Αποκάλυψις – Les quatre Dragons Rouges de William Blake : Apocalypse et transfiguration

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William Blake

William Blake (1757-1827)

     Les peintures du Grand Dragon Rouge sont une série de quatre aquarelles réalisées par le poète et peintre anglais William Blake entre 1805 et 1810. Durant cette période, Blake fut chargé de créer plus d’une centaine de peintures pour illustrer des livres de la Bible. En particulier, cette tétralogie s’appuie sur la description du Grand Dragon Rouge de l’Apocalypse :

« Un grand signe apparut dans le ciel : une femme, vêtue du soleil, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle était enceinte et criait dans le travail et les douleurs de l’enfantement. Alors un autre signe apparut dans le ciel : c’était un grand dragon rouge-feu. Il avait sept têtes et dix cornes et, sur ses têtes, sept diadèmes. Sa queue, qui balayait le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le dragon se posta devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance.
Elle mit au monde un fils, un enfant mâle; c’est lui qui doit mener paître toutes les nations avec une verge de fer » »    –   
La Bible, Ap 12:3-4

William Blake - The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun

William Blake, The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun, 1805
Pen and watercolour, 43,7 x 34,8 cm, The Brooklyn Museum of art, NY

   Cette peinture montre le dragon, de dos, prêt à dévorer l’enfant de la femme enceinte décrite dans l’Apocalypse :

       « le dragon, vu de dos, semble enjamber tout l’univers, un ped posé sur les abîmes maritimes (sous la lune, la couleur est bien d’eau…), l’autre fermement appuyé sur un piton rocheux. Son attitude triomphante et dominatrice n’est pas sans rappeler celle de l’ange au petit livre; mais la bête remplace l’ange et l’imminence de la mort celle de la révélation. Le dragon surplombe la femme allongée à ses pieds, affolée, suppliante; l’agresseur est debout. Ses ailes déployées ont des arêtes acérées et des angles aigus mis en valeur par quelques traites de plume noire; la victime, couchée, s’enroule dans les plis vaporeux de sa robe et ses cheveux son ondulés. la transparence lumineuse de al femme contraste avec l’opacité des ailes membraneuses qui obstruent l’horizon. Dans cette première aquarelle, la femme est déjà la proie du dragon rouge-feu : la queue qui, dans l’Apocalypse, balaie le tiers des étoiles, enserre ici le corps de sa victime. Conformément à la légende, le dragon serait le premier amant de la femme. Sa queue énorme est un phallus : la fureur du dragon serait l’envers de son désir, et l’occultation de l’enfant va dans le même sens. Dans l’Apocalypse, quatre «forces» sont en présence : une femme, un enfant, un dragon, Dieu. Blake resserre le conflit et modifie sensiblement sa signification. La mise en scène et la mise en image – les lignes, les formes et les couleurs : le style même de cette œuvre – exacerbent la confrontation des contraires; l’agresseur contre sa victime, l’actif et le passif, le masculin contre le féminin, la bête ou la matière contre l’âme…»

William Blake - The Great Red Dragon and the Woman Clothed with the Sun

William Blake, The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun, 1805-1810
Aquarelle, 40 x 32,5 cm, National gallery of Art, washington

    Similaire à la précédente, cette aquarelle illustre la même scène mais d’un point de vue différent : la femme enceinte est présentée de face, dominée par le Dragon.

     La seconde aquarelle peut surprendre au premier abord : quoique précipité sur terre, le Dragon semble toujours en position dominatrice, celle des spectres blakiens. Mais la dynamique de l’œuvre inverse radicalement sa signification : alors que le dragon bascule vers la terre, la femme se redresse et semble affronter l’ennemi du regard. Les cornes de la lune sont dressées, comme les bras tendus vers les hauteurs et les ailes éplorées. Assise sur un promontoire qui l’isole des eaux et de la foule, elle est déjà sauvée et prête à s’envoler. Sa silhouette fait écho à celle du ressuscité, ou de Saul converti. La victoire de cette femme est bien une victoire sur la mort; elle est à proprement parler résurrection et renaissance à un autre ordre de valeurs, renaissance à l’Esprit. La femme aux formes pleines et arrondies s’impose comme un centre irradiant de l’œuvre. Ses ailes n’ont pas l’envergure de celés du grand aigle, mais la forme et la douceur des ailes duveteuses des anges. Elles sont un écho triomphant des ailes nocturnes de Jérusalem déchue. Les deux figures gagnent d’ailleurs à être rapprochées : l’une s’enferme en son chagrin et se replie sur soi; l’autre s’ouvre au contraire et s’offre pour sauver le monde : ses bras tendus sont ceux du Christ et ceux d’Albion. La mère de l’Apocalypse devient ainsi l’émanation d’Albion et l’âme de l’humanité : lorsque l’homme éternel s’éveille de son long sommeil, elle se dresse comme lui sur le rocher des siècles, triomphant du dragon, de la matière et de la mort. 

     Ces deux illustrations de l’Apocalypse de Saint Jean « résument » magnifiquement l’épopée de Jerusalem, L’Emanation du géant Albion; elles rassemblent les images et les thèmes épars dans le cours du poème : le papillon de la page de titre ou celui du rêve de Los, exalté parmi les étoiles, l’arche lunaire oui le spectre d’Albion, le serpent qui enserre le corps nu d’une femme ou l’attitude offerte d’Albion devant le crucifié : elles concentrent la vision. La mère de l’Apocalypse n’est pas autre, pour Blake, que la fiancée de l’Agneau, l’émanation d’Albion, Jérusalem et la liberté. – Danièle Chauvin, Apocalypse et transfiguration, pages 78 à 80.

William Blake - The Great Red Dragon and the Beast from the Sea

William Blake, The Great Red Dragon and the Beast from the Sea, 1805
Pen and watercolour, 41 x 35,6 cm, National gallery of Art, washington

     L’aquarelle n° 3 représente toujours le grand dragon rouge, un avatar du Diable, représenté dans sa gloire, hideux debout sur la bête à sept têtes de la merVoici comment Saint Jean, reclus dans l’île de Patmos sous l’empereur romain Domitien, a décrit dans l’Apocalypse selon sa vision la Bête monstrueuse :

« Puis je vis monter de la mer une Bête, qui avait dix cornes et sept têtes, et sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des noms de blasphème. La Bête que je vis était semblable à un léopard ; ses pieds étaient comme ceux d’un ours, et sa gueule comme une gueule de lion. Le Dragon lui donna sa puissance et son trône, et une grande autorité. Et je vis l’une de ses têtes comme blessée à mort ; mais sa blessure mortelle fut guérie. Et toute la terre était dans l’admiration derrière la Bête. Et ils adorèrent le Dragon, parce qu’il avait donné l’autorité à la Bête; ils adorèrent la Bête, en disant : Qui est semblable à la Bête ? Qui peut combattre contre elle ? Et il lui fut donné une bouche qui proférait des paroles arrogantes et des blasphèmes ; et il lui fut donné le pouvoir d’agir pendant quarante-deux mois. Et elle ouvrit sa bouche pour proférer des blasphèmes contre Dieu, pour blasphémer son Nom et son tabernacle, et ceux qui habitent dans le Ciel. Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints, et de les vaincre. Et il lui fut donné autorité sur toute tribu, tout peuple, toute langue, et toute nation. Et tous les habitants de la terre l’adoreront, ceux dont le nom n’a pas été écrit dès la fondation du monde dans le Livre de vie de l’Agneau qui a été immolé [ Jesus-Christ ]. Si quelqu’un a des oreilles, qu’il entende ! » (Apocalypse 13, 1-9)

      Les exégètes voient généralement dans cette Bête le symbole de tout pouvoir qui s’oppose à Dieu et à ses commandements à travers le monde, à travers les siècles. Par exemple, jusqu’au IVe siècle, le pouvoir de l’empire romain, encore païen, qui a plus ou moins violemment persécuté l’Église. Au XXe siècle, le totalitarisme nazi, d’une part, et le totalitarisme soviétique, d’autre part, ont pu être perçus comme de nouveaux « visages » de la Bête. D’autres pouvoirs ou puissances dans le monde, tant dans le passé, dans l’actualité contemporaine et dans les temps à l’avenir, dès lors qu’ils s’opposent à Dieu et à l’Église, peuvent entrer dans la grille de « lecture » interprétant leur action comme étant celle de la Bête.

William Blake - The Number of the Beast is 666

William Blake, The number of the Beast is 666
Pen and watercolour, 40,6 x 33,0 cm, Rosenbach Museum and Library, Philadelphia

     Dans l’Apocalypse selon saint Jean, la « bête de l’Apocalypse » est une bête à sept têtes et dix cornes, qui représente un système de pouvoir, conféré par Satan, s’étend sur tous les hommes qui y adhèrent en recevant la marque de la bête. Cette marque est le 666, le Nombre de la Bête. La particularité de ce système de pouvoir – et donc de la Bête – est de s’opposer à Dieu et à tout ce qui le représente, en particulier l’Evangile.

    « Il lui fut donné d’animer l’image de la bête, de sorte qu’elle ait même la parole et fasse mettre à mort quiconque n’adorerait pas l’image de la bête. À tous, petits et grands, riches et pauvres, hommes libres et esclaves, elle impose une marque sur la main droite ou sur le front. Et nul ne pourra acheter ou vendre, s’il ne porte la marque, le nom de la bête ou le chiffre de son nom. C’est le moment d’avoir du discernement : celui qui a de l’intelligence, qu’il interprète le chiffre de la bête, car c’est un chiffre d’homme : et son chiffre est six cent soixante-six. » (Traduction œcuménique de la Bible donne pour les versets 15 à 18)

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En quête des dragons des Alpes : le savant suisse Johann Jakob Scheuchzer (1672-1733)

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Dragon des Alpes

      Dans son essai « Devant les images, des corps : images populaires des gens de la montagne », l’historien Christophe Gros décrit comment, au XVIIIe siècle, des esprits éclairés sont encore influencés par les légendes  des dragons des Alpes; Parmi ceux-ci, le très réputé savant suisse Johann Jakob Scheuchzer (1672-1733) est tellement convaincu de leur existence qu’il entreprend des recherches de terrain :

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 » Itinera alpina  » par Johann Jakob Scheuchzer, vers 1702-1711

« II parcourt à pied les Alpes helvétiques de 1702 à 1710. Ses étudiants, parfois son frère et ses six fils l’accompagnent et continueront son oeuvre. II rédige des ouvrages de renommée européenne en tant que membre de la Royal Society de Londres. Son livre, Itinera Alpina, parait en 1708 avec l’imprimatur du président de la societe, Isaac Newton. II renoncera, même poussé par Leibniz, ä devenir en fin de carrière le médecin du jeune tsar Pierre le Grand et milite pour la tolérance religieuse suite aux guerres du Toggenbourg. La fameuse question des dragons est évoquée lors des 5e, 6e et 7e voyages, des 1705 : «L’an 1603, le 10 septembre au soir à 22 heures, on a vu voler un dragon enflammé et luminescent […].» II établit une veritable histoire des dragons en precisant qu’il «se limite à une description historique circonstanciée, répartie par cantons portant sur les dragons suisses, et sur la base de témoignages écrits, authentifiés ou encore de récits oraux transcrits par moi-même.» Sont passées en revue les apparitions aussi sous la forme des légendes de fondation, comme à Burgdorf, selon laquelle deux héros jumeaux luttent contre un dragon gardien du Trou du Dragon (lieu-dit); grotte appelée Beatushöhle, très souvent gravée et photographiée encore aujourd’ hui. C’est à Lucerne qu’ on observe la plus haute fréquence de récits populaires et de récits de pelerins passant le Gothard, notamment ceux de prélats irlandais et anglais, de commercants venitiens et hollandais; enregistrés par les clercs locaux qui doutent, interrogent, décrivent et fournissent un abondant corpus d’enquête. Et en final l’auteur appelle de ses voeux une comparaison des dragons étendue aux pays voisins de l’arc alpin. Un dragon est identifiable ä sa grandeur, sa barbe sous le menton, son ordre inverse des dents, sa couleur noire, ou cendre ou rouge feu, sa large ouverture de gueule, son siffiement effrayant et lugubre, et enfin ä ses ailes. (…) Surexploitées par les éditeurs en mal de sensationnalisme ces onze gravures sont adoptées comme des stereotypes sur les superstitions des montagnards. L’intention du savant ainsi que ses images de dragons sont détournées et sorties de leur texte explicatif. Un indécrottable discrédit tombe sur Scheuchzer et avec lui sur la société traditionnelle de la montagne. Lors de la seconde édition des Itinera, J. G Sulzer (1720-1779), éditeur-commentateur, trahit la démarche et inaugure la moquerie contre les superstitions populaires. Les dragons seront dorénavant, aux yeux des Philosophes, les traces du délire d’un peuple ignorant et pieux, que l’Encyclopédiste ou l’Idéologue (plus tard l’instituteur ou le psychanalyste) se doivent d’extirper des consciences, en transformant ces récits en légendes effrayantes et attirantes. Les images sont dorénavant dissociées des moeurs et produites en atelier dans les grandes capitales par des professionnels qui ne parcourent pas la montagne. Dans les rééditions du 18e et toujours dans les récentes Histoires des Alpes, l’image du dragon n’est à l’abri d’aucun emprunt répété, souvent même de seconde main, détourné jusque dans les renvois. Ainsi est mis à disposition un stock d’images plus délirantes que les expériences des indigènes et le sérieux du savant. Et pourtant nul mieux que Scheuchzer, avant l’éveil du romantisme et des folkloristes-ethnographes, n’a eu de cesse de bâtir une représentation fidèle des croyances populaires assumées. Ses tableaux, cartes et illustrations s’ordonnent toujours en fonction d’un lecteur ou d’un observateur implicite. Cet observateur, curieux et réfléchi, est souvent représenté dans le paysage de la gravure ou de la vue d’une ville. Objet de toutes ses attentions d’auteur, il est respecté comme un penseur savant, qui prend note, trace les perspectives mathématiques, questionne les indigènes, commente les sources dûment verifiables, et, enfin, argumente afin de parvenir à une certitude. Toute la démarche du Bergwanderer, ce fameux «Excursionniste», va dans le sens d’une ouverture d’un monde de visibilite et d’intelligibilité. Et le vocable grec ancien «ouresiphoites» désigne la demarche de l‘«Excursionniste» qui, bâton à la main, et prose en bouche, va parcourir le monde alpestre. (…) Scheuchzer fait etat de ses désagréments (marches, transports d’instruments, arpentages, dessins de vues, prospects, hebergements, intempéries), mais «l’accompagnement et la compagnie des gens d’alpage, honnêtes et vieux confédérés, a adouci largement toutes les maussaderies rencontrées au demeurant».
Christophe Gros, « Devant les images, des corps : images populaires des gens de la montagne »

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Dans son  » Itinera alpine «  Scheuchzer consacre un chapitre entier à décrire et dépeindre diverses rencontres avec ces créatures. Des histoires racontent des serpents avec des membres ou les visages presque humains ou deux queues et deux langues, avec un corps recouvert d’écailles. 

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Toujours dans son  » Itinera alpine «  Scheuchzer raconte que des témoins oculaires auraient observé à un dragon volant ( Draconum de alatum) avec un souffle de feu dans une localité non précisée des Alpes suisses.

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Témoignages de l’époque sur la présence de dragons en Suisse

     Ces témoignages ont été recueillis par Johann Jakob Scheuchzer lui-même ou retransmis par l’éditeur Johann Georg Sulzer dans la traduction allemande de la « alpina Itinera  » publiée en 1746 sous le titre« Natur-Geschichte des Schweizerlandes (histoire naturelle du pays de Swiss).

       » À l’été de l’année 1717 Joseph Gackerer de Neftls (…) à une demi-heure de Glaris (…) a rencontré un animal avec la tête d’un chat, avec des yeux qui sortait, il fut longtemps un pied, avec un corps épais, quatre membres, et quelque chose comme seins en suspens depuis le ventre, la queue était un pied de long, le corps entier était couvert d’écailles et de couleur. L’homme a violé avec un bâton; il était doux et plein de sang empoisonné, de sorte que de quelques gouttes déversées, sa jambe est devenu enflée. J’e demandé à monsieur Tschudi, pasteur à Schwanken, sil trouverait une personne honnête qui pourrait chercher les os de cette personne, et en Avril 1718, il m’en fit envoyer certains à moi, que je tiens dans la collection comme des spécimens rares. »

       » Du dragon maléfique voilà ce que l’on peut dire (…) Il ya quelques années, un honnête homme nommé Mcyer; au-dessus du village de Ommen, à l’ombre d’un grand sapin a vu un dragon. Il avait des jambes et des ailes tachetées de rouge et luisant comme l’argent. Quand il reprenait haleine, cela sonnait comme un soupir et de temps en temps, il secouait ses ailes. L’homme s’en retourna et dit qu’il avait vu. Deux jours après, il y eut une tempête de grêle, ce qui confirme ce que croient communément les habitants que des tempêtes sévères se produisent après qu’un dragon eut été repéré. Ce ne serait pas sans raison car nous savons que, après la dilution de l’air et avant qu’il ne pleuve, les créatures comme les serpents, les lézards et les animaux similaires ont tendance à sortir de leurs trous . « 

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N’est-il pas mignon, celui là ?

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article lié :

Dragon observé au mont Pilate –  Ouresiphoites Helveticus, sive itinera per Helvetiae alpinas regiones, 1723.

le mont Pilate en Suisse et son dragon.
On raconte qu’après sa mort le corps de Ponce Pilate a été placé près d’un petit lac sur le Mont Pilate, dans le canton de Lucerne. La légende rapporte que chaque Vendredi Saint, Pilate sortait de sa tombe pour aller laver ses mains ensanglantées dans le lac. 
     Si quiconque essayait de défier la domination de Pilate sur la montagne, de grands orages s’abattraient sur les villages dans les vallées situées dans les environs. Ainsi, il était interdit d’escalader la montagne. En 1585, un prêtre et quelques citadins ont décidé de tester la véracité de cette histoire et se sont rendus au pied de la montagne où ils ont fait un terrible tintamarre. Rien ne se passa, on conclus donc que la légende était sans fondement.

Pour l’article complet, c’est ICI

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Imaginaire de la montagne : perception de l’espace montagnard au Moyen Âge

–––– L’espace montagnard au Moyen Âge : un monde hostile à l’homme –––––––––––––––––––––––––

     Au Moyen Âge l’espace montagnard est appréhendé de deux manières différentes et opposées :
La première manière, positive, relève du symbolisme religieux et est nourrie par les Saintes Ecritures. Elle est héritière de la mythologie et des textes antiques pour lesquels la montagne, dans son essence, est proche des cieux Incorruptibles et est considérée pour cette raison comme le « sommet du monde », expression de pureté et siège du Paradis terrestre.
A cette vision de la montagne se rattachent les montagnes mythiques connues à cette époque telles que le Caucase avec le mont Arara (où repose l’Arche de Noé…), le mont Sinaï, le mont Athos, le mont Olympe,  le pic d’Adam à Ceylan, proche du Paradis terrestre (75 km…) où les Arabes situaient la chute d’Adam, l’Etna (associé à l’Enfer).

     D’autres montagnes avaient la réputation d’abriter à leur sommet des merveilles. C’est ainsi que dans les Alpes, on voyait flotter au sommet du mont Aiguille, jugé inaccessible, des draps blancs selon l’usage des lavandières, au mont Ventoux, la Baume de la Mène, une grotte de la face nord, était une porte ouverte sur le monde infernal d’où l’on pouvait observer les démons,  que dans les Pyrénées le mont Canigou était censé abriter des sorcières et des fées, qu’au pays de Galles le Snowdon était réputé être le siège de manifestations extraordinaires et qu’au début du XIIIe siècle la Topographia hibernica de Giraud de Cambrie décrit son sommet comme comportant un lac possédant une île flottante et des poissons à œil unique…

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    Voici comment le mont Olympe en Grèce est décrit au XIVe siècle par Jean de Mandeville, médecin et explorateur, auteur du Livre des merveilles du monde :

« Au sommet l’air est si pur qu’il n’y court aucun vent , ce pourquoi ni oiseau ni bête n’y pourraient vivre car l’air y est trop sec. Et on dit que les philosophes jadis y montèrent, tenant en mains une éponge humide pour avoir de l’air moite, sans quoi ils n’auraient pu respirer et auraient défailli à cause de l’air trop sec. Et sur le sommet ils écrivirent avec leurs doigts des lettres sur le sable, et remontant un an plus tard ils trouvèrent les mêmes lettres telles qu’ils les avaient écrites, sans être en rien corrompues ou défigurées. Par quoi il apparaît bien que les montagnes montent jusqu’au pur air. »

Gervais de Tilbury, quant à lui, décrit ainsi le Canigou :

A son sommet, il y a un lac aux eaux très noires et au fond insondable : il s’y trouve, rapporte-t-on, une demeure des démons, aussi vaste qu’un palais, à la porte close; mais la demeure et les démons eux-mêmes restent inconnus et invisibles au commun des gens. Si l’on jette une pierre ou quelque chose pesante dans le lac, une tempête éclate aussitôt, comme si les démons étaient courroucés. »

Dans l’un de ses essais, en 1442, l’écrivain satirique Antoine de la Salle décrit le Paradis terrestre au sommet d’une montagne. Il faut savoir qu’au Moyen Âge, le Paradis terrestre, à la différence du Paradis céleste, était imaginé sur Terre, en un endroit inaccessible au commun des mortels.

Maintenant, nous allons parler du Paradis terrestre, qui est la tête du corps formé par toute la terre, après avoir parlé des trois parties du monde. Ce Paradis est situé dans les contrées de l’Orient, c’est-à-dire tout au bout et à l’extrémité de l’Asie ; il est d’une hauteur extrême, comme rempli des quatre éléments des sept planètes et des douze signes, qui règnent tous en lui dans leur meilleure harmonie.
C’est dans ce Paradis que furent créés et formés nos premiers parents, Adam et Ève, de la main de notre vrai Dieu, notre Créateur. Mais dès qu’ils succombèrent au péché de désobéissance, ils furent sur-le-champ chassés de ce Paradis que Dieu avait consacré. Dans ce Paradis vivent Enoch et Elie, et ils y vivront jusqu’à la destruction de l’Antéchrist.
C’est là que se trouve l’Arbre de vie, et de son pied sortent quatre ruisseaux ; l’un s’appelle le Pison (Gange/Indus), l’autre le Guion (le Nil), le troisième le Tigre et le quatrième l’Euphrate ; ils coulent tous les quatre dans les veines du corps formé par la terre, c’est-à-dire dans la mer et hors de la mer, et font jaillir de grandes sources sur la terre en diverses régions.
C’est de là que viennent le plus grand fleuve de l’Asie, le Tanaïs ; le plus grand de l’Europe, le très grand fleuve appelé Norveyan ; et le plus grand de l’Afrique, appelé le Nil ; tous les trois partent des quatre ruisseaux du Paradis. Personne ne peut entrer ni monter dans ce Paradis, à cause des montagnes escarpées qui l’entourent tout entier, sauf à l’entrée.
Il y a tant de sortes de dragons, de serpents, de coquecigrues et d’autres bêtes venimeuses très féroces qui vivent là, dans ces très hautes montagnes, que les bêtes de ces montagnes ont une nature très proche de l’élément du feu ; c’est là ce qui explique leur férocité et leur ardeur, comme l’a voulu Dieu qui en a décidé ainsi.
Selon les savants, tandis que le Paradis terrestre est la tête de la terre en raison de son extrême hauteur, les Enfers se trouvent au fin fond du corps formé par la terre, là où aboutissent toutes les ordures et toutes les puanteurs des quatre éléments.  (cité par S.Jouty – 1991)

Le Paradis de la reine Sibylle par Antoine de La Sale

Le Paradis de la reine Sibylle par Antoine de La Sale
Double carte du mont de Pilate et du mont de la Sibylle (1437 et 1443).
Chantilly, musée Condé.

     L’essayiste Sylvain Jouty relève que cette description fait apparaître le fait que le Jardin d’Eden, pour les chrétiens du Moyen Âge, est une montagne, la plus haute montagne de la Terre. Cette matérialisation étant repris par les Fioretti della Bibbia  qui décrit ainsi le Paradis : « De cette montagne l’on dit qu’elle est si haute et si dure à gravir, à cause de sa bonté, qu’on n’a jamais vu personne n’y monter, ni entrer à l’intérieur du Paradis ». Et Sylvain Jouty d’ajouter : « La Divine Comédie de Dante ne fera que reprendre, de façon géniale il est vrai, un schéma cosmologique largement partagé, tout en reprenant l’image de la difficulté d’escalade du Paradis ». la raison qui place le Paradis terrestre au sommet de la plus haute montagne tient à la nécessité de le relier au Paradis Céleste, séjour futur des Justes, et en même temps de le rendre inaccessible aux hommes. Si les hautes montagnes sont assimilées au Paradis, les volcans, eux, sont assimilés à l’Enfer.

     Au yeux du Moyen Âge religieux et savant la montagne est un monde « hors des hommes » assimilé au désert,  à l’instar du désert des premiers anachorètes, elle devient le lieu privilégié pour la méditation, la pénitence et la rencontre avec Dieu. De nombreux ermites et établissements religieux s’installeront au fond de vallées reculées, loin de la société des hommes. Voici ce qu’écrit l’évêque de Grenoble, en 1086, lorsqu’il ratifie la charte de donation des terres de la Chartreuse : « Par la grâce de la sainte et indivisible Trinité, nous sommes avertis avec miséricorde de ce qui est nécessaire à notre salut (…) C’est pourquoi nous donnons un vaste désert en possession pour toujours à maître Bruno et aux frères qui sont venus avec lui, cherchant une solitude pour y habiter et vaquer à Dieu… »

    Ainsi, dans l’imaginaire du Moyen Âge, la représentation de la montagne est liée au sacré, au paradisiaque, au merveilleux. Elle est également, comme le signale un historien, une porte pour l’au-delà, une frontière entre deux mondes : « Lieu de punition et de réconciliation, demeure des fées et des sorcières, abri du paradis et l’enfer, des ermites et des démons, la montagne est frontière entre les dieux et les hommes, entre les chrétiens et l’Antéchrist, entre le bien et le mal. Elle est le lieu où s’affrontent deux mondes diamétralement opposés qui tentent de communiquer par le biais des héros et des élus. » (Claude Lecouteux. Aspects mythiques de la montagne). L’état de limite détermine un ailleurs; c’est ainsi qu’en cas de bannissement, le banni est souvent envoyé « outre-monts », les versants invisibles situés de l’autre côté de la montagne étant considérés comme  ténébreux et maléfiques.

     La seconde manière d’appréhender la montagne est chargée de négativité et  s’applique au monde physique de la montagne qui s’oppose à l’homme et lui impose ses lois dés lors qu’il souhaite le franchir pour se rendre d’un point à un autre, ce qui est le cas lorsque l’on voyage entre l’Europe du Nord et l’Italie et l’Espagne.
     Pour les clercs cultivés du Moyen Âge, la Nature en général est considérée comme un monde sauvage et hostile récalcitrant à la parole de Dieu. Ils sont en cela, dans ce cas également, les héritiers de la vision antique de l’Univers qui distinguait le monde civilisé du chaos extérieur peuplé de barbares et de créatures monstrueuses. Il ne faut donc pas s’étonner que la montagne où tous les aspects et caractères de la Nature apparaissent exacerbés de part ses paysages tourmentés, ses sombres forêts, ses étendues désolées et désertiques sièges de manifestations naturelles étranges et inexpliquées, soit perçue comme un lieu répulsif chargé de valeurs négatives, plein de dangers, repère de brigands, de dragons et autres créatures démoniaques.
     Cette négativité se nourrit également des aléas induits par les conditions physiques et climatiques propre au monde montagnard : rigueurs de l’hiver avec un froid plus vif que dans la plaine, afflux de neige qui occasionne des avalanches, crues dévastatrices des cours d’eau, glissements de terrain et éboulements de rochers auxquels il faut ajouter la pénibilité de la marche et de l’ascension sur de mauvais chemins escarpés avec le risque de chute toujours possible, la violence et la dangerosité des orages. Il n’est donc pas étonnant que durant une longue période la montagne ait été perçue comme un milieu peu accueillant et hostile.

     Les récits des premiers voyageurs relataient de manière exagérée, les frayeurs qu’ils avaient pu ressentir. Elisée Reclus, dans « Histoire d’une montagne », rapporte que la terreur inspirée par les avalanches en masse aux montagnards et aux voyageur a valu aux vallées les plus exposées des noms sinistres tels que « Val-de-l’Epouvante » ou « Gorge-du-Tremblement ». Il raconte « qu’aux beaux jours de printemps, les voyageurs savent que l’avalanche attend simplement un choc, un frémissement de l’air ou du sol, pour se mettre en mouvement. Aussi marchent-ils comme des larrons, à pas discrets et rapides; parfois même, ils enveloppent de paille les grelots de leurs mulets, afin que le tintement du métal n’aille pas irriter là-haut le mauvais génie qui les menace. »

Sarrasins et Brigands
     Dans le dernier quart du IX° siècle, les Sarrasins sont implantés au Fraxinet près de La Garde-Freinet d’où ils mènent des razzias en Provence et dans les Alpes remontant très loin dans le nord jusqu’au Valais. En 906, ils détruisent l’abbaye de la Novalaise située près de Cluses. En 921, ils lapident dans des défilés alpestres de nombreux anglos-saxons en route pour Rome. Des massacres de « romieux » seront de nouveau commis en 936 et 939, l’année suivante, en 940, ils occupent le village de Saint-Maurice en Valais bloquant de nombreux pèlerins sur le versant italien des Alpes. En juillet 972, ils parviennent à capturer dans les environs d’Orcières un personnage important, Mayeul, le quatrième abbé de Cluny qui ne sera libéré qu’en échange d’une énorme rançon. A l’insécurité causée par les Sarrazins s’ajoute celle provoquée par des bandes de brigands et de pillards, les marrones (marrons). Les nobles eux-mêmes profitent de cette situation troublée pour régler leurs différents. Une ère de crainte, sinon de terreur, s’abat sur la région et Il est fortement recommandé aux voyageurs de « redouter tout sentier tournant et être toujours armé et sous bonne garde ». Le col du Mont-Joux (l’actuel col du Mont Saint-Bernard), lieu de passage privilégié des commerçants et des pèlerins entre le nord-ouest de l’Europe et l’Italie, était notamment le lieu de nombreux brigandages. Il faudra attendre l’an 968 que sous l’égide de Saint-Bernard de Menthon, alors archidiacre d’Aoste, une expédition sécurise le passage et reconstruise l’hospice pour héberger et secourir les voyageurs. C’est ainsi qu’en reconnaissance le col prit par la suite le nom de son bienfaiteur.

En 1512 encore, cette fois dans les Pyrénées, Guichardin, au passage du Perthus signale : « on y trouve des assassins… L’endroit est très exposé aux brigands car, outre le fait d’avoir des voies très étroites, des ravins en vérité, et très sombres, il se rattache à d’autres montagnes qui vont jusqu’en Gascogne où il serait quasi impossible de découvrir les assassins. »

Démons et dragons
    Pour ne pas arranger les choses, les montagnes sont réputées être peuplées de démons à qui, comme en témoigne Charles Durier en 1877, on attribuait le déclenchement des avalanches et de créatures monstrueuses tels les dragons, comme en témoigne la légende des Lindorms* en Autriche et en Suède, celle du Tatzelworm en Bavière et dans les Alpes suisses, ou encore celle du dragonnet des Monts Pilates vaincu par Winckelriedt. L’origine de la montagne du Lubéron ne serait autre qu’un dragon occis, dans la mer des Alpes où il sévissait, par le glaive d’une cohorte d’anges exterminateurs, et que Dieu fossilisa pour l’éternité. La chute du monstre fût si épouvantable qu’il ne restera de l’océan primitif qu’un large cours d’eau, la Durance. 

Glacier_Dragon

le dragon-glacier

      Un manuscrit du XVe siècle conservé à Verceil, contient une vie de saint Bernard, assimilent les brigands qui tenaient le col du Mont-Joux (aujourd’hui col du Mont-Saint Bernard) à des démons :

«Un jour, saint Bernard traversa une montagne où autrefois les habitants rendaient un culte à Jupiter dans son temple. Il y avait là une multitude de mauvais esprits, et l’un d’eux molestait les voyageurs ; dans les régions voisines, avec la permission de Dieu — les péchés des habitants l’exigeaient — les anges mauvais provoquèrent des rafales funestes de tempêtes. L’homme de Dieu voyant l’affliction des habitants commença à leur parler de la miséricorde de Dieu et de sa sévérité à l’égard des pécheurs. Lors de sa prédication, touchés aux larmes, tous lui dirent « Ordonne ; quoi que tu commanderas, nous obéirons à tes préceptes pourvu que la colère de Dieu se détourne de nous. » Le saint leur ordonna un jeune de trois jours, et le peuple fit pénitence… Et peu de jours après qu’il se fut lui-même adonné au jeune et à l’oraison, le saint, muni du signe de la croix, se porta vers le lieu fameux. Lorsque le démon, rugissant et horrible à voir, vint au-devant de lui, l’homme de Dieu le saisit aussitôt et lui ordonna de se taire; le démon se laissa lier comme un petit animal; le saint le conduisit alors en un lieu désert et lui ordonna, au nom de la Sainte Trinité et de Jésus-christ, de ne plus jamais nuire à personne ; une fois le temple de Jupiter ainsi débarrassé, ce lieu retrouva la paix; et jusqu’à ce jour, en cet endroit où un monastère fut construit, il accourt beaucoup de voyageurs envers lesquels on exerce aussi les devoirs de l’hospitalité… »

    Jusque vers la fin du Moyen Age, les hommes évitèrent les sommets alpins, qu’ils entouraient de rumeurs et de Légendes, les croyant peuplés de démons. En 1387 encore, les édiles de Lucerne enfermèrent le moine Niklaus Bruder et cinq autres religieux coupables d’avoir tenté de gravir le Mont Pilate qui domine la ville et où était censé se terrer un dragon. Ce dragon y sera observé en 1499 et deux autres en 156.
Il ne faut donc pas s’étonner que vers 1430, c’est en montagne, plus précisément entre le Valais et le Dauphiné que seront attestés les indices indiquant l’existence du « sabbat des sorcières » et que se déclenchera la grande offensive de l’église contre la sorcellerie et qui s’étendra par la suite au reste de la chrétienté. C’est pour lutter contre ces manifestations du Malin que la montagne se couvrira de lieux de cultes et de monuments consacrés à des saints protecteurs tels que Saint Nicolas, Saint Jacques, Saint Bernard et Saint Théodule sensés exorciser les démons et faire disparaître les anciennes croyances locales.

* les lindorms ou lindworms étaient en Allemagne et en Autriche des dragons (Drache) ou des « vouivre » (voivre). Cette appellation est issue des deux racines germaniques lind (« attraper ») et worm (« ver »). Dans le Nibelungenlied de Richard Wagner, Fafnir, le dragon/géant est clairement décrit comme un lindworm.

Lucas Jennis Bestiary DragonMichael_Maier_Atalanta_Fugiens_Emblem_14

* les tatzelworms des Alpes (aussi appelé arassas dans les Alpes françaises, springwurm auTyrolstollwurmstollemvurm, ou tazzelwurm en Suisselindwurm ou praatzelwurm en Autrichekuschka en Slovénie) sont des sortes de vers de grade taille à tête de chat et munis de deux pattes antérieures pourvues de griffes. Elles sont  capables de faire des bonds prodigieux et dégagent une puanteur insupportable qui peuvent être mortelles. On racontait qu’il s’échappait de l’Aar, en Suisse (à l’époque complètement inaccessible et par conséquent propice au développement d’une légende) pour commettre divers méfaits sur le bétail.

Fontaine du Lindworm de Klagenfurt_- gravure sur bois de 1880Fontaine du Lindworm de Klagenfurt_- gravure sur bois de 1880

     Curieusement ces croyances persistèrent longtemps jusqu’à l’aube de l’ère moderne : en 1814, un chercheur et scientifique berlinois nommé Samuel Studer déclara qu’un monstre hantait bel et bien les gorges de l’Ara  De nombreuses personnes ont ensuite déclaré l’avoir vu, notamment en 1921 àHochfilzen, dans le sud de l’Autriche, puis le phénomène s’est reproduit en 1954 à Palerme en Sicile, vingt ans après la prise d’une photographie qui immortaliserait un tatzelwurm par le photographe suisse Balkin.

Paolo_Uccello_047bPaolo Uccello, saint Georges et le démon, vers 1470

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–––– L’image négative des populations montagnardes ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     Cette dichotomie dans la perception du Moyen Âge savant entre une montagne mythique siège de merveilles et une montagne réelle mystérieuse et hostile au voyageur laissait peu de place aux habitants qui peuplaient ces lieux qui étaient soit totalement ignorés, soit dénigrés. Ces régions étant considérées comme maléfiques, cette négativité rejaillissait sur leurs habitants qui étaient mal considérés, ayant la réputation d’être très laids, voire repoussants, stupides et plus proches des animaux que des hommes.

     Voici comment Aimery Picaud, un clerc poitevin présentent les paysans basques au XIIe siècle :  (d’après Emmanuel Filhol : L’image de l’autre au Moyen Age. La représentation du monde rural dans le Guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle).

 » Ce sont des gens féroces et la terre qu’ils habitent est hostile aussi par ses forêts et par sa sauvagerie  » 
« la férocité de leurs visages et semblablement, celle de leur parler barbare, épouvantent le cœur de ceux qui les voient » ;
«Quand on les regarde manger, on croirait voir des chiens ou des porcs dévorer gloutonnement »

et encore :

« un peuple barbare, différent de tous les autres peuples et par ses coutumes et sa race, plein de méchanceté, noir de couleur, laid de visage, débauché, pervers, perfide, déloyal…. semblables aux Gètes et aux Sarrasins par sa malice et de toute façon ennemi de notre peuplade France ».

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le mont Pilate en Suisse et son dragon

–––– la légende du mont Pilate –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Mont Pilate vu du Lac de LucerneMont Pilate vu du Lac de Lucerne

     Le mont Pilate, 2129 m, a hanté l’imaginaire des habitants des régions environnantes pendant des siècles. Il est donc le sujet de nombreuses légendes et de nombreux mythes. La légende la plus répandue est directement liée au nom de la montagne. Elle raconte que Ponce Pilate a été enterré sous la montagne.

     On raconte que César s’est fâché avec Ponce Pilate à propos de la crucifixion de Jésus. Il l’a convoqué à Rome pour l’exécuter. Le corps de Ponce Pilate a été ensuite attaché à un rocher et lâché dans le Tiber. Cependant, comme celui-ci causait de grands troubles parmi la population, il fut recherché et placé près d’un petit lac sur le Mont Pilate, dans le canton de Lucerne. La légende rapporte que chaque Vendredi Saint, Pilate sortait de sa tombe pour aller laver ses mains ensanglantées dans le lac. 
     Si quiconque essayait de défier la domination de Pilate sur la montagne, de grands orages s’abattraient sur les villages dans les vallées situées dans les environs. Ainsi, il était interdit d’escalader la montagne. En 1585, un prêtre et quelques citadins ont décidé de tester la véracité de cette histoire et se sont rendus au pied de la montagne où ils ont fait un terrible tintamarre. Comme les jours suivants rien ne se passa, on conclus que la légende était sans fondement.

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 Alexandre Dumas, dans son récit « Impressions de voyage en Suisse » ‘1833-1834), a relaté sur le mode humoristique, la légende de Ponce-Pilate.

(…)
– Savez-vous comment on appelle cette grande montagne rouge et Capture d’écran 2013-09-17 à 11.16.08décharnée qui a trois sommets, en souvenir des trois croix du Calvaire ?
– On l’appelle le Pilate.
– Et d’où l’appelle-t-on comme cela ?
– Du mot latin pilateus, qui veut dire coiffé, parce que, ayant toujours des nuages à sa cime, il a l’air d’avoir la tête couverte ; d’ailleurs, c’est bien prouvé par le proverbe que je vous ai entendu dire à vous ce matin, lorsque je vous ai demandé quel temps nous aurions.
      Quand Pilate aura mis son chapeau Le temps sera serein et beau.
– Vous n’y êtes pas, dit le batelier.
– Et d’où lui vient ce nom alors ?
– De ce qu’il sert de tombe à celui qui condamna le Christ. – À Ponce Pilate ? 
– Oui, oui.
– Allons donc ; le père Brottier dit qu’il est enterré à Vienne, et Flavien, qu’il a été jeté dans le Tibre.
– Tout cela est vrai.
– Il y a donc trois Ponce Pilate, alors ?
– Non, non, il n’y en a qu’un seul, toujours le même ; seulement, il voyage.
– Diable ! cela me semble assez curieux ; et peut-on savoir cette histoire ?
– Oh ! pardieu ! ce n’est pas un mystère, et le dernier paysan vous la racontera.
– La savez-vous ?
– On m’a bercé avec ; mais ces histoires-là, voyez-vous, c’est bon pour nous qui sommes des imbéciles ; mais vous autres, vous n’y croyez pas.
– La preuve que j’y crois, c’est qu’il y aura cinq francs de trinkgeld si vous me la racontez.
– Vrai ?
– Les voilà.
– Qu’est-ce que vous en faites donc, des histoires, que vous les payez ce prix-là ?
– Que vous importe ?
– Ah ! au fait, ça ne me regarde pas. Pour lors, comme vous le savez, le bourreau de Notre-Seigneur ayant été appelé de Jé- rusalem à Rome par l’empereur Tibère…
– Non, je ne savais pas cela.
– Eh bien, je vous l’apprends. Donc, voyant qu’il allait être condamné à mort pour son crime, il se pendit aux barreaux de sa prison. De sorte que, lorsqu’on vint pour l’exécuter, on le trouva mort. Mécontent de voir sa besogne faite, le bourreau lui mit une pierre au cou et jeta le cadavre dans le Tibre. Mais à peine y fut-il que le Tibre cessa de couler vers la mer, et que, refluant à sa source, il couvrit les campagnes et inonda Rome. En même temps, des tempêtes affreuses vinrent éclater sur la ville, la pluie et la grêle battirent les maisons, la foudre tomba et tua un esclave qui portait la litière de l’empereur Auguste, lequel eut une telle peur, qu’il fit vœu de bâtir un temple à Jupiter Tonnant. Si vous allez à Rome, vous le verrez, il y est encore. Mais, comme ce vœu n’arrêtait pas le carillon, on consulta l’oracle : l’oracle répondit que tant qu’on n’aurait pas repêché le corps de Ponce Pilate, la désolation de l’abomination continue- rait. Il n’y avait rien à dire. On convoqua les bateliers, et on les mit en réquisition ; mais pas un ne se souciait de plonger pour aller chercher le farceur qui faisait un pareil sabbat au fond de l’eau. Enfin, on fut obligé d’offrir la vie à un condamné à mort s’il réussissait dans l’entreprise. Le condamné accepta. On lui mit une corde autour du corps ; il plongea deux fois dans le Tibre, mais inutilement ; à la troisième, voyant qu’il ne remon- tait pas, on tira la corde ; alors il remonta à la surface de l’eau, tenant Ponce Pilate par la barbe. Le plongeur était mort ; mais, dans son agonie, ses doigts crispés n’avaient point lâché le maudit. On sépara les deux cadavres l’un de l’autre. On enterra magnifiquement le condamné, et l’on décida qu’on emporterait l’ex-proconsul de Judée à Naples, et qu’on le jetterait dans le Vésuve. Ce qui fut dit fut fait. Mais à peine le corps fut-il jeté dans le cratère que toute la montagne mugit, que la terre trem- bla ; les cendres jaillirent, des laves coulèrent ; Naples fut renversée, Herculanum ensevelie et Pompéia détruite. Enfin, comme on se douta que tous ces bouleversements venaient encore du fait de Ponce Pilate, on proposa une grande récompense à celui qui le tirerait de sa nouvelle tombe. Un citoyen dévoué se présenta, et, un jour que la montagne était un peu plus calme, il prit congé de ses amis et partit pour tenter l’entreprise, défendant que personne ne le suivît, afin de n’exposer que lui seul. La nuit qui suivit son départ, tout le monde veilla ; mais nul bruit ne se fit entendre : le ciel resta pur, et le soleil se leva magnifique. Et, comme on ne l’avait pas vu depuis longtemps, alors on alla en procession sur la montagne, et l’on trouva le corps de Pilate au bord du cratère ; mais de celui qui l’en avait tiré, jamais, au grand jamais, on n’en entendit reparler.
» Alors, comme on n’osait plus jeter Pilate dans le Tibre, à cause des inondations, comme on ne pouvait le pousser dans le Vésuve, à cause des tremblements de terre, on le mit dans une barque, que l’on conduisit hors du port de Naples, et qu’on abandonna au milieu de la mer, afin qu’il s’en allât, puisqu’il était si difficile, choisir lui-même la sépulture qui lui convien- drait. Le vent venait de l’orient, la barque marcha donc vers l’occident. Mais, après huit ou dix jours, il changea, et, comme il tourna au midi, la barque navigua vers le nord. Enfin, elle entra dans le golfe de Lyon, trouva une des bouches du Rhône, re- monta le fleuve jusqu’à ce que, rencontrant près de Vienne, en Dauphiné, l’arche d’un ancien pont cachée par l’eau, l’embarcation chavira.
» Alors les mêmes prodiges recommencèrent : le Rhône s’émut, le fleuve se gonfla, et l’eau couvrit les terres basses, la grêle coupa les moissons et les vignes des terres hautes, et le tonnerre tomba sur les habitations des hommes. Les Viennois, qui ne savaient à quoi attribuer ce changement dans l’atmosphère, bâtirent des temples, firent des pèlerinages, s’adressèrent aux plus savants devins de France et d’Italie ; mais nul ne put dire la cause de tous les malheurs qui affligèrent la contrée. Enfin, la désolation dura ainsi près de deux cents ans. 
Au bout de ce temps, on entendit dire que le Juif errant allait passer par la ville, et, comme c’était un homme fort savant, attendu que, ne pouvant mourir, il avait toute la science des temps passés, les bourgeois résolurent de guetter son passage et de le consulter sur les désastres dont ils ignoraient la cause. Or, il est connu que le Juif errant est passé à Vienne… »
– Ah ! pardieu ! dis-je, interrompant mon batelier, vous me tirez là une fameuse épine du pied ; certainement que le Juif errant est passé à Vienne…
– Ah ! voyez-vous ! dit mon homme tout radieux.
– Et la preuve, continuai-je, c’est qu’on a fait une com- plainte avec une gravure représentant son vrai portrait, dans la- quelle il y a ce couplet :
En passant par la ville De Vienne en Dauphiné, Des bourgeois fort dociles Voulurent lui parler.
– Oui, dit le batelier, on les voit dans le fond, le chapeau à la main…
– Eh bien, nous avons passé une nuit et un jour à chercher, Méry et moi, ce que les bourgeois de Vienne pouvaient alors avoir à dire au Juif errant ; c’est tout simple, ils avaient à lui demander ce que signifiaient le tonnerre, la pluie et la grêle…
– Justement.
– Ah bien, mon ami, je vous suis bien reconnaissant ; voilà un fameux point historique éclairci ; allez, allez, allez.
– Donc ils prièrent le Juif errant de les débarrasser de cette peste. Le Juif errant y consentit, les bourgeois le remercièrent et voulurent lui donner à dîner ; mais, comme vous savez, il ne pouvait pas s’arrêter plus de cinq minutes au même endroit, et, comme il y en avait déjà quatre qu’il causait avec les bourgeois de Vienne, il descendit vers le Rhône, s’y jeta tout habillé, et re- parut au bout d’un instant portant Ponce Pilate sur ses épaules. Les bourgeois le suivirent quelque temps en le comblant de bénédictions. Mais, comme il marchait trop vite, ils l’abandonnèrent à deux lieues de la ville en lui disant que, si jamais ses cinq sous venaient à lui manquer, ils lui en feraient la rente viagère. Le Juif errant les remercia et continua son che- min, assez embarrassé de ce qu’il allait faire de son ancienne connaissance Ponce Pilate.
» Il fit ainsi le tour du monde, tout en pensant où il pourrait le mettre, et cela, sans jamais trouver une place convenable, car partout il pouvait renouveler les malheurs qu’il avait déjà causés. Enfin, en traversant la montagne que vous voyez, qui, à cette époque s’appelait Fracmont, il crut avoir trouvé son affaire : en effet, presque à sa cime, au milieu d’un désert horrible, et sur un lit de rochers, s’étend un petit lac qui ne nourrit aucune créature vivante, ses bords sont sans roseaux et ses rivages sans arbres. Le Juif errant monta sur le sommet de l’Esel, que vous voyez d’ici, le plus pointu des trois pics, et d’où l’on découvre, par le beau temps, la cathédrale de Strasbourg, et de là, jeta Ponce Pilate dans le lac.» À peine y fut-il qu’on entendit à Lucerne un carillon auquel on n’était pas habitué. On eût dit que tous les lions d’Afrique, tous les ours de la Sibérie et tous les loups de la Forêt-Noire rugissaient dans la montagne. À compter de ce jour- là, les nuages, qui ordinairement passaient au-dessus de sa tête, s’y arrêtèrent ; ils arrivaient de tous les côtés du ciel comme s’ils s’y étaient donné rendez-vous ; cela faisait, au reste, que toutes les tempêtes éclataient sur le Fracmont et laissaient assez tran- quille le reste du pays. De là vient le proverbe que vous disiez : 
Quand Pilate a mis son chapeau, etc., etc. »
– Oui ! oui ! c’est clair ; d’ailleurs, ça ne le serait pas que j’aime beaucoup mieux cette histoire-ci que l’autre.
– Oh ! mais c’est qu’elle est vraie, l’histoire ! – Mais je vous dis que je la crois!
– C’est que vous avez l’air…
– Non, je n’ai pas l’air…
– À la bonne heure, parce qu’alors ce serait inutile de continuer.
– Un instant, un instant ; je vous dis que j’y crois, parole d’honneur ; allez, je vous écoute.
– Ça dura comme ça mille ans à peu près ; Ponce Pilate faisait toujours les cent dix-neuf coups. Mais, comme la montagne est à trois ou quatre lieues de la ville, il n’y avait pas grand inconvénient, et on le laissait faire. Seulement, toutes les fois qu’un paysan ou qu’une paysanne se hasardaient dans la montagne sans être en état de grâce, c’était autant de flambé : Ponce Pilate leur mettait la main dessus, et bonsoir.
» Enfin, un jour, c’était au commencement de la réforme, en 1525 ou 1530, je ne sais plus bien l’année, un frère rose-croix, Espagnol de nation, qui venait de visiter la terre sainte, et qui cherchait des aventures, entendit parler de Ponce Pilate, et vint à Lucerne dans l’intention de mettre le païen à la raison. Il demanda à l’avoyer de lui laisser tenter l’entreprise, et, comme la proposition était agréable à tout le monde, on l’accepta avec re- connaissance. La veille du jour fixé pour l’expédition, le frère rose-croix communia, passa la nuit en prières, et, le premier vendredi du mois de mai 1531, je me le rappelle maintenant, il se mit en route pour la montagne, accompagné jusqu’à Steinibach, ce petit village à notre droite, que nous venons de passer, 
par toute la ville ; quelques-uns, plus hardis, s’avancèrent même jusqu’à Hergiswil ; mais là, le chevalier fut abandonné de tout le monde, et continua sa route, seul, ayant son épée pour toute arme.
» À peine fut-il dans la montagne qu’il trouva un torrent furieux qui lui barrait le chemin ; il le sonda avec une branche d’arbre ; mais il vit qu’il était trop profond pour être traversé à gué ; il chercha de tout côté un passage et n’en put trouver. Enfin, se confiant à Dieu, il fit sa prière, résolu de le franchir, quelle que chose qui pût arriver, et, lorsque sa prière fut finie, il releva la tête et reporta les yeux sur l’obstacle qui l’avait arrêté. Un pont magnifique était jeté d’un bord à l’autre ; le chevalier vit bien que c’était la main du Seigneur qui l’avait bâti, et s’y engagea hardiment. À peine avait-il fait quelques pas sur l’autre rive qu’il se retourna pour voir encore une fois l’ouvrage miraculeux ; mais le pont avait disparu.
» Une lieue plus avant, et comme il venait de s’engager dans une gorge étroite et rapide qui conduisait au plateau de la montagne où se trouve le lac, il entendit un bruit effroyable au- dessus de sa tête ; au même moment, la masse de granit sembla chanceler sur sa base, et il vit venir à lui une avalanche qui, se précipitant pareille à la foudre, remplissait toute la gorge et roulait bondissante comme un fleuve de neige ; le rose-croix n’eut que le temps de mettre un genou en terre et de dire : « Mon Dieu ! Seigneur ! ayez pitié de moi ! » Mais à peine avait-il prononcé ces paroles que le flot immense se partagea devant lui, passant à ses côtés avec un fracas affreux, et, le laissant isolé comme sur une île, alla s’engloutir dans les abîmes de la montagne.
» Enfin, comme il mettait le pied sur la plate-forme, un dernier obstacle, et le plus terrible de tous, vint s’opposer à sa marche. C’était Pilate lui-même, en tenue de guerre, et tenant pour arme à la main un pin dégarni de ses branches, dont il s’était fait une massue. <
» La rencontre fut terrible ; et, si vous montiez sur la montagne, vous pourriez voir encore l’endroit où les deux adversaires se joignirent. Tout un jour et toute une nuit, ils combatti- rent et luttèrent ; et le rocher a conservé l’empreinte de leurs pieds. Enfin, le champion de Dieu fut vainqueur, et, généreux dans sa victoire, il offrit à Pilate une capitulation qui fut acceptée : le vaincu s’engagea à rester six jours tranquille dans son lac, à la condition que le septième, qui serait un vendredi, il lui serait permis d’en faire trois fois le tour en robe de juge ; et, comme ce traité fut juré sur un morceau de la vraie croix, Pilate fut forcé de l’exécuter de point en point. Quant au vainqueur, il redescendit de la montagne et ne retrouva plus ni l’avalanche ni le torrent, qui étaient des œuvres du démon et qui avaient dis- paru avec sa puissance.
»Alors le conseil de Lucerne prit une décision, ce fut d’interdire l’ascension du Pilate le vendredi ; car, ce jour, la montagne appartenait au maudit, et le rose-croix avait prévu que ceux qui le rencontreraient mourraient dans l’année. Pendant trois cents ans, cette coutume fut observée : aucun étranger ne pouvait gravir le Pilate sans permission ; ces permissions étaient accordées par l’avoyer pour tous les jours de la semaine excepté le vendredi ; et, chaque semaine, les pâtres prêtaient serment de n’y conduire personne pendant l’interdiction. Cette coutume dura jusqu’à la guerre des Français, en 99. Depuis ce temps, va qui veut et quand il veut au Pilate. Mais il y a eu plusieurs exemples que le bourreau du Christ n’a pas renoncé à ses droits. Aussi, quand, jeudi dernier, l’Anglais envoya chercher un guide pour lui dire de se tenir prêt pour le lendemain, celui-ci lui dit toute l’histoire que je viens de vous raconter, mais sir Robert n’en fit que rire, et, le lendemain matin, malgré le conseil de tous, il entreprit son ascension, quoique son guide l’eût pré- venu qu’il n’irait pas jusqu’au lac.
» En effet, à un quart de lieue du plateau, Niklaus, qui est un homme prudent et religieux, s’arrêta et se mit en prières. L’Anglais continua sa route, et, deux heures après,  revint très pâle et très défait. Il eut beau dire que c’était parce qu’il avait laissé à Niklaus le pain, le vin et le poulet, et qu’alors il avait faim ; il eut beau boire et manger comme si de rien n’était, Niklaus ne revint pas moins convaincu que son abattement venait de la frayeur et non de la faim ; qu’il avait rencontré Pilate en robe de juge, et que par conséquent il était condamné à mourir dans l’année. Il crut de son devoir de prévenir sir Robert de la position critique dans laquelle il se trouvait, afin qu’il mît ordre à ses affaires temporelles et spirituelles ; mais sir Robert n’en fit que rire. Vous voyez bien cependant que Niklaus avait raison. »
En achevant cette dernière phrase, mon batelier donna son dernier coup de rame, et nous débarquâmes à Stansstad. Je me mis aussitôt en route pour Stans, où j’arrivai après une heure de marche. (…)

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La légende du mont Pilate par Charles Buet

À Mme la comtesse de Denterghem,
née Mandat-Grancey, dame du palais
de Sa Majesté la reine des Belges.

590px-Charles_Buet_by_Cazals     Dans la première moitié du Ier siècle de l’ère chrétienne, un jour d’avril, vers le coucher du soleil, un voyageur s’arrêta devant une petite cabane de pêcheur, sur les bords du lac de Lucerne, à l’endroit où se trouve aujourd’hui le village d’Hergyswill.
     Ce voyageur était un homme d’un certain âge, d’une taille élevée, maigre, le teint basané ; il avait les cheveux noirs, le nez aquilin, l’oeil vif et perçant, les lèvres minces, le front bas et carré. Il portait une tunique de laine brune et un ample manteau blanc.
     Un serviteur, vêtu comme un ancien soldat, l’accompagnait.
Ni l’un ni l’autre n’étaient armés.
     Le maître donc, ayant tiré sur la bride, arrêta son cheval, et, mettant pied à terre, il dit avec un accent qui trahissait une grande lassitude :
« Nomentanus, je n’irai pas plus loin ! »
     Et quand son serviteur, ayant attaché les chevaux à deux sapins, fut venu se placer à son côté, sur un petit tertre d’où l’on voyait le merveilleux paysage que formaient le lac aux vagues mignonnes diaprées d’argent, la plaine couverte de forêts, les Alpes colossales élevant leurs cimes altières dans le ciel, celui qui venait de parler poursuivit :
« Ah ! Nomentanus, vois combien nous sommes éloignés de Rome ! Nul être humain n’a gravi ces montagnes, n’a pénétré sous les sombres arceaux de ces forêts, n’a exploré ces solitudes ! Ici je n’entendrai plus cette voix qui me reproche mon crime… Ici nul ne reconnaîtra en moi le malheureux Pontius Pilatus, le meurtrier du Juste ! »
     Comme il achevait ces mots, la porte de la cabane du pêcheur s’ouvrit et laissa passage à un jeune homme, petit, robuste, et dont le visage offrait le type allobroge dans toute sa pureté.
     Ses cheveux blonds étaient coupés ras, mais une moustache épaisse et soyeuse ombrageait sa lèvre supérieure. Le grand air avait hâlé ses joues et bruni son front ; ses yeux, d’un azur brillant, dardaient un regard à la fois doux et ferme. Une saie en peau de chèvre enserrait son torse vigoureux.
À la vue des deux étrangers, il fronça le sourcil et fit un mouvement de surprise. Mais il approcha, et dit en latin, avec un accent un peu rude, quoique d’un ton fort doux :
« Romains, soyez les bienvenus !
– Comment sais-tu que nous sommes Romains ? s’écria vivement Nomentanus.
– Merci à toi qui me souhaites la bienvenue ! » dit Pilate avec dignité.
Et il ajouta :
« Qui donc t’apprit notre langue, enfant de ces forêts sauvages ? »
L’Allobroge s’inclina modestement et répondit :
« J’ai combattu sept ans sous les enseignes romaines. J’ai fait partie de la légion qui tenait garnison en Judée. »
– Quoi ! s’écria Pilate en pâlissant.
– Oui, seigneur, je fus témoin de la plus grande iniquité qui ait été consommée depuis que les dieux ont créé le monde…
– Es-tu Nazaréen ? interrompit Nomentanus.
– Je ne le suis pas ; mais j’ai vu mourir le nommé Jésus, et depuis lors, ayant déserté mon drapeau, je suis revenu en ce pays, où je n’ai retrouvé ni famille ni amis, et où je vis, triste, solitaire, gardant le souvenir du jour où j’allai chercher cet homme au delà du torrent de Cédron, dans un jardin planté d’oliviers et où je l’accompagnai, d’étape en étape, jusqu’au sommet du Golgotha. J’étais de la centurie de Cassius, qui frappa son cadavre d’un coup de sa lance… Oh ! si Jésus était vraiment le fils de Dieu !… »
Pilate le regarda bien en face, et lui dit :
« Jeune homme, n’as-tu jamais vu le préfet de la Judée ?
– Ponce Pilate ? Je le vis, assis sur son tribunal que les Juifs nommaient Gabbatha ; mais ma mémoire s’est refusée à garder le souvenir de ce juge impie…
– Tu l’accuses, dit Pilate.
– Oui, sans doute, car il n’a condamné le Juste que dans la crainte de déplaire à César. »
L’exilé sourit tristement, et se tournant vers Nomentanus :
« Donne-moi mes tablettes », lui dit-il.
Il ajouta, en s’adressant à l’Allobroge :
« Accorde-moi l’hospitalité pour deux heures, lui dit-il.
– Ma maison est la vôtre pour tout le temps qu’il vous plaira de l’habiter », répondit le jeune homme.
Pilate entra dans la misérable hutte ; il s’assit sur une grosse pierre, unique siège qui s’y trouvât, et, s’appuyant sur une planche, il écrivit la lettre suivante :
« Au sénateur Cornélius Pudens, Pontius Pilatus, exilé, salut.
« C’est des confins du monde civilisé, Cornélius, que celui qui fut autrefois votre ami vous adresse cette lettre, la dernière qu’il veuille écrire, et qui est comme son testament de mort. La voix publique vous a sans doute appris qu’exilé par César, je cherche vainement un endroit où je puisse reposer ma tête, et que je suis condamné, par le cruel destin, à fuir les lieux qu’habitent les hommes. Je traîne partout avec moi un remords qui m’oppresse, un souvenir qui m’écrase, et je souffre mille fois plus que les plus coupables suppliciés du Tartare.
« C’est vous que je choisis pour confident de ma peine, car je sais, Cornélius, que vous y compatirez, parce que vous êtes le disciple secret de l’être extraordinaire qui fut ma victime.
« Oui, depuis le jour maudit où, cédant à une lâche faiblesse, je condamnai Jésus de Nazareth à périr sur l’infâme gibet ; depuis ce jour où, m’effrayant des vociférations de la multitude vile et craignant de déplaire à César en arrachant la vie à Celui qui disait que son royaume n’était pas de ce monde, je n’ai pas dormi une seule nuit d’un sommeil paisible, toute félicité s’est éloignée de moi, mes parents, mes amis se sont écartés, et je suis resté seul, isolé, couvert d’opprobre et justement frappé de réprobation.
« À l’heure même où du haut du Gabbatha je prononçai l’exécrable jugement en me lavant les mains du sang innocent, – ô dérision ! – mon épouse Claudia Procla fuyait de ma maison, abandonnant à sa solitude honteuse le magistrat inique dent elle repoussait désormais le nom entaché d’ignominie.
« J’ai lutté assez longtemps. Partout le mépris me poursuit et m’accable. Ici même, au sein de cette contrée hospitalière, perdue aux confins de l’univers habité, j’ai vu se dresser devant moi un accusateur, un témoin de la mort de Jésus, un homme qui me chassera de sa maison quand il saura que je suis Pilate, et qui pourtant n’en chasserait pas l’assassin de sa mère !
« Je veux donc en finir avec cette existence intolérable. Dans une heure j’aurai dit adieu à la vie. Nomentanus vous portera cette lettre. Disposez de mes biens en faveur de esclaves et des pauvres, ne m’oubliez pas, et si vous croyez véritablement que Jésus de Nazareth soit le fils de Dieu, implorez sa pitié pour moi. Je ne puis supporter plus longtemps le fardeau de la vie. Je meurs, ne croyant plus à rien, dans l’angoisse, dans le désespoir, et je cherche dans la mort l’anéantissement ! Que trouverai-je au delà des portes du tombeau ? Adieu, Cornélius. »
Quand il eut achevé cette lettre, qu’il scella de son cachet, Pilate la remit aux mains de Nomentanus en lui disant :
« Pars, Nomentanus ; porte cette lettre à mon ami Cornélius Pudens… Tu m’as bien servi, tu seras bien payé. Adieu.
– Maître,… balbutia l’affranchi.
– Silence ! Pars, te dis-je, et ne retourne pas la tête. »
Nomentanus, épouvanté, obéit. Il sortit. On entendit les hennissements des chevaux, le cliquetis de leurs fers sur les cailloux du chemin ; puis ce bruit s’éteignit peu à peu, et tout rentra dans le silence.
L’Allobroge servit à son hôte un quartier de daim rôti ; mais Pilate refusa de manger, et resta absorbé dans une sombre méditation. Tout à coup il tressaillit. Il venait de voir, suspendue à la paroi, en face de lui, une croix formée de deux fragments de bois attachés avec un cordon de laine.
« Quoi ! tu es donc Nazaréen ? s’écria-t-il en jetant un regard farouche sur le jeune homme.
– Non, répliqua brièvement celui-ci ; mais toi, poursuivit-il avec fermeté, qui donc es-tu étranger ? »
Le Romain eut aux lèvres un sourire d’indicible amertume et répondit :
« Tu me maudiras comme les autres quand tu sauras mon nom ; je suis Ponce Pilate. »
L’Allobroge poussa un cri guttural ; il s’élança d’un bond vers la porte, l’ouvrit violemment, et, se retournant vers l’exilé, il lui dit avec un mépris écrasant.
« Homme, va-t’en ! J’abriterais sous mon toit le plus infâme criminel, et il me serait sacré s’il était mon hôte ; mais toi, le meurtrier du Juste !… Non, j’ai peur que la terre n’ouvre ses entrailles pour nous engloutir tous les deux !… Sors !… Je te chasse de ma maison. »
Pilate jeta un long regard sur la petite croix qui brillait d’un éclat singulier sur la muraille brunie. Il s’inclina devant l’enfant indompté des montagnes alpestres, et sortit sans proférer un mot.
À peine avait-il posé le pied sur le sable humide de la grève, que le ciel, qui était d’un bleu limpide et profond, constellé d’étoiles, s’obscurcit tout à coup ; une brume opaque s’étendit, comme un voile de deuil, entre le firmament et la terre ; le lac, uni comme un miroir, se souleva en vagues monstrueuses ; une véritable tempête se déchaîna. Le tonnerre gronda ; son fracas éclatant s’unit au sourd mugissement des flots, aux rafales stridentes du vent qui soufflait dans les branches. Des nappes de feu, d’un rouge de sang, s’étendirent d’un bout à l’autre de l’horizon.
L’Allobroge, terrifié, contemplait du seuil de sa cabane cette révolte soudaine des éléments, et semblait cloué au sol par une épouvante sans bornes.
Pilate s’enveloppa de son manteau blanc et gravit un rocher qui surplombait le lac. Il apparaissait comme un fantôme sur la bruyère fleurie ; il marchait résolument, la tête levée, et laissant errer un regard atone sur le spectacle surnaturel qui s’offrait à ses yeux.
Arrivé au sommet de la roche, il s’arrêta. Puis, prenant son élan, il se précipita dans le lac. L’eau devint phosphorescente ; elle s’apaisa subitement, s’enfla de nouveau en vagues énormes, monta comme une marée jusqu’à la cime du roc et se retira, laissant plein de vie, sur le sol, le malheureux qui voulait mourir dans son péché.
Pilate se redressa lentement :
« ÉLI ! ÉLI !… » s’écria-t-il d’une voix lamentable.
Il n’osa achever cet appel désespéré, que le Fils de Dieu avait lancé au dernier instant, de sa cruelle agonie. Il recula devant cette nouvelle profanation.
L’Allobroge était tombé la face contre terre.
Une seconde fois Pilate se lança dans le gouffre ; une seconde fois, par un prodige que son aveuglement l’empêcha de comprendre, il fut ramené sur la rive.
Alors, fou de rage, ce misérable, qui ne voulait plus vivre et qui ne pouvait pas mourir, leva ses deux bras vers le ciel en vociférant :
« Nazaréen, je ne crois pas en toi ! »
Il se rua en avant. Son corps disparut dans les flots, et cette fois y resta enseveli à jamais.
À l’aube, l’azur était sans tache, et l’on voyait sous l’onde claire, au fond du lac, le sable jaune qui brillait, parsemé de cailloux blancs.

II

     Dix-huit cents ans, jour pour jour, après cet évènement, deux voyageurs arrivèrent au petit bourg d’Hergiswyll, par la route de Lucerne, et descendirent de leur méchante calèche à la porte de l’auberge luxueuse qui s’élevait sur l’emplacement même de la cabane du déserteur allobroge.
Ils furent reçus par l’hôtelier classique, vêtu de blanc, la toque au poing, le grand couteau à la ceinture. Ils demandèrent une chambre, ordonnant qu’on leur servît un repas confortable. On les pria d’inscrire leurs noms sur un registre, ce qu’ils firent. Ces noms étaient célèbres.
     L’un, qu’il faut nommer Philothée, pour la même raison qui fit donner à un des Ptolémées le surnom de Philadelphe, était petit, un peu trapu ; son visage glabre exprimait la bénignité, la timidité, en même temps que je ne sais quelle audace fanfaronne. Il avait de longs cheveux plats, graisseux, un habit sale d’une forme cléricale, des manières compassées.
     L’autre, Simius, était beaucoup plus laid, mais plaisait davantage, par une certaine fierté brutale peinte sur ses traits.
« Je suis las, dit Philothée d’un ton larmoyant. Ce regret me poursuit jusqu’ici. Ah ! que nous sommes loin de Paris, Simius, en ce pays sauvage !
– Quoi ! dit l’autre avec dédain, vous repentez-vous d’avoir déjà écrit votre livre, Philothée ?
– Non, Simius. Je me repens d’avoir perdu mes places, mes chères places, le pain blanc de ma vieillesse. Reposons-nous ici. »
    Le maître d’hôtel avertit ces messieurs qu’ils étaient servis. Mais quel fut son étonnement lorsque, voyant la table couverte de poissons diversement apprêtés, les voyageurs se mirent tous les deux dans une colère folle, s’écriant qu’ils voulaient des viandes et qu’ils n’étaient pas des fanatiques.
« Mais c’est aujourd’hui vendredi saint ! s’écria le garçon d’un ton piteux.
– Imbécile ! riposta Philothée d’une voix irritée, c’est justement parce que c’est ce jour-là que nous ne voulons ni de ton poisson ni de tes légumes. Cours à la cuisine, et dis qu’on change tout cela. »
    Il fallut s’exécuter. Quoique en pays protestant, l’hôte était catholique. Il ne voulut pas que cet exemple fût donné dans sa maison. Il était le seul hôtelier de l’endroit, et ne pouvait ou n’osait refuser à ses clients ce qu’ils demandaient si impérieusement ; mais il fit dresser une table sous un bouquet de sapins, au sommet d’un petit rocher qui s’élevait à quelques pas de là, y fit porter des viandes froides, et alla prévenir les deux hommes illustres qu’ils pourraient s’empiffrer à l’aise, là-bas, et que pour lui il ne ferait rien de plus.
     Philothée et Simius, riant très haut des superstitions de cet Helvète incivilisé, allèrent s’asseoir sous les rochers et commencèrent à manger, en discourant. Ils mangeaient beaucoup, en gens accoutumés à l’abondance des tables princières, et précisément ils parlaient d’un prince avec lequel ils avaient fait plus d’un festin du même genre, et qui n’employait sa bravoure indomptable qu’à combattre les préjugés.
     Ils parlèrent aussi beaucoup du livre que Philothée venait de publier, et que Philothée tenait pour un chef-d’oeuvre. C’était un fort méchant roman, bourré de philosophie malsaine et d’érudition mal digérée, déguisée sous le faux titre d’étude historique. Des gens instruits, quoique savants, avaient démontré à l’auteur qu’il ne savait pas le premier mot de ce dont il voulait parler, et qu’il mentait avec une rare impudence et sciemment, ce qu’il avouait sans vergogne à son ami Simius, auteur lui-même d’un livre monumental où il n’était point question du nommé « Dieu ».
     Mais le dieu de ces personnages ne recommanda-t-il pas de mentir hardiment et toujours ? Tous les moyens ne sont-ils pas excellents pour « écraser l’infâme » ? Donc le volume de Philothée et le monument de Simius étaient indemnes, et jouissaient du privilège de l’infaillibilité.
« Ce qui n’empêche aucunement, dit Simius avec malice, que nous voilà au bout du monde, et que les quolibets, les huées, les moqueries des uns, tout ainsi que la science irréfutable des autres, nous ont envoyés en ce lieu d’exil, où, pour nous achever, nous trouvons un aubergiste qui refuse de nous donner à manger…
« Au fait, pourquoi sommes-nous venus à Hergiswyll, mon cher collègue Philothée ?
– C’est ici que, d’après une tradition, Ponce Pilate s’est arraché la vie en se précipitant dans ce lac, répondit Philothée, qui devint un peu pâle. Je suis à la piste de cette tradition, et, si je trouve quelques matériaux, j’en ferai l’objet d’un appendice pour mon livre.
– Croyez-vous donc à Pilate ?
– Hé ! oui, il le faut bien, puisque je crois à… à… L’AUTRE.
– Vous l’avez si bien démoli,… non Pilate, mais… L’AUTRE !
– C’est que, mon cher, il y a tant de sots, d’imbéciles, de poltrons, qui ne demandent pas mieux que de croire qu’ils ne croient pas, et qui trouvent plus commode, plus judicieux, plus récréatif, de préférer la Vie de Jésus, de M. Ernest Renan, aux Évangiles !… J’ai convaincu bon nombre de mes concitoyens ; seulement je ne suis pas arrivé à me convaincre moi-même, et j’ai parfois un tout petit frisson de peur, acheva l’estimable Philothée en étouffant un gros soupir.
     Sur ces entrefaites, la nuit avait succédé au crépuscule ; depuis longtemps les tasses vides remplaçaient, sur la table desservie, les coupes de champagne et les réchauds en ruolz.
Les deux amis descendirent du rocher sur la grève et se promenèrent côte à côte en continuant leur conversation.

     Accoutumés à tromper, ils tâchaient de se tromper l’un l’autre, Simius déclarant qu’il n’était rien au-dessus de la matière, que l’homme n’était qu’un singe perfectionné, et la femme un singe dégénéré ; que la doctrine des atomes crochus n’était déjà pas si bête, et qu’il n’adorait, lui, que l’éternel Tout, n’admettant pas qu’on daignât s’occuper de Dieu, dont la simple notion est une entrave aux libertés animales.
     Quant à Philothée, il estimait qu’il vaut mieux reconnaître l’existence de Dieu ; mais qu’il est convenable de nier sa toute-puissance, attendu que les miracles cités dans l’histoire ne sont que des supercheries ou des illusions. Il brodait là-dessus quelques jolies pages, pour la prochaine édition de son roman.
     La nuit était calme et sereine. Le ciel, d’un bleu profond, ruisselait de scintillements. Les arbres frémissaient au souffle d’une brise légère ; le lac, immense nappe polie comme une lame d’acier, reflétait placidement les étoiles. Au loin, les Alpes, revêtues d’un blanc manteau d’hermine, se dressaient, colossales, avec leurs admirables contours, leurs cimes déchiquetées. C’était enfin une de ces belles nuits de printemps, fraîches, pures, belles, et que l’on aime à passer au grand air.
     Tout à coup le firmament se voila de nuées rousses ; une auréole pourprée entoura la lune, qui apparut, au travers des vapeurs, comme un disque de fer rougi au feu. Le lac se souleva en vagues mugissantes. Les arbres craquèrent sous les rafales d’un vent impétueux. La foudre gronda parmi les éclairs livides. Une tempête épouvantable éclata.
     Cette transformation eut lieu en moins d’une minute. Lac, rives, rochers, montagnes, villages, tout disparut dans les ténèbres opaques ; c’était le chaos dans toute son horreur.
      Simius et Philothée, transis d’effroi, tombèrent à genoux, muets, tremblants.
À la lueur d’un éclair, ils virent devant eux, à dix pas, debout sur l’eau qui se creusait comme une conque, une figure étrange : un être humain, enveloppé d’un manteau blanc, dont les plis entrouverts laissaient voir une tunique brune. Il étendait la main vers Philothée. Un affreux ricanement contractait ses traits fortement accentués.

     Par trois fois il apparut ainsi. Enfin, avant de disparaître, il cria d’une voix forte, vibrante, et qui semblait venir de beaucoup plus loin qu’il n’était :
« J’ai condamné le Fils de l’Homme à mourir ; mon crime fut grand… Mais tu l’as vilipendé et traîné dans la fange, ô Philothée, et ton crime dépasse le mien, car je vois à ton front la trace lumineuse du baptême, et le Dieu que tu as profané eut naguère pour temple ton coeur !
– Pilate ! » murmura Philothée, fou de terreur.
Et il s’affaissa contre terre, évanoui.
Le lendemain, Simius et Philothée s’éveillèrent sur la mousse, au bord du lac.
« Quel rêve affreux ! » dit celui-ci.
L’autre, pâle encore, murmura :
« Est-ce un rêve ? »
    Ils se dirigèrent vers l’hôtellerie, dont les portes étaient encore fermées. Le garçon vint leur ouvrir et déguisa difficilement sa joie de les voir si blêmes, transis de froid, épouvantés.
     Simius demanda qu’on fît la note sur-le-champ, et monta à la chambre commune pour y préparer les valises.
Philothée offrit une piécette au garçon en lui disant :
« Mon brave, il a fait grand vent cette nuit, n’est-il pas vrai ?
– Certes, un vent terrible, monsieur.
– Il a plu, il a tonné.
– Un déluge, monsieur ! »
Philothée lui jeta un regard oblique, pour voir s’il ne se moquait pas de lui.
« Monsieur a donc vu l’orage ? reprit le Suisse, qui semblait curieux et un peu inquiet. Je pensais que ces messieurs étaient allés coucher au chalet, dans la montagne. Ah ! c’est que chaque année, le vendredi saint, la tempête bouleverse le lac et les vallées, si beau qu’ait été le temps la veille et qu’il soit le lendemain… Et la nuit, Ponce Pilate apparaît avec sa robe de juge, marchant sur le lac et criant : Compulsus feci ! Il y en a qui l’ont vu et entendu.
– Mais toi ? demanda Philothée.
– Moi, jamais ! »
Philothée n’a point ajouté à son livre l’appendice qu’il se proposait d’écrire. Quand il parle à Simius de cette aventure, Simius répond :
« Nous avions trop bu de vin de Champagne. »

Charles BUET, La légende
du mont Pilate et autre contes
.

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–––– les dragons du mont Pilate ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

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Les dragons du Mont Pilate, gravure de 1664

Dragon observé au mont Pilate –  Ouresiphoites Helveticus, sive itinera per Helvetiae alpinas regiones, 1723.

Dragon observé au mont Pilate –  Ouresiphoites Helveticus, sive itinera per Helvetiae alpinas regiones, 1723.
Immense dragon volant, au corps de serpent, s’éloignant d’un massif rocheux à grand coup d’ailes. Sa tête aux dents aiguës jette des étincelles embrasées. A l’arrière plan, fougères et sapins dans un paysage de montagne.

     Au Moyen-Age, les gens croyaient que des dragons portant bonheur habitaient dans les entrailles du Pilate. 
     Un jour d’automne, un jeune garçon fit une chute dans une grotte profonde sur les pentes du Pilate et resta allongé entre deux dragons, mais ceux-ci ne lui firent aucun mal. Lorsqu’arriva le printemps, l’un des dragons quitta ses quartiers d’hiver et s’envola. L’autre fit comprendre au jeune garçon que le moment était venu de s’en aller lui aussi. Le dragon grimpa vers la sortie, laissa pendre sa queue, ce qui permit au garçon de se hisser vers le bord et de partir. 
     On lit dans la chronique de Petermann Etterlin comment le bailli Winkelried fit trépasser l’un des dragons du Pilate: il enroula des ronces autour d’une lance et la planta dans la gorge du dragon. Pendant que celui-ci se débattait pour la recracher, Winkelried se saisit de son épée et termina le travail. Mais une goutte du sang empoisonné du dragon coula sur sa main. Cette goute ainsi que le souffle empoisonné du dragon gelèrent le sang de Winkelried qui y laissa la vie dans cette aventure.
     Au cours de l’été 1421 un énorme dragon volait vers le Pilate lorsqu’il s’écrasa soudain si près du paysan Stempflin que ce dernier en perdit connaissance. Quand il reprit ses esprits, il trouva à ses côtés une flaque de sang séché et la pierre du dragon dont les effets bienfaisants furent officiellement confirmés en 1509.
     Aux toutes premières heures du 26 mai 1499, on put assister à un curieux spectacle dans les rues de Lucerne: après un terrible orage, quelle ne fut pas la stupéfaction des passants de voir émerger un énorme dragon sans ailes des eaux tourbillonnnates de la Reuss, près du Spreuerbrücke. On pense que la créature avait été surprise par l’orage qui dévalait les pentes du Pilate et avait été entraînée malgré elle dans le torrent Krienbach qui se jette dans la Reuss près de l’église des Jésuites. Plusieurs bourgeois honorables et lettrés garantissent l’authenticité de l’événement.
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–––– Winckelriedt, le dragonnet du mont Pilate ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     Près de la petite ville du mont Pilate , appelé wilser , tronaît une énorme montagne , ses cavernes était si profondes et sombres qu’aucun étre n’en était jamais ressortis !
Seul un animal parvenait à y vivre … le dragonnet du mont Pilate . Son alène fétide repoussait toutes créatures s’approchant à 3 km , son sang était , disait-on , fait d’ames égarées et de venin mortel .Il ne fallait passe fier à sa petite taille peu imposante car , si vous vous moquiez de lui , il vous lancerait un regard enflammé puis vous saisirait à la gorge de sa patte à 6 griffes .
     Les habitants de la régions , étaient régulièrement attaqué par le dragonnet .
D’abord celui-ci s’en prenait aux bêtes puis se jetait sur les jeunes filles ( à causes de leurs bijoux ??? et les déchiquetaient .
     Les habitants partirent à la recherche de quelqu’un qui soit capable de les débarasser de leur fléau .
     Le seul était un banni de ce même village , Winckelriedt .Une fois appelé , on l’envoya sur la montagne interdite et dangereuse.
     Au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dans les grottes sombres et humides , il sentait approcher la bête furieuse qu’on entre dans son territoir .
     Maintenant il le voyait à quelque mètres de lui .Ses dents acérées se jetèrent vers lui . Winckelridt enfonça son épée dans l’épaule du monstre.
     Un hurlement de douleur envahit le ciel grisâtre .Le sang se mit à couler à flot sur le sol de pierres grises.Triomphalement, il leve en l’air la tête du dragonnet .
      Hélas , il coula du sang de la tête décapité du dragonnet et celui-ci se répendie sur le bras du héros .
Une grimace , un gémissement et puis Winckelridt ne fut de ce monde.

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Tous les dragons classiques n’étaient pas des créatures gigantesques ; les dragonnets, par exemple, ne dépassaient guère la taille d’un homme, mais ils n’en étaient pas moins terrifiants et constituaient d’irréductibles ennemis des humains .Le mont Pilate, par exemple, abritait un dragonnet si terrifiant que le simple contact avec son sang pouvait tuer. Au Moyen Age, la ville suisse de Abuser était régulièrement assiégée par ce monstre, dont l’haleine brûlante carbonisait maisons, fermes, population et bétail. Or Wilser ne comptait plus un seul citoyen maniant suffisamment bien l’épée pour affronter l’animal.

Le seul qui en eût été capable, un dénommé Winckelriedt, avait été banni de la ville : une déplorable propension à tirer l’épée lui avait valu d’être condamné pour meurtre, et ses terres avaient été saisies. Bientôt, pourtant, les autorités de Wilser durent se rendre à l’évidence et le rappeler. Après avoir obtenu la promesse qu’il serait gracié et que ses biens lui seraient restitués s’il revenait victorieux, le champion de la cité leva son épée en guise de salut et prit le chemin du repaire du monstre

A l’issue d’une pénible ascension du mont Pilate, Winckelriedt déboucha dans une gorge naturelle, flanquée de hauts piliers rocheux et conduisant à la grotte du dragonnet. Alors même qu’il s’engageait dans le boyau, il vit émerger de la tanière une créature allée de petite taille et étonnamment gracieuse, dont l’apparence le déconcerta beaucoup.

Le souffle ardent de la bête se chargea cependant de ramener l’homme à la réalité, et le duel s’engagea aussitôt, fait d’écarts et de feintes incessantes.
A un moment, alors que Winckelriedt pouvait déjà se croire la proie des flammes, le cou allongé du dragon passa à portée de sa lame, qui siffla, tranchant net dans la chair.
La tête du dragonnet roula à terre et ses yeux étincelants s’éteignirent définitivement. Winckelnedt leva triomphalement son épée au-dessus de sa tête, scellant par là même son destin : un jet de sang infect coula le long de sa main et de son poignet. Il mourut avant d’avoir eu le temps d’ouvrir la bouche pour crier, tué par le sang de la bête qu’il venait de décapiter.

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