Des voilées dévoilées


Vu sur le media « Brut » : Vies voilées, vies volées

Elles veulent être libres de ne pas porter le voile. Ces femmes iraniennes filment et dénoncent ceux qui tentent de les en empêcher.


Et sur « la Tribune des Pirates… » : Pour être conforme à la religion ou par défi ?

    Sara El Attar qui a tant impressionné le chroniqueur de Cnews Pascal Praud dans l’émission mal nommée « L’heure des Pros » au point qu’il s’est répandu à l’issue du débat en félicitations est consultante en gestion de projet après avoir été diplômé de l’ESILV (l’École supérieure d’ingénieurs Léonard-de-Vinci)

À la question de Pascal Praud : «  Pourquoi portez-vous le voile ? »

Sara El Attar répond :  « Le voile que je porte c’est le fruit d’un cheminement spirituel, c’est une démarche religieuse, un respect pour Dieu ».


Port du voile : « La liberté de choix n’existe pas, je me fais invectiver sur ma tenue non conforme »

Une jeune musulmane, signataire d’une tribune contre le port du voile dans « Marianne », se confie à Europe 1 samedi sur les « insultes », « menaces » et « intimidations » qu’elle reçoit lorsqu’elle refuse de le porter.


Les raisons pour lesquelles de nombreux français jugent que le port du voile est « non souhaitable » (à l’instar du ministre de l’éducation nationale, Michel Blanquer).

     Soit ! chacun est libre de conformer ses actes à son cheminement spirituel et à sa religion mais dans les limites définies en France par la loi sur la laïcité qui proscrit le port d’un signe religieux dans la fonction publique par obligation de neutralité. Dans le secteur privé, le port d’un signe religieux est autorisé, mais reste soumis à la discrétion de l’employeur, qui peut choisir de le restreindre pour des motifs strictement professionnels (organisation, sécurité et hygiène) mais une entreprise peut inscrire l’obligation de neutralité (politique, religieuse…) dans son règlement intérieur, par exemple pour les salariés qui seraient amenés à rencontrer des clients. Il est regrettable que la jeune femme invitée qui déclare porter le voile par « respect pour Dieu » n’est pas répondu de manière claire à la question posée sur le fait que pour des spécialistes éminents de l’Islam, le Coran n’impose aucunement le port du voile et que cette affirmation repose sur une interprétation erronée ou orientée des textes cités (voir les textes présentés ci-dessous). Si Dieu est omniscient, on ne comprend d’ailleurs pas pourquoi il a donné une chevelure aux femmes et ne les a pas créé chauves… La plupart des porteuses de voiles ou de foulards interrogées n’expliquent jamais les raisons qui motivent leur choix, se retranchant derrière une vague explication de « cheminement spirituel » qui laisse leur interlocuteur sur sa faim. Ce « flou » affiché sur les motivations qui les animent ne traduit-il pas le fait que ce choix repose plus sur un a-priori de motivations irrationnelles de type identitaire et d’opposition à l’autre liée au ressentiment qu’à des raisons objectives.  Sara El Attar revendique sa liberté de porter en toutes circonstances son voile et présente les oppositions qui s’élèvent à cette revendication à un ostracisme envers la population musulmane. Pour appuyer son raisonnement, elle cite le fait que dans l’espace public personne ne met en cause le fait qu’un sikh porte un turban et un juif, la kippa et que cette mise en cause ne s’applique qu’au voile. Il est regrettable que parmi les « Pros » présents à l’émission, aucun n’ait recadré ce fait en expliquant qu’il existe une différence fondamentale entre les exemples cités et que cette différence se situe au niveau de la symbolique. Le turban et la kippa sont « neutres » dans le sens où ils se contentent d’exprimer l’appartenance religieuse de celui qui le porte sans émettre d’autre message. Or la signification du voile est tout à fait différente, elle est l’expression d’une idéologie qui établie une hiérarchie dans le système des valeurs : la femme qui porte le voile s’affirme aux yeux des autres comme une femme pudique et décente qui par sa tenue ne risquera pas de tenter la lubricité masculine et la protégera. Elles considèrent donc que si elles n’adoptaient pas ce comportement, elles seraient responsables du surgissement ou des débordements du désir masculin. Le Président de la Fondation de l’islam de France, Ghaleb Bencheikh, considère que « le voile est une atteinte à la dignité humaine dans sa composante féminine. Ce n’est pas cela l’élévation spirituelle ». On pourrait considérer que dans notre société chacun(e) est libre de porter atteinte à sa dignité si cela ne lui est pas imposé et résulte d’un choix personnel mais cela ne règle pas le problème pour autant car la conséquence de cette vision des choses est que les femmes qui ne portent pas le voile sont considérées comme impudiques et tentatrices, qu’elles le soient par irresponsabilité ou par perversité comme le croient certains musulmans (lire les propos de Hani Ramadan ci-après). Dans le même ordre d’idée, tout homme qui croise une femme est considéré à priori comme présentant un danger à cause de sa lubricité potentielle. C’est en cela que le fait de porter un voile ne se limite pas à exprimer l’appartenance à sa religion mais exprime une dévalorisation de l’autre qui peut être ressenti par cet autre comme une atteinte à sa dignité et une insulte. Le voile ne peut être neutre, il est pour celles qui le portent l’étendard d’une supériorité morale qui a pour conséquence de rabaisser à la fois celles qui ne le portent pas et la gente masculine dans son ensemble. Il y aurait beaucoup à dire sur cette responsabilisation à sens unique qui fait porter sur les seules épaules des femmes le poids des dérives de la sexualité, dédouanant ainsi de manière totale l’homme qui serait finalement victime de la légèreté et de l’irresponsabilité féminine (quand ce n’est pas la perversité…). On comprend mieux l’attitude ignoble d’un Hani Ramadan, frère du prédicateur Tariq Ramadan actuellement accusé de viols par plusieurs femmes, qui n’hésitait pas à déclarer : « la femme sans voile est comme une pièce de deux euros. Visible par tous, elle passe d’une main à l’autre. » D’autre part, comment ne pas relever, dans l’attitude de certaines porteuses de voiles une certaine hypocrisie lorsque celles-ci arborent des bijoux, se maquillent et portent des tenues élégantes savamment composées. En quoi ces agencements sont-ils différents de la mise en valeur et de l’exposition de leur chevelure ?
     Je ne nie pas les difficultés que rencontrent certains français musulmans pour s’intégrer harmonieusement à la République. Je comprends que dans cette situation et face à la lenteur de l’évolution, la tendance soit au repli sur soi et l’affirmation de ses différences  réelles ou supposées mais ces attitudes ne peuvent être qu’irresponsables parce que contreproductives en faisant le lit du communautarisme élargissant ainsi le fossé entre français. Dans ces circonstances, le port du voile qui ne semble pas encore une fois être imposé par les textes religieux apparaît comme un prétexte et un cheval de bataille pour celles et ceux qui veulent affirmer à n’importe quel prix, par ressentiment, leur différence, fut-elle artificielle, et s’opposer ainsi au reste de la population.

Enki sigle


La sourate 24 du Coran citée par Sara El Attar dans le débat pour justifier le port du voile

    « Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile sur leurs poitrines ; et qu’elles ne montrent leurs atours qu’à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes musulmanes, ou aux esclaves qu’elles possèdent, ou aux domestiques mâles impuissants, ou aux garçons impubères qui ignorent tout des parties cachées des femmes. Et qu’elles ne frappent pas avec leurs pieds de façon que l’on sache ce qu’elles cachent de leurs parures. Et repentez-vous tous devant Allah, ô croyants, afin que vous récoltiez le succès. »

   Voir l’interprétation plus loin de cette sourate par Mohammed Chirani pour qui elle ne signifie aucunement l’obligation de se couvrir la tête ou le visage…


Evolution ou involution ?

Deux photographies d’étudiants posant devant l’Université du Caire en Egypte. Dans celle de gauche qui date de 1978, on ne distingue aucun voile ; par contre dans celle de droite qui date de 2004, la très grande majorité des jeunes filles sont voilées.


Le port du voile est-il imposé par le Coran ? Trois avis de personnalités musulmanes sur le sujet.

Citations de Ghaleb Bencheikh *

Capture d’écran 2019-11-03 à 09.57.54.png     […] « Pour nous tous musulmans, la question du voile était réglée depuis 1923, année où Hoda Chaarawi a retiré son voile en pleine gare du Caire au retour d’une conférence féministe… En l’espace de trois ans, le voile avait disparu d’Égypte, même s’il perdurait encore à la campagne. Le voile semblait donc constituer une affaire réglée. Au lendemain du recouvrement des indépendances, aucune étudiante n’allait voilée à l’école… pas plus à Casablanca qu’à Damas, au Caire, à Bagdad, à Kaboul ou Téhéran ! J’ajoute que depuis des siècles, pas une femme musulmane indienne n’a porté de voile, mais plutôt le sari, pas une femme d’Afrique subsaharienne n’a porté le voile, mais le boubou… Le problème du voile est arrivé avec Khomeiny. Cette affaire est venue avec le mimétisme et la surenchère wahabo-salafiste… »   

    « Je pense fondamentalement que le voile est une atteinte à la dignité humaine dans sa composante féminine. Ce n’est pas cela l’élévation spirituelle. » 

     « Ma conviction profonde comme homme de foi, c’est que cette affaire-là (le voile) n’est pas si nécessaire pour compromettre et la scolarité et le travail, (…) l’avenir, le bonheur et l’épanouissement de nos compatriotes coreligionnaires femmes. »

* Ghaleb Bencheikh, né le  à Djeddah en Arabie saoudite, est un docteur ès sciences diplômé de l’université Pierre-et-Marie-Curie. Il est islamologue et président de la Fondation de l’islam de France.


La communauté française à laquelle nous aspirons

    Je ne résiste pas à vous présenter le portait d’une jeune fille musulmane kabyle d’origine algérienne totalement épanouie qui respire la joie de vivre, soucieuse et fière de son origine et de son identité, qui semble parfaitement intégrée à la nation française et dont les propos donnent à ceux qui sont d’origine différente l’envie de connaître et de partager sa culture. Voilà la France multiculturelle et décomplexée à laquelle nous aspirons. Quelle différence avec l’attitude figée ostentatoire de l’austère vestale invitée sur le plateau de CNEWS toute pétrie de ressentiment.


Pour compléter le dossier ci-dessus, voir ci-après les avis de Mohammed Chirani et Asma Lamrabe sur le voile.

Lire la suite

Dédramatisation : son petit itsi bitsi tini oui tout petit petit burkini

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Dalida en 1960

Capture d’écran 2016-10-26 à 03.39.51.png

photo-d-illustration-des-policiers-municipaux-sur-une-plage-de-marseille-le-6-juillet-2016_5657673

Si cette histoire vous amuse
on peut la recommencer
si ce n’est pas drôle, je m’excuse
en tout cas, c’est pas terminé…

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Philosophie : le ressentiment

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Jean de La Fontaine - Le renard et les raisins

Le Renard et les Raisins

Certain Renard Gascon, d’autres disent Normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
Des Raisins mûrs apparemment,
Et couverts d’une peau vermeille.
Le galand en eût fait volontiers un repas ;
Mais comme il n’y pouvait atteindre :
« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.  »
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?

Jean de La Fontaine

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Ressentiment ou quand le ressenti  ment…

     Combien de fois, tel le renard de la fable, nous mentons-nous à nous-même lorsque quelque chose que nous avons ardemment désiré nous est refusé. Une demoiselle a dédaigné nos avances ? Elle n’était finalement pas si bien que cela et sur le plan intellectuel laissait à désirer et si elle préfère un goujat à notre auguste personne, grand bien lui fasse, elle ne méritait finalement pas mieux… Notre candidature a un emploi a été refusé ? Le DRH était un imbécile qui n’a rien compris et qui ne sait pas ce que sa société va perdre en nous laissant échapper… Nous avons du mal à assumer nos échecs et notre impuissance et nos mensonges qui constituent une forme de déni de la réalité sont un moyen de retourner la situation à notre profit. Pauvre petite et mesquine victoire dont nous ne serons jamais tout à fait dupes. Au fond de nous-mêmes un sentiment de dépit, de rancœur, de jalousie et parfois même de haine envers les goujats qui nous ont volés ce qui nous était destiné nous dévore et nous brûle, c’est ce sentiment qu’en philosophie ou en psychologie on nomme le ressentiment.

       Le ressentiment est chez un individu ou un groupe d’individus le fait de se souvenir avec rancune et animosité de situations ou d’actions dont ils ont ou pensent avoir été victimes comme des mauvais traitements, des injustices, des actes humiliants ou discriminatoires; c’est donc un sentiment éprouvé en retour d’une offense, d’une injure ou d’une blessure préalable. Les victimes de tels actes éprouvent alors un sentiment d’humiliation et de frustration et d’injustice et un profond désir de vengeance.

Richard Glauser     Le professeur Richard Glauser de l’Université de Neuchâtel a, dans un article publié en 1996 intitulé (Ressentiment et valeurs morales : Max Scheler, critique de Nietzsche) et portant comme son titre l’indique sur les différences d’interprétation de ce sentiment chez les philosophes Nietzche et Scheler,  défini le mécanisme de naissance et de développement du ressentiment chez des personnes qui se considèrent comme victimes d’injustices. Son énoncé est si exhaustif et si clair que je ne peux résister à vous le présenter.

     «  Le «ressentiment» étant un phénomène essentiellement réactif, le désir de vengeance est tout indiqué pour en être la source principale. En effet, le désir de vengeance suppose une croyance, vraie ou fausse, en une offense, une injure ou une blessure préalable contre laquelle le sujet réagit. Il est vrai que le désir de vengeance n’est pas le seul sentiment réactif; il y a aussi, par exemple, la tendance à la riposte et la tendance à la défense, accompagnées ou non d’indignation, de colère, de haine ou de rage. Mais le désir de vengeance n’est pas réductible à une simple tendance à la riposte. En effet, celui qui veut se venger d’une offense ou d’une blessure, ne cherche pas à réagir immédiatement. Au contraire, il retient sa tendance à riposter, ainsi que les émotions de colère ou de haine qui l’accompagnent ; on dit : « la vengeance est un plat qui se mange froid »Il les retient, les suspend, mais ne les refoule pas; du moins il ne les refoule pas encore. En second lieu, l’acte de riposter est délibérément différé ; il est remis à une occasion plus propice (« tu ne perds rien pour attendre »). En troisième lieu, si la tendance à riposter est retenue, et si l’acte de riposter est différé, c’est parce que le sujet prévoit une issue défavorable à une riposte immédiate. C’est-à-dire, il pense qu’il est impuissant à riposter immédiatement. C’est précisément le sentiment d’impuissance, lié au désir de vengeance, qui fait de ce désir l’origine principale du ressentimentOr, le désir de vengeance cesserait si le sujet réalisait effectivement l’acte vengeur ajourné. Il pourrait aussi cesser, par exemple, si celui dont on veut se venger était puni par autrui à la satisfaction de l’intéressé, ou si le tort était réparé à la satisfaction de l’intéressé, ou encore, d’une façon morale, par le pardon de l’intéressé. Avec la réalisation d’une de ces éventualités, le désir de vengeance ne donnerait pas lieu au ressentiment. Pour qu’il y ait ressentiment, il faut qu’aucune de ces issues ne se réalise ; il faut que la rancune ou le désir de vengeance subsiste, inassouvi. D’autre part, si après un laps de temps le sujet constate qu’il est toujours incapable de réaliser l’acte différé, et surtout, s’il pense qu’il sera incapable de le faire à l’avenir, alors le sentiment d’impuissance s’intensifie. Il peut aussi s’intensifier si le sujet sait que l’offense subie n’est pas réparable parce que, loin d’avoir été un événement ponctuel, elle est un état de choses permanent et inaltérable. En bref, une autre condition du ressentiment est que le désir de vengeance subsiste alors même que le sujet constate que l’acte vengeur est – ou est devenu – impossible, ce qui a pour effet de prolonger et d’accroître le sentiment d’impuissance
      Mais il faut ajouter que si le désir de vengeance, le sentiment d’animosité ou de haine, ainsi que le sentiment accru d’impuissance, se prolongent dans le temps, cela ne signifie pas simplement que le sujet se souvient de ces sentiments. Cela signifie que ces sentiments sont constamment ravivés dans la conscience. D’où, d’ailleurs, le terme de ressentiment : « c’est une reviviscence de l’émotion même, un re-sentiment ». Et cette reviviscence continuelle des sentiments permet d’expliquer ce qu’on appelle la rumination, qui est typique du ressentiment. […] nous pensons l’interpréter correctement en disant que le processus global de la formation du ressentiment contient un épisode circulaire : d’abord, le sentiment d’impuissance est une condition nécessaire du désir de vengeance, et l’intensité du désir de vengeance est fonction de l’intensité du sentiment d’impuissance ; ensuite, l’incapacité à réaliser l’acte de vengeance différé ravive et intensifie le sentiment d’impuissance, qui, à son tour, intensifie le désir de vengeance ainsi que le sentiment d’animosité ou de haine, et ainsi de suite. Mais ce mouvement circulaire ne saurait se prolonger indéfiniment. Car le désir de vengeance et le sentiment d’impuissance sont des états conflictuels. Etant sans cesse ravivés, ils rendent d’autant plus intense le conflit émotionnel auquel ils donnent lieu. L’existence de ce conflit intense est essentiel au ressentiment: « C’est […] à la suite d’un conflit intérieur d’une violence particulière qui met aux prises, d’une part la rancune, la haine, l’envie, etc., et leurs modes d’expression, de l’autre l’impuissance, que ces sentiments prennent forme de ressentiment »,
    Jusqu’ici, le désir de vengeance, la haine et le sentiment d’impuissance sont conscients. Mais une fois le conflit émotionnel devenu insupportable pour le sujet, il y aura un épisode de refoulement, qui sera une nouvelle étape dans le processus global de la formation du ressentiment. Mais avant de parler du refoulement, il convient de mentionner une dernière condition du désir de vengeance. […] il est de la nature du désir de vengeance « de postuler l’égalité entre l’offensé et l’offenseur ». C’est-à-dire, une des conditions psychologiques du désir de vengeance est que celui qui veut se venger d’autrui croie, à tort ou a raison, qu’il est, sous au moins un rapport, l’égal de l’offenseur. Cette condition est importante parce qu’elle permet de rendre compte du fait que le désir de vengeance, contrairement à la colère, la haine et la rage, qui peuvent accompagner ce désir, est toujours accompagné de la croyance d’avoir raison, comme si l’offensé avait un droit de son côté. Elle permet également de rendre compte du fait que, dans certains cas, la vengeance peut même être considérée comme un devoir.

Richard Glauser (Ressentiment et valeurs morales : Max Scheler, critique de Nietzsche) — Pour l’article complet, c’est  ICI 

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le ressentiment chez Nietzsche

Nietzsche (1844-1900)      Nietzsche (1844-1900), dans la Généalogie de la morale aborde le ressentiment dans sa recherche sur le fondement de la morale au-delà de la pratique sociale. Il partira de l’analyse de la révolte des esclaves dans l’Antiquité pour montrer que ce sentiment est à la base de la création des valeurs morale et religieuse du christianisme et de la civilisation occidentale. Nietzsche s’oppose au ressentiment dans la mesure où ce sentiment est induit par un mécanisme psychologique essentiellement réactif donc négateur et constitue l’aveu d’une inaction, d’une impuissance. C’est ce qu’il nomme une  « morale d’esclave ». Pour lui, les êtres de ressentiment sont des individus pour qui « la véritable réaction, celle de l’action, est interdite et qui ne se dédommagent qu’au moyen d’une vengeance imaginaire ».  Quand le désir de vengeance devient une obsession et ne laisse plus la pensée en repos, il rend ainsi impossible toute extériorisation et dépassement de la situation. Incapable d’admettre son impuissance, l’homme de ressentiment va inventer des justifications à cette impuissance et chercher à s’attribuer une supériorité morale imaginaire que Nietzsche résume ainsi : « ils sont méchants, donc nous sommes bons. » ou « le monde est foncièrement déterminé par le mal, donc nous lui sommes supérieurs. » (phénomène d’hyper-compensation). Dans le christianisme, l’étape ultime du ressentiment est le nihilisme, la volonté d’anéantissement dans laquelle la réaction négative se tourne contre la vie en général au bénéfice d’un idéal ascétique et de la survie dans un arrière-monde (Hinterwelt).

    Pour Nietzsche le seul moyen d’échapper au ressentiment est de le dépasser en surmontant le désir de vengeance. En s’engageant dans cette voie, celui qui se considère comme victime rompt le cercle infernal de l’impuissance et place la force de son côté.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le ressentiment chez Max Scheler

Max Scheler (1874-1928)     Max Scheler (1874-1928) reprend la plupart des thèses de Nietzche sur le ressentiment  à l’exception de celles qui relient la morale chrétienne à ce sentiment. Le fait qu’il se soit converti au christianisme y est peut-être pour quelque chose… Pour Max Scheler la théorie de Nietzsche contient un mélange de vérités et d’erreurs et il en fait la critique dans un article écrit en 1912, remanié plus tard « Das Ressentiment im Aufbau der Moralen » paru en France en 1958 sous le titre « L’Homme du ressentiment  » et dans  lequel il donne sa définition du ressentiment

      « Le ressentiment est un autoempoisonnement psychologique, qui a des causes et des effets bien déterminés. C’est une disposition psychologique, d’une certaine permanence, qui, par un refoulement systématique, libère certaines émotions et certains sentiments, de soi normaux et inhérents aux fondements de la nature humaine, et tend à provoquer une déformation plus ou moins permanente du sens des valeurs, comme aussi de la faculté de jugement. Parmi les émotions et les sentiments qui entrent en ligne de compte, il faut placer avant tout la rancune et le désir de se venger, la haine, la méchanceté, la jalousie, l’envie, la malice. ».

        Voici comment le professeur Richard Glauser présente la position de Scheler sur les rapports existant entre la théorie du ressentiment et les valeurs morales chrétienne et comment il se différencie de Nietzsche sur ce sujet :

         « Selon Scheler, Nietzsche a confondu l’amour et l’altruisme. L’altruiste cherche à être bienfaisant à l’égard des personnes démunies ou faibles à cause d’un ressentiment dirigé contre certaines valeurs qu’il désire secrètement, telles la puissance, la force et la richesse, et à cause d’une haine dirigée spécialement contre lui-même parce qu’il se sait impuissant à les atteindre. Par ses actes bienfaisants à l’égard des malheureux, il multiplie les signes extérieurs de l’amour chrétien. Mais ces actes sont des moyens pour lui de détourner son attention de son impuissance et de la haine qu’il se voue. Toutefois, si Nietzsche a pu confondre amour et altruisme, c’est à cause de leur ressemblance extérieure : « Plus je médite la question, et plus je me convaincs que l’amour chrétien est, dans sa racine, absolument pur de ressentiment ; et cependant, il n’est pas de notion que le ressentiment puisse mieux utiliser à ses propres fins, en lui substituant une autre émotion, grâce à un effet d’illusion si parfait que l’œil le plus exercé ne parvient plus à discerner du véritable amour un ressentiment où l’amour ne serait plus qu’un moyen d’expression »

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le ressentiment chez Ludwig Klages

Luswig Klage s (1872-1956)        Ludwig Klages (1872-1956) surtout connu comme caractérologie et pour avoir établi le sfondemenst de la graphologie a été l’une des références majeures du groupe utopiste de Monte Verità dans le Tessin et est l’un des penseurs allemands qui, à l’instar de Scheler, ont approfondi les idées de Nietzsche sur le ressentiment. Klages utilise l’expression Lebensneid (littéralement l’envie de la vie) pour désigner la forme la plus virulente et la plus radicale du ressentiment : l’envie qui porte sur la richesse vitale d’autrui. Lorsque le plaisir de vivre est perverti par le désir absolu de puissance, de l’affirmation de soi et de la domination du monde, les personnes qui ont succombé à cette tentation ont quitté le monde de la qualité pour celui de la quantité, la sphère de la vie pour celle de l’esprit :

      « Dès lors que, dans la mobilisation personnelle en vue d’une quelconque performance, à l’intérieur d’un groupe d’êtres humains, d’une classe, d’une profession, d’un peuple, d’un siècle, c’est le pur esprit de compétition qui l’emporte sur l’intérêt pour la chose, l’accent dans les valeurs passe du qualitatif au quantitatif, jusqu’au complet refoulement du sentiment d’accomplissement (de quelque nature qu’il soit) au profit de cette chose contraire à la vie, le record, qui, de par sa nature même, n’est sensible qu’au plus grand chiffre, quelle que soit l’activité en cause : écrire des vers, danser ou… manger.» Chez l’homme du ressentiment, précise Klages, cette réserve vitale est au bord de l’épuisement. «Quand Nietzsche emploie les mots sentiment de fatigue ou sentiment d’épuisement, ce n’est pas au corps qu’il faut penser, mais à une inaptitude au plaisir qui colore tout, ­ une chose bien différente de la dépression organique à la quelle on peut la comparer à une apathie croissante, à une incapacité intérieure de jouir, à une impuissance à vivre tout engagement affectif, en un mot à cette exclusion de la vie que nous avons décrite. » 

     C’est la haine de la joie inconnue. S’il existe un remède à cette haine, ce remède suppose un absolu détachement en même temps qu’une parfaite lucidité à l’égard de soi-même. Seule la joie d’être dans la vérité peut consoler de la peine d’être hors de la vie.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le ressentiment chez Marc Ferro

Marc Ferro    Marc Ferro, historien, a écrit un livre sur ce thème Le ressentiment dans l’histoire. Voici ce qu’il écrit sur le sujet  : « À l’origine du ressentiment chez l’individu comme dans le groupe social, on trouve toujours une blessure, une violence subie, un affront, un traumatisme. Celui qui se sent victime ne peut pas réagir, par impuissance. Il rumine sa vengeance qu’il ne peut mettre à exécution et qui le taraude sans cesse. Jusqu’à finir par exploser. Mais cette attente peut également s’accompagner d’une disqualification des valeurs de l’oppresseur et d’une revalorisation des siennes propres, de celles de sa communauté qui ne les avait pas défendues consciemment jusque-là, ce qui donne une force nouvelle aux opprimés, sécrétant une révolte, une révolution ou encore une régénérescence. C’est alors qu’un nouveau rapport se noue dans le contexte de ce qui a sécrété ces soulèvements ou ce renouveau. » et encore :  « La reviviscence de la blessure passée est plus forte que toute volonté d’oubli. L’existence du ressentiment montre ainsi combien est artificielle la coupure entre le passé et le présent, qui vivent ainsi l’un dans l’autre, le passé devenant un présent, plus présent que le présent. Ce dont l’Histoire offre maints témoignages. »

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le ressentiment chez Marc Angenot

Marc Angenot   Le québecois Marc Angenot traite de l’« idéologie du ressentiment » qu’il assimile à « revanche des vaincus » étant sur ce point particulier très proche de Nietzsche. le constat est fait qu’aujourd’hui, les « grands récits » idéologiques rassembleurs sont épuisés et remplacés par des « micro-récits » identitaires, nationalistes, communautaires ou tribaux. Ces discours sont véhiculés par des groupuscules qui tendent à se replier sur eux-mêmes et à se « réifier » en idéologie. Ces groupes ethniques ou sociaux « ne se définissent pas pas à l’origine par une identité collective pleine mais par un manque, une infériorisation collectivement éprouvée et les revendications qui en découlent d’une perte commune ». Angenot rapporte à la pensée du ressentiment « Toute idéologie qui paraît raisonner comme suit : je suis enchaîné, pauvre, impuissant, ignorant, servile, vaincu — et c’est ma gloire, c’est ce qui me permet de me rendre immédiatement supérieur, dans ma chimère éthique, aux riches, aux puissants, aux talentueux, aux victorieux. »

      Pour Marc Angenot , le ressentiment demeure une composante tant des idéologies de droite (nationalisme, antisémitisme) que de gauche (socialisme, féminisme, militantismes minoritaires, tiers-mondisme). Son essai étayé à partir d’une lecture de Max Scheler et de Nietzsche dérange et a créé une vive polémique dans les journaux en particulier quand elle présente les nationalistes comme des êtres gouvernés par le ressentiment, qui se perçoivent comme des victimes.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Les critiques de la théorie du ressentiment

    D’autres philosophes refusent la diabolisation du ressentiment ou faut au moins l’utilisation qui en est faite :

      C’est ainsi que Vladimir Jankélévitch répondra à Nietzsche : « S’il n’y a pas d’autre manière de pardonner que le bon-débarras, alors plutôt le ressentiment ! Car c’est le ressentiment qui impliquerait ici le sérieux et la profondeur : dans le ressentiment, du moins, le cœur est engagé, et c’est pourquoi il prélude au pardon cordial. »

      Pour sa part, l’écrivain québécois nationaliste André Brochu qui s’est senti mis en cause par l’assimilation du nationalisme à un effet du ressentiment par son compatriote Marc Angenot, écrit : « Mon oeuvre, dès lors, n’a pas toujours l’aseptique bienséance requise. Elle garde souvent l’odeur d’intimes défaites. Celle du ressentiment, peut-être. Oui, du ressentiment. J’aime ce mot de plus en plus. Il fleure tellement la bonne conscience des vainqueurs que je le veux porter comme un stigmate.» (cité par Réginald Martel, « Brochu et Ricard à l’Académie des lettres « La Presse, 28 septembre 1996).

    Dans un ouvrage collectif Le ressentiment, passion sociale, paru aux Pressses Universitaires de Rennes sous la direction d’Antoine Grandjean et Florent Guénard qui prolonge en de nombreux points l’étude de Marc Ferro (Le ressentiment dans l’histoire, 2007), les auteurs visent à revaloriser ce sentiment qui, pour la société, loin d’être une passion négative, peut être dynamique et créative et s’affirmer comme une passion « productrice du politique ». Comme le suggère l’un des auteurs, le ressentiment serait bel et bien, non une pathologie à l’usage des pauvres, des opprimés, des « précarisés » ou des minorités, mais une « passion sociale démocratique » créatrice de valeurs, porteuse d’imaginaires et d’enjeu de justice.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Rennes - des-femmes voilées contre l'lislamophobie

Rennes – des femmes voilées défilent contre l’islamophobie

Ressentiment et communautarisme

      A l’éclairage de la montée des nationalismes et du communautarisme politique ou religieux dans nos sociétés, le problème qui se pose aujourd’hui est celui de la liaison supposée entre le ressentiment et ces mouvements identitaires. En particulier, la montée du communautarisme musulman dans les pays européens est-elle l’expression sincère d’une  identité et d’une différence que des musulmans veulent « vivre » pleinement dans ces sociétés ou bien est-elle la résultante, pour des raisons sociales et historiques, d’un phénomène de ressentiment vécu de manière consciente ou inconsciente sous une forme de confrontation absolue avec l’occident.

Manifestation islamiste en Grande-Bretagne

Manifestation islamiste en Grande-Bretagne

La réflexion que nous avons l’intention de mener sur ce thème comportera quatre volets :

  1. définition du ressentiment (l’actuel article)
  2. comment sortir du ressentiment en présentant plusieurs exemples dans le monde où des procédures de réconciliation ont été menés (Commission dialogue, vérité et réconciliation en Afrique du Sud, Commission de vérité et réconciliation du Canada, réconciliation aborigène en Australie)
  3. le ressentiment croisés dans les pays occidentaux et les pays arabo-musulmans
  4. le cas français

le Renard et les raisins

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––