Ils ont dit… (8)


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Création

      La nature et les modalités de notre production culturelle, ainsi que la façon dont nous réagissons aux phénomènes culturels reposent sur l’artifice de nos souvenirs imparfaits — eux-mêmes manipulés par les sentiments.

Antonio Damasio, L’Ordre étrange des choses, la vie, les sentiments et la fabrique de la culture – édit. Odile Jacob, 2017


« Qui sommes nous ? » ou bien « Que sommes nous ? »

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Déterminisme et liberté

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    William Blake – Job réprimandé par ses amis

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     « La façon dont j’envisage les êtres humains peut être décrite ainsi : il s’agit d’organismes se trouvant à la naissance dotés de mécanismes automatiques de survie, et qui acquièrent par l’éducation et la culture un ensemble de stratégies supplémentaires, désirables et socialement acceptables, leur permettant de prendre des décisions. Ces stratégies, à leur tour, augmentent leurs chances de survie, améliorent remarquablement la qualité de celle-ci, et fournissent la base de la construction de la personne. Après la naissance, le cerveau humain aborde le développement post-natal doté de pulsions et d’instincts qui ne comprennent pas seulement les circuits physiologiques de régulation du métabolisme, mais en outre, les mécanismes fondamentaux permettant de prendre en compte le comportement social et l’acquisition de connaissances sociales. À la sortie de l’enfance, il se retrouve pourvu de nouvelles séries de stratégies de survie, dont la base neurophysiologique est étroitement mêlée à celle du répertoire des réponses instinctives, et non seulement modifie sa mise en œuvre, mais lui donne de nouveaux rôles. Les mécanismes neuraux sous-tendant le répertoire des réponses qui relèvent d’un niveau plus élevé que celui des instincts, ont peut-être une organisation semblable à ceux qui gouvernent les pulsions biologiques, et sont sans doute dépendants d’eux. Cependant, la société doit intervenir pour leur imprimer leur orientation finale, et ils sont donc façonnés autant par la culture que par la neurobiologie. En outre, à partir de cette double détermination, les stratégies de survie relevant d’un niveau plus élevé que celui des instincts conduisent à quelque chose caractérisant probablement en propre les êtres humains : un point de vue moral qui, à l’occasion, peut transcender les intérêts du groupe social immédiat auquel appartient un individu, et même ceux de l’espèce. »

Antonio R. Damasio, L’Erreur de Descartes – édit. Odile Jacob, p.176.

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Bon… Si l’on essaye de résumer de manière simple, en relation avec les définitions de la théorie psychanalytique de Freud  :

  • Nous sommes, à la base, des organismes vivants dotés de mécanismes automatiques de survie par le biais de l‘instinct et des pulsions (cerveau reptilien). Ces mécanismes relèvent de l’inconscient et correspondent au Ça de la théorie psychanalytique de Freud.
  • L’homme est un animal social et car il a (eu) besoin de vivre en société pour survivre.  Cette vie en société pour être viable impose, par l’intermédiaire de l’éducation et de la culture, des règles communes qui pour être appliquées par tous doivent faire l’objet au mieux d’un consensus (désir), au pire d’une contrainte. Ces règles que la société impose et auxquelles on a donné de manière générale l’appellation de Culture correspondent au Surmoi de la  théorie psychanalytique de Freud. 
  • La personnalité de chaque individu va résulter du contrôle des pulsions produites par le Ça par les impositions nouvelles induites par le Surmoi. Elle correspond au Moi de la  théorie psychanalytique de Freud.
  • Se pose alors le problème de la liberté de l’individu. Si son comportement doit résulter du jeu complexe d’impositions diverses : pulsions biologiques et comportement sociaux imposés par la culture, le risque est grand que l’homme ne soit finalement que le jouet de forces qui le dépassent et le manipulent et que son libre arbitre se réduise à néant. L’auteur termine néanmoins son exposé par une note optimiste et que j’interprète ainsi : L’individu a la faculté de s’opposer au groupe humain qui veut l’annihiler par le conditionnement et l’uniformisation en promouvant des valeurs morales supérieures qu’il place au-dessus des intérêts du groupe et peut-être même de sa propre personne. J’en déduis donc que c’est  par la révolte que l’individu fonde et vit sa liberté. Cela nous ramène à Camus. On m’objectera que ces valeurs morales supérieures peuvent, elles aussi, être produites par des impositions tout aussi relatives et contestables que celles produites par la société (religions, idéologies, névroses, etc…) et que dans ce cas elles ne relèvent aucunement de la liberté de l’individu et seul, l’acte gratuit, celui de Gide, constituerait un acte vraiment libre…  — Oh, là, là ! Pourriez-vous SVP avoir de temps en temps, ne serait-ce qu’une fois, l’esprit un peu constructif ?

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Les Caves du Vatican de Gide – L’acte gratuit de Lafcadio par Jean-Émile Laboureur

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Le second topique

       Le second topique est l’un des éléments fondamentaux de la théorie psychanalytique de Freud. Le Ça est la partie la plus chaotique de l’appareil psychique non soumis à la réalité externe où les pulsions sont prédominantes. Le Moi constitue une partie du Ça mais est organisé pour répondre aux stimuli de la réalité externe, il est le siège de la personnalité et sa fonction est de tenter de concilier les pulsions originaires du Ça (principe de plaisir) et les interdits imposés par le Surmoi (principe de réalité). Quant au Surmoi, il représente le liant social qui impose les contraintes de la vie en société par le contrôle des pulsions (interdiction de l’inceste, respect des lois et des normes sociales). Le concept a évolué depuis Freud.

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Le second Topique (crédit Wikipedia)
Où l’on constate que la masse des pensées et actions humaines reconnue par la conscience ne représente qu’une faible partie de l’iceberg de nos pensées et de nos actes…

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le paysage, miroir de l’âme : (1) – contemplation et interactivité

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Caspar David Friedrich - Lever de lune sur la mer, vers 1822

Caspar David Friedrich – Lever de lune sur la mer, vers 1822

Vision contemplative du paysage

    De nos jours la relation entre le touriste et le paysage s’effectue le plus souvent sur un mode contemplatif et la narration de cette rencontre est descriptive : on regarde, on écoute, on ressent, on prend des photos pour capitaliser un souvenir et par la suite on s’attachera à décrire ce que l’on a vu ou plutôt ce que l’on pense avoir vu ou encore plus précisément ce que l’on désirait voir… Il y a là une relation que l’on pourrait dans un premier temps qualifier de passive entre le spectateur et l’objet de sa contemplation puisqu’elle ne s’appuie sur aucune pratique qui les relierait de manière concrète et matérielle. En réalité cette relation est empreinte d’une certaine interactivité puisque le spectateur contemple le paysage à l’aulne de ses connaissances culturelles et de sa personnalité et projette ainsi sur celui-ci une vision prédéterminée. C’est ce qu’exprimait l’écrivain et philosophe genevois Amiel, l’introducteur en 1860 dans la langue française du terme d’inconscient, avec sa formule  : « Chaque paysage est un état d’âme ».

Relation physique interactive avec le paysage

Jean-Jacques Rousseau herborisant - © Collection Jean-Jacques Monney, Genève     Il y a de nombreuses manières d’entrer en contact concret et direct avec son environnement : l’exploration et l’étude du milieu naturel dans un but de connaissance comme peuvent l’exercer le botaniste ou le géologue en est un tout comme les pratiques de son exploitation dans un but utilitaire de subsistance telles la chasse ou la pêche et le travail de la terre. Il est certain que l’agriculteur qui chaque jour doit composer avec la nature qui l’entoure et qu’il modèle patiemment pour qu’elle réponde à ses besoins perçoit le paysage d’une tout autre manière que le touriste de passage. pour lui, le paysage n’est pas une construction abstraite extérieure à sa vie, en tant que l’un de ses éléments constitutifs essentiel qui le façonne il fait partie intégrante du paysage, il EST le paysage… Parmi les autres manières d’entrer en contact concret et direct que nous n’avons pas encore citées figurent également les activités sportives et ludiques telles la marche, l’alpinisme, la spéléologie, les sports de l’air et l’ensemble des sports aquatiques et de glisse qui utilisent le milieu naturel comme support de leur pratique. Pour ces activités, le monde naturel ne se réduit plus à une image extérieure qui compte comme un décor statique mais va interagir de manière dynamique à nos actions. Le marcheur et l’alpiniste vont se trouver confrontés à la rudesse de la pente, à la difficultés de progression dans des parcours rocheux ou glaciaires et devront affronter le vide et les dangers inhérents à l’altitude avec les orages, les chûtes de pierres ou les avalanches. Les amoureux de l’air devront composer avec les courants aériens, leur brusques variations de direction et de puissance. Les amoureux de l’eau, marins, nageurs ou surfeurs devront affronter eux aussi des courants violents qui risquent de les emporter, des tempêtes monstrueuses qui feront déferler sur eux des vagues gigantesques. Ces activités prennent alors l’aspect d’une lutte, d’un combat au corps à corps entre les individus qui les pratiquent et les éléments naturels, combat au cours duquel tous les sens et tous les organes de leur corps sont en éveil réactif et participent de manière exacerbée à l’action engagée. Leur victoire et souvent même leur survie dépend alors de la bonne connaissance du milieu naturel qu’ils affrontent, des réflexes qu’une longue pratique leur a fait acquérir et de leur compréhension du point limite qu’ils ne doivent en aucun cas dépasser.

David Konigsberg - Suf (Duo)

David Konigsberg – Surf (Duo)

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Digression : petit détour par le tableau « la Chute d’Icare » de Pieter Brueghel l’Ancien

Pieter Bruegel l'ancien - Paysage avec la chute d'Icare, 1558.

Pieter Brueghel l’Ancien – Paysage avec la chute d’Icare, 1558.

     Ce célèbre tableau de Brueghel l’Ancien qui est en fait une copie puisque l’original a été perdu est emblématique du problème que nous voulons traiter dans cet article qui est celui des différents types de relations qui unissent l’homme au paysage. Il représente en vue plongeante un paysage apaisé de terre et de mer où les hommes apparaissent affairés à de multiples activités. Le spectateur du tableau s’imagine sans peine à la place du personnage debout sur un point surélevé qui contemple la scène. Au premier plan apparaît un paysan qui laboure son champs à l’aide d’une charrue tirée par un cheval. Les sillons du champ sont parfaitement dessinés et des arbres qui ressemblent à des arbres fruitiers bordent le champs.  Au second plan, sont représentés deux personnages : au milieu de ses moutons et son chien à ses côtés, se tient un berger appuyé sur son bâton, le regard perdu vers le ciel et un peu en contrebas on distingue un pêcheur assis sur le rivage. en arrière plan a été peint un paysage maritime aux côtes rocheuses parsemé de navires où apparait dans un lointain irradié par une pâle lumière rose, un port. Il semble que la peintre ait voulu attirer l’attention des spectateurs sur ces premiers plans par le traitement en rouge vif de la blouse du laboureur et de l’écharpe du pêcheur : La vue se porte ensuite naturellement sur le berger et son troupeau de mouton puis sur l’imposant galion qui navigue à proximité et dans les haubans duquel s’activent des marins. Là, elle ne pourra éviter de se poser sur un oiseau posé sur une branche et sur les remous de la mer au milieu desquels les jambes d’un personnage qui est tombé ou a été précipité dans les eaux semblent s’agiter.

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Le tableau illustre l’un des passages des Métamorphoses d’Ovidé  qui décrit la chute d’Icare, mort d’avoir voulu voler trop près du soleil alors qu’il s’échappait du labyrinthe du roi Minos où il était retenu prisonnier avec son père Dédale, à l’aide d’ailes constituées de plumes maintenues par de la cire créées par ce dernier. Brueghel l’Ancien s’est néanmoins différencié du texte d’Ovide sur un point. Alors que dans Le texte d’Ovide le laboureur, le berger et le pêcheur sont décris scrutant le ciel, fascinés par le vol des deux hommes-oiseaux et les prenant pour des dieux, dans le tableau de Brughuel ceux-ci sont au contraire représentés indifférents, accaparés par leurs activités terrestres. 

      Belle parabole que constitue le message délivré par ce tableau : Brughuel l’Ancien (1525-1569) est un peintre qui se situe à la charnière du Moyen-Âge et de la Renaissance qui professe une vision stoïcienne de l’existence et il est un des premiers peintre à avoir représenté le peuple paysan de manière humanisée et objective. Ses toiles montrent un monde ordonné soumis à la fatalité des cycles naturels dans lequel les hommes apparaissent soumis à leur destin. Il ne sert à rien de s’opposer par orgueil à l’ordre de la création et de se rebeller. La vaine tentative d’Icare de déroger à l’ordre naturel des choses et de tendre au surhumain est là pour l’illustrer : il faut savoir accepter la place qui nous a été attribué par la Providence et nous contenter de cultiver notre jardin comme le font tous les autres personnages qui vaquent à leurs travaux sans se laisser distraire par des occupations futiles. Ce raisonnement était encore celui de la plupart des paysans au XXe siècle.

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Le désir de confrontation avec les éléments naturels : le désir et la volonté de puissance.

      De tous temps, les hommes ont ressenti le besoin de dépasser leurs limites et de se confronter de manière gratuite aux éléments naturels. Dans L’Eau et les Rêves, au chapitre « L’Eau violente »  Gaston Bachelard postule, en référence aux concepts de volonté de vie de Schopenhauer et de volonté de puissance professée par Nietzsche, d’un désir de confrontation de l’homme à l’encontre du monde   : 

     « Le monde est aussi bien le miroir de notre ère que la réaction de nos forces. Si le monde est ma volonté, il est aussi mon adversaire. Plus grande est la volonté, plus grand est l’adversaire. Pour bien comprendre la philosophie de Schopenhauer, il faut garder à la volonté humaine son caractère initial. dans la bataille de l’homme et du monde, ce n’est pas le monde qui commence. (…) Je comprends le monde parce que je le surprends avec mes forces incisives, avec mes forces dirigées, dans la juste hiérarchie de mes offenses, comme des réalisations de ma joyeuse colère, de ma colère toujours victorieuse, toujours conquérante. En tant que source d’énergie, l’être est une colère a priori. (…) On ne connait pas le monde dans une connaissance placide, passive, quiète. Toutes les rêveries constructives — et il n’est rien de plus essentiellement constructeur que la rêverie de puissance — s’animent devant la vision d’un adversaire vaincu. (…) C’est l’orgueil qui donne l’unité dynamique à l’être, c’est lui qui crée et allonge la fibre nerveuse. C’est l’orgueil qui donne à l’élan vital ses trajets rectilignes, c’est-à-dire son succès absolu. »

Culver Cliff, Isle of Wight - chromolithograph published by T. Nelson and Sons in 1892

Culver Cliff, Isle of Wight – chromolithograph, 1892

Le complexe de Swinburne

Dante_Gabriel_Rossetti_-_Algernon_Charles_Swinburne     Gaston Bachelard établit un parallèle entre Nietzsche qui a instruit patiemment sa volonté de puissance par ses longues marches vers les sommets et le poète anglais Swinburne, fou de natation, qu’il qualifie de « héros des eaux violentes ». Swinburne relie son attirance des flots tumultueux à la scène primordiale au cours de laquelle son père, un amiral, le projeta dans les flots sans doute pour lui apprendre à nager : « Quant à la mer, son sel doit avoir été dans mon sang dés avant ma naissance. Je ne puis me rappeler de jouissance antérieure à celle d’être tenu au bout des bras de mon père et brandi entre ses mains, puis jeté comme la pierre d’une fronde à travers les airs, criant et riant de bonheur, tête la première dans les vagues avançantes — plaisir qui ne peut avoir été ressenti que par un bien petit personnage. »  Bachelard doute  du sentiment de plaisir que déclare avoir éprouvé le poète lors de ce « saut initiatique dans l’inconnu » qui avait du être traumatisant mais le succès qui aura résulté de ce traumatisme premier aura forgé chez l’enfant confiance en soi et volonté de se confronter aux éléments naturels. C’est ainsi qu’il sera le premier à escalader Culver Cliff dans l’île de Wight où ses grands-parents et ses parents possédaient des résidences et où il passa la majeure partie de son enfance et multiplia les traversées dangereuses. Les freudiens verraient dans cette expérience initiatique du jet de l’enfant par le père dans les flots tumultueux et de la victoire que représentait pour l’enfant le fait de s’en être sorti grandi, une dimension œdipienne dans la mesure où la victoire sur les flots signifiait également pour l’enfant une victoire sur le père qui en tant qu’amiral de la Royal Navy pouvait être perçu par lui comme le maître des flots. Mais c’est un autre complexe que Bachelard attribuera à Swinburne, celui qui découle de l’attitude ambivalente du poète à l’égard de la nage et de l’élément liquide puisqu’il éprouve vis à vis d’eux à la fois du plaisir et de la douleur. Face aux flots, le nageur n’est pas toujours vainqueur et la peine succède souvent à la joie. C’est ainsi qu’à Etretat Swinburne sera sauvé in extremis de la noyade  par Guy de MaupassantÉtait-ce cette expérience traumatisante dans sa petite enfance de la précipitation dans les flots glacés suivie immédiatement après d’un sentiment de jouissance induit par la fierté et le plaisir de la réussite qui sont à l’origine de ses penchants avérés pour le sadomasochisme et plus particulièrement pour la flagellation ? On ne peut élaborer que des conjectures sur ce sujet mais il est vrai que la pratique des sports extrêmes comporte souvent chez ceux qui les pratiquent une part de sadomasochisme. Dans son roman inachevé Lesbia Brandon voici comment Swinburne décrit l’action des flots sur les corps : « chaque vague fait souffrir, chaque flot cingle comme une lanière », « la flagellation de la houle le marqua des épaules aux genoux et l’envoya sur le rivage, avec la peau rougie par le fouet de la mer ». On retrouve chez d’autres auteurs les signes que la nage est interprétée comme une lutte, un combat contre l’élément liquide en mouvement. Dans son drame Les Deux Foscari (1821), Byron décrit ainsi l’action d’un nageur : « Que de fois, d’un bras robuste, j’ai fendu ces flots, en opposant à leur résistance un sein audacieux. D’un geste rapide, je rejetais en arrière ma chevelure humide… J’écartais l’écume avec dédain » et dans son recueil de poème Childe Harold : « Les vagues reconnaissaient leur maître ».

Enki sigle

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le saut dans l’inconnu : fresque mortuaire de Paestum, 480-470 avant J.C.

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Dialogue Inter-net : gueules d’anges


Dresde, la Florence de l'Elbe, en ruine en 1945

Dresde, la Florence de l’Elbe, en ruine – l’Ange vu de l’Hôtel-de-ville, photo de Richard Peter, fin 1945

      L’article qui suit est une réponse au commentaire adressé par une lectrice sur l’article  » À l’aube du XXe siècle : rayons et ombres sur l’Europe » consacré à Stefan Zweig (c’est  ICI) et plus spécialement à la photo de l’Ange de Dresde présentée ci-dessus qui figurait dans l’article.

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       Un commentaire ; commenter : oui, pourquoi pas ?

     Il y a des visions qui n’appellent pas les commentaires, mais peut-être est-ce déjà commenter que de le dire; dire qu’il n’y a rien à dire devant l’image de la destruction; sauf que l’ange, bien cadré au-dessus de la rue très propre, invite peut-être à circuler :

       « Circulez, dit benoîtement l’ange, il n’y a rien à voir. »

      Quelques années après la guerre auraient-elles redonné l’espoir au grand écrivain de la nostalgie ? Je ne crois pas. Sa mémoire scellée, réservée comme le souvenir de Walter Benjamin et de nombreux écrivains juifs allemands au monde de la culture, est en partie délaissée par la jeunesse qui a tellement de choses à penser ; et que penser des milliers d’années qui exigeront d’elle davantage de mémoire et de jugement ? Que penser de la science appliquée qui nous a porté jusqu’à la lune durant que bon nombre d’entre nous s’inscrivaient à l’article premier de la rêverie sous la définition : « être dans la lune. », déjà comblante ?

Michèle Cointe


Emile Boussu - La Cathédrale de Reims en flammes, 1914

      L’article d’où est tiré la photo de Dresde détruite présentait une autre image qui se voulait être symétrique et qui représentait l’incendie de la cathédrale de Reims le 19 septembre 1914 après plusieurs jours de bombardements par l’armée allemande qui occupaient les hauteurs environnantes. Symétrie  des ruines mais aussi symétrie des symboles par la figure de l’Ange qui dans les deux cas est emblématique des deux villes. Pour Dresde, « La Florence de l’Elbe », c’est l’ange qui apparaît en premier plan sur le cliché pris par le photographe natif de cette ville, Richard Peter, et qui, amputé d’une partie de ses doigts, semble prendre le monde à témoin des destructions qui s’étalent à ses pieds. Pour Reims, c’est le sublime « Ange au sourire » dont la tête, frappée par la chute d’une poutre lors du bombardement allemand, gisait fracassée en une vingtaine de morceaux au pied du fronton de la cathédrale incendiée.

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L’ange au sourire de la cathédrale de Reims

      Dans les deux cas, les deux anges n’avaient pas été créés pour visualiser l’horreur de la guerre et les destructions, ils avaient été imaginés par les édiles des deux cités pour représenter et célébrer la bonté, la joie et l’harmonie qui doivent sous-tendre les relations entre les habitants. La folie des hommes en aura voulu autrement et Dieu, s’il existe, n’est pour rien là-dedans. Stefan Zweig et Walter Benjamin auraient-ils retrouvé l’espoir s’ils avaient survécu ? Peut-être pas l’espoir qui avait animé leur jeunesse mais l’espoir sans doute d’empêcher que cette tragédie se renouvelle en tentant de comprendre les sources et le mécanisme du phénomène qui les avait broyé. C’est ce que d’autres intellectuels juifs allemands comme Hannah Arendt ou Theodor W. Adorno ont plus tard cherché à réaliser.  Il me semble que les cas de Stefan Zweig et Walter Benjamin sont à différencier. Stefan Zweig était à l’abri au Brésil mais, usé par les épreuves successives, n’avait plus le goût de vivre. Walter Benjamin avait obtenu un visa pour les Etats-Unis mais se trouvait coincé à la frontière espagnole avec la menace d’être renvoyé en France et remis aux mains de la police de Vichy avec tous les risques que cela comportait d’être renvoyé en Allemagne, ce qu’il redoutait pardessus tout. Il existe des doutes sur la réalité de son suicide, certains ayant émis l’hypothèse d’un assassinat.

       Curieusement, Walter Benjamin était lui aussi marqué par la figure de l’ange. Il était possesseur d’une aquarelle de Paul Klee, du nom d’Angelus novuspeinte en 1920, à laquelle il tenait beaucoup au point de l’emmener avec lui partout où il allait et qu’il avait décrit, dans la neuvième thèse de ses Thèses sur le concept d’histoire  : 

Klee,_Angelus_novus

       « Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

    La réponse à la question posée par Michèle Cointe sur le bien-fondé de la mémoire, je l’emprunterais à Walter Benjamin. En rupture avec l’idéologie du progrès qui postulait que le monde s’améliorait dans une perspective historique, ce philosophe pensait que ce qu’en appelait progrès devait être analysé à l’aune de la domination des vainqueurs et de l’écrasement des vaincus, ces « damnés de la terre » : « la tradition des opprimés nous enseigne que « l’état d’exception » est la règle. Tous ceux qui à ce jour ont obtenus la victoire, participent à ce cortège triomphal où les maîtres d’aujourd’hui marchent sur les corps de ceux qui aujourd’hui gisent à terre. Le butin, selon l’usage de toujours, est porté dans le cortège. C’est ce qu’on appelle les biens culturels. Ceux-ci trouveront dans l’historien matérialiste un spectateur réservé. Car tout ce qu’il aperçoit en fait de biens culturels révèlent une origine à laquelle il ne peut songer sans effroi. De tels biens doivent leur existence non seulement à l’effort des grands génies qui les ont crées, mais aussi au servage anonyme de leurs contemporains. car il n’y a pas de témoignage de culture qui ne soit en même temps témoignage de barbarie.» Si  » Ange de l’histoire  » il y a, son rôle devra être de perpétuer le souvenir de tous ceux que l’histoire officielle a tenté d’enfouir sous la chape du silence et de l’oubli. À l’instar des Anges de Reims et de Dresde, il contemple horrifié, la catastrophe « qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. » Les philosophies de l’histoire ont introduit l’espérance dans le cœur des hommes en donnant un sens positif à l’évolution historique dans la mesure où celle ci devait conduire l’humanité vers la rédemption et le progrès mais pour Walter Benjamin cette perspective n’est que trop souvent illusion et tromperie, les catastrophes succédant dans le temps aux catastrophes et les révolutions dévorent leurs enfants. Contrairement au marxisme évolutionniste classique, Walter Benjamin, sous les influences conjointes du romantisme et du messianisme juif, deux mouvements qui l’ont profondément imprégné,  ne conçevait pas la révolution comme le résultat “naturel” ou “inévitable” du progrès économique et technique, mais comme l‘interruption d’une évolution historique conduisant à la catastropheC’est dans le moment présent que peut surgir dans une structure métaphysique de type messianique ou révolutionnaire à la façon de la révolution française de 1789, l’imprévisibilité et la nouveauté capables d’interrompre le mouvement historique conduisant à la catastrophe. À nous de discerner ce moment et de prendre nos responsabilités. Les déséquilibres et les crises qui secouent le monde aujourd’hui et qui vont en se multipliant et s’accentuant laissent supposer que des opportunités pourront se produire qui donneront lieu à une avancée de l’humanité ou au contraire à des catastrophes encore plus grandes. On peut toujours rêver, peut-être qu’à ces occasions, les « lunatiques » reviendront-ils sur Terre….

Enki sigle


Hommage à Walter Benjamin

Laurie Anderson

       Pour son cinquième album, Strange Angels, publié en 1989 par Warner Bros Records, la chanteuse et performeuse américaine complice de Lou Reed, Laurie Anderson, a composé une magnifique chanson dédiée à Walter Benjamin et au texte déjà cité que celui-ci avait consacré au fameux tableau de Paul Klee qu’il possédait, « Angelus novus » (voir plus haut). Cette chanson intitulée « The Dream Before » est également connue sous l’appellation de « Hansel et Gretel sont bien vivants« .

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THE DREAM BEFORE
(for Walter Benjamin)

Hansel and Gretel are alive and well
And they’re living in Berlin
She is a cocktail waitress
He had a part in a Fassbinder film
And they sit around at night now
drinking schnapps and gin
And she says: Hansel, you’re really bringing me down
And he says : Gretel, yu can really be a bitch
He says : I’ve wated my life on our stupid legend
When my one and only love
was the wicked witch.

She said : What is history?
And he said: History is an angel
being blown backwards into the future
He said: History is a pile of debris
And the angel wants to go back and fix things
To repair the things that have been broken
But there is a storm blowing from Paradise
And the storm keeps blowing the angel
backwards into the future
And this storm, this storm
is called
Progress

°°°

LE RÊVE D’AVANT

Hansel et Gretel sont bien vivants
Et ils vivent à Berlin
Elle est une serveuse de cocktail
Lui avait un rôle dans un film de Fassbinder
Et Ils sont assis en cercle dans la nuit maintenant
buvant schnaps et gin
Et elle dit : Hansel, tu vas vraiment me faire vaciller
Et lui réponds : Gretel, tu peux vraiment être une chienne
Il rajoute : J’ai gâché ma vie avec cette stupide légende 
Quand mon seul et unique amour
était cette méchante sorcière

Elle a dit : quelle histoire ?
Et lui répondit : l’histoire est celle d’un ange
propulsé en arrière dans le futur
Il ajouta : l’histoire est un tas de débris
Et l’ange veut revenir en arrière et corriger les choses
Réparer les choses qui ont été brisées
Mais il y a une tempête venue du paradis
Et la tempête continue de pousser l’ange
en arrière dans le futur
Et cette tempête, cette tempête
est appelée
Progrès

Traduction Enki

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Jean-Pierre Dupuy – (I) Au plus près de l’apocalypse…

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Où va le monde selon Jean-Pierre Dupuy

11 septembre

Devant la catastrophe

       « J’ai l’intime conviction que notre monde va droit à la catastrophe. Le chemin sur lequel s’avance l’humanité est suicidaire. Je parle de la catastrophe au singulier, non pour désigner un évènement unique, mais un système de discontinuités, de franchissements de seuils critiques, de ruptures, de changements structurels radicaux qui s’alimenteront les uns les autres, pour frapper de plein fouet avec un violence inouïe les générations montantes. Mon cœur se serre lorsque je pense à l’avenir de mes enfants et de leurs propres enfants, qui ne sont pas encore nés. Ceux qui espèrent que le XXIe siècle échappera aux horreurs qu’a produites le XXe siècle ont sans doute oublié que l’acte inaugural, daté du 11 septembre 2001, en fut un évènement d’une brutalité inconcevable. Ils croient sans doute que la science et la technique nous sortiront d’affaire comme elles l’ont toujours fait dans le passé. Quand j’étais enfant, on nous expliquait dans la classe d’éducation civique que tous les malheurs de l’humanité venaient de ce que les progrès de la science ne s’étaient pas accompagnés d’un progrès parallèle de la sagesse humaine. La science était pure, mais les hommes restaient mauvais. Quelle naïveté !

     Je dois à Ivan Illitch, ce grand critique de la société industrielle et l’un de mes mentors, (…) d’avoir compris que l’humanité a toujours dû se garder de trois types de menace, et non pas simplement de deux — les deux auxquelles on pense d’abord : la force de la nature et la violence des hommes ; les tremblements de terre qui effondrent les cités glorieuses et la barbarie de la guerre qui  massacre, mutile, viole leurs habitants. C’est en apprenant à mieux connaître la nature que les hommes ont réussi partiellement à la dompter; c’est devenant plus lucides sur les mécanismes de la haine et de la vengeance qu’ils ont compris que l’on peut s’entendre avec ses ennemis et qu’ils ont bâti les civilisations.

      Mais il existe un troisième front sur lequel il est beaucoup plus difficile de se battre, car l’ennemi, c’est nous-mêmes. il a nos propres traits, mais nous ne le reconnaissons pas et tantôt nous le rabattons du côté de la nature, tantôt nous en faisons une Némésis haineuse et vengeresse. Le mal qui nous fond sur la tête depuis ce troisième front est la contrepartie de notre faculté d’agir, c’est-à-dire de déclencher des processus irréversibles et qui n’ont pas de fin, lesquels peuvent se retourner contre nous et prendre la forme de puissances hostiles qui nous détruisent.

Jean-Pierre Dupuy, La marque du sacré, 2008 – Champs essai Flammarion, 2010 – Chap. I : Penser au plus près de l’apocalypse, pp 1 et 2.

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L’Ubris et la némésis

        Edgar Morin dans son ouvrage « Le paradigme perdu : la nature humaine » (1973) a traité du thème de l’« Homo démens », dénomination qui selon lui serait plus à même  de rendre compte de la nature humaine que la dénomination « Homo sapiens ». Le saut qualitatif qui a permis à l’homme de se dégager pour une part de l’animalité lui a permis d’agir sur la nature grâce à la création d’outils, l’utilisation du langage et de la culture mais  a dans le même temps ouvert la boîte de Pandore d’une activité mentale source de déraison, de magie, de démesure, de désordre et de violence, de ce que les grecs qualifieront par la suite d’Ubris (ou Hybris). Pour Edgar Morin, le propre de l’homo sapiens est d’être « un animal doué de déraison ». Ainsi, la folie, la violence que connaissent les sociétés humaines ne constitueraient pas des « accidents » ou des dérèglements de la nature humaine mais seraient inscrits dans cette nature.

       Chez les anciens grecs, lorsque les hommes donnaient libre cours à l’ubris et risquaient à cette occasion de perturber l’harmonie et l’ordre du monde, les dieux leur envoyait pour les punir, Nemesis, l’implacable déesse de la juste colère et de la vengeance divine. Son rôle est de rétablir l’équilibre rompu par la folie des hommes. Son nom dérive d’ailleurs du verbe grec némeïnn qui signifie « répartir équitablement, distribuer ce qui est dû ». Jean-Pierre Dupuy nous explique, en reprenant à son compte les analyses de Hannah Arendt (The Human Condition, 1958) et d’Ivan Illitch, que les actes négatifs des hommes sont à double détente et que les processus incontrôlés qu’ils induisent et qui se mettent en mouvement à la suite de leur mise en œuvre peuvent être beaucoup plus graves que les conséquences directes qui en résultent et irréversibles. Pour certains hommes, ils apparaissent alors comme une punition divine, une némésis : « L’action et la parole engendrent des histoires dont nul ne peut se dire l’auteur et qui connaissent parfois, ou souvent, un dénouement tragique. De cette expérience primordiale de l’autonomisation de l’action par rapport aux intentions des acteurs sont probablement nés le sacrés, la tragédie, la religion et la politique – autant de dispositifs symboliques et réels susceptibles de maintenir dans des limites cette capacité d’agir ».

De la crise énergétique à la crise du réchauffement climatique

    Pour illustrer son propos, Jean-Pierre Dupuy prend l’exemple de la crise énergétique qui, on le sait aujourd’hui, ne peut que s’aggraver et avoir des conséquences de plus en plus néfastes sur l’équilibre du climat et les conditions de vie de l’homme sur la Terre. pendant longtemps, le seul problème traité par les économistes étaient celui de la raréfaction des ressources des énergies fossiles sur le globe (pétrole, charbon, gaz naturel). L’augmentation des besoins découlant de l’élévation du niveau de vie des pays développés et de l’émergence de pays en voie de développement rapide a longtemps laissé craindre une raréfaction de ces ressources dans un avenir relativement proche fixé d’ici 30 à 50 ans. Une grande part des conflits intervenus entre nations depuis 50 ans était d’ailleurs liés à ce constat, les grandes puissances cherchant à s’assurer le contrôle de leur approvisionnement futur. Certains pensent aujourd’hui qu’il est possible de reculer l’horizon de la pénurie par la découverte de nouvelles sources d’énergie fossiles (gaz de schiste, sables bitumineux), d’autres misent sur la science et la technologie pour trouver des solutions miracles qui régleraient le problème. Mais pour Jean-Pierre Dupuy, le problème de la raréfaction des ressources de ces sources d’énergie est un faux problème car la planète ne peut supporter davantage qu’elle le fait aujourd’hui la pollution et les déséquilibres induits par cette utilisation débridée des ressources fossiles
        Les chiffres sont implacables : Les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) couvertes par le protocole de Kyoto ont atteint près de 49 milliards de tonnes équivalent CO2 en 2010 selon les dernières données du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Elles ont augmenté de 80% entre 1970 et 2010, principalement en raison du doublement de la consommation d’énergie dans le monde sur cette période. Si cette tendance se poursuivait (scénario dit «émetteur»), ce que l’on a tout lieu de craindre compte tenu du choix d’un développement de « type occidental » choisi par les pays en voie de développement, le réchauffement climatique pourrait atteindre 4°C à 5°C d’ici la fin du siècle. Dans ce cas, le système climatique deviendra chaotique, ce qui lui fera franchir des « points de basculement » (tipping points) à partir desquels tous les phénomènes s’amplifieront dans une dynamique auto-renforcée qui ne sera plus contrôlable : risque d’ère glacaire sur l’Europe par une modification du régime des courants marins, fonte du permafrost (terre gelée aujourd’hui en permanence) qui libérera dans l’atmosphère des quantités gigantesques de méthane. La Conférence sur le climat de Paris (COP 21) qui s’est tenue en décembre 2015 a abouti à un accord historique signé par 195 pays qui s’engagent à réduire leurs émissions de GES. Cet accord a pour objectif de stabiliser le réchauffement climatique dû aux activités humaines à la surface de la Terre « nettement en dessous » de 2°C d’ici à 2100 par rapport à la température de l’ère préindustrielle (période de référence 1861-1880) et de poursuivre les efforts pour limiter ce réchauffement à 1,5°C. Ce que, en opposition au scénario dit « émetteur »,  on appelle le scénario  « sobre » implique une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre : il faudrait limiter les émissions d’ici à 2100 à environ 1 000 milliards de tonnes, soit l’équivalent d’environ 20 ans d’émissions mondiales au rythme actuel. Il faudrait que les émissions mondiales baissent de 40% à 70% d’ici à 2050 et atteindre une économie quasiment neutre en carbone durant la deuxième partie du XXIe siècle. Mais cet engagement se réduit pour le moment à une promesse, signe d’une prise de conscience, mais il faut maintenant mettre en œuvre les politiques permettant de la réaliser, ce qui est loin d’être acquis.

Energies fossiles : rareté des ressources ou surabondance ?

      Jean-Pierre Dupuy précise que pour atteindre ces objectifs et éviter ainsi le désastre irréversible du « scénario émetteur » que serait une augmentation de 3° à la fin du siècle, l’humanité devrait s’astreindre impérativement à ne pas extraire du sous-sol dans les deux siècles qui viennent plus du tiers des réserves de carbone aujourd’hui connues  sous la forme des énergies fossiles. Il arrive ainsi à la conclusion paradoxale, que dans le cadre d’une réaction éthique et responsable soucieuse de l’avenir de la planète « ce n’est pas de rareté des ressources qu’il faut parler mais  de surabondance» Par rapport aux objectifs affichés de réduction des GES, nous avons trois fois trop de ressources fossiles

Entre l’homo demens et l’homo sapiens, qui l’emportera ?

      L’humanité sera t’elle capable de relever les défis qui se présentent à elle ? Pour Jean-Pierre Dupuy, plusieurs dangers menacent la survie même de l’homme sur la terre. Les deux premiers sont déjà connus : la destruction du milieu comme conséquence de la pollution et du réchauffement climatique et, avec la prolifération des armes de destruction massive, la violence intestine, qu’elle soit le fait du choc des intérêts et des idéologies ou des conséquences de la destruction du milieu. Mais il existe désormais de nouveaux dangers induits par les applications sur le vivant d’une science et d’une technologie devenues folles dans les domaines des nanotechnologies qui manipulent la matière à l’échelle moléculaire et atomique et des biotechnologies, des technologies de l’information. La convergence sous l’égide des sciences cognitives de ces technologies avancées rend possible la modification du vivant, sa transformation et même la création de formes nouvelle de vie. L’expérience passée montre que l’homme n’a jamais pu résister à son désir de pouvoir et de puissance et qu’un outil créé finira par être utilisé : « Il nous a fallu longtemps pour comprendre que la puissance d’une technique était proportionnelle à son « incontrôlabilité » (out-of-controlness) intrinsèque, à sa capacité à nous surprendre en engendrant de l’inédit. En vérité, si nous n’éprouvons pas de l’inquiétude devant une technique, c’est qu’elle n’est pas assez révolutionnaire. » (Kevin Kelly, spécialiste visionnaire en écologie et cybernétique). Bel exemple de l‘Ubris qui menace le genre humain par la mise en œuvre d’actions ou interventions irréfléchies qui ont pour effet d’induire des processus nouveaux inattendus fonctionnant de manière autonome et incontrôlable à la manière du Faust de Goethe qui, ayant passé un pacte avec le Diable, voit ses actions orientées vers le bien servir en fait le mal. Ainsi, le mal s’autonomise par rapport aux intentions de ceux qui agissent quelque soient leurs intentions premières (Illitch, Anders, Arendt), ce que le bon sens populaire exprime par le proverbe : « l’Enfer est pavé de bonnes intentions ».
       Si l’humanité est menacée physiquement, elle l’est aussi sur le plan de sa culture, de ses principes de vie et de ses valeurs. On sait que la peur et la violence qui accompagne la lutte d’un communauté pour sa survie a souvent pour conséquence le sacrifice de valeurs essentielles et un retour plus ou moins important à la barbarie et Jean-Pierre Dupuy se pose une question fondamentale : «À quoi servirait à l’humanité de se sauver elle-même si elle en venait à perdre son âme ? ».

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Albrecht Dürer - Les quatres cavaliers de l'Apocalypse, 1498

Albrecht Dürer – Les quatres cavaliers de l’Apocalypse, 1498

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Jean-Pierre Dupuy

      Jean-Pierre Dupuy (né en 1941) est un ingénieur, épistémologue et philosophe français, polytechnicien et ingénieur des mines,  il est professeur de français et chercheur au Centre d’Étude du Langage et de l’Information (CSLI) de l’université Stanford, en Californie. Il a aussi enseigné la philosophie sociale et politique et l’éthique des sciences et techniques jusqu’en 2006 à l’École polytechnique (dont il a été un ancien élève). Il est membre de l’Académie des technologies et de l’Académie catholique de France, admirant les valeurs du christianisme, bien qu’il ne soit pas croyant. Il a fondé le centre de sciences cognitives et d’épistémologie de l’École polytechnique (CREA) en 1982 avec Jean-Marie Domenach sur la base de réflexions préliminaires de Jean Ullmo. Ce centre est devenu une unité mixte de recherche (UMR) en 1987 qui, en 2001, s’est constitué en un laboratoire polyscientifique de sciences cognitives théoriques. Jean-Pierre Dupuy a contribué à introduire et diffuser en France la pensée d’Ivan Illich, de René Girard, de John Rawls et de Günther Anders. Une partie de son travail porte sur les nanotechnologies, un possible « tsunami » technologique à venir, dont il étudie tant les effets pervers possibles que la teneur du débat autour de ce risque. Partant du constat qu’un seuil a été franchi et que l’humanité est désormais capable de s’anéantir elle-même, par les armes de destruction massive ou simplement en continuant d’altérer ses conditions de survie et que l’on refuse de le croire, il s’intéresse aux appréhensions et réflexions autour des catastrophes, passées comme prévisibles. Jean-Pierre Dupuy compte également parmi les membres fondateurs du Collegium international éthique, politique et scientifique, association qui souhaite « apporter des réponses intelligentes et appropriées qu’attendent les peuples du monde face aux nouveaux défis de notre temps. » Il a reçu le prix Roger-Caillois de l’essai 2011.  (Crédit Wikipedia)

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Cézanne ? Amerigo Vespucci ? Connais pas…

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À propos du recul de la culture générale en France

Amerigo VespucciPaul Cézanne (1839-1906).

Amerigo Vespucci (1454-1512) et Paul Cézanne (1839-1906)

 « Aucune civilisation n’est détruite du dehors sans s’être tout d’abord ruinée elle-même, aucun empire n’est conquis de l’extérieur qu’il ne se soit préalablement suicidé.»    – René Grousset, Bilan de l’Histoire, 1946 (cité par J.P. Brighelli en exergue de son livre : Voltaire ou le Jihad)

     Roulant sur les routes de l’Ain, ce lundi 14 mars, j’écoutais l’émission Le Jeu des 1000 Euros sur France Inter. Il s’agissait pour deux jeunes candidats de répondre à des questions posées par des auditeurs. Exceptionnellement, la séance était enregistrée dans la ville de Porto au PortugalJournée de la langue française oblige. Deux étudiants français qui suivent actuellement des cours à l’Université de cette ville s’étaient portés candidats. L’un, après avoir obtenu son bac en France, a choisi de poursuivre ses études à la faculté de lettre de Porto en langues et relations internationales. L’autre, dans le cadre d’Erasmus, effectue un double cursus d’études en architecture et ingénierie urbanisme. Des études pointues et poussées destinées à les propulser dans l’élite dirigeante du pays. Il est permis de penser que l’exercice de métiers qui traitent, pour l’un, des langues et des relations internationales et pour l’autre, de l’organisation de la vie quotidienne des êtres humains dans leur habitat, pratique à la croisée des sciences techniques et humaines avec en plus une dimension artistique, nécessite une ouverture d’esprit sur le monde et un solide acquis culturel ou tout au moins les bases d’un tel acquis. 

Paul Cézanne - Montagne Sainte-Victoire

Paul Cézanne – Montagne Sainte-Victoire

    Je comprends tout à fait que même à ce degré de formation, on ignore le sens du mot dizygote utilisé pour qualifier des faux-jumeaux. J’admets que l’on puisse hésiter entre Bucarest et Budapest pour  définir la capitale qualifiée de « Perle du Danube » bien que Bucarest ne se situe pas sur le Danube. J’admets déjà plus difficilement que l’on hésite entre la mer Adriatique et la mer Egée pour qualifier la portion de Méditerranée située entre l’Italie et la péninsule balkanique et entre Beethoven et Chopin pour désigner le « compositeur romantique qui a créé 21 courtes pièces au piano et dont le prénom est Frederic » mais ce que je trouve inadmissible, c’est qu’à la question « Quel est le peintre dont le prénom est Paul qui a peint plus de 80 tableaux du massif de la Sainte-Victoire », on soit incapable de donner le nom de ce peintre et même de tout autre peintre et qu’à la question « quel est le nom du navigateur florentin au service du Portugal dont on a utilisé le prénom pour qualifier le continent américain », on répond Christophe Colomb et Magellan… 

Gravure d'environ 1600 qui montre Vespucci observant la Croix du Sud.

Gravure d’environ 1600 qui montre Amerigo Vespucci observant la Croix du Sud

      Comment  se fait-il que des étudiants qui ont passé treize à quatorze années sur les bancs de l’école républicaine, réussi leur baccalauréat, et qui se destinent à des métiers à responsabilité nécessitant une solide culture générale pour pouvoir être pratiqués et évoluer peuvent-ils posséder une connaissance historique et artistique si lacunaire qu’elle leur fait ignorer l’histoire de la découverte de l’Amérique et l’œuvre d’un peintre aussi emblématique de l’identité et de la culture française qu’est Cézanne. Je me souviens avoir appris sur les bancs de ce que l’on appelait alors les cours complémentaires puis plus tard au lycée les épopées de Christophe Collomb et d’Amerigo Vespucci, ce navigateur florentin dont on avait utilisé le prénom pour qualifier le continent américain — ce que je considérais comme absolument injuste puisque je pensais à l’époque que c’était Christophe Collomb qui l’avait découvert le premier —. Cette injustice m’apparait aujourd’hui tout à fait relative depuis qu’il est acquis que ce sont en fait les Vikings qui sont les premiers européens à avoir découvert ce continent. Pour Cézanne, je me souviens vaguement que notre professeur en avait parlé en classe à l’occasion d’un cours sur le mouvement impressionniste mais c’est surtout par l’action des médias, journaux, revues et télévision et par la suite par la visite de musées que j’ai pu approfondir ma connaissance de ce peintre. Sa vie et ses œuvres et en particulier les représentations de la Montagne Sainte-Victoire sont en effet traitées de manière récurrente par les médias. Comment peut-on passer au travers d’un tel flux d’information sans en conserver la moindre trace ? Un peu plus tôt sur la même radio, toujours dans le cadre de la Journée de la langue française, dans l’émission « En direct de la BNF », l’enseignante et écrivaine Cécile Ladjalie rappelait qu’il existe en France 2,5 millions d’illettrés et s’élevait contre le nivellement par le bas de l’éducation délivrée par l’école de la République à laquelle on assiste aujourd’hui. On peut ajouter à ce constat, celui du recul inquiétant de la culture générale dans l’enseignement supérieur. Et l’on s’étonne et se lamente que la France perd du terrain sur les plans économique et culturel dans le monde…

Sur les épaules des Géants

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« Sur les épaules des géants » : manuscrit allemand de Rosenwald, vers 1410

      J.P. Brighelli, dans son essai paru en 2015, Voltaire ou le Jihad (édit. L’Archipel), nous rappelle la phrase fameuse du philosophe du XIIe siècle Bernardus Cartonensis (Bernard de Chartres) qui avait déclaré : « Nous sommes comme des nains juchés sur des épaules de géants (les Anciens), de telle sorte que nous puissions voir plus de choses et de plus éloignées que n’en voyaient ces derniers. Et cela, non point parce que notre vue serait puissante ou notre taille avantageuse, mais parce que nous sommes portés et exhaussés par la haute stature des géants. » C’est cette métaphore,  reprise par la suite par de nombreux penseurs et savants tels que Jean de Salisbury, Isaac Newton ou Blaise Pascal et qui veut exprimer qu’il est indispensable pour pouvoir progresser dans le domaine intellectuel de s’appuyer sur l’héritage que nous ont légués les grands penseurs du passé (les «géants»), qui a servi d’introduction à l’émission à succès de Jean-Claude Ameisen sur France Inter : « Sur les épaules de Darwin… Sur les épaules des géants »
      Toujours dans le même essai, voilà ce qu’écrivait Jean-Paul Brighelli  sur le thème de la « déconstruction » en œuvre dans les domaines de l’enseignement et de la culture en France :

    « Je m’en voudrais d’avoir à rappeler que, depuis le XVIe siècle et l’humanisme, la culture est ce qui édifié l’homme — au double sens du terme : ce qui le bâtit et ce qui lui donne foi en lui-même. « Je ne bâtis que pierres vives : ce sont hommes », dit Rabelais. Chaque œuvre — chaque œuvre d’art aussi bien — construit de la permanence, du repère, du durable dans la fugacité de la vie. La conscience occidentale a édifié son propre monument de certitude, de pérennité.
    L’enseignement s’est bâti sur ce regard rétrospectif jeté sur le passé. Lorsque Montaigne écrit ses Essais en se référant sans cesse aux Exempla que lui offre l’Antiquité, il inscrit son œuvre dans ce mouvement rétrospectif/prospectif : tout progrès procède d’un regard en arrière. Nous nous élaborons dans le sentiment d’une dette et nous construisons, de notre vivant, la dette de nos successeurs. Visiter un musée ou errer dans Palmyre, c’est signer mentalement une reconnaissance de dette, honorer ce ventre civilisationnel dont nous sommes issus. (…) Nous sommes les héritiers, et la civilisation consiste à enrichir l’héritage sans rien en jeter. Nous sommes portés par nos ancêtres et nous porterons nos enfants à notre tour.

      Ainsi allaient les choses avant qu’on ne renverse les idoles.»  

Jean-Paul BrighelliVoltaire ou le Jihad – chap.2 : Déconstruction, page 24.

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Romantisme allemand : « mare tenebrum », les sources de la poésie nocturne de Novalis

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Caspar David Friedrich - Lever de lune sur la mer, vers 1822

Caspar David Friedrich – Lever de lune sur la mer, vers 1822

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Extrait d’un texte de Paul Gorceix sur Maeterlinck et Novalis.

Paul Gorceix (1930-2007)    Ce texte est un extrait d’une étude réalisée par le professeur Paul Gorceix (1930-2007), spécialiste de la littérature française de Belgique et du symbolisme, intitulée « Symbole et analogie chez Maurice Maeterlinck et quelques réflexions sur Mallarmé et l’analogie » paru dans la revue Modernité 16 (Presses Universitaires de Bordeaux) sous la direction de Jean-Pierre Saïdah. En dehors du sujet principal de l’étude qui porte sur la définition des concepts de symbole, d’allégorie et d’analogie, le texte traite, en relation avec ces thèmes, des fondements de la poétique de la Nuit chez les romantiques allemands et chez Novalis en particulier.

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Maurice Maeterlinck (1862-1949)

Maurice Maeterlinck (1862-1949)

Le Symbole est l’Allégorie organique et intérieure; il a ses racines dans les ténèbres. L’Allégorie est le Symbole extérieur; elle a ses racines dans la lumière, mais sa cime est stérile et féerie. L’Allégorie est interprétée par l’Intelligence; le Symbole est interprété par la Raison.  –  Maeterlinck, Menus Propos, 1891.

      Cet aphorisme a le poids d’une définition. Maeterlinck trace ici une ligne de démarcation très nette entre deux sortes d’images, qui ont été longtemps  confondues, et dont le statut était encore loin d’être clair à l’époque symboliste. Jean Moréas, dans son Manifeste littéraire (1886), déclarait que l’idée ne doit jamais paraître « sans les simarres des analogies extérieures », soit que l’idée ne peut se présenter à nous que dans son rapport avec le sensible, avec le monde qui lui est extérieur. Moréas ne fait rien d’autre ici que de définir l’allégorie…
      Par rapport à la déclaration de J. Moréas, pour le moins assez vague, la définition que donne Maeterlinck marque une différence, et un progrès certain dans l’élucidation du symbole. C’est le problème de l’art et de la poétique qui est envisagé dans la perspective de la polarité allégorie-symbole. Au moyen de la discrimination qu’il institue entre ces deux modes d’images, le poète dramaturge, traducteur du mystique flamand Ruysbroeck et des Fragments de Novalis, indique sa volonté de remonter à la source du symbole, parce qu(il le considère comme la pièce essentielle à l’intérieur du mécanisme qui conditionne la création : l’allégorie n’étant que la reproduction figurative de l’idée.
     Chez Maeterlinck, l’ambiguïté de la définition est due avant tout à la terminologie qu’il utilise. L’équivoque est levée à partir du moment où ce qu’il appelle « Intelligence » correspond à  « l’entendement », au « Verstand » que Fichte considère, à la suite de Kant, comme une faculté inerte, improductive de l’esprit — tandis que la « raison » — Vernunft — représente ce que Tancrède de Visan, par référence à Schelling, désigne comme « une sorte de faculté métaphysique, suprasensible et supraintellectuelle », assez proche à ses yeux de « l’intuition » de Bergson. Que Maeterlinck était très au courant de ce genre de problème, est attesté par sa traduction des Fragments de Novalis qui traietent d’esthétique et de littérature. une simple allusion, anodine en apparence, glissée dans l’introduction à sa traduction, en est la preuve. Il écrit ceci : « Nous sommes en 1794 (…) dans le même temps que Kant analyse, Fichte reconstruit le monde dans sa Doctrine des sciences, tandis que Schelling enseignait déjà à quelques disciples dont était Novalis, l’identité absolue de l’objectif et du subjectif. » Maeterlinck est ici au cœur du problème.
      En effet, Schelling dépassant Fichte, après avoir établi que la nature n’est pas une simple représentation du moi, avait reconnu l’unité foncière de la nature et de l’esprit, au sein de l’Ame du Monde (Von der Weltseele, 1798), puissance créatrice et universelle dans laquelle il voit réalisée la synthèse entre l’objectif et le subjectif. C’est sur cette philosophie de l’identité que repose l’esthétique toute entière du romantisme allemand. Le conte symbolique (de Novalis)  des Disciples à Saïs en est une émanation.

Novalis (1772-1801)

Novalis (1772-1801) 

« Vers le bas je me tourne, vers la sainte, l’ineffable, la mystérieuse Nuit. Le monde est loin – sombré en un profond tombeau – déserte et solitaire est sa place. Dans les fibres de mon cœur souffle une profonde nostalgie. Je veux tomber en gouttes de rosée et me mêler à la cendre. – Lointains du souvenir, souhaits de la jeunesse, rêves de l’enfance, courtes joies et vains espoirs de toute une longue vie viennent en vêtements gris, comme des brouillards du soir après le coucher du soleil. La Lumière a planté ailleurs les pavillons de la joie. Ne doit-elle jamais revenir vers ses enfants qui l’attendent avec la foi de l’innocence ? »    –  Novalis, Hymne à la Nuit, janvier 1800.

       A partir de là, la discrimination est instaurée entre l’entendement discursif qui consiste à établir des rapports conceptuels, intellectuels entre les êtres et le choses, et la « Raison synthétique » (Vernunft), en tant qu’activité créatrice de l’esprit, faculté de communion, capacité de fusion avec la nature. La définition du symbole par Maeterlinck est dictée par le refus de l’intellectualisme qu’il juge abstrait et improductif, au nom de l’existence en nous d’un moi profond — très proche du moi transcendantal de Novalis — dynamique, créateur et ouvert aux appels de l’inconscient.
      Cette position entraîne un changement de perspective, voire un renversement de valeurs, dont l’effet est direct précisément sur la définition du symbole. on a pu constater que Maeterlinck localise en quelque sorte les racines du symbole « dans les ténèbres » : l’allégorie, en revanche, « a ses racines dans la lumière », mais, souligne-t-il, « sa cime est stérile et flétrie ». Le paradoxe apparent, c’est que la lumière qui préside à la genèse de l’allégorie, n’est pas ici, contrairement à l’expérience ordinaire, l’équivalent de la fertilité, de la croissance et de la vie. Elle est synonyme de mort. A l’opposé, le ténèbres, essentiellement fertilisant, favorisent le développement organique du symbole, comparé implicitement à l’arbre vivant.
       Paradoxe ? Si on mesure l’image maerterlinckienne à l’échelle des valeurs propre à la pensée mystique, le paradoxe est résolu ou, plus exactement, il n’existe pas, replacé dans cette perspective. Ces « ténèbres » qui rappellent la mer intérieure de notre âme « où sévissent les étantes tempêtes de l’inarticulé et de l’inexprimable » — mare tenebrum — l’obscurité, la nuit ont une qualité éminemment positive de fécondation, elles sont vivifiantes à l’opposé de la lumière froide et desséchante. Cette mutation est à la source de la poésie « nocturne » du romantisme allemand, dont Novalis est le représentant le plus ardent. Dans la première Hymne à la Nuit, figurent ces déclarations, document du renversement des valeurs chez le mystique — telle que : « je me détourne vers l’ineffable, la sainte, la mystérieuse Nuit », ou encore « qu’elle me semble pauvre et puérile, à présent, cette lumière ». A la fin de l’hymne, invoquant la Nuit, le poète lance encore cette image paradoxale : « tu m’as révélé que la Nuit, c’est la vie ». Il faut entendre par là que l’obscurité favorise la vision intérieure, qui permet de voir au-delà du regard physique. Pour Maeterlinck qui a adopté l’échelle de valeur novalisiennes, héritage de la pensée mystique, l’inconscient est le sol nourricier du symbole. On comprend mieux désormais cet aphorisme, abscons en apparence, que Maeterlinck glisse dans Menus Propos« la Raison est plus noire que l’Intelligence ».
    « Et c’est ainsi que j’écoute, avec une attention et un recueillement de plus en plus profonds, toutes les voix indistinctes de l’homme. Je me sens attiré, avant tout, par les gestes inconscients de l’être, qui passent leurs mains lumineuses à travers les créneaux de cette enceinte d’artifice où nous sommes enfermés.»

Caspar David Friedrich - Uttewalder grund.

Caspar David Friedrich – Uttewalder grund

      Il convient de prendre la juste mesure du changement de cap qu’implique l’attitude de Maeterlinck à l’égard de l’inconscient. Le symbole est enraciné dans les couches profondes de l’être que les rationalistes ont toujours voulu ignorer. Le créateur, quant à lui, adopte une attitude réceptive, une position d’ouverture, sinon de passivité, à l’égard de ce qui lui est dicté par la vie profonde. Plusieurs déclaration en témoignent : « Je ferme les yeux avec résignation, écrit-il, en me laissant aller aux impulsions d’une force intérieure, que je ne connaîtrai peur-être jamais ». Ou encore, il déclare à Jules Huret :  « Le symbole est une force de la nature, et l’esprit de l’homme ne peut résister à ses lois (…). Le poète doit, me semble-t-il, être passif dans le symbole, et le symbole le plus pur est peut-être celui qui a eu lieu à son insu et même à l’encontre de ses intentions. »
      Cela signifie que pour le créateur, le symbole ainsi conçu, est le symptôme d’une expérience intérieure qui le conduit dans des régions où l’intelligence discursive ne parvient pas, du visible à l’invisible. Dés lors, le symbole acquiert une valeur ontologique.
On aura compris que cette activité symbolique s’inscrit dans une conception analogique du monde et de la vie. Là où, selon le jugement de Novalis, traduit par Maeterlinck : « tout le visible adhère à l’invisible », ou « le monde est un trope universel de l’esprit, une image symbolique de celui-ci ». La présentation de Novalis par Maeterlinck est significative de l’importance que le traducteur attribue à la démarche analogique dans la création :
      « Peut-être, écrit Maeterlinck, Novalis est-il celui qui a pénétré le plus profondément la nature intime et mystique et l’unité secrète de l’univers. Il a le sens et le tourment très doux de l’unité. Il ne voit rien isolément, et il est avant tout le docteur émerveillé des relations mystérieuses qu’il y a entre toutes les choses. (…) Il soupçonne et effleure d’étranges coïncidences et d’étonnantes analogies, obscures, tremblantes, fugitives et farouches, et qui s’évanouissent avant qu’on ait compris. Mais il a entrevu un certain nombre de choses qu’on aurait jamais spurçonnées q’il n’était pas allé si loin.»
     Ce que Maeterlinck a retenu ici est significatif des valeurs qui constituent la clef de voûte de la poétique mise en œuvre dans Serres Chaudes et dans sa dramaturgie. « Unité secrète avec l’univers », « relations mystérieuses avec les choses », « coïncidences et analogies ». Son flair est d’avoir vu que l’auteur des Disciples à Saïs (Novalis) est le poète qui a annoncé le mieux l’utilisation du symbole par les poètes de la nouvelle école. A la suite de Ruysbroeck, son œuvre lui a confirmé que la nature entière n’est qu’un vaste symbole, qu’entre la matière et l’esprit, les choses et les êtres sont reliés par un réseau infini de relations.
     (…)
     Chez Maeterlinck, il s’agit de saisir et d’accueillir, sans intervention délibérée et brutale, les sensations venues du dehors, les accidents de la vie secrète, les éclosions de l’inconscient, autant d’impulsions et de matière d’écriture.
     (…) 
     Chez Maeterlinck, l’analogie est accueillie, plus, elle s’impose au moi, du fait qu’elle est le signe d’une relation intime avec le cosmos et qu’en même temps elle est garante de la cohérence magique entre les composantes de l’œuvre.

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Caspar David Friedrich – Homme et femme contemplant la Lune, vers 1818-1824

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