Le ver de terre amoureux d’une étoile…


Cinéma – Quand la beauté attire la convoitise et la haine… Article dédié à tous les vers de terre ( dont j’ai fait partie et dont je ferais de nouveau un jour partie…)

   Malena, film italien de Giuseppe Tornatore avec Monica Bellucci, musique d’Ennio  Morricone

     Nous sommes en Sicile au printemps 1940 dans la petite ville sicilienne de Castelcuto, Mussolini vient de déclarer la guerre à la France et à la Grande-Bretagne. Renato Amoroso, le bien nommé, un garçon de treize ans qui vient de recevoir sa première bicyclette est en proie aux premiers tourments de l’amour. Il est amoureux fou de Maddalena Scordia, surnommée Malena, une ravissante veuve de guerre et la suit partout avec son vélo, humant, les yeux clos, son parfum quand elle passe à ses côtés mais il n’est pas  le seul, Malena fait tourner la tête à tous les hommes de la ville. Il faut la voir marcher dans les rues, beauté sublime et hiératique, indifférente et inaccessible sur laquelle se concentre une multitude de regards admiratifs et concupiscents mais aussi de haine de la part des épouses jalouses. Celles-ci chercheront à la détruire et y parviendront au moins un temps, aidées en cela par la lâcheté et même parfois la complaisance de leurs hommes aigris de frustration. L’étoile inaccessible qui brillait intensément si haut dans le ciel va se brûler en entrant dans l’atmosphère de folie des années de guerre. Le seul qui l’aidera à surmonter cette épreuve sera le petit Renato qui en tirera une leçon de vie pour devenir un homme.

     « Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un(e graine d’)* homme est là. Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ; qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ; Qui vous donnera son âme, s’il le faut; Et qui se meurt quand vous brillez en haut. »

 * par moi ajouté...                                             Victor Hugo, Ruy Blas.


Histoire de genre ou « À la recherche éperdue de notre moitié… »

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Platon

Platon (428 av. JC – 347 av. JC)

L’un et l’autre,
L’un sans l’autre,
L’un est l’autre                     Elisabeth Badinter

Capture d’écran 2016-01-31 à 11.18.52.png

– Dans Le Banquet de Platon, Aristophane affirme que dans le monde mythique d’autrefois il existait trois types d’êtres humains. Tu connais cette histoire ?
– Non.
– Autrefois, les êtres humains ne naissaient pas homme ou femme, mais homme/homme, homme/femme ou femme/femme. Autrement dit, il fallait réunir deux personnes d’aujourd’hui pour en faire une seule. Tout le monde était satisfait comme ça, et la vie se déroulait paisiblement. Mais Dieu a pris une épée et a coupé tous les êtres en deux bien nettement, par le milieu. Résultat : il y a eu des hommes et des femmes, et les gens se sont mis à courir dans tous les sens toute leur vie à la recherche de leur moitié perdue.

– Pourquoi Dieu a-t-Il fait ça ?

Capture d’écran 2016-01-31 à 11.20.23

– Couper les gens en deux ? Je n’en sais rien, moi. Ce que fait Dieu est généralement assez incompréhensible. Il se met facilement en colère et puis, comment dire, Il a une tendance à l’idéalisme. J’imagine que c’était une punition. Comme dans la Bible, quand Il a chassé Adam et Eve du paradis.
– Le péché originel, dis-je.
– Oui, le péché originel. (Il tient son crayon en équilibre entre l’index et le majeur et le fait osciller lentement.) En fait, je voulais dire que c’est difficile pour un humain de vivre seul.
Je retourne dans la salle de lecture lire la suite de l’histoire d’Abou-Assan le bouffon. Mais j’ai du mal à me concentrer. Homme/homme, homme/femme ou femme/femme ?
(H. Murakami, Kafka sur le rivage, p. 52-53)

°°°

Platon : discours d’Aristophane sur Eros dans Le Banquet

Le Banquet est considéré comme un ouvrage datant de la période de maturité de Platon, il expose l’origine, la nature et la portée philosophiques du désir et de l’amour.   Un disciple de SocrateAppollodore, est le narrateur de propos échangés à un banquet. Cinq éloges sur le thème de l’amour sont ainsi exposé par Appollodore sous la forme de cinq discours :
          . discours de Phèdre (178a-180a)
          . discours de Pausanias (180e-185e)
          . discours d’Eryximaque (185e-188e)
          . discours d’Aristophane (189a-193e). C’est de ce discours que nous traiterons dans cet article.
          . discours d’Agathon (195a-198a)

Agathon jeune poète couronné, disciple de Gorgfias, et organisateur de la réception. Il a obtenu le premier prix au concours des Lénéennes de 416 av. JC; il s’agissait de sa toute première représentation, et c’est ce jour-là qu’il a donné le festin dont Platon s’est inspiré pour situer le Banquet.
Aristophane : poète comique à succès
Eryximaque : Médecin fils d’Acoumène (médecin comme lui) : érudit et pédant, organisateur du tour d’éloges d’Éros
Pausanias : amant d’Agathon ; il fait l’éloge de l’homosexualité et de la pédérastie ; il suit son amant lorsque celui-ci quitte Athènes (-408/-407). Sa sensualité est proverbiale à Athènes : il a une réputation de grossier, mais fait preuve de raffinement dans le discours
Phèdre : Jeune athénien brillant et riche, fils de Pythoclès du dème de Myrrhinonte, il accompagne Socrate dans le Phèdre, dialogue platonicien éponyme 

°°°

Court métrage de Pascal Szidon d’après le Banquet de Platon (189d-191d). Voix d’Aristophane : Jean-François Balmer. Traduction : Luc Brisson.

°°°

Le discours d’Aristophane (189d-193d)

      « Tu sais, Eryximaque« , reprit Aristophane, « J’ai l’intention de parler de l’amour tout autrement que toi et que Pausanias : il me semble que les hommes ont tout à fait ignoré la puissance d’Éros; s’ils la connaissaient, ils lui construiraient des temples grandioses et des autels, lui feraient des sacrifices somptueux; pour le moment, rien de tel en son honneur, alors qu’il le faudrait par-dessus tout.

     Il est, de tous les dieux, le plus philanthrope, le protecteur des humains, et médecin de maux qui, s’ils étaient guéris, le plus parfait bonheur en résulterait pour la race des hommes. Je tenterai donc de vous exposer sa puissance, et vous l’enseignerez ensuite aux autres. Mais il vous faut d’abord apprendre la nature humaine et ses passions. En effet, notre nature originelle n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, loin de là.
     D’abord il y avait trois genres, chez les hommes, et non pas deux comme aujourd’hui, le masculin et le féminin; un troisième était composé des deux autres: le nom en a subsisté, mais la chose a disparu : alors le réel androgyne, espèce et nom, réunissait en un seul être le principe mâle et le principe femelle; il n’en est plus ainsi, et le nom seul est demeuré, comme une injure. Ensuite, chaque homme avait la forme d’une sphère, avec le dos et les côtes en arc, quatre mains, autant de jambes, et deux faces reliées à un cou arrondi, tout à fait identiques; pour ces deux faces opposées, un seul crâne, mais quatre oreilles, les pudenda en double, et tout le reste, que l’on peut imaginer, sur le même modèle. Notre homme pouvait se promener où il voulait, comme aujourd’hui, en station droite; et quand il éprouvait le besoin de courir, il s’y prenait comme nos équilibristes qui font la grande roue en lançant leurs jambes en l’air : grâce aux huit membres sur lesquels ils prenaient appui, ils avançaient très vite en roulant. S’il y avait trois genres, et tels que j’ai dit, c’est que le premier, le mâle, était originellement fils du soleil, le second, femelle, tiré de la terre, et le troisième, participant des deux, de la lune, parce que la lune aussi a cette double participation.

    Ils avaient, je l’ai dit, une forme sphérique, et se déplaçaient circulairement, de par leur origine; de là aussi venaient leur force terrible et leur vigueur. Ayant alors conçu de superbes pensées, ils entreprirent contre les dieux, et ce que dit Homère d’Éphialte et d’Otos, que ceux-ci entreprirent de monter jusqu’au ciel pour attaquer les divins, on le dit aussi d’eux. Alors Zeus et les autres dieux délibérèrent sur le châtiment à leur infliger, et ils ne savaient que faire : pas moyen de les tuer, comme pour les géants, de les foudroyer et d’anéantir leur race – ce serait supprimer les honneurs et le culte que leur rendent les hommes – ni de tolérer leur insolence.

L-androgyne_2443492-L
    Après une pénible méditation, Jupiter donna enfin son avis:  » Je crois qu’il y a un moyen pour qu’il reste des hommes et que pourtant, devenus moins forts, ceux-ci soient délivrés de leur démesure; je m’en vais couper chacun en deux, ils deviendront plus faibles, et, du même coup, leur nombre étant grossi, ils nous seront plus utiles; deux membres leur suffiront pour marcher; et s’ils nous semblent récidiver dans l’impudence, je les couperai encore en deux, de telle sorte qu’il leur faudra avancer à cloche-pied.  » Sitôt dit, sitôt fait : Zeus coupa les hommes en deux, comme on coupe la comme pour la faire sécher, ou l’oeuf dur avec un cheveu. Chacun ainsi divisé, il prescrivit à Apollon de lui tourner le visage, et sa moitié de cou du côté de la coupure, afin qu’à se bien voir ainsi coupé, I’homme prît le sens de la mesure; pour le reste qu’il le guérît ! Apollon donc retourna le visage, et tira de partout sur cc qu’on appelle maintenant le ventre, serra comme sur le cordon d’une bourse autour de l’unique ouverture qui restait, et ce fut ce qui est maintenant appelé le nombril. Quant aux plis que cela faisait, il les effaça pour la plupart, il modela la poitrine, avec un outil assez semblable à celui dont usent les cordonniers pour aplanir les cuirs sur la forme; mais il laissa quelques plis, sur le ventre, autour du nombril, destinés à lui rappeler ce qu’il avait subi à l’origine.

     Une fois accomplie cette division de la nature primitive, voilà que chaque moitié, désirant l’autre, allait à elle; et les couples, tendant les bras, s’agrippant dans le désir de se réunir, mouraient de faim et aussi de paresse, car ils ne voulaient rien faire dans l’état de séparation. Lorsqu’une moitié périssait, la seconde, abandonnée, en recherchait une autre à qui s’agripper, soit qu’elle fût une moitié de femme complète – ce que nous appelons femme aujourd’hui -, soit la moitié d’un homme, et la race s’éteignait ainsi.

     Pris de pitié, Zeus imagine alors un moyen : il déplace leurs sexes et les met par devant – jusque-là ils les avaient par derrière, engendrant et se reproduisant non les uns grâce aux autres, mais dans la terre comme font les cigales. Il réalisa donc ce déplacement vers l’avant, qui leur permit de se reproduire entre eux, par pénétration du mâle dans la femelle, et voici pourquoi : si, dans l’accouplement, un mâle rencontrait une femelle, cette union féconde propagerait la race des hommes; si un mâle rencontrait un mâle, ils en auraient bien vite assez, et pendant les pauses, ils s’orienteraient vers le travail et la recherche des moyens de subsister. De fait, c’est depuis lors, que l’amour mutuel est inné aux hommes, qu’il réassemble leur nature primitive, s’attache à restituer l’un à partir du deux, et à la guérir, cette nature humaine blessée.

466988
     Chacun de nous est donc comme un signe de reconnaissance, la moitié d’une pièce, puisqu’on nous a découpés comme les soles en deux parts; et chacun va cherchant l’autre moitié de sa pièce : tous ceux, alors, parmi les hommes, qui proviennent de l’espèce totale, de ce que l’on appelait l’androgyne, aimant les femmes; la plupart des hommes adultères ont même origine, ainsi que les femmes qui aimant les hommes et celles qui trompent leurs maris. Pour les femmes qui sont issues de la division d’une femme primitive, elles ne prêtent pas spontanément attention aux hommes, se tournent plu tôt vers les autres femmes, et ce sont nos tribades. Enfin, tous ceux qui proviennent de la division d’un pur mâle, ceux-là chassent le mâle; tant qu’ils sont enfants, en vraies petites tranches de mâle, ils recherchent les adultes, aiment à coucher avec eux et se faire embrasser, et ce sont les meilleurs, entre les garçons et les jeunes gens, parce que les plus proches du courage viril; on a tort de les dire impudiques; ce n’est pas l’impudeur qui les meut mais la hardiesse, le courage, la crânerie virile, dans la recherche de ce qui leur ressemble; et en voici une bonne preuve : au terme de leur développement, ils sont les seuls à s’occuper de politique; à l’âge viril, ils aiment les garçons, et s’ils songent à se marier, à faire des enfants, ce n’est pas spontanément, mais sous la contrainte de l’usage; leurs goûts les portent plutôt à vivre entre eux, et sans mariage, de toute nécessité, un homme de cette espèce doit aimer les garçons et rechercher l’amour, en s’attachant à ce qui a même origine que lui.

    Ainsi lorsque les amants – amoureux des garçons, ou dans tout autre amour – ont rencontré justement la moitié qui est la leur, c’est miracle comme ils sont empoignés par la tendresse, le sentiment de parenté, et l’amour; ils ne consentent plus à se diviser l’un de l’autre, pour ainsi dire, même un instant. Et tels sont bien ceux qui demeurent ensemble jusqu’au terme de leur vie, et qui ils pourraient même pas définir ce qu’ils attendent l’un de l’autre ! Il est invraisemblable que la jouissance physique explique leur si vif désir d’être ensemble : leurs âmes, de toute évidence, désirent autre chose, qu’ils ne peuvent pas dire, mais qu’ils pressentent et insinuent. Si Héphaistos, lorsqu’ils se tiennent ensemble, leur apparaissait, tenant ses outils et leur disait:  » hommes ! que cherchez-vous à devenir en vous unissant ainsi ? «  … et si, devant leur embarras il leur demandait, de nouveau:  » n’est-ce pas là votre désir, de vous assimiler l’un à l’autre autant que possible, et de ne vous quitter ni la nuit ni le jour ? Si c’est bien ce que vous voulez, je veux bien, moi, vous fondre ensemble, vous river l’un à l’autre, et des deux que vous êtes faire un seul : ainsi tant que vous vivrez, ce sera comme un seul être d’une commune vie, et lorsque vous mourrez, même là-bas, chez Hadès, vous ne serez pas deux morts, mais une ombre unique. Réflechissez, si c’est là votre amour et si cet avenir vous comble…  »

     Alors nous savons bien qu’en réponse aucun amant ne dirait non, ni ne manifesterait d’autre désir; il croirait avoir entendu la simple expression de son propre désir d’une réunion et combinaison en un seul, de deux qu’ils étaient, avec ce qu’il aime. La cause s’en trouve dans notre primitive nature, dans la totalité qui faisait notre être; et le désir, la chasse de cette totalité s’appelle l’amour; auparavant, je l’affirme, nous étions un, et maintenant, pour notre injustice, nous avons été divisés par les dieux, comme les Arcadiens par Lacédémone. Il est donc à redouter, si nous manquons de mesure à l’égard des dieux, qu’ils ne nous coupent derechef en deux, et que nous ne restions semblables à ces figures sur les stèles, coupées suivant le profil du nez, ou comme les demi-jetons qui permettent de se reconnaître ! Autant de motifs qui engagent tout homme à la piété envers les dieux, et à y exhorter son prochain, afin d’échapper à cc que l’on redoute et d’atteindre ce que l’on désire, comme fait Éros notre guide et notre chef, que nul n’entre en conflit avec lui – et ce conflit éclate dès que nous concourons la haine divine – mais si nous retrouvons les faveurs du dieu, si nous nous réconcilions avec lui, nous découvrirons et approcherons l’autre partie de nous-mêmes nos amours, aventure qui arrive à bien peu aujourd’hui ! Et je prie Éryximaque de ne pas faire le railleur en prétendant que je veux parler de Pausanias et d’Agathon – peut-être bien qu’ils sont du nombre de ceux dont je parle, et que tous deux possèdent cette nature mâle – mais je parle de tous hommes et femmes, et j’assure que notre race atteindrait au bonheur si seulement nous allions au bout de notre amour, et si chacun, rencontrant les amours qui sont faites pour lui, revenait à sa nature originelle. Si tel est le bien suprême, nécessairement, parmi tous les objectifs aujourd’hui à notre portée, celui qui s’en rapproche le plus est le plus beau : et c’est de rencontrer l’ami naturel de son coeur. Notre hymne à la cause divine de cette rencontre, comment ne monterait-il pas vers Éros qui présentement nous est le plus utile, car il nous guide vers ce qui est fait pour nous et, quant à l’avenir, si nous gardons la piété envers les dieux, il nous apporte l’espérance supérieure d’une restitution de notre nature originelle, d’une guérison qui nous donnera le bonheur et la joie ? »

°°°

Capture d’écran 2016-01-30 à 18.59.58

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     Ainsi, selon ce texte, il existerait dans ce monde, un double, une part manquante de nous-même que nous devrions impérativement retrouver pour reconstituer notre intégrité première, notre unicité perdue. Le désir, l’amour, seraient issus de la nostalgie de cette complétude des origines et ceux qui ne  retrouveraient pas leur moitié resteraient des êtres incomplets et inaccomplis, frustrés et malheureux. Ce désir de fusion ne trouve pas sa source et sa finalité dans les seuls délices de « l’union sexuelle » mais est une union totale de type symbiotique qui vise à reconstituer l’unité première. Que de malheurs et de désespoirs ont résultés de cette interprétation des rapports humains façonnée par ce mythe. Toute la culture occidentale sera marquée par cette recherche éperdue qui sous le nom d’amour idéal et absolu, ou d’amour «romantique» conditionnera les relations à l’intérieur des couples. La plupart de nous n’en sommes pas sortis et cela reste l’une des illusions les plus chères au cœur de l’homme.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Sites et articles liés

  • PHILILOG – Le mythe de l’androgyne. Commentaire par Simone Manon : c’est  ICI
  • Le Banquet – Philosophie par Danielle Desbornes : c’est  ICI
  • RURSUS – L’extension du vocabulaire de la beauté dans le De amorce, IV, de Marsile Ficin, par Evrard Delbey,  c’est  ICI
  • Le banquet de Platon lu par Jacques Lacan par Maria Salmon et Marc Zerbib : c’est  ICI
  • Platon, Le Banquet – Présentation et traduction par Luc Brisson (GF Flammarion) : c’est  ICI

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

l’origine de la violence – Entre Darwin, Freud et Girard…

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

René Girard

René Girard (1923-2015)

     René Girard a ceci de commun avec Nietzsche qu’il s’obstine à emprunter les chemins de la pensée au plus près des précipices. A la lecture de ses livres, tous les principes sur lesquels note pensée se reposait pour expliquer le monde sont mis en cause, on se sent pris soudainement d’un vertige et on est happé par le vide de l’incertitude. Jugez plutôt…
    On s’était naïvement pris à penser depuis le siècle des lumières que grâce aux progrès de la raison, l’homme se dégagerait peu à peu des déterminismes naturels et de l’obscurantisme des croyances mythiques et religieuses. Pourtant, le XXe siècle, avec ses deux guerres mondiales, ses génocides, sa barbarie élevée à une hauteur jusque là jamais atteinte et la menace de l’anéantissement de l’humanité par l’arme nucléaire et d’une catastrophe écologique irréversible aurait du nous faire douter du bien-fondé de notre optimisme béat.

Francisco Goya - Saturne dévorant son enfant

Goya – Saturne dévorant ses enfants

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le caractère mimétique du désir

      René Girard s’est attaché à comprendre l’origine de cette violence qui mine nos sociétés. Freud l’avait déjà tenté avant lui en postulant chez l’être humain un instinct de mort qui découlerait de la rivalité entre l’enfant et son père pour la possession de sa mère, rivalité qui aboutirait au désir de meurtre du père (complexe Œdipe), à l’action de l’inconscient et au refoulement. Pour Girard, Freud n’est pas allé assez loin dans son analyse et n’a pas perçu le caractère mimétique du désir et la dynamique de la rivalité qui en découle. Dans les années cinquante, Girard, alors professeur de littérature française aux Etats-Unis avait mis à jour, en étudiant la littérature de romans, le principe du caractère mimétique du désir. On ne désir pas un objet ou un personne pour ce qu’ils sont mais parce qu’ils sont possédés ou désirés par un autre que nous avons choisi comme modèle. Le rapport ne se limite donc pas au sujet et à l’objet mais intègre un troisième élément, le modèle, qui joue un rôle de médiateur. Le médiateur joue pour le désirant un rôle ambigu puisqu’il est à la fois le modèle admiré et l’obstacle haï à la possession de l’objet désiré, ce qui peut conduire à des relations empreintes de masochisme et de sadisme. Cette théorie a été développée dans son ouvrage paru en 1961, Mensonge romantique et vérité romanesque. (Pour ce thème voir notre article précédent intitulé  » La redéfinition du concept de désir par René Girard « , c’est  ICI  )

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Darwin

Charles Darwin (1806-1882)

La violence et le sacré ou le mécanisme de la victime émissaire

     La découverte du désir mimétique et de la structure triangulaire du désir amène Girard à s’interroger sur le mécanisme de la violence. Quittant le terrain de l’analyse littéraire et de la psychologie, c’est dans le champs de l‘anthropologie qu’il va puiser pour dégager les concepts qui lui permettront d’expliquer les raisons de la violence dans les sociétés humaines et les moyens qu’ont inventé les membres de ces sociétés pour l’éviter. Selon l’interprétation des thèses de Darwin qu’en fait Freud (cette interprétation est aujourd’hui réfutée), l’homme aurait vécu primitivement à la façon des singes en petites hordes, à l’intérieur desquelles la jalousie du mâle le plus âgé et le plus fort empéchait la promiscuité sexuelle et obligeait les autres membres et en particulier ses fils à rechercher des femmes à l’extérieur de la communauté. Pour Freud, la violence et le système totémique étaient nés du meurtre du Père dominateur par ses fils :

Louis Figuier - Une famille à l'âge de pierre

     « Un jour, les frères qui avaient été chassés se coalisèrent, tuèrent et mangèrent le père, mettant ainsi fin à la horde paternelle. Unis, ils osèrent entreprendre et réalisèrent ce qu’il leur aurait été impossible de faire isolément. Qu’ils aient également mangé le cadavre va de soi pour le sauvage cannibale. Le père originaire, tyrannique avait certainement été le modèle envié et redouté de chacun des membres de la troupe des frères. Dés lors, dans l’acte de le manger, ils parvenaient à réaliser l’identification avec lui, s’appropriaient chacun une partie de sa force. Le repas totémique, peut-être la première fête de l’humanité, serait la répétition et la commémoration de ce geste criminel mémorable qui a été au commencement de tant de choses, organisations sociales, restrictions morales et religion »           (FreudTotem et Tabou, 1913).
à gauche : Louis Figuier – Une famille à l’âge de pierre.
°°°

    Mais après le meurtre du père, les «fils» auraient été envahi d’un profond sentiment de culpabilité et s’engagèrent dans une lutte fratricide pour la possession du pouvoir et des femmes, mettant en péril l’existence même du clan. Une organisation sociale s’avérait nécessaire pour atténuer les tensions dans le groupe et détourner la violence destructrice. Cette organisation sociale fut le système totémique dans lequel l’animal totémique apparaissait comme le substitut du Père avec lequel un pacte était passé, selon lequel, en dehors de commémorations sacrificielle rituelles sacrificielles, l’acte de mise à mort du Père ne serait pas reproduit et l’animal totémique ni consommé, ni tué. Pour Freud, ce système serait à l’origine des mythes et des religions.

Lucien Clergue - mme cheval de Cocteau dans la carrière des Baux de Provence

     Freud a traité le cas du petit Hans atteint d’une phobie des chevaux. L’enfant craint de les voir entrer dans sa chambre pour le mordre et le punir pour avoir souhaité leur chute (et donc leur mort). Pour Freud, l’enfant ne faisait que « transférer » sur les chevaux la peur qu’il avait de son père et du désir qu’il éprouvait de son absence, de son départ, de sa mort. Freud explique cette attitude par le complexe d’Œdipe, source de nombreuses névroses : le père apparaissait pour l’enfant comme un concurrent lui disputant les faveurs de  sa mère vers laquelle étaient dirigées ses premières impulsions sexuelles. Le transfert sur un animal de la haine et de la peur du Père s’explique par la position ambivalente de l’enfant vis à vis de celui-ci, il l’aime, l’admire mais en même temps le hait et le craint, d’où la nécessité de trouver un substitut sur lequel il pourra déverser sans risque ses sentiments hostiles.

     Pour Freud, ce mécanisme de transfert sur un animal mis à jour chez le petit Hans  est du même type que le type de transfert effectués par des groupes humains primitifs sur un animal totémique. Il permet aux groupes de dénier la réalité de l’acte originel qui s’est produit, acte de transgression du sacré jugé par le groupe inacceptable.

    Girard part lui aussi de l’hypothèse que le conflit mimétique relatif à l’appropriation des objets risque de mettre en péril la société toute entière si elle se répand et se généralise conduisant à un chaos destructeur que le philosophe  Hobbes nommait « la guerre de tous contre tous » et que Girard appelle « la crise mimétique ». L’accumulation de « désir mimétique » conduit alors à une éruption de violence qui finit par se focaliser sur une victime qui est soit le meurtrier ou un homme ou un animal  choisi pour son apparentement au meurtrier. C’est par le sacrifice d’un « bouc émissaire » qui reproduit  la « scène originelle » (qui est en cela différente de la « scène primitive » décrite par Freud du meurtre du Père)  que l’ordre, garant de la survie de la société humaine, peut être rétabli. Quel ait été le contenu de cette scène primordiale, que ce soit celle de Freud ou de Girard, c’est elle qui a jeté les bases de la vie en société, de la Loi et de la religion pour assurer entre les hommes un modus vivendi les empêchant de s’entretuer. Les mythes et les rites, par le rappel ou la répétition de cette scène primordiale, ne sont que la réaffirmation de l’organisation sociale créée pour garantir l’équilibre social des communautés.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

freudSigmund Freud (1856-1939)

La remise en cause du modèle freudien

       Les critiques de Freud lui ont souvent reproché son manque d’approche scientifique et ses références presque exclusives aux mythes et aux données de la culture occidentale. On lui reproche également ses interprétations erronées des thèses de Darwin sur « la horde primitive ».  Dans sa comparaison avec les sociétés de singes, Freud n’a retenu l’exemple que des gorilles qui vivent effectivement dans des harems avec un mâle dominant excluant les jeunes mâles mais Darwin avait aussi signalé d’autres espèces de singes, monogames ou polygynes, chez lesquels couples et harems cohabitaient selon des règles spécifiques. Lévi-Strauss a retrouvé cette structure chez les Nambikwara chez lesquels le chef du clan dispose effectivement d’un harem mais avec le consentement de l’ensemble du clan. Il est également reproché à Freud d’avoir privilégié pour la définition de la « horde primitive » de la conception du Père produite par le monothéisme produit par la grande civilisation qui est née autour du bassin méditerranéen qui s’est avérée la plus incestueuse avec un père tout-puissant et dominateur  : « Freud renoue avec les mythes et l’ontologie fondamentale de la culture occidentale, dont l’expression la plus aboutie se retrouve dans les monothéismes. Ces notions de meurtre originel, de meurtre du père ou du fils de Dieu ou encore du sacrifice du bouc émissaire sont des variantes de ce même mythe du Moïse de la Bible à René Girard. C’est la recherche de la cause originelle et le recours à la métaphysique » (Pascal Picq).    L’« anthropologie freudienne », avec la horde primitive, l’inceste et le complexe d’Œdipe est donc aujourd’hui largement remise en cause.

      Mais si le reproche essentiel qui est fait à la théorie Freudienne est celui de son manque d’universalité compte tenu sa référence exclusive à une culture et à un modèle méditerranéen du Père qui a produit le monothéisme, ne peut-on penser qu’elle possède tout de même un fond de vérité dans le cadre de cette culture spécifique. Le « meurtre du père » qu’il soit réel ou le plus souvent symbolique est présent en permanence dans l’histoire et la culture occidentale qu’il soit causé par le désir incestueux selon Freud ou par le désir mimétique selon René Girard.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Albrecht Dürer - Les quatres cavaliers de l'Apocalypse, 1498

Albrecht Dürer – Les quatres cavaliers de l’Apocalypse, 1498

« La montée aux extrêmes » ou la vision apocalyptique de René Girard

      Dans son ouvrage Achever Clausewitz publié en 2007, René Girard pousse à l’extrême le développement de ses théories en les appliquant au domaine de la guerre à partir d’une analyse de l’essai inachevé De la guerre du stratège prussien Carl von Clausewitz 1780-1831) publié après sa mort en 1832. Dans la préface de son ouvrage, René Girard n’envisage pas moins que « la possibilité d’une fin de l’Europe, du monde occidental et du monde dans son ensemble », hypothèse dont il voit la confirmation dans les actuels soubresauts guerriers et terroristes dans le monde et la montée des périls auxquels on assiste actuellement.

    « Tout mon travail s’était jusqu’à maintenant présenté comme une approche du religieux archaïque, par le biais d’une anthropologie comparée. Il visait à éclairer ce qu’on appelle les processus de l’humanisation, ce passage fascinant de l’animalité à l’humanité. Il y a cela des milliers d’années. Mon hypothèse est mimétique : c’est parce que les hommes s’imitent plus que les animaux, qu’ils ont du trouver le moyen de pallier une similitude contagieuse, susceptible d’entraîner une disparition pure et simple de leur société. Ce mécanisme, qui vient réintroduire de la différence là ou chacun devenait semblable à l’autre, c’est le sacrifice. L’homme est issu du sacrifice, il est donc le fils du religieux. Ce que j’appelle après Freud le meurtre fondateur — à savoir l’immolation d’une victime émissaire, à la fois coupable du désordre et restauratrice de l’ordre — s’est constamment rejoué dans les rites, à l’origine de nos institutions. Des millions de victimes innocentes ont ainsi été immolées depuis l’aube de l’humanité pour permettre à leurs congénères de vivre ensemble; ou plutôt de ne pas s’autodétruire. Telle est la logique implacable du sacré, que les mythes dissimulent plus ou moins, au fur et à mesure que l’homme prend conscience de lui-même (…) Deux guerres mondiales, l’invention de la bombe atomique, plusieurs génocides, une catastrophe écologique imminente n’auront pas suffi à convaincre l’humanité (…) que les textes apocalyptiques, même s’ils n’avaient aucune valeur prédictive, concernaient le désastre en cours. (…)

    La violence est aujourd’hui déchaînée au niveau de la planète entière, provoquant ce que les textes apocalyptiques annonçaient: une confusion entre les désastres causés par la nature et les désastres causés par les hommes, la confusion du naturel et de l’artificiel : réchauffement global et montées des eaux ne sont plus aujourd’hui que des métaphores. La violence, qui produisait du sacré, ne produit plus rien qu’elle-même. Ce n’est pas moi qui me répète, c’est la réalité qui commence à rejoindre un vérité nullement inventée, puisqu’elle fut dite il y a deux mille ans. Que la réalité vienne confirmer cette vérité, c’est ce que notre obsession maladive de la contradiction et de l’innovation ne peut ni ne veut entendre. Le paradoxe est qu’à se rapprocher toujours davantage du point alpha, on s’achemine vers l’omega. Qu’à comprendre de mieux en mieux l’origine, on réalise chaque jour un peu mieux que c’est cette origine qui vient vers nous : le verrou du meurtre fondateur, levé par la Passion, libère aujourd’hui une violence planétaire, sans qu’on puisse refermer ce qui a été ouvert. Car nous savons désormais que les boucs émissaires sont innocents. La Passion a dévoilé une fois pour toutes l’origine sacrificielle de l’humanité. Elle a défait le sacré en révélant sa violence. (…)

    Cette loi des rapports humains a été reformulée dans un bureau de l’Ecole militaire de Berlin ( par Carl von Clausewitz), quelques années après la chute de Napoléon : il s’agit de « la montée aux extrêmes », cette incapacité de la politique à contenir l’accroissement réciproque, c’est-à-dire mimétique, de la violence.

     L’esprit humain libéré des contraintes sacrificielles a inventé la science, les techniques, tout le meilleur et le pire de la culture. Notre civilisation est la plus créatrice, la plus puissante qui fut jamais, mais aussi la plus fragile et la plus menacée, car elle ne dispose plus du garde-fou du religieux archaïque. faute de sacrifices au sens large, elle risque de se détruire elle-même, si elle n’y prend pas garde, ce qui  est visiblement le cas.

René Girard, Achever Clausewitz (Préface), éd. 2011 – Flammarion, collection Champs essais

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

le New York des années trente et la femme américaine vus par Louis-Ferdinand Céline

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

SS Normandie, vers 1935-1941

8435799085_36cded3e57_b

New York : une ville debout !

°°°

Louis-Ferdinand Céline , Voyage au bout de la nuit – Extrait

     L’Infanta Combitta roula encore pendant des semaines et des semaines à travers les houles atlantiques de mal de mer en accès et puis un beau soir tout s’est calmé autour de nous. je n’avais plus de délire. Nous mijotions autour de l’ancre. Le lendemain du réveil, nous comprîmes en ouvrant le hublots que nous venions d’arriver à destination. C’était un sacré spectacle !
     Pour une surprise, c’en fut une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous…
    Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en a déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur des fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.
     On en a donc rigolé comme des cornichons. Ça fait drôle forcément, une ville bâtie en raideur. Mais on ne pouvait rigoler nous, du spectacle qu’à partir du cou, à cause du froid qui venait du large pendant ce temps-là à travers une grosse brume grise et rose, et rapide et piquante à l’assaut de nos pantalons et des crevasses de cette muraille, le sures de la villes, où les nuages s’engouffraient aussi à la charge du vent. Notre galère tenait son mince sillon juste au are des jetées, là où venait finir une eau caca, toute barbotante d’une kyrielle de petits bachots et remorqueurs avides et cornards.

     (…)

The American immigration portal of Ellis Island, New York City, 1933-

     Comme désormais nous n’avions plus personne sous la main pour porter les additions à New York, ils ne firent pas trop de manières au bureau pour me désigner. Mischief, mon patron, me serra la main au départ en me recommandant d’être tout à fait sage et convenable en ville. ce fut le dernier conseil qu’il me donna cet honnête homme et pour autant qu’il m’ait jamais vu il ne me revit jamais. Dès que nous touchâmes au quai, la pluie en trombe se mit à nous gicler dessus et puis à travers mon mince veston et sur mes statistiques aussi qui me fondirent progressivement dans la main. J’en gardai cependant quelques-unes en tampon bien épais dépassant de ma poche, pour avoir tant bien que mal l’air d’un homme d’affaires dans la Cité et je me précipitai rempli de crainte et d’émotion vers d’autres aventures.

Coenties Slip 1938

       En levant le nez vers toute cette muraille, j’éprouvai une espèce de vertige à l’envers, à cause des fenêtres trop nombreuses vraiment et si pareilles partout que c’en était écœurant. Précairement vêtu je me hâtai, transi, vers la fente la plus sombre qu’on puisse repérer dans cette façade géante, espérant que les passants ne me verraient qu’à peine au milieu d’eux. Honte superflue. Je n’avais rien à craindre. Dans la rue que j’avais choisie, vraiment la plus mince de toutes, pas plus épaisse qu’un gros ruisseau de chez nous, et bien crasseuse au fond, bien humide, remplie de ténèbres, il en cheminait déjà tellement d’autres de gens, des petits et des gros, qu’ils m’emmenèrent avec eux comme une ombre. Ils remontaient comme moi dans la ville, au boulot sans doute, le nez en bas. C’était les pauvres de partout.

Théâtres de Times Square, Hôtel Astor, immeuble du Times en janvier 1938

     Comme si j’avais su où j’allais, j’ai eu l’air de choisir encore et j’ai changé de route, j’ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, « Broadway » qu’elle s’appelait. Le nom je l’ai lu sur une plaque. Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec des mouettes et des morceaux du ciel. Nous on avançait dans la lueur d’en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un gros mélange de coton sale.
     C’était comme une plaie triste la rue qui n’en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d’un bord à l’autre, d’une peine à l’autre, vers le bout qu’on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde.
      Les voitures ne passaient pas, rien que des gens et des gens encore.
   C’était le quartier précieux, qu’on m’a expliqué plus tard, le quartier pour l’or : Manhattan. On n’y entre qu’à pied, comme à l’église. C’est le beau coeur en Banque du monde d’aujourd’hui. Il y en a pourtant qui crachent par terre en passant. Faut être osé.
C’est un quartier qu’en est rempli d’or, un vrai miracle, et même qu’on peut l’entendre le miracle à travers les portes avec son bruit de dollars qu’on froisse, lui toujours trop léger le Dollar, un vrai Saint-Esprit, plus précieux que du sang.
      J’ai eu tout de même le temps d’aller les voir et même je suis entré pour leur parler à ces employés qui gardaient les espèces. Ils sont tristes et mal payés.
     Quand les fidèles entrent dans leur Banque, faut pas croire qu’ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice. Pas du tout. Ils parlent à Dollar en lui murmurant des choses à travers un petit grillage, ils se confessent quoi. Pas beaucoup de bruit, des lampes bien douces, un tout minuscule guichet entre de hautes arches, c’est tout. Ils ne l’avalent pas l’Hostie. Ils se la mettent sur le coeur. Je ne pouvais pas rester longtemps à les admirer. Il fallait bien suivre les gens de la rue entre les parois d’ombre lisse.
    Tout à coup, ça s’est élargi notre rue comme un crevasse qui finirait dans un étang de lumière. On s’est trouvé là devant un grande flaque de jour glauque coincée entre des monstres et des monstres de maisons.
    Au beau milieu de cette clairière, un pavillon avec un petit air champêtre, et bordé de pelouses malheureuses.
     Je demandai à plusieurs voisins de la foule ce que c’était que ce bâtiment-là, qu’on voyait mais la plupart feignirent de ne pas m’entendre. Ils n’avaient pas de temps à perdre. Un petit jeune, passant tout près, voulut bien tout de même m’avertir que c’était la Mairie, vieux monument de l’époque coloniale ajouta-t-il, tout ce qu’il y avait d’historique… qu’on avait laissé là… Le pourtour de cette oasis tournait au square, avec des bancs, et même qu’on y était assez bien pour la regarder la Mairie, assis. Il n’y avait presque rien à voir d’autre dans le moment où j’arrivais.
      J’attendis une bonne heure à la même place et puis de cette pénombre, de cette foule en route, discontinue, morne, surgit sur les midis, indéniable, une brusque avalanche de femmes absolument belles.
     Quelle découverte ! Quelle Amérique ! Quel ravissement ! Souvenir de Lola ! Son exemple ne m’avait pas trompé ! C’était vrai !
       Je touchais au vif de mon pèlerinage. Et si je n’avais point souffert en même temps des continuels rappels de mon appétit je me serais cru parvenu à l’un de ces moment de surnaturelle révélation esthétique. Les beautés que je découvrais, incessantes, m’eussent avec un peu de confiance et de confort ravi à ma condition trivialement humaine. Il ne me manquait qu’un sandwich en somme pour me croire en plein miracle. Mais comme il me manquait le sandwich !
     Quelles gracieuses souplesses cependant ! Quelles délicatesses incroyables ! Quelles trouvailles d’harmonie ! Périlleuses nuances ! Réussites de tous les dangers ! De toutes les promesses possibles de la figure et du corps parmi tant de blondes ! Ces brunes ! Et ces Titiennes ! Et qu’il y en avait plus qu’il en venait encore ! C’est peut-être, pensais-je, la Grèce qui recommence ? J’arrive au bon moment !
       Elles me parurent d’autant mieux divines ces apparitions, qu’elles ne semblaient point du tout s’apercevoir que j’existais, moi, là, à côté sur ce banc, tout gâteux, baveux d’admiration érotico-mystique de quinine et aussi de faim, faut l’avouer. S’il était possible de sortir de sa peau j’en serais sorti juste à ce moment-là, une fois pour toutes. Rien ne m’y retenait plus.
     Elles pouvaient m’emmener, me sublimer, ces invraisemblables midinettes, elles n’avaient qu’un geste à faire, un mot à dire, et je passais à l’instant même et tout entier dans le monde du Rêve, mais sans doute avaient-elles d’autres missions.
     Une heure, deux heures passèrent ainsi dans la stupéfaction. Je n’espérais plus rien.
     Il y a les boyaux. Vous avez vu à la campagne chez nous jouer le tour au chemineau ? On bourre un vieux porte-monnaie avec les boyaux pourris d’un poulet. Eh bien, un homme, moi je vous le dis, c’est tout comme, en plus gros et mobile, et vorace, et puis dedans, un rêve.
     Fallait songer au sérieux, ne pas entamer tout de suite ma petite réserve de monnaie. J’en avais pas beaucoup de la monnaie. Je n’osais même pas la compter. J’aurais pas pu d’ailleurs, je voyais double. Je les sentais seulement minces, les billets craintifs à travers l’étoffe, tout près dans ma poche avec mes statistiques à la manque.
     Des hommes aussi passaient par là, des jeunes surtout avec des têtes comme en bois rose, des regards secs et monotones, des mâchoires qu’on n’arrivait pas à trouver ordinaires, si larges, si grossières… Enfin, c’est ainsi sans doute que leurs femmes les préfèrent les mâchoires. Les sexes semblaient aller chacun de leur côté dans la rue. Elles les femmes ne regardaient guère que les devantures des magasins, tout accaparées par l’attrait des sacs, des écharpes, des petites choses de soie, exposées, très peu à la fois dans chaque vitrine, mais de façon précise, catégorique. On ne trouvait pas beaucoup de vieux dans cette foule. Peu de couples non plus. Personne n’avait l’air de trouver bizarre que je reste là moi, seul, pendant des heures en station sur ce banc à regarder tout le monde passer. Toutefois, à un moment donné, le policeman du milieu de la chaussée posé comme un encrier se mit à me suspecter d’avoir des drôles de projets. C’était visible.

Louis-Ferdinand Céline , Voyage au bout de la nuit, 1932.

°°°

Bette Davis (left), Joan Blondell (center), and Ann Dvorak (right) in Mervyn LeRoy’s THREE ON A MATCH (1932). Courtesy Photofest. Playing 8/4.

Bette Davis, Joan Blondell  et Ann Dvorak dans le film de Mervyn Leroy, Une allumette pour trois, 1932 

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

La redéfinition du concept de désir par René Girard


René Girard

    L’une des idées maîtresses sur lesquelles est bâtie l’oeuvre de René Girard apparaît dans son premier livre paru en 1961, Mensonge romantique et vérité romanesque, essai de littérature comparée entre les œuvres de cinq romanciers, Cervantès, Stendhal, Flaubert, Dostoïevski et Proust. Dans cet ouvrage, l’auteur fait la constatation que bien que vivant dans des sociétés différentes à des époques différentes, les auteurs de ces romans se rejoignaient dans la conception qu’ils avaient d’un désir sous-tendu par l’imitation : l’homme est incapable de désirer par lui seul, il faut que l’objet de son désir lui soit désigné par un tiers. Ce tiers peut être extérieur à l’action romanesque comme les héros des romans de chevalerie pour Don Quichotte ou des romans d’amour pour Emma Bovary. Il est le plus souvent intérieur à l’action romanesque : l’être qui génère leurs désirs aux héros des romans de Stendhal, de Flaubert, de Proust ou de Dostoïevski devient lui-même un personnage du livre. Ainsi, le rapport n’est pas direct entre le sujet et l’objet : la relation est triangulaire. À travers l’objet, c’est le modèle, que Girard appelle médiateur, qui attire ; c’est l’être du modèle, qui est recherché. Entre le héros et son médiateur se nouent alors des rapports complexes d’admiration, d’envie, de jalousie et de haine.

Gustave_Doré_-_Miguel_de_Cervantes_-_Don_Quixote_-_Part_1_-_Chapter_1_-_Plate_1_-A_world_of_disorderly_notions,_picked_out_of_his_books,_crowded_into_his_imagination-

Don Quichotte sombre dans la folie à la lecture des livres de chevalerie par son identification à ses héros. Gravure de Gustave Doré


Qu’est-ce que le désir ?

      L’homme fixe-t-il de manière autonome son désir sur un objet qui posséderait ainsi de manière intrinsèque une valeur susceptible de polariser ce désir où bien est-il attiré par cet objet parce que celui ci est déjà possédé ou susceptible de l’être par un Autre à qui nous avons donné de manière consciente ou inconsciente le statut de modèle ? De là naîtraient les sentiments tels que l’envie et la jalousie, liés au désir. Les techniques publicitaires jouent pleinement sur ce référencement à l‘Autre, possesseur d’un objet dont nous n’éprouvions pas jusqu’alors le besoin et ne connaissions parfois pas même l’existence. Nous sommes envieux du prestige que confère à l’Autre, la possession de l’objet. Dans cette hypothèse, nous tirerions plus de satisfaction au fait que l’Autre soit privé d’objet que dans notre possession de cet objet. Le mécanisme du désir humain ne serait donc par fondé sur les relations découlant du binôme SUJET – OBJET mais sur un celles générées par le schéma triangulaire : SUJET – MODELE (ou MEDIATEUR) – OBJET.  Ce désir triangulaire (appelé aussi « désir métaphysique ») est désir « selon l’autre », c’est-à-dire désir d’être l’autre en possédant ce qu’il possède.

Capture d’écran 2015-01-27 à 03.58.55

      René Girard appuie sa réflexion sur l’analyse des grandes œuvres romanesques (Cervantès, Stendhal, Proust et Dostoïevski). Etre envieux d’un modèle, c’est admettre, même inconsciemment, qu’il nous est supérieur; c’est reconnaître notre insuffisance d’Être. Cette antériorité du Modèle sera niée par le sujet car la reconnaître serait par là même accepter son infériorité. Ainsi, même s’il n’en éprouve pas une conscience claire, le sujet envieux du Modèle est quelqu’un qui se méprise profondément. Reconnaître la supériorité du Modèle, son prestige au sein de la société par la qualité de son « Être », c’est reconnaître que cette supériorité est fondée et inaccessible. Mieux vaut vaut mettre cette supériorité sur le compte d’un ou des objets que le Modèle possède et à qui l’on confère la source de cette supériorité. Ainsi le désir qu’a le sujet pour l’Objet n’est rien d’autre que le désir qu’il a du prestige qu’il prête à celui qui possède l’Objet (ou qui s’apprête à désirer en même temps que lui l’Objet).

Georgle Clooney dans la célèbre pub Nespresso

George Clooney dans la célèbre pub Nespresso

« c’est parce qu’elle montre que les Jones possèdent X que la publicité donne aux Smith l’envie de l’acquérir et, d’ailleurs, il n’y a pas besoin de publicité pour cela, les Smith sont assez torturés par l’envie qu’ils éprouvent pour les Jones pour découvrir tout seuls ce que ces derniers possèdent. »  – J.-P. Dupuy dans l’Enfer des Choses (Seuil)

Maurice Roney (Philippe), Alain Delon (Tom) et Marie Laforêt (Marge)

Le triangle du désir mimétique au cinéma : Maurice Roney (Philippe), Alain Delon (Tom) et Marie Laforêt (Marge) dans Plein Soleil


L’illusion romantique

     Cette théorie du désir postule que tout désir est une imitation (mimésis) du désir de l’autre. Elle prend le contre-pied de ce que René Girard appelle l’«illusion romantique», selon laquelle le désir que tel Sujet a pour tel Objet serait singulier, unique, inimitable. Le sujet entretient en effet l’illusion  que son « propre » désir est suscité par l’objet de son désir (une belle femme, un objet rare); mais en réalité son désir est suscité par un modèle (présent ou absent) que le sujet admire et finit souvent par jalouser. Contrairement à une idée reçue, nous ne savons donc pas ce que nous désirons, nous ne savons donc pas sur quel objet (quelle femme, qu’elle nourriture, quel territoire) porter notre désir. Ce n’est qu’après coup, rétrospectivement, que nous donnons un sens à notre choix en le faisant passer pour un choix délibéré (« je t’ai choisi(e) entre mille »), alors qu’il n’en est rien.

°°°


Que disent les sciences du cerveau à ce sujet ?

« Notre troisième cerveau » de Jean-Michel Oughourlian
    L’exemple est un classique des situations qui se nouent dans le cas du triangle amoureux : Prenons le cas d’un homme qui a perdu avec le temps tout intérêt pour son épouse. Si un étranger survient et en fait l’objet de son désir, l’intérêt du mari pour son épouse renaît soudainement. Nous ne désirons rien tant que ce que désire l’autre. Pour le meilleur et pour le pire et dès la naissance : notre psyché elle-même est une copie de celle de nos parents ! La découverte des neurones miroirs impose une relecture complète de la psychologie et de la psychiatrie. La particularité de ces neurones tient au fait qu’ils déchargent des potentiels d’action pendant que l’individu exécute un mouvement (c’est le cas pour la plupart des neurones du cortex moteur et prémoteur) mais aussi lorsqu’il est immobile et voit (ou même entend) une action similaire effectuée par un autre individu, voire seulement quand il pense que ce dernier va effectuer cette action. Les neurones miroirs sont donc définis par deux propriétés :

  • leur caractère « miroir » : le fait qu’ils réagissent aussi bien aux actions de soi qu’à celles d’autrui.
  • leur sélectivité : chaque neurone ne répond qu’à un seul type d’action, mais ne répond pas (ou peu) quand il s’agit d’un autre geste. Par exemple, un neurone sensible à un mouvement préhension de la main ne réagira pas si l’individu effectue un autre geste (comme une extension des doigts) ou si cet autre geste est effectué par un autre individu.

   Ainsi l’étude du cerveau montre que les mêmes zones sont activées si je fais une action ou si je la regarde faire par un autre. Cette altérité nous constitue. Elle peut être vécue comme un apprentissage par imitation du modèle, ou comme une rivalité, ou comme un obstacle à la réalisation du désir que l’autre m’a suggéré. Modèle, rival ou obstacle sont les trois visages de l’autre. Chacun d’eux peut engendrer une personnalité « normale », ou névrotique, ou psychotique.
   Pour Jean-Michel Oughourlian cette approche jette les bases d’une nouvelle psychologie et une nouvelle psychiatrie et impose une nouvelle gestion de l’altérité, fondée sur la « dialectique des trois cerveaux » : le premier, le cerveau cognitif, le second, le cerveau émotionnel, et le troisième, ou « cerveau mimétique« , qui est donc celui de l’altérité, de l’empathie, de l’amour comme de la haine. 


sites et articles liés :
Apport de la Théorie mimétique à la psychopathologie (thèse d’état par Ludovic Mavabeo) : http://www.rene-girard.fr/offres/file_inline_src/57/57_A_15800_1.pdf

Soif d’eau et d’amour : La femme et le paysage de Stefan Zweig

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Stefan Sweig (1881-1942)La nouvelle de Stefan Zweig La Femme et le paysage a pour cadre un hôtel dans le Tyrol autrichien et le paysage qui l’environne et met en scène deux personnages, le narrateur et une jeune fille au comportement étrange. En fait, il serait plus juste de parler de trois personnages tant le paysage apparaît dans le récit comme une personne à part entière qui souffre comme les humains et réagit à leur manière à la sécheresse implacable qui règne alors sur le pays. Dans cette ambiance de tension et d’attente exacerbée de la pluie qui touche les êtres et les choses, tout finit par se mêler dans une confusion sensuelle des identités et des sentiments où le désir d’eau finit pas se confondre avec le désir sexuel. Pourquoi les hommes prêtent-ils des sentiments humains à la nature et pourquoi voient-ils en certaines femmes une incarnation de cette nature ? La jeune femme mystérieuse, assoiffée d’eau et de baisers, existe t’elle vraiment où n’est-elle qu’une allégorie de la terre souffrante, un pur produit de l’imagination du narrateur. A l’époque de la Renaissance on s’est interrogée sur la hiérarchie entre les arts et sur leur capacité à rendre compte de la réalité. Dans cette nouvelle, Zweig décrit de manière magistrale la souffrance du paysage et des êtres frappés par la sécheresse. Quelle tableau ou quelle photographie aurait pu rendre compte de manière aussi précise et aussi vivante de ce phénomène ?

Dolomites, Italy – photo Patrick Dieudonne

°°°

   C’était en cette année torride et sans pluie, où la sécheresse fut si néfaste pour la récolte du pays que la population en garda, des années durant, un souvenir terrible. Déjà en juin et juillet, il n’était descendu sur les champs altérés que quelques rares et rapides ondées, mais le mois d’août venu, il ne tomba plus une goutte d’eau. Même dans cette haute vallée du Tyrol où, comme tant d’autres, j’avais espéré trouver la fraîcheur, l’air brûlant, devenu couleur de safran, n’était que feu et poussière. Dés l’aube le soleil, jaune et morne comme l’œil d’un fiévreux, envoyait du fond du ciel vide ses rayons accablants sur le paysage éteint, puis, au fil des heures, une vapeur blanchâtre s’élevait peu à peu comme d’un immense chaudron en pleine ébullition et envahissait la vallée. Certes les Dolomites se dressaient, majestueuses, là-bas, dans le lointain et une neige claire et pure brillait sur leurs cimes mais seul l’œil évoquait et sentait la fraîcheur de leur éclat. Il était pénible de les regarder, de penser que peut-être le vent les survolait en mugissant, tandis que dans cette cuve, nuit et jour, une chaleur vorace s’insinuait partout et de ses mille suçoirs nous ravissait toute humidité. Dans ce monde déclinant où se fanaient les fleurs, où dépérissait le feuillage et où tarissaient les rivières, toute vie intérieure finissait par mourir et les heures coulaient oisives et paresseuses. Comme tout le monde, je passais ces interminables journées presque entièrement dans ma chambre, à moitié dévêtu, les fenêtres closes, sans volonté, dans l’attente d’un changement, d’un léger rafraîchissement de la température, rêvant, confusément, dans mon impuissance, de pluie et d’orage. Bientôt ce désir aussi se fana, se mua en une méditation sourde et stérile, semblable à celle des herbes mourant de soif et au rêve morne de la forêt immobile et vaporeuse.

     Mais la chaleur augmentait de jour en jour et la pluie ne tombait toujours pas. Du matin au soir le soleil dardait ses rayons brûlants et son œil jaune et angoissant avait quelque chose de la fixité du regard d’un fou. On eût dit que la vie entière voulait cesser ; tout s’arrêtait, les animaux étaient silencieux, nul bruit ne venait des plaines blanches, sauf la vague et sourde mélodie des vibrations de la chaleur et le murmure d’un monde en fusion. J’aurais voulu sortir et aller m’étendre dans la forêt, où des ombres bleues tremblaient entre les arbres, rien que pour échapper à ce regard jaune et fixe du soleil, mais l’effort qu’eussent exigé ces quelques pas étaient trop grand pour moi. Je restai donc assis dans un fauteuil devant l’entrée de l’hôtel pendant une heure ou deux, recroquevillé dans l’ombre étroite que le rebord du toit profilait sur le gravier. A un moment je dus reculer, le filet d’ombre s’était rétréci et le soleil déjà rampait jusqu’à mes mains; puis, renversé de nouveau dans mon fauteuil, je retombai dans une méditation morne, sans désir, sans volonté, sans notion du temps. Celui-ci avait fondu dans cette chaleur étouffante, les heures s’étaient dissoutes en une rêverie trouble et insensée. Je ne sentais du monde extérieur que les chauds effluves de l’air sur ma peau, cependant que mon cœur fiévreux battait avec précipitation.

      Tout à coup, il me sembla qu’un souffle léger, très léger, passait sur la nature, comme si un soupir ardent et nostalgique fût sorti de quelque part. Je me levai : n’était-ce pas le vent ? J’avais oublié jusqu’à son souvenir, depuis si longtemps que mes poumons desséchés avaient été privés de sa fraîcheur. Toujours recroquevillé dans mon coin d’ombre, je n’avais pas encore senti son approche, mais les arbres, là-bas, sur le versant d’en face, semblaient avoir deviné une présence étrange, car soudain ils se mirent à osciller très légèrement, comme s’ils se penchaient l’un vers l’autre pour se parler. Les ombres qui les séparaient, devenues vivantes, commencèrent à remuer et à s’agiter; tout à coup s’éleva dans le lointain une rumeur profonde et vibrante. C’était bien le vent, qui soufflait sur le monde, tout d’abord doux comme un murmure, léger comme une brise, puis mugissante comme un son d’orgue pour s’amplifier brusquement et s’abattre avec violence. Poussés par une peur subite, d’épais nuages de poussière se mirent à courir sur la route dans une même direction; les oiseaux, jusque-là nichés dans l’ombre , sifflèrent brusquement dans les airs comme des flèches noires, les chevaux firent jaillir l’écume de leurs naseaux et, au loin, dans la vallée, le bétail se mit à beugler. Une force quelconque s’était éveillée et semblait proche, la terre l’avait pressentie ainsi que la forêt et les animaux, et le ciel à présent se couvrait d’un léger voile gris.

     Je tremblais d’émotion. Mon sang était irrité par les fins aiguillons de la chaleur, mes nerfs tendus crépitaient, et jamais, comme à ce moment, je n’avais soupçonné la volupté du vent, la griserie voluptueuse de l’orage. Il s’annonçait, s’enflait, approchait, arrivait. Lentement le vent poussait devant lui des écheveaux souples de nuages, et derrière les montagnes on percevait un halètement poussif, comme si quelqu’un là-bas roulait une lourde charge. Parfois ce halètement cessait comme sous l’effet de la fatigue. Le tremblement des sapins alors diminuait peu à peu, ils semblaient écouter, et mon cœur palpitait doucement avec eux. Partout où se portaient mes regards l’attente égalait la mienne. La terre avait élargi ses crevasses, béantes comme des bouches assoiffées, et mon corps se préparait, ouvrant et dilatant tous ses pores, à aspirer la fraîcheur, à jouir de la froide et frissonnante volupté de la pluie. Machinalement mes doigts se crispaient comme s’ils pouvaient saisir les nuages et les amener plus rapidement jusqu’à cette terre altérée.

     Mais ils arrivaient, paresseusement, poussés par une main invisible, ressemblant à de gros sacs boursouflés. Ils étaient lourds et noirs de pluie et se heurtaient en grondant comme des objets durs et pesants. Parfois une rapide lueur, tel le pétillement d’une allumette, éclairait leur surface. Puis ils flambaient, bleus et menaçants, tout en approchant de plus en plus sombres au fur et à mesure qu’ils s’amoncelaient. Tel un rideau de théâtre, le ciel s’abaissait graduellement. Déjà l’espace entier était tendu de noir, l’air chaud et comprimé se condensait, puis il y eut un dernier moment d’arrêt pendant lequel tout se raidit dans une attente muette et lugubre. Tout paraissait étranglé par ce poids noir qui pesait sur l’abîme, les oiseaux ne pépiaient plus, les arbres avaient perdu leur frémissement et les petites herbes même n’osaient plus trembler. Le ciel semblait enserrer dans un cercueil de métal le monde brulant ou tout s’était figé dans l’attente du premier éclair. J’étais là, retenant ma respiration, les mains jointes et crispées, replié dans une délicieuse angoisse qui me paralysait. J’entendais autour de moi les gens s’affairer, les uns venaient de la forêt, d’autres fuyaient le pas de la porte, de tous les côtés on courait, les bonnes fermaient précipitamment les fenêtres et baissaient les volets avec fracas. Pris d’une activité subite, tout le monde remuait, s’agitait, se bousculait. Moi seul restais immobile, muet et fiévreux : tout en moi se tendait, se préparait au cri de délivrance que déjà je sentais dans ma gorge, prêt à partir au premier coup de tonnerre.

     Je perçus alors, juste derrière moi, un violent soupir qui sortait d’une poitrine oppressée et auquel se mêlaient ces paroles ardentes et nostalgiques : « Si seulement il pouvait pleuvoir ! » La voix était si farouche, si impulsif ce soupir d’une âme torturée, qu’il semblait venir de la terre elle-même, de cette terre assoiffée aux lèvres entr’ouvertes, de ce paysage tourmenté, anéanti sous un ciel de plomb. je me retournai. je vis une jeune fille : c’était elle, évidemment, qui avait parlé, car ses lèvres, pales et bien marquées n’étaient pas refermées et haletaient encore, tandis que son bras appuyé sur la porte tremblait doucement. Ce n’était pas à moi qu’elle s’était adressée, ni à personne. Elle était penchée sur le paysage comme sur un abîme et son regard terne fixait l’obscurité suspendue au-dessus des sapins. il était noir et vide ce regard tourné vers la profondeur céleste et fixe comme un gouffre sans fond. Accroché au ciel, il fouillait la masse des nuages où devait éclater l’orage et ne m’effleurait même pas. Je pus ainsi observer l’inconnue à mon aise et je vis sa poitrine se soulever, comme si elle allait manquer de respiration, sa gorge délicate palpiter dans l’échancrure de son corsage; puis ses lèvres altérées frémirent et s’entr’ouvrirent pour répéter : « Si seulement il pouvait pleuvoir ! » Ce soupir m’apparut de nouveau comme celui de toute la terre angoissée. L’air pétrifiée de la jeune fille, son regard étrange tenaient du rêve et du somnambulisme. Et à la voir ainsi, blanche dans sa robe claire, se détachant sur le ciel noir, elle représentait vraiment pour moi la soif, l’espoir de toute la nature languissante. (…)

Stefan ZweigLa peur, extrait de la nouvelle La Femme et le Paysage – édit. GRASSET, pages 163 à 168.

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––