En ce moment même, qui vous dit que vous n’êtes pas en train de rêver ?


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Le rêve de Tchouang Tseu

       « Un jour le philosophe Tchouang Tseu s’endormit dans un jardin fleuri et rêva qu’il était un très beau papillon, voletant, pleinement heureux de son sort mais qui après avoir volé jusqu’à l’épuisement finit par s’endormir et se mit à rêver lui même qu’il était Tchouang Tseu. Mais après que le philosophe se soit réveillé dans le jardin fleuri après un long sommeil, il fut fortement décontenancé car il ne savait plus s’il était vraiment Tchouang Tseu qui venait de rêver qu’il était papillon ou s’il était en fait le papillon en train de rêver qu’il était Tchouang Tseu…
       Il continue à se poser la question… »

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Troublante Barbara Hannigan : « Mais d’où viennent ces voix inhumaines ? »


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Mysteries of the Macabre

     Une catastrophe terrible menace la Terre, Une énorme comète de 500 km de diamètre surgie du fin fond de l’univers se dirige vers notre planète à la vitesse de 100 km par seconde. Elle la percutera dans moins de 2 heures et son impact va ravager et détruire notre monde. L’explosion causée par l’impact va projeter dans l’espace une infinité de fragments de matière et de poussière qui retomberont sur terre ou resteront longtemps en suspension dans l’atmosphère. Une tempête de feu va ravager la surface du globe détruisant toute vie. Les dés sont jetés. Fin de partie ! On va repartir à zéro ou plutôt, « ça » va repartir de zéro car nous, humains orgueilleux et irresponsables qui étions affairés à saccager joyeusement notre planète, ne seront plus là. Peut-être qu’à partir de quelques musaraignes ou mulots survivants qui auront été protégés par leur tanière, la vie pourra repartir et après quelques centaines de millions d’années d’évolution connaître de nouveau le développement merveilleux et foisonnant qui était celui de notre temps. Mais nous ne seront plus là…

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    Comme nous sommes totalement désarmés face à une telle menace, il vaut mieux prendre les choses avec philosophie et pour ceux qui ont encore quelque dignité, ne pas se  perdre en vains gémissements et jérémiades et choisir d’en rire. C’est ce qu’a choisi de faire le compositeur György Sándor Ligeti (1923-2006) en créant en 1977, s’inspirant de la pièce « La Balade du Grand Macabre » de l’auteur belge Michel de Ghelderode, et avec le concours du librettiste et marionnettiste Michael Meschke un opéra désopilant, Mysteries of the Macabre où l’on voit dans un royaume imaginaire appelé Brueghelland, le chef de la police Gepopo (une référence au Guepeou ?) — on dirait aujourd’hui le ministre de l’intérieur —  s’évertuer à vouloir informer le Prince Go-Gode de la catastrophe à venir alors que celui-ci est tout entier affairé à ingurgiter un copieux repas. Hélas, Gepopo, débordé par ses émotions et en proie à une intense panique, ne parvient pas à articuler convenablement et en place de paroles, sa gorge laisse échapper un flux d’éruptions vocales inaudibles et déconcertantes. La musique, si l’on peut appeler musique la cacophonie de sons divers qui l’accompagne est le plus souvent un joyeux pastiche de morceaux musicaux empruntés à Mozart, Monteveredi, Rossini et Verdi. 

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Barbara Hannigan

     L’extrait présenté ci après est la version dirigée et chantée par l’éblouissante soprano solo canadienne Barbara Hannigan avec l’orchestre symphonique de Göteborg. Dans cette version de l’opéra, la soprano officie, façon vamp macabre, en robe de cuir noir, mais dans d’autres versions de l’opéra, on la voit apparaître en écolière sexy à jupe courte et lunette ou en marionnette.


Barbara Hannigan

      Barbara Hannigan est une chanteuse soprano et chef* d’orchestre canadienne atypique. Née en 1971, elle fait des études supérieures à l’Université de Toronto puis poursuit des études artistiques  au Centre pour les arts de Banff (Alberta), à l’Institut pour les jeunes artistes Steans, au Centre d’arts Orford (Québec) et au Conservatoire royal de La Haye.
      Spécialisée dans la musique d’opéra contemporaine, elle a participé depuis le début de sa carrière à plus de quatre-vingts créations, notamment d’œuvres d’Henri Dutilleux (Correspondances, 2002), Louis Andriessen (Writing to Vermeer, 2006), George Benjamin (Written on Skin, 2012) et effectué des interprétation mémorables comme Lulu, La Voix humaine dans les mises en scène de Krzysztof Warlikowski. Son interprétation du Chef de la police dans Mysteries of the Macabre de György Sándor Ligeti  a été unanimement reconnue pour sa performance physique et vocale.
     Mariée en 2009 avec le metteur en scène néerlandais Gils de Lange, elle est depuis 2015 la compagne du comédien-réalisateur français Mathieu Amalric avec qui elle a tourné ou a été le sujet de plusieurs documentaires (Music is Music, Crazy Girl Crazy, etc.)   –   source Wikipedia

* écriture inclusive : on écrirait « cheffe » au Québec et en Suisse. Si on respectait la règle habituelle en français de la formation du féminin à partir des noms masculins qui se terminent par « f« , on devrait remplacer le « f«  par un « v«  (exemple un veuf > une veuve) et on aurait comme féminin de chef , une chève (pas une chèvre…)

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Barbara Hannigan dans quelques unes de ses performances

Le « jeu habité » de Barbara Hannigan

       En me documentant sur cette interprète et en particulier sur le travail de préparation qu’elle a menée en tant que chef d’orchestre et interprète de « Lulu Suite » d’Alban Berg que son compagnon Mathieu Almaric a filmé (c’est ICI ), j’ai été intrigué par l’expression « jeu habité », que le rédacteur de l’article avait utilisé pour qualifier son interprétation :  « La réputation de Barbara Hannigan en tant que chanteuse n’est plus à faire. Depuis plusieurs années déjà, sa maitrise vocale et son jeu habité lui valent d’être applaudie sur les scènes du monde entier. La canadienne n’a pourtant pas fini de nous surprendre puisqu’elle cultive depuis peu un nouveau talent : celui de la direction d’orchestre.» Qu’est-ce qu’un « jeu habité » ? sinon le fait pour l’interprète ou le metteur en scène d’être « habité », à l’instar des  « possédés » des rites chamaniques ou vaudous, par une puissance surnaturelle étrangère qui a pris possession de son corps et de son âme et agit en lieu et place de sa volonté.
     L’universitaire québecquoise Guylaine Massoutre  dans la revue Scènes et cultures (N°72, 1994) fait référence à  « L’instant habité », reprenant ainsi le titre et la thématique d’un essai publié par le critique et homme de théâtre français Georges Banu; voici comment elle définit ce moment particulier au cours duquel l’interprète, mais aussi les spectateurs sont comme emportés par un flux irrésistible de communion collective : « L’instant habité, c’est « le sommet de la présence », c’est-à-dire ce moment de partage où l’événement scénique avec l’identité du spectateur, fulgurance d’énergie qui circule à travers une communauté fugitive de partenaires, observateurs et acteurs. L’instant habité est un centre affectif, un ancrage subjectif pour la vérité. Le spectateur qui « se remémore dans la pénombre les instants habités » est celui qui n’attend pas du théâtre des révélations, mais celui qui, fort de lui-même, a compris que la sauvegarde vient « d’un intérieur réconcilié avec lui-même, résigné à son destin. » Cet « instant prégnant», « instant unique » (Lessing), Georges Banu l’a connu en fréquentant divers metteurs en scène avec amour. » Parmi ces metteurs en scène, Guylaine Massoutre cite Antoine Vitez faisant référence  « au corps fictif qui habite le théâtre de Vitez comme une trame, un dessin, un espace que l’acteur épouse pour s’exprimer et pour séduire l’esprit et le regard qui le dirigent. la disponibilité ludique, moteur capable de déplacer des montagnes, est dans le cœur de Vitez la source des variations infinies de la corporalité, grâce auxquelles l’acteur, comme la marionnette passe de la dimension poétique à la dimension épique du récit. »

     Oui, dans ses performances, Barbara Hannigan apparaît comme « habitée » par quelque chose de différent et de plus grand qu’elle, une altérité qui aurait pris possession de son corps et de son âme et lui insufflerait une nouvelle vie comme un marionnettiste dirige et fait vivre sa marionnette. C’est sans doute dans Mysteries of the Macabre que l’on éprouve le mieux cette instrumentalisation du corps et de la voix qui la fait se comporter et agir comme un automate commandé ou une marionnette. Il est vrai que Ligeti avait bénéficié pour la création du livret cet opéra de l’apport précieux du célèbre marionnettiste Michael Meschke. Mais on retrouve ce même type d’instrumentalisation dans son interprétation du Lulu d’Alban Berg. Ce qui rend si intense le jeu de scène de Barbara Hannigan, c’est la symbiose qu’elle parvient à mettre en œuvre entre les mouvements de son corps, sa voix et la musique de l’orchestre grâce à sa profonde maîtrise du chant, de la danse et de la direction d’orchestre. C’est ainsi que dans Mysteries of the Macabre, les gestes et les mouvements que l’on considérait dans un premier temps comme erratiques et incohérents sont en fait des gestes de direction d’orchestre qui sont en phase avec son chant et la musique.

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Mathieu Almaric et Barbara Hannigan


Articles liés


 

« Trouver l’objet même qui se fait contempler sans fin » – L’Esclave : un conte sensuel de Paul Valéry


Paul Valéry (1871-1945)

   Sète, « l’île singulière » donnerait-elle naissance à des êtres singuliers ? C’est en visitant le musée Paul Valéry, bâti au-dessus du cimetière marin que le poète a immortalisé dans l’un de ses poèmes et où il est enterré que j’ai découvert avec stupéfaction et enthousiasme en lisant son essai la Jeune Parque la singularité poétique de cet auteur complexe et exigeant que j’avais jusque là à peine lu (poèmes Le cimetière marin et quelques autres). L’extrait présenté ci après du conte L’Esclave, inachevé comme le sont plusieurs des écrits de la Jeune Parque, aborde avec sensualité plusieurs des thèmes favoris de l’auteur : les caractères de la nymphe Calypso et de Narcisse, l’amour passion et la fonction et le pouvoir de la parole.


Jean-Auguste-Dominique Ingres, The Grand Odalisque, 1814,

Jean-Auguste-Dominique Ingres – La Grande Odalisque, 1814

L’esclave (La Jeune Parque), extrait.

     J’étais esclave, et le plus heureux des philosophes. On m’avait pris sur la mer, ivre de vent, de fatigue et de veilles; ivre de vide, sourd, et les membres rompus de coups par les bonds et par les écarts innombrables du navire, qui me rendait de tout son poids les durs transports d’une tempête interminable. Je fus recueilli et remis à terre. À peine sur la rive, ceux qui m’ont sauvé m’ont lié sur-le-champ pour être vendu. Mais la reine de leur pays, sur la rumeur qui vint jusqu’à elle que j’étais de Byzance, et le disciple des disciples de Métrodore, m’ayant longuement considéré, me retint pour soi seule. Elle fit mettre à mon col une petite chaine d’or que j’ai sucée bien des fois et mordue. Bientôt je pus douter si j’étais esclave de son sceptre, ou la chose (le captif) de ses regards absolus et des ses membres éclatants. Je ne songeais plus à ma patrie. Lorsqu’un homme intérieur trouve dans le monde sensible l’objet même qui se fait contempler sans fin, il se détache aisément de son histoire antérieure. Mes jours nouveaux croissaient et se multipliaient comme des plantes épaisses, entre ma mémoire et mon cœur.

     La bizarre souveraine n’était jamais lasse de m’entendre. Elle m’ordonnait de parler de toutes choses. Je m’asseyais sur mes talons, sous la domination de son visage. Cette femme couchée était d’une forme longue qui s’allongeait comme une presqu’île jusqu’aux pieds merveilleusement clairs et colorés (coquillages) qui l’achevaient. Parfois je ne savais plus ce que je disais, à cause de ces extrémités délicates. Elle aimait que je me perdisse devant elle dans les raisonnements de mes démons que je faisais battre sur mes lèvres. Ses yeux obscurs buvaient ma bouche fabuleuse, et il arrivait que la sienne tout à coup s’abattît sur le plus beau de mon discours. Elle m’enjoignait sous peine de la vie de ne jamais converser qu’avec soi seule. Même l’idée de mon passé la tourmentait. Elle ne pouvait imaginer sans amertume que j’eusse vécu avant de la connaître. Il lui était odieux de penser que j’eusse montré jadis les éléments de la logique aux Amazones, et enseigné le principes de la lyre aux jeunes oisifs de Phocée. Elle me fit battre de verges pour lui avoir confié avec une certaines complaisance quelques chose de ces époques de ma vie. Ensuite elle baisa mes plaies en murmurant : « J’attacherais ces maux cuisants à tes bons souvenirs »

Paul Valéry, conte L’Esclave – Histoires brisées – La Jeune Parque, édit. nef poésie Gallimard – pp.78-80


Pour d’autres articles sur Paul Valéry


Ceux qui entendent chanter les pierres…

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Erri Da Luca

Erri De Luca

    J’avais débuté la lecture d’un livre de cet écrivain italien aux cent vies, Erri De Luca. Issu d’une famille bourgeoise napolitaine ruinée, il a passé sa prime enfance dans le faubourg populaire et surpeuplé de Montedidio à Naples. À 16 ans, il est communiste et milite contre la présence de l’armée américaine dans la ville. À 18 ans, en 1968, il est à Rome où il s’engage dans l’action politique révolutionnaire avant de devenir anarchiste. En 1969, il est responsable du service d’ordre du mouvement gauchiste Lotta Continua jusqu’à sa dissolution en 1977; de 1978 à 1980, il est ouvrier chez Fiat et participe à toutes les luttes ouvrières. Puis il abandonne la lutte politique et fait plusieurs métiers en temps qu’ouvrier solitaire et itinérant jusqu’en 1995. Durant cette période, inquiété par les lois spéciales de son pays, il se réfugie un moment en France, en 1982. L’année 1983 le voit engagé comme bénévole dans une mission humanitaire en Tanzanie. C’est juste avant son départ pour l’Afrique qu’il découvre une Bible et se passionne soudainement pour l’Ancien Testament et l’hébreu. Gravement malade en Tanzanie, il échappe de peu à la mort. De retour en Italie, retravaille comme ouvrier tout en poursuivant l’étude des textes sacrés et se tourne vers une passion nouvelle : l’alpinisme. De 1992 à 1995, durant la guerre en Yougoslavie, il est chauffeur de camion dans des convois humanitaires pour la Bosnie. Il devient altermondialiste, s’oppose à la ligne grande vitesse Lyon-Turin, action au cours de laquelle il est poursuivi pour sabotage. Entre temps, il aura trouvé le temps de parcourir avec l’alpiniste italienne Nives Meroi plusieurs massifs montagneux au Népal, écrit plus de 80 romans, essais et nouvelles, 3 recueils de poésie, 4 pièces de théâtre et traduit plusieurs ouvrages. Il a également collaboré à plusieurs journaux italiens dont La Repubblica, Corriere della Sera, Il Manifesto et Avvenire.

   Au début du livre (il s’agit de son roman Acide, Arc-en-ciel, 1992) un passage m’a soudainement interpellé, celui dans lequel il décrit les pierres de sa maison qui lui murmurent, lui parlent. Je me suis alors souvenu d’un conte que j’avais entendu conter par Pierre-Jakez Hélias, l’auteur du magnifique roman autobiographique Le Cheval d’Orgueil, dans les années quatre vingt dix, quelques temps avant sa mort, à la maison de la baie d’Audierne sur la commune de Tréguennec et qui m’avait alors émerveillé. J’ai retrouvé ce conte sur Internet et ne résiste pas à l’envie de vous le faire partager…

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Erri De Luca : le langage des pierres

détail d'un mur de pierre (Italie)

      J’ai beaucoup parlé seul. Soudain une phrase sortait de ma bouche. Je la disais à la maison qui attendait ma voix. J’ai vécu si longtemps à l’intérieur d’elle qu’un échange s’est établi entre ses pierres et moi. Je sens que je fais partie d’une nature minérale commune. Son silence est le mien, il est intérieur. Le silence du dehors, de la campagne, total certains soirs de brouillard, ne ressemble pas au nôtre capable d’absorber les sons, quand même ma respiration et les battements de mon cœur se dissipent et que je ne le aperçois plus. la maison me répond. Sa voix n’appartient pas aux hommes : elle jaillit de la pierre volcanique des murs, née au temps où l’écorce terrestre était en fusion et la matière mère de toutes choses. C’est une voix qui a bouillonné dans le fleuves de feu jaillissant de gerbes de la mare des cratères. Quand le vent balaie sa poussière, l’asperge de gouttes grises et bleues, la pierre murmure des comptines. Parfois c’est un timbre sonore où je distingue des syllabes incohérentes, d’autres fois je comprends des phrases entières. Mon oreille s’est exercée à écouter les pierres. Je les ai extraites de la terre, je les ai taillées avec mon ciseau, en forçant la fissure, comme si c’étaient des noix. un éclatement, un souffle, et elles s’ouvraient à demi, l’air passait pour la première fois sur les pores de la pierre, à l’intérieur. Les pierres sont des huîtres pour ceux qui savent les toucher. Je les ai équarries, j’en ai fait des sentiers, des haies, des sièges, me servant des aspérités de l’une pour l’encastrer dans l’autre. Je les rapprochais suivant une géométrie qu’elles présentaient elles-mêmes, chacune prête son à n’accepter qu’une seule autre forme, comme par destin. J’avais la mémoire des aspérités et je prenais dans le tas précisément celle qui allait s’ajuster avec un bruit de mains qui se joignent. Pierre noire opaque qui resplendissaient entre les doigts, pleine, lourde, au relief dur et pourtant docile pour celui qui le comprend.

Erri De Luca, Acide, Arc-en-ciel, 1992 – Traduit de l’italien par Danièle Valin – Gallimard éd. Folio, 2011 – p.14-15

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Pierre jakez Helias (1914-1995)

Pierre-Jakez Hélias

        Il était question dans ce conte de Pierre-Jakez Hélias  des murets en pierres sèches qui séparent les parcelles de terre qui longent la côte bretonne et que l’on trouve disséminés dans tout le Cap Sizun et le Pays Bigouden, de la pointe du Raz jusqu’au rives de l’Odet. Ces murets servaient à délimiter les parcelles et à les protéger du vent. Les paysans avaient montés patiemment ces murets, depuis des millénaires, avec les pierres éparses issues de leurs champs ou en provenance des rives rocailleuses de l’océan. L’assemblage de ces pierres, pour être pérenne, nécessitait une technique adaptée et un coup de main particulier. Un mise en œuvre maladroite et le mur finissait par s’effondrer sous les coups de butoir répétés du vent violent venu du large… Lorsque l’on se promène sur la côte, les jours de grand vent, le long de ces murets de pierre, il est vrai que l’on perçoit parfois une sorte de chuintement, comme un soupir,  qui provient du frottement du vent contre les pierres lorsqu’il se glisse dans les anfractuosités et les joints  du muret pour le traverser. Certains y reconnaissent un chant…

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Jean des pierres, conte breton d’après Pierre-Jakez Hélias

       Il y a eu un temps où l’on n’aurait trouvé personne, sur toute la baie d’Audierne, pour élever un mur de galets autour d’un champ sans demander les conseils et le secours de celui qu’on appelait Jean des Pierres. Quand nous l’avons connu, c’était un vieil homme au visage torturé, le seul être vivant capable de comprendre les paroles qui sortent des galets de mer quand le vent y passe.
      Ce pouvoir lui était venu dans sa douzième année. Par un jour de grand vent, il gardait ses deux vaches maigres sur la falaise. Sa mère lui avait bien recommandé de tenir l’oeil sur l’une des bêtes, la Rouge, à l’humeur assez folle pour le présent. D’habitude, l’enfant s’étendait à son aise dans une de ces fosses à brûler le goémon qui ressemblent à de longs cercueils garnis de pierres plates.
     Mais, ce jour‑là, il n’avait pas envie de trop laisser vaguer la Rouge. Elle aurait tôt fait de filer, la sournoise, vers la palud de Plovan, où il y avait certaines herbes d’une saveur sans pareille. Une fois, déjà, il avait couru toute une nuit pour la retrouver, au risque de se noyer dans les étangs.
     Il choisit de s’asseoir sur l’herbe, le dos appuyé contre le mur de pierres sèches et de galets qui serpentait le long de la côte, à quelques pas du bord de la falaise. Le vent de mer ne cessait pas de forcir. Il sifflait sur tous les tons dans les sept cents trous du mur. De petits galets libres commencèrent à taper des coups pressés. D’autres, plus lourds, se décalaient sourdement dans les rafales. Ceux de la crête, larges et plats, frottaient les uns sur les autres avant de glisser dans l’herbe. Un coquillage, pris dans les pierres, chantait clair et aigu comme un enfant de choeur. Et puis, tout le mur se mit à bruire en tempête. Jean ne regardait plus la Rouge. Il avait fermé les yeux et il se trouvait bien de la grande rumeur de galets. La tête commençait à lui tourner quand, tout d’un coup, IL LUI FUT DONNE DE LES COMPRENDRE MOT A MOT, pour le tourment de toute sa vie.

Songes, Plovan - photo Sébastien Palud

Baie d’Audierne – Songes, Plovan – photo Sébastien Palud

     Les pêcheurs s’étonnèrent de voir l’enfant aux aguets près des murs secs dès que le vent s’était levé. Il se ramassait contre les pierres et demeurait des heures sans bouger. D’autres fois, il courait d’un mur à l’autre avec des cris, des bonds, des rires éclatants. Mais, plus souvent, il avait le front soucieux. De ses mains tremblantes, il tâtait les galets, y collait son oreille, essayait de les faire bouger. Il leur parlait à voix basse quand il était seul avec eux. On le vit démolir des pans de murs et les remonter avec soin. Pendant les nuits d’hiver, il quittait son lit pour courir la falaise. Il n’avait de repos que lorsque le vent était tombé. Ses pauvres parents le laissaient faire et jamais il ne fut contrarié par personne, car les innocents sont entre les mains de Dieu. On l’appelait Jean des Pierres.
     Passèrent les années. Un pan après l’autre, le long mur qui bordait le sentier de la falaise avait été refait par Jean. Aucun galet, maintenant, ne glissait plus de sa crête, rien ne branlait dans les rangées où tout avait sa juste place. Quand se levait le vent de la mer, on entendait chanter le mur d’une seule voix sans faille, mieux que les hommes à la grand’messe, beaucoup mieux. Les pécheurs s’arrêtaient de ramender leurs filets, pris entre l’inquiétude et le contentement. Ils devenaient tout pensifs en regardant Jean des Pierres et souvent, assis à l’ombre de leurs barques, pendant que l’un d’eux surveillait la mer, ils parlaient longuement de lui avec des mots de respect et de souci.
     Et voilà qu’une fois Jean des Pierres, qui était devenu un homme, vint s’asseoir au milieu d’eux. Ils l’écoutèrent si fort qu’ils en oubliaient de rouler leurs chiques. Quand les femmes vinrent les appeler pour la soupe, elles se firent chanter des litanies qu’on ne trouve dans aucun livre de messe. Mais jamais un seul des hommes ne fut capable de répéter ce qu’il avait entendu de Jean des Pierres. Ils dirent seulement qu’il connaissait la mer, les vents et le rivage mieux que nulle créature vivante parce que les galets lui avaient révélé des choses qu’on ne pouvait pas répéter après lui. Certaines de ces choses étaient si terribles qu’ils en perdirent le sommeil pendant des nuits et des nuits.

     Depuis ce jour‑là, celui qui voulait lever un mur sur la côte allait trouver Jean des Pierres.

     – Jean, si vous êtes d’accord, j’aimerais protéger mon champ sur la falaise. Vous savez où il est ?
     – Oui. Il faudra prendre les galets en face de la Roche‑Longue. Ceux-là sont prêts à entrer dans un mur. Ils me l’ont demandé souvent.
     – Alors, nous pourrions commencer mardi. J’aurai les hommes qu’il faut.
     – Non. Il n’y aura pas de vent, mardi. C’est le vent qui fait chanter les galets. Et c’est le chant des galets qui enseigne la manière de bâtir un mur. On ne peut rien faire sans le vent. Attendons jusqu’à jeudi.
     – Mais comment pouvez‑vous savoir si le vent soufflera jeudi ?
    – Je le connais beaucoup mieux que mon propre corps. Il se lèvera de bonne heure et ne tombera que dimanche, au début des vêpres. Nous aurons tout notre temps.

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     Et le jeudi, sans faute, le vent de mer sifflait dans l’herbe rase pendant que Jean des Pierres traçait le sillon du mur avec un croc à goémon. Il sifflait dans les galets que les hommes plaçaient les uns sur les autres, avec les gestes attentifs d’une mère qui dépose un nouveau-né au berceau.

     – Attendez donc ! Doucement ! Ce galet n’est pas à sa place. Il faut l’enlever tout de suite. Je l’entends se plaindre sous le vent. Il a mal, oui, il a mal. Et quand un galet ne se trouve pas bien dans un mur, le mur ne se trouve pas bien debout. Enlevez‑le, je vous prie !
     – Bien, bien. Est-ce que celui-ci pourrait aller mieux, Jean des Pierres ?
    – Beaucoup mieux. Entendez-vous comme il ronronne joliment ! Mais il me semble qu’on gémit encore, de ce côté. Oui, ma foi, je ne suis pas étonné. Vous avez mis là un galet rouge pour boucher un trou qui doit rester ouvert. Et le pauvre mur s’étranglait. Ecoutez comme il respire bien maintenant !

     C’était vrai. Quand le mur était fini, les voix de ses pierres changeaient avec le vent qui passait de galerne en suroît, mais toujours elles s’accordaient ensemble et aucune plainte n’y résonnait jamais. Sur toute la baie d’Audierne, les longs murs de galets n’arrêtaient pas de chanter leur contentement.

     Cependant, Jean des Pierres était entré dans sa vieillesse. D’année en année, ses yeux devenaient plus hagards, son visage reflétait un tourment caché. Bâtir un mur était pour lui un martyre. Il n’en finissait pas de soupeser les galets, de leur changer de place et d’en approcher sa tête. Lui qui les entassait, naguère, plus haut que ses yeux, il tremblait de les faire monter jusqu’à sa poitrine. Et puis vint le jour où la grande rumeur du vent dans les murs, si large et si pleine autrefois, se mit à s’érailler un peu, un tout petit peu, comme à regret. Les gens de la côte ne s’en aperçurent pas tout de suite, mais Jean savait déjà qu’il devenait sourd. Son oreille n’était pas plus épaisse pour entendre les hommes, non, mais il ne démêlait plus très bien le langage des pierres. C’était le don qui s’en allait.
     Le dernier mur qu’il a levé, c’est celui de Jakez Perros. Vous ne pouvez plus le voir, aujourd’hui et vous saurez pourquoi. Jean avait d’abord dit non parce que l’autre voulait faire passer son mur en face d’une saignée de la falaise, là où il y a une fontaine d’eau douce. Le vent n’est pas franc, dans cet endroit. Et puis, tout de même, il avait fini par dire oui. Depuis longtemps, il n’osait plus toucher les galets. C’était l’occasion de savoir si le don l’avait définitivement quitté ou s’il était revenu. Le mur s’éleva lentement. Jean avait ordonné qu’on le laissât tout seul. Il s’était bâti une cabane, près de la fontaine, et il y passait ses nuits aux aguets. Pendant deux mois, tremblant de fièvre, il ne cessa de faire et défaire. Enfin, quand les galets lui arrivèrent aux épaules, il les couvrit de pierres plates et rentra chez lui.
    Cette nuit-là, le vent de mer se mit à souffler avec une force terrible. On aurait dit que des orgues immenses, tout le long de la côte, célébraient le jugement dernier. Jean des Pierres suait d’angoisse dans son lit à cause de son mur. Il lui semblait entendre un galet, un seul, qui pleurait comme un être vivant. Il descendit de son lit-clos, entra dans ses sabots de bois, courut à la côte…

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    Le lendemain, quand Jakez Perros alla voir son mur, il le trouva écroulé en face de la fontaine d’eau douce. Au milieu du tas de cailloux polis DONT AUCUN N’AVAIT VOULU LE TOUCHER, souriait Jean des Pierres. Il tenait un gros galet dans son giron, sans doute celui qui pleurait dans le vent et qu’il avait voulu remettre à sa juste place.
    Pendant tout le temps qu’il vécut encore, il ne cessa d’arpenter la falaise avec ce galet qu’il dorlotait comme un enfant blessé. Sa pauvre tête s’était perdue à cause d’une pierre qui souffrait dans un mur.

    Vent de galerne ou de suroît, les murs de Jean des Pierres chantent toujours sur la baie d’Audierne. Alan ar Gow et Youenn Moros m’ont conté son histoire en mangeant la galette froide, près du moulin de Penhors, il y a plus de trente ans. Je n’ai pas été capable de la conter comme eux. Mais j’ai tâché de faire que leur vérité fût aussi la mienne.

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Inis Oírr fields

Inis Oirr fields

Feile na gCloch (le Festival de la Pierre) à Inis Oirr, l’une des îles d’Aran en Irlande

    Chaque année est organisé dans cette île peuplée d’à peine 250 habitants, la plus petite des trois îles d’Aran, un concours international de façonnage d’ouvrages en pierres sèches. En 2012, le thème de la compétition était la réalisation selon le mode traditionnel  d’un grand mur de soutènement vertical de 3,6 m de haut. Trois jours ont été nécessaires pour réaliser un grand mur massif composé de deux parois autoportantes. (crédits au site de Stone Art Blog, c’est  ICI et au site Limewindow, c’est  ICI )

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De la cave au grenier : « le rêve de l’escalier », une nouvelle de Dino Buzzati

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Buzzati - le rêve de l'escalier

Dans Le Rêve de l’escalier, un curieux narrateur-personnage nous dévoile sa méthode de production des rêves. Il nous emmène chez le joailler M. Minervini pour nous faire une démonstration : il l’appelle, fait du bruit, l’attire dans les escaliers pour en faire ensuite disparaître les marches une à une… Bref, le récit diabolique d’un cauchemar de plus en plus angoissant, orchestré par une sorte de mauvais génie « très demandé » dans son milieu.

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   Je crois que je suis très habile à la production des rêves, en particulier de ceux qui engendrent la peur.

   En fait, je suis très demandé. Bien que je ne fasse aucune publicité, les esprits de la nuit me préfèrent à tant de mes collègues qui mettent des insertions coûteuses dans les journaux.
 
   Je dispose d’un répertoire de cauchemars très riches en imagination. Mais il y en a un qui est de loin plus apprécié que les autres ; un des moins originaux, je dois l’avouer, et la chose me mortifie un peu : c’est le rêve de l’escalier.
   Dans notre milieu, ma réputation est fondée presque exclusivement sur cet article que les esprits nocturnes ne se lassent pas de me demander ; bien sûr avec les années je cherche à le perfectionner toujours davantage. Ils disent, les esprits, qu’il est d’un effet irrésistible, d’autant plus que, à les en croire, il renferme une allégorie de la vie.
   On essaie ? Voici M. Giulio Minervini, quarante-cinq ans orfèvre et horloger : peu avant minuit, après avoir regardé la télé, il se couche à côté de sa femme, et bien vite il s’endort.
 
   Comme pour tous les cauchemars angoissants, attendons qu’il se soit coulé profondément dans les replis du sommeil afin qu’il ait du mal à en émerger quand il voudra à toute force se libérer.
   Observez-le bien. Il est plus de deux heures. Nous y sommes, à ce qu’il semble M. Minervini, couché sur le flanc gauche, ce qui bien sûr facilitera l’opération, on le croirait au paradis, tant l’expression satisfaite de son visage respire la béatitude, et même l’hébétude.
   Alors je l’appelle. Il réagit. Il ne voit rien mais il entend, de l’autre côté de la porte, son non répété avec insistance, et aussi un remue-ménage suspect.
 
    Dans le métier d’orfèvre, l’idée fixe du voleur est fondamentale. Un autre, sans doute, entendant un bruit plus ou moins inexplicable, n’y ferait pas attention. Mais Giulio Minervini si. Laissant sur le lit son propre corps endormi comme une bête, il se lève, enfile en hâte son pantalon et en pantoufles passe dans la pièce voisine. Où, est-il besoin de le dire ? il ne trouve personne.
 
   Alors je me poste dans l’antichambre, et je l’appelle de nouveau. Et quand il apparaît dans l’antichambre je me suis déjà transporté, invisible, sur le palier. Je donne de petits coups à la rampe de fer, je simule un trottinement frénétique, et j’appelle avec un soupir : « Monsieur Minervini, monsieur Minervini ! »
 
    Que se passe-t-il ? L’orfèvre, maintenant au comble de l’agitation, fait coulisser le lourd verrou de la porte blindée, entrouve un battant, jette un coup d’oeil dehors. A ce point les jeux sont faits.
    Rapide comme la pensée, je descends au palier inférieur avec un claquement pétulant de talons aiguilles. Et de là je l’appelle, cette fois avec une voix feminine indubitable : jeune, malicieuse, pleine de promesses.
     Lui se penche par-dessus la balustrade pour regarder en bas. Il ne voit rien, mais il entend mon souffle qui vient de l’embrasure de la porte d’un appartement où son oeil n’arrive pas même s’il allonge le cou.
 
« Monsieur Minervini ! Monsieur Minervini ! »
    Maintenant la voix est parfaite, vraiment un murmure provocant et charnel. Et l’orfèvre, parbleu, n’est pas de bois.
 
     Qu’est-ce qu’il fait alors ? Otant ses pantoufles, pieds nus pour ne pas faire de bruit, il commence à descendre l’escalier. La première volée est de douze marches. Ensuite, un palier d’angle, sept marches, un autre palier d’angle, une autre volée de douze. L’éclairage, qui vient d’ampoules placées au-dessus des grands paliers d’où on accède aux logements, est faible et plutôt sinistre, mais on y voit.
 
     Quand il aura descendu cinq ou six marches, la balustrade sur laquelle il appuie sa main gauche lui glissera des doigts, se dissolvant dans le néant. Il en restera un tronçon, dans la partie inférieure de la volée.
    Descendre un escalier sans rampe et sans main-courante le long du mur est une chose très désagréable, bien qu’il n’y ait aucun danger si on fait attention.
 
     Cependant la disparition de la rampe a fait disparaître en Minervini la pensée de la fille mystérieuse qui l’appelait ; et qui maintenant ne l’appelle plus. Maintenant il n’a qu’un doute : doit-il remonter jusqu’au grand balcon encore pourvu de sa balustrade et rentrer au plus tôt chez lui, mais en affrontant ces sept marches terrifiantes sans garde-fou extérieur ? Ou bien lui convient-il de descendre encore deux marches pour pouvoir attraper le tronçon de rampe d’en bas ?
 
     Dans un silence absolu, l’orfèvre se décide pour la seconde solution, il descend les deux marches, de la main gauche il saisit la main-courante de bois, qui cède comme si elle n’avait été fixée à rien.
     Minervini reste là pétrifié, il a dans sa main un lourd morceau de rampe. Avec horreur il le jette dans la cage, s’adosse au mur comme à un refuge, et entend le fracas métallique sur le fond, cinq étages plus bas.
     Il comprend qu’il est pris au piège. La seule chose à faire est remonter. Il le fera avec la plus grande prudence, heureusement pieds nus il est moins facile de glisser. Le palier là-haut, avec sa belle balustrade solide, lui apparaît comme un amarrage fabuleux.
Pourquoi fabuleux ? Il ne s’agit que de neuf dégrés à franchir.
    Neuf degrés, il est vrai, mais dans ce très court espace de temps les degrés sont devenus très hauts et étroits, on dirait la paroi d’une pyramide aztèque. Minervini ne me voit pas, mais il sait que je suis là.
 
Il demande : « C’est un rêve, n’est-ce pas ? »
Je ne réponds pas. « 
 
« Je dis : c’est un rêve n’est-ce pas ? »
répète-t-il.
 
Et moi : « Bah : on verra plus tard. »
 
    Il se mettra à quatre pattes, pour avoir quatre points d’appui au lieu de deux. Sage précaution parce que dans l’intervalle il devra constater que les marches ne sont plus de vraies marches avec un plan horizontal mais de simples barreaux métalliques qui sortent d’environ un mètre du mur, distants l’un de l’autre d’une quarantaine de centimètres, et entre l’un et l’autre il y a le vide. En outre les barres sous lui ont à moitié disparu et s’ouvrent des crevasses épouvantables qu’il faudrait franchir d’un saut d’acrobate, ce qui serait une folie parce qu’en dessous s’enfonce en entonnoir le précipice.
 
    Un échelon, deux échelons, trois échelons, il en manque encore six pour arriver à l’étage. La main se tend, cherche, le prochain échelon n’est plus là. A cet instant précis l’échelon sur lequel il appuie le pied gauche vient à lui manquer, il a à peine le temps de saisir des deux mains l’unique échelon restant, et de s’y mettre dangereusement à califourchon. Il ne peut plus bouger de là, il ne pourra plus jamais bouger, plus jamais. Et qui viendra à son secours ?
     Alors il appelle au secours. Oh ! s’il pouvait. Bien qu’il y mette tout son souffle, aucun son ne sort de sa gorge. Au secours, au secours ! Avec horreur il se rend compte que le barreau sur lequel il est recroquevillé s’affaisse sous lui lentement, comme s’il était devenu de caoutchoux. Il s’agrippe désespérément à l’attache, il serre les genoux sur le tronçon flasque. Mais il sait que tout est inutile.
 
    Il m’appelle : « Dis-moi, dis-moi. C’est un rêve, n’est-ce pas ? Si c’est un rêve, le moment du réveil viendra. C’est un rêve, n’est-ce pas ? »
 
Et moi : « Bah ! on verra plus tard. »
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conte du Dragon : « les cygnes sauvages » de Hans Christian Andersen

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Statue de Hans Christian Andersen (1805-1875) à Central Park, New-York.

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Une publication du conte illustrée par André Pécoud : la jeune princesse est transportée au-dessus de la mer par ses frères-cygnes.

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     Le conte Les Cygnes sauvages est paru en 1838 est inspiré d’un conte traditionnel danois publié en 1823 par un autre danois, Matthias Winther.      Il raconte l’histoire d’une jeune princesse nommée Elisa et des ses onze frères qui, après la mort de leur mère et le remariage du Roi leur père, sont victimes de la méchanceté de leur belle-mère à demi sorcière. Elisa sera placée à la campagne chez des paysans et ses onze frères transformés en cygnes qui s’envolent et disparaissent.      A l’âge de quinze ans, la jeune princesse qui n’a pas oublié ses frères décide de partir à leur recherche. Elle les retrouve enfin mais ceux-ci lui explique qu’ils ne sont humains que la nuit, l’orée du jour les voit se transformer de nouveaux en oiseaux. Mais une fée vient la nuit à son secours en lui expliquant dans l’un de ses rêves comment rompre le sortilège : elle doit leur confectionner onze cottes de mailles à manches longues et les jeter sur eux à midi mais pour que le remède réussisse, elle doit garder absolument le silence tant que son travail n’est pas achevé. Elle entreprend aussitôt son travail.      En ramassant des orties dans la forêt, elle rencontre une chasse conduite par le roi du pays voisin qui tombe immédiatement amoureux d’elle et l’emmène sur son cheval dans son royaume pour l’épouser. En attendant le jour du mariage, elle continue à tisser et coudre les cotes de mailles pour ses frères mais une nuit qu’elle ramassait des orties dans un cimetière parce qu’elle n’avait plus de lin, elle est surprise par l’archevêque qui la traite de sorcière et est condamnée à être brûlée vive. Obligée de se taire pour sauver ses frères, elle ne pu se défendre.      Dans l’attente de son supplice, la brave jeune fille continue de confectionner ses cottes de mailles en espérant parvenir à les achever avant son supplice. C’est heureusement ce qui se produira… Le jour où elle est conduite au bûcher, onze cygnes se posent près d’elle et se transforment en beaux jeunes hommes. Tout le monde s’explique, la princesse épousera son roi et ils vivront heureux et auront beaucoup d’enfants…

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la jeune princesse retrouve enfin ses frères... Illustration d’André Pécoud

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Les Cygnes sauvages

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    Bien loin d’ici, là où s’envolent les hirondelles quand nous sommes en hiver, habitait un roi qui avait onze fils et une fille, Elisa. Les onze fils, quoique princes, allaient à l’école avec décorations sur la poitrine et sabre au côté ; ils écrivaient sur des tableaux en or avec des crayons de diamant et apprenaient tout très facilement, soit par cœur soit par leur raison ; on voyait tout de suite que c’étaient des princes. Leur sœur Elisa était assise sur un petit tabouret de cristal et avait un livre d’images qui avait coûté la moitié du royaume. Ah ! ces enfants étaient très heureux, mais ça ne devait pas durer toujours.

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Illustrations de Anton Lomaev.

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     Leur père, roi du pays, se remaria avec une méchante reine, très mal disposée à leur égard. Ils s’en rendirent compte dès le premier jour : tout le château était en fête ; comme les enfants jouaient « à la visite », au lieu de leur donner, comme d’habitude, une abondance de gâteaux et de pommes au four, elle ne leur donna que du sable dans une tasse à thé en leur disant « de faire semblant ».      La semaine suivante, elle envoya Elisa à la campagne chez quelque paysan et elle ne tarda guère à faire croire au roi tant de mal sur les pauvres princes que Sa Majesté ne se souciait plus d’eux le moins du monde.     – Envolez-vous dans le monde et prenez soin de vous-même ! dit la méchante reine, volez comme de grands oiseaux, mais muets.      Elle ne put cependant leur jeter un sort aussi affreux qu’elle l’aurait voulu : ils se transformèrent en onze superbes cygnes sauvages et, poussant un étrange cri, ils s’envolèrent par les fenêtres du château vers le parc et la forêt.

0_80b0c_a67a687e_orig-1Illustration par N. Goltz – 2006

     Ce fut le matin, de très bonne heure qu’ils passèrent au-dessus de l’endroit où leur sœur Elisa dormait dans la maison du paysan ; ils planèrent au-dessus du toit, tournant leurs longs cous de tous côtés, battant des ailes, mais personne ne les vit ni ne les entendit, alors il leur fallut poursuivre très haut, près des nuages, loin dans le vaste monde. Ils atteignirent enfin une sombre forêt descendant jusqu’à la grève. La pauvre petite Elisa restait dans la salle du paysan à jouer avec une feuille verte – elle n’avait pas d’autre jouet       –, elle s’amusait à piquer un trou dans la feuille et à regarder le soleil au travers, il lui semblait voir les yeux clairs de ses frères.      Lorsqu’elle eut quinze ans, elle rentra au château de son père et quand la méchante reine vit combien elle était belle, elle entra en grande colère et se prit à la haïr, elle l’aurait volontiers changée en cygne sauvage comme ses frères, mais elle n’osa pas tout d’abord, le roi voulant voir sa fille.      De bonne heure, le lendemain, la reine alla au bain, fait de marbre et garni de tentures de toute beauté. Elle prit trois crapauds. Au premier, elle dit :     – Pose-toi sur la tête d’Elisa quand elle entrera dans le bain, afin qu’elle devienne engourdie comme toi.      – Pose-toi sur son front, dit-elle au second, afin qu’elle devienne aussi laide que toi et que son père ne la reconnaisse pas.      – Pose-toi sur son cœur, dit-elle au troisième, afin qu’elle devienne méchante et qu’elle en souffre.

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« Elle lâcha les crapauds dans l’eau claire qui prit aussitôt une teinte verdâtre, appela Elisa, la dévêtit et la fit descendre dans l’eau » – Illustration par N. Goltz – 2006

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« A l’instant le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son front, le troisième sur sa poitrine, sans qu’Elisa eût l’air seulement de s’en apercevoir. »

      Elle lâcha les crapauds dans l’eau claire qui prit aussitôt une teinte verdâtre, appela Elisa, la dévêtit et la fit descendre dans l’eau. A l’instant le premier crapaud se posa dans ses cheveux, le second sur son front, le troisième sur sa poitrine, sans qu’Elisa eût l’air seulement de s’en apercevoir. Dès que la jeune fille fut sortie du bain, trois coquelicots flottèrent à la surface ; si les bêtes n’avaient pas été venimeuses, elles se seraient changées en roses pourpres, mais fleurs elles devaient tout de même devenir d’avoir reposé sur la tête et le cœur d’Elisa, trop innocente pour que la magie pût avoir quelque pouvoir sur elle.

nouvelle_image__197248       Voyant cela, la méchante reine se mit à la frotter avec du brou de noix, enduisit son joli visage d’une pommade nauséabonde et emmêla si bien ses superbes cheveux qu’il était impossible de reconnaître la belle Elisa.      Son père en la voyant en fut tout épouvanté et ne voulut croire que c’était là sa fille, personne ne la reconnut, sauf le chien de garde et les hirondelles, mais ce sont d’humbles bêtes dont le témoignage n’importe pas.

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Le Roi ne reconnaît pas sa fille et la chasse…

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« personne ne la reconnut, sauf le chien de garde et les hirondelles, mais ce sont d’humbles bêtes dont le témoignage n’importe pas. »

     Alors la pauvre Elisa pleura en pensant à ses onze frères, si loin d’elle. Désespérée, elle se glissa hors du château et marcha tout le jour à travers champs et marais vers la forêt. Elle ne savait où aller, mais dans sa grande tristesse et son regret de ses frères, qui chassés comme elle erraient sans doute de par le monde, elle résolut de les chercher, de les trouver.      La nuit tomba vite dans la forêt, elle ne voyait ni chemin ni sentier, elle s’étendit sur la mousse moelleuse et appuya sa tête sur une souche d’arbre.

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Anna et Elena Balbusso : illustration ses Cygnes sauvages d’Andersen : « Toute la nuit, elle rêva de ses frères. »

    Toute la nuit, elle rêva de ses frères. Ils jouaient comme dans leur enfance, écrivaient avec des crayons en diamants sur des tableaux d’or et feuilletaient le merveilleux livre d’images qui avait coûté la moitié du royaume ; mais sur les tableaux d’or ils n’écrivaient pas comme autrefois seulement des zéros et des traits, mais les hardis exploits accomplis, tout ce qu’ils avaient vu et vécu.      Lorsqu’elle s’éveilla, le soleil était haut dans le ciel, elle ne pouvait le voir car les grands arbres étendaient leurs frondaisons épaisses, mais ses rayons jouaient là-bas comme une gaze d’or ondulante.      Elle entendait un clapotis d’eau, de grandes sources coulaient toutes vers un étang au fond de sable fin. Des buissons épais l’entouraient mais, à un endroit, les cerfs avaient percé une large ouverture par laquelle Elisa put s’approcher de l’eau si limpide que, si le vent n’avait fait remuer les branches et les buissons, elle aurait pu les croire peints seulement au fond de l’eau, tant chaque feuille s’y reflétait clairement.      Dès qu’elle y vit son propre visage, elle fut épouvantée, si noir et si laid ! Mais quand elle eut mouillé sa petite main et s’en fut essuyé les yeux et le front, sa peau blanche réapparut. Alors elle retira tous ses vêtements et entra dans l’eau fraîche et vraiment, telle qu’elle était là, elle était la plus charmante fille de roi qui se pût trouver dans le monde.

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Illustration par N. Goltz – 2006

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« Alors elle retira tous ses vêtements et entra dans l’eau fraîche et vraiment, telle qu’elle était là, elle était la plus charmante fille de roi qui se pût trouver dans le monde. »

     Une fois rhabillée, quand elle eut tressé ses longs cheveux, elle alla à la source jaillissante, but dans le creux de sa main et s’enfonça plus profondément dans la forêt sans savoir elle-même où aller.      Elle pensait toujours à ses frères, elle pensait à Dieu, si bon, qui ne l’abandonnerait sûrement pas, lui qui fait pousser les pommes sauvages pour nourrir ceux qui ont faim. Et justement il lui fit voir un de ces arbres dont les branches ployaient sous le poids des fruits ; elle en fit son repas, plaça un tuteur pour soutenir les branches et s’enfonça au plus sombre de la forêt. Le silence était si total qu’elle entendait ses propres pas et le craquement de chaque petite feuille sous ses pieds. Nul oiseau n’était visible, nul rayon de soleil ne pouvait percer les ramures épaisses, et les grands troncs montaient si serrés les uns près des autres, qu’en regardant droit devant elle, elle eût pu croire qu’une grille de poutres l’encerclait. Jamais elle n’avait connu pareille solitude ! La nuit fut très sombre, aucun ver luisant n’éclairait la mousse. Elle se coucha pour dormir. Alors il lui sembla que les frondaisons s’écartaient, que Notre-Seigneur la regardait d’en haut avec des yeux très tendres, que de petits anges passaient leur tête sous son bras. Elle ne savait, en s’éveillant, si elle avait rêvé ou si c’était vrai.

49720c64c6afe0bc792671a0f333d98b« Elle pensait toujours à ses frères »

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0_80b0f_1b90072b_origIllustration par N. Goltz – 2006

www.digilibraries.com@3@2@5@7@32572@32572-h@images@p049i      Elle fit quelques pas et rencontra une vieille femme portant des baies dans un panier et qui lui en offrit. Elisa lui demanda si elle n’avait pas vu onze princes chevauchant à travers la forêt.      – Non, dit la vieille, mais hier j’ai vu onze cygnes avec des couronnes d’or sur la tête nageant sur la rivière tout près d’ici.      Elle conduisit Elisa un bout de chemin jusqu’à un talus au pied duquel serpentait la rivière. Les arbres sur ses rives étendaient les unes vers les autres leurs branches touffues.      Elisa dit adieu à la vieille femme et marcha le long de la rivière jusqu’à son embouchure sur le rivage.       Toute l’immense mer splendide s’étendait devant la jeune fille, mais aucun voilier n’était en vue ni le moindre bateau. Comment pourrait-elle aller plus loin ? Elle considéra les innombrables petits galets sur la grève, l’eau les avait tous polis et arrondis en les roulant.      – L’eau roule inlassablement et par elle ce qui est dur s’adoucit, moi, je veux être tout aussi inlassable qu’elle. Merci à vous pour cette leçon, vagues claires qui roulez ! Un jour, mon cœur me le dit, vous me porterez jusqu’à mes frères chéris.      Sur le varech rejeté par la mer, onze plumes de cygne blanches étaient tombées, elle en fit un bouquet, des gouttes d’eau s’y trouvaient, rosée ou larmes, qui eût pu le dire ? La plage était déserte mais Elisa ne sentait pas sa solitude, car la mer est éternellement changeante, bien plus différente en quelques heures qu’un lac intérieur en une année.      Vers la fin du jour, Elisa vit onze cygnes sauvages avec des couronnes d’or sur la tête. Ils volaient vers la terre l’un derrière l’autre, et formaient un long ruban blanc. Vite, la jeune fille remonta le talus et se cacha derrière un buisson, les cygnes se posèrent tout près d’elle et battirent de leurs grandes ailes blanches.      Mais à l’instant où le soleil disparut dans les flots, leur plumage de cygne tomba subitement et elle vit devant elle onze charmants princes : ses frères.

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Anna et Elena Balbusso : illustration des Cygnes sauvages d’Andersen : « Sur le varech rejeté par la mer, onze plumes de cygne blanches étaient tombées, elle en fit un bouquet. »

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Illustration de Anton Lomaev.

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 » Vers la fin du jour, Elisa vit onze cygnes sauvages avec des couronnes d’or sur la tête. Ils volaient vers la terre l’un derrière l’autre, et formaient un long ruban blanc. »

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les cygnes sauvages d'Andersen - illustration de Anna & Elena Balbusso

Anna et Elena Balbusso : illustration ses Cygnes sauvages d’Andersen : « Mais à l’instant où le soleil disparut dans les flots, leur plumage de cygne tomba subitement et elle vit devant elle onze charmants princes : ses frères. »

     Elisa poussa un grand cri, ils avaient certes beaucoup changé mais … elle savait que c’était eux, son cœur lui disait que c’était eux, elle se jeta dans leurs bras, les appela par leurs noms et ils eurent une immense joie de reconnaître leur petite sœur, devenue une grande et ravissante jeune fille. Ils riaient et pleuraient.      – Nous, tes frères, dit l’aîné, nous volons comme cygnes sauvages tant que dure le jour, mais lorsque vient la nuit, nous reprenons notre apparence humaine, c’est pourquoi il nous faut toujours au coucher du soleil prendre soin d’avoir une terre où poser nos pieds car si nous volions à ce moment dans les nuages, en devenant des hommes, nous serions précipités dans l’océan profond.      Nous n’habitons pas ici, de l’autre côté de l’océan existe un aussi beau pays mais le chemin pour y aller est fort long, il nous faut traverser la mer et il n’y a pas d’île sur le parcours où nous puissions passer la nuit, un rocher seulement émerge de l’eau, si petit qu’il nous faut nous serrer l’un contre l’autre pour nous y reposer et quand la mer est forte, l’eau rejaillit même par-dessus nous, mais nous remercions cependant Dieu pour ce rocher. Nous y passons la nuit sous notre forme humaine, s’il n’était pas là nous ne pourrions pas revoir notre chère patrie car il nous faut deux jours – et les deux plus longs de l’année – pour faire ce voyage.      Une fois par an seulement il nous est permis de visiter le pays de nos aïeux. Nous pouvons y rester onze jours ! onze jours pour survoler notre grande forêt et apercevoir de loin notre château natal où vit notre père, la haute tour de l’église où repose notre mère. Les arbres, les buissons nous sont ici familiers, ici les chevaux sauvages courent sur la plaine comme au temps de notre enfance, ici le charbonnier chante encore les vieux airs sur lesquels nous dansions, ici est notre chère patrie, ici enfin nous t’avons retrouvée, toi notre petite sœur chérie. Nous ne pouvons plus rester que deux jours ici, puis il faudra nous envoler pardessus la mer vers un pays certes beau, mais qui n’est pas notre pays. Et comment t’emmènerons-nous ? Nous qui n’avons ni barque, ni bateau ?      – Et comment pourrai-je vous sauver ? demanda leur petite sœur.      Ils en parlèrent presque toute la nuit.      Elisa s’éveilla au bruissement des ailes des cygnes. Les frères de nouveau métamorphosés volaient au-dessus d’elle, puis s’éloignèrent tout à fait ; un seul, le plus jeune, demeura en arrière, il posa sa tête sur les genoux de la jeune fille qui caressa ses ailes blanches. Tout le jour ils restèrent ensemble, le soir les autres étaient de retour, et une fois le soleil couché ils avaient repris leur forme réelle.      – Demain, nous nous envolerons d’ici pour ne pas revenir de toute une année, mais nous ne pouvons pas t’abandonner ainsi. As-tu le courage de venir avec nous ? Mon bras est assez fort pour te porter à travers le bois, comment tous ensemble n’aurions-nous pas des ailes assez puissantes pour voler avec toi par dessus la mer ?      – Oui, emmenez-moi ! dit Elisa.      Ils passèrent toute la nuit à tresser un filet de souple écorce de saule et de joncs résistants. Ce filet devint grand et solide, Elisa s’y étendit et lorsque parut le soleil et que les frères furent changés en cygnes, ils saisirent le filet dans leurs becs et s’envolèrent très haut, vers les nuages, portant leur sœur chérie encore endormie. Comme les rayons du soleil tombaient juste sur son visage, l’un des frères vola au-dessus de sa tête pour que ses larges ailes étendues lui fassent ombrage.

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Les cygnes sauvages d’Andersen – illustration de Lowell Heiss

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     Ils étaient loin de la terre lorsque Elisa s’éveilla, elle crut rêver en se voyant portée au-dessus de l’eau, très haut dans l’air. A côté d’elle étaient placées une branche portant de délicieuses baies mûres et une botte de racines savoureuses, le plus jeune des frères était allé les cueillir et les avait déposées près d’elle, elle lui sourit avec reconnaissance car elle savait bien que c’était lui qui volait au-dessus de sa tête et l’ombrageait de ses ailes.

     – Ils volaient si haut que le premier voilier apparu au-dessous d’eux semblait une mouette posée sur l’eau. Un grand nuage passait derrière eux, une véritable montagne sur laquelle Elisa vit l’ombre d’elle-même et de ses onze frères en une image gigantesque, ils formaient un tableau plus grandiose qu’elle n’en avait jamais vu, mais à mesure que le soleil montait et que le nuage s’éloignait derrière eux, ces ombres fantastiques s’effaçaient.      Tout le jour, ils volèrent comme une flèche sifflant dans l’air, moins vite pourtant que d’habitude puisqu’ils portaient leur sœur. Un orage se préparait, le soir approchait ; inquiète, Elisa voyait le soleil décliner et le rocher solitaire n’était pas encore en vue. Il lui parut que les battements d’ailes des cygnes étaient toujours plus vigoureux. Hélas ! c’était sa faute s’ils n’avançaient pas assez vite. Quand le soleil serait couché, ils devaient redevenir des hommes, tomber dans la mer et se noyer.

     Alors, du plus profond de son cœur monta vers Dieu une ardente prière. Cependant elle n’apercevait encore aucun rocher, les nuages se rapprochaient, des rafales de vent de plus en plus violentes annonçaient la tempête, les nuages s’amassaient en une seule énorme vague de plomb qui s’avançait menaçante.

     Le soleil était maintenant tout près de toucher la mer, le cœur d’Elisa frémit, les cygnes piquèrent une descente si rapide qu’elle crut tomber, mais très vite ils planèrent de nouveau. Maintenant le soleil était à moitié sous l’eau, alors seulement elle aperçut le petit récif au-dessous d’elle, pas plus grand qu’un phoque qui sortirait la tête de l’eau. Le soleil s’enfonçait si vite, il n’était plus qu’une étoile – alors elle toucha du pied le sol ferme – et le soleil s’éteignit comme la dernière étincelle d’un papier qui brûle. Coude contre coude, ses frères se tenaient debout autour d’elle, mais il n’y avait de place que pour eux et pour elle. La mer battait le récif, jaillissait et retombait sur eux en cascades, le ciel brûlait d’éclairs toujours recommencés et le tonnerre roulait ses coups répétés.

tumblr_m5nabtnPb61qemrmro1_500 « Le soleil était maintenant tout près de toucher la mer »

0_80e82_68f4021_orig-2Illustration de Anton Lomaev.

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« Maintenant le soleil était à moitié sous l’eau, alors seulement elle aperçut le petit récif au-dessous d’elle, pas plus grand qu’un phoque qui sortirait la tête de l’eau. » – Illustration de Svend Otto S.

les cygnes sauvages d'Andersen - illustration de Anna & Elena Balbusso

Elisa et ses frères-cygnes sur le récif se protégeant de la tempête – illustration de Anna & Elena Balbusso : « Coude contre coude, ses frères se tenaient debout autour d’elle, mais il n’y avait de place que pour eux et pour elle. La mer battait le récif, jaillissait et retombait sur eux en cascades, le ciel brûlait d’éclairs toujours recommencés et le tonnerre roulait ses coups répétés. »

0_80b10_1983af08_origIllustration par N. Goltz – 2006

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Illustration de Anton Lomaev.

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     Alors la sœur et les frères, se tenant par la main, chantèrent un cantique où ils retrouvèrent courage.      A l’aube, l’air était pur et calme, aussitôt le soleil levé les cygnes s’envolèrent avec Elisa. La mer était encore forte et lorsqu’ils furent très haut dans l’air, l’écume blanche sur les flots d’un vert sombre semblait des millions de cygnes nageant.

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« Lorsque le soleil fut plus haut, Elisa vit devant elle, flottant à demi dans l’air, un pays de montagnes avec des glaciers brillants parmi les rocs et un château d’au moins une lieue de long, orné de colonnades les unes au-dessus des autres » – Illustration de Anton Lomaev.

     Lorsque le soleil fut plus haut, Elisa vit devant elle, flottant à demi dans l’air, un pays de montagnes avec des glaciers brillants parmi les rocs et un château d’au moins une lieue de long, orné de colonnades les unes au-dessus des autres. A ses pieds se balançaient des forêts de palmiers avec des fleurs superbes, grandes comme des roues de moulin. Elle demanda si c’était là le pays où ils devaient aller, mais les cygnes secouèrent la tête, ce qu’elle voyait, disaient-ils, n’était qu’un joli mirage, le château de nuées toujours changeant de la fée Morgane où ils n’oseraient jamais amener un être humain. Tandis qu’Elisa le regardait, montagnes, bois et château s’écroulèrent et voici surgir vingt églises altières, toutes semblables, aux hautes tours, aux fenêtres pointues. Elle croyait entendre résonner l’orgue mais ce n’était que le bruit de la mer. Bientôt les églises se rapprochèrent et devinrent une flotte naviguant au-dessous d’eux, et alors qu’elle baissait les yeux pour mieux voir, il n’y avait que la brume marine glissant à la surface.      

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Illustrations de Anton Lomaev.

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     Mais bientôt elle aperçut le véritable pays où ils devaient se rendre, pays de belles montagnes bleues, de bois de cèdres, de villes et de châteaux. Bien avant le coucher du soleil, elle était assise sur un rocher devant l’entrée d’une grotte tapissée de jolies plantes vertes grimpantes, on eût dit des tapis brodés.      – Nous allons bien voir ce que tu vas rêver, cette nuit, dit le plus jeune des frères en lui montrant sa chambre.      – Si seulement je pouvais rêver comment vous aider ! répondit-elle. Et cette pensée la préoccupait si fort, elle suppliait si instamment Dieu de l’aider que, même endormie, elle poursuivait sa prière. Alors il lui sembla qu’elle s’élevait très haut dans les airs jusqu’au château de la fée Morgane qui venait elle-même à sa rencontre, éblouissante de beauté et cependant semblable à la vieille femme qui lui avait offert des baies dans la forêt.

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« Alors il lui sembla qu’elle s’élevait très haut dans les airs jusqu’au château de la fée Morgane qui venait elle-même à sa rencontre, éblouissante de beauté »

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     – Tes frères peuvent être sauvés ! dit la fée, mais auras-tu assez de courage et de patience? Si la mer est plus douce que tes mains délicates, elle façonne pourtant les pierres les plus dures, mais elle ne ressent pas la douleur que tes doigts souffriront, elle n’a pas de cœur et ne connaît pas l’angoisse et le tourment que tu auras à endurer.      «Vois cette ortie que je tiens à la main, il en pousse beaucoup de cette sorte autour de la grotte où tu habites, mais celle-ci seulement et celles qui poussent sur les tombes du cimetière sont utilisables – cueille-les malgré les cloques qui brûleront ta peau, piétine-les pour en faire du lin que tu tordras, puis tresse-les en onze cottes de mailles aux manches longues, tu les jetteras sur les onze cygnes sauvages et le charme mauvais sera rompu. Mais n’oublie pas qu’à l’instant où tu commenceras ce travail, et jusqu’à ce qu’il soit terminé, même s’il faut des années, tu ne dois prononcer aucune parole, le premier mot que tu diras, comme un poignard meurtrier frappera le cœur de tes frères, de ta langue dépend leur vie. N’oublie pas ! »      La fée effleura de l’ortie la main d’Elisa et la brûlure l’éveilla. Il faisait grand jour, et tout près de l’endroit où elle avait dormi, il y avait une ortie pareille à celle de son rêve. Alors elle tomba à, genoux et remercia Notre-Seigneur puis elle sortit de la grotte pour commencer son travail.      De ses mains délicates, elle arrachait les orties qui brûlaient comme du feu formant de grosses cloques douloureuses sur ses mains et ses bras mais elle était contente de souffrir pourvu qu’elle pût sauver ses frères. Elle foula chaque ortie avec ses pieds nus et tordit le lin vert.

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« De ses mains délicates, elle arrachait les orties qui brûlaient comme du feu formant de grosses cloques douloureuses sur ses mains et ses bras mais elle était contente de souffrir pourvu qu’elle pût sauver ses frères. »

     Au coucher du soleil les frères rentrèrent. Ils s’effrayèrent de la trouver muette, craignant un autre mauvais sort jeté par la méchante belle-mère, mais voyant ses mains, ils se rendirent compte de ce qu’elle faisait pour eux. Le plus jeune des frères se prit à pleurer et là où tombaient ses larmes, Elisa ne sentait plus de douleur, les cloques brûlantes s’effaçaient.       Elle passa la nuit à travailler n’ayant de cesse qu’elle n’eût sauvé ses frères chéris et tout le jour suivant, tandis que les cygnes étaient absents, elle demeura à travailler solitaire mais jamais le temps n’avait volé si vite. Une cotte de mailles était déjà terminée, elle commençait la seconde.

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« elle demeura à travailler solitaire mais jamais le temps n’avait volé si vite. Une cotte de mailles était déjà terminée, elle commençait la seconde. »

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      Alors un cor de chasse sonna dans les montagnes, elle en fut tout inquiète, le bruit se rapprochait, elle entendait les abois des chiens. Effrayée, elle se réfugia dans la grotte, lia en botte les orties qu’elle avait cueillies et démêlées et s’assit dessus.      A ce moment un grand chien bondit hors du hallier suivi d’un autre et d’un autre encore. Ils aboyaient très fort, couraient de tous côtés, au bout de quelques minutes tous les chasseurs étaient là devant la grotte et le plus beau d’entre eux, le roi du pays, s’avança vers Elisa. Jamais il n’avait vu fille plus belle.      – Comment es-tu venue ici, adorable enfant ? s’écria-t-il.      Elisa secoua la tête, elle n’osait parler, le salut et la vie de ses frères en dépendaient. Elle cacha ses jolies mains sous son tablier pour que le roi ne vît pas sa souffrance.      – Viens avec moi, dit le roi, ne reste pas ici. Si tu es aussi bonne que belle, je te vêtirai de soie et de velours, je mettrai une couronne d’or sur ta tête et tu habiteras le plus riche de mes palais !      Il la souleva et la plaça sur son cheval, mais elle pleurait et se tordait les mains, alors le roi lui dit :      – Je ne veux que ton bonheur, un jour tu me remercieras !       Et il s’élança à travers les montagnes, la tenant devant lui sur son cheval et suivi au galop par les autres chasseurs.

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 « Et il s’élança à travers les montagnes, la tenant devant lui sur son cheval et suivi au galop par les autres chasseurs. »

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Anna et Elena Balbusso : illustration ses Cygnes sauvages d'Andersen

« Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses églises et ses coupoles s’étalait devant eux. » – Illustration Anna et Elena Balbusso.

      Au soleil couchant la magnifique ville royale avec ses églises et ses coupoles s’étalait devant eux. Le roi conduisit la jeune fille dans le palais où les jets d’eau jaillissaient dans les salles de marbre, où les murs et les plafonds rutilaient de peintures, mais elle n’avait pas d’yeux pour ces merveilles; elle pleurait et se désolait. Indifférente, elle laissa les femmes la parer de vêtements royaux, tresser ses cheveux et passer des gants très fins sur ses doigts brûlés.        Alors, dans ces superbes atours, elle était si resplendissante de beauté que toute la cour s’inclina profondément devant elle et que le roi l’élut pour fiancée, malgré l’archevêque qui hochait la tête et murmurait que cette belle fille des bois ne pouvait être qu’une sorcière qui séduisait le cœur du roi.

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Illustration de Anton Lomaev.

     Le roi ne voulait rien entendre, il commanda la musique et les mets les plus rares. Les filles les plus ravissantes dansèrent pour elle. On la conduisit à travers des jardins embaumés dans des salons superbes, mais pas le moindre sourire ne lui venait aux lèvres ni aux yeux, la douleur seule semblait y régner pour l’éternité. Le roi ouvrit alors la porte d’une petite pièce attenante à celle où elle devait dormir, qui était ornée de riches tapisseries vertes rappelant tout à fait la grotte où elle avait habité. La botte de lin qu’elle avait filée avec les orties était là sur le parquet et au plafond pendait la cotte de mailles déjà terminée, – un des chasseurs avait emporté tout ceci comme curiosité.      – Ici tu pourras rêver que tu es encore dans ton ancien logis, dit le roi, voici ton ouvrage qui t’occupait alors, ici, au milieu de tout ton luxe, tu t’amuseras à repenser à ce temps-là.      Quand Elisa vit ces choses qui lui tenaient tant à cœur, un sourire joua sur ses lèvres et le sang lui revint aux joues. Elle pensait au salut de ses frères et baisa la main du roi qui la pressa sur son cœur et ordonna de sonner toutes les cloches des églises. L’adorable fille muette des bois allait devenir reine.      L’archevêque avait beau murmurer de méchants propos aux oreilles du roi, ils n’allaient pas jusqu’à son cœur, la noce devait avoir lieu. C’est l’archevêque lui-même qui devait mettre la couronne sur la tête de la mariée et, dans sa malveillance, il enfonça avec tant de force le cercle étroit sur le front d’Elisa qu’il lui fit mal, mais une douleur autrement lourde lui serrait le cœur, le chagrin qu’elle avait pour ses frères. Sa bouche demeurait muette puisqu’un seul mot trancherait leur vie, mais ses yeux exprimaient un amour profond pour ce roi si bon et si beau qui ordonnait tout pour son plaisir. Jour après jour, elle s’attachait à lui davantage. Oh ! si elle osait seulement se confier à lui, lui dire sa souffrance, mais non, il lui fallait être muette, muette elle devait achever son ouvrage. Aussi se glissait-elle la nuit hors de leur lit pour aller dans la petite chambre décorée comme la grotte et là, elle tricotait une cotte de mailles après l’autre. Quand elle fut à la septième, il ne lui restait plus de lin.

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« Aussi se glissait-elle la nuit hors de leur lit pour aller dans la petite chambre décorée comme la grotte et là, elle tricotait une cotte de mailles après l’autre. Quand elle fut à la septième, il ne lui restait plus de lin. »

      Elle savait que les orties qu’il lui fallait employer poussaient au cimetière, mais elle devait les cueillir elle-même, comment pourrait-elle sortir ?      «Oh ! qu’est-ce que la souffrance à mes doigts à côté du tourment de mon cœur, pensait-elle, il faut que j’ose, Dieu ne m’abandonnera pas ! » Le cœur battant comme si elle commettait une mauvaise action, elle sortit dans la nuit éclairée par la lune, descendit au jardin, suivit les longues allées et les rues désertes jusqu’au cimetière. Là elle vit sur une des plus larges pierres tombales un groupe de hideuses sorcières. Elisa était obligée de passer à côté d’elles et elles la fixaient de leurs yeux mauvais, mais la jeune fille récita sa prière, cueillit des orties brûlantes et rentra au château.

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« elle sortit dans la nuit éclairée par la lune, descendit au jardin, suivit les longues allées et les rues désertes jusqu’au cimetière. Là elle vit sur une des plus larges pierres tombales un groupe de hideuses sorcières. »

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« Une seule personne l’avait vue : l’archevêque resté debout tandis que les autres dormaient. »

     Une seule personne l’avait vue : l’archevêque resté debout tandis que les autres dormaient. Ainsi il avait donc eu raison dans ses soupçons malveillants sur la reine, elle n’était qu’une sorcière !      Dans le secret du confessionnal, il dit au roi ce qu’il avait vu, ce qu’il craignait et quand ces paroles si dures sortirent de sa bouche, les saints de bois sculptés secouaient la tête comme s’ils voulaient dire que ce n’était pas vrai, qu’Elisa était innocente.       Des larmes amères coulaient sur les joues du roi, il rentra chez lui avec un doute au cœur. Maintenant, la nuit, il faisait semblant de dormir mais il ne trouvait pas le sommeil, il remarquait qu’Elisa se levait chaque nuit et chaque nuit il la suivait et la voyait disparaître dans sa petite chambre.       Jour après jour, il devenait plus sombre, Elisa le voyait bien mais ne se l’expliquait pas ; elle s’inquiétait cependant et que ne souffrit-elle alors en son cœur pour ses frères ! Ses larmes coulaient sur le velours et la pourpre royale, elles y tombaient comme des diamants scintillants, et les dames de la cour qui voyaient toute cette magnificence eussent bien voulu être reines à sa place.       Cependant, elle devait être bientôt au terme de son ouvrage, il ne manquait plus qu’une cotte de mailles, encore une fois elle n’avait plus de lin et plus une seule ortie. Il lui fallait encore une fois, la dernière, s’en aller au cimetière en cueillir quelques poignées. Elle redoutait cette course solitaire et les terribles sorcières, mais sa volonté restait ferme et aussi sa confiance en Dieu.       Elisa partit donc, mais le roi et l’archevêque la suivaient ; ils la virent disparaître à la grille du cimetière et, quand eux-mêmes s’en approchèrent, ils virent les affreuses sorcières assises sur la dalle comme Elisa les avait vues. Alors le roi s’en retourna, il se la figurait parmi les sorcières, elle dont la tête avait, ce même soir, reposé sur sa poitrine.      – C’est le peuple qui la jugera, dit-il.

0_80b13_beab1a28_origIllustration par N. Goltz – 2006

     Le peuple la condamna, elle devait être brûlée vive.      Arrachée aux magnifiques salons royaux, Elisa fut jetée dans un cachot sombre et humide où le vent soufflait à travers les barreaux de la fenêtre ; au lieu du velours et de la soie, on lui donna, pour poser sa tête, la botte d’orties qu’elle avait cueillie, les rudes cottes de mailles brûlantes qu’elle avait tricotées devaient lui servir de couvertures et de couette, mais aucun présent ne pouvait lui être plus cher. Elle se remit à son ouvrage en priant Dieu.

les cygnes sauvages d'Andersen - illustration de Anna & Elena Balbusso

les cygnes sauvages d’Andersen – illustration de Anna & Elena Balbusso :  » le soir elle entendit un bruissement d’ailes de cygnes devant les barreaux : c’était le plus jeune des frères qui l’avait retrouvée. »

      le soir elle entendit un bruissement d’ailes de cygnes devant les barreaux : c’était le plus jeune des frères qui l’avait retrouvée. Alors elle sanglota de joie et pourtant elle savait que cette nuit serait sans doute la dernière de sa vie. Mais maintenant, l’ouvrage était presque achevé et ses frères étaient là …      L’archevêque arriva pour passer les heures ultimes avec elle – il l’avait promis au roi – mais elle, secouant la tête, le pria par ses regards et sa mimique de s’en aller, cette nuit même il fallait que son travail fût terminé, sinon tout aurait été inutile, sa douleur, ses larmes et ses nuits sans sommeil. L’archevêque la quitta sur quelques méchantes paroles, mais continua sa besogne.      Les petites souris couraient sur le plancher et traînaient des orties jusqu’à ses pieds afin de l’aider de leur mieux, et un merle se posa devant la fenêtre et siffla toute la nuit pour qu’elle ne perdît pas courage.

0_80b14_ab4f5d16_origIllustration par N. Goltz – 2006

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Illustration de Anton Lomaev.

     Ce n’était pas encore l’aube – le soleil ne se lèverait qu’une heure plus tard – quand les onze frères se présentèrent au portail du château. Ils demandaient qu’on les mène auprès du souverain mais on leur répondit que c’était tout à fait impossible. Sa majesté dormait et nul n’eût osé le réveiller. Ils supplièrent, ils menacèrent jusqu’à ce que la garde parût et le roi lui-même. A cet instant, le soleil se leva, plus de frères, mais au-dessus du palais, onze cygnes sauvages volaient à tire-d’aile.  www.digilibraries.com@3@2@5@7@32572@32572-h@images@p069i     Maintenant la foule se pressait aux portes de la ville, tout le peuple voulait voir brûler la sorcière. Une vieille haridelle traînait la charrette où on l’avait assise vêtue d’une blouse de grosse toile à sac, ses admirables cheveux tombaient autour de son visage d’une mortelle pâleur, ses lèvres remuaient doucement tandis que ses doigts tordaient le lin vert. Même sur le chemin de la mort, elle n’abandonnerait pas l’œuvre commencée, dix cottes de mailles étaient posées à ses pieds, elle tricotait la onzième.      Voyez la sorcière, qu’est-ce qu’elle marmonne, elle n’a bien sûr pas de livre de psaumes dans les mains, mais bien toutes ses sorcelleries, arrachez-lui ça, mettez tout en pièces.

     Ils se ruaient et pressaient pour l’atteindre, mais voici venir par les airs onze cygnes blancs, ils se posèrent autour d’elle dans la charrette en battant de leurs larges ailes. La foule, épouvantée recula.      – C’est un avertissement du ciel, elle est innocente, murmurait-on tout bas, pourtant, personne n’osait le dire tout haut.      Déjà le bourreau saisissait sa main, alors en toute hâte, elle jeta les onze cotes de mailles sur les cygnes et à leur place parurent onze princes délicieux, le plus jeune avait une aile de cygne à la place d’un de ses bras car il manquait encore une manche à la dernière tunique qu’elle n’avait pu terminer.      – Maintenant j’ose parler, s’écria-t-elle, je suis innocente.

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Illustration par N. Goltz – 2006

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Illustrations de Anton Lomaev.

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« Déjà le bourreau saisissait sa main, alors en toute hâte, elle jeta les onze cotes de mailles sur les cygnes et à leur place parurent onze princes délicieux, le plus jeune avait une aile de cygne à la place d’un de ses bras car il manquait encore une manche à la dernière tunique qu’elle n’avait pu terminer. – Maintenant j’ose parler, s’écria-t-elle, je suis innocente. »

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     Et le peuple ayant vu le miracle s’inclina devant elle comme devant une sainte, mais elle tomba inanimée dans les bras de ses frères, brisée par l’attente, l’angoisse et la douleur.      – Oui, elle est innocente ! dit l’aîné des frères. Il raconta tout ce qui était arrivé et, tandis qu’il parlait, un parfum se répandait comme des millions de roses. Chaque morceau de bois du bûcher avait pris racine et des branches avaient poussé formant un grand buisson de roses rouges. A sa cime, une fleur blanche resplendissait de lumière comme une étoile, le roi la cueillit et la posa sur la poitrine d’Elisa. Alors elle revint à elle, la paix et la béatitude dans le cœur.      Toutes les cloches des églises se mirent à sonner d’elles-mêmes et les oiseaux arrivèrent volent en grandes troupes. Le retour au château fut un nouveau cortège nuptial comme aucun roi au monde n’en avait jamais vu.

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« un nouveau cortège nuptial comme aucun roi au monde n’en avait jamais vu. »

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Pour la version du conte avec beaucoup plus d’illustrations (thème Illustres illustrateurs), c’est ICI.

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–––– Et la version du conte en anglais –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

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     Far away, in the land to which the swallows fly when it is winter, dwelt a king who had eleven sons, and one daughter, named Eliza.

     The eleven brothers were princes, and each went to school with a star on his breast and a sword by his side. They wrote with diamond pencils on golden slates and learned their lessons so quickly and read so easily that every one knew they were princes. Their sister Eliza sat on a little stool of plate-glass and had a book full of pictures, which had cost as much as half a kingdom.

     Happy, indeed, were these children; but they were not long to remain so, for their father, the king, married a queen who did not love the children, and who proved to be a wicked sorceress.

     The queen began to show her unkindness the very first day. While the great festivities were taking place in the palace, the children played at receiving company; but the queen, instead of sending them the cakes and apples that were left from the feast, as was customary, gave them some sand in a teacup and told them to pretend it was something good. The next week she sent the little Eliza into the country to a peasant and his wife. Then she told the king so many untrue things about the young princes that he gave himself no more trouble about them.

     « Go out into the world and look after yourselves, » said the queen. « Fly like great birds without a voice. » But she could not make it so bad for them as she would have liked, for they were turned into eleven beautiful wild swans.

     With a strange cry, they flew through the windows of the palace, over the park, to the forest beyond. It was yet early morning when they passed the peasant’s cottage where their sister lay asleep in her room. They hovered over the roof, twisting their long necks and flapping their wings, but no one heard them or saw them, so they at last flew away, high up in the clouds, and over the wide world they sped till they came to a thick, dark wood, which stretched far away to the seashore.

     Poor little Eliza was alone in the peasant’s room playing with a green leaf, for she had no other playthings. She pierced a hole in the leaf, and when she looked through it at the sun she seemed to see her brothers’ clear eyes, and when the warm sun shone on her cheeks she thought of all the kisses they had given her.

     One day passed just like another. Sometimes the winds rustled through the leaves of the rosebush and whispered to the roses, « Who can be more beautiful than you? » And the roses would shake their heads and say, « Eliza is. » And when the old woman sat at the cottage door on Sunday and read her hymn book, the wind would flutter the leaves and say to the book, « Who can be more pious than you? » And then the hymn book would answer, « Eliza. » And the roses and the hymn book told the truth.

     When she was fifteen she returned home, but because she was so beautiful the witch-queen became full of spite and hatred toward her. Willingly would she have turned her into a swan like her brothers, but she did not dare to do so for fear of the king.

     Early one morning the queen went into the bathroom; it was built of marble and had soft cushions trimmed with the most beautiful tapestry. She took three toads with her, and kissed them, saying to the first, « When Eliza comes to bathe seat yourself upon her head, that she may become as stupid as you are. » To the second toad she said, « Place yourself on her forehead, that she may become as ugly as you are, and that her friends may not know her. » « Rest on her heart, » she whispered to the third; « then she will have evil inclinations and suffer because of them. » So she put the toads into the clear water, which at once turned green. She next called Eliza and helped her undress and get into the bath.

     As Eliza dipped her head under the water one of the toads sat on her hair, a second on her forehead, and a third on her breast. But she did not seem to notice them, and when she rose from the water there were three red poppies floating upon it. Had not the creatures been venomous or had they not been kissed by the witch, they would have become red roses. At all events they became flowers, because they had rested on Eliza’s head and on her heart. She was too good and too innocent for sorcery to have any power over her.

     When the wicked queen saw this, she rubbed Eliza’s face with walnut juice, so that she was quite brown; then she tangled her beautiful hair and smeared it with disgusting ointment until it was quite impossible to recognize her.

     The king was shocked, and declared she was not his daughter. No one but the watchdog and the swallows knew her, and they were only poor animals and could say nothing. Then poor Eliza wept and thought of her eleven brothers who were far away. Sorrowfully she stole from the palace and walked the whole day over fields and moors, till she came to the great forest. She knew not in what direction to go, but she was so unhappy and longed so for her brothers, who, like herself, had been driven out into the world, that she was determined to seek them.

     She had been in the wood only a short time when night came on and she quite lost the path; so she laid herself down on the soft moss, offered up her evening prayer, and leaned her head against the stump of a tree. All nature was silent, and the soft, mild air fanned her forehead. The light of hundreds of glowworms shone amidst the grass and the moss like green fire, and if she touched a twig with her hand, ever so lightly, the brilliant insects fell down around her like shooting stars.

     All night long she dreamed of her brothers. She thought they were all children again, playing together. She saw them writing with their diamond pencils on golden slates, while she looked at the beautiful picture book which had cost half a kingdom. They were not writing lines and letters, as they used to do, but descriptions of the noble deeds they had performed and of all that they had discovered and seen. In the picture book, too, everything was living. The birds sang, and the people came out of the book and spoke to Eliza and her brothers; but as the leaves were turned over they darted back again to their places, that all might be in order.

     When she awoke, the sun was high in the heavens. She could not see it, for the lofty trees spread their branches thickly overhead, but its gleams here and there shone through the leaves like a gauzy golden mist. There was a sweet fragrance from the fresh verdure, and the birds came near and almost perched on her shoulders. She heard water rippling from a number of springs, all flowing into a lake with golden sands. Bushes grew thickly round the lake, and at one spot, where an opening had been made by a deer, Eliza went down to the water.

     The lake was so clear that had not the wind rustled the branches of the trees and the bushes so that they moved, they would have seemed painted in the depths of the lake; for every leaf, whether in the shade or in the sunshine, was reflected in the water.

     When Eliza saw her own face she was quite terrified at finding it so brown and ugly, but after she had wet her little hand and rubbed her eyes and forehead, the white skin gleamed forth once more; and when she had undressed and dipped herself in the fresh water, a more beautiful king’s daughter could not have been found anywhere in the wide world.

     As soon as she had dressed herself again and braided her long hair, she went to the bubbling spring and drank some water out of the hollow of her hand. Then she wandered far into the forest, not knowing whither she went. She thought of her brothers and of her father and mother and felt sure that God would not forsake her. It is God who makes the wild apples grow in the wood to satisfy the hungry, and He now showed her one of these trees, which was so loaded with fruit that the boughs bent beneath the weight. Here she ate her noonday meal, and then placing props under the boughs, she went into the gloomiest depths of the forest.

     It was so still that she could hear the sound of her own footsteps, as well as the rustling of every withered leaf which she crushed under her feet. Not a bird was to be seen, not a sunbeam could penetrate the large, dark boughs of the trees. The lofty trunks stood so close together that when she looked before her it seemed as if she were enclosed within trelliswork. Here was such solitude as she had never known before!

     The night was very dark. Not a glowworm was glittering in the moss. Sorrowfully Eliza laid herself down to sleep. After a while it seemed to her as if the branches of the trees parted over her head and the mild eyes of angels looked down upon her from heaven.

     In the morning, when she awoke, she knew not whether this had really been so or whether she had dreamed it. She continued her wandering, but she had not gone far when she met an old woman who had berries in her basket and who gave her a few to eat. Eliza asked her if she had not seen eleven princes riding through the forest.

     « No, » replied the old woman, « but I saw yesterday eleven swans with gold crowns on their heads, swimming in the river close by. » Then she led Eliza a little distance to a sloping bank, at the foot of which ran a little river. The trees on its banks stretched their long leafy branches across the water toward each other, and where they did not meet naturally the roots had torn themselves away from the ground, so that the branches might mingle their foliage as they hung over the water.

     Eliza bade the old woman farewell and walked by the flowing river till she reached the shore of the open sea. And there, before her eyes, lay the glorious ocean, but not a sail appeared on its surface; not even a boat could be seen. How was she to go farther? She noticed how the countless pebbles on the shore had been smoothed and rounded by the action of the water. Glass, iron, stones, everything that lay there mingled together, had been shaped by the same power until they were as smooth as her own delicate hand.

     « The water rolls on without weariness, » she said, « till all that is hard becomes smooth; so will I be unwearied in my task. Thanks for your lesson, bright rolling waves; my heart tells me you will one day lead me to my dear brothers. »

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     On the foam-covered seaweeds lay eleven white swan feathers, which she gathered and carried with her. Drops of water lay upon them; whether they were dewdrops or tears no one could say. It was lonely on the seashore, but she did not know it, for the ever-moving sea showed more changes in a few hours than the most varying lake could produce in a whole year. When a black, heavy cloud arose, it was as if the sea said, « I can look dark and angry too »; and then the wind blew, and the waves turned to white foam as they rolled. When the wind slept and the clouds glowed with the red sunset, the sea looked like a rose leaf. Sometimes it became green and sometimes white. But, however quietly it lay, the waves were always restless on the shore and rose and fell like the breast of a sleeping child.

     When the sun was about to set, Eliza saw eleven white swans, with golden crowns on their heads, flying toward the land, one behind the other, like a long white ribbon. She went down the slope from the shore and hid herself behind the bushes. The swans alighted quite close to her, flapping their great white wings. As soon as the sun had disappeared under the water, the feathers of the swans fell off and eleven beautiful princes, Eliza’s brothers, stood near her.

     She uttered a loud cry, for, although they were very much changed, she knew them immediately. She sprang into their arms and called them each by name. Very happy the princes were to see their little sister again; they knew her, although she had grown so tall and beautiful. They laughed and wept and told each other how cruelly they had been treated by their stepmother.

     « We brothers, » said the eldest, « fly about as wild swans while the sun is in the sky, but as soon as it sinks behind the hills we recover our human shape. Therefore we must always be near a resting place before sunset; for if we were flying toward the clouds when we recovered our human form, we should sink deep into the sea.

     « We do not dwell here, but in a land just as fair that lies far across the ocean; the way is long, and there is no island upon which we can pass the night—nothing but a little rock rising out of the sea, upon which, even crowded together, we can scarcely stand with safety. If the sea is rough, the foam dashes over us; yet we thank God for this rock. We have passed whole nights upon it, or we should never have reached our beloved fatherland, for our flight across the sea occupies two of the longest days in the year.

     « We have permission to visit our home once every year and to remain eleven days. Then we fly across the forest to look once more at the palace where our father dwells and where we were born, and at the church beneath whose shade our mother lies buried. The very trees and bushes here seem related to us. The wild horses leap over the plains as we have seen them in our childhood. The charcoal burners sing the old songs to which we have danced as children. This is our fatherland, to which we are drawn by loving ties; and here we have found you, our dear little sister. Two days longer we can remain here, and then we must fly away to a beautiful land which is not our home. How can we take you with us? We have neither ship nor boat. »

     « How can I break this spell? » asked the sister. And they talked about it nearly the whole night, slumbering only a few hours.

     Eliza was awakened by the rustling of the wings of swans soaring above her. Her brothers were again changed to swans. They flew in circles, wider and wider, till they were far away; but one of them, the youngest, remained behind and laid his head in his sister’s lap, while she stroked his wings. They remained together the whole day.

     Towards evening the rest came back, and as the sun went down they resumed their natural forms. « To-morrow, » said one, « we shall fly away, not to return again till a whole year has passed. But we cannot leave you here. Have you courage to go with us? My arm is strong enough to carry you through the wood, and will not all our wings be strong enough to bear you over the sea? »

     « Yes, take me with you, » said Eliza. They spent the whole night in weaving a large, strong net of the pliant willow and rushes. On this Eliza laid herself down to sleep, and when the sun rose and her brothers again became wild swans, they took up the net with their beaks, and flew up to the clouds with their dear sister, who still slept. When the sunbeams fell on her face, one of the swans soared over her head so that his broad wings might shade her.

     They were far from the land when Eliza awoke. She thought she must still be dreaming, it seemed so strange to feel herself being carried high in the air over the sea. By her side lay a branch full of beautiful ripe berries and a bundle of sweet-tasting roots; the youngest of her brothers had gathered them and placed them there. She smiled her thanks to him; she knew it was the same one that was hovering over her to shade her with his wings. They were now so high that a large ship beneath them looked like a white sea gull skimming the waves. A great cloud floating behind them appeared like a vast mountain, and upon it Eliza saw her own shadow and those of the eleven swans, like gigantic flying things. Altogether it formed a more beautiful picture than she had ever before seen; but as the sun rose higher and the clouds were left behind, the picture vanished.

     Onward the whole day they flew through the air like winged arrows, yet more slowly than usual, for they had their sister to carry. The weather grew threatening, and Eliza watched the sinking sun with great anxiety, for the little rock in the ocean was not yet in sight. It seemed to her as if the swans were exerting themselves to the utmost. Alas! she was the cause of their not advancing more quickly. When the sun set they would change to men, fall into the sea, and be drowned.

     Then she offered a prayer from her inmost heart, but still no rock appeared. Dark clouds came nearer, the gusts of wind told of the coming storm, while from a thick, heavy mass of clouds the lightning burst forth, flash after flash. The sun had reached the edge of the sea, when the swans darted down so swiftly that Eliza’s heart trembled; she believed they were falling, but they again soared onward.

     Presently, and by this time the sun was half hidden by the waves, she caught sight of the rock just below them. It did not look larger than a seal’s head thrust out of the water. The sun sank so rapidly that at the moment their feet touched the rock it shone only like a star, and at last disappeared like the dying spark in a piece of burnt paper. Her brothers stood close around her with arms linked together, for there was not the smallest space to spare. The sea dashed against the rock and covered them with spray. The heavens were lighted up with continual flashes, and thunder rolled from the clouds. But the sister and brothers stood holding each other’s hands, and singing hymns.

     In the early dawn the air became calm and still, and at sunrise the swans flew away from the rock, bearing their sister with them. The sea was still rough, and from their great height the white foam on the dark-green waves looked like millions of swans swimming on the water. As the sun rose higher, Eliza saw before her, floating in the air, a range of mountains with shining masses of ice on their summits. In the center rose a castle that seemed a mile long, with rows of columns rising one above another, while around it palm trees waved and flowers as large as mill wheels bloomed. She asked if this was the land to which they were hastening. The swans shook their heads, for what she beheld were the beautiful, ever-changing cloud-palaces of the Fata Morgana, into which no mortal can enter.

     Eliza was still gazing at the scene, when mountains, forests, and castles melted away, and twenty stately churches rose in their stead, with high towers and pointed Gothic windows. She even fancied she could hear the tones of the organ, but it was the music of the murmuring sea. As they drew nearer to the churches, these too were changed and became a fleet of ships, which seemed to be sailing beneath her; but when she looked again she saw only a sea mist gliding over the ocean.

     One scene melted into another, until at last she saw the real land to which they were bound, with its blue mountains, its cedar forests, and its cities and palaces. Long before the sun went down she was sitting on a rock in front of a large cave, the floor of which was overgrown with delicate green creeping plants, like an embroidered carpet.

     « Now we shall expect to hear what you dream of to-night, » said the youngest brother, as he showed his sister her bedroom.

     « Heaven grant that I may dream how to release you! » she replied. And this thought took such hold upon her mind that she prayed earnestly to God for help, and even in her sleep she continued to pray. Then it seemed to her that she was flying high in the air toward the cloudy palace of the Fata Morgana, and that a fairy came out to meet her, radiant and beautiful, yet much like the old woman who had given her berries in the wood, and who had told her of the swans with golden crowns on their heads.

     « Your brothers can be released, » said she, « if you only have courage and perseverance. Water is softer than your own delicate hands, and yet it polishes and shapes stones. But it feels no pain such as your fingers will feel; it has no soul and cannot suffer such agony and torment as you will have to endure. Do you see the stinging nettle which I hold in my hand? Quantities of the same sort grow round the cave in which you sleep, but only these, and those that grow on the graves of a churchyard, will be of any use to you. These you must gather, even while they burn blisters on your hands. Break them to pieces with your hands and feet, and they will become flax, from which you must spin and weave eleven coats with long sleeves; if these are then thrown over the eleven swans, the spell will be broken. But remember well, that from the moment you commence your task until it is finished, even though it occupy years of your life, you must not speak. The first word you utter will pierce the hearts of your brothers like a deadly dagger. Their lives hang upon your tongue. Remember all that I have told you. »

     And as she finished speaking, she touched Eliza’s hand lightly with the nettle, and a pain as of burning fire awoke her.

     It was broad daylight, and near her lay a nettle like the one she had seen in her dream. She fell on her knees and offered thanks to God. Then she went forth from the cave to begin work with her delicate hands. She groped in amongst the ugly nettles, which burned great blisters on her hands and arms, but she determined to bear the pain gladly if she could only release her dear brothers. So she bruised the nettles with her bare feet and spun the flax.

     At sunset her brothers returned, and were much frightened when she did not speak. They believed her to be under the spell of some new sorcery, but when they saw her hands they understood what she was doing in their behalf. The youngest brother wept, and where his tears touched her the pain ceased and the burning blisters vanished. Eliza kept to her work all night, for she could not rest till she had released her brothers. During the whole of the following day, while her brothers were absent, she sat in solitude, but never before had the time flown so quickly.

     One coat was already finished and she had begun the second, when she heard a huntsman’s horn and was struck with fear. As the sound came nearer and nearer, she also heard dogs barking, and fled with terror into the cave. She hastily bound together the nettles she had gathered, and sat upon them. In a moment there came bounding toward her out of the ravine a great dog, and then another and another; they ran back and forth barking furiously, until in a few minutes all the huntsmen stood before the cave. The handsomest of them was the king of the country, who, when he saw the beautiful maiden, advanced toward her, saying, « How did you come here, my sweet child? »

     Eliza shook her head. She dared not speak, for it would cost her brothers their deliverance and their lives. And she hid her hands under her apron, so that the king might not see how she was suffering.

    « Come with me, » he said; « here you cannot remain. If you are as good as you are beautiful, I will dress you in silk and velvet, I will place a golden crown on your head, and you shall rule and make your home in my richest castle. » Then he lifted her onto his horse. She wept and wrung her hands, but the king said: « I wish only your happiness. A time will come when you will thank me for this. »

     He galloped away over the mountains, holding her before him on his horse, and the hunters followed behind them. As the sun went down they approached a fair, royal city, with churches and cupolas. On arriving at the castle, the king led her into marble halls, where large fountains played and where the walls and the ceilings were covered with rich paintings. But she had no eyes for all these glorious sights; she could only mourn and weep. Patiently she allowed the women to array her in royal robes, to weave pearls in her hair, and to draw soft gloves over her blistered fingers. As she stood arrayed in her rich dress, she looked so dazzlingly beautiful that the court bowed low in her presence.

     Then the king declared his intention of making her his bride, but the archbishop shook his head and whispered that the fair young maiden was only a witch, who had blinded the king’s eyes and ensnared his heart. The king would not listen to him, however, and ordered the music to sound, the daintiest dishes to be served, and the loveliest maidens to dance before them.

     Afterwards he led her through fragrant gardens and lofty halls, but not a smile appeared on her lips or sparkled in her eyes. She looked the very picture of grief. Then the king opened the door of a little chamber in which she was to sleep. It was adorned with rich green tapestry and resembled the cave in which he had found her. On the floor lay the bundle of flax which she had spun from the nettles, and under the ceiling hung the coat she had made. These things had been brought away from the cave as curiosities, by one of the huntsmen.

     « Here you can dream yourself back again in the old home in the cave, » said the king; « here is the work with which you employed yourself. It will amuse you now, in the midst of all this splendor, to think of that time. »

     When Eliza saw all these things which lay so near her heart, a smile played around her mouth, and the crimson blood rushed to her cheeks. The thought of her brothers and their release made her so joyful that she kissed the king’s hand. Then he pressed her to his heart.

      Very soon the joyous church bells announced the marriage feast; the beautiful dumb girl of the woods was to be made queen of the country. A single word would cost her brothers their lives, but she loved the kind, handsome king, who did everything to make her happy, more and more each day; she loved him with her whole heart, and her eyes beamed with the love she dared not speak. Oh! if she could only confide in him and tell him of her grief. But dumb she must remain till her task was finished.

     Therefore at night she crept away into her little chamber which had been decked out to look like the cave and quickly wove one coat after another. But when she began the seventh, she found she had no more flax. She knew that the nettles she wanted to use grew in the churchyard and that she must pluck them herself. How should she get out there? « Oh, what is the pain in my fingers to the torment which my heart endures? » thought she. « I must venture; I shall not be denied help from heaven. »

     Then with a trembling heart, as if she were about to perform a wicked deed, Eliza crept into the garden in the broad moonlight, and passed through the narrow walks and the deserted streets till she reached the churchyard. She prayed silently, gathered the burning nettles, and carried them home with her to the castle.

      One person only had seen her, and that was the archbishop—he was awake while others slept. Now he felt sure that his suspicions were correct; all was not right with the queen; she was a witch and had bewitched the king and all the people. Secretly he told the king what he had seen and what he feared, and as the hard words came from his tongue, the carved images of the saints shook their heads as if they would say, « It is not so; Eliza is innocent. »

     But the archbishop interpreted it in another way; he believed that they witnessed against her and were shaking their heads at her wickedness. Two tears rolled down the king’s cheeks. He went home with doubt in his heart, and at night pretended to sleep. But no real sleep came to his eyes, for every night he saw Eliza get up and disappear from her chamber. Day by day his brow became darker, and Eliza saw it, and although she did not understand the reason, it alarmed her and made her heart tremble for her brothers. Her hot tears glittered like pearls on the regal velvet and diamonds, while all who saw her were wishing they could be queen.

     In the meantime she had almost finished her task; only one of her brothers’ coats was wanting, but she had no flax left and not a single nettle. Once more only, and for the last time, must she venture to the churchyard and pluck a few handfuls. She went, and the king and the archbishop followed her. The king turned away his head and said, « The people must condemn her. » Quickly she was condemned to suffer death by fire.

     Away from the gorgeous regal halls she was led to a dark, dreary cell, where the wind whistled through the iron bars. Instead of the velvet and silk dresses, they gave her the ten coats whichshe had woven, to cover her, and the bundle of nettles for a pillow. But they could have given her nothing that would have pleased her more. She continued her task with joy and prayed for help, while the street boys sang jeering songs about her and not a soul comforted her with a kind word.

     Toward evening she heard at the grating the flutter of a swan’s wing; it was her youngest brother. He had found his sister, and she sobbed for joy, although she knew that probably this was the last night she had to live. Still, she had hope, for her task was almost finished and her brothers were come.

     Then the archbishop arrived, to be with her during her last hours as he had promised the king. She shook her head and begged him, by looks and gestures, not to stay; for in this night she knew she must finish her task, otherwise all her pain and tears and sleepless nights would have been suffered in vain. The archbishop withdrew, uttering bitter words against her, but she knew that she was innocent and diligently continued her work.

     Little mice ran about the floor, dragging the nettles to her feet, to help as much as they could; and a thrush, sitting outside the grating of the window, sang to her the whole night long as sweetly as possible, to keep up her spirits.

     It was still twilight, and at least an hour before sunrise, when the eleven brothers stood at the castle gate and demanded to be brought before the king. They were told it could not be; it was yet night; the king slept and could not be disturbed. They threatened, they entreated, until the guard appeared, and even the king himself, inquiring what all the noise meant. At this moment the sun rose, and the eleven brothers were seen no more, but eleven wild swans flew away over the castle.

     Now all the people came streaming forth from the gates of the city to see the witch burned. An old horse drew the cart on which she sat. They had dressed her in a garment of coarse sackcloth. Her lovely hair hung loose on her shoulders, her cheeks were deadly pale, her lips moved silently while her fingers still worked at the green flax. Even on the way to death she would not give up her task. The ten finished coats lay at her feet; she was working hard at the eleventh, while the mob jeered her and said: « See the witch; how she mutters! She has no hymn book in her hand; she sits there with her ugly sorcery. Let us tear it into a thousand pieces. »

     They pressed toward her, and doubtless would have destroyed the coats had not, at that moment, eleven wild swans flown over her and alighted on the cart. They flapped their large wings, and the crowd drew back in alarm.

     « It is a sign from Heaven that she is innocent, » whispered many of them; but they did not venture to say it aloud.

     As the executioner seized her by the hand to lift her out of the cart, she hastily threw the eleven coats over the eleven swans, and they immediately became eleven handsome princes; but the youngest had a swan’s wing instead of an arm, for she had not been able to finish the last sleeve of the coat.

    « Now I may speak, » she exclaimed. « I am innocent. »

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     Then the people, who saw what had happened, bowed to her as before a saint; but she sank unconscious in her brothers’ arms, overcome with suspense, anguish, and pain.

     « Yes, she is innocent, » said the eldest brother, and related all that had taken place. While he spoke, there rose in the air a fragrance as from millions of roses. Every piece of fagot in the pile made to burn her had taken root, and threw out branches until the whole appeared like a thick hedge, large and high, covered with roses; while above all bloomed a white, shining flower that glittered like a star. This flower the king plucked, and when he placed it in Eliza’s bosom she awoke from her swoon with peace and happiness in her heart. Then all the church bells rang of themselves, and the birds came in great flocks. And a marriage procession, such as no king had ever before seen, returned to the castle.

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contes du Dragon et de la montagne : le Rocher de la Fortune

–––– Le Rocher de la Fortune, conte cité d’une légende alpestre –  Amélie Gex –––––––––––––––––––––

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     La veille de la Noël de l’an de grâce 1399,  la vallée de Chamonix tout entière se  trouvait ensevelie sous le manteau argenté des neiges hivernales. La nuit  venue, les cloches du Prieuré se mirent à sonner à toute volée, annonçant aux chalets  que commençait la veillée d’attente de la prochaine venue du Fils de la Vierge.   L’âpre bise du nord gémissait dans les sapins et les mélèzes. Elle soulevait des tourbillons de flocons glacés qui allaient s’accumulant dans les chemins creux, le long des buissons dénudés, au fond des combes désertes.   
     Çà et là dans le ciel, pourchassés par des forces invisibles,  des nuages gris couraient d’une cime à l’autre, et dans leurs sillons scintillaient de rares étoiles dont les pâles reflets venaient mourir au sein des grandes ombres de la nuit.  A l’appel des cloches, de longues files d’hommes et de femmes dévalèrent le long des pentes de montagnes, ou sortirent des  hameaux épars dans la campagne, se dirigeant vers les antiques  bâtiments du prieuré, vers les vastes salles qui devaient les  abriter avant le commencement des offices religieux. 

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     Une ancienne tradition voulait que les pélerins de Noël prîssent part, sans distinction de rang ni d’âge, à des agapes fraternelles.  Au fur et à mesure de leur arrivée, hommes et femmes s’asseyaient devant les tables toutes dressées. Personne ne refusait  sa place à ce frugal repas qui rappelait ceux que les premiers Chrétiens prenaient en commun; mais généralement les riches propriétaires donnaient les aliments qu’ils avaient reçus aux  pauvres qui se trouvaient avec eux.
     Comme de coutume, quittant leurs maisons disséminées sur  les flancs du coteau, les habitants du hameau de Coupeau se  rassemblaient pour cette course nocturne; chacun appelait ses  voisins, il n’etait pas prudent de voyager seul. Ne pouvait-on  pas craindre, en effet, de s’égarer au milieu d’une rafale de neige?  N’avait-on pas aussi & redouter les apparitions troublantes des esprits qui erraient volontiers pendant les longues nuits d’hiver?
     Tout le monde savait que la Grand Pierre avait entendu  une âme en peine gémissant douloureusement dans un lieu désert et demandant des prières et le pardon; la Marie avait vu le fantôme du grand prieur surgir au milieu de la tourmente, sur  les murs croulants de la chapelle des Gaillands et se lamenter  longtemps avec des accents désespérés.vouivre II y avait aussi la vouivre, serpent ailé qui s’éclairait au moyen d’un diamant lumineux ou d’une escarboucle enchassée dans sa bouche, la vouivre dont la lumière aveuglante assaillait quelquefois les voyageurs  isolés et qui conduisait dans un précipice ou dans la rivière les malheureux qu’elle avait éblouis. Enfin, chose effroyable, on courait le danger d’être attiré dans la chevauchée échevelée  des sorciers et des sorcières qui se rendaient au sabbat dans la  sombre forêt du Mont Coutant, au territoire de Passy, là-bas,  à l’orée de la vallée, ou pis encore, d’être entrainé au milieu des  mines fantastiques du château de la Rosière ou se donnaient rendez-vous les adeptes du culte mystérieux du Saint-Orient. Henri Ganier-Tanconville, le Sabbat des Sorcières, 1889 Et alors, c’était la prostitution à Satan, la perte de son âme et  la damnation éternelle, car saint Vincent Ferrier n’était pas  encore venu accomplir sa mission.   Au passage de la caravane, chacun prenait rang à la suite du  dernier venu et s’associait à la récitation du rosaire, faite à haute voix, afin d’obtenir le salut des âmes des trépassés et la protection divine contre les dangers de la route et les embûches du Malin.   On atteignit ainsi, au bas du hameau, la maison de la Villa  où demeuraient une veuve et sa fille, la Guita, celle-ci à peine  âgée de vingt ans, belle comme les anges et gracieuse comme  une reine. Malheureusement elle etait frivole et vaniteuse. Ses  plus vifs plaisirs consistaient à fréquenter les veillées et à se livrer aux amusements et aux danses qui peu a peu flétrissent  l’âme et corrompent le coeur. Elle aurait voulu être riche pour  être plus admirée et surtout pour mieux pouvoir dominer ses  compagnes d’enfance, moins belles et plus modestes qu’elle.  Les nombreux amoureux qui aspiraient à sa main, plus riches en sentiment qu’en prés, bois et paquerages avaient été impitoyablement refusés; ils étaient même souvent l’objet de ses  sarcasmes et de son mépris. Jean, du Saugier, le dernier de ces prétendants éconduits,  était cependant un beau gars, estimé de tous à cause de sa complaisance et de sa bonté. La Guita l’eut peut-être aimé pour sa  distinction naturelle et ses rares qualités, mais cette fois encore, malgré un sentiment de regret qu’elle ne voulut pas s’avouer,  elle brisa brusquement les doux espoirs qu’elle s’était plu à faire naître chez lui. Et la jeune ensorceleuse comptait bien  continuer à se jouer impunément dos tristes victimes de sa  beauté fatale jusqu’au moment ou elle recontrerait enfin le fiancé qui apporterait à ses pieds la fortune tant désirée. 

Le chef de file vint frapper à la porte de la maison et appela la jeune fille pour l’avertir du départ, car elle devait, comme ses compagnes, se rendre à la messe de minuit. « Allez toujours, cria-t-elle, je vous rejoins. » Puis elle s’empressa de terminer sa toilette à laquelle elle consacrait toujours beaucoup de temps. Cependant la caravane avait déjà traversé la forêt obscure des Roches, franchi les pentes rapides du Massif de Merlet et dépassé le Rocher de la Fortune où Satan, dit-on, donnait quelquefois rendez-vous à ses fidèles, lorsque la Guita quitta sa demeure. Elle se hâtait autant qu’elle le pouvait; mais malgré sa diligence, il lui semblait qu’une lassitude extraordinaire l’envahissait et l’empêchait d’avancer à son gré. Elle suivait péniblement le chemin où venaient de passer ses voisins, car une neige fine et glacée s’était mise à tomber et la marche devenait difficile. Les grands sapins agitaient éperdument leurs branches secouées par les rafales. La Guita regrettait de s’etre ainsi attardée et perdait à chaque pas un peu de son assurance. Après avoir maintes fois trébuché, elle sortit enfin de la forêt, poursuivit sa route et arriva à son tour tout auprès du Rocher de la Fortune. Mais voici qu’à l’instant où elle parut le rocher s’ouvrit de lui-même, laissant apercevoir au sein de la montagne une salle immense dans laquelle on aurait pu abriter deux ou trois cents églises comme celle de Chamonix. L’intérieur de cette salle brillamment illuminée resplendissait de toutes parts de l’éclat de l’or, des cristaux et des pierres précieuses. luciferAu fond, Lucifer lui-même était assis sur un trône d’une richesse inouïe. Comment la jeune fille se trouva-t-elle tout à coup auprès du chef des esprits infernaux? Fut-elle attirée par l’appât des richesses prodigieuses qu’elle apercevait, ou fut-elle transportée par une force diabolique & laquelle elle ne put résister ? Personne au pays ne le sut jamais. Toujours est-il que le prince des démons, relevant la Guita à demi évanouie et se montrant parfait galant homme, la promena dans son domaine, lui faisant voir successivement les trésors immenses qu’il renfermait. La jeune fille, qui avait repris ses sens aux fauves éclats du métal séducteur, admirait cet or et ces pierreries entassées dans les flancs d’une montagne qu’elle avait tant de fois parcourue en gardant les troupeaux. « Oh! se disait-elle, si je possédais tout cela, je serais riche comme tous les rois de la terre réunis, je serais puissante et heureuse; nulle femme ne m’égalerait et tout le monde s’inclinerait en ma présence! » Sa conscience s’était tue et, comme si Dieu Pavait abandonnée, elle paraissait oublier qu’elle se trouvait au seuil de l’enfer. Le tentateur, éblouissant et fascinateur, devinant ses pensées, la ramena alors vers son trône, la fit asseoir à ses côtés et, l’enveloppant d’un regard enflammé, lui dit : « Donne-toi à moi, toutes ces richesses t’appartiendront et tu seras au-dessus de toutes tes pareilles. »

le-grand-dragon-rouge-et-la-femme-vetue-de-soleil180510La Guita a comme un Eclair de suprême angoisse et défaille sous ce regard fixe et étincelant qui semble pénétrer au plus profond d’elle-même Un lointain son de cloche, qui parvient étouffé en ce lieu maudit, annonce minuit et la naissance du Rédempteur Un sanglot monte soudain a la gorge de la malheureuse Guita en même temps qu’elle fait instinctivement le signe de la croix. william_blake_red_dragonSatan pousse un effroyable jurement, la montagne tremble sur sa base et, pendant que les merveilles qu’elle contenait s’engloutissent dans les abîmes insondables de l’infernal séjour, temple de l’orgueil et de la vanité, la jeune fille, violemment projetée au dehors, reste sans mouvement au pied du sinistre Rocher de la Fortune. Jean, du Saugier, au sortir de la messe, avait pris l’avance sur ses voisins afin de marcher seul avec ses tristes pensées. Tout à coup, il se trouve devant le corps de la Guita étendue au bord du chemin, inanimée et déjà couverte d’une légère couche de neige. II se penche sur elle; un faible soupir s’échappe des lèvres de l’infortunée : elle n’est pas morte. II la soulève, heureux et malheureux à la fois, la prend doucement entre ses bras robustes et l’emporte à travers la forêt jusqu’à la maison de sa mère. Elle recouvre bientôt ses sens. Après avoir remercié avec effusion son sauveur, elle lui demande pardon en pleurant du mépris qu’elle lui a témoigné. Jean pleurait aussi, mais c’était de joie. En la quittant, quelques instants après, il déposait un premier et chaste baiser sur le front de sa fiancée, à jamais guérie de sa funeste vanité. On planta une croix sur le rocher satanique, qui fut dés lors déserté par l’Esprit des ténèbres, et, au printemps suivant, par un radieux aprés-midi tout embaumé du parfum des fleurs alpestres, deux jeunes époux allèrent ensemble s’y agenouiller et remercier Dieu de leur bonheur. C’étaient Jean et Guita désormais unis pour la vie entière et persuadés que l’affection profonde qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre était l’unique source de ce bonheur que tout l’or du monde ne saurait procurer. Le voyageur qui se rend actuellement en chemin de fer à Chamonix traverse le Rocher de la Fortune qu’une large tranchée a ouvert en son milieu. Nul ne songe plus aux trésors qu’il recouvre, les bergers d’autrefois sont morts, leurs vieux récits pour toujours oubliés.

Amélie Gex

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Amélie Gex (1835-1883), femme de lettres.

Amélie Gex (1835-1883), femme de lettres.

Biographie (Wikipedia)

Amélie Rose Françoise Gex, née le 24 octobre 1835, à La Chapelle-Blanche (Savoie) et morte le 16 juin 1883, à Chambéry, est une poétesse savoyarde de langue arpitane (la langue vernaculaire savoyarde). Amélie Gex est la fille du médecin et viticulteur Marc-Samuel Gex. Sa mère meurt à l’âge de ses 4 ans. Elle vit d’abord à Chambéry puis à Challes-les-Eauxchez sa grand-mère. À quatorze ans, elle retourne s’installer à La Chapelle-Blanche avec son père. En 1860, au moment de l’Annexion, proche des libéraux qui préféraient l’Italie de Cavour à la France de Napoléon III, elle regrette le roi de Sardaigne. Plus tard, elle devient républicaine, et se lance dans la politique, rédigeant ses discours en patois afin de mieux s’adresser aux électeurs ruraux. Après une enfance peut portée sur l’apprentissage, elle découvre finalement la passion de l’écriture à 38 ans (1872/1875). Après la mort de son père en 1876, elle exploite elle-même le domaine familial, puis elle revient s’installer à Chambéry où elle vit modestement.

En 1877, le journal républicain de propagande, « Le Père André » commence à publier ses vers, mais elle ne signe pas immédiatement de son nom, mais sous le pseudonyme de Dian de la Jeânna (Jean fils de la Jeanne). Elle continue sous son nom du 25 mars 1879 à la fin mai 1880, puis dans « L’Indicateur savoisien » (1879-1882). Ses poèmes sont consacrés aux vignerons, aux paysans et à la Savoie. Ils évoquent la moisson, le battage au fléau, les vendanges, les cycles de la nature pour motiver le peuple au travail. Elle écrit aussi des contes. Dans le « Dit de la couleuvre », elle retravaille l’histoire de la Reine de Saba, qui chevauchant un serpent volant, vient épouser le roi Salomon. Dans le « Dit du Château mort » elle évoque un château païen du pays du mont Blanc pétrifié par une épée de flamme tournoyant dans l’air. En 1882, elle est récompensée par l’Académie de Savoie, pour son œuvre Estimant que la politique devait désormais s’effacer devant le travail, elle s’efforce aussi d’écrire des récits en français, ce qui devrait lui ouvrir une clientèle de lecteurs plus large. Elle meurt en 1883 de maladie.

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