Archimède et le baron de Münchhausen ou les deux paradigmes de l’action humaine


« Donnez-moi un point d’appui et un levier et je soulèverai le monde. »
                                        sentence attribuée à Archimède

Jean-Pierre Dupuy.png     C’est Jean-Pierre Dupuy, disciple de René Girard qui réunit ces deux personnages dans l’avant-propos de son essai paru en 2008, La marque du sacré. Quels personnages peuvent être plus antinomiques que ces deux personnalités, l’une bien réelle, Archimède de Syracuse (- 287, – 212), figure éminente de l’esprit rationnel et scientifique de l’Antiquité classique qui a révolutionné les mathématiques, la physique et la mécanique de son temps, connu en particulier pour ses recherches sur les corps flottants et le principe du levier, l’autre tout aussi réel, l’officier allemand Karl Friedrich Hieronymus, baron de Münchhausen (1720-1797) qui avait la réputation d’être un grand afabulateur et auquel l’imagination fertile de l’écrivain Rudolf Erich Raspe a prêté des aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Parmi ces aventures figure l’épisode fameux de son sauvetage d’un marais dans lequel il s’était embourbé avec son cheval et dont il s’extirpa sans concours extérieur en se tirant lui-même par les cheveux et, dans une autre version, en tirant les lanières de ses bottes.  (voir un article précédent sur le sujet, c’est ICI)

levier d

Baron Munchausen's remarkable leap Illustration by Alphonse Adolf Bichard

illustration du levier d’Archimède et du sauvetage du baron de Münchhausen

       Et évidemment, tous les esprits rationalistes de se gausser du baron qui n’hésite pas, pour justifier ses soi-disants exploits, à s’affranchir des lois de la physique. Or on a beau jeu de nous rappeler que cet irrationalisme que la société reproche à l’individu isolé mu par sa seule vanité qu’est le baron de Munchhaüsen, elle n’hésite pas a se l’autoriser pour elle-même sans aucune restriction si son intérêt  supérieur l’exige. Et en effet, pour accompagner sa fondation et garantir les conditions de sa survie, la société n’hésite pas à s’affranchir des lois de la raison et à faire appel au surnaturel pour assurer la cohésion de ses membres. C’est le message que nous délivre Jean-Pierre Dupuy quand il écrit que « les collectifs humains sont des machines à fabriquer des dieux » et qu’à la façon du Baron de Münchhausen plus que par l’application des principes scientifiques défendus par Archimède, « les sociétés humaines ont toujours trouvé le moyen d’agir sur elles-mêmes par le truchement d’une extériorité ». Effectivement, il faut reconnaître que ces croyances et pratiques irrationnelles que constituent les récits mythiques ou religieux de la création et de l’organisation du monde ont le pouvoir de souder les êtres humains dans le but de leur faire réaliser des objectifs communs et leur faire accomplir des exploits et des prodiges. Les exemples de groupes humains mis en branle sous l’emprise d’une croyance religieuse sont légions depuis les constructeurs du site sacré de Stonehedge qui ont transporté sur presque trois cent kilomètres des mégalithes de pierre d’une taille démesurée jusqu’aux bâtisseurs des pyramides d’Égypte, d’Amérique ou des cathédrales gothiques en passant par les fous de Dieu de toutes religions qui ont imposés, les armes à la main, leurs croyances à des peuples et des continents entiers.

   La construction des pyramides d’Égypte et les Croisés sous les murs de Jérusalem

maxresdefault

     le sacrement des rois de France à Reims depuis Clovis (le premier roi à recevoir l’onction divine fut Pépin le Bref à Soisson) qui légitime le pouvoir du roi de France par le dieu des chrétiens. Les premiers à avoir appliqué ce rite furent les peuples du Moyen-Orient (Syrien, Hittites, Hébreux, puis les Wisigoths d’Espagne. Le Roi de France ainsi sacré avait la réputation de pouvoir accomplir certains miracles.

L’origine de la religion

    Alors que jusqu’à René Girard, la croyance religieuse était considéré le plus souvent comme une croyance relative comme les autres définie historiquement par l’évolution des sociétés humaines et qui venait en quelque sorte se « plaquer » de l’extérieur sur l’intellect humain, ce philosophe dans le prolongement de sa théorie du désir mimétique a déplacé le thème religieux du champ philosophique au champ anthropologique en défendant l’idée que la religion et le sacré était la conséquence des dérives provoquées par le désir mimétique : 

     « Le geste humain par excellence, c’est de faire des dieux en faisant des victimes. Lorsqu’une foule en délire décharge sa haine unanime sur un même innocent (le «bouc émissaire»), elle devient une machine à fabriquer du sacré et de la transcendance. (…) Le mécanisme est unique, mais la phénoménologie qu’il engendre est aussi variée que les cultures et les institutions humaines, puisque celles-ci reposent sur une interprétation erronée de l’élément fondateur. Les mythes ne sont que des textes de persécution écrits du point de vue des persécuteurs. »  
                                                                                               ( Jean-Pierre Dupuy, La marque du sacré, 2009)

      La vie en société n’est donc possible que si les individus contrôlent leurs pulsions conformément à des règles définies par un pacte commun et il faut bien admettre que pour atteindre cet objectif, la société doit exercer sur chacun de ses membres une contrainte draconienne qui doit être respectée par tous sans aucune exception. La survie du groupe en dépend car déroger à la loi conduit inévitablement à la guerre de tous contre tous et à la destruction du groupe, ce qui se produit en cas de crise mimétique poussée à son paroxysme. Or, quoi de mieux qu’une croyance surnaturelle pour légitimer les lois qui régissent les relations entre les membres du groupe ? La loi des hommes, par essence de nature imparfaite peut être remise en cause à chaque instant, la loi des dieux, elle, est considérée comme parfaite et immuable. Voila ce qu’écrivait le philosophe allemand Peter Sloterdijk au sujet de la naissance du religieux dans les sociétés traditionnelles :

      « Ils ne peuvent exister sans ennemis ni victimes sacrificielles et dépendent donc de la répétition constante du mensonge sur l’ennemi s’ils veulent parvenir à un degré de stress autogène nécessaire à la stabilisation interne. (…) Il n’est nul besoin de croire aux dieux  ; il suffit de se rappeler la fête meurtrière constitutive pour savoir en quoi ils nous concernent. Le souvenir angoissé d’un crime caché est ce qui constitue la religiosité profonde des cultures anciennes ; dans cette ambiance religieuse, les peuples sont proches des mensonges et des spectres qui les fondent. Dieu est l’instance qui peut rappeler à ses adeptes le mystère occulté de la faute. (…)  C’est en tant que communautés de narration et d’émotion — c’est-à-dire dans le culte — que les cultures, ces groupes de criminels enchantés par leur méfait, sont le plus elles-mêmes. C’est là où les émotions et le récit se recoupent que se constitue le sacré. (…) L’objet sacrifié est ainsi placé au cœur de l’espace spirituel d’une société. (…) La fusion des groupes fondée sur les émotions et les récits, les peurs et les mensonges, se trouve aussi consolidée politiquement. »
                                                            Peter Sloterdijk (Finitude et ouverture – vers une éthique de l’espace) 

      Dans le cas du baron de Munchhaüsen, cet appel à une force surnaturelle qui volerait à son aide au mépris des lois de la physique serait vain mais dans le cas d’un groupe humain en proie au risque de désagrégation par la folie destructrice, cet appel au surnaturel fonctionne car les sacrificateurs qui déchargent leur violence sur un individu innocent ignorent tout des mécanismes psychologiques du transfert inconscient et mettent sur le compte d’une intervention divine bénéfique le retour de la paîx et de l’équilibre quand ils ne condamne pas sans appel et sans preuves et au mépris de toute justification, par ruse de la raison, leur victime expiatoire.

Enki sigle

Paracca_Slaughter_Varallo

Giacomo Paracca – Le Massacre des innocents, 1587


articles liés :


La redéfinition du concept de désir par René Girard


René Girard

    L’une des idées maîtresses sur lesquelles est bâtie l’oeuvre de René Girard apparaît dans son premier livre paru en 1961, Mensonge romantique et vérité romanesque, essai de littérature comparée entre les œuvres de cinq romanciers, Cervantès, Stendhal, Flaubert, Dostoïevski et Proust. Dans cet ouvrage, l’auteur fait la constatation que bien que vivant dans des sociétés différentes à des époques différentes, les auteurs de ces romans se rejoignaient dans la conception qu’ils avaient d’un désir sous-tendu par l’imitation : l’homme est incapable de désirer par lui seul, il faut que l’objet de son désir lui soit désigné par un tiers. Ce tiers peut être extérieur à l’action romanesque comme les héros des romans de chevalerie pour Don Quichotte ou des romans d’amour pour Emma Bovary. Il est le plus souvent intérieur à l’action romanesque : l’être qui génère leurs désirs aux héros des romans de Stendhal, de Flaubert, de Proust ou de Dostoïevski devient lui-même un personnage du livre. Ainsi, le rapport n’est pas direct entre le sujet et l’objet : la relation est triangulaire. À travers l’objet, c’est le modèle, que Girard appelle médiateur, qui attire ; c’est l’être du modèle, qui est recherché. Entre le héros et son médiateur se nouent alors des rapports complexes d’admiration, d’envie, de jalousie et de haine.

Gustave_Doré_-_Miguel_de_Cervantes_-_Don_Quixote_-_Part_1_-_Chapter_1_-_Plate_1_-A_world_of_disorderly_notions,_picked_out_of_his_books,_crowded_into_his_imagination-

Don Quichotte sombre dans la folie à la lecture des livres de chevalerie par son identification à ses héros. Gravure de Gustave Doré


Qu’est-ce que le désir ?

      L’homme fixe-t-il de manière autonome son désir sur un objet qui posséderait ainsi de manière intrinsèque une valeur susceptible de polariser ce désir où bien est-il attiré par cet objet parce que celui ci est déjà possédé ou susceptible de l’être par un Autre à qui nous avons donné de manière consciente ou inconsciente le statut de modèle ? De là naîtraient les sentiments tels que l’envie et la jalousie, liés au désir. Les techniques publicitaires jouent pleinement sur ce référencement à l‘Autre, possesseur d’un objet dont nous n’éprouvions pas jusqu’alors le besoin et ne connaissions parfois pas même l’existence. Nous sommes envieux du prestige que confère à l’Autre, la possession de l’objet. Dans cette hypothèse, nous tirerions plus de satisfaction au fait que l’Autre soit privé d’objet que dans notre possession de cet objet. Le mécanisme du désir humain ne serait donc par fondé sur les relations découlant du binôme SUJET – OBJET mais sur un celles générées par le schéma triangulaire : SUJET – MODELE (ou MEDIATEUR) – OBJET.  Ce désir triangulaire (appelé aussi « désir métaphysique ») est désir « selon l’autre », c’est-à-dire désir d’être l’autre en possédant ce qu’il possède.

Capture d’écran 2015-01-27 à 03.58.55

      René Girard appuie sa réflexion sur l’analyse des grandes œuvres romanesques (Cervantès, Stendhal, Proust et Dostoïevski). Etre envieux d’un modèle, c’est admettre, même inconsciemment, qu’il nous est supérieur; c’est reconnaître notre insuffisance d’Être. Cette antériorité du Modèle sera niée par le sujet car la reconnaître serait par là même accepter son infériorité. Ainsi, même s’il n’en éprouve pas une conscience claire, le sujet envieux du Modèle est quelqu’un qui se méprise profondément. Reconnaître la supériorité du Modèle, son prestige au sein de la société par la qualité de son « Être », c’est reconnaître que cette supériorité est fondée et inaccessible. Mieux vaut vaut mettre cette supériorité sur le compte d’un ou des objets que le Modèle possède et à qui l’on confère la source de cette supériorité. Ainsi le désir qu’a le sujet pour l’Objet n’est rien d’autre que le désir qu’il a du prestige qu’il prête à celui qui possède l’Objet (ou qui s’apprête à désirer en même temps que lui l’Objet).

Georgle Clooney dans la célèbre pub Nespresso

George Clooney dans la célèbre pub Nespresso

« c’est parce qu’elle montre que les Jones possèdent X que la publicité donne aux Smith l’envie de l’acquérir et, d’ailleurs, il n’y a pas besoin de publicité pour cela, les Smith sont assez torturés par l’envie qu’ils éprouvent pour les Jones pour découvrir tout seuls ce que ces derniers possèdent. »  – J.-P. Dupuy dans l’Enfer des Choses (Seuil)

Maurice Roney (Philippe), Alain Delon (Tom) et Marie Laforêt (Marge)

Le triangle du désir mimétique au cinéma : Maurice Roney (Philippe), Alain Delon (Tom) et Marie Laforêt (Marge) dans Plein Soleil


L’illusion romantique

     Cette théorie du désir postule que tout désir est une imitation (mimésis) du désir de l’autre. Elle prend le contre-pied de ce que René Girard appelle l’«illusion romantique», selon laquelle le désir que tel Sujet a pour tel Objet serait singulier, unique, inimitable. Le sujet entretient en effet l’illusion  que son « propre » désir est suscité par l’objet de son désir (une belle femme, un objet rare); mais en réalité son désir est suscité par un modèle (présent ou absent) que le sujet admire et finit souvent par jalouser. Contrairement à une idée reçue, nous ne savons donc pas ce que nous désirons, nous ne savons donc pas sur quel objet (quelle femme, qu’elle nourriture, quel territoire) porter notre désir. Ce n’est qu’après coup, rétrospectivement, que nous donnons un sens à notre choix en le faisant passer pour un choix délibéré (« je t’ai choisi(e) entre mille »), alors qu’il n’en est rien.

°°°


Que disent les sciences du cerveau à ce sujet ?

« Notre troisième cerveau » de Jean-Michel Oughourlian
    L’exemple est un classique des situations qui se nouent dans le cas du triangle amoureux : Prenons le cas d’un homme qui a perdu avec le temps tout intérêt pour son épouse. Si un étranger survient et en fait l’objet de son désir, l’intérêt du mari pour son épouse renaît soudainement. Nous ne désirons rien tant que ce que désire l’autre. Pour le meilleur et pour le pire et dès la naissance : notre psyché elle-même est une copie de celle de nos parents ! La découverte des neurones miroirs impose une relecture complète de la psychologie et de la psychiatrie. La particularité de ces neurones tient au fait qu’ils déchargent des potentiels d’action pendant que l’individu exécute un mouvement (c’est le cas pour la plupart des neurones du cortex moteur et prémoteur) mais aussi lorsqu’il est immobile et voit (ou même entend) une action similaire effectuée par un autre individu, voire seulement quand il pense que ce dernier va effectuer cette action. Les neurones miroirs sont donc définis par deux propriétés :

  • leur caractère « miroir » : le fait qu’ils réagissent aussi bien aux actions de soi qu’à celles d’autrui.
  • leur sélectivité : chaque neurone ne répond qu’à un seul type d’action, mais ne répond pas (ou peu) quand il s’agit d’un autre geste. Par exemple, un neurone sensible à un mouvement préhension de la main ne réagira pas si l’individu effectue un autre geste (comme une extension des doigts) ou si cet autre geste est effectué par un autre individu.

   Ainsi l’étude du cerveau montre que les mêmes zones sont activées si je fais une action ou si je la regarde faire par un autre. Cette altérité nous constitue. Elle peut être vécue comme un apprentissage par imitation du modèle, ou comme une rivalité, ou comme un obstacle à la réalisation du désir que l’autre m’a suggéré. Modèle, rival ou obstacle sont les trois visages de l’autre. Chacun d’eux peut engendrer une personnalité « normale », ou névrotique, ou psychotique.
   Pour Jean-Michel Oughourlian cette approche jette les bases d’une nouvelle psychologie et une nouvelle psychiatrie et impose une nouvelle gestion de l’altérité, fondée sur la « dialectique des trois cerveaux » : le premier, le cerveau cognitif, le second, le cerveau émotionnel, et le troisième, ou « cerveau mimétique« , qui est donc celui de l’altérité, de l’empathie, de l’amour comme de la haine. 


sites et articles liés :
Apport de la Théorie mimétique à la psychopathologie (thèse d’état par Ludovic Mavabeo) : http://www.rene-girard.fr/offres/file_inline_src/57/57_A_15800_1.pdf