Magie du cinéma


Dean Martin et Angie Dickinson sur le plateau de Rio Bravo du réalisateur Howard Hawks (1958-1959)

Dean Martin and Angie Dickinson on the set of Rio Bravo

La déesse est descendue de son Olympe céleste pour illuminer un court moment la 
pénombre dans laquelle s’agite vainement les pauvres hommes que nous sommes…

Magie

    Comment ne pas voir dans la beauté de ce corps triomphant aux proportions et aux lignes parfaites et dans l’expression de plénitude absolue qu’arbore l’actrice Angie Dickinson un port et une attitude de déesse grecque. Le monde est à ses pieds, elle irradie. Avec sa main posée sur l’épaule de l’homme et son sourire radieux, elle paraît humaine et chaleureuse mais sa trop grande beauté a pour effet de l’éloigner de l’humanité qu’elle semble avoir quitté pour le monde enchanté et inaccessible de l’idéalité. L’acteur Dean Martin qui est assis à ses côtés, avec son attitude relâchée et ses vêtements fripés, n’est qu’un simple humain, un pauvre humain qui lève humblement les yeux vers une étoile inaccessible. Combien paraît alors dérisoire la petite étoile qu’il arbore sur sa poitrine… À leur côté, tel un troisième personnage, la caméra, machine noire, complexe et infernale, créatrice de magie. elle remplace pour cela la baguette magique devenue obsolète de l’enchanteur. Voilà ce qu’écrivait Edgar Morin dans son livre Mes philosophes en 2011 : « Les stars sont comme des divinités mortelles. elles ont d’un côté une nature entièrement humaine, de l’autre elles apparaissent comme des êtres transcendants, habitants d’un Olympe merveilleux. Elles font l’objet d’un culte : comme les dieux ont leurs dévots, les stars ont leurs « fans » qui se nourrissent de leur substance supérieure, tandis qu’elles-mêmes se nourrissent de l’humanité ordinaire. »


Amour-propre rousseauiste et rivalité mimétique girardienne


Jean Jacques Rousseau (1712-1778)Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargné au genre humain celui qui arrachant les pieux ou comblant les fossés, eût crié à ses semblables : gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne. » 

      En 1754, l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon organisa un concours sur la question : « Quelle est la source de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle ? ». Jean-Jacques Rousseau qui avait remporté quatre années plus tôt le trophée avec son Discours sur les sciences et les arts ne fut cette fois pas couronné et son essai lui valu une condamnation de l’Eglise catholique.


Le Discours sur les sciences et les arts de 1750

RousseauDiscourseSciencesArt.jpg

     Son Discours sur les sciences et les arts de 1750 anticipait déjà sur les thèses qu’il défendait à cette occasion, à contre-courant des idées de son temps professées par les Lumières. Si dans un premier temps Rousseau semble célébrer ces productions de l’esprit humain : « C’est un grand et beau spectacle de voir l’homme sortir en quelque manière du néant par ses propres efforts; dissiper, par les lumières de sa raison les ténèbres dans lesquelles la nature l’avait enveloppé; s’élever au-dessus de lui-même, s’élancer par l’esprit jusque dans les régions célestes; parcourir à pas de géant, ainsi que le soleil, la vaste étendue de l’univers; et, ce qui est encore plus grand et plus difficile, rentrer en soi pour y étudier l’homme et connaître sa nature, ses devoirs et sa fin. Toutes ces merveilles se sont renouvelées depuis peu de générations. » il ne va pas tarder à les réduire et les dévaluer et, faisant l’apologie des premiers âges où régnait la simplicité et l’égalité entre les hommes, les accuse d’avoir finalement pour effet de corrompre les mœurs et éloigner les hommes de la vertu et de leurs qualités guerrières  :  « Nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection. (…) On a vu la vertu s’enfuir à mesure que leur lumière s’élevait sur notre horizon, et le même phénomène s’est observé dans tous les temps et dans tous les lieux. (…) les sciences, les lettres et les arts étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont les hommes sont chargés, étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblaient être nés, leur font aimer leur esclavage et en forment ce qu’on appelle des peuples policés. » Ainsi, le progrès que magnifie les Lumières est trompeur, il s’enorgueillit d’élever l’esprit humain au plus haut, mais ce faisant, l’homme se disperse et se perd dans la brèche ouverte entre sa nature profonde et les contraintes induites par la vie en société, entre l’Être et le Paraître« Sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne ; sans cesse, on suit les usages, jamais son propre génie. On n’ose plus paraître ce qu’on est; et dans cette contrainte perpétuelle les hommes qui forment le troupeau qu’on appelle société, placés dans les mêmes circonstances, feront tous les mêmes choses si des motifs plus puissants ne les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui l’on a à faire : il faudra donc, pour connaître son ami, attendre les grandes occasions, c’est-à-dire, attendre qu’il n’en soit plus temps, puisque c’est pour ces occasions mêmes qu’il eût été essentiel de le connaître. Quel cortège de vices n’accompagnera point cette incertitude ? Plus d’amitiés sincères, plus d’estime réelle; plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison se cacheront sous ce voile uniforme et perfide de politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle. »


Second discours de 1755 : Quelle est la source de l’inégalité parmi les hommes  ?

Capture d_écran 2017-05-01 à 11.19.19

     Dans son second discours, Rousseau va s’efforcer de mettre à jour les causes qui détermine dans la vie en société cette différenciation entre l’Être et le Paraître. Il défend l’idée que l’homme primitif qui ne connaissait ni le travail qui l’opposera à la nature, ni la réflexion qui l’opposera à lui-même et à ses semblables vivait un état de nature source d’égalité et d’insouciance heureuse : « Ses désirs ne passent point ses besoins physiques. Son imagination ne lui promet rien ; son cœur ne lui demande rien. Ses modiques besoins se trouvent si aisément sous sa main et il est si loin du degré de connaissances nécessaires pour désirer d’en acquérir de plus grands, qu’il ne peut y avoir ni prévoyance, ni curiosité. Son âme, que rien n’agite, se livre au seul sentiment de son existence actuelle, sans aucune idée de l’avenir, quelque prochain qu’il puisse être, et ses projets, bornés comme ses vues, s’étendent à peine jusqu’à la fin de la journée. »

Capture d’écran 2017-05-02 à 09.17.58.png

    la société va détruire cette harmonie originelle : « Tant que les hommes se contentèrent de leur cabane rustique, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en de campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. (…) La métallurgie et l’agriculture furent les deux arts dont l’invention produisit cette grande révolution. Pour le poète, c’est l’or et l’argent, mais pour le philosophe ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain.  »
       Et encore :
       « L’astronomie est née de la superstition ; l’éloquence de l’ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge ; la géométrie de l’avarice ; la physique, d’une vaine curiosité (…) Peuples, sachez-donc une fois que la nature a voulu vous préserver de la science, comme une mère arrache une arme dangereuse des mains de son enfant (…) .»

       Cette analyse qui lui attirera de nombreuses critiques et l’ironie mordante de Voltaire« J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain […] On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes, il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. »

 * «Il retourne chez ses égaux» : Dans la gravure ci-dessus réalisée par Jean-Moreau le Jeune, on voit un Hottentot, nomade d’Afrique du Sud, vêtu d’un pagne, expliquer au gouverneur du Cap qu’il renonce à la sophistication du monde civilisé pour vivre en harmonie avec la nature.


La dictature de l’expression de l’Être et du paraître

Goya_Draw1

     Ainsi se trouve confortée les idées que Rousseau avait défendu dans Le Discours sur les sciences et les arts de 1750. L’ordre nouveau qui résulte de la socialisation détermine la place et le rang de chaque individu dans le monde en fonction de ses capacités ou de ses qualités propres et est de ce fait source d’inégalité et de hiérarchie. La valorisation par la société des qualités qui répondent à ses exigences est source d’aliénation dans la mesure où elle vampirise l’ensemble des relations humaines, les réduisant et les modelant à son image  : « Ces qualités étant les seules qui pouvaient attirer de la considération, il fallut bientôt les avoir ou les affecter, il fallut pour son avantage se montrer autre que ce qu’on était en effet. Être et paraître devinrent deux choses tout à fait différentes, et de cette distinction sortirent le faste imposant, la ruse trompeuse, et tous les vices qui en sont le cortège. D’un autre côté, de libre et indépendant qu’était auparavant l’homme, le voilà par une multitude de nouveaux besoins, assujetti, pour ainsi dire, à toute la nature, et surtout à ses semblables dont il devient l’esclave en un sens, même en devenant leur maître. »


Amour-propre rousseauiste et rivalité mimétique girardienne

  Devenu dépendant de la société et par son intermédiaire de ses semblables, l’homme s’est écarté de l’état naturel et de l’ «amour de soi» innocent et désintéressé et est soumis à l’enfer de l’ «amour-propre» égoïste, capricieux et exigeant qui est la conséquence de la comparaison et la compétition avec autrui : « L’amour de soi, qui ne regarde qu’à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits ; mais l’amour-propre, qui se compare, n’est jamais content et ne saurait l’être, parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux, ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de l’amour de soi, et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l’amour-propre. Ainsi, ce qui rend l’homme essentiellement bon est d’avoir peu de besoins et de peu se comparer aux autres ; ce qui le rend essentiellement méchant est d’avoir beaucoup de besoins et de tenir beaucoup à l’opinion. Sur ce principe, il est aisé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les passions des enfants et des hommes. Il est vrai que ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons : cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations, et c’est en ceci surtout que les dangers de la société nous rendent les soins plus indispensables pour prévenir dans le coeur humain la dépravation qui naît de ses nouveaux besoins. » Les dérives de l’amour-propre sont les «passions haineuses et irascibles» que l’on comprend être l’envie, la jalousie, la rancune, la haine.

René Girard

    On retrouve dans cette description des passions haineuses et irascibles nées de la comparaison et de la compétition la thèse de René Girard sur le désir et la rivalité mimétique que ce philosophe a développé, à ceci près qu’il présente ce mécanisme comme un fait de nature anthropologique inhérent à la nature humaine, laquelle ne peut être que d’essence sociale, alors que Rousseau imagine un homme isolé en dehors des hommes qui serait naturellement bon, innocent et désintéressé. C’est la vie en société en instaurant la dépendance, l’inégalité et la compétition qui est la source des passions funestes que sont l’envie, le vice, la perversité et la méchanceté humaine, c’est-à-dire du mal. Outre que l’on a jamais vu un homme vivre entièrement séparé des autres hommes, l’histoire et l’archéologie nous apprennent que la théorie du Bon sauvage est un mythe et que les sociétés primitives étaient peu soucieuses de l’environnement et guerrières (lire Steven Le Blanc, Constant Battles, 2003)


La rivalité humaine et la violence résultant de l’amour-propre et du désir mimétique sont elles inéluctables ?

     Oui, répond René Girard, pour qui le mécanisme mimétique est un processus inéluctable qui ne peut que s’emballer et conduire à la lutte de tous contre tous ne trouvant sa résolution temporaire que par le sacrifice d’une victime de substitution, le bouc émissaire. Il voit dans le christianisme la seule antidote au déclenchement de la violence dans la mesure où cette religion est la seule qui a intégré l’apocalypse finale et reconnut l’innocence du bouc émissaire que constituait le Christ. Avant le christianisme, la violence, grâce au mécanisme du bouc émissaire produisait du sacré qui s’imposait aux hommes. Avec le christianisme, le religieux et le sacré ont été démystifiés et ne jouent plus leur rôle d’apaisement laissant libre cours au déchaînement de la violence.

Social_contract_rousseau_page.jpg     Non, répond Rousseau pour qui le mal nait de de la comparaison et de la compétition, et est donc la conséquences d’un rapport social : « Je hais la servitude comme la source de tous les maux du genre humain ». Ce n’est ni la nature humaine, ni Dieu qui sont coupables, c’est la société dans son imperfection qui peut et doit être refondée. Ce faisant, Rousseau rend la condition humaine tributaire de l’histoire en la relativisant et la faisant dépendre de l’évolution des structures sociales. Il fonde ainsi la critique sociale et l’action politique : pour réparer les déséquilibres causés par une société injustes, il suffit de changer cette société, de vouloir l’améliorer.  On comprend alors la condamnation par l’Eglise catholique de la théorie de Rousseau pour négation du péché originel et pélagianisme, doctrine qui au IVe siècle insistait sur le libre arbitre de l’homme et sur sa capacité de pouvoir choisir le bien et de vivre sans péché et mettait de ce fait en cause l’existence même du péché originel. Considérer que l’homme est naturellement bon revient en effet à nier le péché originel et à remplacer celui-ci par le «crime originel» qui est déterminé historiquement. Si l’état premier d’innocence ne peut être retrouvé, c’est par une commune volonté des hommes fondée sur la raison et l’intérêt commun dans le cadre d’un Contrat social que l’on peut s’en approcher : « Chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquiert le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a. »  Cette interdépendance des individus fondée sur une certaine unanimité permet une sociabilité positive : « Que chacun se voie et s’aime dans les autres et que tous en soient mieux unis ». Le Moi qui se contemple n’est plus un Moi qui se compare et se jalouse, c’est un Moi commun, fondu dans une vision unanime du vivre ensemble et de la volonté générale. Il reprendra ces termes quelques années plus tard, en 1762, dans le Contrat social : « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisses pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant. tel est le problème dont le Contrat social donne la solution » (Chap.VI — Du pacte social). Rousseau fera publier le Contrat social en Hollande et l’ouvrage sera interdit en France.dans le même temps le Parlement de Paris condamne l’Emile et Rousseau doit s’enfuir en Suisse. À son tour le Petit Conseil de Genève s’oppose aux deux ouvrages, condamnés à être brûlés comme étant « téméraires, scandaleux, tendant à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements .» 

    Ce qui fait que Rousseau est moderne, c’est qu’à une époque où l’optimisme des Lumières pensait l’avenir de l’homme comme un avenir radieux accompagnant le développement des sciences et des Arts considérés comme source de progrès positif, il a le premier fait la critique de ce progrès et fondé l’activisme progressiste en proposant de changer la société. C’est en cela qu’il s’oppose à Voltaire qui voyait l’avenir de l’homme dans son affranchissement des lois naturelles.


la volonté de changer la société ou le risque de tomber de Charybe en Scilla

Karl Marx       Il faudra attendre Karl Marx pour que l’on tente de réconcilier les points de vue de Rousseau et Voltaire en assignant à l’homme la responsabilité historique d’abolir l’exploitation de l’homme par l’homme tout en lui permettant d’accroître son pouvoir sur la nature. Mais comme l’écrit Alain Finkielkraut après avoir cité le philosophe marxiste Lukacs : « Les différentes formations sociales ont réalisé le progrès de manière contradictoire : la domination exercée sur la nature entraîne la domination des hommes sur les hommes, l’exploitation et l’oppression. C’est seulement avec la victoire du socialisme que cette contradiction du progrès est abolie », force est de constater que ces bonnes intentions se sont terminées par un cauchemar. Pour Finkielkraut, l’erreur de Rousseau est d’avoir cru que l’origine du mal résidait uniquement dans le fait historique et social alors qu’il fait partie intégrante de la nature humaine, rejoignant ainsi la thèse du philosophe polonais Leszek Kolakowski, ex-marxiste, qui est revenu là d’où était parti Rousseau sur la notion de péché originel. Il ne s’agit pas, comme le précise Finkielkraut « de prendre la théologie au mot ni de frapper d’opprobre toutes les tentatives de mettre fin à la misère et à la justice, mais de réconcilier la grande idée moderne de réparation avec la conscience de la finitude. Cette finitude si majestueusement congédiée par ce que Rousseau appelait lui-même son triste et grand système. » (Alain Finkielkraut, Philosophie et modernité).

     Pour comprendre la présence du mal que les grecs nommaient Ubris dans la nature humaine, lire notre article tiré du livre d’Edgar Morin Le Paradigme perdu : la nature humaine, c’est ICI.

« Que ceux qui ont des yeux faits pour voir, voient »


articles de ce blog liés :

ailleurs sur le net :


« Borné par tes cinq sens, ne comprends-tu donc pas que le moindre oiseau qui fend l’air est un immense monde de délices ? »

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

la fauvette babillarde enferme dans sa minuscule cervelle d’oiseau des constellations à foison…

How do you know but every bird that cuts the airy way, is an immense world of delight, closed by your senses five ?

To see a World in a Grain of Sand
And a Heaven in a Wild Flower,
Hold Infinity in the palm of your hand
And Eternity in an hour.

William Blake (The Marriage of Heaven and Hell and Auguries of Innocence)

students-watching-stars-in-planetarium

9dea73caf87cb48704f77cb3bc01d8a1

   Il existe en Allemagne du Nord, à Brême, un planétarium, le Olbers Planetarium, où a été reconstituée la voûte du ciel nocturne avec toutes ses constellations. Franz Sauer, un chercheur spécialisé dans l’étude des oiseaux migrateurs a eu l’idée d’élever des oiseaux en captivité qui émigrent habituellement en hiver dans la vallée du Nil en faisant en sorte de ne jamais les mettre en contact de manière naturelle avec le ciel nocturne.

Fauvette babillarde Sylvia curruca Lesser Whitethroat

    L’un de ces oiseaux, une fauvette babillarde, a ensuite été placée sous la voûte étoilée reconstituée du Planetarium où l’on a fait défiler devant elle les constellations que l’on voit habituellement défiler lorsque l’on vole de nuit entre l’Allemagne et l’Egypte. La fauvette a alors suivi en volant dans l’espace du planétarium la carte du ciel sans défaillance pour finir se poser sous le ciel de Louxor. Cette expérience qui visait à démontrer que la fauvette, sans avoir reçu d’apprentissage préalable, avait la capacité innée de se diriger vers l’Egypte en lisant la carte du ciel est citée par Edgar Morin dans son essai « Introduction à la pensée complexe » (Essai/Seuil, 2005) et l’auteur conclut en énonçant que la fauvette avait, d’une certaine façon, le ciel dans la tête… On aurait pu dire  aussi qu’elle avait des étoiles plein la tête ou encore, dans son minuscule cerveau, des constellations à foison...

     Ainsi l’oiseau est dans le monde et le monde entier est dans l’oiseau. Un est dans le Tout et le Tout est dans l’Un et comme l’écrit Edgar Morin : « Nous, les êtres humains, connaissons le monde à travers les messages transmis par nos sens à notre cerveau. Le monde est présent à l’intérieur de notre esprit, lequel est à l’intérieur de notre monde. » Il ne nous reste plus, à nous humains, que de tenter de démêler les fils emmêlés de manière inextricable qui nous relient au monde. Lourde tâche qui se révèle le plus souvent impossible…  On comprends alors mieux le sens de ces quelques vers du poète visionnaire William Blake que j’ai choisi de placer en exergue de cet article :

Ne comprends-tu donc pas
Que le moindre oiseau qui fend l’air
Est un immense monde de délices fermé à tes cinq sens ?

Voir un univers dans un grain de sable
Un paradis dans une fleur sauvage
Tenir l’infini dans la paume de sa main.
Et l’éternité dans une heure.

la fauvette babillarde en vol (Sylvia curruca).png

la fauvette babillarde en vol (Sylvia curruca) – photo Gorka Ocio

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

 

L’espace des origines : l’espace de vie des chasseurs-collecteurs

–––– les peuples chasseurs-cueilleurs ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

    Ces peuples étaient constituées de populations nomades qui aux époques Paléolithique et Mésolithique, soit sur une période d’environ 1.500.000 années, pratiquaient une économie de prédation et vivaient essentiellement de chasse, de pêche et de cueillette. Ces époques ont été marquées par de nombreuses variations climatiques qui ont modifiées le paysage et les espaces végétales et animales qui y vivaient et qui ont contraints l’homme à s’adapter pour survivre. Durant cette longue période, ces populations ont lentement développé leurs capacités intellectuelles et améliorer constamment les moyens techniques mis en œuvre pour leur survie. Ces populations étaient contraints de vivre en petits groupes sur des portions de territoires dont les ressources étaient à même d’assurer leurs moyens de subsistance. Les fouilles archéologiques ont montré que ces chasseurs-cueilleurs s’établissaient sur des campements saisonniers généralement localisés en des endroits où le gibier était abondant et où poussaient les plantes sauvages comestibles (noisettes, glands, myrtilles, airelles, racines…). Les abris étaient constitués de huttes ou de tentes légères démontables en peaux.

Reconstitution tente et hutte paléolithiqueReconstitution d’une tente et d’une hutte paléolithique. La hutte est du type de celles fabriquées par l’Homo erectus, il y a 380.000 ans en Terra Amata près de Nice

Installation de Pincevent

Plan de l’installation sous tente en peaux de bêtes du magdalenien de Pincevent près de Fontainebleau (Seine-et-Marne) dont l’ancienneté est estimée à 12.000 ans.

°°°

–––– la domestication du feu ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     C’est l’Homo erectus qui aura le premier domestiqué le feu. Les plus anciennes traces relevées sont en Israël ( – 790.000 ans sur le site de Gesher Benot Ya’aqov) et en Europe  ( – 350.000 ans sur les sites de Menez Dregan à Plouhinec ). Pour Edgar Morin qui date la domestication du feu vers 700 à 800.000 ans, la domestication du feu a une portée multidimensionnelle, c’est ainsi que la cuisson des aliments qui s’apparente à une prédigestion externe facilite et allège le travail de l’appareil digestif et permet ainsi le maintien de l’état de veille et d’alerte des hommes après le repas. Le feu offre aussi une protection durant le sommeil et des femmes et des enfants restés au campement pendant l’absence des hommes partis à la chasse. Le feu permet le sommeil profond et peut-être favorise-t-il le rêve.

°°°

–––– population préhistorique de la France : pas plus de 40.000 personnes –––––––––––––––––––

     Des chercheurs ont cherché à approcher l’importance de la population préhistorique, en particulier pour la France, par la comparaison avec la situation au XIXe siècle de certaines régions du globe peuplées de tribus de chasseurs-cueilleurs.
    L’Australie, en 1788, avec ses 8 millions de km2 comptait une population estimée entre 250.000 et 300.000 habitants soit une densité de 0,03 habitant par km2.
Dans le nord-ouest canadien, la densité est de 0,007 habitant par km2 (1 habitant pour 140 km2)  et on estime qu’il faut 300 km2 pour faire vivre un chasseur.
     Malgré un climat plus rude, le Groenland actuel abrite 15.000 esquimaux pour 90.000 km2 soit une densité plus forte de 6 habitants au km2.
     Mais les données récoltées pour ces régions ne sont pas applicables pour le cas du territoire français. Des études ont alors été menées sur des régions dont les conditions climatiques étaient plus proches des conditions existant en France aux époques interglaciaires de la préhistoire. Il s’agit de la Tasmanie, découverte par les européens en 1642 et colonisée par la suite en 1804 et l’île de Terre-Neuve peuplée par une peuplade les Beothucs.
     En Tasmanie, 2.000 indigènes vivaient sur une surface totale de 68.250 km2 soit une densité de 0,03 habitants par km2. Ces indigènes se répartissaient en 5 tribus, elles-mêmes divisées en un grand nombre de campements nomades de quelques individus.
     A Terre-Neuve, au début du XVIIe siècle, 600 indigènes vivaient sur une surface totale de 110.000 km2 soit une densité de 0,0055 habitants par km2. Ces indigènes se faisaient partie d’une seule tribu répartie en très petits groupes. Il faut relativiser ces données par le fait qu’une guerre ancestrale opposait cette population aux indiens Micmacs du nord de l’Acadie.

     Cette structuration des tribus en petits groupes se retrouve chez les derniers chasseurs-collecteurs du Paraguay, les indiens Guayaki que l’anthropologue et ethnologue français Pierre Clastres a étudié en 1963. Pour lui, la division en petites bandes de quatre à cinq familles est le moyen choisi par la tribu pour résoudre le problème de l’acquisition des ressources alimentaires. La dispersion du gibier et des ressources sur un vaste territoire implique un émiettement des groupes humains pour pouvoir les exploiter. Ces bandes nomadisent sur le territoire de chasse de manière autonome sans interaction entre elles à l’exception une fois dans l’année, à la fin de l’hiver et au début du printemps, de rassemblements rituels durant lesquels l’unité et la solidarité de la tribu sont reconstituées.

     En s’appuyant sur les données définies ci-dessus, certains chercheurs ont estimé la population préhistorique de la France, à l’époque moustérienne (95.000 à 40.000 ans) à 16.000 habitants répartis en une quarantaine de tribus dans la période pré-glaciaire et à 3.000 habitants seulement répartis en six à huit tribus durant la période glaciaire. D’autres estimations (H. Prat) fixent la population paléolithique de la France à un nombre compris entre 2.000 et 50.000 habitants selon les époques.
     Le préhistorien français Denis Peyrony (1869-1954) a tenté en se basant sur le nombre des gisements préhistoriques découverts, de la durée estimée de la culture dont ils étaient le témoignage et sur une estimation de la proportion des gisements disparus pour des raisons géologiques et humaines de définir l’indice de peuplement relatif du territoire français pour chaque période de la préhistoire.

Denis Peyrony : estimation de la population préhistorique en FranceEssai d’estimation de la population de la France dans les périodes
préhistoriques par la méthode de Denis Peyrony

     Les dernières études sur ce sujet font appel à l’analyse des ressources de biomasse par époques et par biotope pour définir la population de chasseurs-cueilleurs qu’elles peuvent nourrir pour la période comprise entre 18.000 et 11.000 BP (Biomase d’ongulés au Paléolithique et inférences sur la démographie par Françoise Delpech). Au magdalénien supérieur (13.500-12.000 BP), la population aurait été de 18.000 à 20.000 personnes en France et 30.000 en Europe.

     Ces chiffres apparaissent inférieurs au potentiel permis par le territoire européen à cette époque qui aurait permis de nourrir plus de 250.000 personnes. Ceci est du au fait qu’une faible partie du territoire était effectivement exploité. On considère ainsi que les zones réellement occupées du territoire français et de la Belgique (580.000 km2) n’en constituaient que la quart (145.000 km2) principalement situées dans la moitié sud. Françoise Delpech fixe la densité réelle à 0,17 (17 personnes pour 100 km2) . Sur ces base, le groupe double Périgord-Vienne-Quercy devait compter pour 35.000 km2 aux alentours de 6.000 habitants qui se répartissaient peut-être en deux tribus dialectales; le groupe Provence-Languedoc devait compter pour 15.000 km2 aux alentours de 2.500 habitants. Pour Jean-Georges Rozoy, la nécessité de maintenir la cohésion des groupes dialectaux explique la concentration de ces groupes sur des parties limitées du territoire; une dispersion trop étalée des groupes aurait eu pour conséquence leur éclatement et leur disparition.

     Jean-Georges Rozoy a calculé qu’en abattant chaque année un sixième des animaux présent sur un site, on permettait à l’espèce de se reproduire. Si l’on considère que chaque km2 de forêt française abrite une moyenne (chiffre minimum) de quatre cerfs et deux sangliers (soit 0,9 tonnes de biomasse). Etendues à l’ensemble du territoire français, ces données indiquent qu’une population de 40.000 personnes au minimum aurait pu vivre en France au Boréal (J-G Rozoy, 1978)

Conclusion

     Il apparaît de ces éléments que l’importance de la population de chasseurs-collecteurs est fonction des ressources en biomasse animale et végétale qu’offre l’environnement, lui-même fonction des conditions climatiques du moment. Pour la période au cours de laquelle cette population a été présente en France qui va du jusqu’à l’orée du néolithique et qui a vue l’établissement de plusieurs races humaines : homo erectus, homo neandertalis, homo sapiens, les modifications climatiques ont été nombreuses avec des effets sur la flore et la faune dont les ressources ont été variables qui ont contraints ces populations à s’adapter. On peut considérer que durant cette longue période, un nombre très faible d’humains ont occupé le territoire qui est aujourd’hui celui de la France, et de manière partielle et que ce nombre n’a jamais dépassé les 30.000 à 40.000. Cette population se partageait en groupes dialectaux ou tribus de taille variable d’environ 4.000 habitants en moyenne eux-mêmes divisés pour pouvoir exploiter au mieux le territoire en petites unités regroupant quelques familles, la horde.

°°°

–––– L’exemple de l’Homme de Tautavel ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     Les nombreuses découvertes réalisées à la Caune de l’Arago prouvent que l’Homme de Tautavel, ancêtre de l’Homme de Néandertal, était légèrement différent des Homo erectus qui vivaient à la même époque en Asie ou en Afrique. Il porte pour cette raison le nom d’Homo erectus tautavelensis. Les hommes de Tautavel figurent parmi les plus anciens restes humains trouvés à ce jour en Europe. Les nombreux restes découverts dans la Caune de l’Arago proviennent de différents individus et nous permettent de reconstituer la morphologie de l’Homme de Tautavel. Ce crâne est puissant et présente un front bas et fuyant ainsi qu’un épais bourrelet au-dessus des yeux (appelé torus sus-orbitaire). La face est très large, les orbites sont rectangulaires. Les mandibules (mâchoires inférieures) sont caractérisées par une absence de menton. Mécaniquement, l’Homme de Tautavel avait tout pour parler. Le moulage de l’intérieur du crâne semble le confirmer en révélant la présence des zones cérébrales responsables du langage. La capacité crânienne de l’Homme de Tautavel, bien plus faible que celle de l’Homme moderne, était de 1100 cm3. Ces caractéristiques sont celles des hommes qui ont vécu avant l’Homme de Néandertal et qu’on appelle Homo erectus anténéandertalien
     La grotte ou « Caune » de l’Arago est l’une des plus grandes cavités karstiques du Sud des Corbières. Située en hauteur, elle domine d’une centaine de mètres la vallée de Tautavel, offrant ainsiune vue imprenable sur les environs. Ce poste d’observation devait être idéal pour les chasseurs de la Préhistoire, qui pouvaient ainsi surveiller les déplacements du gibier. Par ailleurs, le Verdouble coulant en contrebas constituait un point d’eau où les animaux venaient s’abreuver, et l’on imagine très bien tout le profit que purent en tirer les hommes de Tautavel. A proximité de l’ancienne entrée de la grotte se trouvait un passage permettant d’accéder facilement à un autre domaine de chasse : le plateau, situé au-dessus de la grotte.

     De part sa localisation, au carrefour de quatre niches écologiques, la Caune de l’Arago présentait des avantages indéniables pour la chasse. Elle constituait également un habitat privilégié. En effet, la paroi sud exposée au soleil pendant toute la journée accumulait la chaleur et la restituait à ses occupants pendant la nuit. Cette particularité ne devait pas être un mince avantage pour des hommes qui n’avaient pas encore découvert le feu. La grotte était en outre spacieuse : elle faisait une centaine de mètres (contre 40 aujourd’hui) sur une dizaine de mètres de large. Une importante accumulation de sédiments, qui atteint 15 mètres d’épaisseur, a comblé une grande partie de la grotte et en a obstrué complètement les régions les plus profondes. La fouille, conduite depuis une quarantaine d’années, a livré une quantité extraordinaire d’ossements, d’outils et de pierres, témoignages de nombreux sols d’habitats préhistoriques.

     Depuis la nuit des temps, le climat a changé sur la planète et différents paysages se sont succédés dans la vallée de Tautavel. Depuis que l’Homme fréquente la grotte, il a connu une vallée couverte de sapins sous un climat très froid et très humide, des steppes arides lors des périodes froides et sèches, des forêts ou garrigues pendant les réchauffements

     Les grands herbivores sont la base de l’alimentation des grands prédateurs et des hommes. Les restes découverts dans les fouilles attestent la consommation de ces animaux, consommation généralement humaine

les grands herbivores de Tautavelles grands herbivores de Tautavel

la plaine de Tautavel

la plaine de Tautavel vue de l'entrée de la grottela plaine de Tautavel vue de l’entrée de la grotte

le Verdouble

le Verdouble

le Plateau de Tautavel

le Plateau de Tautavel

     Plusieurs types d’habitat ont été mis en évidence à la Caune de l’Arago : l’habitat de longue durée,le campement temporaire saisonnier et la halte de chasse. Ces différentes catégories sont définies d’après les analyses multidisciplinaires appliquées au matériel archéologique d’une couche définie.
    La diversité des espèces animales rapportées dans la grotte, l’âge d’abattage des animaux et leur sexe, l’état de conservation et la fragmentation des os ainsi que les traces liées aux activités de l’homme (alimentation, utilisation et piétinement) et/ou des carnivores permettent de déterminer de nombreux éléments concernant le type d’habitat et le mode de vie des chasseurs.
      Parmi ces éléments, le territoire de chasse et les différents biotopes exploités ainsi que le type de chasse utilisé pour la capture des animaux (chasse à l’affût, traque, approche et piégeage) peuvent être définis. De plus, l’âge d’abattage des jeunes animaux et la proportion de mâles, de femelles et de jeunes tués permet de connaître la saison de chasse et de consommation du gibier. La fragmentation et les traces observées sur les os indiquent les méthodes de dépeçage, de mise en quartiers, de décarnisation et de consommation de la moelle.

    L’outillage apporte tout d’abord des renseignements sur le comportement du chasseur en terme d’exploitation du territoire et des ressources. En effet, les matières premières sélectionnées pour la fabrication des outils indiquent les différents déplacements liés à leur acquisition. Ensuite l’étude de la panoplie d’outils et les différentes proportions de chaque type d’objets, ainsi que les méthodes de débitage de la roche qui ont permis de les fabriquer, sont autant d’indices sur le comportement culturel et technique des chasseurs, auteurs des différentes occupations. Enfin, l’étude des tranchants des pierres taillées, révèle des traces d’utilisation, usure et stries qui nous renseigne sur la fonction de celles-ci.

un campement de longue durée :
    Il y a 450 000 ans, les hommes se sont installés dans la grotte, en famille et pendant une longue durée, sous un climat froid et sec. Ils sont allés chasser, armés d’épieux, vers les plateaux exposés aux vents violents, le renne et le bœuf musqué. Ils ont traqué le mouflon et le thar sur les falaises escarpées des Corbières. Ils ont organisé des battues aux chevaux, aux bisons et auxrhinocéros. Ils ont chassé à l’affût les cerfs dans les forêts proches des points d’eau et abritées du vent.

    Au cours de ces activités concentrées sur un territoire d’un rayon de 33 km, les chasseurs ont rapporté dans la grotte des roches variées, le plus souvent des galets qu’ils ont taillés pour préparer les éclats et les outils (racloirs, denticulés,choppers, chopping-tools) qui leur ont servi àdépecer le gibier et à aménager les épieux.
    Les hommes ont consommé crue la viande de leur gibier ainsi que la moelle des os.
Plusieurs ossements humains ont été retrouvés fracturés et éparpillés sur l’ensemble du sol.
     Tout au long de l’occupation de cet habitat, des enfants ainsi que des adultes âgés entre
15 et 40 ans ont trouvé la mort.

un campement temporaire saisonnier en automne :
   Il y a 500 000 ans, alors que la forêt recouvre toutes les Pyrénées, des hommes sont venus occuper la grotte en automne pour consommer les cerfs et les daims qu’ils ont chassé dans la plaine pendant la période du rut.
    Les dents – parties du squelette qui se conservent le mieux – indiquent qu’au moins 80 cerfs et 60 daims ont été rapportés dans la grotte. Parmi les restes humains, seules quelques dents de lait, perdues naturellement par les enfants qui mâchonnaient les os de cervidés, sont restées sur ce sol.

    Ces chasseurs récupéraient des matières premières lithiques dans les alluvions de la rivière la plus proche et complétaient leur approvisionnement grâce à l’exploitation de plusieurs gîtes entre 6 et 33 km. Ces roches ont servi à fabriquer différents types d’outils parfois très frustes élaborés sur des éclats d’assez grande dimension.

une halte de chasse en automne :
    Il y a 550 000 ans, tandis que la tramontane souffle sur la plaine enneigée, des chasseurs se réfugient dans la grotte pour dépecer les 40 carcasses de rennes qu’ils ont abattus lors du passage à gué du Verdouble.`
    Après avoir prélevé la viande et les peaux, ils ont quitté les lieux, laissant des ossements peu fragmentés rapidement recouverts par des sédiments sableux.
Certains ossements encore en connexion anatomique indiquent que les extrémités des membres ont pourri sur place sans même être désarticulées.

    Le sol de cette halte de chasse, dont la durée est estimée entre 6 à 15 jours, a également livré des industries lithiques nous renseignant sur le parcours de ces hommes. Venus du nord avec leurs outils en silex fabriqués sur les affleurements situés à une trentaine de kilomètres, ils ont suivi les migrations de rennes fuyant vers le sud. Pour subvenir à leur besoin quotidien, ils ont complété leur outillage par des éclats tranchants fabriqués à partir de roches prélevées localement.

les matières premières et l'outillagecarte d’approvisionnement des matières premières et l’outillage

    Les hommes, qui ont fréquenté la Caune de l’Arago à plusieurs reprises, ont sélectionné des roches dans leur environnement pour la fabrication de leur outillage. Ils ont généralement choisi des galets issus des alluvions des rivières les plus proches, le quartz ayant été largement privilégié pour la fabrication de débris et d’éclats tranchants.

Le tout-venant pour les gros outils
    La rivière coulant au pied de la grotte offrait aux chasseurs paléolithiques une grande diversité de matières premières minérales exploitables sous forme de galets. Des roches telles que les grès, les calcaires, les quartzites, les cornéennes et les grès-quartzites étaient utilisées plus ponctuellement que le quartz pour la fabrication de gros outils tels que leschoppers, les chopping-tools et les bifaces.
    Ainsi, les chasseurs collectaient la plupart de leur matière première lithique dans un rayon de 5 km autour de leur habitat.

Les meilleurs matériaux pour les outils sur éclat
    Pour la fabrication des petits outils tels que lesracloirs, les pointes et les denticulés, les occupants de la grotte ont privilégié l’utilisation des silex et des jaspes de provenances beaucoup plus lointaines. Pour accéder aux affleurements de jaspe les chasseurs effectuaient des trajets réguliers sur des distances de 15 km en direction du sud.L’approvisionnement en silex, matière première aux qualités de taille exceptionnelles, nécessitait des déplacements fréquents sur une distance de 33 km en direstion de nord-est.

Les chasseurs de la Caune de l’Arago vivaient donc sur un territoire de 33 km de rayon qu’ils exploitaient régulièrement tant pour l’acquisition des matières premières lithiques que pour les ressources alimentaires

°°°

–––– L’exemple des indiens Guayaki –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

L’article qui suit est tiré de  Persée : Portail de revues en sciences humaines et sociales

    On les appelle Guayaki, « Rats féroces ». Eux-mêmes, ils se dénomment Aché, les Personnes. Silencieux et invisibles, ils parcourent encore leur domaine ancestral, la forêt tropicale qui couvre en grande partie l’est du Paraguay. C’est ce qui leur a permis d’échapper si longtemps au sort commun de leurs voisins sédentaires : apparitions des Blancs, esclavage, mort, disparition. Car les Guayaki, à la différence de la plupart des tribus indiennes d’Amérique du Sud, sont des nomades chasseurs-collecteurs, sans villages fixes, poursuivant inlassablement le gibier nourricier.

     Tels sont les héros de ce livre, chronique de leur vie quotidienne. Un an de séjour chez ces indiens a permis à l’auteur d’accéder au plus intime de leur existence… Jours et nuits passés dans les campements, incidents et anecdotes cocasses ou tragiques tracent peu à peu le portrait de ces nomades, paillards quand ils le peuvent, graves lorsqu’il le faut. Aussi quotidienne qu’ailleurs, leur vie ne se réduit pas néanmoins au flux répété du jour le jour. Il y a de la différence : fêtes du miel et celles de l’amour, les scissions et les conflits au sein des bandes. Les meurtres et les sacrifices. Il faut en outre lutter sans cessez contre les morts en recourant à l’anthropophagie. Les Guayaki ne se libèrent-ils pas de leurs défunts en les mangeant ? La lecture de ce texte n’est pas toujours paisible. A la plus délicate des douceurs succède une implacable cruauté.

     L’anthropologue et ethnologue français Pierre Clastres a passé un an à étudier les mœurs des Indiens Guayaki du Paraguay, dont il raconte les coutumes dans son classique de l’anthropologie, La Société contre l’Etat (Minuit, 1972). Chasseurs-cueilleurs nomades, les Guayaki sont organisés autour d’une stricte division sexuelle du travail, qu’on peut résumer par l’opposition de l’arc masculin et du panier féminin : tandis que les hommes chassent, les femmes portent, et les objets symboliques de leur rôle sont tabous pour un membre de l’autre sexe. La société Guayaki est pourtant beaucoup plus féministe et éminemment plus complexe qu’on ne pourrait le croire au premier abord.

     C’est d’abord que chez les Guayaki, les hommes sont bien plus nombreux que les femmes. Aussi la condition du mâle est-elle toujours instable : les femmes n’hésitent pas à prendre un amant ou un second mari, ce que la coutume (et la survie d’une société à la démographie très faible) l’oblige à tolérer, mais non sans mal. Ensuite, autre contrainte sociale qui pèse sur les chasseurs, un tabou les empêche de manger la viande d’un animal qu’ils ont tué, sous peine d’être frappés de pané, le mauvais œil. Ils doivent donc nourrir leurs semblables, et être en retour nourris par eux. Ces règles assurent selon Pierre Clastres l’essentiel d’un maillage de relations qui seul permet aux Guayaki de maintenir leur société.
    Seulement, les hommes vivent parfois mal cette nécessité sociale, qui les oblige à partager leur femme et à se dépouiller du produit de leur chasse. Frappés de mélancolie, empreints d’amertume, il leur faut un exutoire pour accepter leur sort. Cet exutoire, c’est le chant.
    Tandis que les femmes chantent de manière rituelle, et que leur chant évoque les pleurs et les gémissements sans qu’elles en soient le moins du monde affecté, les hommes chantent seuls, égoïstement renfermés sur eux-mêmes. Clastres note que les paroles sont quasiment incompréhensibles, inarticulées. Mais en prêtant l’oreille, l’ethnologue comprend que ce qu’improvisent les hommes, c’est un éloge de leurs prouesses.

     L’homme parle à peu près exclusivement de ses exploits de chasseur, des animaux qu’il a rencontrés, des blessures qu’il en a reçues, de son habileté à décocher la flèche. Leitmotiv indéfiniment répété, on l’entend proclamer de manière presque obsessionnelle : cho rö bretete, cho rö jyvondy, cho rö yma wachu, yma chija : « Je suis un grand chasseur, j’ai coutume de tuer avec mes flèches, je suis une nature puissante, une nature irritée et agressive ! » Et souvent, comme pour mieux marquer à quel point est indiscutable sa gloire, il ponctue sa phrase en la prolongeant d’un vigoureux Cho, cho, cho : « Moi, moi, moi » (La Société contre l’Etat, « L’arc et le panier », p. 97)

    A quoi rime cette histoire d’Indiens ? Il pourrait s’agir de montrer que l’ethnologie nous offre un fascinant éventail de cultures, et de regretter que le jeu vidéo nous entraîne toujours sur les sentiers battus de la fantasy à l’occidentale, au lieu de s’inspirer de coutumes plus exotiques. Mais les Guayaki, dans leur pratique du chant, sont-ils si exotiques qu’on pourrait le croire au premier abord ? On pourrait, à moitié sérieusement, les considérer comme les inventeurs du gangsta-rap, qui se vautre dans l’égo-trip façon Booba. Mais cela ne reviendrait-il à réduire « l’indigène » des banlieues à un « primitif » sur un mode post-colonial ?

    On pourrait aussi imaginer une lecture sous l’angle du partage des sexes, transposable au jeu vidéo : l’autocélébration du mâle chasseur expliquerait alors la fascination masculine pour les jeux guerriers, tandis que les femmes ont d’autres préoccupations. Celles-ci s’adonneraient tout naturellement à des jeux « panier » (puzzle-games, objet cachés…), et de manière plus générale, on chercherait à retrouver le chant larmoyant des femmes Guayaki dans les telenovelas sentimentales… Mais ce serait aller vite en besogne, et oublier que la distinction des sexes n’est pas partout aussi tranchée que chez les Guayaki. Si les pratiques agonistiques et l’auto-célébration ont quelque chose de masculin, elles n’échappent pas pour autant aux femmes, notamment dans les sociétés occidentales, où si les différences entre les sexes persistent, elles sont largement moins nettes (encore que pas toujours favorables aux femmes, malheureusement). En somme, l’homme Guayaki peut surtout servir de modèle pour décrire la confrontation aussi nécessaire que difficile à vivre entre le moi et la structure sociale qui impose des compromis.

    Le chant des Guayaki ne correspondrait-il pas à un besoin fondamentalement humain d’auto-valorisation, pour résister aux contraintes d’une société que la survie oblige l’individu à accepter, même si elle lui pèse ? En ce sens, leur chant est le mien, le nôtre. Car enfin, joueurs ou joueuses hardcores, que faisons nous d’autre que de répéter, des heures durant et manette en main, notre habileté ? Produit d’une technologie hyper-développée, le jeu vidéo satisfait un besoin decatharsis des plus simples. Rentrer d’une éreintante journée de travail, mener une vie de famille, payer les factures, et le soir venu se retrouver seul face à soi-même, et par le truchement d’une machine, s’adonner à l’autocélébration, que ce soit en multipliant les kills dans Call of Duty, en triomphant des plus ardus passages d’un Mario, en pliant sous notre coupe l’univers d’un Skyrim, ou seulement en écoutant les niveaux, les médailles et les récompenses pleuvoir sur nous et nous affirmer à quel point nous sommes héroïques, de « grands chasseurs », des « natures puissantes » et « agressives ». Nous avons remplacé les flèches par les heures de bureau, et nous agitons un fusil de pixels au lieu de chanter, voilà la seule différence. Moi-même, cho, cho, cho, « j’ai coutume de tuer » les ennemis que Dark Souls met sur mon chemin, bientôt je triompherai et j’atteindrai la Terre sans mal. Quand je jouais à Deus Ex : Human Revolutioncho, cho, cho, j’étais le plus rusé et le plus efficace des chasseurs. Fantôme de polygones, je me glissais derrière mes ennemis, que j’étourdissais deux par deux, invisible et dangereux, et je ne manquais pas de me regarder faire, et à chaque reprise, cho, cho, cho, je souriais et il m’arrivait même d’agiter le poing pour exprimer à quel point, moi, moi, moi, j’étais d’une force renversante, ahurissante, capable de déplacer le poids du quotidien.

« Presque sans transition, la nuit s’est emparée de la forêt, et la masse des grands arbres paraît se faire plus proche. Avec l’obscurité s’installe aussi le silence ; oiseaux et singes se sont tus et seules se laissent entendre, lugubres, les six notes désespérées de Vurutau. Et, comme par tacite entente avec le recueillement général en quoi se disposent êtres et choses, aucun bruit ne surgit plus de cet espace furtivement habité où campe un petit groupe d’hommes. Là fait étape une bande d’Indiens Guayaki. Avivé parfois d’un coup de vent, le rougeoiement de cinq ou six feux familiaux arrache à l’ombre le cercle vague des abris de palme dont chacun, frêle et passagère demeure des nomades, protège la halte d’une famille. Les conversations chuchotées qui ont suivi le repas ont peu à peu cessé ; les femmes, étreignant encore leurs enfants blottis, dorment. On pourrait croire endormis aussi les hommes qui, assis auprès de leur feu, montent une garde muette et rigoureusement immobile. Ils ne dorment pas cependant et leur regard pensif, retenu aux ténèbres voisines, montre une attente rêveuse.Car les hommes s’apprêtent à chanter et ce soir, comme parfois à cette heure propice, ils vont entonner, chacun pour soi, le chant des chasseurs : leur méditation prépare l’accord subtil d’une âme et d’un instant aux paroles qui vont le dire. Une voix bientôt s’élève, presque imperceptible d’abord, tant elle naît intérieure, murmure prudent qui n’articule rien encore de se vouer avec patience à la quête d’un ton et d’un discours exacts. Mais elle monte peu à peu, le chanteur est désormais sûr de lui et soudain, éclatant, libre et tendu, son chant jaillit. Stimulée, une seconde voix se joint à la première, puis une autre ; elles jettent des paroles hâtives, comme réponses à des questions qu’elles devanceraient toujours. Les hommes chantent tous maintenant. Ils sont toujours immobiles, le regard un peu plus perdu ; ils chantent tous ensemble, mais chacun chante son propre chant. Ils sont maîtres de la nuit et chacun s’y veut maître de soi »

Pour Pierre Clastres , la division en petites bandes de quatre à cinq familles est le moyen choisi par la tribu des Guayaki pour résoudre le problème de l’acquisition des ressources alimentaires. Ces bandes nomadisent sur le territoire de chasse de manière autonome sans interaction entre elles à l’exception une fois dans l’année, à la fin de l’hiver et au début du printemps, de rassemblements rituels durant lesquels l’unité et la solidarité de la tribu sont reconstituées.

« Chasser ce n’est pas simplement tuer des animaux, c’est contracter une dette à leur égard, dette dont on se libère en refaisant exister, dans la parole, les bêtes que l’on a tuées. »

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––