Enfance – I) Stendhal : l’amour pour la mère


Stendhal, l'enfant qui voulait quitter Grenoble - photo Anthony Bevilacqua (recadrée)
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Stendhal, « l’enfant qui voulait quitter Grenoble », – photo Anthony Bevilacqua, 2016 (recadrée)
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Capture d_écran 2017-10-09 à 22.45.36    C’est en 1890 que Stendhal publie le récit autobiographique, Vie de Henri Brulard. Le choix du nom de Brulard qui était celui d’un oncle paternel tient paradoxalement à la haine — le mot n’est pas trop fort — que l’écrivain éprouvait vis à vis de son père, Chérubin Beyle, mais aussi au fait qu’il était dit dans sa famille qu’il ressemblait lui-même, par sa laideur, à cet oncle. Si le roman a été publié en 1890, il a été écrit bien avant, dans les années 1835-1836, à l’âge de 53 ans. 1835, c’est soixante années avant que Freud publie Étude sur l’hystérie dans lequel il «  mettait l’accent sur le rôle traumatique des « séductions » sexuelles subies par l’enfant du fait du père » (Roger Perron), Deux années plus tard, en octobre 1897, alors qu’il se livre à son auto-analyse, dans une lettre à son ami d’alors le médecin berlinois Wilhelm Fliess, il écrit : « J’ai trouvé en moi comme partout ailleurs des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants ». Il fait alors un rapprochement entre la manifestation de ces sentiments mêlés d’amour et de haine ressentis par les jeunes enfants vis à vis de leurs parents avec la tragédie de Sophocle, Œdipe Roi, dans laquelle  Œdipe tue son père et épouse sa mère et rendra publique sa découverte dans L’interprétation du rêve publié en 1900. Le complexe d’Œdipe était né. Freud découvrira par la suite d’autres situations œdipiennes en littérature notamment dans le Hamlet de Shakespeare.

Sigmund Freud (1856-1939)     On se rendait ainsi compte que la littérature, dans sa représentation des mœurs, mettait effectivement à jour les effets des ressorts cachés de la nature humaine, agissant ainsi comme un « révélateur », mais n’avait pas permis jusque là de dévoiler le mécanisme qui mettait en mouvement ces ressorts : « Ils n’ont ni intelligence, ni entendement, Car on leur a fermé les yeux pour qu’ils ne voient point, Et le coeur pour qu’ils ne comprennent point. » (Ésaïe 44:18). Il fallait pour qu’ils soient compris qu’un saut qualitatif de la pensée se produise et il est du mérite de Freud, même si son interprétation du complexe d’Œdipe et de ses conséquences est aujourd’hui largement remise en cause, de l’avoir suscité.   L’extrait de l’autobiographie de Stendhal Vie d’Henri Brulard présenté ci-après est celui du chapitre III dans lequel l’écrivain expose crûment l’amour passionné et charnel qu’il vouait alors, jeune enfant, à sa mère Henriette et la rivalité qui l’opposait à son père.


Vie de Henri Brulard, chapitre III : « j’étais amoureux de ma mère » (extrait)

   « Ma mère, madame Henriette Gagnon, était une femme charmante et j’étais amoureux de ma mère.
     Je me hâte d’ajouter que je la perdis quand j’avais sept ans.
     En l’aimant à six ans peut-être, 1789, j’avais absolument le même caractère qu’en 1828 en aimant à la fureur Alberthe de RubempréMa manière d’aller à la chasse du bonheur n’avait au fond nullement changé, il n’y a que cette seule exception : j’étais, pour ce qui constitue le physique de l’amour, comme César serait, s’il revenait au monde pour l’usage du canon et des petites armes.
       Je l’eusse bien vite appris et cela n’eût rien changé au fond de ma tactique.
      Je voulais couvrir ma mère de baisers et qu’il n’y eût pas de vêtements. Elle m’aimait à la passion et m’embrassait souvent, je lui rendais ses baisers avec un tel feu qu’elle était souvent obligée de s’en aller. J’abhorrais mon père quand il venait interrompre nos baisers. Je voulais toujours les lui donner à la gorge. Qu’on daigne se rappeler que je la perdis, par une couche, quand à peine j’avais sept ans.
      Elle avait de l’embonpoint, une fraîcheur parfaite, elle était fort jolie, et je crois que seulement elle n’était pas assez grande. Elle avait une noblesse et une sérénité parfaite dans les traits ; brune, vive, avec une vraie cour et souvent elle manqua de commander à ses trois servantes et enfin* lisait souvent dans l’original la Divine Comédie de Dante, dont j’ai trouvé bien plus tard cinq à six livres d’éditions différentes dans son appartement resté fermé depuis sa mort.
      Elle périt à la fleur de la jeunesse et de la beauté, en 1790, elle pouvait avoir vingt-huit ou trente ans.
      Là commence ma vie morale.
     Ma tante Séraphie osa me reprocher de ne pas pleurer assez. Qu’on juge de ma douleur et de ce que je sentis ! Mais il me semblait que je la reverrais le lendemain : je ne comprenais pas la mort.
      Ainsi, il y a quarante-cinq ans que j’ai perdu ce que j’aimais le plus au monde*. »

StendhalVie de Henri Brulard, 1836-1836 (publié en 1890) – édit. Debraye, 1913 (Wikisource pp.94-95)


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Segantini – Le fruit de l’amour, vers 1900

    Ce tableau n’est pas le fruit du hasard. Giovanni Segantini (1858-1899) le peintre symboliste italien qui l’a réalisé a, tout comme Stendhal, perdu sa mère très tôt à l’âge de cinq ans et s’il n’eut pas l’occasion de se confronter à son père qui l’avait abandonné en le confiant à l’une de ses demi-sœurs pour émigrer en Amérique, il du néanmoins éprouver à l’encontre de celui-ci un profond ressentiment. Le jeune Giovanni connut une enfance malheureuse faite d’ennui,  de fugues et de séjour en maison de correction. Pouvait-on imaginer, avant 1900, une scène de maternité équivoque aussi charnelle où l’enfant, à demi dénudé, repu de plaisir, la pomme écarlate du péché à la main, semble littéralement « jouir » de la présence de sa mère. À noter le manque d’expression du visage de celle-ci qui laisse supposer que si elle est bien l’objet sur lequel se porte le désir de l’enfant, la relation charnelle apparait univoque car l’amour maternel est représenté, par la volonté du peintre, limité au cadre strict du simple amour filial. Cette attitude s’apparente à celle de la mère du jeune Henri Beyle qui est est obligée de s’enfuir pour échapper aux marques de tendresse excessive de son fils. Ce n’est sans doute pas un hasard si à la charnière des XIXe et XXe siècle, à l’orée d’une période de libération des mœurs, qu’en littérature, peinture et sciences humaines, la présence de la sexualité dans les rapports amoureux qui unissent parents et enfants se dévoilent au grand jour et ne font plus l’objet d’un tabou.

Enki sigle

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À propos d’un portrait peint par John Rubens Smith en 1810

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la romance familiale des névrosés dans le New York  du début du XIXe siècle

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John Rubens Smith (American, London 1775–1849 New York) – Portrait d’Allan Melvill, 1810.

Le Roman familial

    Le Roman familial est une expression créée par Freud pour désigner des fantasmes par lesquels le sujet modifie imaginairement ses liens avec ses parents (imaginant, par exemple, qu’il est un enfant trouvé, qu’il est né non de ses parents réels, mais de parents prestigieux, ou bien d’un père prestigieux, et il prête alors à sa mère des aventures amoureuses secrètes, ou encore il est bien lui-même enfant légitime, mais ses frères et sœurs sont des bâtards, etc.). De tels fantasmes trouvent leur fondement selon Freud dans le complexe d’Œdipe. Parmi leurs motivations, citons le désir de rabaisser les parents sous un aspect et de les exalter sous un autre, désir de grandeur, tentative de contourner la barrière contre l’inceste, expression de la rivalité fraternelle, etc.

Allan Melvill

      Dans son roman mélodramatique gothique qui avait fait scandale Pierre or, The Ambiguities écrit en 1852 (traduit tardivement en français en 1939 par Pierre Leyris sous le nom de Pierre ou les ambiguïtés), l’écrivain Herman Melville plus connu par la suite  comme l’auteur du roman d’aventure Moby Dick, s’est inspiré de ce portrait peint par John Rubens Smith en 1910 de son père Allan Melvill (1782-1832) pour façonner le personnage du père de Pierre, le héros de son roman. Allan Melvill était le fils de Thomas Melvill, l’un des 111 manifestants qui avaient participé à Boston à la Boston Tea Party, manifestation contre la taxe sur le thé imposée par les Britanniques. Après le déclenchement de la guerre révolutionnaire, Melvill avait rejoint les forces de George Washington, participé à la bataille de Bunker Hill, a été promu au grade de capitaine en 1776 et de major en 1777. Il avait par la suite occupé un poste important au service des douanes de Boston et Charleston et été membre en 1830-31 de la Chambre des représentants du Massachusetts. Son fils Allan était le quatrième enfant d’une fratrie qui en comptait onze et a monté une affaire d’importation de produits français de luxe. C’est certainement dans cette phase de sa vie qu’il a été peint par  John Rubens Smith qui était venait de de s’installer à New York en provenance de Grande-Bretagne, le tableau est en effet daté de 1810 et le peintre a débarqué en New-York en 1807. Mais le père d’Herman n’était pas doué pour les affaires et sa société fit faillite. C’est en se rendant d’Albany où la famille s’était installé à New York où il comptait monter une nouvelle affaire qu’il contracta une pneumonie qui devait l’emporter en janvier 1832 laissant huit orphelins.
      Herman Melville était fasciné par le mystère que lui semblait cacher l’expression de jeunesse et de candeur apparente de son père dans de ce portrait au point qu’il consacra un chapitre entier et une grande partie de son roman à spéculer sur ce mystère. Cette fascination s’explique sans doute par le fait que son père était mort alors qu’il était encore très jeune (il n’avait que 13 ans) et qu’il n’avait de la personnalité de son père qu’une image très floue.

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Joseph Oriel Eaton – Portrait de Herman Melville, 1870

Pierre or, The Ambiguities

     Dans le roman, Pierre découvre qu’il a une demie-sœur, Isabel Banford, jeune femme mystérieuse avec laquelle il va entretenir une relation complexe marquée de pulsions incestueuses. Cette découverte aura comme conséquence la réévaluation de son attitude vis à vis de son père. Durant toute son enfance il avait répondu aux injonctions de sa mère de «toujours penser à son cher papa si parfait…» et en effet Pierre avait jusque là adoré son père comme un temple « de marbre parfait…; sans défaut, sans nuage, blanc comme neige, et serein; une vision personnifiée de bonté humaine et de vertu » mais après avoir appris l’existence de cette sœur illégitime, Pierre voyait maintenant son père comme coupable de duplicité et voyait une discordance insupportable entre le portrait idéalisé présenté par sa mère et le portrait réel qui révélait son père comme un être ordinaire et faillible. malgré le rejet de son père par son héros « je n’aurais plus de père ». Dans le roman Pierre va brûler l’un des portraits de son père qui le représente comme « un jeune célibataire alerte, sans attaches, libre de courir allègrement le monde, léger de cœur…». Est-ce à ce moment que le fils va décider d’ajouter un e à son patronyme pour se distinguer de son père ? Herman Melville va alors faire endosser contre toute attente à son héros sous l’effet d’un sombre désir narcissique et masochiste et surtout aussi dans le but inavoué de se rapprocher d‘Isabel, les fautes de son père en s’occupant de la jeune fille et de sa mère : «J’assumerais la douce pénitence de l’attitude de mon père pour toi et ta mère. Par nos actions terrestres, nous travaillerons la rédemption de leur éternelles fautes ; nous nous aimerons d’un pur et parfait amour comme celui d’un ange pour un autre ange». Il propose à Isabel de l’épouser et celle-ci accepte. Nous sommes là en présence d’une relation frère/sœur incestueuse  qui se classe dans ce que Freud appelait le roman familial des névrosés et que la littérature romantique a abondamment traité avec Blake, Shelley, Byron et Gœthe. Les choses se compliquent et virent à l’imbroglio lorsque Lucy Tartan, l’ancienne fiancée de Pierre choisie par sa mère, propose au frère et à la sœur de vivre avec eux et d’aimer Pierre comme une « nonne aime son cousin » ou encore comme un ange aime un ange : « Ah ! Toi, noble et angélique Pierre, maintenant je sens que je peux être à l’égal de toi, ne pas avoir d’amour à la façon que les autres hommes aiment, mais comme les anges le font ». Les trois jeunes gens formeront en effet un ménage à trois et l’on conçoit que le roman fut à son époque mal accueilli et que certains crurent que Melville avait perdu la raison.

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Portrait du peintre par lui-même

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John Rubens Smith (American, London 1775–1849 New York) – Auto-portrait, 1817

      John Rubens Smith est né à Londres où il a d’abord étudié l’art avec son père, le graveur John Raphael Smith. Il a ensuite poursuivi ses études artistiques à l’Académie royale et deviendra un portraitiste reconnu avant d’émigrer à New York en 1807. Il a peint les Etats-Unis et effectué des portraits de la haute société dans les décennies précédant la photographie et a influencé toute une génération d’artistes américains à travers ses académies de dessin et ses manuels de dessin. Il est mort à New York City en 1849.

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