troupes soviétiques dont une partie s’échappe par la mer.

    Siège de Léningrad - Carte du front

Siège de Léningrad – Carte du front

Lac Ladoga gelé - photo Anton Skopin

Lac Ladoga gelé – photo Anton Skopin

     Au fond de ce paysage de sons, de couleurs, d’odeurs, dans une déchirure de la forêt, on voyait l’éclair d’on ne savait quoi de terne, d’on ne savait quoi de luisant comme le tremblotement d’une mer irréelle : le Ladoga, l’immense étendue gelée du Ladoga.

Kaputt (extrait) – Les chevaux du lac Ladoga

        « (…) Après avoir passé la forêt de Vuoksi, les avant-gardes finlandaises arrivèrent au seuil de la sauvage, de l’interminable forêt de Raikola. La forêt était pleine de troupes russes. presque toute l’artillerie soviétique du secteur septentrional de l’isthme de carélie, pour échapper à l’étreinte des soldats finnois, s’était jetée dans la direction du Ladoga dans l’espoir de pouvoir embarquer pièces et chevaux sur le lac pour les mettre en sûreté de l’autre côté. (…) chaque heure de retard risquait d’être fatale, car le froid était intense, furieux, le lac pouvait geler d’un moment à l’autre et déjà les  troupes finlandaises, composées de détachements de sissit *, s’insinuaient dans les méandres de la forêt, faisaient pression sur les russes de toutes parts, les attaquaient aux ailes et sur les arrières.

     Le troisième jour un énorme incendie flamba dans la forêt de Raikkola. Hommes, chevaux et arbres emprisonnés dans le cercle de feu criaient d’une manière affreuse. Les sissit assiégeaient l’incendie, tiraient sur le mur de flammes et de fumée, empêchant toute sortie. Fous de terreur, les chevaux de l’artillerie soviétique — il y en avait près de mille — se lancèrent dans la fournaise et échappèrent aux flammes et aux mitrailleuses. Beaucoup périrent dans les flammes, mais la plupart parvinrent à atteindre la rive du lac et se jetèrent dans l’eau.

     Le lac, à cet endroit, est peu profond : pas plus de deux mètres, mais à une centaine de pas du rivage, le fond tombe à pic. Serrés dans cet espace réduit (à cet endroit le rivage s’incurve et forme un petite baie) entre l’eau profonde et la muraille de feu, tout tremblants de froid et de peur, les chevaux se groupèrent en tendant la tête hors de l’eau. Les plus proches de la rive, assaillis dans le dos par les flammes, se cabraient, montaient les uns sur les autres, essayant de se frayer un passage à coups de dents, à coups de sabots. Dans la fureur de la mêlée, ils furent pris par le gel.

Les chevaux du lac Ladoga - Malaparte

     Le vent du Nord survint pendant la nuit (le vent du Nord descend de la mer de Mourmansk, comme un Ange, en criant, et la terre meurt brusquement). Le froid devint terrible. Tout à coup, avec un son  vibrant de verre qu’on frappe, l’eau gela. La mer, les lacs, les fleuves gèlent brusquement, l’équilibre thermique se brisant d’un moment à l’autre. Même l’eau de mer s’arrête au milieu de l’air, devient une vague de grace courbée et suspendue dans le vide.

     Le jour suivant, lorsque les premières patrouilles  de sissit, aux cheveux roussis, aux visages noir de fumée, s’avançant précautionneusement sur la cendre encore chaude à travers le bois carbonisé, arrivèrent au bord du lac, un effroyable et merveilleux spectacle s’offrit à leurs yeux. Le lac était comme une immense plaque de marbre blanc sur laquelle étaient posées des centaines et des centaines de têtes de chevaux. Les têtes semblaient coupées net au couperet. Seules, elles émergeaient de la croûte de glace. Toutes les têtes étaient tournées vers le rivage. Dans les yeux dilatés on voyait encore briller la terreur comme une flamme blanche. Près du rivage, un enchevêtrement de chevaux férocement cabrés émergeait de la prison de glace.

     Puis vint l’hiver. Le vent du Nord balayait la neige en sifflant. La surface du lac était toujours nette et lisse comme pour un concours de hockey sur glace. Au cours des jours ternes de cet hiver interminable, vers midi, quand un peu de pâle lumière pleut du ciel, les soldats du colonel Merikallio descendaient au lac, et s’asseyaient sur les têtes des chevaux. On eut dit les chevaux de bois d’un carrousel. (…)

     Parfois nous descendions au lac, nous aussi, Svartström et moi, pour aller nous asseoir sur les têtes de chevaux. Le coude appuyé sur la dure crinière de glace, Svartström tapait sa pipe éteinte sur la paume de sa mains et regardait fixement devant lui à travers l’étendue argentée du lac gelé. (…) Il regardait les têtes de chevaux qui sortaient de la plaque de glace, ces têtes mortes à crinière glaciale, dure comme du bois, ces yeux brillants et dilatés, pleins de terreur. Il caressait d’une main légère les museaux tendus, les naseaux exsangues, les lèvres contractées par un hennissement désespéré (ce hennissement enfoui dans la bouche remplie d’écume glacée). Nous nous en allions en silence et flattions, en passant, le crinières blanches de grésil. Le vent soufflait doucement sur l’immense plaque de marbre. »

Curzio Malaparte, Kaputt, 1943

* sissit : éclaireurs et membres de la guérilla finlandaise.

Chevaux de glace - auteur Guy Bacca

Chevaux de glace – auteur Guy Bacca

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article lié :

  • Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui, poésie de Stéphane Mallarmé, c’est  ICI

publication :

   Curzio Malaparte, Kaputt

Curzio Malaparte
Kaputt
Traduit de l’italien par Juliette Bertrand
Collection Folio (n° 237), Gallimard

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