Les yeux d’une fille


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       Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît – pelouses des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan, – les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. Et c’était par conséquent toute sa vie qui m’inspirait du désir ; désir douloureux, parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant brusquement cessé d’être ma vie totale, n’étant plus qu’une petite partie de l’espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir, et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m’offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le bonheur. Et, sans doute, qu’il n’y eût entre nous aucune habitude – comme aucune idée – communes, devait me rendre plus difficile de me lier avec elles et de leur plaire. Mais peut-être aussi c’était grâce à ces différences, à la conscience qu’il n’entrait pas, dans la composition de la nature et des actions de ces filles, un seul élément que je connusse ou possédasse, que venait en moi de succéder à la satiété, la soif – pareille à celle dont brûle une terre altérée – d’une vie que mon âme, parce qu’elle n’en avait jamais reçu jusqu’ici une seule goutte, absorberait d’autant plus avidement, à longs traits, dans une plus parfaite imbibition.

Marcel Proust. À l’ombre des jeunes filles en fleurs – Extrait

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Histoire de l’Envieux et de l’Envié – Conte oriental des Mille et une Nuits


Histoire de L’Envieux et de l’Envié

       « Dans une ville assez considérable, deux hommes demeuraient porte à porte. L’un conçut contre l’autre une envie si violente, que celui qui en était l’objet, résolut de changer de demeure, et de s’éloigner, persuadé que le voisinage seul lui avait attiré l’animosité de son voisin ; car quoiqu’il lui eût rendu de bons offices, il s’était aperçu qu’il n’en était pas moins haï. C’est pourquoi il vendit sa maison avec le peu de bien qu’il avait ; et se retirant dans la capitale du pays, qui n’était pas éloignée, il acheta une petite terre environ à une demi-lieue de la ville. Il y avait une maison assez commode, un beau jardin et une cour raisonnablement grande, dans laquelle était une citerne profonde, dont on ne se servait plus.
        Le Bon-homme ayant fait cette acquisition, prit l’habit de derviche, pour mener une vie plus retirée, et fit faire plusieurs cellules dans la maison, où il établit en peu de temps une communauté nombreuse de derviches. Sa vertu le fit bientôt connaître, et ne manqua pas de lui attirer une infinité de monde, tant du peuple que des principaux de la ville. Enfin, chacun l’honorait et le chérissait extrêmement. On venait aussi de bien loin, se recommander à ses prières ; et tous ceux qui se retiraient d’auprès de lui, publiaient les bénédictions qu’ils croyaient avoir reçues du ciel par son moyen.
       La grande réputation du personnage s’étant répandue dans la ville d’où il était sorti, l’Envieux en eut un chagrin si vif, qu’il abandonna sa maison et ses affaires, dans la résolution de l’aller perdre. Pour cet effet, il se rendit au nouveau couvent de derviches, dont le chef, ci-devant son voisin, le reçut avec toutes les marques d’amitié imaginables. L’Envieux lui dit qu’il était venu exprès pour lui communiquer une affaire importante, dont il ne pouvait l’entretenir qu’en particulier. « Afin, ajouta-t-il, que personne ne nous entende, promenons-nous, je vous prie, dans votre cour ; et puisque la nuit approche, commandez à vos derviches de se retirer dans leurs cellules. » Le chef des derviches fit ce qu’il souhaitait…. »

Pour la suite, c’est  ICI  (Wikisource)

les Mille et une Nuits.pngScheherazade, sa sœur Dinarzade et le sultan Shahryar par Paul Emile Detouche

Histoire de L’Envieux et de l’Envié – Les Mille et une Nuits – Tome I, chapitre 14
Version d’Antoine Galland, lu par Christine Treille – youtube

    Qui dispose aujourd’hui de manière impromptue 40 minutes de son précieux temps pour écouter un conte ? Il est tellement plus facile de surfer l’espace d’un court moment sur l’écume des choses et puis de passer à autre chose… La réception et le ressenti de nos rapports avec le monde doivent être immédiats à la manière des flashes publicitaires  pour lesquels le temps est de l’argent et qui ne peuvent courir le risque compte tenu de l’inanité de leurs messages de lasser leur proie. Ce faisant, que d’expériences qui ont besoin de temps pour naître, s’épanouir et s’exprimer que nous ne connaîtrons jamais… Que serait-ce si vous vous trouviez à la place du sultan Shahryar qui aura du passer sept jours et sept nuits pour connaître la fin de cette histoire… Il est vrai qu’il avait Scheherazade à ses côtés. Si Shahryar avait partagé votre impatience, il aurait tué* Scheherazade à l’issue de la première nuit et du premier conte et n’aurait pas goûté au bonheur d’écouter les 1.205 poèmes qui suivaient. Et nous avec…

 *  Le sultan Shahryar, en représailles à la suite de l’infidélité de son épouse, la condamne à mort et, afin d’être certain de ne plus être trompé, il décide de faire exécuter chaque matin la femme qu’il aura épousée la veille.