Colette et la ronde des bêtes : variations sur le chat

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« Ces faims subites du toucher, ces attendrissements nerveux au contact d’un animal suave, je sais bien que c’est la force amoureuse, inutilisée, qui déborde; et je crois que personne ne les ressent aussi profondément qu’une vieille fille ou une femme sans enfant. » (Colette, l’Entrave).

   Chez Colette, les animaux et les chats en particulier ont les pensées et les comportements des êtres humains mais cet anthropomorphisme n’est pas total, les bêtes n’embrassent pas la totalité des attitudes humaines, elles n’en ont adoptées que certaines et de ce fait ont leurs caractères propres, leurs qualités spécifiques qui les distinguent du lot des humains. L’animal offre cet avantage, que muet il ne peut contredire par la parole l’idée que les humains se font de lui où les projections de leurs fantasmes. Chez Colette, les chattes sont orgueilleuses et méprisent les chats mâles, se comportent avec eux comme des garces et les congédient, ceux-ci s’en allant alors tout penauds; des chats se trompent, mentent, simulent comme des humains mais ils sont tous porteurs de qualités qui font souvent défaut aux humains : la dignité silencieuse, la dureté, l’indépendance fière  et sereine, qualités que ne possède pas le chien, lui aussi ami de Colette, mais trop expansif et dépendant de son maître. Ces qualités, Colette, les revendique pour elle-même et prend de ce fait le chat comme  idéal et modèle :

« A l’espèce Chat, je suis redevable d’une certaine sorte, honorable de dissimulation, d’un grand empire sur moi-même, d’une aversion caractérisée pour les sons brutaux, et du besoin de me taire longuement. (…)

« Ce caractère farouche et dominateur qui nous fait les rivaux des femmes », proclame Kiki-la-Doucette, l’une de ses chattes…

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–––– des relations privilégiées avec le monde animal –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Admiratrice et complice du chat, Colette revendique des relations très étroites et privilégiées avec les animaux (« une entente tacite et secrète »). Cette complicité avec les animaux exige une attention de tous les instants, une écoute. Comme par magie, le chat est toujours présent quelque soit l’endroit où elle se trouve  (« il naît sous mes pas ») 

« L’ouïe mentale, que je tends vers la bête, fonctionne encore. »

« J’abandonnerai la chatte à ses démons et retournerai l’attendre au lieu qu’elle ne quitte ni de jour ni de nuit quand j’y travaille lentement et avec peine – la table où assidue, muette à miracle, mais résonnante d’un sourd murmure de félicité, gît, veille ou repose sous ma lampe la chatte, mon modèle, la chatte, mon amie. »

« A fréquenter le chat, on ne risque que de s’enrichir. Serait-ce par calcul que depuis un demi-siècle, je recherche sa compagnie ? Je n’eu jamais à le chercher loin : il naît sous mes pas. Chat perdu, chat de ferme traqueur et traqué, maigri d’insomnie, chat de librairie embaumé d’encre, chats des crèmeries et des boucheries, bien nourris, mais transis, les plantes sur le carrelage; chats poussifs de la petite bourgeoisie, enflés de mou; heureux chats despotes qui régnez chez Claude Farrère, sur Paul Morand – et sur moi. »    (« Amours », in Les vrilles du seigneur.)

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–––– entre animalité et humanité –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Ces relations fortes entre Colette et le chat se fonde sur un privilège rare : elle a la capacité d’accéder de manière directe au cœur de l’animal mais le privilège de pouvoir franchit la barrière des espèces qui sépare l’homme de l’animal est dangereuse (le passage est « étroit et  brûlant ») et se paye par le risque pris de se voir rejeté de la communauté humaine. Cela ne trouble pas pour autant l’amie des bêtes dégoûtée de la société des humains qui va jusqu’à envisager appartenir à ses bêtes plutôt qu’elles ne lui appartiennent…

« Quand j’entre dans la pièce où tu es seule avec des bêtes, (…) j’ai l’impression d’être indiscret. » (son second mari, Henri de Jouvenel)   

« Je deviens de jour en jour suspecte à mes semblables. Mais s’ils étaient mes semblables, je ne leur serais pas suspecte… […] Au point de vue humain, c’est à la connivence avec la bête que commence la monstruosité. […] Encore s’il n’y avait que la connivence… Mais il y a la préférence », écrit-elle dans La Naissance du jour.

Puisqu’il n’y a pas d’amour sans dommage, j’accepte d’être, dans le cœur de félin, la préférée qu’un passage étroit et brûlant mène jusqu’au cœur du chat. Quand je m’en reviens, il arrive qu’on me reçoivent ici en exploratrice un peu suspecte. N’ai-je pas, là-bas, mangé mon semblable ? ou pactisé criminellement ? Il serait temps que la race strictement  humaine s’en inquiétât… De fait, elle s’en inquiète. Sur ma table, un article de journal  s’intitule gravement : « Madame Colette a-t-elle une âme ? » (Le cœur des bêtes).

« Je voudrais laisser un grand renom parmi les êtres qui, ayant gardé sur leur pelage, dans leur âme, la trace de mon passage, ont pu follement espérer, un seul moment, que je leur appartenais. » (La naissance du jour.)

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–––– anthropomorphisme et félin morphisme ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

   Capture d’écran 2013-07-05 à 04.36.37 Le chat peut aussi s’assimiler à l’humain et l’humain au chat. C’est le cas du père de l’écrivain, le capitaine Colette qu’elle décrit comme un « homme aux terribles yeux de chat ». Dans ses romans, les hommes sont souvent comparés au chats : Dans Chéri, le héros se penche sur la rampe, rassénéré « comme le chat en haut de l’arbre » (La Fin de Cheri), il retombe « dans le silence et la contemplation comme un chat dans un jardin nocturne ». (ibid).
Cette assimilation concerne aussi les femmes, dans « Claudine », Claudine est amoureuse de sa jolie institutrice, Mlle Aimée, « nature de chatte, caressante, délicate et frileuse, incroyablement câline ». Et encore, à propos de Polaire, l’actrice interprète de l’adaptation de Claudine au théâtre que l’on avait accusée de participer à un ménage à trois avec Willy et elle-même : «Lorsqu’un peu plus tard, je fis amitié avec Polaire et que je la vis en larmes à cause d’un orage amoureux, elle me dit, les griffes encore prêtes, avec un abandon de chatte chaude.»
Les enfants eux-mêmes possèdent la faculté d’être assimilé à un chat, ainsi dans « Claudine » : 
« Un enfant, moi ! Par quel bout ça se prend-il ? Sûr, si j’accouchais de quelque chose, ce serait d’un bébé-bête, poilu, tigré, les pattes molles et les griffes déjà dures, les oreilles bien plantées et les yeux horizontaux, comme sa mère… »
Elle a même aura incarné La Chatte amoureuse en 1912 au Ba-Ta-Clan. 

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Colette se décrivait comme ayant « une petite figure de chat aux tempes larges et au menton pointu »

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Marc Chagall, chat à la fenêtre

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–––– le chat comme créature magique et merveille ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

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Pour Colette le chat est plus qu’un animal, c’est une « merveille » au sens qu’on lui donnait autrefois, c’est-à-dire une chose non ordinaire qui étonne, qui captive, qui ensorcelle… Le chat est une créature magique qui change de forme, de couleur qui comble celui qui a la chance d’être son ami (on ne « possède » pas un chat, c’est lui qui vous choisit…) de la vraie richesse, celle d’une présence douce et chaude, mystérieuse et envoûtante à la beauté changeante :

« Pauvre ? Vous croyez que mon maître est pauvre, parce que ses contrevents vont choir au premier orage, parce que son mur chancelle, et que les vitres n’empêchent plus la bise d’entrer?
Détrompez-vous , mon maître est riche. Ne voyez vous pas qu’il a, fidèle et fourrée d’hermine, lumière d’un logis sans feu, chaleur d’un lit sans duvet, qu’il a sur sa fenêtre ce bien inestimable, cet éclatant démenti : une chatte blanche ??
La Shâh
Fut-il jamais une plus magnifique Shâh ?
Ardoisée le matin, elle devient pervenche à midi,
Et s’irise de mauve, de gris perle, d’argent et d’acier,
Comme un pigeon au soleil….
Le soir, elle se fait , ombre , fumée , nuage…. »

« [Saha] venait à lui, ombre plus bleue que l’ombre, sur le bord de la verrière ouverte. Elle y restait aux aguets et ne descendait pas sur la poitrine d’Alain, encore qu’il l’en priât par des paroles qu’elle reconnaissait. […] Elle résistait, assise au-dessus de lui sur le rebord de la fenêtre. Il ne distinguait d’elle que sa forme de chatte sur le ciel, son menton penché, ses oreilles passionnément orientées vers lui, et jamais il ne put surprendre l’expression de son regard.» 

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«Noir dans le noir. Plus noir que le noir. Plus noir que le combat de nègres à minuit dans une cave. Je n’ai pas besoin, pour disparaître, de me cacher; je cesse seulement d’exister, et j’éteins mes phares. Mais je fais mieux encore, je dépose mes deux phares d’or au ras du tapis, flottants dans l’air, visibles et insaisissables, et je m’en vais à mes affaires…
C’est de la magie ? Mais bien sûr. Croyez-vous qu’on soit noir à ce point, sans être sorcier ? » « Nos compagnons les plus parfaits n’ont jamais moins de quatre pattes.»… « De la confiance mentale, du murmure télépathique »… « En s’associant avec un chat, on ne fait que prendre le risque d’être plus riche »… » Le temps passé avec un chat n’est jamais perdu »

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–––– Colette : de la métaphore à la métamorphose –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Colette

« Quand j’étais petite, une grande sagesse précoce m’envoya, au plus beau de mes joies, plusieurs avertissements mélancoliques, d’une amertume savoureuse au-dessus de mon âge. Elle me dit … Vous pensez à une belle dame en blanc avec un diadème, qui m’apparut parmi l’obscur feuillage du vieux noyer ? Pas du Tout ! C’était simplement, banalement, « la voix secrète », une immobilisation presque douloureuse de ma pensée, de tout mon petit animal bien portant, excité et repu, une porte entrouverte qui pour les enfants de mon âge demeure d’habitude fermée… Elle me disait : « Vois, arrête-toi, cet instant est beau ! Y a-t-il ailleurs, dans toute la vie qui se précipite, un soleil aussi blond, un lilas aussi bleu à force d’être mauve, un livre aussi passionnant, un fruit aussi ruisselant de parfums sucrés, un lit aussi frais de draps rudes et blancs ? Reverras-tu plus belle la forme de ces collines ? Combien de temps seras-tu encore cet enfant ivre de sa seule vie, du seul battement de ses heureuses artères ? Tout est si frais en toi que tu ne songes pas que tu as des membres, des dents, des yeux, une bouche douce et périssable. Où ressentiras-tu la première piqûre, la première déchéance ?… Oh ! Souhaite d’arrêter le temps, souhaite de demeurer encore un peu pareille à toi-même : ne grandis pas, ne pense pas, ne souffre pas ! Souhaite cela si fort qu’un dieu, quelque part, s’en émeuve et t’exauce ! .. » (Colette, La Retraite sentimentale).

Julia Kristeva dans son essai le Génie féminin (Colette, tome III) place le rapport privilégié que Colette entretenait avec les bêtes sur le plan de la psychanalyse : Colette, a été profondément marquée par l’enfance qu’elle a vécue dans la maison de Saint-Sauveur en Puisaye en compagnie de sa mère Sidonie, dite Sido et de son père, Jules-Joseph Colette, invalide de guerre. Les relations complexes qu’elle a nouées avec ses deux parents et en particulier avec sa mère ont développé chez elle un sens aigu de l’observation et une sensibilité exacerbée qui la conduisait à vouloir vivre intensément « de l’intérieur » les particularités des choses de la Nature, qu’elles soient plante ou animal. Colette, enfant,  n’observait pas un chien ou un chat, elle « était » ce chien et ce chat, s’assimilait à cet animal… C’est cette capacité que possède Colette de permettre à son  esprit et son corps de s’affranchir des barrières et des limites  que Juila Kristeva qualifie de métamorphique. Toute sa vie, Colette aura franchi les limites et violé les tabous, que ce soit sur le plan littéraire où elle inventera un style original qui en fait un des écrivains les plus remarquables de la littérature française, ou sur le plan de la morale qu’elle transgressera par ses spectacles de cabarets dénudés et ses amours homosexuels et frisant l’inceste.

« Ce qui captive la vagabonde ne se laisse jamais fixer, car c’est dans le passage qu’elle trouve son rythme, et dans ce perpétuel glissement, son mode d’être : aucun interdit n’arrête cette porosité du même à l’autre, du normal au déviant, de la scène à la salle, du faune à la momie, de la pierre précieuse à l’eau, du verre au vert, de l’animal à l’enfant et de l’enfant à l’adolescent, de l’homme à la femme et vice versa. Désidentifié, transférentiel, ce corps, qui est partout et nulle part, existe parce qu’il s’énonce en un langage privilégié, celui de la métaphore : non pas la métaphore-sustitut, mais la métaphore comme un geste de contadiction et de tension, comme une métamorphose. (Julia Kristeva, le Génie féminin, Colette)

Et encore, au sujet du style littéraire du livre Les Vrilles de la vigne :

« Nous réalisons Les Vrilles de la vigne comme une parabole, une évocation chiffrée et elliptique de la mutation stylistique en cours. Le rossignol et la vigne étant les deux matamores polymorphes et croisées de l’écrivain lui-même, de ses désirs et de leur dépassement sublimatoire. Pourtant la justesse et la concision onirique de l’écriture de Colette en font plus que de simples images rhétoriques : elles sont la réalisation même du changement en cours. Mieux que des métaphores, ce sont des métamorphoses : les trilles imaginées du rossignol sont ceux de Colette elle-même. Ces métamorphoses révèlent des postures imaginaires, provisoires – et en ce sens, forcément des impostures –, mais elles forment aussi sa seule réaliste aujourd’hui en cours de changement : corps-âme-musique confondus dans l’écriture d’une réalité si réelle dans sa simplicité qu’elle ne peut être vécue, ni simplement lue comme une littérature. Grâce à l’intensité serrée de ses mouvements physiques et psychiques, inséparables de leur formulation, le « moi » ne se compare pas au rossignol ni ne se prend pour lui : « moi » est le rossignol, « moi » est la nuit sonore. (Julia Kristeva, le Génie féminin, Colette)

« Apparue dans l’enfance, cultivée par le pan le plus mystérieux de son écriture, la complicité de Colette avec les bêtes est devenue légendaire. Les dompteurs s’étonnent de cette femme qui glisse sans dommage sa main dans la cage aux fauves ; les écrivains la montrent compatissante envers un oiseau malade au point de lui tordre le cou pour l’aider à mourir. Je vos dans ce mystère qui reste toutefois entier, la preuve la plus éloquente de son « corps métamorphique » que ne peuvent traduire des termes tels qu’« amour », « pitié », (…) Colette se révèle capable d’une osmose totale avec le refoulé le plus archaïque, avec le pré-psychique qui habite nos pulsions et nos sensiblités sous la frêle pellicule des mots qui le recouvrent, mais avec lequel son écriture a le génie de garder le contact afin de le réhabiliter et le transmettre. Cette Colette pré-psychique donne l’impression d’être simplement physique, florale, animale… alors qu’elle ne se livre que dans des mots. » (Julia Kristeva, le Génie féminin, Colette)

Curieusement, Julia Kristeva rapproche ce comportement « métamorphique » de Colette aux pratiques chamaniques qui tentent de s’approprier la figure animale dans le dessein d’atteindre une part de l’intériorité humaine disparue ou refoulée. Atteindre l’intériorité et l’essence de l’animal par une représentation de type zoomorphe et fusionnelle avec l’homme, c’est rechercher la part de vérité que détient l’animal et le pouvoir qui en découle et renouer avec les origines lointaines de l’Homme au temps mythique où celui-ci était encore sauvage et vivait en parfaite harmonie dans la nature. Ainsi, par son ouverture sur le monde animal, Colette assouvirait son besoin insatiable de communion totale avec la Nature, d’osmose avec le Cosmos tout entier.

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–––– Extrait 1 : L’histoire de Long-Chat (Autres Bêtes,  1949) –––––––––––––––––––––––––––––––––––––

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     Un chat noir à poils ras paraît toujours plus long qu’un autre chat. Mais celui-là, Babou surnommé le Long-chat, mesurait, réellement, bien étiré à plat, un mètre, un mètre dix. Mal disposé, il ne dépassait pas quatre-vingt dix centimètres. Je le mesurais quelquefois.

« Il n’allonge plus, disais-je à ma mère. C’est dommage.
Pourquoi dommage ? Il est déjà trop long. Grandir, toujours grandir ! C’est mauvais de trop grandir ! Très mauvais ! »

    Elle s’inquiétait en effet des enfants dont la croissance lui semblait trop rapide – elle eut sujet d’être soucieuse pour mon demi-frère aîné, qui grandit jusqu’à vingt-quatre ans.

« Mais j’aimerais grandir encore un peu…
Oui, comme la malheureuse fille des Brisedoux ? Un mètre soixante-dix à    douze ans ! Il est facile à une nabote d’être agréable. Mais une beauté gigantesque, qu’en faire ? Où la caser ?
Alors le chat Babou est incasable ?
Un chat est un chat. Le chat Babou n’est trop long que quand il le veut bien. Est-on même sûr qu’il est noir ? Il est probablement blanc par temps de neige, bleu foncé la nuit, et rouge quand il va voler des fraises, très léger sur les genoux, très lourd quand je l’emporte le soir dans la cuisine pour l’empêcher de dormir sur mon lit… Je crois qu’il est trop végétarien pour un chat. »

    Car le Long-chat volait les fraises, en choisissant les plus mûres parmi les docteur-Morère qui sont si douces, et les caprons blancs qui ont un léger goût de fourmi. Selon les saisons, il s’en prenait aussi aux tendres pointes des asperges, et savait ouvrir l’écorce, jaspée de sombre et de clair comme la peau des salamandres, du melon dit noir-des-Carmes, qu’il préférait au cantaloup. Son cas n’avait rien de très exceptionnel. Une chatte que j’eus croquait des croissants d’oignon cru, pourvu qu’ils fussent taillés dans les oignons sucrés du Midi.
Quelques chats prisent l’huître, l’escargot et la palourde…
Lorsque le Long-chat partait pour braconner les fraises de notre proche voisin, M. Pomié, son parcours empruntait le mur, couvert d’un lierre si serré que les chats y pouvaient marcher à couvert, invisibles, révélés seulement par le frémissement des feuilles, le soulèvement vaporeux du pollen jaune et d’un nuage blond d’abeilles. Il aimait ce tunnel feuillu, mais il ne pouvait se dispenser d’émerger sur la dalle faîtière du mur que dénudaient, au niveau de son jardin, les soins de Mme Pomié. A découvert, il affectait beaucoup de désinvolture, surtout s’il rencontrait le beau chat de Mme de Saint-Aubin, noir, à face et ventre blancs. Sur ce mur j’ai étudié, sinon les moeurs, du moins le protocole des matous, qui ressortit à une sorte de chorégraphie.   Ils sont, à l’opposé des femelles, plus bruyants que guerriers et cherchent à gagner du temps en palabres. Que de cris, et de préambules ! Je ne dis pas qu’ils ne sachent, le corps à corps engagé, se battre cruellement. Mais ils sont loin, en général, de la muette et furieuse prise des chattes. Notre chatte contemporaine du Long-chat volait littéralement au combat si une femelle se risquait dans son aire. Elle touchait à peine le sol, fondait sur l’ennemi, celle-ci fût-elle sa propre descendance. Elle se battait comme un oiseau, en cherchant à coiffer l’adversaire. A part quelques gifles, je ne la vis jamais corriger un mâle, car les mâles à sa vue s’enfuyaient, et elle les suivait d’un regard d’inexprimable mépris. Juillet et janvier venus, ses rapports amoureux étaient réglés en quarante-huit heures. Le matin du troisième jour, alors que l’élu, dispos, remis en appétit, s’approchait d’elle d’un beau pas balancé et faraud, et en chantant du fond de la gorge, rien que de le toiser, elle le clouait sur place.

« Je viens…, commençait-il. Je… Je venais pour reprendre notre agréable entretien d’hier…
Pardon…, interrompait la chatte. Vous disiez ? Je n’ai pas bien entendu. Quel agréable entretien ?
Nos entretiens… Celui de dix heures du matin… Celui de cinq heures après midi… Surtout celui de dix heures du soir, près du puits… »
La chatte, juchée en haut de la tonnelle, se haussait un peu sur ses phalanges délicates.
« Près du puits… Un entretien, vous, avec MOI ? A qui le ferez-vous croire ? Pas à MOI. Prenez le large.
Mais… Mais je vous aime… Et je suis prêt à vous le prouver encore… »

     La chatte, debout, surplombait le chat comme Satan, au bord de Notre-Dame, couve Paris… De son oeil d’or roux tombait sur le mâle un regard qu’il ne pouvait soutenir longtemps. Et le banni quittait la place, en marchant de travers comme tous les expulsés.
Le Long-chat donc, obéissant à un végétarisme qu’ignore le profane, s’en allait aux fraises, au melon, à l’asperge. Il rapportait dans la rainure de ses griffes courbes la trace de ses déprédations, un peu de pulpe verte ou rosée, qu’il léchait nonchalamment pendant sa sieste.

« Montre tes mains ? » lui demandait ma mère. Il lui abandonnait une longue patte de devant, entraînée à tous méfaits, dont la paume était aussi dure qu’un chemin qui sèche de soif.
« Tu as ouvert un melon ? »
Peut-être comprenait-il. Il offrait à la perspicacité de Sido ses doux yeux jaunes, mais comme sa candeur était feinte, il ne pouvait s’empêcher de loucher légèrement.
« Oui, tu as ouvert un melon. Sans doute le joli petit melon que je surveillais, qui ressemblait à une planète, avec des continents jaunes et des mers vertes… »
Elle lâchait la longue patte, qui retombait molle et sans expression.
« ça vaut une bonne tape, disais-je
Oui… Mais songe qu’à la place du melon il aurait pu ouvrir un oiseau. Ou un petit lapin… Ou manger un poussin… »

    Elle grattait le crâne plat qui se haussait jusqu’à sa main, les tempes demi-nues, bleuâtres entre les poils noirs clairsemés. Un ronronnement démesuré montait du cou épais, marqué sous le menton d’une éclaboussure blanche. Le Long-chat n’aimait que ma mère, ne suivait qu’elle, n’en appelait qu’à elle. Si je le prenais dans mes bras, il s’en échappait d’une manière insensible et fondante. Sauf les batailles rituelles, et les brèves saisons des amours, le Long-chat n’était que silence, sommeil et nonchalant noctambulisme.
Je lui préférais naturellement nos chattes. Il y a si peu de ressemblance entre le mâle félin et les femelles que celles-ci semblent tenir le matou pour étranger, souvent pour ennemi, exception faite des chats du Siam, qui vivent mariés comme les grands fauves. Les chats de nos pays, bâtards de tout poil et de toutes couleurs, puisent peut-être dans leur variété même le goût du changement et de l’infidélité. Chez nous une chatte, deux, trois chattes ont de tout temps fleuri les pelouses, couronné le chapiteau de la pompe, dormi dans la glycine creusée en hamac. Leur sociabilité charmante se limitait à ma mère et à moi. Passées les deux saisons obligatoires de l’amour, janvier et juillet, le mâle redevenait le suspect, le criminel mangeur de chats nouveau-nés, et la conversation des chattes avec le Long-chat consistait surtout en injures brèves, lorsqu’il manifestait la douce humeur béate, le sourire involontaire du chat pur de mauvais desseins et même de pensées. Un jeu parfois s’ébauchait, et ne durait pas. Les femelles prenaient peur de la force mâle, et de la griserie furieuse qui transforme une gaieté de chat entier en joute meurtrière. Le Long-chat excellait, en vertu de sa structure couleuvrine, à des bonds étranges où il avoisinait la forme d’un huit. Sur son pelage d’hiver, plus long et plus satiné qu’en été, on voyait paraître en plein soleil les moires et les stries du lointain ancêtre rayé. Un matou joue, et fort avant dans l’âge, mais ne perd guère en jouant la gravité empreinte sur sa face. Le Long-chat ne s’adoucissait qu’en regardant ma mère. Alors il arquait fortement ses moustaches blanches, et dans ses yeux montait un sourire de petit garçon innocent. Il la suivait quand elle allait cueillir des violettes le long du mur qui séparait du nôtre le jardin de M. de Fourolles. Une bordure touffue fournissait quotidiennement un gros bouquet de violettes, que ma mère laissait se faner à son corsage ou dans un verre vide, car, abreuvées, les violettes perdent tout leur parfum.
Pas à pas, le Long-chat suivait sa maîtresse penchée. Parfois il imitait, de la patte, le geste de la main fouillant les feuilles, il imitait aussi la trouvaille :

« Ah ! s’écriait-il parfois, moi aussi ! »
Et il montrait sa prise : un carabe, un vers rose, un hanneton desséché…
« Mon Dieu, que tu es bête, lui disait affectueusement Sido ; ça ne fait rien, ce que tu as trouvé est très joli… »

    Quand nous rejoignîmes mon frère aîné dans le Loiret, nous emportâmes la chatte préférée et le Long-chat. Tous deux parurent souffrir beaucoup moins que moi de troquer une belle maison contre un petit logis, le vaste enclos natal contre un jardin étroit. J’ai parlé ailleurs de la rivière qui dansait au bout de ce jardin. Elle avait assez de vivacité, assez de pureté originelle, assez de saponaires et de ravenelles cramponnées aux murs qui la serraient, pour embellir un village, si le village l’eût respectée. Mais ses riverains la souillaient. Un petit lavoir, au bout de notre nouveau jardin, abritait le « cabasson » plein de pailles où s’agenouillaient les laveuses, la planche inclinée, blanche comme un os gratté, sur laquelle on presse le linge mousseux, les battoirs, les brosses de chiendent et les arrosoirs. Peu après notre arrivée la chatte affirma ses droits sur le cabasson, y mit au monde sa portée, y éleva le petit rayé que nous lui laissâmes. Je la rejoignais aux heures de soleil, et m’asseyais sur la planche à savonner. Le chaton rayé, mou, lourd de lait, guettait sur le plafond de tuile de l’aubette les réverbérations de la petite rivière, les anneaux brisés, les serpents d’or, les vaguelettes. Agé de six semaines, il trottait, suivait de ses yeux encore bleus le vol des mouches, et la chatte sa mère, non moins zébrée, se mirait dans la beauté de son fils à mille raies.
Ecarté du bonheur familial, le Long-chat du moins affectait une sorte de sérénité vaguement patriarcale, la réserve des pères qui s’en remettent, pour les soins de la progéniture, à leur digne compagne. Il ne dépassait pas la planche de persil que lui concédait la chatte, et s’y vautrait, chauffant au soleil son long ventre décoré de tétines sèches. Ou bien il pendait mollement sur le tas de bois, comme si les fagots épineux fussent laine et duvet. Car les chats ont, du confort et de son contraire, une idée qui étonne l’humain.
Le printemps imprégnait notre refuge d’une précoce chaleur, et dans l’air léger de mai s’entrecroisaient les parfums du lilas, du jeune estragon, de la giroflée brune. A cette époque j’endurais le mal d’avoir quitté mon village natal, et je le soignais en silence dans un nouveau village, parmi l’amertume du printemps et ses premières fleurs. Contre un mur déjà chaud, j’appuyais mes joues de jeune fille anémique, mes petites oreilles décolorées, et toujours quelque extrémité d’une de mes trop longues tresses traînait loin de moi sur l’humus fin et tamisé d’un semis.
Un jour que nous sommeillions, la chatte dans son cabasson, le matou sur sa couche de margotins aigus, et moi au pied du mur que hantait le plus longtemps le soleil, le petit chat, qui bien éveillé chassait les mouches au bord de la rivière, tomba à l’eau. Selon le code de sa race, il ne proféra aucun cri, et revenu à la surface se mit à nager d’instinct. Par hasard je l’avais vu tomber, et comme j’allais courir à la maison, m’emparer du filet à papillons, descendre la rue et rejoindre, au premier petit pont, la rivière où j’eusse repêcher le chaton nageur, le Long-chat s’élança dans l’eau. Il nageait comme une loutre, les narines seules hors de l’eau et en couchant ses oreilles.
Ce n’est pas tous les jours qu’on voit un chat nager, j’entends nager volontairement. La nage sûre et couleuvrine du chat ne lui sert, s’il est en danger de noyade, qu’à sauver sa vie. Le Long-chat, à la poursuite du chaton, avançait énergiquement, aidé par le courant, et la rapide rivière serrée, transparente sur son fond de cailloux et de tessons, déformait son long corps à la ressemblance d’une sangsue… Je perdis, à le regarder, la moitié d’une minute. Il happa le petit chat par la nuque, fit volte-face et remonta le fil de l’eau non sans efforts, car le courant était vif, et le chaton, inerte comme tous les petits chats saisis par la peau du cou, pesait son poids. Je faillis bien, pendant que le Long-chat peinait, me mettre à l’eau aussi… Mais le sauveteur prit pied au lavoir, et déposa son noyé sur notre rive. Après quoi il s’ébroua, et regarda avec stupeur le chaton trempé.   C’est le moment que le rescapé, muet jusque-là, choisit pour tousser, éternuer, et entamer une grande lamentation aiguë qui éveilla la mère-chatte.

« Horreur ! s’écria-t-elle. Qu’est-ce que je vois ? Voleur d’enfants ! naufrageur, mangeur de nouveau-nés, bête puante, qu’avez-vous fait à mon fils ? »

    Déjà, elle environnait le petit chat, le flairait, trouvait le temps de le tourner en tous sens, de lécher sur lui l’eau de la rivière, en vociférant des insultes entrecoupées.

« Mais…, risqua le Long-chat, mais… Mais au contraire ! Je suis allé le chercher dans l’eau… Je ne sais d’ailleurs pas ce qui m’a pris…
Disparaissez ! Ou dans un moment vous n’avez plus de nez, et je vous retire le souffle ! Je vous aveugle, je vous ouvre la gorge, je vous… »

    Elle joignait le geste à la menace, et j’admirais la beauté furibonde qui illumine une femelle quand elle se mesure à un danger, à un adversaire, plus grands qu’elle-même.
Le Long-chat s’enfuit, gagna tout mouillé l’échelle du grenier, le fenil douillet sous la tuile chaude, et la chatte, changeant de langage, mena son fils au cabasson bien paillé, où il retrouva le maternel ventre tiède, le lait, les soins et le sommeil réparateurs.
Mais la chatte ne pardonna jamais au Long-chat. Jamais elle n’oublia, chaque fois qu’elle le rencontrait, de l’appeler, avec feulements et vociférations, « voleur d’enfants, noyeur de petits chats, assassin », encore que le Long-chat essayât, chaque fois, de se disculper :

« Mais voyons… Mais puisque au contraire c’est moi qui, n’écoutant que mon coeur, ai dompté la répugnance que j’ai pour l’eau froide… »
Et de bonne foi je le plaignais, et je l’appelais « pauvre Long-chat méconnu »…

« Méconnu…, disait ma mère.
C’est à voir… »

    Elle savait, sur les âmes, beaucoup de choses. Et ce n’est pas elle que pouvaient tromper l’équivoque mansuétude, le jaune rayon trébuchant que verse, sur toute chair tendre et sans défense, l’œil d’un matou.

°°°

–––– Extrait 2 : Poum, le diable noir (La paix chez les bêtes, 1916) –––––––––––––––––––––––––––––––

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 » Je suis le diable. Le diable ! Personne n’en doit douter. Il n’y a qu’à me voir d’ailleurs. Regardez-moi, si vous l’osez ! Noir, d’un noir roussi par les feux de la géhenne. Les yeux verts poison, veinés de brun, comme la fleur de la jusquiame. J’ai des cornes de poils blancs, raides, qui fusent hors de mes oreilles, et des griffes, des griffes, des griffes ! Combien de griffes ?
Je ne sais pas. Cent mille, peut-être. J’ai une queue plantée de travers, maigre, mobile, impérieuse, expressive – pour tout dire, diabolique.
Je suis le diable, et non un simple chat. Je ne grandis pas. L’écureuil, dans sa cage ronde, est plus gros que moi. Je mange comme quatre, comme six – je n’engraisse pas.
J’ai surgi en mai, de la lande fleurie d’œillets sauvages et d’orchis mordorés. J’ai paru au jour, sous l’apparence bénigne d’un chaton de deux mois. Bonnes gens ! Vous m’avez recueilli, sans savoir que vous hébergiez le dernier démon de cette Bretagne ensorcelée. « Gnome », « Poulpiquet », « Korriganet », « Korrigan », c’est ainsi qu’il fallait me nommer, et non « Poum » ! Cependant, j’accepte pour mien ce nom parmi les hommes car il me sied.
« Poum ! » le temps d’une explosion et je suis là, jailli vous ne savez d’où.
« Poum !» j’ai cassé d’un bond exprès maladroit le vase de Chine, et « Poum ! » me voilà collé, comme une pieuvre noire, sur le museau blanc du lévrier qui crie avec une voix de femme battue… « Poum ! » parmi les tendres bégonias prêts à fleurir, et qui ne fleuriront plus… « Poum ! » au beau milieu du nid de pinsons, qui pépiaient, confiants, à la fourche du sureau… « Poum ! » dans la jatte de lait, «Poum ! » dans l’aquarium de la grenouille, et «Poum ! » enfin sur l’un de vous.
Ghost_Stories_January_1931Ce soir, tandis que le jardin arrosé sent la vanille et la salade fraîche, vous errez, épaule contre épaule, heureux de vous taire, d’êtres seuls, de n’entendre sur le sable, quand vous passez tous deux, que le bruit d’un seul pas … Seuls ? De quel droit ? Cette heure m’appartient. Rentrez ! La lampe vous attend. Rendez-moi mon domaine, car rien n’est vôtre ici dès la nuit close. Rentrez ! Ou bien « Poum ! » je jaillis du fourré, comme une longue étincelle, comme une flèche invisible et sifflante. Faut-il que je frôle et que j’entrave vos pieds, mou, velu, humide, rampant, méconnaissable ?… Rentrez ! Le double feu vert de mes prunelles vous escorte, suspendu entre ciel et terre, éteint ici, rallumé là. Rentrez en murmurant : « Il fait frais » pour excuser le frisson qui désunit vos lèvres et desserre vos mains enlacées.   Fermez les persiennes, en froissant le lierre du mur et l’aristoloche.
Je suis le diable, et je vais commencer mes diableries sous la lune montante, parmi l’herbe bleue et les roses violacées. Je conspire contre vous, avec l’escargot, l’hérisson, la hulotte, le sphinx lourd qui blesse la joue comme un caillou.
Et gardez-vous, si je chante trop haut cette nuit, de mettre le nez à la fenêtre : vous pourriez mourir de me voir, sur le faîte du toit, assis tout noir au centre de la lune !… »

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–––– Extrait 3 : le chat noir (Autres Bêtes,  1949) –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

le RV des chats 1868-_manetLe rendez-vous des chats, Manet – 1868

Colette semble se rattacher à une tradition littéraire qui va de Stevenson à Dostoïevsky qui fait de la figure du double une sorte d’ombre malfaisante qui incarne le côté caché, souvent dépravé, en tout cas obscur de l’individu qui remonte à la surface. C’est ce dont elle nous donne l’impression parfois à la lecture du « Miroir », elle semble ne pas réussir à se détacher de ce sosie tellement envahissant. Dans « chats » inséré dans Autres Bêtes, Colette laisse encore la parole à un petit chat noir qui relate en des paroles posthumes le drame de son origine à sa rencontre avec un petit chat blanc qui ne voulait pas croire en son existence. Le petit chat noir essaya de le convaincre qu’il possédait une ombre bien à lui, mais le petit chat blanc ne voulait rien entendre et le réduisait « sans récompense » à n’être que l’ombre de lui-même. Le petit chat noir en dépérit et s’interroge, par delà sa mort, sur son existence propre pendant son court séjour sur terre : « Peu à peu s’éloigne de moi la certitude que je fus un vrai chat, et non pas l’ombre, la moitié nocturne, le noir envers du chat blanc. » La nouvelle qui suit peu après, fait écho à celle-ci mais Colette se place, cette fois, du point de vue de la chatte blanche, Fastagette. Orgueilleuse et profondément narcissique, celle-ci ne reconnaît pas d’existence au petit chat noir qui, par ailleurs, ne porte pas même de nom, « il maigrit, diminua, fondit comme une ombre ». Fastagette n’en éprouva aucune émotion, bien au contraire, puisqu’elle redevint « sereine «  après sa mort. (Stéphanie Michineau : l’autofiction dans l’œuvre de Colette).

    « J’ai peu vécu de la vie terrestre, où j’étais noir. Noir entièrement, sans tâche blanche au poitrail, ni étoile blanche au front. Je n’avais même pas ces trois ou quatre poils blancs, qui poussent aux chats noirs dans le creux de la gorge, sous le menton. Robe rase, mate, drue, queue maigre et capricieuse, l’oeil oblique et couleur de verjus, un vrai chat noir.
Mon plus lointain souvenir remonte à une demeure où je rencontrai, venant à moi du fond d’une salle longue et sombre, un petit Chat blanc; quelque chose d’inexplicable me poussa au-devant de lui, et nous nous arrêtâmes nez à nez. Il fit un saut en arrière, et je fis un saut en arrière en même temps. Si je n’avais pas sauté ce jour-là, peut-être vivrais-je encore dans le monde des couleurs, des sons et des formes tangibles.
Mais je sautais, et le Chat blanc crut que j’étais son ombre noire. En vain j’entrepris, par la suite, de le convaincre que je possédais une ombre bien à moi. Il voulait que je ne fusse que son ombre, et que j’imitasse sans récompense tous ses gestes. S’il dansait je devais danser, et boire s’il buvait, manger s’il mangeait, chasser son propre gibier. Mais je buvais l’ombre de l’eau, et je mangeais l’ombre de la viande, et je me morfondais à l’affût sous l’ombre de l’oiseau…
Le Chat blanc n’aimait pas mes yeux verts, qui refusaient d’être l’ombre de ses yeux bleus. Il les maudissait, en les visant de la griffe. Alors je les fermais, et je m’habituais à ne regarder que l’ombre qui règnait derrière mes paupières.
Mais c’était là une pauvre vie pour un petit Chat noir. Par les nuits de lune je m’échappais et je dansais faiblement devant le mur blanc, pour me repaître de la vue d’une ombre mienne, mince et cornue, à chaque lune plus mince, et encore plus mince, qui semblait fondre..
C’est ainsi que j’échappai au petit Chat blanc. Mais mon évasion est une image confuse. Grimpai-je le long du rayon de lune ? Me cloîtrai-je à jamais derrière mes paupières verrouillées ? Fus-je appelé par l’un des chats magiques qui émergent du fond des miroirs ? Je ne sais. Mais désormais le Chat blanc croit qu’il a perdu son ombre, la cherche, et longuement l’appelle; Mort, je ne goûte pourtant pas le repos, car je doute. Peu à peu s’éloigne de moi la certitude que je fus un vrai chat, et non pas l’ombre, la moitié nocturne, le noir envers du chat blanc. »

°°°

–––– Extrait 4 : la chatte (Prrou, Poucette et quelques autres, 1913) ––––––––––––––––––––––––––––

    Quant je l’ai connue, elle gîtait dans un vieux jardin noir, oubliée entre deux bâtisses étroites et longues comme un tiroir; elle ne sortait que la nuit par peur des chiens et des hommes et elle fouillait les poubelles.
Quand il pleuvait, elle se glissait derrière la grille d’une cave, contre les vitres poudreuses du soupirail, mais la pluie gagnait tout de suite son refuge et elle serrait patiemment sous elle ses maigres pattes de chat errant, fines et dures comme celles d’un lièvre. Elle restait là de longues heures, levant de temps en temps les yeux vers le ciel ou vers mon rideau soulevé. Elle n’avait pas l’air lamentable ni effarée car sa misère n’était pas un accident. Elle connaissait ma figure mais elle ne mendiait pas et je ne pouvais lire dans son regard que l’ennui d’avoir faim, d’avoir froid, d’être mouillée, l’attente résignée du soleil qui endort et guérit passagèrement les bêtes abandonnées.
Trois ou quatre fois je pénétrai dans le vieux jardin en râpant ma jupe entre les planches de la palissade. La chatte ne fuyait pas à mon approche mais elle se dérobait comme une anguille à la seconde juste où j’allais la toucher.
Après mon départ, elle attendait héroïquement que la brise du vieux jardin eût emporté mon odeur et l’écho de mon pas. Puis elle mangeait la viande laissée auprès du soupirail en ne trahissant sa hâte que par un mouvement avide du cou et le tremblement de son échine. Elle ne cédait pas tout de suite au sommeil des bêtes repues : elle essayait avant un bout de toilette, un lissage de sa robe grise à raies noires, une pauvre robe terne et bourrue car les chats qui ne mangent pas ne se lavent pas faute de salive.
Février vient, et le vieux jardin ressembla, derrière sa grille, a une cage pleine de petits fauves. Matous des caves et des combles, des fortifs et des terrains vagues, le dos en chapelet, avec des cous pelés d’échappés à la corde – matous chasseurs, sans oreilles et sans queue, rivaux terribles des rats – matous de l’épicier et de la crémière, allumés et gras, lourds, vite essoufflés, matous noirs à collier de ruban cerise, et matous à collier de perles bleues….
La bourrasque tragique et voluptueuse se calma enfin. Je revis la chatte grise, étique, décolorée, plus farouche que jamais et tressaillant à tous les bruits. Dans le rayon de soleil qui plongeait à midi au fond du jardin noir, elle traîna ses flancs enflés, de jour en jour plus lourds – jusqu’au matin humide où je la découvris, vaincue, fiévreuse, en train d’allaiter cinq chatons vivaces, nés comme elle sur la terre nue.  »  
(La paix chez les bêtes)

°°°

–––– Extrait 5 : la mère chatte (la paix chez les bêtes, 1916) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

    Un deux, trois, quatre…. Non, je me trompe.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six…. Non, cinq. Où est le sixième? Un, deux, trois….
Dieu, que c’est fatigant ! A présent, ils ne sont plus que quatre. J’en deviendrai folle.
Petits ! petits ! Mes fils, mes filles, où êtes-vous ?
Quel est celui qui se lamente entre le mur et la caisse de géraniums? Je ne dis pas cela parce que c’est mon fils, mais il crie bien. Et pour le seul plaisir de crier, car il peut parfaitement se dégager à reculons. Les autres?… Un, deux, trois…. je tombe de sommeil. Eux, ils ont tété et dormi, les voilà plus vifs qu’une portée de rats. Je m’enroue à répéter le roucoulement qui les rassemble, ils ne m’obéissent pas. A force de les chercher, je ne les vois plus, ou bien mon souci les multiplie. Hier n’en ai-je pas compté, effarée, jusqu’à neuf? Ce jardin est leur perdition.
Attention, vous, là-bas ! On ne passe pas, on ne passe jamais sous la grille du chenil : combien de fois faudra-t-il le redire? Quand comprendrez-vous, enfant sans instinct, ce que vaut cette chienne? Elle vous guette derrière ses barreaux et vous goberait comme un mulot, quitte à s’écrier ensuite : « Oh! C’était un petit chat? Quel dommage! Je me suis trompée! » Elle a des yeux doux, de velours orange, et souvenez-vous de ne vous fier jamais à son sauvage sourire!…
Par contre, je vous accorde d’aller, tous, essayer vos griffes enfantines, encore flexibles et transparentes, sur le flanc coriace et le museau de la bouledogue. En dépit de sa laideur – j’ai honte pour elle quand je la regarde ! – elle ne ferait pas de mal à une mouche : c’est à la lettre, car les mouches jouent de sa gueule en caverne, toujours béante, piège inoffensif dont le ressort, chaque fois, happe le vide. Celle-là, roulez sous ses pattes, sous son ventre, cardez-la comme un tapis, profitez de sa chaleur nauséabonde – elle est votre servante monstrueuse, la laide négresse de mes enfants princiers.
Petits, petits!… Un, deux, trois…. Sincèrement, je voudrais être de deux mois plus vieille ou de trois semaines plus jeune. Il y a vingt jours, je les avais tous les six dans la corbeille, aveugles et pelucheux; ils ne savaient que ramper et, suspendus à mes mamelles, onduler d’aise comme des sangsues. Une fièvre légère égayait mon épuisement, j’étais une douce machine stupide et ronronnante qui allaitait, léchait, mangeait et buvait avec un zèle borné. Comme c’était facile! Maintenant, ils sont terribles, et quand il faudrait sévir, ma sévérité désarme rien qu’à les voir. Il n’y a rien au monde qui leur ressemble. Si petits, et déjà pourvus des signes éclatants qui proclament la pureté d’une lignée sans mésalliance! Si jeunes, et portant en cierge leur queue massive, charnue à la base comme une queue de petit mouton! Azurés ‘ bas sur pattes, le rein court, gais debout et mélancoliques assis, à l’image de leur glorieux père. Dans deux semaines, leurs prunelles d’un bleu provisoire vont se troubler de paillettes d’or, d’aiguilles micacées d’un vert précieux. Ils cesseront d’être pareils, l’oeil grossier des hommes discernera les crânes larges des jeunes matous, les nuques minces des chattes et leurs joues effilées; une susceptibilité hargneuse armera contre moi, et moi contre elles, ces petites femelles ingénues…. Quant à leur pelage, je n’en dirai rien, pour ne me point louer moi-même. Sur leur tête dans ce duvet bleu d’orage, quatre raies plus foncées, capricieuses comme les ondes qui moirent un profond velours, s’irisent ou fondent selon la lumière …
Où sont-ils? Où sont-ils? Un, deux …. Deux seulement! Et les quatre autres? Répondez, vous deux, sottement occupés l’un à manger une ficelle, l’autre à chercher l’entrée de cette caisse qui n’a pas de porte! Oui, vous n’avez rien vu, rien entendu, laids petits chats-huants, que vous êtes, avec vos yeux ronds!
… Ni dans la cuisine, ni dans le bûcher! Dans la cave? je cours, je descends, je flaire… rien… je remonte, le jardin m’éblouit…. Où sont les deux que je gourmandais tout à l’heure? perdus aussi? Mes enfants, mes enfants! Au secours, ô Deux Pattes, accourez, j’ai perdu tous mes enfants! Ils jouaient, là, tenez, dans la jungle de fusains : je ne les ai pas quittés, tout au plus ai-je cédé, une minute, au plaisir de chanter leur naissante gloire, sur ce mode amoureux, enflé d’images, où ressuscitent mes origines persanes…. Rendez-les-moi, ô Deux Pattes puissants, dispensateurs du lait sucré et des queues de sardines! Cherchez avec moi, ne riez pas de ma misère, ne me dites pas qu’entre un jour et le jour qui vient je perds et retrouve cent fois mon sextuple trésor! Je redoute, je prévois un malheur pire que la mort, et vous n’ignorez pas que mon instinct de mère et de chatte me fait deux fois infaillible.
Tiens!… D’où sort-il, celui-ci?… C’est, ma foi, mon lourdaud de premier, tout rond, suivi de son frère sans malice. Et d’où vient celle-ci, petite femelle impudente, prête à me braver et qui jure, déjà, en râlant de la gorge? Un, deux, trois…. Trois, quatre, cinq…. Viens, mon sixième, délicat et plus faible que les autres, plus tendre aussi, et plus léché…. Quatre, cinq, six…. Assez, assez! je n’en veux pas davantage! Venez tous dans la corbeille, à l’ombre fine de l’acacia. Dormons, ou prenez mon lait, en échange d’une heure de répit – je n’ai pas dit de repos, car mon sommeil prolonge ma vigilance éperdue, et c’est en rêve que je vous cherche et vous compte : un, deux, trois, quatre….

–––– Extrait 6 : Je suis le matou (la paix chez les bêtes, 1916) –––––––––––––––––––––––––––––––––––

    « Je suis le matou. Je mène la vie inquiète de ceux que l’amour créa pour son dur service. Je suis solitaire et condamné à conquérir sans cesse, et sanguinaire par nécessité. Je me bats comme je mange, avec un appétit méthodique, et tel qu’un athlète entraîné, qui vainc sans hâte et sans fureur.
C’est le matin que je rentre chez vous. Je tombe avec l’aube, et bleu comme elle, du haut de ces arbres nus, où tout à l’heure je ressemblais à un nid dans le brouillard. Ou bien, je gIisse sur le toit incliné, jusqu’au balcon de bois; je me pose au bord de votre fenêtre entrouverte, comme un bouquet d’hiver ; respirez sur moi toute la nuit de décembre et son parfum de cimetière frais ! Tout à l’heure, quand je dormirai, ma chaleur et la fièvre exhaleront l’odeur des buis amers, du sang séché, le musc fauve…
Car je saigne, sous la charpie soyeuse de ma toison. Il y a une plaie cuisante à ma gorge, et je ne lèche même pas la peau fendue de ma patte. Je ne veux que dormir, dormir, dormir, serrer mes paupières sur mes beaux yeux d’oiseau nocturne, dormir n’importe où, tombé sur le flanc comme un chemineau, dormir inerte, grumeleux de terre, hérissé de brindilles et de feuilles sèches, comme un faune repu….
Je dors, je dors… Une secousse électrique me dresse parfois, – je gronde sourdement comme un tonnerre lointain, – puis je retombe….Même à l’heure où je m’éveille tout à fait, vers la fin du jour, je semble absent et traversé de rêves ; j’ai l’oeil vers Ia fenêtre, l’oreille vers la porte…
Hâtivement lavé, raidi de courbatures, je franchis le seuil, tous les soirs à la même heure, et je m’éloigne, tête basse, moins en élu qu’en banni … Je m’éloigne, balancé comme une pesante chenille, entre les flaques frissonnantes, en couchant mes oreilles sous le vent. Je m’en vais, insensible à la neige. Je m’arrête un instant, non que j’hésite, mais j’écoute les rumeurs secrètes de mon empire, je consulte l’air obscur, j’y lance, solennels, espacés, lamentables, les miaulements du matou qui erre et qui défie. Puis, comme si le son de ma voix m’eût soudain rendu frénétique, je bondis… On m’aperçoit un instant sur le faîte d’un mur, on me devine là-haut, rebroussé, indistinct et flottant comme un lambeau de nuée – et puis on ne me voit plus…
Les nuits d’amour sont longues … Je demeure a mon poste, dispos, ponctuel et morose. Ma petite épouse délaissée dort dans sa maison. Elle est douce et bleue, et me ressemble trop. Ecoute-t-elle, du fond de son lit parfumé, les cris qui montent vers moi ? Entend-elle, rugi au plus fort d’un combat par un mâle blessé, mon nom de bête, mon nom ignoré des hommes ?
Oui, cette nuit d’amour se fait longue. Je me sens triste et plus seul qu’un dieu… Un souhait innocent de lumière, de chaleur, de repos traverse ma veille laborieuse… Qu’elle est lente à pâlir, l’aube qui rassure les oiseaux et disperse le sabbat des chattes en délire ! Il y a beaucoup d’années déjà que je règne, que j’aime et que je tue… Il y a très longtemps que je suis beau… Je rêve, en boule, sur le mur glacé de rosée … J’ai peur de paraître vieux. »

« On dirait que je dors, parce que mes yeux s’effilent jusqu’à sembler le prolongement du trait velouté, coup de crayon hardi, maquillage horizontal et bizarre, qui unit mes paupières à mes oreilles. Je veille pourtant. Mais c’est une veille de fakir, une ankylose bienheureuse d’où je perçois tout bruit et devine toute présence… »

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Maupassant : ambiguïtés félines
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    Rien n’est plus doux, rien ne donne à la peau une sensation plus délicate, plus raffinée, plus rare que la robe tiède et vibrante d‟un chat. Mais elle me met aux doigts, cette robe vivante, un désir étrange et féroce d‟étrangler la bête que je caresse. Je sens en elle l’envie qu‟elle a de me mordre et de me déchirer, je la sens et je la prends, cette envie, comme un fluide qu‟elle me communique, je la prends par le bout de mes doigts dans ce poil chaud, et elle monte, elle monte le long de mes nerfs, le long de mes membres jusqu‟à mon cœur, jusqu’à ma tête, elle m’emplit, court le long de ma peau, fait se serrer mes dents. Et toujours, toujours, au bout de mes dix doigts je sens le chatouillement vif et léger qui me pénètre et m’envahit.

Pour la suite, c’est ICI


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Colette, un rossignol ivre de liberté

Colette_seminaire_Julia Kristeva

Colette

–––– Métaphores ? Non, métamorphoses !  L’imaginaire comme droit au mensonge –––––––––––––

Julia KristevaNous lisons Les Vrilles de la vigne comme une parabole, une évocation chiffrée et elliptique de la mutation stylistique en cours, le rossignol et la vigne étant les deux métaphores polymorphes et croisées de l’écrivain lui-même, de ses désirs et de leur dépassement sublimatoire. Pourtant, la justesse et la concision onirique de l’écriture de Colette en font plus que de simples images rhétoriques : elles sont la réalisation même du changement en cours. Mieux que des métaphores, ce sont des métamorphoses : les trilles imaginés du rossignol sont ceux de Colette elle-même. Ces métamorphoses révèlent des postures imaginaires, provisoires — et en ce sens forcément des impostures —, mais elles forment aussi sa seule réalité aujourd’hui en cours de changement : corps-âme-et-musique sont confondus dans l’écriture d’une réalité si réelle qu’elle ne peut être ni vécue ni simplement lue comme une littérature. Grâce à l’intensité serrée de ses mouvements physiques et psychiques inséparables de leur formulation, le « moi » ne secompare pas au rossignol ni ne se prend pour lui  : « moi » est le rossignol, « moi » est la nuit sonore ………. 

La révolte intime : Colette – Séminaire doctoral de Julia Kristeva.

pour lire la suite du texte de Julia Kristeva c’est  ICI

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Le Rossignol de FranceLe Rossignol de France

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–––– Colette : Les vrilles de la vigne (extrait) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Autrefois, le rossignol ne chantait pas la nuit. Il avait un gentil filet de voix et s’en servait avec adresse du matin au soir, le printemps venu. Il se levait avec des camarades, dans l’aube grise et bleue, et leur éveil effarouché secouait les hannetons endormis à l’envers des feuilles de lilas.
Il se couchait sur le coup de sept heures, sept heures et demie, n’importe où, souvent dans les vignes en fleur qui sentent le réséda, et ne faisait qu’un somme jusqu’au lendemain.
Une nuit de printemps, le rossignol dormait debout sur un jeune sarment, le jabot en boule et la tête inclinée, comme avec un gracieux torticolis. Pendant son sommeil, les cornes de la vigne,  ces vrilles cassantes et tenaces, dont l’acidité d’oseille fraîche irrite et désaltère, les vrilles de la vigne poussèrent si drues, cette nuit là, que le rossignol s’éveilla ligoté, les pattes empêtrées de liens fourchus, les ailes impuissantes.
Il crut mourir, se débattit, ne s’évada qu’au prix de mille peines, et de tout le printemps se jura de ne plus dormir, tant que les vrilles de la vigne pousseraient.
Dès la nuit suivante, il chanta, pour se tenir éveillé :

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse,
Je ne dormirai plus !                                                                               
Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…

Il varia son thème, l’enguirlanda de vocalises, s’éprit de sa voix, devint ce chanteur éperdu, enivré et haletant, qu’on écoute avec le désir insupportable de le voir chanter.
J’ai vu chanter un rossignol sous la lune, un rossignol libre et qui ne se savait pas épié. Il s’interrompt parfois, le col penché, comme pour écouter en lui le prolongement d’une note éteinte… Puis il reprend de toute sa force, gonflé, la gorge renversée, avec un air d’amoureux désespoir. Il chante pour chanter, il chante de si belles choses qu’il ne sait plus ce qu’elles veulent dire, Mais moi, j’entends encore à travers les notes d’or, les sons de flûte grave, les trilles tremblés et cristallins, les cris purs et vigoureux, j’entends encore le premier chant naïf et effrayé du rossignol pris aux vrilles de la vigne :

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…

 Cassantes, tenaces, les vrilles d’une vigne amère m’avaient liée, tandis que dans mon printemps je dormais d’un somme heureux et sans défiance. Mais j’ai rompu, d’un sursaut effrayé, tous ces fils tors qui déjà tenaient à ma chair, et j’ai fui… Quand la torpeur d’une nouvelle nuit de miel a pesé sur mes paupières, j’ai craint les vrilles de la vigne et j’ai jeté tout haut une plainte qui m’a révélé ma voix…
Toute seule éveillée dans la nuit, je regarde à présent monter devant moi l’astre voluptueux et morose… Pour me défendre de retomber dans l’heureux sommeil, dans le printemps où fleurit la vigne crochue, j’écoute le son de ma voix… Parfois, je crie fiévreusement ce qu’on a coutume de taire, ce qui se chuchote très bas, puis ma voix languit jusqu’au murmure parce que je n’ose poursuivre…
Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je devine, tout ce qui m’enchante et me blesse et m’étonne; mais il y a toujours, vers l’aube de cette nuit sonore, une sage main fraîche qui se pose sur ma bouche… Et mon cri, qui s’exaltait, redescend au verbiage modéré, à la volubilité de l’enfant qui parle haut pour se rassurer et s’étourdir…
Je ne connais plus le somme heureux, mais je ne crains plus les vrilles de la vigne…

Colette, Les Vrilles de la vigne, Œuvres I, Coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard

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vrilles de la vigne par Lelong

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Home, sweet home… la maison de Colette à Saint-Sauveur-en-Puisaye

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Colette (1873-1954)L’une de mes filles m’a envoyé la vidéo présentée sur YouTube sur le thème de la maison natale de Colette à Saint-Sauveur-en-Puisaye, vidéo réalisée à partir du court-métrage tourné par la réalisatrice Yannick Belon en 1950 sur Colette. Quel Bonheur d’écouter la voix de Colette avec son intonation rustique aux « R » rocailleux, vestige de l’immersion paysanne de son enfance dans ce petit village bourguignon du département de l’Yonne où son père Jules-Joseph Colette, ancien militaire, exerçait la fonction de percepteur et l’initiait au français et où sa mère Sidonie, « Sido », féministe et athée lui donnera une éducation laïque et lui communiquera l’art de l’observation de la nature et le goût de l’indépendance. Entendre Colette décrire la maison de Saint-Sauveur où elle a vécu une enfance chérie et heureuse en contre-point des images de Yannick Bellon est un ravissement et l’on se sent submergé par la nostalgie de ce monde perdu.

Saint-Sauveur-en-Puisaye, gravureSaint-Sauveur-en-Puisaye, gravure

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–––– la maison de l’enfance à Saint-sauveur ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Adèle Eugénie Sidonie née Landoy, la maman de Colette, était née en 1835 à Paris dans une famille d’origine belge et fut élevée en Bourgogne dans la ferme de la Guillemette, près de Mézilles dans l’Yonne. Elle passera son adolescence en Belgique chez ses deux frères aînés dans un milieu artistique et intellectuel qui éveillera son esprit et sa sensibilité.  En 1856, à l’âge de 21 ans elle épouse Jules Robineau, un riche propriétaire vulgaire et alcoolique de Saint-Sauveur-en-Puysage dont elle aura deux enfants mais qui décédera en 1865. Onze mois plus tard elle épousera Joseph-Jules Colette, percepteur de troisième classe dans le même village, ex capitaine de l’armée française qui avait du quitter l’armée suite à son amputation de la jambe gauche à la bataille de Melegnano durant la guerre contre l’Autriche pour soutenir l’indépendance italienne. Sidonie aura avec lui également deux enfants : Léopold né en 1866 et Sidonie Gabrielle Colette  qui naîtra en 1873 à Saint-Sauveur.  Gabrielle vivra une enfance heureuse dans ce village où elle se consacrera à la lecture, à l’observation de la nature et au jeux avec les animaux. « Minet-chéri », c’est ainsi que sa mère surnommait Gabrielle, était inscrite à l’école communale du village en compagnie des enfants de paysans et d’ouvriers. « Sido » était pour sa fille une mère aimante, à la fois attachée au monde paysan et amoureuse des arts et de la modernité qui a donnée à sa fille le goût de l’indépendance et de la liberté mais qui pouvait être aussi envahissante et faire preuve d’autorité.

563410_425455894159978_1194476861_nLa maison de Colette à Saint-Sauveur : « une maison qui ne sourit que d’un côté »

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–––– La maison de Claudine (1922) : extraits ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Malgré son titre, ce livre ne s’inscrit pas dans la série des « Claudine » écrite par Colette entre 1900 et 1903 . Il décrit, sous forme de scènettes, l’enfance heureuse qu’elle a vécu à Saint-Sauveur.
En lisant ces textes, comment ne pas penser à Gaston Bachelard qui, dans la Poétique de l’espace, décrit la maison de l’enfance comme une « coquille initiale », une « crypte » qui « abrite la rêverie, (…) protège le rêveur, (…) nous permet de rêver en paix ». Par la cave, espace mystérieux et irrationnel qui symbolise l’inconscient, la maison s’enracine profondément dans la terre, le monde chthonien et fait plonger les rêves, par sa porte et ses fenêtres qui l’ouvrent au monde, par la cheminée qui l’ouvre vers le ciel, elle fait « commerce d’immensité » et permet au rêve de se déployer.

Combien d’adultes peuvent aujourd’hui se réjouir d’avoir eu la chance, étant enfants, d’habiter une maison semblable à celle de Colette ? Une maison qui aura permis à leur imaginaire de naître, croître, embellir et se déployer… L’archétype de la maison projette l’image d’une maison-mère qui accueille l’enfant à son arrivée dans le monde, le rassure et le protège.

« la maison se serre contre moi, comme une louve, et par moments, je sentais son odeur descendre maternellement jusque dans mon cœur. Ce fut, cette nuit-là, vraiment ma mère. Je n’eus qu’elle pour me garder et me soutenir. Nous étions seuls.» (Henri Bosco)

«Je dis ma Mère. Et c’est à vous que je pense, ô Maison! Maison des beaux étés obscurs de mon enfance» (Milosz)

La maison devient alors un univers, un cosmos en miniature à l’échelle de l’enfant : « Car la maison est notre coin du monde. Elle est (…) notre premier univers. » Combien est éloigné de cette image archétypale la majorité des logements d’aujourd’hui, réduits à des « cellules » de surface réduite intégrés à des agglomérats d’habitations éloignés des centres-ville où on a paradoxalement à la fois peine à assurer son intimité et à cultiver les relations humaines.

Maison et jardin…

colette-et-sa-mere.1275201848Maison et jardin vivent encore je le sais, mais qu’importe si la magie les a quittés, si le secret est perdu qui ouvrait, – lumière, odeurs, harmonie d’arbres et d’oiseaux, murmure de voix humaines qu’a déjà suspendu la mort, – un monde dont j’ai cessé d’être digne ?.
Il arrivait qu’un livre, ouvert sur le dallage de la terrasse ou sur l’herbe, une corde à sauter serpentant dans une allée, ou un minuscule jardin bordé de cailloux, planté de têtes de fleurs, révélassent autrefois, dans le temps où cette maison et ce jardin abritaient une famille, la présence des enfants, et leurs âges différents. Mais ces signes ne s’accompagnaient presque jamais du cri, du rire enfantin, et le logis, chaud et plein, ressemblait bizzarement à ces maisons qu’une fin de vacances vide, en un moment, de toute sa joie. Le silence, le vent contenu du jardin clos, les pages du livre rebroussées sous le pouce invisible d’un sylphe, tout semblait demander : – « Où sont les enfants ? » –. C’est alors que paraissait, sous l’arceau de fer ancien que la glycine versait à gauche, ma mère, ronde et petite en ce temps où l’âge ne l’avait pas encore décharnée. Elle scrutait la verdure massive, levait la tête et jetait par les airs son appel : – « Les enfants ! Où sont les enfants ? »–
Où ? nulle part. L’appel traversait le jardin, heurtait le grand mur de la remise à foin, et revenait, en écho très faible et comme épuisé : « Hou… enfants… « 
Nulle part. Ma mère renversait la tête vers les nuées, comme si elle eût attendu qu’un vol d’enfants ailés s’abattît. Au bout d’un moment, elle jetait le même cri, puis se lassait d’interroger le ciel, cassait de l’ongle le grelot sec d’un pavot, grattait un rosier emperlé de pucerons verts, cachait dans sa poche les premières noix, hochait le front en songeant aux enfants disparus et rentrait. Cependant au-dessus d’elle, parmi le feuillage du noyer, brillait le visage triangulaire et penché d’un enfant allongé, comme un matou, sur une grosse branche et qui se taisait. Une mère moins myope eût deviné, dans les révérences précipitées qu’échangeaient les cimes jumelles des deux sapins, une impulsion étrangère à celle des vrusques bourrasques d’octobre… Et dans la lucarne carrée, au-dessous de la poulie à fourrage, n’eût-elle pas aperçu, en clignant des yeux, ces deux tâches pâles dans le foin : le visage d’une jeune garçon et son livre ? Mais elle avait renconcé à nous découvrir, et désespérée de nous atteindre. Notre turbulence étrange ne s’accompagnait d’aucun cri. Je ne crois pas qu’on ait vu enfants plus remuants et plus silencieux. C’est maintenant que je m’en étonne. Personne n’avait requis de nous ce mutisme allègre, ni cette sociabilité limitée. Celui de mes frères qui avait dix-neuf ans et construisait des appareils d’hydrothérapie en boudins de toile, fil de fer et chalumeaux de verre n’empêchait pas le cadet, à quatorze ans, de démonter une montre, ni de réduire au piano, sans faute, une mélodie, un morceau symphonique entendu au chef-lieu ; ni même de prendre un plaisir impénétrable à émailler le jardin de petites pierres tombales découpées dans du carton, chacun portant, sous sa croix, les noms, l’épitaphe et la généalogie d’un défunt supposé…
(Colette, La maison de Claudine)

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l’araignée…
Que tout était féerique et simple, parmi cette faune de la maison natale… On vous a conté que l’araignée de Péllisson fut mélomane ? Ce n’est pas moi qui m’en ébahirais. Mais je verserai ma mince contribution au trésor des connaissances humaines, en mentionnant l’araignée que ma mère avait – comme disait papa – dans son plafond, cette même année qui fêta mon seizième printemps. Une belle araignée des jardins, ma foi, le ventre en gousse d’ail barré d’une croix historiée. Elle dormait ou chassait, le jour, sur sa toile tendue, au plafond de la chambre à coucher. La nuit, vers trois heures, au moment ou l’insomnie quotidienne rallumait la lampe, rouvrait le livre au chevet de ma mère, la grosse araignée s’éveillait aussi, prenait ses mesures d’arpenteur et quittait le plafond au bout d’un fil, droit au-dessus de la veilleuse à huile où tiédissait, toute la nuit, un bol de chocolat.
Elle descendait mollement comme une grosse perle, empoignait de ses huit pattes le bord de la tasse, se penchait, la tête la première et buvait jusqu’à satiété. Puis elle remontait, lourde de chocolat crémeux, avec des haltes qu’impose un ventre trop chargé et reprenait sa place au centre de son gréement de soie.<
Couverte d’un manteau de voyage, je rêvais, lasse, enchantée, reconquise au milieu de mon royaume.
– Où est ton araignée, maman ?
Les yeux gris de ma mère, agrandis par les lunettes, s’attristèrent : « Tu reviens de Paris pour me demander des nouvelles de l’araignée, ingrate fille ? »
Je baissais le nez… (Colette, La maison de Claudine)
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Saint-Sauveur-en-Puisaye, le village de Colette vers 1900/1910

Saint-Sauveur-en-Puisaye, le village de Colette vers 1900/1910

La petite…

colette13Une odeur de gazon écrasé traîne sur la pelouse, non fauchée, épaisse, que les jeux, comme une lourde grêle, ont versée en tous sens. Des petits talons furieux ont fouillé les allées, rejeté le gravier sur les plates-bandes ; une corde à sauter pend au bras de la pompe ; les assiettes d’un ménage de poupée, grandes comme des marguerites, étoilent l’herbe ; un long miaulement ennuyé annonce la fin du jour, l’éveil des chats, l’approche du dîner. Elles viennent de partir, les compagnes de jeu de la Petite. Dédaignant la porte, elles ont sauté la grille du jardin, jeté à la rue des Vignes, déserte, leurs derniers cris de possédées, leurs jurons enfantins proférés à tue-tête, avec des gestes grossiers des épaules, des jambes écartées, des grimaces de crapauds, des strabismes volontaires, des langues tirées tachées d’encre violette. Par-dessus le mur, la Petite – on dit aussi « Minet Chéri » – a versé sur leur fuite ce qui lui restait de gros rire, de moquerie lourde et de mots patois. Elles avaient le verbe rauque, des pommettes et des yeux de fillettes qu’on a saoulées. Elles partent harassées, comme avilies par un après-midi entier de jeux. Ni l’oisiveté ni l’ennui n’ont ennobli ce trop long et dégradant plaisir, dont la Petite demeure écoeurée et enlaidie.
Les dimanches sont des jours parfois rêveurs et vides ; le soulier blanc, la robe empesée préservent de certaines frénésies. Mais le jeudi, chômage encanaillé, grève en tablier noir et bottines à clous, permet tout. Pendant près de cinq heures, ces enfants ont goûté les licences du jeudi. L’une fit la malade, l’autre vendit du café à une troisième, maquignonne, qui lui céda ensuite une vache : « Trente pistoles, bonté ! Cochon qui s’en dédit ! » Jeanne emprunta au père Gruel son âme de tripier et de préparateur de peaux de lapin. Yvonne incarna la fille de Gruel, une maigre créature torturée et dissolue. Scire et sa femme, les voisins de Gruel, parurent sous les traits . de Gabrielle et de Sandrine, et par six bouches enfantines s’épancha la boue d’une ruelle pauvre. D’affreux ragots de friponnerie et de basses amours tordirent mainte lèvre, teinte du sang de la cerise, où brillait encore le miel du goûter…
Un jeu de cartes sortit d’une poche et les cris montèrent. Trois petites filles sur six ne savaient-elles pas déjà tricher, mouiller le pouce comme au cabaret, assener l’atout sur la table : « Et ratatout ! Et t’as biché le cul de 1a bouteille ; t’as pas marqué un point ! »
Tout ce qui traîne dans les rues d’un village, elles l’ont crié, mimé avec passion.
Ce jeudi fut un de ceux que fuit la mère de Minet-Chéri, retirée dans la maison et craintive comme devant l’envahisseur. A présent, tout est silence au jardin. Un chat, deux chats s’étirent; bâillent, tâtent le gravier sans confiance : ainsi font-ils après l’orage. Ils vont vers la maison, et la Petite, qui marchait à leur suite, s’arrête ; elle ne s’en sent pas digne. Elle attendra que se lève lentement, sur son visage chauffé, noir d’excitation cette pâleur, cette aube intérieure qui fête le départ des bas démons. Elle ouvre, pour un dernier cri, une grande bouche aux incisives neuves. Elle écarquille les yeux, remonte la peau de son front, souffle « pouh ! » de fatigue et s’essuie le nez d’un revers de main.
Un tablier d’école l’ensache du col aux genoux, et elle est coiffée en enfant de pauvre, ge deux nattes cordées derrière les oreilles. Que seront les mains, où la ronce et le chat marquèrent leurs griffes, les pieds, lacés dans du veau jaune écorché ? I1 y a des jours où on dit que la Petite sera jolie. Aujourd’hui, elle est laide et sent sur son visage la laideur provisoire que lui composent sa sueur, des traces terreuses de doigts sur une joue, et surtout des ressemblances successives, mimétiques, qui l’apparentent à Jeanne, à Sandrine à Aline la couturière en journées à la dame du pharmacien et à la demoiselle de la poste. Car elles ont joué longuement, pour finir, les petites, au jeu de « qu’est-ce-qu’on-sera ».
– Moi, quante je serai grande…
Habiles a singer, elles manquent d’imagination. Une sorte de sagesse résignée, une terreur villageoise de l’aventure et de l’étranger retiennent d’avance la petite horlogère, la fille de l’épicier, du boucher et de la repasseuse, captives dans la boutique maternelle.
Il y a bien Jeanne qui a déclaré :
– Moi, je serai cocotte !
« A mais ça » pense dédaigneusement MinetChéri, « c’est de l’enfantillage… »
A court de souhait, elle leur a jeté, son tour venu, sur un ton de mépris :
– Moi, je serai marin ! parce qu’elle rêve parfois d’être garçon et de porter culotte et béret bleus. La mer qu’ignore Minet-Chéri, le vaisseau debout sur une crête de vague, l’île d’or et les fruits lumineux, tout cela n’a surgi, après, que pour servir de fond au blouson bleu, au béret à pompon.
– Moi je serai marin et dans mes voyages… Assise dans l’herbe, elle se repose et pense peu. Le voyage ? L’aventure ?… Pour une enfant qui franchit deux fois l’an les limites de son canton, au moment des grandes provisions d’hiver et de printemps, et gagne le chef-lieu en victoria, ces mots-là sont sans force et sans vertu.
Ils n’évoquent que des pages imprimées, des images en couleur. La Petite, fatiguée, se répète machinalement :
« Quand je ferai le tour du monde… » comme elle dirait : « Quand j’irai gauler des châtaignes… »
Un point rouge s’allume dans la maison, derrière es vitres du salon, et la Petite tressaille. Tout ce qui, l’instant d’avant, était verdure, devient bleu, autour de cette rouge flamme immobile. La main de l’enfant, traînante, perçoit dans l’herbe l’humidité du soir. C’est l’heure des lampes. Un clapotis d’eau courante mêle les feuilles, la porte pu fenil se met à battre le mur comme en hiver par la bourrasque. Le jardin, tout à coup ennemi, rebrousse, autour d’une petite fille dégrisée, ses feuilles froides de laurier, dresse ses sabres de yucca et ses chenilles d’araucaria barbelées. Une grande voix marine gémit du côté de Moutiers où le vent sans obstacle, court en risées sur la houle des bois. La Petite, dans l’herbe, tient ses yeux fixés sur la lampe, qu’une brève éclipse vient de voiler : une main a passé devant la flamme, une main qu’un dé brillant coiffait. C’est cette main dont le geste a suffi pour que la Petite à présent, soit debout, pâlie, adoucie, un peu tremblante comme l’est une enfant qui cesse, pour la première fois, d’être le gai petit vampire qui épuise, inconscient, le coeur maternel ; un peu tremblante de ressentir et d’avouer gué cette main et cette flamme, et la tête penchée, soucieuse, auprès de la lampe, sont le centre et le secret d’où naissent et se propagent, – en zones de moins en moins sensibles, en cercles qu’atteint de moins en moins la lumière et la vibration essentielles, – le salon tiède, sa flore de branches coupées et sa faune d’animaux paisibles ; la maison sonore sèche, craquante comme un pain chaud ; le jardin, le village… Au-delà, tout est danger, tout est solitude…
Le « marin » à petits pas, éprouve la terre ferme, et gagne la maison en se détournant d’une lune jaune, énorme, qui monte. L’aventure ? Le voyage ? L’orgueil qui fait les émigrants ?… Les yeux attachés au dé brillant, à la main qui passe et repasse devant la lampe, Minet-Chéri goûte la condition délicieuse d’être – pareille à la petite horlogère, à la fillette de la lingère et du boulanger, – une enfant de son village, hostile au colon comme au barbare, une de celles qui limitent leur univers à la borne d’un champ, au portillon d’une boutique, au cirque de clarté épanoui sous une lampe et que traverse, tirant un fil, une main bien-aimée, coiffée d’un dé d’argent.     (Colette, La maison de Claudine)

Sidonie Gabrielle Colette

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En 1890, Colette a 17 ans et la famille, ruinée par les dettes contractées par le capitaine qui s’était lancé en politique, devra quitter le village pour se réfugier à Châtillon-Coligny chez Achille Robineau, le fils né du premier mariage de Sidonie, médecin dans l’Orléanais.

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