Petrarque : Sonnets à Laure


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   Laura de Sade, l’amour platonique de Pétrarque

« Quand d’une aube d’amour mon âme se colore,
Quand je sens ma pensée, ô chaste amant de Laure,
Loin du souffle glacé d’un vulgaire moqueur,
Éclore feuille à feuille au plus profond du cœur,
Je prends ton livre saint qu’un feu céleste embrase,
Où si souvent murmure à côté de l’extase.

                                     Victor Hugo.


    C’est le 6 avril 1327 que le poète italien Francesco Pétrarca, en français Pétrarque, qui a alors 23 ans, le temps comme il le décrit de sa « jeunesse en fleur » aperçoit une belle jeune femme à la sortie de la messe de l’église Sainte Claire d’Avignon et en devient immédiatement sans lui avoir adressé la parole éperdument amoureux. Mais cette amour ne pourra être pour le poète que platonique, la belle inconnue née Laura de Noves alors âgée de 17 ans a épousé 2 années plus tôt un noble provençal Hugues de Sade, l’un des ancêtres du célèbre Marquis de Sade. Ce coup de foudre ne devait rien au hasard puisque le poète se décrivit plus tard avoir été à cette époque porteur de « l’étincelle amoureuse ». Dans ces conditions, cet amour impossible ne pouvait être que sublimé et la jeune femme désirée et imaginée fut parée des qualités et des vertus les plus élevées. La réalité de l’existence de Laure a été mise en doute par certains historiens qui considéraient qu’elle n’était qu’un mythe poétique pourtant son existence semble corroborée par une lettre de Pétrarque à son ami Giacomo Colonna en 1338 dans laquelle il écrivait : « Il est dans mon passé une femme à l’âme remarquable, connue des siens par sa vertu et sa lignée ancienne et dont l’éclat fut souligné et le nom colporté au loin par mes vers. Sa séduction naturelle dépourvue d’artifices et le charme de sa rare beauté lui avaient jadis livré mon âme. Dix années durant j’avais supporté le poids harassant de ses chaînes sur ma nuque, trouvant indigne qu’un joug féminin ait pu m’imposer si longtemps une telle contrainte ».

     Le poète célébrera cette passion et la dame de son cœur dans cent quinze sonnets en langue italienne connus sous l’appellation Sonnets à Laure rédigés dans le style raffiné et savant en vogue à l’époque dans toute l’Europe qu’on nomme aujourd’hui dolce stil nuovo apparut dans un premier temps à Bologne avec le poète Guido Guinizelli qui s’épanouira par la suite à Florence avec Dante Alighierie dont les thèmes les plus souvent traités sont, dans la tradition de l’amour courtois des troubadours, l’amour (l’amore) et la courtoisie (gentilezza) et où l’accent est mis sur la souffrance de l’amant et la femme aimée parée de toutes les vertus et  idéalisée au point qu’elle est comparée à un ange offrant un chemin vers Dieu.

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Sonnets à Laure (sonnets 12, 15, 16 et 20)

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    L’historien en littérature française Henri Weber cite dans un article compte-rendu consacré à un ouvrage écrit par Pierre Blanc consacré à Pétrarque : Canzonière, Le Chansonnier (c’est  ICI ) l’explication psychanalytique donnée par cet auteur aux attitudes narcissique et de refoulement de Pétrarque et ses rapports avec les langues qu’il utilisait (latin, toscan et occitan) par la mort de sa mère lorsqu’il avait 14 ans à l’occasion de laquelle il avait composé écrire ses premiers vers, une élégie de trente-huit hexamètres latins  : 

   « Tout d’abord P. Blanc souligne le paradoxe de mépris apparent de Pétrarque pour son œuvre en langue vulgaire qu’il veut faire passer pour une œuvre de jeunesse, alors qu’il la poursuit, en remanie la disposition et la corrige presque jusqu’à la veille de sa mort. C’est qu’il accorde la priorité au latin, en voulant ressusciter la gloire de Rome à travers l’élégance de sa langue, c’est qu’il réserve le toscan à son intimité. D’ailleurs latin et toscan ne sont pas les seules langues pratiquées par Pétrarque, près d’Avignon, il ne pouvait que parler occitan et lisait avec admiration les troubadours. Allant plus loin, P. Blanc cherche à expliquer ce refoulement et ce narcissisme par une audacieuse construction psychanalytique qui a pour fondement l’importance que la critique récente attache au poème latin que Pétrarque composa à l’âge de 14 ans lorsque sa mère mourut. il y exprimait à la fois le désir de la rejoindre dans la tombe et celui de lui consacrer toute son œuvre future. Tout le psychisme de Pétrarque dépendrait de cette fixation amoureuse sur l’image de la mère morte. Aussi, lorsqu’il rencontre Laure, en 1327, son amour sera marqué par la castration de ce premier deuil, Laure apparaîtra aussi inaccessible que la morte et comme elle sera une incitation à écrire...»    –   Henri Weber.


    Les quatre sonnets présentés ci-dessus tirés d’une édition originale par Les Editions des Mille de l’ouvrage de Pétrarque publiée en 1913 et réimprimée à la demande par Hachette Livre, dans le cadre d’un partenariat avec la Bibliothèque nationale de France. Cette édition a été numérisée par la BnF et accessible sur sa bibliothèque numérique Gallica. Pour avoir accès aux 146 sonnets c’est ICI : 

   Les quatre pages suivantes présentent le frontispice de l’édition et le sommaire des 146 sonnets classés en 2 catégories : Sonnets à Laure vivante et Sonnets à Laure Morte.


Pour l’ambiance

« Une puce », un madrigal de Claude Lejeune (1530-1600) tiré de l’album « Autant en emporte le vent » par L »Ensemble Clément Janequin, Dominique Visse. (Harmonia Mundi)

      Claude Lejeune fut un grand compositeur de la Renaissance de l’école franco-flamande. Bien que protestant {calviniste}. le musicien fut rapidement un habitué des cénacles intellectuels parisiens. Protégé par Guillaume d’Orange, Henri de Turenne, Agrippa d’Aubigné et le duc d’Anjou, il devint compositeur principal puis Maitre de la musique du roi Henri IV. Son oeuvre comprend de nombreuses chansons, dont le cycle le Printans {1603} sur des poèmes de Jean-Antoine de Baif, plus de trois cents psaumes calviniste, notamment les Dix psaumes de David {1564}, des arrangements latins, une douzaines de motets, un magnificat, une messe polyphonique, et trois fantaisies instrumental. 


articles et vidéos liés

  • Pétrarque – Le temps vécu en flammes (émission de France Culture, 1979)


un certain regard…

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le jour de gloire est arrivé…

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     J’étais passé peut-être des centaines de fois près de lui, le visualisant « d’un œil distrait », comme on dit joliment, c’est-à-dire sans le voir vraiment, n’ayant qu’une vague conscience de sa présence. Il était pourtant là, bien ancré dans le monde, mais en même temps totalement absent de mes pensées telles ces personnes que l’on croise dans une foule, que l’on évite de heurter en marchant, mais sans jamais les voir vraiment, notre attention et nos pensées étant dirigées vers un ailleurs lointain où portées sur d’autres personnes.
    Ce jour-là, pour la première fois, l’arbre m’a fait un signe et manifesté sa présence. Oh, pourtant il ne semblait pas au mieux de sa forme, tout dénudé qu’il était, exhibant son tronc sombre et son squelette de houppe branchue dont la noirceur était renforcée par l’effet du contre-jour mais il avait habillé son tronc d’un léger paréo de feuilles clairsemées d’un vert tendre lumineux qui miroitaient sous le soleil. – « Regarde comme cela me va bien » semblait-il me dire dans son langage d’arbre tout en faisant miroiter fièrement sa parure au grès du vent léger et du déplacement des nuages.  – « Tu es bien trop vieux pour jouer Cendrillon au soir de son premier bal » faillis-je lui lancer en boutade, voulant le taquiner; mais je gardais finalement pour moi ces mots méchants de peur de le peiner tellement il était touchant d’irradier ainsi de fierté et de bonheur. – « Tu es tellement beau que cela mérite une photo » finis-je par lui dire et je joignis le geste à la parole. Il prit alors la pose en bombant le torse et fit miroiter son feuillage de plus belle…
     Et je poursuivis mon chemin pensant que dans ce monde, chaque élément du paysage, chaque être, du plus grand au plus insignifiant doit pouvoir connaître ne serait-ce qu’une fois dans son existence son moment de gloire. C’est affaire de Timing comme on dit aujourd’hui. Il suffit pour cela que les astres soient configurés d’une certaine manière, que le globe terrestre occupe une certaine position par rapport au soleil dans une période de temps plus ou moins limitée de façon à ce que que les rayons solaires frappent l’objet à glorifier selon un angle particulier, avec une certaine intensité, mais qu’en même temps, le ciel soit suffisamment dégagé, non obscurci par la présence de nuages qu’une perturbation climatique causée par une éruption solaire ou volcanique, aurait induits. Mais surtout, après que toutes ces conditions nécessaires aient été réunies, il fallait aussi qu’un regard soit présent, le regard curieux et attentionné d’un humain que le hasard ou le conditionnement de sa propre trajectoire dans l’espace et le temps auraient conduit en cet endroit et à ce moment précis, là où le phénomène devait se produire. N’est-ce pas le même phénomène qui se produit lorsque deux êtres qui s’ignoraient jusque là, vivant à des milliers de kilomètres l’un de l’autre voient à l’occasion d’un voyage leurs lignes de vie rencontrer de manière fortuite et sont soudainement frappés par la foudre du sentiment amoureux ?

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Retour sur l’article

24 mars 2016 : Dans la préface du recueil de poèmes de Marina Tsvétaïéva intitulé « Insomnie » ‘collection de poche Poésie/Gallimard, je suis tombé sur une déclaration de Marina qui faisait étrangement écho au texte ci-dessus :  « Chaque chose doit resplendir à son heure, et cette heure est celle où des yeux véritables la regardent »

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Rencontre…

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UN VILLAGE

     Premier village sur le versant sud des montagnes. C’est là que commence vraiment cette vie d’errance que j’aime, cette flânerie sans but, ces haltes ensoleillées, ce libre vagabondage. J’incline fort à vivre de ce que je trouve dans mon sac à dos et à porter un pantalon effiloché.
     Tandis que je me fais verser, directement de la cruche, un verre de vin en plein air, tout à coup Ferrucio Busoni me vient à l’esprit. « Vous avez l’air tellement campagnard » m’avait dit cet excellent homme avec une pointe d’ironie lorsque nous nous étions vus pour la dernière fois à Zurich il n’y avait pas si longtemps. Andreae avait dirigé une symphonie de Malher, nous mangeâmes ensemble dans notre restaurant habituel, j’eus plaisir à revoir Busoni, son visage blême comme un fantôme, et à retrouver la joyeuse assurance de cet homme, le plus brillant des anti-philistins que nous possédions encore. Mais comment donc ce souvenir émerge-t-il ici ?

     Ah, je sais ! Ce n’est pas à Busoni que je pense, ni à Zurich, ni à Mahler. Ce sont là les tromperies habituelles de la mémoire quand il s’agit de choses malaisées à dire; elle pousse alors volontiers au premier plan d’innocentes images. je le sais maintenant ! Dans ce restaurant était aussi attablée une jeune femme aux cheveux très blonds et aux joues très rouges à laquelle je n’adressai même pas la parole. Quel ange c’était ! L’observer était à la fois jouissance et torture. Comme je l’aimais une heure durant ! J’avais à nouveau dix-huit ans.

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     D’un seul coup tout s’éclaire. Ô belle femme blonde au gai sourire ! Je ne sais plus comment tu t’appelles. je t’ai aimée une heure durant et je t’aime à niveau aujourd’hui une heure durant sur cette petite route ensoleillée d’un village de montagne. personne ne t’a aimée plus que moi, personne d’autre que moi ne t’a laissé exercer sur lui-même un tel pouvoir, un pouvoir sans réserve. mais je suis condamné à l’infidélité. Je fais partie de ce têtes en l’air qui n’aiment pas une femme, mais seulement l’amour.

    Nous autres errants sommes tous faits de cette eau. Notre besoin d’errance et notre vagabondage sont surtout amour, érotisme. le romantisme des voyages n’est pour moitié rien d’autre qu’attente de l’aventure. Mais l’autre moitié est une pulsion inconsciente à dissoudre et métamorphoser l’érotisme. Nous autres vagabonds sommes rompus à l’art de cultiver les désirs amoureux précisément parce qu’ils ne sont pas réalisables et cet amour qui devrait revenir à la femme, à le dispenser par jeu aux villages, aux lacs et aux cols des montagnes, aux enfants du chemin, au mendiant près du pont, aux troupeaux sur l’alpage, à l’oiseau, au papillon. Nous détachons l’amour de son objet, l’amour lui-même nous suffit, de même que, dans nos errances, nous ne cherchons pas le but mais la jouissance, le simple fait d’être par monts et par vaux.

     Jeune femme au frais visage, je ne veux pas savoir ton nom. je ne veux pas cultiver et nourrir mon amour pour toi. Tu n’es pas le but de mon amour, mais son impulsion. Je distribue cet amour aux fleurs du sentier, au reflets du soleil dans mon verre de vin, au bulbe rouge du clocher. Grâce à toi je suis amoureux du monde !

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  Ah, quelles absurdités ! Cette nuit, dans le chalet, j’ai rêvé de cette femme blonde. J’étais follement amoureux d’elle. J’aurais donné le restant de mes jours et toutes les joies de mes pérégrinations pour l’avoir près de moi. Aujourd’hui je pense à elle toute la journée. Pour elle je bois du vin et mange du pain. Pour elle je dessine le village et son clocher dans mon carnet. Pour elle je remercie Dieu, car il l’a fait vivre et a permis que je la voie. Pour elle j’écrirai un poème et m’énivrerai de ce vin couleur de rubis.

 Il était donc écrit que ma première halte dans la clarté lumineuse du Sud serait placée sous le signe du désir nostalgique de cette femme aux cheveux blonds vivant de l’autre côté des monts. Comme sa bouche fraîche était belle! Et qu’elle est belle, qu’elle est stupide, qu’elle est magique cette pauvre vie !

Hermann Hesse   –  Description d’un paysage : un village
Edition Corti – Les Massicotés
Traduit de l’allemand par Michèle Hulin et Jean Malplate

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ABANDON

J’avance en noctambule à travers la forêt;
Etrange, autour de moi, luit un cercle magique.
Aimé, maudit ? Je n’y porte pas intérêt
Et suis la voie qu’un sens intérieur m’indique.

Que de fois m’éveillant, cette réalité
Où vous autres vivez a voulu me reprendre !
J’y vécus à mon tour, tête basse, hébété,
Et de nouveau j’ai fui bien loin, sans plus attendre.

Tiède pays natal duquel vous me privez,
Rêve d’amour que vient troubler votre présence,
Mon cœur par cent chemins vous a tôt retrouvées,
Comme l’eau vers la mer incessamment s’élance.

Des sources en secret me guident de leur chant,
L’oiseau du rêve agite une aile de lumière,
J’entends l’écho des jours où j’étais un enfant
Et dans le lacis d’or d’abeilles bourdonnant,
Je retourne en pleurant dans les bras de ma mère.

Hermann Hesse – Description d’un paysage

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