Gœthe : Faust, l’apparition de Méphistophélès ou la métamorphose du barbet…

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Johann Wolfgang von Gœthe (1749-1832) par Delacroix

Johann Wolfgang von Gœthe (1749-1832) par Delacroix

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Méphistophélès par Eugène Delacroix

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   Le Faust de Goethe est une pièce de théâtre considérée comme l’une des œuvres majeures du Sturm und Drang, ce mouvement allemand précurseur du romantisme qui exaltait les sentiments du cœur et les passions humaines ainsi que les rapports exaltés avec la nature. Gœthe y aura travaillé durant une grande partie de sa vie écrivant sur le tard un Faust II qui ne sera publié qu’après sa mort. La version définitive du Faust I dont il est question dans cet article a été publiée en 1808.
   La pièce s’inspire de légendes nées en Europe centrale qui font référence à un personnage ayant réellement existé, un alchimiste allemand du nom de Faustus qui aurait vendu son âme au diable en échange de la connaissance et de certains pouvoirs et qui avait connu une fin tragique. Le premier texte qui décrit le docteur Faust est le Volksbuch, un récit dont l’auteur nous est inconnu, publié pour la première fois à Francfort en 1587 mais qui fera l’objet, par la suite, de nombreuses rééditions dans toute l’Europe. Ce récit est tiré des volksbücher, ces récits populaires très répandus en Allemagne au XVIe siècle où il était question de magie et de pactes passés avec les puissances infernales. Ces thèmes sont apparus très tôt dans la littérature européenne puisque déjà, aux IVe, VIe et XIIIe siècle, des œuvres le mettaient en scène (histoires de Cyprien d’Antioche, de Helladius et de Théophile) et sont revenus par la suite de manière récurrente .
    Plus tard, en Angleterre élisabéthaine, le dramaturge Christopher Marlowe avait tiré de la légende, en 1592, une pièce de  théâtre intitulée The Tragical History of Doctor Faustus dans laquelle le docteur Faust apparaît plus intéressé par le pouvoir et le plaisir que par la connaissance et dont le personnage féminin, la belle Hélène, est présentée non comme une victime innocente bafouée mais comme une succube. Le Faust de Marlowe sera à l’origine de tous les Faust dramatisés de la légende et ceux en particulier mis en scène en Allemagne dans les théâtres de foire et de marionnettes, le Puppenspiel. Au XVIIIe siècle, avec l’Aufklarung qui proclame le triomphe de la raison, on voit philosophes et théologiens s’insurger et condamner toute forme d’irrationnel, de merveilleux et de magie; la figure de Faust devient alors celle du magicien condamné et damné mais apparaît aussi comme bien installée dans l’imaginaire populaire.
   C’est Gotthold Ephraim Lessing qui, en Allemagne vers 1759, va dévêtir Faust de ses oripeaux de magicien et redonner à sa figure son contenu tragique d’homme prométhéen qui aspire à la connaissance absolue et s’oppose en cela à la société et à la religion mais ce drame n’est qu’une ébauche de ce que l’auteur projetait d’écrire et il faudra attendre les stürmer (du nom de l’ouvrage Sturm und Drang de Klinger, paru en 1776) pour la figure moderne de Faust prenne son envol. Ces jeunes écrivains exaltés remettent en cause les valeurs et les certitudes  jusque là défendues par leur siècle notamment la toute-puissance de la raison qu’il juge réductrice, la notion d’un dieu juste et sa conséquence, l’ordre moral qui régit la société et opprime les individus. Ils exaltent la nature, les grandes passions individuelles et le génie personnel. Parmi eux, certains, tels le jeune Goethe, Maler Müller, R.M. Lenz et Klinger s’intéresseront à la figure de Faust mais c’est Gœthe, après de longs tâtonnements qui avec son œuvre magistrale publiée en 1808 portera la figure de Faust à la hauteur d’un symbole et d’un mythe universel.

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Faust (Gœthe), Faust, Vagner et le barbet

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Faust (Gœthe), Faust, Vagner et le caniche par Paul Mila, 1835

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Faust (Gœthe), Faust, Vagner et le caniche par Friedrich Gustav Schlick, 1847-1850

Delacroix - Faust (Gœthe), Faust, Vagner et le barbet

Faust (Gœthe), Faust, Vagner et le barbet par Delacroix

FAUST.

   (…) Deux ames, hélas ! se partagent mon sein, et chacune d’elles veut se séparer de l’autre ; l’une, ardente d’amour, s’attache au monde par le moyen des organes du corps ; un mouvement convulsif entraîne l’autre loin des ténèbres, vers les hautes demeures de nos aïeux ! Ô si, dans l’air il y a des esprits qui planent entre la terre et le ciel, qu’ils descendent de leurs nuages dorés, et me conduisent à une vie plus nouvelle et plus variée ! Oui, si je possédais un manteau magique, et qu’il pût me transporter vers des régions étrangères, je ne m’en déferais point pour les habits les plus précieux, pas même pour le manteau d’un roi.

VAGNER.

    N’appelez pas cette troupe bien connue qui s’étend nomme la tempête autour de la vaste atmosphère, et qui de tous côtés prépare à l’homme une infinité de dangers. La bande des esprits venus du Nord aiguise contre vous des langues à triple dard. Celle qui vient de l’Est dessèche vos poumons et s’en nourrit. Si ce sont les déserts du Midi qui les envoient, ils entassent autour de votre tête flamme sur flamme, et l’Ouest en vomit un essaim qui vous rafraîchit d’abord, et finit par dévorer, autour de vous, vos champs et moissons. Enclins à causer du dommage, ils écoutent volontiers votre appel, ils vous obéissent même, parce qu’ils aiment à vous tromper ; ils s’annoncent comme envoyés du ciel, et quand ils mentent, c’est avec une voix angélique. Retirons-nous donc ! Le monde se couvre déjà de ténèbres, l’air se rafraîchit, le brouillard tombe ! C’est au soir qu’on apprécie surtout l’agrément du logis. Mais, qu’avez-vous à vous arrêter ? Que considérez-vous là avec tant d’attention ? Qui peut donc vous étonner ainsi dans le crépuscule ?

FAUST.

    Vois-tu ce chien noir errer au travers des blés et des chaumes?

VAGNER.

    Je le vois depuis long-tems, il ne me semble offrir rien d’extraordinaire.

FAUST.

    Considère-le bien; pour qui prends-tu cet animal ?

VAGNER.

    Pour un barbet, qui cherche à sa manière la trace de son maître.

FAUST.

    Remarques-tu comme il tourne en spirales, en s’approchant de nous de plus en plus ? Et si je ne me trompe, il traîne derrière ses pas une trace de feu.

VAGNER.

     Je ne vois rien qu’un barbet noir ; il se peut bien qu’un éblouissement abuse vos yeux.

FAUST.

     Il me semble qu’il tire à nos pieds des lacets magiques, comme pour nous attacher.

VAGNER.

     Je le vois incertain et craintif sauter autour de nous, parce qu’au lieu de son maître, il trouve deux inconnus.

FAUST.

    Le cercle se rétrécit, déjà il est proche.

VAGNER.

     Tu vois ! ce n’est là qu’un chien et non un fantôme. Il grogne et semble dans l’incertitude ; il se met sur le ventre, agite sa queue, toutes manières de chien.

FAUST.

    Accompagne-nous ; viens ici.

VAGNER.

    C’est une folle espèce de barbet. Tu t’arrêtes, il t’attends ; tu lui parles, il s’élance à toi ; perds quelque chose, il le rapportera, et sautera dans l’eau après ta canne.

FAUST.

     Tu as bien raison, je ne remarque en lui nulle trace d’esprit, et tout est éducation.

VAGNER.

    Le chien, quand il est bien élevé, est digne de l’affection du sage lui-même. Oui, il mérite bien tes bontés. C’est l’écolier le plus assidu des étudians.

(Ils rentrent par la porte de la ville.)

CABINET D’ETUDE

FAUST, entrant avec le barbet.

     J’ai quitté les champs et les prairies qu’une nuit profonde, environne. Je sens une religieuse horreur éveiller, par des pressentimens, la meilleure de mes deux ames. Les grossières sensations s’ endorment avec leur activité orageuse ; je suis animé d’un ardent amour des hommes et l’amour de Dieu me ravit aussi. Sois tranquille, barbet ; ne cours pas çà et là auprès de la porte ; qu’y flaires-tu ? Va te coucher derrière le poële ; je te donnerai mon meilleur coussin ; puisque là-bas sur le chemin de la montagne, tu nous as récréés par tes tours et par tes sauts, aie soin que je trouve en toi maintenant un hôte parfaitement paisible.

     Ah ! dès que notre cellule étroite s’éclaire de la lampe bienfaisante, la lumière pénètre aussi dans notre sein, dans notre cœur qui se connaît lui-même. La raison recommence à parler, et l’espérance à luire ; on se baigne au ruisseau de la vie, à la source d’où elle jaillit.

     Ne grogne point, barbet ! Les hurlemens d’un animal ne peuvent s’accorder avec les divins accens qui remplissent mon ame entière. Nous sommes accoutumés à ce que les hommes déprécient ce qu’ils ne peuvent comprendre, à ce que le bon et le beau, qui souvent leur sont nuisibles, les fassent murmurer ; mais faut-il que le chien grogne à leur exemple ?…. Hélas ! je sens déjà qu’avec la meilleure volonté, la satisfaction ne peut plus jaillir de mon cœur. Mais pourquoi le fleuve doit-il si tôt tarir, et nous replonger dans notre soif éternelle ? J’en ai trop fait l’expérience ! Cette misère va cependant se terminer bientôt ; nous apprenons à estimer ce qui s’élève au-dessus des choses de la terre, nous aspirons à une révélation, qui nulle part ne brille d’un éclat plus pur et plus beau que dans le Nouveau-Testament. J’ai envie d’ouvrir le texte, et me livrant une fois à des sentimens sincères, de traduire le saint original dans la langue allemande qui m’est si chère.

    (Il ouvre un volume et s’apprête.)

     Il est écrit : Au commencement était la parole !

     Ici je m’arrête déjà ! Qui me soutiendra plus loin ? Il m’est impossible d’estimer assez ce mot, la parole ; il faut que je le traduise autrement, si l’esprit daigne m’éclairer. Il est écrit : Au commencement était la volonté !Réfléchissons bien cette première ligne, et que la plume ne se hâte pas trop ! Est-ce bien la volonté qui crée et conserve tout ? Il devrait y avoir : Au commencement était la force ! Cependant tout en écrivant ceci, quelque chose dit que je ne dois pas m’arrêter à ce sens. L’esprit me secourt enfin ! Je suis tout à coup inspiré et j’écris consolé :  Au commencement était l’action !

     S’il faut que je partage la chambre avec toi, barbet, laisse-là tes hurlemens et tes cris ! Je ne puis souffrir près de moi un compagnon si bruyant : il faut que l’un de nous deux quitte la chambre ! C’est malgré moi que je viole les droits de l’hospitalité ; le porte est ouverte et tu as le champ libre. Mais que vois-je ? Cela est-il naturel ? Est-ce une ombre, est-ce une réalité ? Comme mon barbet vient de se gonfler ! Il se lève avec effort, ce n’est plus une forme de chien. Quel spectre ai-je introduit chez moi ? Il a déjà l’air d’un hippopotame, avec ses yeux de feu et son effroyable mâchoire. Oh ! je serai ton maître ! Pour une bête aussi infernale, la clef de Salomon m’est nécessaire.

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Friedrich August Moritz Retzsch-beschwoerung des pudels im studierzimmer, 1816

le caniche dans le cabinet de Faust par Friedrich August Moritz Retzsch, 1816

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Faust de Gœthe, Méphistophélès en chien - illustration de Johann Heinrich Ramberg

Faust de Gœthe, Méphistophélès en chien – illustration de Johann Heinrich Ramberg

ESPRITS, dans la rue.

Par un puissant sortilège,
Ici l’un de nous est pris
Comme un vieux renard au piège :
Restez-là, restez, esprits ! —
Mais faisons un peu silence ;
Balançons-nous, balançons
Nos ailes d’or en cadence,
Et nous le délivrerons !
Il est là ! C’est notre frère,
Volons à son secours !
Car il employa toujours
Tous ses efforts à nous plaire.

FAUST.

D’abord, pour aborder le monstre, j’emploierai la conjuration des quatre.

Que la Salamandre s’enflamme !
Que 1’Ondin se replie !
Que le Sylphe s’évanouisse !
Que le Lutin travaille !

     Qui ne connaîtrait pas les élémens, leur force et leurs propriétés, ne se rendrait jamais maître des esprits.

Vole en flammes, Salamandre !
Coulez ensemble en murmurant, Ondins !
Brille en éclatant météore, Sylphe !
Apporte-moi tes secours domestiques,
Incubus ! incubus !
Viens ici, et ferme la marche !

     Aucun des quatre n’existe dans cet animal. Il reste immobile, et grince des dents devant moi ; je ne lui ai fait encore aucun mal. Tu vas m’entendre employer de plus fortes conjurations. 

    Es-tu, mon ami, un échappé de l’enfer ? alors regarde ce signe ; les noires phalanges se courbent devant lui.

     Déjà il se gonfle, ses crins sont hérissés !

     Être maudit ! peux-tu le lire, celui qui jamais ne fut créé, l’inexprimable, adoré par tout le ciel, et criminellement transpercé ?

     Relégué derrière le poële, il s’enfle comme un éléphant, il remplit déjà tout l’espace, et va se résoudre en vapeur. Ne monte pas au moins jusqu’à la voûte ! Viens plutôt te coucher aux pieds de ton maître. Tu vois que je ne menace pas en vain. Je suis prêt à te roussir avec le feu sacré. N’attends pas la lumière au triple éclat ! N’attends pas la plus puissante de mes conjurations !

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Faust de Gœthe, Méphistophélès offrant son aide à Faust par Delacroix

Faust de Gœthe, Méphistophélès offrant son aide à Faust par Delacroix

MEPHISTOPHELES entre pendant que le nuage tombe, et sort de derrière le poêle, en habit d’étudiant.

     D’où vient ce vacarme ? Qu’est-ce qu’il y a pour le service de Monsieur ?

FAUST.

     C’était donc là le contenu du barbet ? Un écolier ambulant.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Je salue le savant docteur : Vous m’avez bien fait suer.

FAUST.

    Quel est ton nom ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     La demande me paraît bien frivole, pour quelqu’un qui a tant de mépris pour les mots ; qui toujours s’écarte des apparences, et regarde surtout le fond des êtres.

FAUST.

     Chez vous autres, messieurs, on doit pouvoir aisément deviner votre nature d’après vos noms, et c’est ce qu’on fait connaître clairement en vous appelant ennemis de Dieu, séducteurs, menteurs. Eh bien ! qui donc es-tu ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Une partie de cette force qui tantôt veut le mal, et tantôt fait le bien.

FAUST.

     Que signifie cette énigme ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

    Je suis l’Esprit qui toujours nie ; et c’est avec justice : car tout ce qui existe est digne d’être détruit ; il serait donc mieux que rien n’existât. Ainsi, tout ce que vous nommez péché, destruction, bref, ce qu’on entend par mal ; voilà mon élément.

FAUST.

    Tu te nommes partie, et te voilà en entier devant moi.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Je te dis la modeste vérité. Si l’homme, ce petit monde de folie, se regarde ordinairement comme formant un entier, je suis, moi, une partie de la partie qui existait au commencement de tout, une partie. de cette obscurité qui donna naissance à la lumière, la lumière orgueilleuse, qui maintenant dispute à sa mère, la nuit, son rang antique et l’espace qu’elle occupait ; ce qui ne lui réussit guère pourtant, car malgré ses efforts elle ne peut que ramper à la surface des corps qui l’arrêtent ; elle jaillit de la matière, elle l’embellit, mais un corps suffit pour enchaîner sa marche. Je puis donc espérer qu’elle ne sera plus de longue durée, ou qu’elle s’anéantira avec les corps eux-mêmes.

FAUST.

     Maintenant, je connais tes honorables fonctions ; tu ne peux anéantir la masse, et tu te rattrapes sur les détails.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Et franchement, je n’ai point fait grand ouvrage : ce qui s’oppose au néant, le quelque chose, ce monde matériel, quoi que j’aie entrepris jusqu’ici ; je n’ai pu encore l’entr’ouvrir ; et j’ai en vain déchaîné contre lui, flots, tempêtes, tremblemens, incendies ; la mer et la terre sont demeurées tranquilles. Nous n’avons rien à gagner sur cette maudite semence, matière des animaux et des hommes. Combien n’en ai-je pas déjà enterré ! Et toujours circule un sang frais et nouveau. Voilà la marche des choses ; c’est à en devenir fou. Mille germes s’élancent de l’air, de l’eau, comme de la terre, dans le sec, l’humide, le froid, le chaud. Si je ne m’étais pas réservé le feu, je n’aurais rien pour ma part.

FAUST.

     Ainsi tu opposes au mouvement éternel, à la puissance secourable qui crée, la main froide du démon, qui se roidit en vain avec malice ! Quelle autre chose cherches-tu à entreprendre, étonnant fils du chaos !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Nous nous en occuperons à loisir la prochaine fois ! Oserais-je bien cette fois m’éloigner ?

FAUST.

    Je ne vois pas pourquoi tu me le demandes. J’ai maintenant appris à te connaître ; visite-moi désormais quand tu voudras : voici la fenêtre, la porte, et même la cheminée à choisir.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Je l’avouerai ! un petit obstacle m’empêche de sortir : le pied magique sur votre seuil.

FAUST.

     Le pentagramme te met en peine ? Hé ! dis-moi, fils de l’enfer, si cela te conjure, comment es-tu entré ici ? Comment un tel esprit s’est-il laissé attraper ainsi ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Considère-le bien : il est mal posé ; l’angle tourné vers la porte est, comme tu vois, un peu ouvert.

FAUST.

Le hasard s’est bien rencontré ! Et tu serais donc mon prisonnier ? C’est un heureux accident !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Le barbet, lorsqu’il entra, ne fit attention à rien ; du dehors la chose paraissait toute autre, et maintenant le diable ne peut plus sortir.

FAUST.

     Mais pourquoi ne sors-tu pas par la fenêtre ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     C’est une loi des diables et des revenans, qu’ils doivent sortir par où ils sont entrés. Le premier acte est libre en nous ; nous sommes esclaves du second.

FAUST.

     L’enfer même a donc ses lois ? C’est fort bien ainsi, un pacte fait avec vous, messieurs , serait fidèlement observé.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Ce qu’on te promet, tu peux en jouir entièrement ; il ne t’en sera rien retenu. Ce n’est pas cependant si peu de chose que tu crois, mais une autre fois nous en reparlerons. Cependant je te prie et te reprie de me laisser partir cette fois-ci.

FAUST.

     Reste donc encore un instant, pour me dire ma bonne aventure.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Eh bien ! lâche-moi toujours ! Je reviendrai bientôt ; et tu pourras me faire les demandes à loisir.

FAUST.

     Je n’ai point cherché à te surprendre, tu es venu toi-même t’enlacer dans le piège. Que celui qui tient le diable le tienne bien ; il ne le reprendra pas de si tôt.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Si cela te plaît, je suis prêt aussi à rester ici pour te tenir compagnie ; avec la condition cependant de te faire par mon art passer dignement le tems.

FAUST.

     Je vois avec plaisir que cela te convient ; mais il faut que ton art soit divertissant.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Ton esprit, mon ami, va gagner davantage dans cette heure seulement que dans l’uniformité d’une année entière. Ce que te chantent les esprits subtils, les belles images qu’ils apportent, ne sont pas une vaine magie. Ton odorat se délectera ainsi que ton palais, et ton cœur sera transporté. De vains préparatifs ne sont point nécessaires, nous voici rassemblés, commencez !

ESPRITS.

Disparaissez bien vite
Arceaux noirs et poudreux,
Et que l’azur des cieux
Un instant vous visite !

Des nuages épais
Percez, percez les voiles,
Scintillantes étoiles,
Par vos tendres reflets.
Ah ! déjà ces murs sombres
Ont semblé s’agiter,
Et vers les cieux monter
Comme de vaines ombres.
De sites, de passans,
La campagne se couvre,
Et notre œil y découvre
Des fleurs, des bois, des champs,
Et d’épaisses feuillées
Où les tendres amans
Promènent leurs pensées.

Mais plus loin sont couverts
Les longs rameaux des treilles,
De bourgeons, pampres verts,
Et de grappes vermeilles ;
Sous de vastes pressoirs
Elles roulent ensuite,
Et le vin à flots noirs,
Bientôt s’en précipite.
Le lac étend ses flots
À l’entour des montagnes,

Dans les vastes campagnes,
Il serpente en ruisseaux.
Partout, l’oiseau timide,
Cherchant l’ombre et le frais,
S’enfuit d’un vol rapide
Au milieu des marais,
Vers la retraite obscure
De ces nombreux îlots,
Dont la tendre verdure
S’agite sur les flots.
Là, de chants d’allégresse
La rive retentit ;
D’autres chœurs, là, sans cesse,
La danse nous ravit :
Les uns gaîment s’avancent
Autour des coteaux verts,
De plus hardis s’élancent
Au sein des flots amers :
Tous, pour goûter la vie,
Tous cherchent dans les cieux
Une étoile chérie,
Qui s’alluma pour eux.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Il dort : c’est bien, jeunes esprits de l’air ! Vous l’avez fidèlement enchanté ! C’est un concert que je vous redois. Tu n’es pas encore homme à bien tenir le diable ! Fascinez-le par de doux prestiges, plongez-le dans une mer d’illusions. Cependant, pour détruire le charme de ce seuil, j’ai besoin de la dent d’un rat….. Je n’aurai pas long-tems à conjurer, en voici un qui trotte par-là et qui m’entendra bien vite.

     Le seigneur des rats et des souris, des mouches, des grenouilles, des punaises, des poux, t’ordonne de venir ici, et de ronger ce seuil comme s’il était frotté d’huile. — Ah ! te voilà déjà tout en l’air ! Allons, vite à l’ouvrage ! La pointe qui m’a arrêté, elle est là sur le bord… encore un morceau, c’est fait !

FAUST, se réveillant.

     Suis-je donc trompé cette fois encore ? Toute cette foule d’esprits a-t-elle déjà disparu ? Serait-ce un songe qui m’a présenté le diable ?…. Et n’est-ce qu’un barbet qui a sauté après moi ?

Méphistophélès par DelacroixMéphistophélès par Delacroix

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Mes Deux-Siciles / Regards croisés – Agrigente : la lutte de Jacob et de l’ange

Temple de la Concorde à Agrigente (Sicile)

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–––– Les oliviers sacrés d’Acragas ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     L’un de mes grands regrets est de n’avoir pu, lors mes séjours en Sicile, visiter Agrigente, l’ancienne cité grecque d’Acragas crée au VIIIe siècle avant J.C., celle que le poète Pindare qualifiait de « la plus belle des cités mortelles ».. La seule connaissance que j’avais du site prestigieux de la Vallée des Temples provenait d’ouvrages sur l’histoire de l’art et d’articles avec photos puisés sur Internet. Quelques unes de ces photos attirèrent mon attention par une similitude de composition : elles représentaient les monuments mais plaçaient toutes en premier plan de la prise de vue un de ces oliviers centenaires aux troncs tourmentés qui sont nombreux sur le site. Manifestement, les photographes avaient tous été séduits par le tête-à-tête contrasté voire incongru qui s’était instauré entre les ordonnancements réguliers des élégantes colonnades de pierre et l’aspect tortueux et tourmenté du tronc des oliviers. D’un côté, la pierre sculptée à la géométrie épurée et abstraite qui produisait une impression d’ordre, de sérénité et d’immanence; de l’autre côté la Vie dans son énergie, son mouvement, son évolution, ses convulsions, sa précarité.

Agrigente, olivier devant le Temple d'Héra

Agrigente, olivier devant le Temple d’Héra

      Deux des photos représentaient le Temple d’Hera et un olivier au tronc massif qui escamotait presque, par sa présence, l’élégante colonnade. L’arbre n’avait rien d’un végétal passif et inerte. Tout au contraire, il donnait l’impression saisissante d’être une forme vivante et vigoureuse qui tentait désespérément de s’arracher à la Terre qui l’avait enfanté et la retenait prisonnière. On pressentait que cet enfantement, ce dégagement ne s’était pas fait sans crise ni douleur : de puissantes racines semblaient jaillir de la Terre parfois loin de l’arbre, serpentaient sur le sol et fusionnaient à la base du tronc en formant un socle monstrueux.
      A partir de là, des membres noueux à l’aspect noduleux et verruqueux semblaient s‘agripper au tronc tortueux ; au sommet, ils donnaient naissance à une noria de branches supportant le halo vaporeux d’un feuillage gris acier. L’arbre tout entier n’était que torsions et convulsions… Ce n’était pas l’arbre qui avait envoyé ses racines dans le sol mais la Terre qui semblait avoir enfanté une créature, une créature vivante pour laquelle l’unité de temps n’était pas la minute ou l’heure, ni même le jour, mais l’année, voire le siècle.
     Pousser dans un sol souvent ingrat sous un soleil implacable qui brûle, assèche et assoiffe est pour l’olivier une torture. Sous l’action des rayons brûlants, son tronc, ses branches, ses racines se dessèchent, se tordent et éclatent, l’écorce durcit, se fend, se creuse de cavités ou se boursoufle. Parfois, l’arbre ne peut résister à ces tensions puissantes : son tronc se fend en deux ou même trois parties… Dés que la pluie salvatrice tombe enfin, la sève abonde et se répand, l’arbre renaît et répare ses plaies…
      Contempler un olivier, c’est visualiser les stigmates et les cicatrices de blessures mille fois infligées, c’est lire l’histoire d’un drame qui s’est joué, qui se perpétue, c’est être le témoin d’une souffrance. L’Homme s’était mis également de la partie en élaguant certaines de ses branches ou en en supprimant d’autres. La créature avait ainsi évoluée avec lenteur dans sa taille et sa forme de manière imperceptible pour les hommes et les bêtes et ses membres tordus et noduleux n’étaient que les stigmates et les cicatrices de ses souffrances passées.

Agrigente, le Temple de la Concorde et son olivier

Agrigente, l'olivier du Temple de la Concorde

     D’autres photos montraient un autre monument confronté à un autre olivier remarquable : il s’agissait du temple de style dorique le mieux conservé jusqu’à nos jours : le Temple de la Concorde ainsi qualifié parce que l’on découvrit à proximité une pierre gravée de ce nom. L’olivier qui figurait au premier plan de la photo était également tourmenté mais me parlait d’une toute autre manière que celui du temple d’Hera mais ce langage était pour moi inaudible, je sentais que cette image exprimait quelque chose qui éveillait un écho dans ma pensée, faisait référence à quelque chose que je connaissais, mais quoi ?

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–––– La lutte de Jacob avec l’ange –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

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      C’est par hasard que je tombais quelque temps plus tard, en librairie, sur l’ouvrage de Jean-Paul Kaufmann : la Lutte avec l’Ange dont la couverture en livre de poche représente un détail de la fresque que Delacroix a peint dans l’une des chapelles de l’église Saint-Sulpice à Paris : la Lutte de Jacob avec l’Ange. Je connaissais bien cette fresque pour l’avoir maintes fois admirée lorsque le poursuivais mes études aux Beaux-Arts. Dans ce livre, Jean-Paul Kauffmann se livre à une investigation biographique du travail éprouvant de 12 années (qui s’apparente à un véritable combat contre les difficultés, le découragement) entrepris par Delacroix de 1849 à 1861 pour la réalisation de cette fresque qu’il croise avec ses préoccupations personnelles sur les thèmes de l’art, de la beauté et de la métaphysique.

Lutte de Jacob avec l'Ange, fresque d'Eugène DelacroixLutte de Jacob avec l’Ange, fresque d’Eugène Delacroix

     Le thème biblique de la lutte de Jacob avec l’Ange peut être interprètée comme la lutte de Jacob avec lui-même, avec le mal, avec Dieu.

      « Cette même nuit, il se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et passa le gué du Yabboq. Il les prit et leur fit passer le torrent, et il fit passer aussi tout ce qu’il possédait. Et Jacob resta seul. Quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui. Il dit : Lâche-moi, car l’aurore est levée, mais Jacob répondit : Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni. Il lui demanda : Quel est ton nom ? – Jacob, répondit-il. Il reprit : On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre tous les hommes et tu l’as emporté. Jacob fit cette demande : Révèle-moi ton nom, je te prie, mais il répondit : Et pourquoi me demandes-tu mon nom ? et, là même, il le bénit. Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, car, dit-il, j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve. Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. »
             (Livre de la Genèse, chapitre 32, 23-32 (traduction Bible de Jérusalem)

Lutte de Jacob avec l'Ange, fresque d'Eugène Delacroix

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