Poésie : Yeats en quête de son Hélène de Troie…

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

William_Butler_Yeats_by_John_Singer_Sargent_1908

William Butler Yeats by John Singer Sargent (1908)

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Au bas des jardins de saules

Au bas des jardins de saules je t’ai rencontrée, mon amour,
Tu passais les jardins de saules d’un pied qui est comme neige.
Tu me dis de prendre l’amour simplement, ainsi que poussent les feuilles,
Mais moi j’étais jeune et fou et n’ai pas voulu te comprendre.

Dans un champ près de la rivière nous nous sommes tenus, mon amour,
Et sur mon épaule penchée tu posas ta main qui est comme neige.
Tu me dis de prendre la vie simplement, comme l’herbe pousse sur la levée,
Mais moi j’étais jeune et fou et depuis lors je te pleure.

(dans la Croisée des chemins (1889) –Traduction de Yves Bonnefoy)

°°°

Down by the salley gardens

Down by the salley gardens my love and I did meet;
She passed the salley gardens with little snow-white feet.
She bid me take love easy, as the leaves grow on the tree;
But I, being young and foolish, with her would not agree.

In a field by the river my love and I did stand,
And on my leaning shoulder she laid her snow-white hand.
She bid me take life easy, as the grass grows on the weirs;
But I was young and foolish, and now am full of tears.

°°°

Origine du poème
   Down by the Salley Gardens ( irlandais : Gort na Sailean) est un poème que Yeats a publié dans Les « errances de Oisin » et d’autres poèmes en 1889. Le poète a indiqué dans une note que ce poème constituait «une tentative pour reconstituer une vieille chanson de trois lignes énoncée de manière imparfaite par une vieille paysanne du village de Ballisodare qui les chante souvent à elle-même. « . Cette «vieille chanson » était peut-être la ballade intitulée The Rambling Boys of Pleasure  qui contient un verset proche du premier verset du poème de Yeats.
°°°

°°°

Je n’ai pu choisir entre l’interprétation de Maura O’Connell avec Karen Matheson et celle de Loreena McKennit (You Tube) … A vous de faire votre choix.
°°°

°°°
« Silly like us » : histrionisme et historicité de W. B. Yeats (par Daniel Jean, Etudes anglaises 2007/4)
    Le jardin des saules est un jardin d’Éden où la consommation du fruit défendu est impossible, malgré les encouragements malicieux d’Ève. Le saule, dans sa forme «  », permet de rappeler « silly ». La sottise inhérente à la jeunesse est thématisée de façon explicite (« I was young and foolish ») sous la forme d’un rendez-vous amoureux raté, raté non pas du fait des dérobades de la jeune fille, mais du fait de l’immaturité de son prétendant. Le poème est en effet l’humiliant récit d’une impuissance, celle de l’innocent qui, malgré les encouragements de sa bien-aimée (« take love easy ») ne parvient pas à surmonter sa maladresse, et se montre incapable d’imposer « a sally », comme le laisse entendre l’homophonie salley / sally (« a thrust forward »), et ne peut verser, en fin de compte, que des larmes. L’entame, « down », est donc représentative du mouvement général du poème, poème de l’abaissement et de la mélancolie, qui trouve dans le saule pleureur le très visuel symbole de la flaccidité sexuelle de « Silly Willie », comme plus tard dans le poème de 1909, « The Withering Boughs » (« The boughs have withered because I have told them my dreams »).<
    Ces premiers chants yeatsiens de l’innocence, caractéristiques des débuts, correspondent à une incapacité à passer à l’acte, sexuellement et historiquement, une incapacité à précipiter l’événement pour devenir acteur de l’histoire.

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Dante Gabriel Rossetti - La Belle Dame sans Mercy,1848

Dante Gabriel Rossetti – La Belle Dame sans Mercy,1848

°°°

Il voudrait avoir les voiles du ciel

Si j’avais les voiles brodés des cieux
Ouvrés de lumières d’or et d’argent
Les voiles bleus, diaphanes et sombres
De la nuit, de la lumière et de la pénombre
J’étendrais ces voiles sous tes pieds :
Mais je suis pauvre et je n’ai que mes rêves ;
J’ai étendu mes rêves sous tes pieds ;
Marche doucement car tu marches sur mes rêves.

(Le vent dans les roseaux (1899) – traduction Jacqueline Genet)

°°°

He wishes for the cloths of Heaven

Had I the heaven’s embroidered cloths,
Enwrought with golden and silver light,
The blue and the dim and the dark cloths
Of night and light and the half-light,
I would spread the cloths under your feet:
But I, being poor, have only my dreams
I have spread my dreams under your feet;
Tread softly because you tread on my dreams.

 

    « Aedh wishes for the cloths of Heaven » a été publié par Yeats en 1899 dans son troisième volume de la poésie, « du vent dans les roseaux ». L’orateur du poème est Aedh, dont le nom est le même que celui d’un Dieu celtique de la mort, l’un des enfants de Lir.
     Yeats semble avoir utilisé ce personnage dans certaines de ses histoires et le décrit comme le feu qui se reflète dans l’eau. Il apparaît dans l’œuvre de Yeats aux côtés de deux autres personnages archétypaux de mythe du poète: Michael Robartes et Red Hanrahan. Les trois sont collectivement connus comme les principes de l’esprit. Robartes représente la puissance de la connaissance et Hanrahan le romantisme primaire. Quand à l’Aedh, il est pâle, languissant, et sous l’emprise de « 
la belle dame sans merci », en référence au poème de John Keats; « Aedh » a été souvent remplacé dans les anthologies de poèmes de Yeats par un plus générique  » il « .

 

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Arc-en-ciel au-dessus le la colline mythique de KnocknareaArc-en-ciel au-dessus le la colline mythique de Knocknarea

°°°

L’appel des Sidhe

La cohorte chevauche du Knocknarea
A la tombe de Clooth-na-Bare,
Caoilte secouant sa chevelure de flammes,
Et Niamh appelant : Là-bas, viens t’en là-bas,
Vide ton cœur de son rêve mortel.
Les vents s’éveillent, les feuilles tournoient,
Nos joues sont pâles, notre chevelure dénouée,
Notre poitrine palpite, nos yeux rayonnent,
Nos bras appellent, nos lèvres s’entrouvrent ;
Et s’il en est un qui contemple notre troupe impétueuse,
Nous nous plaçons entre lui et l’acte de sa main,
Nous nous plaçons entre lui et l’espoir de son cœur.
La cohorte se précipite entre la nuit et le jour,
Et où y a-t-il espoir ou acte aussi beau ?
Caoilte secouant sa chevelure de flammes
Et Niamh appelant : Là-bas, viens t’en là-bas.

°°°

The Hosting of the sidhe

The host is riding from Knocknarea
And over the grave of Clooth-na-Bare;
Caoilte tossing his burning hair,
And Niamh calling Away, come away:
Empty your heart of its mortal dream.
The winds awaken, the leaves whirl round,
Our cheeks are pale, our hair is unbound,
Our breasts are heaving, our eyes are agleam,
Our arms are waving, our lips are apart;
And if any gaze on our rushing band,
We come between him and the deed of his hand,
We come between him and the hope of his heart.
The host is rushing ‘twixt night and day,
And where is there hope or deed as fair?
Caoilte tossing his burning hair,
And Niamh calling Away, come away.

Eclairage :
Ce poème est incompréhensible si on ne le relie pas à certains thèmes de la mythologie irlandaise notamment ceux qui ont trait aux Sidhe

Knocknarea : ( irlandais : Cnoc na Riabh) est une grande colline à l’ouest de Sligo, ville dans le comté de Sligo , en République d’Irlande. Avec ses 327 m de hauteur, elle est très visible du paysage environnant de la péninsule de Cúil Irra entre les baies de Sligo et BallysadareKnocknarea est une anglicisation d’un nom irlandais. L‘étymologie du nom est contestée. La base de données des Noms de lieux de l’Irlande explique le toponyme par le nom irlandais Cnoc na Riabh qui signifie « colline des bandes ». Cependant, PW Joyce préférait pour sa part, l’interprétation Cnoc na Riaghadh« colline des exécutions ». Certains ont suggéré également  Cnoc na Riogha, «  colline des rois » ainsi que Cnoc na Ré« colline de la lune ».  A son sommet se dresse un grand monticule de pierres sèches (cairn) réputé recouvrir l’entrée d’un tombeau néolithique Il mesure environ 55 mètres de large et 10 mètres de hauteur, ce qui en fait l’un des plus grands cairns connus en Irlande. En anglais, il est connu sous les noms de Medb Cairn, le tombeau de Medb, mamelon de Medb ou la tombe de Medb (parfois le nom Medb est anglicisé en Maeve). Il date d’environ 3.000 ans avant J.C., Meabh est une figure de la mythologie irlandaise. Toute la zone autour de la baie de Sligo est riche en vestiges préhistoriques, en monuments semblables et en sites naturels aux formes expressives.

Clooth-na-Bare : Voudrait dire la vieille femme de Bare, mais ce mot serait en fait une corruption de Cailleac Bare, la vieille femme Bare, qui, sous les noms de Bare, Berah, Beri, Verah, Dera et Dhira, apparait dans les légendes irlandaises en beaucoup de lieux. Près de la colline de Knocknarea, les gens du pays disent qu’une grande reine de la Sidhe de l’ouest du nom de Maeve est enterrée sous le cairn situé au sommet. Clooth-na-nu qui souhaitait mettre fin à ses jours, recherchait partout dans le monde, un lac assez profond pour y noyer sa vie de fée, dont elle avait fini par se lasser, en bondissant de colline en colline; elle a fini par le trouver au sommet de la montagne d’oiseau, à Sligo. Les divinités de l’ancienne Irlande sont connues sous les noms aussi variés que  Tuatha Dé Danann, gens de la déesse DanuSidhe (de Aes Sidhe ou Sluagh Sidhe) et créatures des tertres. Les Sidhe  sont également liés au vent en Irlandee t voyagent dans le vent tourbillonnant. Au au Moyen Age, on pensait que les vents étaient générés par la danse des filles de Hérodiade; cette dernière avait sans doute pris la place d’une vieille déesse. En Irlande, lorsque les gens de la campagne voyaient les feuilles tourbillonnent sur le chemin, ils se signaient car ils pensaient qu’un Sidhe passait par là. 

Caoilte (prononcer : Kweelteh). Il était un guerrier celtique mythique qui vivait au  IIIe siècle après J.C. sous le nom de impers Rónáin Caílte , qui était un membre de la Fianna et neveu de Fionn mac Cumhaill. Selon la légende, il a vécu assez longtemps pour être baptisé par Saint-Patrick. Ses formes anglicisées sont Kielty, Kealty, Keelty, Keilty, Kelty, Kilty, et Quilty (avec ou sans O ‘ou Mc ou Mac) en anglais. Les variantes les plus courantes sont Kielty et Quilty James Joyce (1882-1941) dans le chapitre douze de son chef-d’œuvre, Ulysse, (1922) présente « La tribu de Caolte » comme l’une des douze tribus d’Irlande dans un parallèle biblique avec les douze tribus d’Israël.

Oisin and NiamhOisin and Niamh

Niamh est une figure mythique irlandaise, elle est la fille de Manannàn mac Lir, le dieu de la mer. Son nom signifie « brillant ».  Elle règne sur Tir na nÓg, l’autre monde, lieu magique hors du temps et de l’espace où règne l’immortalité. Elle traverse la mer de l’Ouest sur le fabuleux cheval Enbarr, et demande à Fionn mac Cumhail si son fils Oisín peut la rejoindre à Tír na nÓg. les versions anglicisées et phonétiques de son nom sont Niav Neve, Neave, Neeve et Nieve

 
°°°

 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

L’os de lièvre

Albrechtb Durer - jeune lièvre, 1502

Je voudrais pouvoir lancer un navire sur les eaux
Sur lesquelles plus d’un roi s’en est allé
Et plus d’une fille de roi,
Et aborder près des arbres magnifiques et de la pelouse
Là où l’on joue du pipeau, où l’on danse,
Et apprendre que le meilleur
Est de changer d’amour avec chaque nouvelle danse
Et de rendre baiser pour baiser.

Je voudrais trouver au bord de ces eaux
Un os de lièvre plat et mince
Rendu plus mince encore par le va-et-vient des eaux,
Et le percer avec une vrille pour regarder au travers
Le vieux monde amer où l’on se marie dans les églises,
Et me moquer par-dessus les eaux limpides
De tous ceux qui se marient dans les églises,
A travers un os de lièvre mince et blanc.

(Les cygnes sauvages à Coole, 1917 – traduction Jean-Yves Masson)

°°°

The collar-bone of a hare

Would I could cast a sail on the water
Where many a king has gone
And many a king’s daughter,
And alight at the comely trees and the lawn,
The playing upon pipes and the dancing,
And learn that the best thing is
To change my loves while dancing
And pay but a kiss for a kiss.

I would fine by the edge of that water
The collar-bone of a hare
Worn thin by the lapping of a water,
And pierce it through with a gimlet and stare
At the old bitter world where they marry in churches,
And laugh over the untroubled water
At all who marry in churches,
Through the white thin bone of a hare.

éclairage
Une légende celtique raconte qu’à travers le trou percé dans un os de lièvre, on peut contempler le royaume des Fées. Yeats inverse le phénomène et à travers le trou percé veut voir le monde réel à partir du royaume des Fées… Ce poème a été inspiré à Yeats par l’histoire de « The three O’Byrnes and the Evil Fairies » qu’il raconte dans the Celtic Twilight. Un paysan, dit-il, trouva « sur l’herbe le tibia d’un lièvre. Il le ramassa, il était percé ». En regardant par le trou, il découvrit un trésor enfoui sous ses pieds… Le lièvre est un animal magique par excellence, « compagnon des clairs de lune de l’imaginaire », il hante mythologies et folklores, associé à la divinité de la Terre-Mère, il est en général symbole du renouvellement de la vie. Yeats l’a utiliser à plusieurs reprises pour représenter la femme poursuivie par l’homme ou la meute; « Two Songs of a Fool »  représente Iseult Gonne sous l’aspect du lièvre menacé par les chiens.  (la poétique de W.B. Yeats par Jacqueline Genet)

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Une méditation en temps de guerre

D’un seul élancement dans mes artères
Comme j’étais assis sur cette pierre grise
Sous le vieil arbre brisé par le vent,
J’appris que l’Un seul est vivant,
Et l’humanité un fantasme sans vie.

(Michael Robartes et la danseuse, 1921 – traduction Jean-Yves Masson)

°°°

A meditation in time of war

For one throb of the artery,
While on that old grey stone I sat
Under the old wind-broken tree,
I knew that One is animate,
Mankind inanimate phantasy.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Poèmes et textes consacrés à l’infortunée ville de Bruges, plus désirée morte que vivante…

–––– Victor Hugo à Bruges en 1837, lettre à Adèle –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     Bruges, où j’ai passé un jour avant d’arriver à Ostende, est une superbe ville, moitié allemande, moitié espagnole. On l’appelle Bruges à cause de ses ponts {Brug, en flamand) comme on appelle la ville de ton père Nantes à cause de ses cours d’eau (les cent bras de la Loire) , fiant en celte. T’en souviens-tu, chère amie ? nous avons retrouvé ce mot bas-breton en Suisse. On ne dit pas un torrent, on dit un nant. Les gens de Bruges sont en train de fort malmener leur clocher, qui est un obélisque de brique du quatorzième siècle, du plus grand style par conséquent. Ils ont déjà coupé la pointe qu’ils ont remplacée par un hideux petit toit, rond, plat et bête. Suppose un pape à qui l’on a ôté sa tiare pour lui mettre une casquette. Voilà le clocher de Bruges maintenant. En revanche, la tour du beffroi est complète. Elle est du même temps, et admirable, mi-partie en brique et en pierre. La brique a parfois des tons rouilles qui sont magnifiques. Ils en tirent grand parti en Flandre. Ils font en brique jusqu’à des coquilles, jusqu’à des meneaux d’une délicatesse parfaite. Il faut convenir que les Flamands tripotent mieux la brique que les bretons ne tripotent le granit. Je veux toujours parler des vieux architectes, car à présent on ne tire parti de rien; en brique comme en granit on ne fait que des sottises. Il y a aussi à Bruges force belles maisons à pignons; mais toujours hideusement badigeonnées. Il en est de même de l’intérieur des églises; tout y est blanc dur et noir cru, le tout pour la jubilation des curés, sacristains et vicaires. Il y a longtemps que je l’ai dit, le premier ennemi des églises, c’est le prêtre. Par exemple, ils ont une sublime statue de Michel-Ange, un des prodiges de l’art; ils la cachent derrière un énorme crucifix. Pour trente sous j’ai fait ôter le crucifix, car pour trente sous on fait bien des choses chez ces braves bedeaux belges, et le crucifix n’a peut-être pas d’autre but. C’est un chef-d’œuvre miraculeux que cette statue. La tête de la Vierge est ineffable. Elle regarde son enfant avec une douleur fière que je n’ai vue qu’à cette tête et à ce regard. Quant à l’enfant, avec son grand front, ses yeux profonds et la puissante moue que font ses petites lèvres, c’est bien le plus divin enfant qui soit. Napoléon, qui avait dû ressembler à cet enfant-là, l’avait fait transporter à Paris. On l’a repris en 1815, et dans le trajet on a cassé, je devrais dire déchiré, un coin du voile de la Vierge. Michel-Ange est dans cette église. Rubens, Van Dyck et Porbus y sont aussi. Ils ont laissé là, l’un une Adoration des Mages, l’autre un Mariage mystique de Sainte-Rosalie, le troisième une Sainte-Anne. Je suis resté longtemps comme agenouillé devant ces chefs-d’œuvre. Je crois que c’est là ce que les protestants appellent de l’idolâtrie. Idolâtrie, soit. Ce n’est pas tout, car cette église est riche, et je n’ai pas gardé le moindre pour la fin. Le tombeau de Charles le Téméraire et celui de sa fille Marie de Bourgogne sont là, dans une chapelle. Figure-toi deux monuments en airain doré et en pierre de touche. La pierre de touche ressemble au plus beau marbre noir, avec quelque chose de plus souple à l’œil et de plus harmonieux. Chaque tombeau a sa statue couchée qui paraît toute d’or, et sur les quatre faces des blasons, des figures et des arabesques sans nombre. La tombe de la duchesse Marie est du quinzième siècle, celle de Charles est du seizième. Le corps du duc fut transporté de Nancy à Bruges par Charles-Quint, cet empereur prudent, fils de Jeanne la Folle et petit-neveu de Charles le Téméraire. Rien de plus magnifique que ces deux tombes, celle de Marie surtout. Ce sont d’énormes bijoux. Les blasons sont en émail. Aux pieds du duc il y a un lion, aux pieds de Marie deux chiens dont l’un semble gronder de ce qu’on approche sa maîtresse. C’est une chose surprenante, aux quatre faces du monument, que cette foret d’arabesques d’or sur fond noir avec des anges pour oiseaux et des blasons pour fruits et pour fleurs. Napoléon a visite ces tombes. Il a donné dix mille francs pour les restaurer et mille francs à l’honnête bourgeois qui les avait enterrées et sauvées pendant la Révolution. Il paraît qu’il est resté longtemps, pensif, m’a dit le vieux sacristain, dans cette chapelle. C’était en 1811. Il a pu lire sur le devant du tombeau de Charles de Bourgogne sa devise : « Je l’ai empris, bien en avienne », et au revers, dans l’épitaphe, il a pu lire aussi cette phrase : «Lequel prospéra longtems en haultes entreprises, batailles et victoires… jusques à ce que fortune lui tournant le dos l’oppressa la nuit des Roys 1476,  devant Nancy. » L’empereur rêvait alors Moscou. Il n’a pas fait porter ces tombes à Paris. Ces tombeaux sont traités comme Michel-Ange. La fabrique les a fait couvrir d’une ignoble boiserie qui imite le catafalque du Père-Lachaise et dont M. Godde le parisien serait jaloux. Vous voulez voir les tombes, payez. C’est pour l’entretien, c’est-à-dire le badigeonnage de l’église. Pauvre église ! ainsi, ces tombes, son joyau, ces tombes qui devraient la parer magnifiquement, servent à l’enlaidir. — O marguilliers! C’est dans cette église que Philippe le Bon institua la Toison d’or. Ils montrent une ravissante tribune du quinzième siècle, affreusement engluée comme le reste, d’où furent déclarés, disent-ils, les premiers chevaliers. J’en doute, car le style fleuri de cette tribune la fait contemporaine de notre Charles VIII. Et en Flandre ils ont toujours été plutôt en retard qu’en avant. Ils faisaient encore des ogives au temps de Henri IV. Maintenant, chère amie, quand je t’aurai dit que la dorure de chacune des deux tombes a coûté vingt-quatre mille ducats d’or, somme énorme pour le temps, et que le carillon du beffroi passe pour le plus beau carillon de la Belgique, j’aurai épuisé tout ce que j’ai à te dire de Bruges. Il y a encore une vieille abbaye en ruines, mais je n’ai pas eu le temps de la visiter. Ce sera pour le jour où nous verrons tout cela ensemble, mon Adèle. Du reste, à partir du dix-septième siècle, l’architecture et la sculpture prennent en Flandre quelque chose de plus massif que partout ailleurs. Les volutes sont lourdes, les statues ont du ventre, les anges ne sont pas joufflus, ils sont bouffis. Tout cela a bu de la bière. 

°°°

–––– poèmes de Georges Rodenbach (1855-1898) –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

George Rodenbach (1855-1898)Georges Rodenbach (1855-1898)

      L’écrivain belge d’expression française Georges Rodenbach (1855-1898) écrit en 1892 un roman considéré comme un chef-d’œuvre du symbolisme, « Bruges-la-Morte » qui met en scène la ville de Bruges elle-même, traitée comme un personnage central qui influence et détermine les pensées et les actions des acteurs du roman. Le héros du roman, Hugues Viane a quitté la grande ville cosmopolite où il vivait avec sa jeune épouse après la mort de celle-ci et s’est réfugié à l’écart du monde dans cette petite ville des Flandres, quai du Rosaire, en compagnie de sa vieille et pieuse servante. Il vit dans le culte de son épouse morte dont il vénère une tresse blonde telle une relique. La ville de Bruges qui après l’ensablement du chenal qui la reliait à la Mer du Nord a perdu la prospérité et la magnificence qui étaient les siennes durant tout le Moyen âge et avait alors l’apparence d’une « ville-morte », par son ambiance particulière, semble participer à son chagrin et s’assimile à la jeune femme morte. Hugues Viane fait la rencontre dans la ville d’une jeune femme, danseuse de son état, qui est la personnification de son épouse morte et dont il tombe éperdument amoureux. Cet amour scandaleux se terminera en drame puisque la jeune femme mourra étranglée par son amant à l’aide de le touffe de cheveux de la morte qu’elle avait, sans le savoir, profanée…

   Ce roman jouera un rôle important pour la promotion touristique de la ville de Bruges mais ses habitants ne lui pardonneront pas d’avoir présenté la ville sous un aspect nostalgique et passéiste et pour s’être opposé au projet du port de Zeebruges qui devait permettre à la ville de renouer avec un développement économique moderne. Le roman paru dans un premier temps comme feuilleton dans le journal Le Figaro avant d’être publié en volume par l’éditeur Flammarion. 

   Georges Rodenbach a également composé de nombreux poèmes à la gloire de la ville de son enfance et aux villes de sa Flandre natale.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

rodenbach2

Tel canal solitaire, ayant bien renoncé…

Tel canal solitaire, ayant bien renoncé,
Qui rêve au long d’un quai, dans une ville morte,
Où le vent faible à son isolement n’apporte
Qu’un bruit de girouette, en son cristal foncé,
S’exalte d’être seul, ô bonne solitude !
Isolement par quoi son coeur devient meilleur
Quand l’eau s’est peu à peu déprise et se dénude
De tout désir qui lui serait une douleur !
Quiétude où jamais ne descend et ricoche
Que le tintement frêle et doux de quelque cloche,
Frissons contagieux d’un bruit presque divin !
Et qui, plein de mirage, est comme un ciel en marche,
Tout nostalgique en des recherches d’infini !
Qu’importe ! il vit déjà d’éternité. Car ni
Les quais de pierre stricts, ni tel vieux pont d’une arche
N’empêchent la descente en lui du firmament;
Ou la fumée éparse, au doux renoncement,
De le suivre dans l’air en chemin parallèle;
Ou les cygnes royaux sur les bords d’ouvrir l’aile,
Graduel déploiement d’un plumage inégal
Qui mire dans l’eau plane un arpège de plumes !

Ainsi le long du quai rêve le vieux canal
Où les choses se font l’effet d’être posthumes
Parmi cet au-delà de silence et d’oubli…
Mais tout revit quand même en son calme sans pli.
Or s’il reflète ainsi la fumée et les cloches
C’est pour s’être guéri de l’inutile émoi;
Aussi le canal dit : Ah ! vivez comme moi !…
Et son eau pacifique est pleine de reproches.

Le Règne du silence, Rodenbach

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

  Capture d’écran 2013-11-15 à 06.08.40

Le long des quais, sous la plaintive mélopée…

Le long des quais, sous la plaintive mélopée
Des cloches, l’Eau déserte est tout inoccupée
Et s’en va sous les ponts, silencieusement,
Pleurant sa peine et son immobile tourment,
Se plaindre de la vie éparse qui l’afflige !
Et la lune a beau choir comme une fleur sans tige
Dans le courant, elle a l’air d’être morte, et rien
Ne fait plus frissonner au souffle aérien
Ce pâle tournesol de lumière figée.
Eau dédaigneuse ! Soeur de mon âme affligée,
Qui se refuse aux vains décalques d’alentour,
Elle qui peut pourtant mirer toute une tour
O taciturne coeur ! Coeur fermé de l’eau noire.

Toute à se souvenir en sa vaste mémoire
D’un ancien temps vécu qui maintenant est mort :
Cadavre qu’elle lave avec son eau qui tord
Des tristesses de linge en pitié quotidienne
O l’eau, soeur de mon âme, empire des noyés,
Se répétant le soir l’une à l’autre : « Voyez
S’il est une douleur comparable à la mienne ! »

Le Règne du silence, Rodenbach

Bruges - quai vert

Les quais de Bruges…

    « Ces quais de Bruges, combien, dans ma pensive jeunesse, je les ai suivis, confessés, aimés, – avec des coins que j’étais seul à connaître, à consoler, avec des maisons dont les vitres mortes me regardaient !
     Et, dans la prison des quais de pierre, l’eau stagnante des canaux où ne passent plus de navires, ni de barques, où rien ne se reflète que l’immobilité des pignons dont les arches décalquées ont l’air d’escaliers de crêpe qui conduisent jusqu’au fond. Et sur les eaux inanimées, des balcons en surplomb, des rampes de bois, des grilles de jardins incultes, des portes mystérieuses, toute une enfilade de choses confuses et déjetées qui sont accroupies au bord de l’eau, avec des airs de mendier, sous des haillons de feuillage et de lierre qui s’effilochent… »    –     Georges Rodenbach.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

FernandKhnopff+InBruges-TheMinnewater+1904+RoyalMuseumOfFineArts-Brussels

Toute la belle histoire est une souvenance…

Toute la belle histoire est une souvenance !
Les cygnes pleurent sur l’eau où se mirent les toits,
Rien ne se recommence
Et tout n’arrive qu’une fois.

Tout est déjà comme si rien n’avait été;
La ville abdique
Et les cygnes ont un air héraldique
Et les tours sont dans l’air comme un grand cri sculpté.

Les reflets parmi l’eau s’évaporent,
Ainsi le fard d’un visage;
Tout ce vieux décor est sans âge;
L’eau devient incolore.

Toute la belle histoire est finie,
L’ancien faste et la mer baignant le pied des tours;
La mer est partie
Comme un amour…
Déjà le souvenir en est vague;
La ville est une veuve;
Comment recommencer les vagues
Et se remettre aux doigts des bagues neuves ?

La ville rêve au beau passé qui finit mal.
Elle appelle et rien ne répond.
Silence de l’air ! Les vieux ponts
Sont comme un catafalque en deuil sur le canal.

La ville se résigne,
Appareillée avec les quais,
Et prend exemple sur les cygnes
Qui sont un vaste vol cargué.

Les cygnes mi-barque, mi-aile,
Presque redevenus des oiseaux de blason,
Dans ce air de veuvage et d’arrière-saison
Où seul le clair de lune un peu les emmielle !

le Miroir du ciel natal

bruges-swans-bw

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Capture d’écran 2013-11-15 à 13.38.56

Le gris du ciel du Nord dans mon âme est resté…

Le gris du ciel du Nord dans mon âme est resté;
Je l’ai cherché dans l’eau, dans les yeux, dans la perle;
Gris indéfinissable et comme velouté,
Gris pâle d’une mer d’octobre qui déferle,
Gris de pierre d’un vieux cimetière fermé.
D’où venait-il, ce gris par-dessus mon enfance
Qui se mirait dans le ciel inanimé ?
Il était la couleur sensible du silence
Et le prolongement des tours grises dans l’air.
Ce ciel de demi-deuil immuable avait l’air
D’un veuvage qui ne veut pas même une rose
Et dont le crêpe obscur sans cesse s’interpose
Entre la joie humaine et son chagrin sans fin.
Ah ! ces ciels gris, couleur d’une cloche qui tinte,
Dont maintenant et pour toujours ma vie est teinte !
– Et, pour moudre ces ciels, tournait quelque moulin !

Les Vies encloses

Capture d’écran 2013-11-15 à 06.21.39

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

misty Bruges - photo Patrick Gysen

misty Bruges – photo Patrick Gysen

Le brouillard indolent de l’automne est épars…

misty Bruges - photo Ursy's pictures

Le brouillard indolent de l’automne est épars…
Il flotte entre les tours comme l’encens qui rêve
Et s’attarde après la grand-messe dans les nefs;
Et il dort comme un linge sur les remparts.

Il se déplie et se replie. Et c’est une aile
Aux mouvements imperceptibles et sans fin;
Tout s’estompe; tout prend un air un peu divin;
Et, sous ces frôlements pâles, tout se nivelle.

Tout est gris, tout revêt la couleur de la brume :
Le ciel, les vieux pignons, les eaux, les peupliers,
Que la brume aisément a réconciliés
Comme tout ce qui est déjà presque posthume.

Brouillard vainqueur qui, sur le fond pâle de l’air,
A même délayé les tours accoutumées
Dont l’élancement gris s’efface et n’a plus l’air
Qu’un songe de géométrie et de fumées.

le Miroir du ciel natal

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Capture d’écran 2013-11-15 à 13.38.56

Une surtout, la plus triste des villes grises…

Une surtout, la plus triste des villes grises,
Murmure dans l’absence :« Ah ! mon âme se brise ! »

Murmure avec sa voix d’agonie :« aimez-moi ! »
Et je réponds : »J’ai peur de l’ombre du beffroi,

J’ai peur de l’ombre encor de la tour sur ma vie
Où le cadran est un soleil qu’on crucifie. »

La voix reprend avec tendresse, avec émoi :
« Revenez-moi ! Aimez mes cloches ! Aimez-moi ! »

Et je réplique :« Non ! les cloches que j’écoute
Sont les gouttes d’un goupillon pour une absoute ! »

La voix s’obstine, encor plus tendre :« Aime mes eaux !
Remets ta bouche à la flûte de mes roseaux ! »

Mais je réponds :« Non ! les roseaux dont l’eau s’encombre
Sont des flûtes de mort où ne chante que l’ombre ! »

le Miroir du ciel natal

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Plus qu’ailleurs on y songe au vide de la vie…

Cassiers

Plus qu’ailleurs on y songe au vide de la vie,
A l’inutilité de l’effort qui nous leurre;
Rien par quoi la tristesse un peu se lénifie
Et rien pour désaffliger l’heure !

Toujours les quais connus, les mêmes paysages,
Les vieux canaux pensifs qu’un cygne en deuil affleure;
Sans jamais d’imprévu ni de nouveaux visages
Donnant une autre voix à l’heure !

Et toujours, avec des langueurs équivalentes
A celles de la pluie automnale qui pleure,
Quelque moulin, vers la banlieue, aux ailes lentes,
Qui tourne et semble moudre l’heure !

le Miroir du ciel natal

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

bruges 1990 Marc CyteraBruges, 1990 – photo Marc Cytera

C’est là qu’il faut aller quand on se sent dépris…

C’est là qu’il faut aller quand on se sent dépris
De la vie et de tout et même de soi-même;
Ville morte où chacun est seul, où tout est gris,
Triste comme une tombe avec des chrysanthèmes.
C’est là qu’il faut aller se guérir de la vie
Et faire enfin le doux geste dont on renonce;
Il en émane on ne sait quoi qui pacifie;
Quel beau cygne est entré dans l’âme qui se fonce ?
On souffrait dans son âme, on souffrait dans sa chair;
Mais il advient qu’un peu de joie encore pleuve
Avec le carillon intermittent dans l’air…
C’est là qu’il faut aller quand on a l’âme veuve !

le Miroir du ciel natal

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

bruges - cygnes

La ville est morte, morte, irréparablement…

La ville est morte, morte, irréparablement !
D’une lente anémie et d’un secret tourment,
Est morte jour à jour de l’ennui d’être seule…
Petite ville éteinte et de l’autre temps qui
Conserve on ne sait quoi de vierge et d’alangui
Et semble encor dormir tandis qu’on l’enlinceule;
Car voici qu’à présent, pour embaumer sa mort,
Les canaux, pareils à des étoffes tramées
Dont les points d’or du gaz ont faufilé le bord,
Et le frêle tissu des flottantes fumées
S’enroulent en formant des bandelettes d’eau
Et de brouillard, autour de la pâle endormie
– Tel le cadavre emmailloté d’une momie –
Et la lune à son front ajoute un clair bandeau !

Le Règne du silence.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Fernand Khnopff - canal à Bruges

        Fernand Khnopff – canal à Bruges

O ville d’exemplaire et stricte piété…

Capture d’écran 2013-11-15 à 06.54.45

O ville d’exemplaire et stricte piété !
Les sombres maisons
– Même dans leurs vitres rien ne s’azure –
Ont l’air d’une communauté
En oraison,
A genoux dans l’eau qui se moire;
Et les reflets des murs sont des cassures
De robe noire…

Les canaux vont se prolongeant comme des nefs.
Les maisons restent prosternées,
Ville entrée en religion;

Pour quels chagrins ou quels griefs ?
Capture d’écran 2013-11-17 à 01.54.23Pour avoir vu mourir quels rayons
Ou se rompre quel hyménée ?
Pour avoir subi quel déclin,
Quelle chute du haut de la gloire,
Pour être veuve avec quels orphelins,
Pour s’être vue en deuil dans quels miroirs ?
Ah ! comme le destin est rapide à changer,
Ruine immédiate et déjà quotidienne
Qui lui fit tout de suite, en ce temps-là, songer :
« Est-il une douleur comparable à la mienne ? »

Capture d’écran 2013-11-15 à 07.01.52

O mélancoliques maisons,
Maintenant sans mémoire,
Qui ont cessé de regarder les horizons !

Naguère elles étaient des reines,
Avec un luxe en fleur de pierres ciselées;
Voici qu’elles ont
Des robes noires,
Choeur de béguines en neuvaines
Pour on ne sait quel Jubilé…
La ville entière a pris le voile,
Priant dans les nefs des canaux;
Et, pour l’oubli de ses misères
(En les touchant des doigts dans l’eau),
Elle égrène une à une les étoiles
Comme les grains intermittents d’un grand rosaire.

Le Règne du silence.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

George Rodenbach (1855-1898).

Pour lire d’autres poèmes de Georges Rodenbach sur Bruges et la Flandre, c’est ICI.

.

°°°

–––– poèmes de Dante Gabriel Rossetti (1828-1882) –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Dante Gabriel Rossetti by George Frederic Watts

Dante Gabriel Rossetti

Antwerp and Bruges

I climbed the stair in Antwerp church, 
What time the circling thews of sound 
At sunset seem to heave it round. 
Far up, the carillon did search 
The wind, and the birds came to perch 
Far under, where the gables wound. 
In Antwerp harbour on the Scheldt 
I stood along, a certain space 
Of night. The mist was near my face; 
Deep on, the flow was heard and felt. 
The carillon kept pause, and dwelt 
In music through the silent place. 
John Memmeling and John van Eyck 
Hold state at Bruges. In sore shame 
I scanned the works that keep their name. 
The carillon, which then did strike 
Mine ears, was heard of theirs alike: 
It set me closer unto them. 
I climbed at Bruges all the flight 
The belfry has of ancient stone. 
For leagues I saw the east wind blown; 
The earth was grey, the sky was white. 
I stood so near upon the height 
That my flesh felt the carillon. 

Dante Gabriel Rossetti

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
.

        On Leaving Bruges                                                                  En quittant Bruges

The city’s steeple-towers remove away,                             Les clochers de la cité s’effacent
Each singly; as each vain infatuate Faith                         Un à un ; comme la Foi vaine du Fidèle
Leaves God in heaven, and passes. A mere breath          Laisse Dieu au Ciel et passe. Chacun semble
Each soon appears, so far. Yet that which lay                  Un souffle, au loin. Le premier qui se dérobe
The first is now scarce further or more grey                   Est à peine plus lointain, plus estompé
Than the last is. Now all are wholly gone.                        Que le dernier. Tous ont maintenant disparu.
The sunless sky has not once had the sun                         Dans le ciel embrumé le soleil n’a paru 
Since the first weak beginning of the day.                        Depuis que le jour s’est timidement levé.
The air falls back as the wind finishes,                              L’air s’alourdit tandis que le vent tombe
And the clouds stagnate. On the water’s face                   Sur les nuages inertes. A la surface des eaux,
The current breathes along, but is not stirred.                Les vagues frémissent sans tourbillonner.
There is no branch that thrills with any bird.                 Nulle branche ne vibre d’aucun oiseau.
Winter is to possess the earth a space,                               L’hiver, c’est la terre possédant un espace
And have its will upon the extreme seas.                           Et dictant sa loi aux mers déchaînées.

  Dante Gabriel Rossetti (Ballads & Sonnets, 1891)          traduction de C. Bratzlavsky

°°°

–––– poème de Stéphane Mallarmé (1842-1898) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Stéphane Mallarmé (1842-1898)Stéphane Mallarmé (1842-1898)

Remémoration d’amis belges

A des heures et sans que tel souffle l’émeuve
Toute la vétusté presque couleur encens
Comme furtive d’elle et visible je sens
Que se dévêt pli selon pli la pierre veuve

Flotte ou semble par soi n’apporter une preuve
Sinon d’épandre pour baume antique le temps
Nous immémoriaux quelques-uns si contents
Sur la soudaineté de notre amitié neuve

O très chers rencontrés en le jamais banal
Bruges multipliant l’aube au défunt canal
Avec la promenade éparse de maint cygne

Quand solennellement cette cité m’apprit
Lesquels entre ses fils un autre vol désigne
A prompte irradier ainsi qu’aile l’esprit

Excelsior, juillet 1893 – éd. Y.-A. Favre

Capture d’écran 2013-11-15 à 16.05.57

°°°

Les circonstances de la rédaction du poème

Mallarmé s’était rendu en 1890 à Bruges à l’invitation des poètes belges du cercle Excelsior de la ville pour donner une conférence sur Villiers de l’Isle-Adam. L’universitaire Bertrand Marchal, auteur de nombreuses études sur Mallarmé décrit ainsi le début du poème : « Les quatrains convoquent deux images, celle de la brume et celle de l’encens pour rendre visible la vétusté de la cité. Cette brume de temps dont la ville émerge comme une veuve écartant ses voiles de deuil semble […] donner une caution à une amitié neuve ». Les tercets évoquent une aube naissante sur un canal encore sombre (« défunt »), dont la lueur est comme démultipliée par la présence de cygnes, cette aube renvoie au déploiement de la poésie elle-même, telle que portée par les poètes belges amis.

°°°

––– texte de Joris-Karl Huysmans (1848-1907) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Joris-Karl HuysmansJoris-Karl Huysmans

     [Bruges] se prête une allure douce et avenante, oui, mais parcourez-la dans tous ses sens ; au bout d’une heure de marche, vous vous apercevrez que ses rues vous leurrent : vous êtes parti de tel point et vous y voilà revenu ; en somme, vous avez tourné avec elle; elle est bâtie en ressort de montre, en spirale, et constamment elle vous ramène là où elle peut se faire valoir, à ses musées, à ses églises ; elle est cachotière, telle qu’une dévote ; cependant, si l’on y songe, il serait inéquitable de lui reprocher sa double face, car elle subit la loi commune, les extrêmes s’avoisinent et toujours, là où le Seigneur est maître, Satan se glisse.(…) L’on peut dire qu’elle est à la fois mystique et démoniaque, puérile et grave. Mystique par sa réelle piété, par ses musées uniques au point de vue de l’art, par ses nombreux couvents et par son béguinage ; – démoniaque, par sa confrérie secrète de possédés; – puérile, par son goût pour les insupportables verroteries et carillons, – et grave, par l’allure même de ses canaux et de ses places, de ses beffrois et de ses rues.
    Mais ce qui domine, en somme, c’est la note mystique ; et elle est comme une ville délicieuse parce qu’elle est dénuée de commerce et que, par conséquent, ses chapelles sont vivantes et que ses rues sont mortes.             –        «Bruges», dans De Tout, 1902.

1562-Marcus_Gerards_-_volledige_kaart_-_Belgium

°°°

–––– Poèmes d’Emile Verhaeren (1855-1916) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Emile Verhaeren (1855-1916)

     Emile Verhaeren est né à Saint-Amand, un petit village sur l’Escaut le 21 mai 1855 dans une famille de commerçants aisés francophone mais avec ses camarades de classe et les habitants de Saint-Amand, il utilisera le dialecte local. Son adolescence se passera dans un internat réputé dirigé de main de fer par les Jésuites dans la ville de Gand, le collège Sainte-Barbe. C’est là qu’il achèvera l’apprentissage du français. Ayant choisi d’étudier le droit à l’université de Louvain, il se découvre une âme de poète, participe à plusieurs initiatives littéraires et publie ses premiers textes et poèmes. Les étudiants épris de littérature qu’il côtoie alors seront les futurs animateurs de la revue «  La Jeune Belgique ». Après l’obtention de son doctorat en droit, Verhaeren travaille un moment chez un célèbre avocat bruxellois, Edmond Picard, qui tient chaque semaine un salon couru par les l’avant-garde artistique et politique belge des années 1880-1890. C’est à cet occasion que Verhaeren décidera de se consacrer à l’écriture. Il travaillera dans un premier temps comme critique d’art et de littérature pour plusieurs revues belges et étrangères, deviendra rédacteur de la « Jeune Belgique » et de « L’Art Moderne » .

     En 1883, il publie son premier recueil, Les Flamandes qui évoque les mœurs anciennes de la Flandre et de ses habitants en s’inspirant des tableaux des grands maîtres flamands. L’expression naturaliste du texte joint à la crudité des esquisses souvent empreintes d’une forte sensualité est plébiscitée par l’avant-garde mais fait scandale dans le milieu catholique traditionnel. Son second recueil, Les Moines (1886) reçoit également un accueil mitigé. La période qui s’ensuit est faite de doute et de crise morale et imprimera une tonalité pessimiste sur les ouvrages qu’il écrira alors : Les Soirs, (1888), Les Débâcles (1888) et Les Flambeaux noirs (1891).

La période qui suit sera au contraire une période d’exaltation. Verhaeren est tombé amoureux d’une jeune artiste, amie de sa sœur, Marthe Massin. Son amour est partagé et le couple se marie en1891, coulant des jours heureux à Bruxelles. Trois essais du poète célébreront l’amour conjugal : Les Heures claires (1896), Les Heures d’Après-midi (1905) et Les Heures du Soir (1911). En même temps Verhaeren s’implique dans le combat contre l’inégalité sociale et le déséquilibre induit par la révolution industrielle avec en particulier le déclin des régions rurales. Ces thèmes seront traités dans quatre ouvrages : Les Campagnes Hallucinées (1893), Les Villes Tentaculaires (1895), Les Villages Illusoires (1895) et dans sa première pièce de théâtre, Les Aubes (1898).

     En 1898, Verhaeren quitte Bruxelles et se fixe définitivement à Saint-Cloud, près de Paris. La capitale française est à cette époque pour un écrivain francophone le passage obligé pour acquérir la reconnaissance littéraire. Cette reconnaissance lui sera accordée et sa réputation devient mondiale.  En 1911, il rate de peu le prix Nobel de Littérature, qui est attribué à son ami Maurice Maeterlinck.

    Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, il adopte une attitude profondément pacifiste mais également anti-allemande en publiant des libelles et se produisant dans des conférences. C’est en revenant de l’une de ces conférences qu’il connaîtra une mort stupide le 27 novembre 1916 à Rouen en tentant de monter dans le train pour Paris alors en marche. Il avait 61 ans.

°°°

Texte de Verhaeren au sujet de Rodenbach et de son roman  Bruges-la-Morte

    « J’entendais dire : Bruges-la-Morte n’est point le vrai Bruges que les voyageurs rencontrent en débarquant là-bas.
     On ne peut, me semble-t-il, blâmer Rodenbach de n’être point photographe à la manière de Joanne et de Baedeker. Si la réalité brutale diffère de la réalité artistique, tant mieux !…
     Bruges fut chantée par Rodenbach parce que, parmi toutes les villes de la terre, il la croyait le mieux d’accord avec sa mélancolie. Il lui importait peu d’être exact, il lui importait beaucoup d’être ému. Son livre est une peinture attendrie et pieuse. Des églises, des places, des palais, des canaux, des quais, des étangs, des ponts de Bruges, il avait la nostalgie, il la communiqua au public. (…)
      L’histoire d’amour qu’il y développa ne sert que de prétexte à lui rappeler la douce & impérieuse domination du silence, le repos des choses calmantes & vieilles, la vie apaisée & ouatée des béguinages. Bruges est, comme il le dit lui-même, le principal personnage du livre, & rien n’explique mieux le roman & rien ne renseigne mieux sur le poète lui-même.
Étudiée sous cet angle, l’œuvre de Georges Rodenbach apparaît essentiellement subjective. Elle a toutes les qualités du rêve personnel que fait un bel & probe artiste durant son existence. Les génies subjectifs recréent le monde entier à leur image ; les talents subjectifs y découvrent, çà & là, d’inattendus aspects.
      Dans Bruges-la-Morte […], on conserve, après lecture, le souvenir d’une Flandre nouvelle, d’une Flandre belle & triste comme un reliquaire, d’une Flandre sur laquelle volaient, comme une nuée d’anges blancs, les esprits de Memling, de Van der Weyden, de Juste de Gand & de Pierre Christus.
      Au XVe siècle, cette Flandre vivait de toute son âme, Georges Rodenbach en a recueilli, en notre temps, le dernier soupir. Et la voici morte, à côté de celle qui vit toujours, & de siècle en siècle ressuscite, je veux dire la Flandre de Van Eyck, de Rubens, de Jordaens, de Leys, de Louis Artan & de Constantin Meunier […] »         –        Emile Verhaeren, Revue encyclopédique, 28 janvier 1899.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

beffroi bruges-1

Bruges et ses clochers…

0020 beffroi vue de la place

Bruges et ses clochers de pierre
Et Saint-Sauveur et Notre-Dame
Montent, tels des géants, dans l’air.
Mais le plus haut, mais le plus clair,
Celui dont le cadran de flamme,
Comme un soleil luit sur les toits
C’est le beffroi;
Il regarde jusqu’à la mer.

Jour de juin – ciel tranquille.
Toute la ville
N’est que clartés et que rayons:
Les lucarnes de ses pignons
Comme des morceaux d’or scintillent0016 Notre Dame

De Heyst et de Wendune,
On l’aperçoit, du haut des dunes,
Régner sur l’horizon flamand:
Ses tours, l’autre après l’une,
Comme des blocs de diamant,
Sortent de l’ardente poussière
Que lui fait la trop forte et torride lumière.

Elle apparaît ainsi, comme enflammée
Dans l’atmosphère ardente,
Ses toits pliés semblent des tentes
D’une poudreuse et fulgurante armée;
Capture d’écran 2013-11-15 à 16.04.50Quand ses cloches et ses bourdons fidèles
Sonnent et sonnent,

Toute la campagne est vibrante d’elle;
Et les chemins et les sentiers des horizons,
Au bruit tonnant des sons profonds,
Et les routes des hameaux
Et des plages et des villages,
Et les eaux même des canaux
Semblent marcher d’accord,
A travers le pays qu’elle s’adjuge,
Vers cette gloire en cendre et or :
Bruges!

Émile Verhaeren, Toute la Flandre

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

DSC0825

Un soir

La brume est fauve et nul espoir n’a flamboyé ;
La brume en drapeaux morts pend sur la cité morte ;
Quelque chose s’en va du ciel que l’on emporte
On ne sait où, là-bas, comme un soleil noyé.
Des tours, immensément des tours, avec des glas
Pour ceux du lendemain qui s’en iront en terre,
Lèvent leur vieux grand deuil de granit solitaire
Tragiquement, sur le troupeau des pignons bas.

Émile Verhaeren, Les Apparus dans mes chemins, 1891

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

IMG_0635

L’ancienne gloire

Dans le silence et la grandeur des cathédrales,
La cité, riche avait jadis, dressé vers Dieu
De merveilleux autels,, tordus comme des feux
Cuivres, bronzes, argents, cartels, rinceaux, spirales.

Br_ges_025

Les chefs vainqueurs et leurs soldats
Y suspendaient les vieux drapeaux de guerre ;
Et les autels décorés d’or,
Aux yeux de ceux qui sortaient des combats,
Apparaissaient alors
Comme un arrière immense de galère.
D’entre les hauts piliers, jaillissaient les buccins ;
Des archanges farouches
Y appuyaient leur bouche
Et dans un gonflement de la gorge et des seins
Sonnaient vers les vents de la Gloire
La vie ardente et la victoire.

Sur les marbres des escaliers,
Les bras géants des chandeliers
Dressaient leurs cires enflammées.
Les encensoirs volaient dans les fumées ;

Capture d’écran 2013-11-15 à 06.59.54

Les ex-votos luisaient comme un fourmillement
D’yeux et de coeurs, dans l’ombre ;
L’orgue, ainsi qu’une marée, immensément
Grondait ; des rafales de voix sans nombre
Sortaient du temple et résonnaient jusqu’au beffroi
Et le prêtre vêtu d’orfroi
Au milieu des pennons brandis et des bombardes,
Levait l’épée et lentement traçait avec la garde
Sur le front des héros, le signe de la croix.

Oh ! ces autels pareils à des brasiers sculptés,
Avec leur flore énorme et leurs feux tourmentés ;
Massifs et violents, exorbitants et fous,
Ils demeurent encor, parmi les villes mortes.
Debout
Alors qu’on n’entend plus les chefs et leurs escortes
Sabres, clairons, soleils, lances, drapeaux, tambours,
Rentrer par les remparts et passer les faubourgs
Et revenir, comme autrefois, au coeur des places,
Planter leur étendard dont s’exalta l’espace.

37715781

La gloire est loin et son miracle :
Les Archanges qui couronnent le tabernacle,
Comme autant d’énormes Renommées,
Ne sonnent plus pour les armées.
Avec prudence, on a réfugié
L’emblématique et colossal lion,
Dans le blason de la cité ;
Et, vers midi, le carillon,
Avec ses notes lasses
Ne laisse plus danser
Sur la grand’place
Et s’épuiser,
Qu’un petit air estropié.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Pauvres vieilles cités

 

Capture d’écran 2013-11-15 à 07.01.23

Pauvres vieilles cités par les plaines perdues,
Dites de quel grand plan de gloire,
Vers la vie humble et dérisoire,
Toutes, vous voilà descendues.

Vous ne comprenez plus vos hauts beffrois en deuil,
Ni ce que disent aux nuées
Tant de pierres destituées
De leur ancien et bel orgueil,

Vos carrefours, vos grand’places et votre port,
Tout est muet et léthargique ;
Tout semble aller à pas logiques
Vers l’horizon, où luit la mort.

belgium-brugge-9.bmp

Seule, quand le marché aligne au jour levé,
Sur le trottoir, ses éventaires,
Un peu de vie hebdomadaire
Se cabre aux joints de vos pavés.

Ou bien, quand la kermesse et ses cortèges d’or
Mènent leur ronde autour des rues,
L’émoi des foules accourues
Vous fait revivre une heure encor.

procession de saint sang la présentation de jésus au temple

Vos moeurs sont pareilles à vos petits jardins :
Buissons corrects, calmes verdures,
Mais une odeur de moisissure
Séjourne en leurs recoins malsains.

Vos gestes sont prudents, mesquins et routiniers,
Vous ne penchez sur vos négoces
Que des yeux mornes ou féroces,
Qui ne comptent que par deniers.

Capture d’écran 2013-11-15 à 07.17.08

Vos cerveaux sans révolte et vos coeurs sans fierté
Se complaisent aux moindres choses,
Et de pauvres apothéoses
Font tressaillir vos vanités.

Vous ne produisez plus ni communiers ni gueux
Et vivez à la dérobée
Des miettes d’ombre et d’or tombées
Du festin rouge des aïeux.

Pourtant, si triste et long que soit votre déclin,
Notre rêve ne veut pas croire
Que plus jamais la belle gloire
Ne bondira de vos tremplins.

rodenbach2

Vous vous armez encore de trop d’entêtement,
Damme, Courtrai, Ypres, Termonde,
Pour n’être plus au vent du monde
Que des tombeaux d’orgueil flamand.

Et n’avoir plus aucun remords, aucun sursaut
En ces heures de somnolence
Où le visage du silence
Se mire seul dans vos canaux.

Emile Verhaeren, Toute la Flandre

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Capture d’écran 2013-11-17 à 02.45.57

Bruges

Les bras des longs canaux que le couchant fait d’or
Serrent près du beffroi, comme autour d’un refuge,
Toute la gloire ancienne et dolente de Bruges,
La ville est fière, et douce, et grande par la mort.

Mais néanmoins, toujours, monte vers la lumière
Le rectiligne élan de sa beauté guerrière,
Et son bourdon réveille un trop vivant écho

Pour éternellement pleurer sur son tombeau.

Emile Verhaeren : Toute la Flandre, t. I., («La guirlande des dunes», Paris, 1907.)

°°°

–– texte de  Franz Hellens (1881-1972), l’auteur de « En ville morte » (Gand) sur Rodenbach et « Bruges-la-Morte » ––

Frans Hellens (1881-1972) par Amedeo ModiglianiFrans Hellens (1881-1972) par Amedeo Modigliani

     « Rodenbach semble avoir fixé définitivement aux yeux des étrangers la physionomie de Bruges, en la qualifiant de « morte ». Il y a beaucoup de romantisme dans son portrait, beaucoup de fausseté. Bruges n’a que faire de ce sentimentalisme exacerbé. »   –   Franz Hellens, L’Esprit des villes flamandes.

°°°

–––– poème de Reiner Maria Rilke (1875-1926) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Rainer Maria Rilke en 1900

Reiner Maria Rilke

°°°

belgium-brugge-10.JPG

Quai du Rosaire à Bruges

Les rues s’en vont d’un pas prudent ;
(ainsi, parfois, convalescents,
des hommes, marchant, se demandent:
qu’y avait-il autrefois ici?)
Celles qui s’ouvrent sur des places
longtemps attendent qu’une autre rue
franchisse d’un élan l’eau claire
du soir où, plus les choses se modèrent,
plus réel deviendra ce monde inclus
de mirages plus vrais qu’aucun de ces espaces.

Depuis longtemps la ville est-elle évanouie?
Cependant la voici, (docile à quelle loi?)
dans l’image à rebours se réveiller, lucide,
comme si la vie était moins rare là-bas.
Les jardins renversés sont là, entiers et vrais,
et là, soudain, tournoie à la clarté rapide
des fenêtres la danse des estaminets.

Que reste-t-il en haut? Seul le silence:
il goûte lentement, grain après grain
– car rien ne presse, – le doux raisin
du carillon qui dans les cieux se balance.

Nouvelles Poésies [1905-1908])– trad. Maurice Betz.

°°°

––– Texte d’Henri Miller (1891-1980) –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Henry MillerHenri Miller

    Après trois jours et trois nuits, je ne sais encore si je rêve ou si je suis bien éveillé. Si c’est dans une ville morte que je me promène, alors j’ai un avant-goût de la vie d’outre-tombe.
     Mais je ne suis pas mort, comme rien n’est d’ailleurs mort, même pas le passé. Ce que je ressens, c’est la simultanéité – • passé, présent et avenir se mêlant et se réfléchissant devant mes yeux comme des miroirs irisés. Je suis sorti du labyrinthe stérile et rectiligne de la ville américaine, échiquier du progrès et de l’ajournement. [151] J’erre dans un rêve plus réel, plus tangible que le cauchemar mugissant et climatisé que les Américains prennent pour la vie.
     En me promenant dans les rues de Bruges, je pense souvent à mon pays natal. Je me demande combien de temps sa course folle va continuer. Je m’interroge sur «la fin», car cette folie doit avoir une fin, tout comme Babylone et Ninive.
(…)
     Je sais que je ne suis pas mort, et que je ne rêve pas.
    Les cloches, le carillon, le cri des marchands ambulants, le rire sonore des enfants flamands évoquent un monde dont je fus brutalement arraché, un monde qui me réclame toujours.
     Ce monde qui fut si familier, si réel, si vivant, il me semblait l’avoir perdu depuis des siècles. Maintenant, ici, à Bruges, je me rends compte une fois de plus que rien n’est jamais perdu, pas même un soupir. Nous ne vivons pas au milieu de ruines, mais au coeur même de l’éternité.
     Nous écrivons Le Livre des mutations* dans la langue indélébile de l’esprit. Nos bibles sont faites de pierre, de parchemin, de sang.
     Le miracle et le mystère de Bruges, je m’en rends compte maintenant, résident dans le lien jamais rompu, la correspondance mélodieuse entre l’âme et la matière.
     Le théâtre de la vie n’est ni le champ de bataille, ni l’usine, ni la place du marché, ni le musée, ni l’église. Si nous voulons un monde humain, il nous faudra apprendre la leçon que nous donne la vie et consentir. Vérité et certitude engloutissent toutes les contradictions et les anomalies de l’existence. Ce qui est sacré restera sacré ; ce qui est durable ne peut être détruit.    –     Henri Miller :  Impressions of Bruges, 1953. (traduction de C. Berg).

* Corpus de divination de la Chine antique.

°°°

––– Texte de Michel de Ghelderode (1898-1962) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Michel de Ghelderode

Michel de Ghelderode

°°°

Memling_Brugge_Moreel_Triptych

Hans Memling, Triptyque Moreel, 1484, Musée Groeninge, Bruges

°°°

     [Bruges] est, en fait, la plus pathétique cité mémoriale du continent, dans cette lumière du septentrion qui valorise le toc même et verse une inexprimable euphorie, voire l’oubli des tristes démocraties.
     Oui, Bruges possède ce don hypnotique et dispense de singulières absences. Quand on revient à soi, on est chez Memling: le panneau sent l’huile, vient d’être achevé. Il y a en Bruges quelque chose qui finit dans quelque chose qui commence: le Songe. On le flaire: il tient en odeurs et parfums; parfums de mort, odeurs de sainteté. La Mort, ce qui s’effrite et se défait en plein soleil, on la ressent, avec une puissante désolation, à Damme dans les sables, où l’on cherche les vagues et les carènes    –     La Flandre est un songe1953.

°°°

––– Poème de Maurice Carême (1899-1978) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Maurice CarêmeMaurice Carême

Glissez, glissez sans heurt, mes cygnes,
Avec des lenteurs de béguines.
Ici rien ne luit, ne s’agrège.
Les quais mêmes semblent de neige.
Dans l’ombre verdâtre des ruines,
La mort montre à nu ses racines.
On entend le pas du silence
Longer une muraille blanche,
Un pas qui sourdement ricoche
Et jamais, jamais ne s’approche.
Pourtant, au loin, des cloches sonnent…
Mais il ne vient jamais personne.

    Bruges. 1963

Cygnes près du Borinage

°°°

––– Texte de Marguerite Yourcenar (1903-1987) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Marguerite Yourcenar

Marguerite Yourcenar

°°°

Beffroi de Bruges : le tambour en cuivre qui commande les carillons - photo Enki

Beffroi de Bruges : le tambour en cuivre qui
commande les carillons – photo Enki

°°°

     Naguère encore, en retrouvant son chemin dans le lacis des venelles de Bruges, [Zenon] avait cru que cette halte à l’écart des grandes routes de l’ambition et du savoir lui procurerait quelque repos après les agitations de trente-cinq ans. Il comptait éprouver l’inquiète sécurité d’un animal rassuré par l’étroitesse et l’obscurité du gîte où il a choisi de vivre. Il s’était trompé. Cette existence immobile bouillonnait sur place; le sentiment d’une activité presque terrible grondait comme une rivière souterraine. L’angoisse qui l’étreignait était autre que celle d’un philosophe persécuté pour ses livres. Le temps, qu’il avait imaginé devoir peser entre ses mains comme un lingot de plomb, fuyait et se subdivisait comme les grains du mercure. Les heures, les jours et les mois, avaient cessé de s’accorder aux signes des horloges, et même au mouvement des astres. Il lui semblait parfois être resté toute sa vie à Bruges, et parfois y être entré de la veille. (…)
     Ce Zenon qui marchait d’un pas précipité sur le pavé gras de Bruges sentait passer à travers lui, comme à travers ses vêtements usés, le vent venu du large, le flot des milliers d’êtres qui s’étaient déjà tenus sur ce point de la sphère, ou y viendraient jusqu’à cette catastrophe que nous appelons la fin du monde ; ces fantômes traversaient sans le voir le corps de cet homme qui de leur vivant n’était pas encore, ou lorsqu’ils seraient n’existerait plus. Les quidams rencontrés l’instant plus tôt dans la rue, perçus d’un coup d’oeil, puis rejetés aussitôt dans la masse informe de ce qui est passé, grossissaient incessamment cette bande de larves. Le temps, le lieu, la substance perdaient ces attributs qui sont pour nous leurs frontières; la forme n’était plus que l’écorce déchiquetée de la substance; la substance s’égouttait dans un vide qui n’était pas son contraire ; le temps et l’éternité n’étaient qu’une même chose, comme une eau noire qui coule dans une immuable nappe d’eau noire. Zenon s’abîmait dans ces visions comme un chrétien dans une. méditation sur Dieu      –      L’Œuvre au noir, 1968. – Éditions Gallimard, Paris.

pavés de Bruges - photo Enki

°°°

–––– article du site « Encyclopédie sur la mort » sur le roman Bruges-la-Morte ––––––––––

Khnopff - Bruges-la-MorteKhnopff – Bruges-la-Morte

Extrait du texte de Christian Berg sur Bruges-la-Morte (1986)

     «Gaston Bachelard parlera d’une ophélisation d’une ville entière à propos du roman de Georges Rodenbach Bruges-la-Morte. L’auteur a choisi de projeter ses états d’âme sur Bruges car Bruges, selon lui, est le prototype même de la ville morte, jadis si brillante, mais qui connaît une fin de vie abandonnée. Elle est donc à l’image du héros : elle est demi-fantôme et survit par une illusion : seuls demeurent ses monuments pour attester de son antique richesse, comme demeure seule pour Hugues Viane les cheveux de la morte. Cette idée de la Ville-Narcisse va être soulignée par le jeu de reflets que Rodenbach met en place tout au long du récit. Il n’est pas non plus innocent d’avoir choisi une ville d’eau. L’auteur va jouer sur les valeurs métaphoriques de la noyade, du naufrage et du côté mortifère de ces eaux croupies. Thèmes mélancoliques propres au symbolisme. Gaston Bachelard analyse ce qu’il appelle le complexe d’Ophélie*, il constate que, même s’ils n’ont rien de réaliste, certains éléments sont indissociablement liés, dans l’imaginaire, au mythe d’Ophélie : elle est toujours représentée au clair de Lune, avec des fleurs, sa chevelure et sa robe étalées autour d’elle, flottant sur l’onde, paisible, semblant plus endormie que morte.»

Ce que Gaston Bachelard a appelé l’«ophélisation de l’eau» dans Bruges-la Morte, recouvre en fait un processus beaucoup plus complexe qui relie non seulement l’eau à la mort, mais qui transforme aussi peu à peu l’épouse morte en mère terrible qui invite le fils perdu à partager sa tombe d’eau et de vase. Viane est possédé par la hantise de s’«enliser» ou de «s’ensabler» (ch.VI) ; il «marche» littéralement «dans la mort» (ch.XI). Par le biais du culte marial, la sacralisation progressive de l’épouse disparue mène à l’identification de celle-ci avec le corps interdit, le corps de pierre intangible de la Mère. Celui-ci est d’abord figuré par le gisant de Marie de Bourgogne, «tout rigide sur l’entablement du sarcophage» (ch.II) à côté duquel Hugues rêve de «s’allonger». Mais terreur et fascination augmentent lorsque le corps de pierre grandit au point de s’investir dans les murs d’une ville entière. C’est alors que la montée hypnagogique s’accélère, et que les efforts déployés par Viane afin de «masquer» la morte par la vivante s’avèrent vraiment dérisoires, même s’ils ont permis au veuf de retrouver un instant la joie de vivre, d’oublier son effroi, de conjurer sa peur, d’imposer silence à la voix de bronze qui continue pourtant à l’appeler.» 

Christian Berg, « »Bruges-la-Morte » de G. Rodenbach. Lecture.»(1986).
Pour lire le texte en entier, c’est ICI > Christian Berg. « Bruges-la-Morte » de G. Rodenbach (Lecture)

    Dans l’atmosphère muette des eaux et des rues inanimées, Hugues avait moins senti la souffrance de son coeur, il avait pensé plus doucement à la morte. Il l’avait mieux revue, mieux entendue; retrouvant au fil des canaux son visage d’Ophélie en allée, écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons.

    La ville, elle aussi, aimée et belle jadis, incarnait de la sorte ses regrets. Et sa morte était Bruges. Tout s’unifiait en une destinée pareille. C’était Bruges-la-Morte, elle-même mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères froides de ses canaux, quand avait cessé d’y battre la grande pulsation de la mer.

    Ce soir-là, plus que jamais, tandis qu’il cheminait au hasard, le noir souvenir le hanta, l’émergea de dessous les ponts où pleurent les visages de sources invisibles. Une impression mortuaire émanait des logis clos, des vitres comme des yeux brouillés d’agonie, des pignons calquant dans l’eau des escaliers de crêpe. Il longea le Quai Vert, le Quai du Miroir, s’éloigna vers le Pont du Moulin, les banlieues tristes bordées de peupliers. Et partout, sur sa tête, l’égouttement froid, les petites notes salées des cloches de paroisse, projetées comme d’un goupillon pour quelque absoute.

     Dans cette solitude du soir et de l’automne, où le vent balayait les dernières feuilles, il éprouva plus que jamais le désir d’avoir fini sa vie et l’impatience du tombeau. Il semblait qu’une ombre s’allongeât des tours sur son âme; qu’un conseil vînt des vieux murs jusqu’à lui; qu’une voix chuchotante montât de l’eau – l’eau s’en venant au-devant de lui, comme elle vint au-devant d’Ophélie, ainsi que le racontent les fossoyeurs de Shakespeare*.
     […]
     Hugues garda de cette rencontre un grand trouble. Maintenant, quand il songeait à sa femme, c’était l’inconnue de l’autre soir qu’il revoyait; elle était son souvenir vivant, précisé. Elle lui apparaissait comme la morte plus ressemblante.

     Lorsqu’il allait, en de muettes dévotions, baiser la relique de la chevelure conservée ou s’attendrir devant quelque portrait, ce n’est plus avec la morte qu’il confrontait l’image, mais avec la vivante qui lui ressemblait. Mystérieuse identification de deux visages. Ç’avait été comme une pitié du sort offrant des points de repère à sa mémoire, se mettant de connivence avec lui contre l’oubli, substituant une estampe fraîche à celle qui pâlissait, déjà jaunie et piquée par le temps.
     […]
     Hugues, les jours suivants, se trouva tout hanté. Donc une femme existait, absolument pareille à celle qu’il avait perdue. Pour l’avoir vue passer, il avait fait, une minute, le rêve cruel que celle-ci allait revenir, était revenue et s’avançait vers lui, comme naguère. Les mêmes cheveux – toute semblable et adéquate. Caprice bizarre de la Nature et de la Destinée!
      […]
   Hugues se trouva sans force, tout l’être attiré, entraîné dans le sillage de cette apparition. La morte était là devant lui; elle cheminait; elle s’en allait. Il fallait marcher derrière elle, s’approcher, la regarder, boire ses yeux retrouvés, rallumer sa vie à ses cheveux qui étaient de la lumière. Il fallait la suivre, sans discuter, simplement, jusqu’au bout de la ville et jusqu’au bout du monde.

     Il n’avait pas raisonné; mais, machinalement, s’était remis à marcher derrière elle, tout près cette fois, avec la peur haletante de la perdre encore, à travers cette vieille ville aux rues en circuits et en méandres.

Certes, il n’avait pas songé une minute à cette action anormale de sa part: suivre une femme. Eh non! c’est sa femme qu’il suivait, qu’il accompagnait dans cette crépusculaire promenade et qu’il allait reconduire jusqu’à son tombeau.

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

articles du même blog en rapport avec le même sujet :

et d’autres sites sur INTERNET :

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

poésie et illustrateurs du romantisme allemand : la ballade de Lenore de Bürger

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

220px-Goe.Skulptur.Bürgerstr.CA.Bürger02.detail   Gottfried August Bürger (1747-1794)

   Gottfried August Bürger est le prototype du poète romantique allemand maudit ; sa vie aura été marquée par une longue suite de drames et de tourments. Fils de pasteur, il commence par étudier la théologie à Halle, puis le droit à Göttingen où il découvre la jeune poésie allemande alors influencée par Klopstock et Wieland.

   Marié avec Dorothea Mariann Leonart, il tombe amoureux de sa belle-sœur, Augusta Maria Wilhelmine Eva (« Molly ») qu’il finira par épouser après la mort de sa femme. Mais après un an de mariage, celle-ci meurt en couche. Titulaire d’un emploi médiocre, il sombre alors dans la dépression et la misère. Son troisième mariage avec une jeune fille de Stuttgart, Elise Hahn, qui s’était offerte à lui dans dans une épitre en vers, se termine par un divorce.

   Miné par les problèmes matériels, les critiques de ses pairs, notamment Schiller, et pour finir la tuberculose, il se pend à Göttingen à l’âge de 47 ans.

   Ses écrits les plus connus sont  la ballade de Lenore (1773), (l’Elégie (1776), une traduction de Macbeth (1783), la version allemande des Aventures du baron de Münchhausen (1786),  la petite fleur enchantée (1789),

En 1773, année de la parution de sa ballade la plus célèbre, Lenore, Bürger fréquente à Göttingen le cercle littéraire du….composé des poètes Voss, Cramer, Leisewitz. Bürger se passionne à l’époque comme beaucoup de poètes de sa génération pour les contes populaires de l’Europe du nord; il a pour livre de chevet à cette époque un recueil de ballades écossaises,  Relicts of ancient poetry by B. Percy et recueille les légendes et récits populaires. C’est au cours d’un voyage dans sa patrie qu’il aurait recueilli dans un cabaret auprès de paysans le thème de Lenore.

La forme littéraire choisie sera la ballade, dont il créera le genre en Allemagne et qui sera repris ensuite par de nombreux poètes comme Gœthe, Schiller, Uhland, Wielnad.

     « en Allemagne, la terreur, les revenants et les sorciers plaisent au peuple comme aux hommes éclairés; c’est un reste de la mythologie du Nord; c’est une disposition qu’inspirent assez naturellement les longues nuits des climats septentrionaux.
      Bürger est celui qui a le mieux saisi cette veine de superstition qui conduit si loin dans le fond du cœur. Celui qui n’a pas lu Lenore dans le texte ne peut se faire une idée du mérite étonnant de cette romance : toutes les images, tous les bruits en rapports avec la situation de l’âme, sont merveilleusement exprimés par la poésie : les syllabes, les rythmes, tout l’art des paroles et de leur  sens est employé pour exciter la terreur. La rapidité des pas du cheval semble plus solennelle et plus lugubre que la lenteur même d’une marche funèbre. L’énergie avec laquelle le cheval hâte sa course, cette pétulance de la mort cause un trouble inexprimable; et l’on se croit emporté par le fantôme, comme la malheureuse qu’il entraîne avec lui dans l’abîme ».

°°°

Lénore, traduction française de Gérard de Nerval et anglaise de Dante Gabriel Rossetti

–––– strophe 1 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

Lénore - illustration de Moritz Retzsch - 1840

Lénore – illustration de Moritz Retzsch – 1840

Lenore - 1796Lenore – 1796

Capture d’écran 2013-08-19 à 19.15.44

Lénore - Octave Penguilly - 1842

Lénore – Octave Penguilly – 1842

Lenore fuhr ums Morgenrot
Empor aus schweren Träumen:
« Bist untreu, Wilhelm, oder tot?
Wie lange willst du säumen? » –
Er war mit König Friedrichs Macht
Gezogen in die Prager Schlacht,
Und hatte nicht geschrieben:
Ob er gesund geblieben.

Lénore au point du jour se lève,
L’oeil en pleur, le coeur oppressé ;
Elle a vu passer dans un rêve,
Pâle et mourant, son fiancé !
Wilhelm était parti naguère
Pour Prague, où le roi Frédéric
Soutenait une rude guerre,
Si l’on en croit le bruit public.

Up rose Lenore as the red morn wore,
From weary visions starting;
« Art faithless, William, or, William, art dead?
‘Tis long since thy departing. »
For he, with Frederick’s men of might,
In fair Prague waged the uncertain fight;
Nor once had he writ in the hurry of war,
And sad was the true heart that sickened afar.

Leonora - William Blake

Leonora – William Blake

Lénore - illustration d'Eugène Forest - 1843

Lénore – illustration d’Eugène Forest – 1843

Lénora - illustration de Daniel Maclise - 1847

Lénora – illustration de Daniel Maclise – 1847

°°°

–––– strophe 2 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

Der König und die Kaiserin,
Des langen Haders müde,
erweichten ihren harten Sinn,
Und machten endlich Friede;
Und jedes Heer, mit Sing und Sang,
Mit Paukenschlag und Kling und Klang,
Geschmückt mit grünen Reisern,
Zog heim zu seinen Häusern.

Enfin, ce prince et la tsarine,
Las de batailler sans succès,
Ont calmé leur humeur chagrine
Et depuis peu conclu la paix ;
Et cling ! et clang ! les deux armées,
Au bruit des instruments guerriers,
Mais joyeuses et désarmées,
Rentrent gaîment dans leurs foyers.

The Empress and the King,
With ceaseless quarrel tired,
At length relaxed the stubborn hate
Which rivalry inspired:
And the martial throng, with laugh and song,
Spoke of their homes as they rode along,
And clank, clank, clank! came every rank,
With the trumpet-sound that rose and sank.

neureuther_1855_len1

–––– strophe 3 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le retour ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842 Le retour ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842 

Lenore - William Blake - 1796Lenore – William Blake – 1796

Und überall all überall,
Auf Wegen und auf Stegen,
Zog Alt und Jung dem Jubelschall
Der Kommenden entgegen.
Gottlob! rief Kind und Gattin laut,
Willkommen! manche frohe Braut.
Ach! aber für Lenoren
War Gruß und Kuß verloren.

Ah ! partout, partout quelle joie !
Jeunes et vieux, filles, garçons,
La foule court et se déploie
Sur les chemins et sur les ponts.
Quel moment d’espoir pour l’amante,
Et pour l’épouse quel beau jour !
Seule, hélas ! Lénore tremblante
Attend le baiser du retour.

And here and there and everywhere,
Along the swarming ways,
Went old man and boy, with music of joy,
On the gallant bands to gaze;
And the young child shouted to spy the vaward,
And trembling and blushing the bride pressed forward:
But ah! for the sweet lips of Lenore
The kiss and the greeting are vanished and o’er.

Léonore - illustration de Wilhelm Emelé -1884Léonore – illustration de Wilhelm Emelé -1884

Lénora - illustration de Daniel Maclise - 1847

Lénora – illustration de Daniel Maclise – 1847

–––– strophe 4 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lenore - illustration de Moritz Retzch - 1840Lenore – illustration de Moritz Retzch – 1840

Lénore - dessin de Carl Friedrioch LessingLénore – dessin de Carl Friedrioch Lessing

Sie frug den Zug wohl auf und ab, 
Und frug nach allen Namen; 
Doch keiner war, der Kundschaft gab, 
Von allen, so da kamen. 
Und als das Heer vorüber war, 
Zerraufte sie ihr Rabenhaar, 
Und warf sich hin zur Erde, 
Mit wütiger Gebärde.

Elle s’informe, crie, appelle,
Parcourt en vain les rangs pressés.
De son amant point de nouvelle…
Et tous les soldats sont passés !
Mais sur la route solitaire,
Lénore en proie au désespoir
Tombe échevelée… et sa mère
L’y retrouva quand vint le soir.

From man to man all wildly she ran
With a swift and searching eye;
But she felt alone in the mighty mass,
As it crushed and crowded by:
On hurried the troop, – a gladsome group,
And proudly the tall plumes wave and droop:
She tore her hair and she turned her round,
And madly she dashed her against the ground.

–––– strophe 5 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lenore - illustration de Moritz Retzch - 1840Lenore – illustration de Moritz Retzch – 1840

Lénora - illustration de Daniel Maclise - 1847Lénora – illustration de Daniel Maclise – 1847

Die Mutter lief wohl hin zu ihr: – 
« Ach, dass sich Gott erbarme! 
Du trautes Kind, was ist mit dir? » – 
Und schloß sie in die Arme. – 
« Oh Mutter, oh Mutter! hin ist hin! 
Nun fahre Welt und alles hin! 
Bei Gott ist kein Erbarmen. 
O weh, o weh mir Armen – ! »

– Ah ! le Seigneur nous fasse grâce !
Qu’as-tu ? qu’as-tu, ma pauvre enfant ?…
Elle la relève, l’embrasse,
Contre son coeur la réchauffant ;
Que le monde et que tout périsse,
Ma mère ! Il est mort ! il est mort !
Il n’est plus au ciel de justice
Mais je veux partager son sort.

Her mother clasped her tenderly
With soothing words and mild:
« My child, may God look down on thee,
God comfort thee, my child. »
« Oh! mother, mother! gone is gone!
I reck no more how the world runs on:
What pity to me does God impart?
Woe, woe, woe! for my heavy heart! »

Le Blasphème ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842 Le Blasphème ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842 

Lénore - illustration de Charles Rochussen

Lénore – illustration de Charles Rochussen

rochussen_teil

°°°

–––– strophe 6 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de Franz Kolbrand - 1920Lénore – illustration de Franz Kolbrand – 1920

Hilf Gott, hilf! Sieh uns gnädig an!
Kind, bet´ ein Vaterunser!
Was Gott thut, das ist wohlgethan.
Gott, Gott erbarmt sich Unser!” –
“OMutter, Mutter! Eitler Wahn!
Gott hat an mir nicht wohlgethan!
Was half, was half mein Beten?
Nun ist´s nicht mehr vonnöthen.”-

– Mon Dieu ! mon Dieu ! quelle démence !
Enfant, rétracte un tel souhait ;
Du ciel implore la clémence,
Le bon Dieu fait bien ce qu’il fait.
– Vain espoir ! ma mère ! ma mère !
Dieu n’entend rien, le ciel est loin…
À quoi servira ma prière,
Si Wilhelm n’en a plus besoin ?

« Help, Heaven, help and favour her!
Child, utter an Ave Marie!
Wise and great are the doings of God;
He loves and pities thee. »
« Out, mother, out, on the empty lie!
Doth he heed my despair, – doth he list to my cry?
What boots it now to hope or to pray?
The night is come, – there is no more day. »

–––– strophe 7 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

« Hilf Gott, hilf! Wer den Vater kennt, 
Der weiß, er hilft den Kindern. 
Das hochgelobte Sakrament 
Wird deinen Jammer lindern. » – 
« O Mutter, Mutter! was mich brennt, 
Das lindert mir kein Sakrament! 
Kein Sakrament mag Leben 
Den Toten wiedergeben. » –

– Qui connaît le père, d’avance
Sait qu’il aidera son enfant :
Va, Dieu guérira ta souffrance
Avec le très-saint sacrement !
– Ma mère ! pour calmer ma peine,
Nul remède n’est assez fort,
Nul sacrement, j’en suis certaine,
Ne peut rendre à la vie un mort !

« Help, Heaven, help! who knows the Father
Knows surely that he loves his child:
The bread and the wine from the hand divine
Shall make thy tempered grief less wild. »
« Oh! mother, dear mother! the wine and the bread
Will not soften the anguish that bows down my head;
For bread and for wine it will yet be as late
That his cold corpse creeps from the grim grave’s gate. »

–––– strophe 8 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

« Hör Kind! Wie, wenn der falsche Mann,
Im fernen Ungerlande,
Sich seines Glaubens abgetan,
Zum neuen Ehebande?
Laß fahren, Kind, sein Herz dahin!
Er hat es nimmermehr Gewinn!
Wann Seel’ und Leib sich trennen,
Wird ihn sein Meineid brennen. » –

– Ces mots à ma fille chérie
Par la douleur sont arrachés…
Mon Dieu, ne va pas, je t’en prie,
Les lui compter pour des péchés !
Enfant, ta peine est passagère,
Mais songe au bonheur éternel ;
Tu perds un fiancé sur terre,
Il te reste un époux au ciel.

« What if the traitor’s false faith failed,
By sweet temptation tried, —
What if in distant Hungary
He clasp another bride? —
Despise the fickle fool, my girl,
Who hath ta’en the pebble and spurned the pearl:
While soul and body shall hold together
In his perjured heart shall be stormy weather. »

–––– strophe 9 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

« O Mutter, Mutter! Hin ist hin!
Verloren ist verloren!
Der Tod, der Tod ist mein Gewinn!
O wär’ ich nie geboren!
Lisch aus mein Licht, auf ewig aus!
Sirb hin, stirb hin in Nacht und Graus!
Bei Gott ist kein Erbarmen.
O weh, o weh, mir Armen! »

strophe non traduite par Gérard de Nerval

« Oh! mother, mother! gone is gone,
And lost will still be lost!
Death, death is the goal of my weary soul,
Crushed and broken and crost.
Spark of my life! down, down to the tomb:
Die away in the night, die away in the gloom!
What pity to me does God impart?
Woe, woe, woe! for my heavy heart! »

–––– strophe 10 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

« Hilf Gott, hilf! Geh nicht ins Gericht
Mit deinem armen Kinde!
Sie weiß nicht, was die Zunge spricht.
Behalt ihr nicht die Sünde!
Ach, Kind, vergiß dein irdisch Leid,
Und denk an Gott und Seligkeit!
So wird doch deiner Seelen
Der Bräutigam nicht fehlen. » –

strophe non traduite par Gérard de Nerval

« Help, Heaven, help, and heed her not,
For her sorrows are strong within;
She knows not the words that her tongue repeats, —
Oh! count them not for sin!
Cease, cease, my child, thy wretchedness,
And think on thy promised happiness;
So shall thy mind’s calm ecstasy
Be a hope and a home and a bridegroom to thee. »

–––– strophe 11 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

« O Mutter! Was ist Seligkeit?
O Mutter! Was ist Hölle?
Bei ihm, bei ihm ist Seligkeit!
Und ohne Wilhelm Hölle! –
Lisch aus, mein Licht, auf ewig aus!
Stirb hin in Nacht und Graus!
Ohn’ ihn mag ich auf Erden,
Mag dort nicht selig werden. » – – –

– Qu’est-ce que le bonheur céleste
Ma mère ? qu’est-ce que l’enfer ?
Avec lui le bonheur céleste,
Et sans lui, sans Wilhelm, l’enfer ;
Que ton éclat s’évanouisse,
Flambeau de la vie, éteins-toi !
Le jour me serait un supplice,
Puisqu’il n’est plus d’espoir pour moi 

« My mother, what is happiness?
My mother, what is Hell?
With William is my happiness —
Without him is my Hell!
Spark of my life! down, down to the tomb:
Die away in the night, die away in the gloom!
Earth and Heaven, and Heaven and earth,
Reft of William are nothing worth. »

–––– strophe 12 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

So wütete Verzweifelung
Ihr in Gehirn und Adern.
Sie fuhr mit Gottes Fürsehung
Vermessen fort zu hadern;
Zerschlug den Busen, und zerrang
Die Hand, bis Sonnenuntergang,
Bis auf am Himmelsbogen
Die goldnen Sterne zogen.

Ainsi, dans son coeur, dans son âme,
Se ruait un chagrin mortel :
Longtemps encore elle se pâme,
Se tord les mains, maudit le ciel,
Jusqu’à l’heure où de sombres voiles
Le soleil obscurcit ses feux,
À l’heure où les blanches étoiles
Glissent en paix sur l’arc des cieux.

Thus grief racked and tore the breast of Lenore,
And was busy at her brain;
Thus rose her cry to the Power on high,
o question and arraign:
Wringing her hands and beating her breast,
Tossing and rocking without any rest;
Till from her light veil the moon shone thro’,
And the stars leapt out on the darkling blue.

–––– strophe 13 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

Und außen, horch! Ging’s trap trap trap,
Als wie von Rosseshufen;
Und klirrend stieg ein Reiter ab,
An des Geländers Stufen;
Und horch! Und horch! Den Pfortenring
Ganz lose, leise, klingeling!
Dann kamen durch die Pforte
Vernehmlich diese Worte:

Tout à coup, trap ! trap ! trap ! Lénore
Reconnaît le pas d’un coursier,
Bientôt une armure sonore
En grinçant monte l’escalier…
Et puis, écoutez ! la sonnette,
Klinglingling ! tinte doucement…
Par la porte de la chambrette
Ces mots pénètrent sourdement :

But hark to the clatter and the pat pat patter!
Of a horse’s heavy hoof!
How the steel clanks and rings as the rider springs!
How the echo shouts aloof!
While silently and lightly the gentle bell
Tingles and jingles softly and well;
And low and clear through the door plank thin
Comes the voice without to the ear within:

–––– stophe 14 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénora - illustration de Daniel Maclise - 1847

Lénora – illustration de Daniel Maclise – 1847

« Holla, Holla! Tu auf mein Kind!
Schläfst Liebchen oder wachst du?
Wie bist noch gegen mich gesinnt?
Und weinest oder lachst du? » –
« Ach, Wilhelm, du? – – So spät bei Nacht? – –
Geweinet hab’ ich und gewacht;
Ach, großes Leid erlitten!
Wo kommst du hergeritten? » –

– Holà ! holà ! c’est moi, Lénore !
Veilles-tu, petite, ou dors-tu ?
Me gardes-tu ton coeur encore,
Es-tu joyeuse ou pleures-tu ?
– Ah ! Wilhelm, Wilhelm, à cette heure !
Ton retard m’a fait bien du mal,
Je t’attends, je veille, et je pleure…
Mais d’où viens-tu sur ton cheval ?

« Holla! holla! unlock the gate;
Art waking, my bride, or sleeping?
Is thy heart still free and faithful to me?
Art laughing, my bride, or weeping? »
« Oh! wearily, William, I’ve waited for you,
Woefully watching the long day thro’,
With a great sorrow sorrowing
For the cruelty of your tarrying. »

–––– strophe 15 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lenore - illustration de Moritz Retzch - 1840Lenore – illustration de Moritz Retzch – 1840

Lénore - illustration de Friedrich Gesellschap - 1866 Lénore – illustration de Friedrich Gesellschap – 1866 

« Wir satteln nur um Mitternacht.
Weit ritt ich her von Böhmen.
Ich habe spät mich aufgemacht,
Und will dich mit mir nehmen. » –
« Ach, Wilhelm, erst herein geschwind!
Den Hagedorn umsaust der Wind,
Herein, in meinen Armen,
Herzallerliebster, zu erwarmen! » –

– Je viens du fond de la Bohême,
Je ne suis parti qu’à minuit,
Et je veux si Lénore m’aime
Qu’elle m’y suive cette nuit.
– Entre ici d’abord, ma chère âme,
J’entends le vent siffler dehors,
Dans mes bras, sur mon sein de flamme,
Viens que je réchauffe ton corps.

« Till the dead midnight we saddled not,
I have journeyed far and fast
And hither I come to carry thee back
Ere the darkness shall be past. »
« Ah! rest thee within till the night’s more calm;
Smooth shall thy couch be, and soft, and warm:
Hark to winds, how they whistle and rush
Thro’ the twisted twine of the hawthorn-bush. »

–––– strophe 16 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le Départ ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842 Le Départ ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842 

Lénore - illustration 1796Lénore – illustration 1796

« Laß sausen durch den Hagedorn,
Laß sausen, Kind, laß sausen!
Der Rappe scharrt ; es klingt der Sporn.
Ich darf allhier nicht hausen.
Komm, schürze, spring’ und schwinge dich
Auf meinen Rappen hinter mich!
Muß heut noch hundert Meilen
Mit dir ins Brautbett eilen. » –

– Laisse le vent siffler, ma chère,
Qu’importe à moi le mauvais temps,
Mon cheval noir gratte la terre,
Je ne puis rester plus longtemps :
Allons ! chausse tes pieds agiles,
Saute en croupe sur mon cheval,
Nous avons à faire cent milles
Pour gagner le lit nuptial.

« Thro’ the hawthorn-bush let whistle and rush,
Let whistle, child, let whistle!
Mark the flash fierce and high of my steed’s bright eye,
And his proud crest’s eager bristle.
Up, up and away! I must not stay:
Mount swiftly behind me! up, up and away!
An hundred miles must be ridden and sped
Ere we may lie down in the bridal-bed. »

–––– strophe 17 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénora - illustration de Daniel Maclise - 1847Lénora – illustration de Daniel Maclise – 1847

« Ach, wollest hundert Meilen noch
Mich heut ins Brautbett’ tragen?
Und horch! Es brummt die Glocke noch,
Die elf schon angeschlagen. » –
« Sieh hin, sieh her! Der Mond scheint hell.
Wir und die Toten reiten schnell.
Ich bringe dich, zur Wette,
Noch heut ins Hochzeitsbette. » –

– Quoi ! cent milles à faire encore
Avant la fin de cette nuit ?
Wilhelm, la cloche vibre encore
Du douzième coup de minuit…
– Vois la lune briller, petite,
La lune éclairera nos pas ;
Nous et les morts, nous allons vite,
Et bientôt nous serons là-bas.

« What! ride an hundred miles to-night,
By thy mad fancies driven!
Dost hear the bell with its sullen swell,
As it rumbles out eleven? »
« Look forth! look forth! the moon shines bright:
We and the dead gallop fast thro’ the night.
‘Tis for a wager I bear thee away
To the nuptial couch ere break of day. »

–––– strophe 18 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

« Sag an, wo ist dein Kämmerlein?
Wo? Wie dein Hochzeitsbettchen? » –
« Weit, weit von hier! – – Still, kühl und klein! – –
Sechs Bretter und zwei Brettchen! » –
« Hat’s Raum für mich? » – « Für dich und mich!
Komm, schürze, spring’ und schwinge dich!
Die Hochzeitsgäste hoffen;
Die Kammer steht uns offen. » –

Mais où sont et comment sont faites
Ta demeure et ta couche ? – Loin :
Le lit est fait de deux planchettes
Et de six planches…. dans un coin
Étroit, silencieux, humide.
– Y tiendrons-nous bien ? – Oui, tous deux ;
Mais viens, que le cheval rapide
Nous emporte au festin joyeux !

« Ah! where is the chamber, William dear,
And William, where is the bed? »
« Far, far from here: still, narrow, and cool:
Plank and bottom and lid. »
« Hast room for me? » – « For me and thee;
Up, up to the saddle right speedily!
The wedding-guests are gathered and met,
And the door of the chamber is open set. »

–––– strophe 19 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

La Course ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842

La Course ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842 

Schön Liebchen schürzte, sprang und schwang
Sich auf das Roß behende;
Wohl um den trauten Reiter schlang
Sie ihre Liljenhände;
Und hurre hurre, hop hop hop!
Ging’s fort in sausendem Galopp,
Daß Roß und Reiter schnoben,
Und Kies und Funken stoben.

Lénore se chausse et prend place
Sur la croupe du noir coursier,
De ses mains de lis elle embrasse
Le corps svelte du cavalier…
Hop ! hop ! hop ! ainsi dans la plaine
Toujours le galop redoublait ;
Les amants respiraient à peine,
Et sous eux le chemin brûlait.

She busked her well, and into the selle
She sprang with nimble haste,
And gently smiling, with a sweet beguiling,
Her white hands clasped his waist:
And hurry, hurry! ring, ring, ring!
To and fro they sway and swing;
Snorting and snuffing they skim the ground,
And the sparks fly up, and the stones run round.

–––– strophe 20 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lenore - illustration de Moritz Retzch - 1840Lenore – illustration de Moritz Retzch – 1840

Lénore - illustration de CL. KohlLénore – illustration de CL. Kohl

Lénore - détail de l'illustration de CL. Kohl

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827

Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

la Ronde du sabbat ou Lénore - Louis Boulanger - 1828

la Ronde du sabbat ou Lénore – Louis Boulanger – 1828

La course des suppliciés ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842

La course des suppliciés ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842 

Lénore - illustration de Neureuther - 1855

Lénore – illustration de Neureuther – 1855

Zur rechten und zur linken Hand,
Vorbei an ihren Blicken,
Wie flogen Anger, Haid’ und Land!
Wie donnerten die Brücken! –
« Graut’ Liebchen auch? – – – Der Mond scheint hell!
Hurra! Die Toten reiten schnell!
Graut Liebchen auch vor Toten? » –
« Ach nein! – – Doch laß die Toten! » –

Comme ils voyaient, devant, derrière,
À droite, à gauche, s’envoler
Steppes, forêts, champs de bruyère,
Et les cailloux étinceler !
– Hourrah ! hourrah ! la lune est claire,
Les morts vont vite par le frais,
En as-tu peur, des morts, ma chère ?
– Non !… Mais laisse les morts en paix !

Here to the right and there to the left
Flew fields of corn and clover,
And the bridges flashed by to the dazzled eye,
As rattling they thundered over.
« What ails my love? the moon shines bright:
Bravely the dead men ride through the night.
Is my love afraid of the quiet dead? »
« Ah! no; – let them sleep in their dusty bed! »

Léonore - Gustave Moreau -1885

Léonore – Gustave Moreau -1885

Léonore - Horace Vernet - 1839

Léonore – Horace Vernet – 1839

–––– strophe 21 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

Lénore - illustration 1796Lénore – illustration 1796

Was klang dort für Gesang und Klang?
Was flatterten die Raben? – –
Horch Glockenklang! Horch Totensang:
« Laßt uns den Leib begraben! »
Und näher zog ein Leichenzug,
Der Sarg und Totenbahre trug.
Das Lied war zu vergleichen
Dem Unkenruf in Teichen.

– Pourquoi ce bruit, ces chants, ces plaintes,
Ces prêtres ?… – C’est le chant des morts,
Le convoi, les prières saintes ;
Et nous portons en terre un corps. –
Tout se rapproche : enfin la bière
Se montre à l’éclat des flambeaux…
Et les prêtres chantaient derrière
Avec une voix de corbeaux.

On the breeze cool and soft what tune floats aloft,
While the crows wheel overhead?
Ding dong! ding dong! ’tis the sound, ’tis the song,
« Room, room for the passing dead! »
Slowly the funeral-train drew near,
Bearing the coffin, bearing the bier;
And the chime of their chant was hissing and harsh,
Like the note of the bull-frog within the marsh.

–––– strophe 22 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

« Nach Mitternacht begrabt den Leib,
Mit Sang und Klang und Klage!
Jetzt führ’ ich heim mein junges Weib.
Mit, mit zum Brautgelage!
Komm, Küster, hier! Komm mit dem Chor,
und gurgle mir das Brautlied vor!
Komm, Pfaff’, und sprich den Segen,
Eh wir zu Bett’ uns legen! » –

– Votre tâche n’est pas pressée,
Vous finirez demain matin ;
Moi j’emmène ma fiancée,
Et je vous invite au festin :
Viens, chantre, que du mariage
L’hymne joyeux nous soit chanté ;
Prêtre, il faut au bout du voyage
Nous unir pour l’éternité ! –

« You bury your corpse at the dark midnight,
With hymns and bells and wailing;
But I bring home my youthful wife
To a bride-feast’s rich regaling.
Come, chorister, come with thy choral throng,
And solemnly sing me a marriage-song;
Come, friar, come, – let the blessing be spoken,
That the bride and the bridegroom’s sweet rest be unbroken. »

–––– strophe 23 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Still Klang und Sang. – – Die Bahre schwand. – –
Gehorsam seinem Rufen,
Kam’s hurre hurre! nachgerannt,
Hart hinters Rappen Hufen.
Und immer weiter, hop hop hop!
Ging’s fort in sausendem Galopp,
Daß Roß und Reiter schnoben,
Und Kies und Funken stoben.

Ils obéissent en silence
Au mystérieux cavalier :
– Hourrah ! – Tout le convoi s’élance,
Sur les pas ardents du coursier…
Hop ! hop ! hop ! ainsi dans la plaine
Toujours le galop redoublait ;
Les amants respiraient à peine,
Et sous eux le chemin brûlait.

Died the dirge and vanished the bier:
Obedient to his call,
Hard hard behind, with a rush like the wind,
Came the long steps’ pattering fall:
And ever further! ring, ring, ring!
To and fro they sway and swing;
Snorting and snuffing they skim the ground,
And the sparks spurt up, and the stones run round.

–––– strophe 24 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Wie flogen rechts, wie flogen links,
Gebirge, Bäum´ und Hecken!
Wie flogen links, und rechts, und links
Die Dörfer, Städt´ und Flecken!
“Graut Liebchen auch? – – Der Mond scheint hell!
Hurrah! die Todten reiten schnell!
Graut Liebchen auch vor Todten?” –
“Ach! Laß sie ruhn, die Todten!” –

Ô comme champs, forêts, herbages,
Devant et derrière filaient !
Ô comme villes et villages
À droite, à gauche, s’envolaient ! –
Hourrah ! hourrah ! les morts vont vite,
La lune brille sur leurs pas…
En as-tu peur, des morts, petite ?
– Ah ! Wilhelm, ne m’en parle pas !

How flew to the right, how flew to the left,
Trees, mountains in the race!
How to the left, and the right and the left,
Flew town and market-place!
« What ails my love? the moon shines bright:
Bravely the dead men ride thro’ the night.
Is my love afraid of the quiet dead? »
« Ah! let them alone in their dusty bed! »

–––– strophe 25 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore -   - vers 1860Lénore –   – vers 1860

Lénore - illustration tirée du Deutsches Balladenbuch, 1852 réalisé par Adolph Ehrard, Theobald con Oer, Hermann Plüddermann, Ludwig Richter et Carl SchurigLénore – illustration tirée du Deutsches Balladenbuch, 1852 réalisé par Adolph Ehrard, Theobald con Oer, Hermann Plüddermann, Ludwig Richter et Carl Schurig

Lénore - illustration de Franz Kolbrand - 1920

Lénore – illustration de Franz Kolbrand – 1920

Sie da! sieh da! Am Hochgericht
Tanzt´ um des Rades Spindel
Halb sichtbarlich bey Mondenlicht,
Ein luftiges Gesindel. –
“Sasa! Gesindel, hier! Komm hier!
Gesindel, komm und folge mir!
Tanz´ uns den Hochzeitreigen,
Wann wir zu Bette steigen!” –

Tiens, tiens ! aperçois-tu la roue ?
Comme on y court de tous côtés !
Sur l’échafaud on danse, on joue,
Vois-tu ces spectres argentés ? –
Ici, compagnons, je vous prie,
Suivez les pas de mon cheval ;
Bientôt, bientôt je me marie,
Et vous danserez à mon bal.

See, see, see! by the gallows-tree,
As they dance on the wheel’s broad hoop,
Up and down, in the gleam of the moon
Half lost, an airy group:
« Ho, ho! mad mob, come hither amain,
And join in the wake of my rushing train;
Come, dance me a dance, ye dancers thin,
Ere the planks of the marriage bed close us in. »

Lénore - illustration de Heinrich Jenny - 1904Lénore – illustration de Heinrich Jenny – 1904

–––– strophe 26 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration 1796Lénore – illustration 1796

Leonora - William Blake - 1796

Leonora – William Blake – 1796

Und das Gesindel husch husch husch!
Kam hinten nachgeprasselt,
Wie Wirbelwind am Haselbusch
Durch dürre Blätter rasselt.
Und weiter, weiter, hop hop hop!
Ging’s fort in sausendem Galopp,
Daß Roß und Reiter schnoben,
Und Kies und Funken stoben.

– Houch ! houch ! houch ! les spectres en foule
À ces mots se sont rapprochés
Avec le bruit du vent qui roule
Dans les feuillages desséchés :
Hop ! hop ! hop ! ainsi dans la plaine
Toujours le galop redoublait ;
Les amants respiraient à peine,
Et sous eux le chemin brûlait.

And hush, hush, hush! the dreamy rout
Came close with a ghastly bustle,
Like the whirlwind in the hazel-bush,
When it makes the dry leaves rustle:
And faster, faster! ring, ring, ring!
To and fro they sway and swing;
Snorting and snuffing they skim the ground,
And the sparks spurt up, and the stones run round.

Lénore - illustration de Alfred W Elmore - 1871

Lénore – illustration de Alfred W. Elmore – 1871

–––– strophe 27 ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Wie flog, was rund der Mond beschien, 
Wie flog es in die Ferne! 
Wie flogen oben über hin 
Der Himmel und die Sterne! – 
« Graut Liebchen auch? – – – Der Mond scheint hell! 
Hurra! Die Toten reiten schnell! 
Graut Liebchen auch vor Toten? » – 
« O weh! Laß ruhn die Toten! » – – –

strophe non traduite par Gérard de Nerval

How flew the moon high overhead,
In the wild race madly driven!
In and out, how the stars danced about,
And reeled o’er the flashing heaven!
« What ails my love? the moon shines bright:
Bravely the dead men ride thro’ the night.
Is my love afraid of the quiet dead? »
« Alas! let them alone in their dusty bed! »

–––– strophe 28 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore. Les morts vont vite - Ary Scheffer - début XIXe siècleLénore. Les morts vont vite – Ary Scheffer – début XIXe siècle

Rapp´! Rapp´! Mich dünkt der Hahn schon ruft.
Bald wird der Sand verrinnen
Rapp´! Rapp´! Ich wittre Morgenluft
Rapp´! Tummle dich von hinnen !
Vollbracht, vollbracht ist unser Lauf !
Das Hochzeitbette thut sich auf !
Die Todten reiten schnelle !
Wir sind, wir sind zur Stelle.”

– Mon cheval ! Mon noir !… Le coq chante,
Mon noir ! Nous arrivons enfin,
Et déjà ma poitrine ardente
Hume le vent frais du matin…
Au but ! au but ! Mon coeur palpite,
Le lit nuptial est ici ;
Au but ! au but ! Les morts vont vite,
Les morts vont vite. Nous voici ! –

« Horse, horse! meseems ’tis the cock’s shrill note,
And the sand is well nigh spent;
Horse, horse, away! ’tis the break of day,
‘Tis the morning air’s sweet scent.
Finished, finished is our ride:
Room, room for the bridegroom and the bride!
At last, at last, we have reached the spot,
For the speed of the dead man has slackened not! »

Lénore - illustration de Uwe PfeifferLénore – illustration de Uwe Pfeiffer

–––– strophe 29 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de Peter carl Geissler - 1812Lénore – illustration de Peter carl Geissler – 1812

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827

Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

Lenore - illustration de  Frank Kirchbach - 1896

Lenore – illustration de  Frank Kirchbach – 1896

Lenore - détail de l'illustration de  Frank Kirchbach - 1896

Rasch auf ein eisern Gitterthor
Ging´s mit verhängtem Zügel.
Mit schwanker Gert´ein Schlag davor
Zersprengte Schloß und Riegel.
Die Flügel flogen klirrend auf,
Und über Gräber ging der Lauf.
Es blinkten Leichensteine
Rund um im Mondenscheine.

”Une grille en fer les arrête :
Le cavalier frappe trois coups
Avec sa légère baguette. –
Les serrures et les verrous
Craquent… Les deux battants gémissent,
Se retirent. – Ils sont entrés ;
Des tombeaux autour d’eux surgissent
Par la lune blanche éclairés.

And swiftly up to an iron gate
With reins relaxed they went;
At the rider’s touch the bolts flew back,
And the bars were broken and bent;
The doors were burst with a deafening knell,
And over the white graves they dashed pell mell:
The tombs around looked grassy and grim,
As they glimmered and glanced in the moonlight dim.

Lénore - aquarelle de Daniel Chodowiecki - 1784Lénore – aquarelle de Daniel Chodowiecki – 1784

Lenore - illustration de Carl von Heudeck.

Lenore – illustration de Carl von Heudeck.

Lénore - illustration de Daniel Chodowiecki - 1789

Lénore – illustration de Daniel Chodowiecki – 1789

–––– strophe 30 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

Ha sieh! Ha sieh! Im Augenblick,
Huhu! Ein grässlich Wunder!
Des Reiters Koller, Stück für Stück,
Fiel ab wie mürber Zunder.
Zum Schädel, ohne Zopf und Schopf,
Zum nackten Schädel ward sein Kopf;
Sein Körper zum Gerippe,
Mit Stundenglas und Hippe.

Le cavalier près d’une tombe
S’arrête en ce lieu désolé : –
Pièce à pièce son manteau tombe
Comme de l’amadou brûlé…
Hou ! hou !… Voici sa chair encore
Qui s’envole, avec ses cheveux,
Et de tout ce qu’aimait Lénore
Ne laisse qu’un squelette affreux.

But see! But see! in an eyelid’s beat,
Towhoo! a ghastly wonder!
The horseman’s jerkin, piece by piece,
Dropped off like brittle tinder!
Fleshless and hairless, a naked skull,
The sight of his weird head was horrible;
The lifelike mask was there no more,
And a scythe and a sandglass the skeleton bore.

–––– strophe 31 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lenore - illustration de Dabiel Chodowiecki - 1789Lenore – illustration de Dabiel Chodowiecki – 1789

Lénore - illustration 1796

Lénore – illustration 1796

Lénore - illustration 1796

Lénore - illustration de Franz Kolbrand - 1920

Lénore – illustration de Franz Kolbrand – 1920

Lénore - illustration de Neureuther - 1855

Lénore – illustration de Neureuther – 1855

Hoch bäumte sich, wild schnob der Rapp`,
Und sprühte Feuerfunken;
Und hui! war´s unter ihr hinab
Verschwunden und versunken.
Geheul! Geheul aus hoher Luft,
Gewinsel kam aus tiefer Gruft.
Lenorens Herz, mit Beben,
Rang zwischen Tod und Leben.

Le cheval disparaît en cendre
Avec de longs hennissements….
Du ciel en feu semblent descendre
Des hurlements ! des hurlements !
Lénore entend des cris de plainte
Percer la terre sous ses pas….
Et son coeur, glacé par la crainte,
Flotte de la vie au trépas.

Loud snorted the horse as he plunged and reared,
And the sparks were scattered round:
What man shall say if he vanished away,
Or sank in the gaping ground?
Groans from the earth and shrieks in the air!
Howling and wailing everywhere!
Half dead, half living, the soul of Lenore
Fought as it never had fought before.

Lénora - illustration de Daniel Maclise - 1847Lénora – illustration de Daniel Maclise – 1847

Lenore - illustration de Moritz Retzch - 1840

Lenore – illustration de Moritz Retzch – 1840

–––– strophe 32 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lénore - illustration de J. Chr. Ruhl - 1827Lénore – illustration de J. Chr. Ruhl – 1827

Lénore - Octave Penguilly - 1842Lénore – Octave Penguilly – 1842

Lénore - illustration de Franz Kolbrand - 1920

Lénore – illustration de Franz Kolbrand – 1920

Nun tanzen wohl bey Mondenglanz,
Rund um herum im Kreise,
Die Geister einen Kettentanz,
Und heulten diese Weise:
“Geduld! Geduld! Wenn´s Herz auch bricht!
Mit Gott im Himmel hadre nicht!
Des Leibes bist du ledig;
Gott sey der Seele gnädig!”

C’est le bal des morts qui commence,
La lune brille… les voici !
Ils se forment en ronde immense,
Puis ils dansent, chantant ceci :
– Dans sa douleur la plus profonde,
Malheur à qui blasphémera !… –
Ce corps vient de mourir au monde…
Dieu sait où l’âme s’en ira !

he churchyard troop, – a ghostly group,
Close round the dying girl;
Out and in they hurry and spin
Through the dancer’s weary whirl:
« Patience, patience, when the heart is breaking;
With thy God there is no question-making:
Of thy body thou art quit and free:
Heaven keep thy soul eternally! »

°°°

Le cimetière ou Lénore - Octave Penguilly gravure Louis - 1842 Le cimetière ou Lénore – Octave Penguilly gravure Louis – 1842

Lénore - illustration de Neureuther - 1855Lénore – illustration de Neureuther – 1855

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––