Le paradis a existé (pour les hommes…)


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Pierre Clastres (1934-1977)

     Pierre Clastres est un anthropologue et ethnologue français connu pour ses travaux d’anthropologie politique, ses convictions et son engagement libertaire et sa monographie des indiens Guayaki du Paraguay. Sa principale thèse est que les sociétés primitives ne sont pas des sociétés qui n’auraient pas encore découvert le pouvoir et l’État, mais au contraire des sociétés construites pour éviter que l’État n’apparaisse. Pierre Clastres a effectué de nombreux travaux de terrain de 1963 à 1974 en Amérique latine chez les  indiens Guayaki du Paraguay, les Guaranis, les Chulupi et les Yanomami. En 1974 il devient chercheur au  CNRS et publie son œuvre la plus connue, La Société contre l’ÉtatCritique du structuralisme, en conflit direct avec Claude Levi-Strauss, dont il dénonce notamment la vision de la guerre comme échec de l’échange, il quitte le laboratoire d’anthropologie sociale et devient directeur d’études à la cinquième section de L’École pratique des hautes études. Il meurt en 1977 à 43 ans dans un accident de la route, laissant son œuvre inachevée et éparpillée. (crédit Wikipedia)


Le paradis des hommes

       «  C’est ce qui frappa, sans ambiguïté, les premiers observateurs européens des Indiens du Brésil. Grande était leur réprobation à constater que des gaillards pleins de santé préféraient s’attifer comme des femmes de peintures et de plumes au lieu de transpirer sur leurs jardins. Gens donc qui ignoraient délibérément qu’il faut gagner son pain à la sueur de son front. C’en était trop, et cela ne dura pas : on mit rapidement les Indiens au travail, et ils en périrent. Deux axiomes en effet paraissent guider la marche de la civilisation occidentale, dés son aurore : le premier pose que la vraie société se déploie à l’ombre protectrice de l’État; le second énonce un impératif catégorique : il faut travailler.

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      Les Indiens ne consacraient effectivement que peu de temps à ce que l’on appelle le travail. Et ils ne mourraient pas de faim néanmoins. Les chroniques de l’époque sont unanimes à décrire la belle apparence des adultes, la bonne santé de nombreux enfants, l’abondance et la variété des ressources alimentaires. Par conséquent, l’économie de subsistance qui était celle des tribus indiennes n’impliquait nullement la recherche angoissée, à temps complet, de la nourriture. Donc une économie de subsistance est compatible avec une considérable limitation du temps consacré aux activités productives. Soit le cas des tribus sud-américaines d’agriculteurs, les Tupi-Guarani par exemple, dont la fainéantise irritait tant les Français et les Portugais. La vie économique de ces Indiens se fondait principalement sur l’agriculture, accessoirement sur la chasse, la pêche et la collecte. Un même jardin était utilisé pendant quatre à six années consécutives. Après quoi on l’abandonnait, en raison de l’épuisement du sol ou, plus vraisemblablement, de l’invasion de l’espace dégagé par une végétation parasitaire difficile à éliminer. Le gros du travail, effectué par les hommes, consistait à défricher, à la hache de pierre et par le feu, la superficie nécessaire. Cette tâche, accomplie à la fin de la saison des pluies, mobilisait les hommes pendant un ou deux mois. Presque tout le reste du processus agricole — planter, sarcler, récolter — conformément à la division sexuelle du travail, était pris en charge par les femmes. Il en résulte donc cette conclusion joyeuse : les hommes, c’est-à-dire la moitié de la population, travaillaient environ deux mois tous les quatre ans ! Quant au reste du temps, ils le vouaient à des occupations éprouvées non comme peine mais comme plaisir : chasse, pêche ; fêtes et beuveries ; à satisfaire enfin leur goût passionné pour la guerre. »

Pierre Clastres, la société contre l’Etat, 1974. p.165

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