« Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour »


Le condamné à mort, poème de Jean Genet interprété par Jacques Douai

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A la mémoire de Maurice PILORGE
assassin de vingt ans 

Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu’une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve
Laisse tes dents poser leur sourire de loup. 

O viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Et les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir. 

O viens mon ciel de rose, O ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde. 

Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour. 

Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre les portes !
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier, plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes. 

O traverse les murs ; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate une heure avant ma mort. 

Jean Genet

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Les méandres du Temps : « Accord secret avec Dieu »

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Pradal – Le Fusillé, 1976

Et Dieu le fit mourir pendant cent ans puis il le ranima et lui dit :
— Combien de temps est tu resté ici ?
— Un jour, ou une partie du jour, répondit-il.
                                                    Coran, II, 261.

     Nous sommes le 14 mars 1939, jour de l’entrée des troupes nazies à Prague. Un citoyen juif de la ville, Jaromik Hladik, est arrêté par la Gestapo quelques jours plus tard sur dénonciation, condamné à être fusillé et emprisonné dans l’attente de son exécution qui a été fixée au 29 mars. L’écrivain se morfond dans sa cellule et est au désespoir de n’avoir pu terminer le premier acte et une scène du troisième acte de la tragédie qu’il était en train d’écrire : Les ENNEMIS. Une nuit , il s’adresse à Dieu dans l’obscurité :

Extrait du « miracle secret » de Jorge Luis Borges, Fictions, 1943

      « si j’existe de quelque façon, si je ne suis pas une de tes répétitions, un de tes errata, j’existe comme auteur des ENNEMIS. Pour terminer ce drame, qui peut me justifier et te justifier, je demande une année de plus. Accorde-moi ces jours, Toi qui à qui les siècles et le temps appartiennent. » C’était la dernière nuit, la plus atroce, mais dix minutes plus tard, le sommeil le noya comme une eau sombre.
     Vers l’aube, il rêva qu’il s’était caché dans une des nefs de la bibliothèque de Clementinum. Un bibliothécaire aux lunettes noires lui demanda : Que cherchez-vous ? Hladik répliqua : Je cherche Dieu. Le bibliothécaire lui dit : Dieu est dans l’une des lettres de l’une des quatre cent mille tomes du Clementinum. Mes parents et les parents de mes parents ont cherché cette lettre; je suis devenu aveugle à force de le chercher. Il ôta ses lunettes et Hladik vit ses yeux morts. Un lecteur entra pour rendre un atlas. Cet atlas est inutile, dit-il et il le donna à Hladik. Celui-ci l’ouvrit au hasard. Il vit une carte de l’Inde, vertigineuse. Brusquement certain, il toucha une des petites lettres. une voix de partout lui dit : le temps pour ton travail t’a été accordé. Alors Hladik s’éveilla. (…) Il s’habilla; deux soldats entrèrent dans sa cellule et lui ordonnèrent de les suivre.
       (…)
     Le peloton se forma et se mit au garde-à-vous. Hladik, debout contre le mur de la caserne, attendit la décharge. Quelqu’un craignit que le mur ne fut taché de sang; alors on ordonna au condamné d’avancer de quelques pas. Hladik, absurdement, se rappela le hésitations préliminaires des photographes. Une lourde goutte de pluie frôla une des tempes de Hladik et roula lentement sur sa joue; le sergent vociféra l’ordre final.
      L’univers physique s’arrêta.
    Les armes convergeaient sur Hladik, mais les hommes qui allaient le tuer étaient immobiles. Le bras du sergent éternisait un geste inachevé. Sur une dalle de la cour une abeille projetait une ombre fixe. Le vent avait cessé, comme dans un tableau. Hladik essaya un cri, une syllabe, la torsion d’une main. Il comprit qu’il était paralysé. Il ne recevait pas la plus légère rumeur du monde figé. Il pensa je suis en enfer, je suis mort. Il pensa je suis fou. il pensa le temps s’est arrêté. Puis il réfléchit : dans ce cas, sa pensée se serait arrêtée. Il voulut la mettre à l’épreuve : il récita (sans remuer les lèvres) la mystérieuse églogue de Virgile. Il imagina que les soldats déjà lointains partageaient son angoisse; il désira communiquer avec eux. Il s’étonna de n’éprouver aucune fatigue, pas même le vertige d’une longue immobilité. Il s’endormit au bout d’un temps indéterminé. Quand il s’éveilla, le monde était toujours immobile et sourd. la goutte d’eau était toujours sur sa joue; dans la cour l’ombre de l’abeille; la fumée de la cigarette qu’il avait jetée n’en finissait pas de se dissiper. un autre « jour » passa avant que Hladik eût comprit.
      Il avait sollicité de Dieu une année entière pour terminer son travail : l’omnipotence divine lui accordait une année. Dieu opérait pour lui un miracle secret : le plomb germanique le tuerait à l’heure convenue; mais, dans son esprit, une année s’écoulerait entre l’ordre et l’exécution de cet ordre. De la perplexité il passa à la stupeur, de la stupeur à la résignation, de la résignation à une soudaine gratitude.

Jorge Luis Borges, Fictions, le miracle secret, 1943 – traduction par P. Verdevoye – Ed. Gallimard Folio.

Prague

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