Bouquet « Feu d’artifice »


    J’étais occupé à confectionner un bouquet de fleurs de mon jardin durant le déroulement du match de football France-Argentine… À chaque marquage de but de l’équipe de France, le silence du jardin était rompu par des exclamations tonitruantes venues des maisons voisines et des concerts de klaxon des automobilistes. Le bouquet a pris alors un aspect « Feu d’artifice ».

      En cas de défaite de l’équipe de France contre l’Uruguay, il me faudra composer un « bouquet triste ».


Ils ont dit…(11) Henri Laborit et la recherche du plaisir


Henri Laborit (1914-1995)Henri Laborit (1914-1995).

La tyrannie du plaisir

    (…) le plaisir est lié à l’accomplissement de l’action gratifiante. Or, comme celle-ci est la seule qui nous permette de survivre, la recherche du plaisir n’est-elle pas la loi fondamentale qui gouverne les processus vivants ? On peut lui préférer le terme plus alambiqué d’homéostasie (Cannon), du maintien de la constance des conditions de vie dans notre milieu intérieur (Claude Bernard), peu importe… Ceux qui nient ne pas avoir comme motivation fondamentale la recherche du plaisir, sont des inconscients, qui auraient disparu de la biosphère depuis longtemps s’ils disaient vrai. Ils sont tellement inconscients de ce que leur inconscient charrie comme jugements de valeurs et comme automatismes culturels, qu’ils se contentent de l’image narcissique qu’ils se font d’eux-mêmes et à laquelle ils veulent nous faire croire, image qui s’insère à leur goût de façon harmonieuse dans le cadre social auquel ils adhèrent ou qu’ils refusent aussi bien. Même le suicidaire ne supprime pas son plaisir car la suppression de la douleur par la mort est un équivalent du plaisir.
        Malheureusement, l’action gratifiante se heurte bien souvent à l’action gratifiante de l’autre pour le même objet ou le même être, car il n’y aurait pas de plaisir si l’espace était vide, s’il ne contenait pas des objets et des êtres capables de nous gratifier. Mais dés qu’il y a compétition pour eux, jusqu’ici on a toujours assisté à l’établissement d’un système hiérarchique. Chez l’Homme, grâce aux langages, il s’institutionnalise. Il s’inscrit sur les tables de la Loi, et il est bien évident que ce ne sont pas les dominés qui formulent celle-ci, mais les dominants. La recherche du plaisir ne devient le plus souvent qu’un sous-produit de la culture, une observance récompensée du règlement de manœuvre social, toute déviation devenant punissable et source de déplaisir. Ajoutons que les conflits entre les pulsions les plus banales, qui se heurtent aux interdits sociaux, ne pouvant qu’effleurer la conscience sans y provoquer une inhibition comportementale difficilement supportable, ce qu’il est convenu d’appeler le refoulement, séquestre dans le domaine de l’inconscient ou du rêve l’imagerie gratifiante ou douloureuse. Mais la caresse sociale, flatteuse pour le toutou bien sage qui s’est élevé dans les cadres, n’est généralement pas suffisante, même avec l’appui des tranquillisants, pour faire disparaître le conflit. Celui-ci continue sa sape en profondeur et se venge en enfonçant dans la chair soumise, le fer brûlant des maladies psychosomatiques.
        
(…)
       Enfin, le plaisir qui résulte de l’assouvissement d’une pulsion traversant le champ des automatismes culturels sans se laisser emprisonner par eux, et qui débouche sur la création imaginaire, pulsion qui pour nous devient alors « désir », est un plaisir spécifiquement humain, même s’il n’est pas conforme au code des valeurs en place, ce qui est le cas le plus fréquent puisqu’un acte créateur a rarement des modèles sociaux de référence.

Henri Laborit, Éloge de la fuite (1976), édit. Robert Laffont, pp. 113-116


George_Barbier_LEnvie_Envy_1098_33.jpgGeorges Barbier – Les sept péchés capitaux : l’Envie

Le plaisir et l’envie

      Nous ne pouvons échapper à la tyrannie du plaisir, sa recherche est la condition de la survie de tout être vivant et pour l’atteindre nous entrons en compétition avec tous ceux qui sont habités du même désir. Pour Henri Laborit, la Loi, intrinsèquement liée au langage, est le moyen qu’ont inventé les hommes pour maintenir un certain équilibre social dans cet compétition. Cette paix sociale, établie au bénéfice des plus forts, impose la paix sociale au prix d’une inhibition comportementale des plus faibles, le refoulement, générateur de maladies mentales. Il reste cependant une voie ouverte pour éviter le refoulement : fuire dans l’imaginaire où chacun peut s’épanouir dans la création et expérimenter sa liberté.
   Dans cette présentation des mécanismes de la recherche du plaisir et de la relation qu’elle entretient avec la société, Henri Laborit n’aborde pas le thème mis à jour par René Girard de la « rivalité mimétique » qui défend l’idée que l’une des sources de la recherche du plaisir réside dans le désir de posséder ce que d’autres, érigés en modèles à imiter ou en rivaux à détruire, possèdent déjà. Dans ce cas, ce n’est pas l’objet du désir qui suscite le désir mais le fait qu’il appartient à quelqu’un d’autre… (Je n’ai pas besoin d’une voiture aussi grande et aussi luxueuse mais j’en éprouve le désir parce que mon voisin vient d’en acheter une…) 


 

Amour-propre rousseauiste et rivalité mimétique girardienne


Jean Jacques Rousseau (1712-1778)Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargné au genre humain celui qui arrachant les pieux ou comblant les fossés, eût crié à ses semblables : gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne. » 

      En 1754, l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon organisa un concours sur la question : « Quelle est la source de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle ? ». Jean-Jacques Rousseau qui avait remporté quatre années plus tôt le trophée avec son Discours sur les sciences et les arts ne fut cette fois pas couronné et son essai lui valu une condamnation de l’Eglise catholique.


Le Discours sur les sciences et les arts de 1750

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     Son Discours sur les sciences et les arts de 1750 anticipait déjà sur les thèses qu’il défendait à cette occasion, à contre-courant des idées de son temps professées par les Lumières. Si dans un premier temps Rousseau semble célébrer ces productions de l’esprit humain : « C’est un grand et beau spectacle de voir l’homme sortir en quelque manière du néant par ses propres efforts; dissiper, par les lumières de sa raison les ténèbres dans lesquelles la nature l’avait enveloppé; s’élever au-dessus de lui-même, s’élancer par l’esprit jusque dans les régions célestes; parcourir à pas de géant, ainsi que le soleil, la vaste étendue de l’univers; et, ce qui est encore plus grand et plus difficile, rentrer en soi pour y étudier l’homme et connaître sa nature, ses devoirs et sa fin. Toutes ces merveilles se sont renouvelées depuis peu de générations. » il ne va pas tarder à les réduire et les dévaluer et, faisant l’apologie des premiers âges où régnait la simplicité et l’égalité entre les hommes, les accuse d’avoir finalement pour effet de corrompre les mœurs et éloigner les hommes de la vertu et de leurs qualités guerrières  :  « Nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection. (…) On a vu la vertu s’enfuir à mesure que leur lumière s’élevait sur notre horizon, et le même phénomène s’est observé dans tous les temps et dans tous les lieux. (…) les sciences, les lettres et les arts étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont les hommes sont chargés, étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblaient être nés, leur font aimer leur esclavage et en forment ce qu’on appelle des peuples policés. » Ainsi, le progrès que magnifie les Lumières est trompeur, il s’enorgueillit d’élever l’esprit humain au plus haut, mais ce faisant, l’homme se disperse et se perd dans la brèche ouverte entre sa nature profonde et les contraintes induites par la vie en société, entre l’Être et le Paraître« Sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne ; sans cesse, on suit les usages, jamais son propre génie. On n’ose plus paraître ce qu’on est; et dans cette contrainte perpétuelle les hommes qui forment le troupeau qu’on appelle société, placés dans les mêmes circonstances, feront tous les mêmes choses si des motifs plus puissants ne les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui l’on a à faire : il faudra donc, pour connaître son ami, attendre les grandes occasions, c’est-à-dire, attendre qu’il n’en soit plus temps, puisque c’est pour ces occasions mêmes qu’il eût été essentiel de le connaître. Quel cortège de vices n’accompagnera point cette incertitude ? Plus d’amitiés sincères, plus d’estime réelle; plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison se cacheront sous ce voile uniforme et perfide de politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle. »


Second discours de 1755 : Quelle est la source de l’inégalité parmi les hommes  ?

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     Dans son second discours, Rousseau va s’efforcer de mettre à jour les causes qui détermine dans la vie en société cette différenciation entre l’Être et le Paraître. Il défend l’idée que l’homme primitif qui ne connaissait ni le travail qui l’opposera à la nature, ni la réflexion qui l’opposera à lui-même et à ses semblables vivait un état de nature source d’égalité et d’insouciance heureuse : « Ses désirs ne passent point ses besoins physiques. Son imagination ne lui promet rien ; son cœur ne lui demande rien. Ses modiques besoins se trouvent si aisément sous sa main et il est si loin du degré de connaissances nécessaires pour désirer d’en acquérir de plus grands, qu’il ne peut y avoir ni prévoyance, ni curiosité. Son âme, que rien n’agite, se livre au seul sentiment de son existence actuelle, sans aucune idée de l’avenir, quelque prochain qu’il puisse être, et ses projets, bornés comme ses vues, s’étendent à peine jusqu’à la fin de la journée. »

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    la société va détruire cette harmonie originelle : « Tant que les hommes se contentèrent de leur cabane rustique, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en de campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. (…) La métallurgie et l’agriculture furent les deux arts dont l’invention produisit cette grande révolution. Pour le poète, c’est l’or et l’argent, mais pour le philosophe ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain.  »
       Et encore :
       « L’astronomie est née de la superstition ; l’éloquence de l’ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge ; la géométrie de l’avarice ; la physique, d’une vaine curiosité (…) Peuples, sachez-donc une fois que la nature a voulu vous préserver de la science, comme une mère arrache une arme dangereuse des mains de son enfant (…) .»

       Cette analyse qui lui attirera de nombreuses critiques et l’ironie mordante de Voltaire« J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain […] On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes, il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. »

 * «Il retourne chez ses égaux» : Dans la gravure ci-dessus réalisée par Jean-Moreau le Jeune, on voit un Hottentot, nomade d’Afrique du Sud, vêtu d’un pagne, expliquer au gouverneur du Cap qu’il renonce à la sophistication du monde civilisé pour vivre en harmonie avec la nature.


La dictature de l’expression de l’Être et du paraître

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     Ainsi se trouve confortée les idées que Rousseau avait défendu dans Le Discours sur les sciences et les arts de 1750. L’ordre nouveau qui résulte de la socialisation détermine la place et le rang de chaque individu dans le monde en fonction de ses capacités ou de ses qualités propres et est de ce fait source d’inégalité et de hiérarchie. La valorisation par la société des qualités qui répondent à ses exigences est source d’aliénation dans la mesure où elle vampirise l’ensemble des relations humaines, les réduisant et les modelant à son image  : « Ces qualités étant les seules qui pouvaient attirer de la considération, il fallut bientôt les avoir ou les affecter, il fallut pour son avantage se montrer autre que ce qu’on était en effet. Être et paraître devinrent deux choses tout à fait différentes, et de cette distinction sortirent le faste imposant, la ruse trompeuse, et tous les vices qui en sont le cortège. D’un autre côté, de libre et indépendant qu’était auparavant l’homme, le voilà par une multitude de nouveaux besoins, assujetti, pour ainsi dire, à toute la nature, et surtout à ses semblables dont il devient l’esclave en un sens, même en devenant leur maître. »


Amour-propre rousseauiste et rivalité mimétique girardienne

  Devenu dépendant de la société et par son intermédiaire de ses semblables, l’homme s’est écarté de l’état naturel et de l’ «amour de soi» innocent et désintéressé et est soumis à l’enfer de l’ «amour-propre» égoïste, capricieux et exigeant qui est la conséquence de la comparaison et la compétition avec autrui : « L’amour de soi, qui ne regarde qu’à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits ; mais l’amour-propre, qui se compare, n’est jamais content et ne saurait l’être, parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux, ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de l’amour de soi, et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l’amour-propre. Ainsi, ce qui rend l’homme essentiellement bon est d’avoir peu de besoins et de peu se comparer aux autres ; ce qui le rend essentiellement méchant est d’avoir beaucoup de besoins et de tenir beaucoup à l’opinion. Sur ce principe, il est aisé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les passions des enfants et des hommes. Il est vrai que ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons : cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations, et c’est en ceci surtout que les dangers de la société nous rendent les soins plus indispensables pour prévenir dans le coeur humain la dépravation qui naît de ses nouveaux besoins. » Les dérives de l’amour-propre sont les «passions haineuses et irascibles» que l’on comprend être l’envie, la jalousie, la rancune, la haine.

René Girard

    On retrouve dans cette description des passions haineuses et irascibles nées de la comparaison et de la compétition la thèse de René Girard sur le désir et la rivalité mimétique que ce philosophe a développé, à ceci près qu’il présente ce mécanisme comme un fait de nature anthropologique inhérent à la nature humaine, laquelle ne peut être que d’essence sociale, alors que Rousseau imagine un homme isolé en dehors des hommes qui serait naturellement bon, innocent et désintéressé. C’est la vie en société en instaurant la dépendance, l’inégalité et la compétition qui est la source des passions funestes que sont l’envie, le vice, la perversité et la méchanceté humaine, c’est-à-dire du mal. Outre que l’on a jamais vu un homme vivre entièrement séparé des autres hommes, l’histoire et l’archéologie nous apprennent que la théorie du Bon sauvage est un mythe et que les sociétés primitives étaient peu soucieuses de l’environnement et guerrières (lire Steven Le Blanc, Constant Battles, 2003)


La rivalité humaine et la violence résultant de l’amour-propre et du désir mimétique sont elles inéluctables ?

     Oui, répond René Girard, pour qui le mécanisme mimétique est un processus inéluctable qui ne peut que s’emballer et conduire à la lutte de tous contre tous ne trouvant sa résolution temporaire que par le sacrifice d’une victime de substitution, le bouc émissaire. Il voit dans le christianisme la seule antidote au déclenchement de la violence dans la mesure où cette religion est la seule qui a intégré l’apocalypse finale et reconnut l’innocence du bouc émissaire que constituait le Christ. Avant le christianisme, la violence, grâce au mécanisme du bouc émissaire produisait du sacré qui s’imposait aux hommes. Avec le christianisme, le religieux et le sacré ont été démystifiés et ne jouent plus leur rôle d’apaisement laissant libre cours au déchaînement de la violence.

Social_contract_rousseau_page.jpg     Non, répond Rousseau pour qui le mal nait de de la comparaison et de la compétition, et est donc la conséquences d’un rapport social : « Je hais la servitude comme la source de tous les maux du genre humain ». Ce n’est ni la nature humaine, ni Dieu qui sont coupables, c’est la société dans son imperfection qui peut et doit être refondée. Ce faisant, Rousseau rend la condition humaine tributaire de l’histoire en la relativisant et la faisant dépendre de l’évolution des structures sociales. Il fonde ainsi la critique sociale et l’action politique : pour réparer les déséquilibres causés par une société injustes, il suffit de changer cette société, de vouloir l’améliorer.  On comprend alors la condamnation par l’Eglise catholique de la théorie de Rousseau pour négation du péché originel et pélagianisme, doctrine qui au IVe siècle insistait sur le libre arbitre de l’homme et sur sa capacité de pouvoir choisir le bien et de vivre sans péché et mettait de ce fait en cause l’existence même du péché originel. Considérer que l’homme est naturellement bon revient en effet à nier le péché originel et à remplacer celui-ci par le «crime originel» qui est déterminé historiquement. Si l’état premier d’innocence ne peut être retrouvé, c’est par une commune volonté des hommes fondée sur la raison et l’intérêt commun dans le cadre d’un Contrat social que l’on peut s’en approcher : « Chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquiert le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a. »  Cette interdépendance des individus fondée sur une certaine unanimité permet une sociabilité positive : « Que chacun se voie et s’aime dans les autres et que tous en soient mieux unis ». Le Moi qui se contemple n’est plus un Moi qui se compare et se jalouse, c’est un Moi commun, fondu dans une vision unanime du vivre ensemble et de la volonté générale. Il reprendra ces termes quelques années plus tard, en 1762, dans le Contrat social : « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisses pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant. tel est le problème dont le Contrat social donne la solution » (Chap.VI — Du pacte social). Rousseau fera publier le Contrat social en Hollande et l’ouvrage sera interdit en France.dans le même temps le Parlement de Paris condamne l’Emile et Rousseau doit s’enfuir en Suisse. À son tour le Petit Conseil de Genève s’oppose aux deux ouvrages, condamnés à être brûlés comme étant « téméraires, scandaleux, tendant à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements .» 

    Ce qui fait que Rousseau est moderne, c’est qu’à une époque où l’optimisme des Lumières pensait l’avenir de l’homme comme un avenir radieux accompagnant le développement des sciences et des Arts considérés comme source de progrès positif, il a le premier fait la critique de ce progrès et fondé l’activisme progressiste en proposant de changer la société. C’est en cela qu’il s’oppose à Voltaire qui voyait l’avenir de l’homme dans son affranchissement des lois naturelles.


la volonté de changer la société ou le risque de tomber de Charybe en Scilla

Karl Marx       Il faudra attendre Karl Marx pour que l’on tente de réconcilier les points de vue de Rousseau et Voltaire en assignant à l’homme la responsabilité historique d’abolir l’exploitation de l’homme par l’homme tout en lui permettant d’accroître son pouvoir sur la nature. Mais comme l’écrit Alain Finkielkraut après avoir cité le philosophe marxiste Lukacs : « Les différentes formations sociales ont réalisé le progrès de manière contradictoire : la domination exercée sur la nature entraîne la domination des hommes sur les hommes, l’exploitation et l’oppression. C’est seulement avec la victoire du socialisme que cette contradiction du progrès est abolie », force est de constater que ces bonnes intentions se sont terminées par un cauchemar. Pour Finkielkraut, l’erreur de Rousseau est d’avoir cru que l’origine du mal résidait uniquement dans le fait historique et social alors qu’il fait partie intégrante de la nature humaine, rejoignant ainsi la thèse du philosophe polonais Leszek Kolakowski, ex-marxiste, qui est revenu là d’où était parti Rousseau sur la notion de péché originel. Il ne s’agit pas, comme le précise Finkielkraut « de prendre la théologie au mot ni de frapper d’opprobre toutes les tentatives de mettre fin à la misère et à la justice, mais de réconcilier la grande idée moderne de réparation avec la conscience de la finitude. Cette finitude si majestueusement congédiée par ce que Rousseau appelait lui-même son triste et grand système. » (Alain Finkielkraut, Philosophie et modernité).

     Pour comprendre la présence du mal que les grecs nommaient Ubris dans la nature humaine, lire notre article tiré du livre d’Edgar Morin Le Paradigme perdu : la nature humaine, c’est ICI.

« Que ceux qui ont des yeux faits pour voir, voient »


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ailleurs sur le net :


Henri Laborit – Eloge de la fuite (1976)

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Sauve qui peut… Fuyons !

Henri Laborit (1994-1995)

Henri Laborit (1994-1995)

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      Toute pensée, tout jugement, toute pseudo-analyse logique n’expriment que nos désirs inconscients, la recherche d’une valorisation de nous-mêmes à nos yeux et à ceux de nos contemporains. Parmi les relations qui s’établissent à chaque instant présent entre notre système nerveux et le monde qui nous entoure, le monde des autres hommes surtout, nous en isolons préférentiellement certaines sur lesquelles se fixe notre attention; elles deviennent pour nous signifiantes parce qu’elles répondent ou s’opposent à nos élans pulsionnels, canalisés par les apprentissages socio-culturels auxquels nous sommes soumis depuis notre naissance. Il n’y a pas d’objectivité en dehors des faits reproductibles expérimentalement et que tout autre que nous peut reproduire en suivant le protocole que nous avons suivi. Il n’y a pas d’objectivité en dehors des lois générales capables d’organiser les structures. Il n’y a pas d’objectivité en dehors des faits qui s’enregistrent au sein de notre système nerveux. la seule objectivité aacceptable réside dans les mécanismes invariants qui régissent le fonctionnement de ces systèmes nerveux, communs à l’espèce humaine. Le reste n’est que l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes, celle que nous tentons d’imposer à notre entourage et qui est le plus souvent, et nous verrons pourquoi, celle que notre entourage a construit pour nous.

     Nous ne vivons que pour maintenir notre structure biologique, nous sommes programmés depuis l’œuf fécondé pour cette seule fin, et toute structure vivante n’a pas d’autre raison d’être, que d’être. mais pour être elle n’a pas d’autres moyens à utiliser que le programme génétique de son espèce. Or ce programme génétique chez l’Homme aboutit à un système nerveux, instrument de ses rapports avec l’environnement inanimé et animé, instrument de ses rapports sociaux, de ses rapports avec les autres individus de la même espèce peuplant la niche où il va naître est e développer. Dés lors, il se trouvera soumis entièrement à l’organisation de cette dernière. Mais cette niche ne pénétrera et ne se fixera dans son système nerveux que suivant les caractéristiques structurales de celui-ci. Or, ce système nerveux répond d’abord aux nécessités urgentes, qui permettent le maintien de la structure d’ensemble de l’organisme. Ce faisant, il répond à ce que nous appelons les pulsions, le principe de plaisir, la recherche de l’équilibre biologique, encore que la notion d’équilibre soit une notion qui demande à être précisée. Il permet ensuite, du fait de ses possibilités de mémorisation, donc d’apprentissage, de connaître ce qui est favorable ou non à l’expression de ces pulsions, compte tenu du code imposé par la structure sociale qui le gratifie, suivant ses actes, par une promotion hiérarchique. Les motivations pulsionnelles, transformées par le contrôle social qui fournit une expression nouvelle à la gratification, au plaisir, seront enfin à l’origine aussi de la mise en jeu de l’imaginaire. Imaginaire, fonction spécifiquement humaine qui permet à l’homme contrairement aux autres espèces animales, d’ajouter de l’information, de transformer le monde qui l’entoure. Imaginaire, seul mécanisme de fuite, d’évitement de l’aliénation environnementale, sociologique en particulier, utilisé aussi bien par le drogué, le psychotique, que par le créateur artistique ou scientifique. Imaginaire dont l’antagonisme fonctionnel avec les automatismes et les pulsions, phénomènes inconscients, est sans doute à l’origine du phénomène de conscience.
      (…)
     Ce que l’on peut admettre semble-t-il, c’est que nous naissons avec un instrument, notre système nerveux, qui nous permet d’entrer en relation avec notre environnement humain, et que cet instrument est à l’origine fort semblable à celui du voisin. ce qu’il paraît alors utile de connaître, ce sont les règles d’établissement des structures sociales au sein desquelles l’ensemble des systèmes nerveux des hommes d’une époque, héritiers temporaires des automatismes culturels de ceux qui les ont précédés, emprisonnent l’enfant à sa naissance, ne laissant à sa disposition qu’une pleine armoire de jugements de valeur. Mais ces jugements de valeur étant eux-mêmes la sécrétion du cerveau des générations précédentes, la structure et le fonctionnement de ce cerveau sont les choses les plus universelles à connaître. Mais cela est une autre histoire !

    Cette connaissance, même imparfaite, étant acquise, chaque homme saura qu’il n’exprime qu’une motivation simple, celle de rester normal. Normal, non par rapport au plus grand nombre, qui soumis inconsciemment à des jugements de valeur à finalité sociologique, est constitué d’individus parfaitement anormaux par rapport à eux-mêmes. Rester normal, c’est d’abord rester normal par rapport à soi-même. Pour cela il faut conserver la possibilité « d’agir » conformément aux pulsions, transformées par les acquis socio-culturels, remis constamment en cause par l’imaginaire et la créativité. Or, l’espace dans lequel s’effectue cette action est également occupé par les autres. Il faudra éviter l’affrontement, car de ce dernier surgira forcément une échelle hiérarchique de dominance et il est peu probable qu’elle puisse satisfaire, car elle aliène le désir à celui des autres. Mais à l’inverse, se soumettre c’est accepter, avec la soumission, la pathologie psychosomatique qui découle forcément de l’impossibilité d’agir suivant ses pulsions. Se révolter, c’est recourir à sa perte, car la révolte si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l’intérieur du groupe, et la révolte seule, aboutit rapidement à la suppression du révolté par la généralité anormale qui se croit détentrice de la normalité. Il ne reste plus que la fuite.

      Il y a plusieurs façons de fuir. certains utilisent les drogues dites « psychotogènes ». D’autres la psychose. D’autres le suicide. D’autres la navigation en solitaire. Il y a peut-être une autre façon encore : fuir dans un monde qui n’est pas de ce monde, le monde de l’imaginaire. Dans ce monde on risque peu d’être poursuivi. On peut s’y tailler un vaste territoire gratifiant, que certains diront narcissique. Peu importe, car dans le monde où règne le principe de réalité, la soumission et la révolte, la dominance et le conservatisme auront perdu pour le fuyard leur caractère anxiogène et ne seront plus considérés que comme un jeu auquel on peut, sans crante, participer de façon à se faire accepter par les autres comme « normal ». Dans ce monde de la réalité, il est possible de jouer jusqu’au bord de la rupture avec le groupe dominant, et de fuir en établissant des relations avec d’autres groupes si nécessaire, et en gardant intacte sa gratification imaginaire, la seule qui soit essentielle et hors d’atteinte des groupes sociaux.

     Ce comportement de fuite sera le seul à permettre de demeurer normal par rapport à soi-même, aussi longtemps que la majorité des hommes qui se considèrent normaux tenteront sans succès de le devenir en cherchant à établir leur dominance, individuelle, de groupe, de classe, de nation, de blocs de nations, etc. L’expérimentation montre en effet que la mise en alerte de l’hypophyse et la corticosurrénale, qui aboutit si elle dure à la pathologie viscérale des maladies dites « psychosomatiques » est le fait des dominés, ou de ceux qui cherchent sans succès à établir leur dominance, ou encore des dominants dont la dominance est contestée et qui tentent de la maintenir. Tous ceux-là seraient alors des anormaux, car il semble peu normal de souffrir d’un ulcère de l’estomac, d’une impuissance sexuelle, d’une hypertension artérielle ou d’un de ces syndromes dépressifs si fréquents aujourd’hui. Or, comme la dominance stable et incontestée est rare, heureusement, vous voyez que pour rester normal il ne vous reste plus qu’à fuir loin des compétitions hiérarchiques. Attendez-moi, j’arrive !

Henri Laborit, Eloge de la fuite, chapitre I : Autoportrait, p.11 à 19 – Ed. Robert Laffont, 1976.

Le lavage de cerveau

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« Playdoyer pour un alpinisme perdu » – un livre polémique de Daniel Grévoz

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Daniel Grévoz

Daniel Grévoz est guide de haute montagne depuis 1972. Il a depuis longtemps associé sa passion des cimes et des grands espaces à celle de l’écriture qui s’est concrétisée par la publication d’une vingtaine d’ouvrages, romans, témoignages ou études historiques, relatifs au Sahara et à la montagne. Il a reçu, entre autres, la Plume Vermeille de la Société des Auteurs Savoyards et, par deux fois, le Grand Prix du Livre de Montagne.

« Au nombre de ceux qui vont dans les Alpes, il est des sourds et des aveugles, incapables de saisir le langage de la splendeur qui les entoure ; il est des acrobates qui ne voient dans la roche dressée que le mât de cocagne où leur gloriole se satisfait à bon compte. »   –  Daniel Grévoz.

« Vous avez méprisé la nature, – c’est-à-dire toutes les sensations profondes et sacrées qu’éveillent les paysages. Les révolutionnaires français ont fait des écuries des cathédrales de france; vous avez fait des champs de courses des cathédrales de la terre… Les Alpes elles-mêmes, que vos poètes ont aimées si pieusement, vous les considérez comme des mâts de cocagne dans des arènes d’ours auxquels vous vous mettez en devoir de grimper, lui que vous redescendez en poussant des  hurlements de joie. Lorsque vous ne pouvez plus hurler, n’ayant plus de moyen humain pour exprimer votre jubilation, vous remplissez le silence des vallées par le fracas de la poudre, et vous rentrez chez vous, rouges d’une éruption de boutons d’orgueil, et si heureux que vous hoquetez convulsivement de vanité satisfaite.  »  – Diatribe de John Ruskin contre les membres de l’Alpine Club.

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   L’alpinisme n’est plus.
   Non pas celui de l’audace, de la performance ou de l’exploit, vanités devenues aussi époustouflantes que pléthoriques, mais celui qui suscite le rêve. Celui qui insuffle l’irrépressible désir de rencontrer une montagne pour s’éprendre de ses magnificences. La rencontrer autrement que par un simple emballement des muscles ou des raidissements de la volonté mais avec des ardeurs moins triviales.

   L’alpinisme n’est plus ?
  Non, si l’on se réfère aux décevants écrits qu’il inspire trop souvent et dont le lectorat ne dépasse guère qu’un cercle d’initiés. Car le peu qui perdure de cette passion pour l’altitude ne sait plus se raconter. Les prouesses relatées ne se résument qu’à quelques chiffres symbolisant une difficulté, un horaire ou des dénivelés, quelques images fixes ou animées trop brièvement commentées… Pire encore quand elles se réduisent à un décompte de minutes et secondes, quand elles sont conduites sous l’égide d’un dossard ou se déclinent par foules entières, par pleins téléphériques, par piétinements marqués. Fulgurances parfois éblouissantes de témérité et de compétence mais qui, conventionnelles et sans profondeur, ne laissent que d’éphémères traces. On n’y trouve que des relations physiques fort dénuées de considérations plus irrationnelles. Un travers déjà ancien que nous décrit déjà l’italien Hugues De Amicis en 1924 quand il écrit au sujet des « ascensions difficiles » que « l’âpreté du travail physique et nerveux dessèche le sentiment esthétique et poétique. Et c’est là peut-être la principale raison pour laquelle manque une véritable littérature alpine qui, comme toutes les littératures, devrait être la manifestation de sentiments. Presque toujours, celui qui aime la montagne la cultive trop comme sport, et en écrit trop sous cet aspect, qui, littérairement, est secondaire. »   

   Non l’alpinisme n’est plus. Lui qui a su inspirer tant de belles pages au parfum corsé d’aventure ne saurait se reconnaître dans les insipides relations qu’on tente de lui prêter. Insipides pour ne plus savoir rapporter et faire partager les émotions ressenties. Insipides pour se réduire à un vocabulaire spécifique qui laisse peu de place à la diversité ou l’originalité et déshumanisent le propos. Insipides au point qu’il faut se tourner vers les rééditions de très anciens récits pour retrouver les fondements de cette activité.
   L’alpinisme s’est replié sur lui-même, sclérosé, essoufflé à courir après des prouesses ayant pour seul but de vaincre l’horloge ou d’ajouter un degré à l’échelle des difficultés. Exploits qui, certes, ont l’intérêt de démontrer le remarquable potentiel des possibilités humaines en matière d’escalade mais ne laissent plus place aux charmes du hasard, de l’improvisation, de la découverte, des émois. La difficulté et la prouesse n’ajoutent plus rien à la difficulté et la prouesse.
   Et cet alpinisme n’intéresse plus. Il a perdu son aura, il n’est plus pratiqué par des héros mais des surhommes, des techniciens tellement spécialisés, tellement fermés sur eux-mêmes que nul ne peut songer à les imiter. Devenu surhumain, pour ne pas dire inhumain, il ne remplit qu’à grand peine l’essentiel des pages des revues de montagne qui, cherchant à se diversifier, délaissent les exploits pour se tourner vers la botanique, la géographie, la photographie, la randonnée… Et ses apparitions cinématographiques ne sont rarement plus que défilements d’images débridées, incohérentes et superficielles. Témoignages à l’affligeante indigence d’émotions.

Bivouac en paroi - photo Gordon Wiltsie

   Alors qu’était donc l’alpinisme qui savait faire naître la passion, éveiller des vocations, fasciner ? C’était une activité faite de désirs et de victoires, de peurs et d’échecs qui allaient bien au-delà de barouds contre roc et glace. D’émerveillements, surtout, devant les spectacles de la haute montagne et l’enrichissement qu’on trouve à la fréquenter. Une activité qui ne rechignait pas à raconter toutes ces émotions par le détail, les faire vivre, donner envie de s’en approprier d’identiques. Qui ne limitait pas la conquête d’un sommet aux ultimes défis qu’elle pouvait imposer mais dont les récits s’attardaient dans les vallées, dans une marche d’approche, dans un refuge, dans les diverses tentatives, dans un bivouac… Un alpinisme qui ressemblait davantage à un chant d’amour qu’à une sauvage bataille. Des houles de passion, d’enthousiasme et de nostalgie… Le plus précieux de ce qu’on appelle l’aventure.
   Pour cerner mieux, si faire se peut, l’alchimie dont résulte la forme la plus élaborée de l’alpinisme, on peut en définir les frontières à travers deux exemples. Le premier nous vient de l’anglais John Ruskin (1819-1900). Il a voué un amour sans borne pour la montagne et ses sommets, au point de leur consacrer des lignes magnifiques et de les comparer à des cathédrales. Mais son amour, aussi prolifique fût-il en matière d’écrits, restera platonique. Jamais il ne gravira l’une des montagnes qu’il admire tant hormis quelques élévations secondaires. Il n’était donc pas alpiniste… 
    Pour illustrer l’opposé, les exemples foisonnent. On peut citer, entre beaucoup d’autres, le livre de Pierre Allain dont le titre Alpinisme et compétition est parfaitement explicite quant à son contenu. Il prône clairement un alpinisme où le rationnel est érigé en modèle. Rendons-lui justice de le reconnaître dès les premières lignes de l’ouvrage. « Il subsiste toutefois une fraction importante de l’ancien alpinisme, le romantique, dans lequel la vue des sites, l’attrait du prodigieux, ou de l’inconnu et toutes les poésies qui peuvent en découler constituent l’essence même, la raison d’être de cette variété originelle. » Un alpinisme ringard, en somme, qu’il appelle à évoluer vers une forme moins proche du « simple tourisme ». « Eh bien si, elle existe, chez nous, la compétition […] compétition embryonnaire mais déjà grosse de son développement futur. Elle ne revêt pas la forme aigüe que l’on constate ailleurs, où tout se mesure au millimètre ou au dixième de seconde… » Hélas, l’évolution a fait que l’on compte maintenant, « chez nous », les dixièmes de secondes, que l’on subdivise sans fin les degrés de difficultés, que l’on ne rechigne pas à revêtir un dossard pour gravir les montagnes. Et que l’on cantonne les récits des plus beaux de ces exploits à une confrontation contre ces éléments déshumanisés.

       Les pages ci-après voudraient remettre en lumière les conceptions qui animaient certains de ces « prophètes de la montagne » comme les appelait très justement le grand alpiniste et écrivain britannique Geoffrey Winthrop Young. Ceux qui ont si bien su décrire l’appel d’un sommet, les tentations qui brûlaient en eux, la découverte d’un itinéraire, les impressions d’une ascension, les richesses d’une amitié avec les compagnons. Et par-dessus tout, peut-être, rendre la poésie de la montagne. Ces choses si immatérielles que l’on aspire à conserver bien davantage que les circonstances d’une lutte épique contre une fissure ou un surplomb. Ces choses qui se gravent dans la mémoire de manière indélébile et qui ont fait de l’alpinisme une activité hors du commun.

   Il n’est certes nullement question, dans ces pages, de rouvrir le débat qui, en son temps, avait opposé les tenants d’un alpinisme romantique à ceux qui prônaient une manière plus acrobatique de gravir les cimes. L’un et l’autre ont eu leurs excès et auraient fort bien pu se compléter. Ils l’ont fait parfois en des récits culminant au sublime. Mais le premier a disparu, emportant avec lui tout le subtil qui résulte de l’ascension d’une montagne. Ne subsistent désormais en guise de témoignage qu’arides relations ou la technique le dispute à la sueur, aux plaies, aux bosses et dont, souvent, seuls les spécialistes peuvent décrypter la réelle portée…

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Mont_Blanc_Wocher

Christian von Mechel – la descente du Mt Blanc par M. de Saussure en 1787

   Un des premiers alpinistes à ressentir la grâce de la haute montagne, et s’en ouvrir, fut sans doute Horace Bénédict de Saussure (1740-1799), l’instigateur de la première ascension du mont Blanc en 1786. Sommet qu’il gravira lui-même l’année suivante. Avant cet exploit, le savant genevois avait gravi bien d’autres montagnes de moindre importance et leur vouait une passion intense. Mais il n’était point de bon aloi, à l’époque, de se targuer d’un quelconque amour pour les terres d’altitude. Et c’est sous couvert de recherches scientifiques qu’il fréquente les montagnes. Pourtant, un séjour de quinze jours au col du Géant, au sommet de la Vallée Blanche, en 1788, va le pousser à dépasser les seules informations rationnelles du baromètre ou du thermomètre pour nous livrer des observations bien plus personnelles.

« La seizième et dernière soirée que nous passâmes sur le col du Géant fut d’une beauté ravissante. Il semblait que les hautes sommités voulaient que nous ne les quittassions pas sans regret. Le vent froid qui avait rendu la plupart des soirées si incommodes, ne souffla point ce soir-là. Les cimes qui nous dominaient et les neiges qui les séparent se colorent des plus belles nuances de rose et de carmin ; tout l’horizon de l’Italie paraissait bordé d’une large ceinture pourpre, et la pleine lune vint s’élever au-dessus de cette ceinture avec la majesté d’une reine, et teinte du plus beau vermillon. L’air, autour de nous, avait cette pureté et cette impassibilité parfaite, qu’Homère attribue à celui de l’Olympe, tandis que les vallées, remplies des vapeurs qui s’y étaient condensées, semblaient un séjour d’épaisses ténèbres. Mais comment peindrai-je la nuit qui succéda à cette belle soirée ; lorsqu’après le crépuscule, la lune brillante seule dans le ciel, versait les flots de sa lumière argentée sur la vallée enceinte des neiges et des rochers qui entouraient notre cabane ! Combien ces neiges et ces glaces, dont l’aspect est insoutenable à la lumière du soleil, formaient un étonnant et délicieux spectacle à la douce clarté du flambeau de la nuit ! Quel magnifique contraste, ces rocs de granit rembrunis et découpés avec tant de netteté et de hardiesse formaient au milieu de ces neiges brillantes ! Quel moment pour la méditation ! De combien de peines et de privations de semblables moments ne dédommagent-ils pas ! L’âme s’élève, les vues de l’esprit semblent s’agrandir au milieu de ce majestueux silence, on croit entendre la voix de la nature et devenir le confident de ses opérations les plus secrètes. »

   Il y avait donc autre chose à découvrir dans les montagnes que des mesures de températures ou d’altitudes. Autre chose que de longs, dangereux et douloureux efforts. Et des émules de Saussure vont confirmer cette constatation. Des passionnés que l’on appellera « alpinistes » et qui ne cantonneront pas la conquête des cimes à de seules préoccupations scientifiques.

    De tous ces conquérants de cimes, il en est un, John Tyndall (1820-1893), qui va réussir de belle manière la transition entre le scientifique et l’amateur d’escalades. Physicien renommé, il ne fait pas ses premiers sommets sans ses thermomètres, baromètres, appareil à ébullition ou télescope pour ne citer que les moins spécifiques. Comme au mont Rose en août 1858.

« La température des rochers du sommet, où le soleil avait donné sans obstacle au début de la journée, était de 60° Fahrenheit, aussi la neige fondait-elle instantanément partout où elle arrivait au contact du rocher. Elle tombait aussi sur mon chapeau de feutre, dont je m’étais servi pour abriter l’appareil à ébullition, et offrait alors un aspect remarquablement curieux et beau. La chute de neige formait, en effet, une pluie de fleurs gelées, qui comportaient toutes six pétales ; certains de ces pétales détachaient des folioles latérales, telles des feuilles de fougère, d’autres étaient arrondis, d’autres lancéolés ou serratiformes, d’autres clos, d’autres réticulés, mais le type à six pétales ne souffrait pas d’exception. »

    Intéressante description des flocons et cristaux de neige… qui reste cependant une manière très étroite de parler de la montagne. Mais peu à peu, le scientifique cède à l’alpiniste. Le regard s’élargit, ose s’intéresser à un paysage. En août 1861, il fait l’ascension du difficile Weisshorn (4505 m.), jamais gravi jusqu’alors, sans le moindre de ses appareils de mesure. Sauf le calepin qu’il tire de son sac au sommet. « J’ouvris mon carnet pour essayer d’y noter quelques observations mais ne tardait pas à y renoncer ; il y avait quelque chose de déplacé, sinon d’impie, à tolérer l’intrusion de l’homme de science là où une adoration silencieuse semblait être le seul office raisonnable. »
    À partir de ce récit, les termes scientifiques se font moins présents dans le compte-rendu de ses ascensions sauf quand ils participent à la description d’un panorama comme celle qu’il nous fait depuis le sommet de l’Aletschorn en 1869 :

 « Deux couches concentriques d’atmosphère, de caractéristiques par- faitement distinctes, enveloppaient la terre ce matin-là. Trop peu épaisse pour s’élever plus qu’à mi-hauteur des plus altiers sommets, la couche qui épousait la surface terrestre était d’une teinte neutre foncée ; sur elle, comme sur un océan, reposait la couche supérieure lumineuse, dont la séparait, parallèlement à l’horizon, une ligne parfaitement nette. Aucune trace de nuage n’apparaissait dans cette région supérieure de l’atmosphère. […] La suprématie du bleu s’affirmait sur nos têtes, tandis que, sur tout le tour d’horizon, l’éclat intrinsèque de la couche d’air supérieure était rehaussé par le contraste qu’elle formait avec la zone obscure sur laquelle elle reposait. »

    Scientifique dans l’âme, Tyndall ne pourra pourtant jamais abandonner vraiment cette passion Mais à ceux qui pourraient lui reprocher un esprit un peu trop rationnel, il répond par un long poème qui vient clore les pages de son livre dédié à l’alpinisme. Poème qui s’élève bien plus haut que les montagnes.

« Montrez-nous qui fait bruire en chaque touffe d’herbe
De sensuels essaims ? Quel art supérieur
À la pensée sur la toile de l’œil dessine
Ces purs, ces sublimes sommets, puis du tableau
Ô Gnostique bavard, cesse d’agiter l’air !
Jamais ne prendra fin notre quête inquiète. »
La quête, peut-être, de ce que pourrait révéler la science.
« Quelle clarté, si l’homme découvrait le Très-Haut ! »

    Préoccupations philosophiques qui n’empêcheront nullement Tyndall de courir et de conquérir les sommets avec une rare assiduité. Il fera, entre autres, des tentatives au Cervin par l’arête italienne à partir de 1860. Il s’élèvera sur cette arête jusqu’à 4241 m. une antécime qui porte désormais son nom sur l’arête italienne. Et il ne manquera pas, durant ces tentatives, de rencontrer un autre prétendant : le jeune Edward Whymper qui va le devancer sur le Matterhorn1.

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Edward Whymper (1840 - 1911)

Edward Whymper (1840 – 1911)

    Le nom d’Edward Whymper (1840-1911) s’est inscrit en lettres de granite dans l’histoire de l’alpinisme. Un nom synonyme de controverses, porté aux nues autant que vilipendé. Vainqueur de l’emblématique Cervin et témoin, moins de deux heures après cette remarquable victoire, d’une épouvantable tragédie qui coûta la vie à quatre de ses compagnons. Deux événements qui pour beaucoup résument son existence et qui ont déchiré sa forte personnalité entre fierté et désillusion. Une déchirure qui a prêté le flanc à d’innombrables et acerbes critiques. Il n’est qu’à lire les lignes que lui a dédiées son compatriote Geoffrey Winthrop Young pour s’en faire une idée. « Whymper est egocentrique : il ne se voit jamais isolément ou ailleurs qu’au centre du tableau ; il semble n’éprouver guère que des émotions superficielles et aucune espèce de sentiment ; il se révèle plein d’indifférence dans ses rapports, tant avec l’homme qu’avec la nature ; c’est un audacieux, un homme sûr de soi et un calculateur. » Froid portrait qui contraste avec une autre phrase du même texte. « Derrière l’homme de métier et le publiciste, il y avait eu, en fait, le jeune Whymper de la montagne, celui dont Moore le pointilleux fut le camarade de courses et dont Stephen écrivit cet éloge mémorable : … De nous tous, il était manifestement le plus avancé et aurait été, sans un lamentable évènement, le plus triomphant ; son livre renferme la plus authentique expression de l’esprit dans lequel a été remporté la victoire. »

    « La plus authentique expression… » Car au-delà de ces jugements trop hâtifs ou sectaires, c’est une remarquable passion pour la montagne que nous offre Whymper dans son livre « Escalades » maintes fois traduit et republié. Sa rencontre avec les sommets, alors qu’il a tout juste vingt ans, se révèle être un véritable coup de foudre que l’on n’a pas assez reconnu. Lui, le citadin qui étouffe et trépigne d’impatience dans l’atelier de gravure sur bois de son père, lui qui confie de nombreuses fois à son carnet journalier combien il souffre du « sempiternel ressassage de la même besogne écœurante » se voit offrir par la montagne l’aventure dont il rêve. Une aventure à la mesure de sa personnalité : immense, si riche qu’il doute de pouvoir la traduire avec de simples mots. « Les écrivains les plus éminents ne sont jamais parvenus et ne parviendront jamais à donner une idée de la véritable grandeur des Alpes. Les impressions que font naître les descriptions les plus détaillées et les plus habiles sont toujours erronées. Si magnifiques que soient les rêves de l’imagination, ils sont toujours de beaucoup inférieurs à la réalité. »
    Il est difficile d’imaginer comment ce jeune britannique qui ignore tout de l’alpinisme va réussir en cinq très courtes saisons estivales à se hisser parmi les meilleurs, pour ne pas dire le meilleur, conquérants des cimes de cette époque. Lui qui écrit que lors de son premier voyage dans les Alpes il ne connaissait pas les montagnes autrement que par les livres. La liste de ses conquêtes entre 1861 et 1865 n’en est que plus éloquente : on y trouve plus d’une demi-douzaine de sommets de première importance comme les Écrins, l’aiguille Verte, l’aiguille d’Argentière et le fameux Cervin.
Sans oublier nombre de cols traversés pour la première fois.
    Un palmarès exceptionnel pour un si jeune alpiniste qui ne s’adonne à sa passion que quelques semaines par an.
    Et son livre, quelles que soient les critiques que l’on puisse en faire et si on prend la précaution d’en lire une version complète, laisse éclater une passion dévorante, voire démente puisqu’on ira jusqu’à le surnommer « le fou du Cervin ». C’est oublier un autre alpiniste parmi les plus célèbres et les plus respectés, Horace-Bénédict de Saussure, qui a souffert, lui aussi, de son irrésistible attirance pour un sommet : « Cela était devenu pour moi une espèce de maladie : mes yeux ne rencontraient pas le mont Blanc, que l’on voit de tant d’endroits de nos environs, sans que j’éprouvasse une espèce de saisissement douloureux.» Et il y eut aussi un « fou du Vignemale » en la personne d’Henry Russel… Les sommets ont fait tourner bien des têtes !
    Escalader les montagnes ! Pas n’importe lesquelles. Les plus belles, celles où personne n’est jamais monté. Celles où le jeune Whymper trouvera à s’épanouir. Celles qui résistent aux plus audacieux. C’est ainsi que sans préparation d’aucune sorte, il s’en va gravir le Pelvoux en août 1861 avec deux montagnards de la contrée et un jeune compatriote de sa trempe : Macdonald. Objectif d’envergure puisque ce sommet est l’un des plus élevés du massif de l’Oisans. Le plus élevé, même croit-on à cette époque. Et les habitants de la région ignorent si sa pointe culminante a déjà était gravie. Ce qui ravit Whymper : « C’est justement ce point que nous voulions atteindre. » Néophyte encore et débordant d’ambition. Débordant de jeunesse fougueuse autant qu’inconsciente ! Mais il est surtout dévoré par la passion de découvrir, de chercher l’insolite, de conduire ses pas là où personne ne s’est encore risqué. Alpiniste, sans doute, mais plus encore il est surtout explorateur et il n’est plus question de science dans ses relations avec la montagne.

   L’ascension du Pelvoux est longue et complexe, mais rien ne dissuade les deux jeunes anglais et leurs guides qui parviennent sur un plateau glaciaire où s’élèvent deux culmens. La pointe secondaire sur laquelle s’aperçoit le cairn édifié en 1828 par le capitaine Durand en charge de cartographier la région. Et un autre sommet plus élevé de quelques mètres dont nul ne sait s’il a déjà été gravi. C’est vers ce sommet, bien sûr, que se dirigent sans hésiter les deux Anglais. Sont-ils les premiers ? Ils le supposent. Mais ils apprendront plus tard qu’un alpiniste français, Victor Puiseux, et son guide Barnéoud les ont précédés en 1848.
    Qu’importe, Whymper ne boude pas son plaisir et s’éblouit du spectacle qui s’offre à leurs yeux :

« Le temps continuait nous être aussi favorable que nous pouvions le désirer. De près et de loin, d’innombrables pics se dressaient dans le ciel, sans qu’un seul nuage vînt les cacher. Nos regards furent d’abord attirés par le roi des Alpes, le mont Blanc, à plus de cent-douze kilomètres de distance, et plus loin encore, par le groupe du mont Rose. Vers l’est, de longues rangées de cimes inconnues se déroulaient l’une après l’autre dans une splendeur idéale ; de plus en plus pâles de ton, elles conservaient cependant la netteté de leurs formes, mais le regard finissait par les confondre avec le ciel, et elles s’évanouissaient à l’horizon lointain dans une teinte bleuâtre. »

   Ce jeune homme dont on dira plus tard qu’il parle des « Alpes avec une froideur détachée » consacre plus d’une page à la description des magnificences qu’il découvre ce jour-là depuis le sommet qu’il vient de gravir. Et, on le verra, ce ne sera pas l’unique fois. Car il n’est en rien insensible à ce qui l’entoure et regrette de se voir limité par les pages d’un livre pour décrire ses aventures. « Si je leur avais accordé tout le déve- loppement qu’elles comportaient, elles auraient formé aisément trois volumes. » C’est dire que ses pérégrinations alpestres ont été beaucoup plus riches pour lui que ce qu’il en écrit.
    Mais, encore une fois, il est surtout dévoré par la passion de la découverte et de la conquête. Depuis le faîte du Pelvoux, sa première réussite, son regard ne manque pas de chercher d’autres objectifs dans les sommets qui l’entourent. Cette pointe toute proche, par exemple. Toute proche et qui semble un rien plus élevée que le Pelvoux. Il s’agit des Écrins, point culminant du massif, avec lequel l’insatiable conquérant prend inconsciemment rendez-vous :

« Cette montagne n’était guère qu’à trois kilomètres de distance et un abîme effroyable, dont nous ne pouvions apercevoir le fond, nous en séparait. De l’autre côté de l’abîme se dressait un grand pic aux flancs pareils à des murailles, trop escarpé pour que la neige pût y séjourner, noir 
comme la nuit, hérissé d’arêtes vives et terminé par un sommet aigu. »

   Il lui faudra patienter pour conquérir ce sommet qu’il ne gravira que trois ans plus tard. Mais Whymper, qu’on traite d’égocentrique, ne fixe pas son regard sur les seuls pinacles ou ses seuls exploits. Il évoque volontiers, par exemple, les travers et les vertus de ses compagnons d’ascension, tout particulièrement les guides dont il nous régale de savoureuses descriptions. Car pour lui tout dans une ascension est digne d’attention. Aucun de ses récits ne se borne aux uniques gestes de l’escalade et encore moins à sa seule personne comme on l’a parfois dit. Même les péripéties qui précèdent l’ascension, où celles qui ne sont pas directement liées à l’alpinisme l’intéressent. Les marches d’approche, les particularités d’une vallée, le caractère d’un aubergiste, les concurrences, les anecdotes… Et l’humour n’est jamais loin de ses écrits.

« Nous nous restaurâmes avec nos provisions et chacun de nous accomplit quelques ablutions fort nécessaires. Les habittants de ces vallées sont toujours infestés par certaines petites créatures dont l’agilité égale le nombre et la voracité. Il est dangereux de les approcher de trop près, et il faut avoir soin d’étudier le vent, afin de les accoster du côté où il souffle. En dépit de toutes ces précautions, mes infortunés compagnons et moi nous étions menacés d’être en quelques instants dévorés tout vifs. Nous n’espérions d’ailleurs qu’une trêve temporaire à nos tortures, car l’intérieur des auberges fourmille, comme la peau des indigènes, de cet insupportable échantillon de la nature vivante. À en croire la tradition, un voyageur trop candide, fut transporté hors de son lit par un essaim de ces bourreaux, tous également affamés ! Mais cela mérite confirmation. »

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Le saut d'Almer (Almer's Leap) à la descente de la première ascension de la Barre des Écrins. Gravure d'Edward Whymper

Gravure d’Edward Whymper : Le saut d’Almer (Almer’s Leap) à la descente de la première ascension de la Barre des Écrins.  : « Il n’était pas possible de descendre, et nous devions s’il fallait absolument franchir cette brêche, sauter par-dessus pour retomber sur un bloc fort peu solide situé de l’autre côté. On décida de tenter l’aventure ; Almer allongea la corde qui le liait à nous et sauta ; le bloc vacilla au moment où il retomba dessus, mais il en étreignit un autre dans ses bras et s’y amarra solidement »

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