Toponymie : les toponymes Madeleine et Mandallaz…

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   Dans deux articles précédents consacrés aux noms de lieux en dol  (c’est  ICI et aussi ICI ), nous avions désigné les toponymes Madeleine repérés en bordure de l’Arve dans la cluse de Bonneville comme des dols celtiques auquel aurait été ajouté un préfixe ma(n)- auquel nous ne pouvons, pour le moment, que formuler des hypothèse (peut-être dans certains cas, le celtique maen- : « sommet, montagne », breton mene ou un préfixe qualificatif restant à définir).

    Le plus souvent, les ouvrages consacrés à la toponymie continuent d’expliquer de manière exclusive les noms de lieux type Madeleine par la référence au prénom féminin Madeleine, issu de l’araméen Magdalena, « originaire de Magdala », où Magdala signifie « La Tour ». Comme Saint Lazare et sa soeur Sainte Madeleine étaient les protecteurs des lépreux, certains de ces toponymes rappellent la présence d´une léproserie ou d´une maladière. C’est ainsi que sont expliqués les nombreux toponymes suivants:

  • La Madeleine, pâturage (Val de Moiry, Grimentz, district de Sierre, Valais) ; 
    La Madeleine, hameau près d´une ancienne maladière, et Ruisseau de la Madeleine (Cornier, Faucigny, Haute-Savoie) ; 
    La Madeleine, apud Magdalenam en 1436, La Magdeleine-de-Varambon en 1743, hameau (Varambon, Bresse, Ain) ; 
    Rue de la Madeleine (Genève) ; 
    Plaine Madeleine, lieu-dit (Chandolin, Val d´Anniviers, Valais) ; 
    Col de la Madeleine, 1984m, entre la vallée de la Maurienne et la Tarentaise (Savoie, France) ; 
    Les Rayons de la Madeleine, sommet, 3051m (Alpes Pennines, Bourg-Saint-Pierre, district d’Entrepont, Valais et vallée d´Aoste) ; 
    Sex des Madeleines, parois (Hérémence, district d´Hérens, Valais) ; 
    La Magdeleine, commune et village dont le nom vient d´un oratoire dédié à Sainte Marie-Madeleine (Vallée d´Aoste). 

     Je veux bien croire qu’en cas de présence d’un oratoire ou une église consacré à Sainte-Marie-Madeleine, d’une léproserie ou maladière, la référence à cette sainte soit justifiée mais pourquoi une zone naturelle qui n’aurait possédé aucun des établissements de ce type et dont les caractéristiques naturelles seraient celles d’un dol celtique devrait-elle obligatoirement y référer ?    

      Il nous semble aujourd’hui que l’on peut ajouter à la liste des dols celtiques certains toponymes du type  Mandallaz dont nous connaissons quelques exemples en Haute-Savoie.

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–––– les toponymes Mandallaz dans le massif préalpin de l’Est d’Annecy ––––––––––––––––––––

La Mandallaz vue depuis le village de Quintal (photo empruntée au site  http://www.annecy-ville.fr)

    J’ai longtemps cru que le nom de lieu Mandallaz provenait du latin amendola, amande, car en géologie on parle quelquefois de formations géologiques « en amande » pour désigner des éperons rocheux en saillie. C’est de l’ancien français amandolier, « amandier » issu du même mot latin que l’on explique les toponymes Mandolire, Mandrolaire, Mandrolière :

  • Route de Mandolire (Veyras, district de Sierre, Valais) ;
  • Mandrolaire, vigne de l´Amandoley en 1554, lieu-dit, vignes (Arnex-sur-Orbe, district d´Orbe, Vaud) ;
  • La Mandrolière, maisons isolées (Plateau des Glières, le Petit-Bornand-les-Glières, Faucigny, Haute-Savoie). 

   Le toponymiste Constantin donnait pour Mandallaz quand à lui une autre signification faisant dériver le terme de l´ancien français muer, « remuer », du latin mutanda, du verbe mutare, « mouvoir, déplacer » et sont synonymes de remue, « petit chalet d´alpage », en patois savoyard muanda, « chalet » et en occitan « alpage que parcourait les troupeaux durant l’été » 

De là proviendrait l’origine des noms de lieux  :

  • Mandallaz, Mandaz, Mande, Mandellerie, Mandelon, 
  • Mandettaz, Mandette, Mandollaz, Mendey, Meude, 
  • Meudes, Moendaz, Muenda, Muets.
  • Mandaz, alpage (Valtournenche, vallée d´Aoste) ; 
  • La Mande, grand alpage (Champagny-en-Vanoise, Bozel, Vanoise, Savoie) ;
  • La Meude, pâturage (Vallon de Van, Salvan, district de Saint-Maurice, Valais) ; 
  • Les Meudes, alpage (Roselend, Beaufortain, Savoie) ; 
  • Aiguilles de la Grande Moendaz, nom monté, Chalet de la Petite Moendaz (Saint-Martin-de-Belleville, Tarentaise, Savoie). 
  • Muenda, alpage (Région du Grand Saint-Bernard, vallée d´Aoste). 

Avec le suffixe collectif -ey

  • Mendey, alpage (Gignod, vallée d´Aoste). 

Avec le suffixe dimutif -ette

  • Pointe de la Mandette, sommet, nom monté d´une maison d´alpage des Hautes-Alpes (Valloire, Maurienne, Savoie). 

Avec le suffixe diminutif patois -ettaz

  • La Mandettaz, alpage (Bonneval-sur-Arc, Haute-Maurienne, Savoie).

Avec le suffixe -erie

  • La Mandellerie, maisons isolées (Manigod, Bornes-Aravis, Haute-Savoie). 

Avec le suffixe diminutif -on

  • Mandelon, Mandalon en 1906, alpage, et Pointe de Mandelon, 2559m (Hérémence, district d´Hérens, Valais). 

Avec le suffixe diminutif patois -allaz

  • Mandallaz, hameau, et Montagne de Mandallaz, colline boisée (La Balme de Sillingy, Annecy, Haute-Savoie) ; 
  • Pointe de Mandallaz ou les Trois Aiguilles, 2077m (Chaîne des Aravis, Haute-Savoie) ; 
  • Mandollaz, hameau (Nus, vallée d´Aoste). 

Et peut-être de même origine : 

  • Tête des Muets, sommet, 2075m (Chaîne des Aravis, Haute-Savoie).

Pointe de la Mandallaz, aiguille de Manigod, tête de l’Aup et Rouelle. Au 1er plan, la pointe d’Orsière et la Riondaz

Pointe de la Mandallaz, aiguille de Manigod, tête de l’Aup et Rouelle. Au 1er plan, la pointe d’Orsière et la Riondaz (avec l’aimable autorisation du site AltitudeRando, c’est ICI)

Lieux-dit Mandallaz près d'Annecy
Si cette explication me semble plausible pour les lieux qui constituent des zones d’alpage et de « remue », en particulier la Pointe de Mandallaz située dans le massif des Aravis, elle me semble inadaptée pour les lieux situés à faible altitude et pour les lieux d’altitude ne comportant pas d’alpages. Une reconnaissance sur le site de la Montagne de Mandallaz au-dessus d’Annecy, site rocheux et boisé montre qu’il n’a jamais pu servir de zone d’alpage et que l’altitude des terrains découverts qu’il surmonte (770 m) permet l’habitat permanent. Il existe d’autre part sur le flanc ouest de cette Montagne un hameau nommé Mandallaz implanté en bordure d’une zone marécageuse, avec indication de la présence d’un étang, dont les rives courbes sont occupées aujourd’hui par des prairies. Manifestement, on est dans ce cas de figure devant un dol qui a donné son nom au hameau qui s’y est implanté, peut-être man-dol, le « dol de la montagne », nom qui a ensuite été utilisé pour nommer la montagne qui le surplombait. Très souvent, en montagne, le nom donné à la montagne est celui du lieu, habité ou remarquable par ses caractéristiques  physiques, situé à ses pieds.

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Toponymie : la chasse aux dols en Arpitanie et ailleurs…

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l’Arpitanie

Francoprovencal-Arpitan-Map*Arpitanie : terme désignant l’aire linguistique à cheval sur plusieurs pays européens ayant  la langue romane arpitane en commun, c’est à dire le franco-provençal. L’aire géographique est constituée des provinces française du Lyonnais, du Forez, du Mâconnais, de Bresse, de Savoie, de Franche-Comté et du Dauphiné, les cantons de la Suisse romande, le Val d’Aoste et une partie du Piémont en Italie. Il est également employé dans deux petites localités des Pouilles, Faeto et Celle di San-Vito, vestiges d’une ancienne colonie suisse.  Au nord de cette aire se trouve une zone mixte où les parlers sont intermédiaires entre le français et le francoprovençal : Chalonnais, Franche-Comté, Jura suisse. Précisons que jusqu’à l’invasion romaine menée par Jules César, cette région était terre celtique occupée par un peuple celtique du nom d’Allobroges, « les gens d’ailleurs » de allo « étranger » et broga, « peuple » et que de nombreux noms d’origine celtique se sont maintenus dans la langue arpitane et dans les noms de lieux.

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Dahu par Philippe Semeria    Vous avez sans doute entendu parler du « dahu » ou « dahut », cet animal mythique de Haute-Savoie dont deux pattes latérales sont plus courtes que les autres pour pouvoir se ternir droit sur les pentes des montagnes que des Savoyards facétieux proposent de chasser à des touristes naïfs… Eh bien, je vous invite à chasser le dol en Arpitanie, c’est à dire dans la région montagneuse anciennement de civilisation et de langue celtique à cheval sur trois pays : la France, la Suisse et le nord de l’Italie (Val d’Aoste). Rien à voir avec la chasse au dahu, cette chasse est tout à fait sérieuse puisqu’elle concerne la recherche de nom de lieux bâtis sur le radical « dol » qui signifie  « courbe », « méandre » et par extension « terre cultivée en bordure d’une rivière ».
     Pour en savoir plus sur le toponyme « dol » vous reporter à l’article de ce blog intitulé : « Toponymie : histoire de dol ou naissance d’une passion », c’est ICI.

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–––– Lieu-dit Dollay à Groisy (Haute-Savoie) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

       Je commençais donc sur le tard une nouvelle carrière de « limier » en me lançant dans la traque des « dol » de ma région. Je commençait tout naturellement par la haute-Savoie et la région d’Annecy. Mes armes ? les livres de Falc’Hun et de quelques autres toponymistes,  les cartes IGN au 1/25.000e de la région d’Annecy que j’avais déjà complétées par d’autres commandées à l’IGN. Je consultais également à la Bibliothèque d’Annecy quelques ouvrages anciens sur la toponymie et en particulier le dictionnaire toponymique de la Haute-Savoie élaboré au XIXe siècle par l’érudit Charles Marteaux qui offrait l’intérêt de présenter un grand nombre de lieux classés par ordre alphabétique. Si des « dol » existaient, ils devaient apparaître dans ce document soit au grand jour à la lettre D, ce qui aurait été presque trop facile, soit sournoisement camouflés à l’intérieur d’autres mots derrière des préfixes pour ne pas être découverts. Certains, encore plus malins – Falc’Hun l’avait bien montré – avaient pu, en profiter de l’usure du temps et modifier de manière importante leur aspect extérieur en n’apparaissant plus sous leur forme première.

    C’est le cœur battant, porté par la foi et l’enthousiasme du néophyte, que j’engageais mes premières enquêtes sous le regard interrogateur et même un peu inquiet de ma famille qui ne comprenait pas l’intérêt que pouvait représenter la recherche de mots compliqués compris par personne et qui d’ailleurs n’intéressaient plus personne… Si je m’étais livré à la pratique de l’orpaillage dans le lit du Chéran, ils auraient trouvé cela tout aussi fou, mais au moins cette action aurait été légitimée par un but utilitaire.

lieu-dit Dollay à Groisy (Haute-Savoie)lieu-dit Dollay à Groisy (Haute-Savoie)

     La chance a voulu que je découvris rapidement ma première pépite. Je n’en ai eu aucun mérite, celle-ci se trouvait bien visible, totalement à découvert, à quelques km d’Annecy en bordure du torrent la Fillière dans sa traversée de la commune de Groisy. Au lieu-dit Le Plot, au carrefour de deux vallées, la Fillière, en provenance de la vallée de Thorens, a un cours méandreux et reçoit les eaux du ruisseau le Daudens. Le lieu apparaît encaissé  entre les pentes boisées du relief à l’exception d’une étroite bande plate qui suit le cours de la filière sur laquelle s’est développé le hameau du Plot et du secteur situé au confluent des deux cours d’eau, constitué d’une zone plate sur laquelle les hommes se sont installés. La carte IGN fait apparaître sur les premières pentes situées au Nord-Est du site un petit groupe de constructions dénommé Dollay et plus près du lit de la Filière, à l’intérieur de la zone alluvionnale formée par l’un de ses méandres, une indication « ancien moulin » sur un groupe de constructions qui s’avéra après recherches se nommer « le moulin Dollay ». Ce site répondait de manière complète aux critères posés par Falc’Hun pour définir un dol : zone plate accompagnant le méandre ou la rive d’une rivière, installation humaine située sur les premières pentes pour se protéger des crues et peut-être aussi pour ne pas empiéter sur l’espace cultivable.

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    En me reportant au « Répertoire des noms de lieux de l’arrondissement d’Annecy établi d’après le cadastre de 1730 », je constatais que tel n’était pas l’avis de Charles Marteaux qui faisait découler le lieu-dit Dollay, Doulay à Groisy, avec moulin sur la Fillière du nom d’homme avec diminutif Dollet hérité du nom d’homme germanique Dodilus + ittum; (1523) Doleis, SF2, 500; Dolley, Pourpris.
   Charles Marteaux fait également référence à un autre toponyme intitulé Dolaine, Dholaine, Dolaine à Seynod, n. de Gouville : ? qui pourrait dériver du patois Dolênä, ou de terre à Dolin, issu du nom d’homme germanique Dodlenus, Dodlinus attesté par Longnon dans son Polyptique de l’abbaye de Saint Germain des Prés de 1895 ou bien Dodolinus, nom d’homme attesté au VIIe siècle et Dolinus.

    Mais je ne suis pas étonné, à l’époque de Charles Marteaux (1814-1892), architecte de son état, l’étude des langues celtiques en était à son balbutiement et l’on avait l’habitude de faire dériver presque systématiquement les noms de lieux de noms d’homme latin ou germanique

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–––– lieu-dit Crêt Dolet à Menthonnex-en-Bornes (H-S) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Crêt Dolet

    Les toponymes, c’est comme les champignons, lorsque l’on en trouve un il y a de fortes probabilités qu’en on trouve d’autres à proximité. J’examinais donc de manière détaillée la carte IGN au 1/25.000e du secteur. Aucun autre « dol » repéré le long des rivières et des ruisseaux mais à km à vol d’oiseau en direction du Nord-Ouest, je tombe sur un Crêt Dolet, nom d’une petite éminence arrondie dominant le village de Menthonnex-en-Bornes.

Il est courant que les toponymes initialement appliqués à des emplacements situés dans la vallée « montent » en altitude pour désigner le sommet qui les domine, j’examinais donc soigneusement les environs de mon éminence pour savoir si un « dol » était présent mais restais bredouille; par contre, à proximité immédiate, se trouvait un autre crêt, jumeau du premier, intitulé « Les Rondets ». A l’examen des courbes de niveau, cette éminence est elle aussi circulaire… Deux crêts de forme arrondie appelés l’un Dolet et l’autre Rondet… Or, que signifie « dol » en celte ancien sinon  » arrondi », « courbe » qui est la forme prise par les méandres des rivières. On peut donc penser que le lieu a été primitivement dénommé dol, « le rond » par les paysans gaulois ou bien doletum, « lieu où il y a des dols » lors de la période romaine au cours de laquelle le sens initial de dol était encore compris par les paysans gallo-romains. Par évolution naturelle du nom selon les lois de la phonétique, le mot doletum est devenu dolet, mais le sens original n’était déjà plus connu, d’où la décision prise, de nombreux siècles plus tard, lorsque les paysans locaux ont de nouveau souhaiter donner un nom compréhensible et évocateur à ces deux éminences de forme arrondie qui dominaient leur village d’utiliser un nom de leur langue romane qui exprimait cette rotondité :  Les rondets. Le crêt dolet n’était donc plus qu’un vestige incompris de l’ancienne langue qui s’est maintenu dans les mémoires et le langage telle une ruine antique se dressant dans le paysage.
     J’ai rencontré ultérieurement le même phénomène aux environs de Lyon où deux collines voisines ont pour appellation deux noms différents, l’une celte, l’autre latine pour désigner un même végétal qui y poussait en abondance.

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–––– toponymes en dol dans la cluse de Bonneville ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lieux-dit Delu, Doucet & Madeleine   A Treize kilomètres de Groisy, sur les communes de Cornier et de Scientrier, on trouve plusieurs toponymes qui pourraient s’apparenter à des « dols » celtiques.
   Précisons que dans la cluse de Bonneville, l’Arve entre les verrous de Cluses et de Belle-Combe divaguait dans le passé dans une plaine constituées terrasses alluvionnaires jusqu’au moment où au XIXe siècle ses rives ont été canalisées. Les terrains bordant la rivières, sujets à des inondations fréquentes étaient utilisées occasionnellement pour la pâture mais les terrasses surplombantes, très fertiles, à l’abri des inondations, étaient cultivées.
   Ce pourrait être l’origine de toponymes en dol tel le lieu-dit la Madeleine, hameau de plaine lové dans la courbe d’un ruisseau homonyme (ruisseau de la Madeleine) et dont le nom n’a rien à voir avec la Marie Magdalena de la Bible à laquelle certaine églises sont dédiées. Le lieu dit voisin Les Diezs désigne peut-être lui aussi un ancien dol (un ancien dol-ia, « lieu où il y a un dol » ?).
    On retrouve un ruisseau de la Madeleine affluent de l’Arve sur sa rive droite, sur les communes d’Ayse et de Bonneville. Là également, on peut imaginer que le nom est passé du dol situé en bordure de l’Arve au ruisseau qui le traversait.
   En quittant Cornier et en se dirigeant vers le nord, un peu avant le verrou de Bellecombe où la route menant au Chablais traverse l’Arve, on trouve, juste avant le pont, et sur des terrains plats dominant une courbe de la rivière et au pied de l’éminence boisée portant les ruines d’un château, un lieu-dit Delu correspondant exactement aux critères définie spar le toponymiste Falc’Hun. A proximité immédiate, on trouve deux toponymes qui renforce cette hypothèse, les noms de lieux Doucet et bois de Doucet qui selon la théorie défendue par Falc’Hun proviendraient d’un ancien celtique « Dol coet » ou dol du bois, attesté encore aujourd’hui par la présence effective de bandes boisées.

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–––– le point du vue d’autres toponymistes ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

G.R. Wipf
Pour G.R. Wipf, dans son ouvrage « Noms de lieux des pays franco-provençaux », 1982 (édition des Imprimeries réunies de Chambéry), le radical dol, qu’on trouve dans des noms de lieux, de montagnes et de rivières, a trois origines différentes :

  • d’une part, une forme du radical celtique *dol qui aurait eu primitivement le sens de « table » (breton dol, « table » qui a donné dolmen, « table de pierre ») et qui aurait servi à nommer des monts au sommet aplati, tels que, par exemple, la Dôle dans le Jura.
  • une autre forme du même radical *dol, relevé par Falc’hun, au sens de « méandre », éventuellement « île » et qui est corroborée pour la région franco-provençale par des noms de lieux liés à des méandres : Dolomieu (Isère), Champ-Dollon (Genève), Champdolent (canton de Vaud; Champdollen au XVe siècle), plusieurs Chandolin (Vaalis), Doucy-en-Bauges (Savoie, de Dolciaco au XIIIe siècle : « forêt du méandre ») et Doucy-en-Tarentaise (Savoie; de Dauciaco au XIIIe siècle, même sens).
  • un radical préceltique *dor- qui est peut-être à l’origine du dur celtique « eau » et qu’on retrouve lié à des hydronymes et à des oronymes dont la mutation la plus courante est r/l et qui serait à l’origine d’un certains nombre de noms de rivières et de montagnes en dol : dor > dol. Tel serait le cas des rivières Dolon (Isère) et Doleure   (Isère/Drôme) qui ne paraissent pas particulièrement sinueuses, des monts Dolent et Dolin et de la commune de Doussard (Haute-Savoie; curtem Dulciatis au IXe siècle).

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Toponymie : histoires de dol ou naissance d’une passion…

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    La toponymie, (du grec tópos, τόπος, lieu et ónoma, ὄνομα, nom) est la science qui étudie les noms de lieux, ou toponymes en étudiant leur signification, leur étymologie, leur évolution dans le temps. Son champs d’application est vaste puisqu’il recouvre l’ensemble des noms de lieux habités (villes, bourgs, villages, hameaux et écarts) et l’ensemble des noms de lieux attribués aux espaces naturels non habités qu’il concerne le relief (oronymes), l’élément liquide (hydronymes). Il concerne également les noms attribués aux voies de communication  (odonymes, ou hodonymes), que les noms de lieux qui concerne des emplacements de surface restreinte (villa ou Ferme, ensembles immobiliers) : les microtoponymes.
     Avec l’étude des noms de personnes (anthroponymie), elle est l’une des deux branches principales de l’onomastique (étude des noms propres), elle-même branche de la linguistique.

     Mon intérêt pour cette discipline relève du hasard. Sur l’un des chantiers dont je m’occupais en Haute-Savoie, un endroit particulier du terrain connu sous le nom de « La Seigne » posait problème à cause des venues d’eau en provenance du sous-sol. Un géotechnicien avait été appelé à la rescousse et ce dernier, avant même d’entamer ses sondages, avait déclaré : « Avec un tel nom, on pouvait imaginer que le terrain serait chargé d’humidité sans même avoir à se déplacer sur place… » Surpris, je lui avait demandé de s’expliquer et il m’avait alors déclaré qu’en région Rhône-Alpes, les noms de lieux nommés La Seigne ou La Saigne étant souvent des lieux humides ou marécageux. Cette information m’avait vivement intéressé; ainsi donc, on pouvait, en étudiant sur une carte les noms de lieux déterminer certains caractères physiques de ces lieux. J’ignorais que les noms de lieux pouvaient également donner des informations utiles sur l’histoire de ces lieux, des populations s’y étaient succédées, des activités économiques qui y avaient été implantées.

    Quelques temps plus tard, durant mes vacances en Bretagne, je tombe chez un libraire sur un petit fascicule d’une cinquantaine de pages écrit par un certain François Falc’Hun dont le titre était : « Les noms de lieux celtiques – Nouvelle méthode de recherche en toponymie celtique ». En feuilletant l’ouvrage, je constate qu’il ne se limite pas à l’étude des noms de lieux bretons mais qu’il traite des noms de lieux de l’ensemble du territoire français avec un volet important concernant le territoire alpin. J’y relève un certain nombre de noms de lieux que je connaissais bien et pour lesquels je m’étais interrogé sur leur origine et leur signification. Falc’Hun proposait pour expliquer ces noms une origine celtique. Ainsi donc les Celtes que je croyais jusque là circonscrits à l’Europe du nord avaient occupé le massif alpin et auraient laissé de nombreuses traces au niveau de la toponymie. J’achetais le fascicule et deux autres ouvrages de Falc’Hun : « Les noms de lieux celtiques – Problèmes de doctrine et de méthode – Noms de hauteurs » (Editions armoricaines à rennes) et « Les noms de lieux celtiques – Vallées et plaine » (Slatkine). Je ne devais pas regretter ces investissements…

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le chanoine François Falc'Hun (1909-1991)le chanoine François Falc’Hun (1909-1991)

     François Falc’Hun était un prêtre catholique de langue maternelle bretonne, qui par son origine, s’était consacré à l’étude de la linguistique et la phonétique bretonnes. Il a enseigné ces disciplines aux Universités de Rennes et de Brest et écrits sur ces sujets de nombreux ouvrages. Il expliquait sa vocation par son enfance bretonnante :   « Le breton a été la seule langue que j’ai parlée et comprise jusqu’à 8 ou 9 ans, […] je n’ai jamais cessé de la pratiquer et il ne s’est guère passé d’année où elle ne soit redevenue ma langue la plus usuelle durant une période variant de quatre à douze semaines. J’en ai commencé l’étude raisonnée dès l’âge de quinze ans, au collège de Lesneven, sous la direction du chanoine Batany, auteur d’une thèse sur Luzel, à qui je dois sans doute ma vocation de celtisant« .

     Son intérêt pour la toponymie relevait d’un concours de circonstances : en 1933-1934, il se trouvait en convalescence dans les Alpes-Maritimes dans la commune de Thorenc, sur les rives de la Lane, au pied de la montagne de Bleyne. Il devait y effectuer un nouveau séjour en 1959-1960 pour les mêmes raisons. C’est lors de ces séjours qu’il s’aperçut que de nombreux toponymes alpins, incompréhensibles pour les habitants et les érudits locaux, prenaient sens lorsqu’on les interprétait à partir des langues celtiques. Il devait utiliser la même démarche pour l’étude d’autres toponymes du territoire français et à l’étranger.

     A partir des hypothèses et des conclusions auxquelles François Falc’Hun aboutissait, je me suis amusé durant plusieurs années à rechercher, d’abord sur le territoire rhône-alpin pris au sens large, en intégrant la suisse romande et le Val d’Aoste, et par la suite sur l’ensemble du territoire français, à l’occasion de mes déplacements, des exemples qui corroboraient ses thèses.

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–––– les toponymes établis sur la racine ou la base *dol –––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Concernant cette base *dol, Falc’Hun se réfère aux travaux d’un spécialiste de la langue galloise, Sir Ifor Williams (1881-1965) qui dans un petit livre intitulé Enwau Lleoedd (Noms de lieux) explique ainsi le sens de dol ou dolen en gallois :

     « Quand une rivière coule en terrain plat, elle n’est guère pressée, mais erre nonchalamment d’un côté à l’autre en décrivant des boucles, dolennau, ce qu’exprime le verbe gallois ym-ddolennu (qu’on ne saurait bien traduire en français que par le néologisme « se méandrer »). Voilà pourquoi on appelle ces boucles dol-au, « des méandres ». Puis le mot dol s’est appliqué tout naturellement à la terre presque entourée par la boucle de la rivière.(…)
      Tout le monde sait ce qu’est une île (en gallois ynys, en breton entez, enezen) dans la mer, entourée d’eau; on trouve aussi des îles qu’entoure l’eau des rivières ou des marais. mais les dols au bord d’une rivière, les terrains plats au bord de l’eau, on les appelle aussi des îles. En Irlande, unis (prononcer inich) est le mot qui correspond au gallois ynys; on l’emploie dans le même sens et Joyce dit : « le holm ou prairie basse et plane le long d’une rivière est habituellement appelé inch par les anglophones du sud. » On emploie holm en anglais dans le même sens, pour le même type de prairie et aussi pour une île dans la mer. »

Au pays de Galles, une île entre deux bras de la rivière l’Aeron s’appelle Dolau. Au sud de Lampeter, un village situé au milieu de prairies bordant les méandres de la rivière Teifi a pour nom Dolau-gwyrddon, « les méandres verts ». Cette configuration correspond au cas de nombreux lieux portant le nom de dol sur le territoire français.

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  Au Pays de Galles, aux abords de la rivière Teifi, on compte trois lieux-dits en dol situés à proximité immédiate de deux méandres très prononcés de la rivière : le village appelé Dolau-Gwyrddon, « les méandres verts », implanté dans la plaine bordant la rivière et traversé par un ruisseau secondaire et deux hameaux appelés dolgwm : dolgwm Isaf (dolgwm bas) situé au pied d’une colline et dolgwm uchaf (dolgwm haut) sur les pentes supérieures. (A ce propos, quelqu’un pourrait-il me communiquer la signification de gwm ?). A noter l’appellation Cefn Bryn qui signifie « l’éperon du mont » (cefn signifie « colonne vertébrale » en celtique gallois et Bryn, « éminence ») et possède en France des correspondants issus du celtique : les Cévennes, chaîne de montagne composée d’éperons montagneux et Bron ou Bren qui s’appliquent à des lieux avec collines.

   Capture d’écran 2013-09-21 à 23.39.58Falc’Hun relève que toujours au Pays de Galles, on trouve un Dolau-Cothi le long de la rivière Afon Cothi et un Ynysau-ganol, « les îles du milieu », puis Ynau-isaf, « les îles d’en bas ». Au confluent de la même rivière avec l’un de ses affluents, l’Afon Marlais, on trouve un Ynys-dywell, « l’île sombre » et un  Dolau-gleision, « les méandres verts ». les villages bâtis près de ce confluent occupent les dernières pentes d’une butte surplombant celui-ci pour se mettre à l’abri des inondations. C’est une situation identique que l’on trouve en France pour le village de Bardouville perché sur un promontoire dominant les boucles de la Seine ou voisine pour le site des Iles-Bardel dans le Calvados voisin de deux hameaux appelés La Bardellière. Bardouville signifierait donc « le village du mont du dol »… par ajout au Moyen Âge à la suite d’une implantation du mot ville au nom de lieu existant déjà et d’origine celtique *Bardol, « le mont du dol » qui désignait la hauteur dominant le méandre de la Seine.

     Dans la même logique Falc’Hun relève également que l’on trouve dans toute la Haute-bretagne des lieux dominant une vallée basse en forme de fer à cheval portant les noms de Le Bardoux, le Bardoul, le Bardol, le Bardel, le Bardeau, la Bardouère, la Bardoulais, la Bardolière, la Bardelière, la Bardoulière, la Bardoullière, la Bardouillère qui logiquement, compte tenu de la configuration des lieux devraient être des barr-dol, c’est à dire des « sommet du méandre ». Ailleurs en Bretagne, Dol est bâti sur un socle rocheux qu’enserre à moitié une rive du Guioult. Mont-Dol serait une traduction d’un ancien Menez-Dol, « la montagne de Dol » (Menez en breton signifie « mont, sommet ») car le lieu domine le marais situé à proximité de la ville de Dol. Dans le Jura, la ville de Dole est située dans un méandre du Doubs qui se divise en amont et en aval en plusieurs bras.

Falc’Hun explique encore le nom des communes de Douillet (Sarthe), Deuillet (Aisne), Duilhac (Aude), Douilly (Somme), Andouillé en Mayenne (Andoliaco en 802) et Andouillé (Ile-et Vilaine) par un ancien adjectif gaulois doliacos qualifiant un site où il y avait un dol affublé dans certain cas du préfixe an- qui serait l’article gaulois identique à celui de l’irlandais et du breton. Doulaize (Doubs) s’expliquerait par un ancien dol-ia, « endroit où il y a un dol » de la même manière que Planaise (Savoie) et Planèzes (Pyrénées Orientales) seraient des anciens plan-ia, « endroit où il y a un plan, une plaine ». Doullens (Somme), Dollendorf en Rhénanie allemande, Dollon (Sarthe), Doulon (Loire-Atlantique), Dolancourt (Aube) serait la version continentale du gallois dolen et sa variante dolan, de même que Piolenc dans le Vaucluse (Poiodolen en 998).

Une variante dal de dol (anglais dal et allemand Tal) expliquerait les noms de lieux en dal : Dallon (Aisne), Dallet (Puy-de-Dôme), Daluis (Alpes-Maritimes), Dalou (Ariège) et Andalo (Lac de Côme) accompagné de l’article gaulois.

Enfin le radical dol servirait également à nommer les rivières qui serpentent de la même manière que celles-ci sont parfois nommées la Serpentine (Jura), la Couloubre (couleuvre), les rivières à dol sont nommées Dolon (affluent du Rhône entre Vienne et Tournon), la Doulonne (petit affluent du Doubs), la Dolive (Saône-et-Loire), la Deule (Nord), l‘Eau d’Olle (Isère), le Doulou (petit affluent du Lot).

La Doulonne qui serpente - crédit Michel photosLa Doulonne qui serpente – crédit Michel photos

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