Kitsune, l’esprit Renard au Japon

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Hiroshige - « Renards de feu la nuit du Nouvel An sous l’arbre Enoki près d’Ōji »

Hiroshige – Renards de feu la nuit du Nouvel An sous l’arbre Enoki près d’Ōji. Chaque renard a un kitsunebi flottant devant sa tête – septembre 1857 ( Cent vues d’Edo, estampe 118 )

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Hiroshige - « Renards de feu la nuit du Nouvel An sous l’arbre Enoki près d’Ōji » (détail 2)    Une planche célèbre et imaginaire. Dans cette composition nocturne, sous un ciel gris bleuâtre parsemé d’étoiles, des renards phosphorescents au-dessus desquels planaient de mystérieuses fumerolles sont réunis au pied d’un grand micocoulier (enoki) à Ôji, au nord d’Edo, près du sanctuaire shintô d’Inari, la divinité du riz. L’attention est concentrée sur ce groupe près de l’arbre au premier plan, cependant qu’à une certaine distance apparaissent plusieurs autres renards qui se dirigent vers le premier groupe mais qui ne sont encore que de petits points lumineux perdus dans le fond de l’image. L’intense luminosité autour des renards contraste fortement avec l’obscurité nocturne et donne un effet dramatique et mystérieux à la scène. D’après la légende, les renards, messagers d’Inari et gardiens du temple, étaient dotés de pouvoirs surnaturels.  Ils étaient censés se réunir avec leurs forces magiques sous cet arbre la nuit du dernier jour de l’année pour adorer Inari afin de protéger la récolte et conjurer le mauvais sort; alors émanaient d’eux des feux follets qui brûlaient à leur côté comme autant de flambeaux alimentés par leur haleine. C’était le moment pour les paysans de formuler des vœux : du nombre de renards et de la forme de leurs fumeroles dépendait l’abondance de la récolte à venir. Les paysans se rendaient ensuite au sanctuaire d’Ōji Inari (ou Shōzoku Inari), où le dieu leur confiait différentes tâches à accomplir pendant la nouvelle année. Lorsque mourut le grand arbre de l’époque de Hiroshige, les habitants décidèrent d’en planter un nouveau vénéré de nos jours encore.

Portrait posthume d'Hiroshige, peint par son ami Utagawa Kunisada      Hiroshige utilise une impression en quadrichromie afin de tirer le meilleur parti de cette scène très dramatique et à l’atmosphère fantastique.L’impression de cette planche, tirée dans des teintes de gris, de noir et de bleu, avec quelques touches de vert, de jaune et de rouge, est une prouesse technique. Le peintre joue sur la technique du bokashi, les dégradés de gris et l’emploi de poudre de mica, avec des surimpressions de vert pour les végétaux. la perfection dans le rendu du clair-obscur, le traitement de la lumière et des ténèbres, la réussite de l’effet nocturne, rehaussé par la luminosité des renards et le scintillement des étoiles, font de cette estampe un vrai chef-d’œuvre graphique.  (crédits Wikipedia & Bibliothèque Nationale de France)

Portrait posthume d’Hiroshige, peint par son ami Utagawa Kunisada

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Hiroshige - « Renards de feu la nuit du Nouvel An sous l’arbre Enoki près d’Ōji » (détail)

Hiroshige – Renards de feu la nuit du Nouvel An (détail)

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Kitsune, l’esprit renard

obake karuta (carte de monstre) du début du xixe siècle représentant un kitsune

obake karuta (carte de monstre) du début du xixe siècle représentant un kitsune

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Hakuzōsu (白蔵主) from the Ehon Hyaku monogatari (絵本百物語)

     Au Japon, le terme kitsune désigne aussi bien un renard qu’un esprit surnaturel (yōkai) pouvant prendre la forme d’un renard. Le kitsune a souvent été associé à la divinité shintoïste Inari pour laquelle il sert de messager. Dans le folklore et la tradition japonaise, le renard incarne l’esprit du mal à l’exception de ceux qui servent Inari. Ils ont la réputation d’être rusés, jouer des tours aux humains et d’être doués de pouvoirs magiques, comme par exemple celui de se transformer en femme-renarde. On dit que les renards japonais ont adopté certaines mœurs des humains., en particulier ceux concernant le mariage. N’importe quel kitsune est censé être capable de changer de forme quand il atteint un âge avancé (souvent une centaine d’années), et ses pouvoirs ne cessent de croître avec le temps. Parallèlement, de nouvelles queues lui poussent, et il peut devenir un renard à neuf queues.

Renard à neuf queues, de l'édition Qing du texte ancien Shan Hai Jing

Renard à neuf queues, de l’édition Qing du texte ancien Shan Hai Jing

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Extrait de (Cent vues du mont Fuji)  de Dazai Osamu : Kuzu-no-ha, la Renarde blanche

Kuniyoshi - l'ombre chinoise de Kuzunoha à travers le paravent est une silhouette de renard, vers 1843-45

Kuniyoshi – l’ombre chinoise de Kuzunoha à travers le paravent révèle une silhouette de renard, vers 1843-45

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   Dans Kuzu-no-ha de Dazai Osamu (Cent vues du mont Fuji), l’héroïne est en réalité une renarde blanche qui s’est transformé en une très belle femme pour pouvoir se marier avec l’homme qui lui a sauvé la vie :

      « Nous bûmes ensemble. Ce soir-là, le Fuji était magnifique. Vers dix heures, mes deux jeunes compagnons me laissèrent pour rentrer chez eux. Ne dormant pas, je sortis. J’avais gardé ma veste d’intérieur. La lune jetait un vif éclat sur le paysage nocturne. Merveilleux spectacle : sous les rayons de la lune, le Fuji, translucide, avec ses reflets bleutés. Etait-ce un renard qui m’avait ensorcelé ? La montagne, bleue comme l’eau ruisselante. Etat phosphorescent. Feux follets. Etincelles. Lucioles. Hautes herbes. Kuzu-no-Ha. Je marchais tout droit dans la nuit, mais avec l’impression d’être sans jambes. Seul résonnait avec clarté le bruit de mes sandales – dont on eût dit qu’elles ne m’appartenaient pas, que c’étaient des êtres indépendants de moi. Je me retournai doucement et regardai le Fuji. Il était comme une flamme aux reflets bleus flottant dans le ciel. Je poussai un soupir. Je m’identifiai à de grandes figures : celle d’un patriote, passionnément dévoué à la cause de la Réforme; celle de Karuma Tengu… Prenant un peu la pose, je croisai les bars dans mon vêtement et continuai ma route. Je me croyais vraiment beau. Je marchai un bon bout de temps. »

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    Dans la ville d’ Izumi, se trouve un lieu saint du nom de  Kuzunoha Inari dont on dit qu’il a été construit à l’endroit d’où Kuzunoha est partie, laissant son poème d’adieu sur un paravent de soie.

     Le poème lui-même est devenu célèbre :

恋しくば                       Koishiku ba
尋ね来て見よ               tazunekite miyo
和泉なる                      izumi naru
信太の森の                   shinoda no mori no
うらみ葛の葉               urami kuzunoha

     Le folkloriste Kiyoshi Nozaki offre la traduction suivante en anglais :

If you love me, darling, come and see me.
You will find me yonder in the great wood
Of Shinoda of Izumi Province where the leaves
Of arrowroots always rustle in pensive mood.

      Ce qui peut se traduire ainsi en français :

Si vous m’aimez, chéri, venez me voir.
Vous me trouverez là-bas dans le grand bois
De Shinoda de la province d’Izumi où les feuilles
De kudzu bruissent toujours d’humeur songeuse.

Kuda-gitsune (a small fox-like animal used in sorcery) from the Shōzan chomon-kishū

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de Gracie à l’écrivain japonais Dazai Osamu (I)…

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    Quand ma chienne Gracie ouvre sa gueule et découvre ses crocs impressionnants, je ne manque pas de penser avec effroi aux dégâts qu’occasionneraient sur l’un de mes bras ou l’une de mes jambes ses morsures.
   Le bouvier bernois est considéré comme un chien inoffensif et très doux et effectivement Gracie n’a jamais mordu personne, même dans les comportements agressifs qu’elle manifeste parfois auprès des étrangers s’approchant de la maison en se plantant pattes tendues devant l’intrus et en aboyant avec force. Lorsque, excitée par le jeu, elle saisit avec sa gueule la nourriture que vous tenez dans votre main, il arrive qu’elle vous mordille par accident mais ce n’est jamais très grave. Lorsque les jeunes enfants, inconscients de la brutalité de leurs jeux, exagèrent, elle se contente de changer de place sans manifester la moindre hostilité à leur égard.
     Et il vaut mieux que ce soit ainsi… J’ai relevé sur Internet que la pression exercée par la mâchoire d’un bouvier bernois peut atteindre plus de150 kg au cm2 (contre 65 kg pour un chien de taille moyenne). Rappelons que la pression exercée par la mâchoire d’un humain n’est que de 15 à 20 Kg et qu’il suffit d’une pression de 2 kg/cm2 pour briser un doigt et de 150 kg pour briser un bras.

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––– l’écrivain Dazai Ozamu et la gente canine : peur, morsure, haine, lâcheté et réconciliation – 

Dazai Osamu (1909-1948)°°°
      En relisant dernièrement le livre de l’auteur japonais Dazai Osamu, « Cent vues du mont Fuji » sur lequel j’ai déjà écrit par le passé un article (c’est ICI). Je suis retombé sur le passage hilarant qu’il consacre aux rapports complexes qu’il entretient avec la gent canine. Tout compte fait, Dazai Ozamu entretient avec celle-ci le même type de rapports qu’il entretient avec l’espèce humaine : incompréhension, haine, agressivité, complaisance, culpabilité, fausse indifférence. Le tout, raconté dans sa verve inimitable mélodramatique, ironique et pessimiste.

Lion-chien japonais

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     Le chien (extrait)
                                                                                                                      Pour Ima Uhei

   Avec les chiens, je suis sûr que d’une chose : sûr qu’un jour, je me ferais mordre. C’est ce qui m’attend. J’en ai la certitude. Je suis moi-même étonné d’avoir pu, jusqu’à présent, échapper à cette fatalité. Sache-le bien lecteur : c’est une bête féroce que le chien. Quand j’entends dire que certains chiens ont su faire tomber à la renverse des chevaux, ou parfois même se mesurer victorieusement à des lions, je réponds, en hochant gravement la tête que cela ne m’étonne pas. Il suffit d’observer leurs crocs acérés : ce n’est pas rien ! Regardez-les : ils font les innocents, affectent la modestie, vont fureter çà et là dans les poubelles; mais en fait, ce sont des bêtes féroces et capables de faire tomber un cheval. A tout instant, un chien peut être pris d’une rage soudaine et dévoiler sa vraie nature; mais on ne sait jamais à quel moment cela se produira. Il faut donc le tenir solidement enchaîné, sans relâcher son attention ne fut-ce qu’une seconde.
    D’ordinaire, son maître – tout simplement parce qu’il nourrit cette bête effrayante en lui faisant chaque jour l’aumône d’un peu de nourriture – lui accorde une confiance aveugle et spontanée : toutou, toutou ! Il l’appelle avec une joie insouciante, fait de ce chien un membre de sa famille à part entière et rit aux éclats en voyant le petit de trois ans lui tirer les oreilles – spectacle qui donne le frisson et l’envie de fermer les yeux ! Que se passerait-il si le chien se mettait à l’improviste à mordre l’enfant en aboyant ? On ne saurait être trop vigilant. Rien ne dit, d’ailleurs, qu’un chien ne puisse pas mordre son maître. (L’idée que jamais un chien ne puisse s’en prendre à qui le nourrit n’est qu’une superstition dangereuse et ridicule. Avec les crocs effrayants dont il est pourvu, le chien est fait pour mordre. Il est scientifiquement impossible d’affirmer qu’un chien ne mordra pas.) Comment peut-on laisser un tel monstre en liberté dans les rues ?

Crouching shi shi

    J’ai d’ailleurs un ami qui, l’an dernier, à l’automne a été victime de l’une de ces bêtes. Le pauvre ! Il se promenait innocemment, les mains dans le poches, lorsqu’il a aperçu un chien assis en travers de son chemin. Mon ami est passé à côté de lui comme si de rien n’était. La bête lui a jeté un regard mauvais; il n’en a pas moins poursuivi son chemin et l’a dépassée. Et c’est à ce moment là que, d’un coup, et avec un aboiement, le chien est venu le mordre à la jambe droite. Lamentable accident ! Et tout cela en l’espace d’une seconde…
    Mon ami d’abord stupéfait, a versé des larmes de colère. lorsqu’il m’a raconté cette histoire, je n’ai pas été surpris; je me suis contenté de hocher gravement la tête. Quand un évènement de ce genre se produit, que peut-on faire ? Rien.
    Avec sa jambe blessée, mon ami s’est traîné jusqu’à l’hôpital où il a reçu des soins. Il a dû ensuite y retourner pendant trois semaines : oui ! vingt et un jours ! Même quand la plaie était cicatrisée, on craignait qu’il ne soit porteur d’un terrible virus – celui de la rage : il a donc du se soumettre quotidiennement à des injections préventives. Engager des négociations avec le maître de ce chien, ou faire quelque chose du même genre, c’eût été trop pour quelqu’un d’aussi timoré que lui. Il s’est contenté de pousser des soupirs de résignation en déplorant sa malchance. De plus le traitement n’étant pas gratuit, loin de là, et mon ami – je regrette pour lui d’avoir à le dire – n’avait pas d’argent à gaspiller ainsi : il a fallu qu’à grand-peine il racle tous ses fonds de tiroirs. Pour une catastrophe, c’était vraiment une catastrophe.
    Et s’il avait eu le malheur d’oublier, ne fût-ce qu’une fois, son injection quotidienne ? Il aurait souffert d’hydrophobie, de fièvre, d’hallucinations; il aurait pris le faciès d’un chien et se serait mis à marcher à quatre pattes en aboyant ! Maladie terrifiante ! Quand il était encore en traitement, imagine-t-on l’état de peur, d’angoisse, dans lequel il pouvait vivre ? Endurant comme il est, il a encaissé le choc; sans faiblir, il est allé à l’hôpital pour ses piqures pendant trois fois sept : vingt et un jours d’affilée ! Et il a maintenant repris énergiquement toutes ses activités. Mais si moi, j’avais été à sa place, j’aurais tout fait pour ne pas laisser vivre ce chien. Je suis trois à quatre fois plus vindicatif que la moyenne des humains et, quand je me venge, cinq ou six fois plus violent : ce chien-là, je n’aurais pas attendu longtemps pour lui briser le crâne en morceaux et lui arracher les yeux – que j’aurais mâchés rageusement et recraché ensuite ! Et si cela n’avait pas suffi à me calmer, j’aurais empoisonné tous les chiens du voisinage.
   Vous ne faites rien, absolument rien, et voilà qu’avec un aboiement, on vient vous mordre la jambe ! C’est une façon d’agir qui est contraire à tous les usages : un acte de violence gratuite. Oh, bien sûr, on peut toujours alléguer de la stupidité de l’animal; ce comportement reste tout-de même inexcusable. On se laisse apitoyer par ces « pauvres bêtes » et on leur passe tout : impardonnable faiblesse ! Il faut les punir ! Et les punir sans pitié !
    A l’automne dernier donc, lorsque j’ai entendu ce qui était arrivé à mon ami, l’exécration que je vouais déjà aux chiens a été portée à son paroxysme : c’est devenu une haine dévorante, pareille à une flamme aux reflets bleus.

à suivre…

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–––– Shishi et chiens lIons ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

shishi-panel-tsutsugaki.org-TN

Japon : shishi ou chien-lion

   Shishi (ou Jishi) est traduit par « lion » ou « chien-lion » mais il peut également se référer à un cerf ou un chien qui possède des propriétés magiques et le pouvoir de repousser les mauvais esprits. Une paire de shishi monte traditionnellement la garde devant les portes des sanctuaires shintoïstes et temples bouddhistes japonais.

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Topos du Fuji et pathos nippon (I) : 4 vues du mont Fuji de Dazai Osamu (1938)

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Dazai Osamu (1909-1948)Dazai Osamu (1909-1948)

le mont Fuji vue de Tokyo

le mont Fuji vue de Tokyo et d’un village voisin

me Mont Fuji vu d'un village voisin

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    Le titre de ce recueil « Cent vues du mont Fuji » est évidemment un clin d’œil de l’auteur au célèbre peintre Hokusai qui avait peint une série d’estampes de la montagne sacrée des japonais durant la période 1834-1840. A la mi-septembre 1938, sur les conseil du romancier Ibuse Masuji, Dazai Osamu fait une retraite qui allait durer soixante jours dans les montagnes de Misaka, dans la province de Kôshû (préfecture de Yamanashi), un endroit retiré du monde avec une vue extraordinaire sur le mont Fuji. Voici comment il présente dans son récit les circonstances qui l’avait conduit à effectuer ce séjour.

le surgissement du Fuji et la route de Misaka

   « Il y a trois ans, pendant l’hiver, quelqu’un m’avait révélé une terrible réaliste – quelque chose qui pour moi était inimaginable : j’en fus tout désemparé. Le soir, dans mon appartement, je me mis tout seul à vider verre sur verre. Je bus ainsi, sans dormir ne fût-ce qu’un instant. Au petit matin, je me rendis aux toilettes et là, à travers la grille de ma fenêtre, j’aperçus le Fuji : petit, tout blanc, et qui penchait un peu vers la gauche. Ce Fuji-là, je ne peux pas l’oublier. Dehors, j’entendis passer très vite à bicyclette, sur l’asphalte de la rue, le marchand de poissons : « Tiens, on voit bien le Fuji ce matin ! Brr… c’est qu’il ne fait pas chaud ! » se murmurait-il ; et moi, j’étais là, debout dans le noir, à promener ma main sur la fenêtre et à pleurer toutes les larmes de mon corps ! Je souhaite bien ne plus jamais connaître une pareille expérience !
   En 1938, au début de l’automne, désireux de prendre un nouveau départ, je me munis d’une valise – une seule – et entrepris de voyager.
    Je me rendis dans la province de Kôshû. Ce qui caractérise les montagnes de cette province, c’est l’étrange douceur de leurs lignes qui donnent l’impression de n’aller nulle part. Un certain Kojima Usui, dans sa présentation des paysages japonais, dit que « les plus incorrigibles atrabilaires cherchent asile dans ces montagnes pour se retirer du monde ». Les montagnes de cette région sont d’une certaine manière « le bas de gamme » de toutes les montagnes… Un autobus brinquebalant me conduisit en une heure de la ville de Kôfu au col de Misaka. »

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dans les montagnes de Misaka

Photo montrant l’ancienne route de Kôfu au col de Misaka :

La route de Kamakura (Misakaji) reliant le bassin de Kofu dans le sud de Shizuoka est une ancienne route qui remonte à l’Antiquité. Cette photographie montre le village de Fujinoki (aujourd’hui Misaka-machi, Fuefuki, la préfecture de Yamanashi). Fujinoki était un « Tenma-shuku » (une ville de poste où les voyageurs ont changé chevaux) sur le côté du bassin de Kofu, vers le col Misaka de la route de Kamakura. Misaka Pass est au fond à gauche, vu vers le sud du côté du bassin de Kofu.

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"Kohshu Misaka Suimen" in "Fugaku Thirty-six Scenery" by KATSUSHIKA Hokusai

Reflet du mont Fuji dans le lac Kawaguchi, vue depuis le col de Misaka.

Cette estampe fait partie des 36 vues du Mont Fuji  ( 冨嶽三十六景, Fugaku-sanjūrokkei ) depuis différents lieux et suivant les saisons, réalisées par le célèbre peintre Katsushika Hokusai (1760-1849) et qui font partie d’une série de 46 estampes éditées entre 1831-1833. Cette série est aujourd’hui très célèbre car elle marque l’intégration dans les thèmes de la tradition japonaise (la plus ancienne représentation du mont Fuji semble datée du XIe siècle) des modes de représentation occidentaux, et en particulier de la perspective utilisée dans la peinture occidentale.

A view from the observatory by Fujimi-bashi (Fuji- viewing Bridge) on Route 137

une vue prise de l’observatoire sur la route 137 (photo  Fujimi-bashi – Fuji- viewing Bridge) la composition avec les deux lignes de crête des montagnes rappelle l’estampe de Hokusai. C’est ce paysage qui met mal à l’aise Dazai Osamu parce que trop parfait et convenu…

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Le col de Misaka et la maison de thé de Tenka Chaya

    « Le col de Misaka : mille trois cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Au sommet de ce col, une petite maison de thé : Tenka Chaya. Depuis le début de l’été, M. Ibuse Masuji était venu se retirer à l’étage de cette maison pour y écrire. Je le savais. Je voulais moi aussi y séjourner un certain temps : pourvu que cela ne dérangeât pas M. Ibuse, je souhaitais louer une chambre à côté de la sienne.
    M. Ibuse, dans sa retraite studieuse, ne vit pas d’inconvénient à m’avoir pour voisin. depuis ce jour-là, bon gré mal gré, il me fallut quotidiennement faire face au mont Fuji. Ce col, situé à un point stratégique sur la route de Kamakura reliant Kôfu à la route du Tôkaido, était considéré comme un observatoire idéal pour contempler le versant nord du Fuji : on disait même, depuis toujours, que c’était là l’un des trois plus beaux points de vue sur le Fuji; en bas le lac Kawaguchi qui déployait ses eaux comme une étendue blanche et froide; et des deux côtés du Fuji, des montagnes blotties tranquillement autour du lac, qu’elles enserraient. Au premier coup d’œil, j’avais ressenti une sorte de confusion – presque de honte. C’était vraiment une peinture comme on en trouve dans les bains publics : un décor de théâtre – tout à fait ce qu’attend le touriste : j’en fus gêné ! »

le Fuji vu du col de Misaka

le Fuji vu du col de Misaka

la maison de thé Tenka Chaya au col de Misaka où Dazai Osamu a séjourné en 1938 en compagnie d'Isube Masuji et où il a écrit son essai

la maison de thé Tenka Chaya  (maison-de-thé « au-dessous-du-ciel ») au col de Misaka où Dazai Osamu a séjourné en 1938 en compagnie d’Isube Masuji et où il a écrit son essai

la maison de thé Tenka Chaya au col de Misaka - chambre de Dazai Osamu

la maison de thé Tenka Chaya au col de Misaka – chambre de Dazai Osamu

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Japan Alps and Lake Motosu Saiko Kawaguchi and Mt Fuji from Mitsu Pass

Japan Alps and Lake Motosu Saiko Kawaguchi and Mt Fuji from Mitsu Pass

Mt Fuji of Mitsu Pass

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excursion avec M. Ibuse Masuji au col de Mitsu.

    « Deux ou trois jours après mon arrivée, M. Ibuse s’accorda une pause dans son travail, et nous décidâmes – c’était un bel après-midi – de grimper jusqu’au col de Mitsu. Ce col est à mille sept cent mètres au-dessus du niveau de la mer : un peu plus haut, donc, que celui de Misaka. La pente est très escarpée : il nous fallut ramper jusqu’au sommet – ce qui nous prit une heure environ. Me frayant un chemin, à quatre pattes, à travers le lierre, je ne donnais pas de moi-même une image très avantageuse, loin de là. M. Ibuse, parfaitement équipé pour la circonstance, se déplaçait avec agilité, mais moi, je n’avais pas de vêtement d’alpinisme : j’avais pris une veste d’intérieur réservée à la clientèle de la maison de thé, mais comme elle était trop courte, elle laissait apparaître mes jambes poilues sur plusieurs centimètres; un vieil homme qui était là m’avait prêté des tabi équipés de semelles en caoutchouc ; bref, je faisais peine à voir. J’avais bien essayé d’améliorer un peu les choses en mettant une ceinture et aussi un vieux chapeau de paille que j’avais trouvé accroché à un mur; mais je n’en paraissais que plus ridicule, et M. Ibuse, qui n’était pourtant pas du genre à mépriser les gens sur leur aspect, avait l’air un peu désolé de me voir ainsi. « Bah ! un homme, ça ne doit pas trop se soucier de son apparence ! » murmura-t-il pour me consoler, et avec une gentillesse que je n’oublierai jamais. Arrivé au sommet, nous nous trouvâmes tout d’un coup pris dans la brume. Debout au bord de la falaise, à l’endroit qui servait d’observatoire, nous aurions bien aimé contempler le panorama, mais c’était à présent totalement impossible : on ne voyait plus rien. M. Ibuse, enveloppé dans la brume, s’assit sur un rocher. A présent, il fumait tranquillement. Il lâcha un pet. Il n’avait pas l’air ravi. A l’endroit même qui servait de point de vue, il y avait, alignées, trois maisons de thé : nous en choisîmes une, à l’aspect modeste et qui était tenu par un vieux coupe afin d’aller y prendre un thé bien chaud. « Dommage ! vint nous dire la patronne, une femme âgée. Cette brume ça n’était pas de chance ! » Mais peut-être que, d’un instant à l’autre, le ciel allait se dégager : le Fuji était là, juste au-dessus de nous ! Elle alla nous chercher quelque part une grande photographie du Fuji, vint se placer au bord du précipice, tint à deux mains l’image au-dessus de sa tête aussi haut qu’elle le pût et, sans ménager sa peine, se lança dans les explications : « Le Fuji était exactement à cet endroit, faisait telle hauteur, était comme ceci, comme cela, etc. » Elle ne ménageait pas son énergie ! En sirotant notre thé et en regardant ce Fuji-là, nous éclatâmes de rire. C’était un très beau Fuji ! Nous ne regrettions même plus d’avoir été pris dans la brume. »

Fuji YamaAerial-view-of-snow-capped-crater-located-on-the-highest-peak-of-Mt.Fuji_°°°

Le Fuji : un nénuphar blanc

    Le surlendemain, si je ne me trompe, M. Ibuse quitta le col de Misaka; je partis avec lui pour Kôfu. Je devais, à Kôfu, être présenté à une jeune femme en vue d’un mariage éventuel. Il m’accompagna jusqu’à l’endroit où vivait cette personne, à l’écart de la ville. M. Ibuse était vêtu très simplement, en habits de montagne. Je portais un kimono d’été et une veste légère. Le jardin était rempli de roses. Accueillis par la mère, nous passâmes au salon ; nous procédâmes aux salutations de rigueur ; et la jeune personne en question arriva. Je restai d’abord sans lever les yeux sur elle. M. Ibuse et la mère discutaient comme on peut le faire entre gens du même âge, et, soudain, M. Ibuse murmura :
    – Tiens, le Fuji !
    Et il regarda au-dessus de moi. Je me retournai et regardai dans la même direction que lui. Il y avait là, suspendue dans un cadre, une photo prise par avion : le cratère du Fuji. On aurait dit un nénuphar blanc. Je l’observai un moment, repris lentement ma position initiale et jetai un coup d’œil sur mon éventuelle « future ». C’était dit : quelques fussent les difficultés à affronter, c’était elle que j’épouserais.    Tout cela grâce à cette vision du mont Fuji…
     Le même jour, M. Ibuse repartit pour Tokyo et moi, je regagnai le col de Misaka. Septembre, octobre… Jusqu’à la mi-novembre, à l’étage de la maison de thé, lentement mais sûrement, je poursuivis mon travail ; ayant pour tout interlocuteur – et jusqu’à l’épuisement ! – ce paysage que je n’aimais guère : l’une des trois plus belles vues sur le Fuji !

nénuphar blanc

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