My beautiful Annabel Lee


Histoire immensément triste… Poor Poe !

poe_edgar_al_6aa4005b3ee6_persportrait_0_b0Edgar Poe (1809-1849)

Annabel Lee

It was many and many a year ago,
In a kingdom by the sea,
That a maiden there lived whom you may know
By the name of ANNABEL LEE;
And this maiden she lived with no other thought
Than to love and be loved by me. 
I was a child and she was a child,
In this kingdom by the sea;
But we loved with a love that was more than love-
I and my Annabel Lee ;
With a love that the winged seraphs of heaven
Coveted her and me.And this was the reason that, long ago,
In this kingdom by the sea,
A wind blew out of a cloud, chilling
My beautiful Annabel Lee ;
So that her highborn kinsman came
And bore her away from me,
To shut her up in a sepulchre
In this kingdom by the sea. The angels, not half so happy in heaven,
Went envying her and me –
Yes ! – that was the reason (as all men know,
In this kingdom by the sea)
That the wind came out of the cloud by night,
Chilling and killing my Annabel Lee. But our love it was stronger by far than the love
Of those who were older than we –
Of many far wiser than we –
And neither the angels in heaven above,
Nor the demons down under the sea,
Can ever dissever my soul from the soul
Of the beautiful Annabel Lee. For the moon never beams without bringing me dreams
Of the beautiful Annabel Lee ;
And the stars never rise but I feel the bright eyes
Of the beautiful Annabel Lee ;
And so, all the night-tide, I lie down by the side
Of my darling- my darling – my life and my bride,
In the sepulchre there by the sea,
In her tomb by the sounding sea.
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Edgar Poe, 1849
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Méfiez-vous des anges !  Ils sont pas aussi bien qu’on le dit…

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    Il y a mainte et mainte année, dans un royaume près de la mer, vivait une jeune fille, que vous pouvez connaître par son nom d’Annabel Lee, et cette jeune fille ne vivait avec aucune autre pensée que d’aimer et d’être aimée de moi.
     J’étais un enfant, et elle était un enfant, dans ce royaume près de la mer ; mais nous nous aimions d’un amour qui était plus que de l’amour, — moi et mon Annabel Lee ; d’un amour que les séraphins ailés des Cieux convoitaient à elle et à moi.
    Et ce fut la raison qu’il y a longtemps, — un vent souffla d’un nuage, glaçant ma belle Annabel Lee ; de sorte que ses proches de haute lignée vinrent et me l’enlevèrent, pour l’enfermer dans un sépulcre, en ce royaume près de la mer.
    Les anges, pas à moitié si heureux aux cieux, vinrent, nous enviant, elle et moi. Oui ! ce fut la raison (comme tous les hommes le savent dans ce royaume près de la mer) pourquoi le vent sortit du nuage la nuit, glaçant et tuant mon Annabel Lee.
     Car la lune jamais ne rayonne sans m’apporter des songes de la belle Annabel Lee ; et les étoiles jamais ne se lèvent que je ne sente les yeux brillants de la belle Annabel Lee ; et ainsi, toute l’heure de nuit, je repose à côté de ma chérie, — de ma chérie, — ma vie et mon épouse, dans ce sépulcre près de la mer, dans sa tombe près de la bruyante mer.
     Mais, pour notre amour, il était plus fort de tout un monde que l’amour de ceux plus âgés que nous ; — de plusieurs de tout un monde plus sages que nous, — et ni les anges là-haut dans les cieux, — ni les démons sous la mer, ne peuvent jamais disjoindre mon âme de l’âme de la très belle Annabel Lee.

Traduction de Stéphane Mallarmé, 1889


H.F. Thiéfaine, Trois poèmes pour Annabel Lee, (album Suppléments de mensonge)

Edgar Poe


meraviglia : Ligeia

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Fernand Khnopff – Ligeia, 1910

      Je ne puis pas me rappeler, sur mon âme, comment, quand, ni même où je fis pour la première fois connaissance avec lady Ligeia. De longues années se sont écoulées depuis lors, et une grande souffrance a affaibli ma mémoire. Ou peut-être ne puis-je plus maintenant me rappeler ces points, parce qu’en vérité le caractère de ma bien-aimée, sa rare instruction, son genre de beauté, si singulier et si placide, et la pénétrante et subjuguante éloquence de sa profonde parole musicale, ont fait leur chemin dans mon cœur d’une manière si patiente, si constante, si furtive, que je n’y ai pas pris garde et n’en ai pas eu conscience.

      Cependant, je crois que je la rencontrai pour la première fois, et plusieurs fois depuis lors, dans une vaste et antique ville délabrée sur les bords du Rhin. Quant à sa famille, — très-certainement elle m’en a parlé. Qu’elle fût d’une date excessivement ancienne, je n’en fais aucun doute. — Ligeia ! Ligeia ! — Plongé dans des études qui par leur nature sont plus propres que toute autre à amortir les impressions du monde extérieur, — il me suffit de ce mot si doux, — Ligeia ! — pour ramener devant les yeux de ma pensée l’image de celle qui n’est plus. Et maintenant, pendant que j’écris, il me revient, comme une lueur, que je n’ai jamais su le nom de famille de celle qui fut mon amie et ma fiancée, qui devint mon compagnon d’études, et enfin l’épouse de mon cœur. Était-ce par suite de quelque injonction folâtre de ma Ligeia, — était-ce une preuve de la force de mon affection, que je ne pris aucun renseignement sur ce point ? Ou plutôt était-ce un caprice à moi, — une offrande bizarre et romantique sur l’autel du culte le plus passionné ? Je ne me rappelle le fait que confusément ; — faut-il donc s’étonner si j’ai entièrement oublié les circonstances qui lui donnèrent naissance ou qui l’accompagnèrent ? Et, en vérité, si jamais l’esprit de roman, — si jamais la pâle Ashtophet de l’idolâtre Égypte, aux ailes ténébreuses, ont présidé, comme on dit, aux mariages de sinistre augure, — très-sûrement ils ont présidé au mien.

     Il est néanmoins un sujet très-cher sur lequel ma mémoire n’est pas en défaut. C’est la personne de Ligeia. Elle était d’une grande taille, un peu mince, et même dans les derniers jours très amaigrie. J’essayerais en vain de dépeindre la majesté, l’aisance tranquille de sa démarche, et l’incompréhensible légèreté, l’élasticité de son pas ; elle venait et s’en allait comme une ombre. Je ne m’apercevais jamais de son entrée dans mon cabinet de travail que par la chère musique de sa voix douce et profonde, quand elle posait sa main de marbre sur mon épaule. Quant à la beauté de la figure, aucune femme ne l’a jamais égalée. C’était l’éclat d’un rêve d’opium, une vision aérienne et ravissante, plus étrangement céleste que les rêveries qui voltigent dans les âmes assoupies des filles de Délos. Cependant, ses traits n’étaient pas jetés dans ce moule régulier qu’on nous a faussement enseigné à révérer dans les ouvrages classiques du paganisme. « Il n’y a pas de beauté exquise, dit lord Verulam, parlant avec justesse de toutes les formes et de tous les genres de beauté, sans une certaine étrangeté dans les proportions. » Toutefois, bien que je visse que les traits de Ligeia n’étaient pas d’une régularité classique, quoique je sentisse que sa beauté était véritablement exquise et fortement pénétrée de cette étrangeté, je me suis efforcé en vain de découvrir cette irrégularité et de poursuivre jusqu’en son gîte ma perception de l’étrange. J’examinais le contour du front haut et pâle, — un front irréprochable, — combien ce mot est froid appliqué à une majesté aussi divine ! — la peau rivalisant avec le plus pur ivoire, la largeur imposante, le calme, la gracieuse proéminence des régions au-dessus des tempes, et puis cette chevelure d’un noir de corbeau, lustrée, luxuriante, naturellement bouclée et démontrant toute la force de l’expression homérique : chevelure d’hyacinthe. Je considérais les lignes délicates du nez, et nulle autre part que dans les gracieux médaillons hébraïques je n’avais contemplé une semblable perfection ; c’était ce même jet, cette même surface unie et superbe, cette même tendance presque imperceptible à l’aquilin, ces mêmes narines harmonieusement arrondies et révélant un esprit libre. Je regardais la charmante bouche : c’était là qu’était le triomphe de toutes les choses célestes ; le tour glorieux de la lèvre supérieure, un peu courte, l’air doucement, voluptueusement reposé de l’inférieure, les fossettes qui se jouaient et la couleur qui parlait, les dents, réfléchissant comme une espèce d’éclair chaque rayon de la lumière bénie qui tombait sur elles dans ses sourires sereins et placides, mais toujours radieux et triomphants. J’analysais la forme du menton, et, là aussi, je trouvais la grâce dans la largeur, la douceur et la majesté, la plénitude et la spiritualité grecques, ce contour que le dieu Apollon ne révéla qu’en rêve à Cléomènes, fils de Cléomènes d’Athènes ; et puis je regardais dans les grands yeux de Ligeia.

      Pour les yeux, je ne trouve pas de modèles dans la plus lointaine antiquité. Peut-être bien était-ce dans les yeux de ma bien-aimée que sa cachait le mystère dont parle lord Verulam : ils étaient, je crois, plus grands que les yeux ordinaires de l’humanité ; mieux fendus que les plus beaux yeux de gazelle de la tribu de la vallée de Nourjahad ; mais ce n’était que par intervalles des moments d’excessive animation, que cette particularité devenait singulièrement frappante. Dans ces moments-là, sa beauté était — du moins, elle apparaissait telle à ma pensée enflammée, — la beauté de la fabuleuse houri des Turcs. Les prunelles étaient du noir le plus brillant et surplombées par des cils de jais très-longs ; ses sourcils, d’un dessin légèrement irrégulier, avaient la même couleur ; toutefois, l’étrangeté que je trouvais dans les yeux était indépendante de leur forme, de leur couleur et de leur éclat, et devait décidément être attribuée à l’expression. Ah ! mot qui n’a pas de sens ! un pur son ! vaste latitude où se retranche toute notre ignorance du spirituel ! L’expression des yeux de Ligeia !… Combien de longues heures ai-je médité dessus ! combien de fois, durant toute une nuit d’été, me suis-je efforcé de les sonder ! Qu’était donc ce je ne sais quoi, ce quelque chose plus profond que le puits de Démocrite, qui gisait au fond des pupilles de ma bien-aimée ? Qu’était cela ?… J’étais possédé de la passion de le découvrir. Ces yeux ! ces larges, ces brillantes, ces divines prunelles ! elles étaient devenues pour moi les étoiles jumelles de Léda, et moi, j’étais pour elles le plus fervent des astrologues.

    Il n’y a pas de cas parmi les nombreuses et incompréhensibles anomalies de la science psychologique, qui soit plus excitant que celui, — négligé, je crois, dans les écoles, — où, dans nos efforts pour ramener dans notre mémoire une chose oubliée depuis longtemps, nous nous trouvons sur le bord même du souvenir, sans pouvoir toutefois nous souvenir. Et ainsi que de fois, dans mon ardente analyse des yeux de Ligeia, ai-je senti s’approcher la complète connaissance de leur expression ! — Je l’ai sentie s’approcher, mais elle n’est pas devenue tout à fait mienne, et à la longue elle a disparu entièrement ! Et étrange, oh ! le plus étrange des mystères ! j’ai trouvé dans les objets les plus communs du monde une série d’analogies pour cette expression. Je veux dire qu’après l’époque où la beauté de Ligeia passa dans mon esprit et s’y installa comme dans un reliquaire, je puisai dans plusieurs êtres du monde matériel une sensation analogue à celle qui se répandait sur moi, en moi, sous l’influence de ses larges et lumineuses prunelles. Cependant, je n’en suis pas moins incapable de définir ce sentiment, de l’analyser, ou même d’en avoir une perception nette. Je l’ai reconnu quelquefois, je le répète, à l’aspect d’une vigne rapidement grandie, dans la contemplation d’une phalène, d’un papillon, d’une chrysalide, d’un courant d’eau précipité. Je l’ai trouvé dans l’Océan, dans la chute d’un météore ; je l’ai senti dans les regards de quelques personnes extraordinairement âgées. Il y a dans le ciel une ou deux étoiles, plus particulièrement une étoile de sixième grandeur, double et changeante, qu’on trouvera près de la grande étoile de la Lyre, qui, vues au télescope, m’ont donné un sentiment analogue. Je m’en suis senti rempli par certains sons d’instruments à cordes, et quelquefois aussi par des passages de mes lectures. Parmi d’innombrables exemples, je me rappelle fort bien quelque chose dans un volume de Joseph Glanvill, qui, peut-être simplement à cause de sa bizarrerie, — qui sait ? — m’a toujours inspiré le même sentiment : « Et il y a là dedans la volonté qui ne meurt pas. Qui donc connaît les mystères de la volonté, ainsi que sa vigueur ? car Dieu n’est qu’une grande volonté pénétrant toutes choses par l’intensité qui lui est propre ; l’homme ne cède aux anges et ne se rend entièrement à la mort que par l’infirmité de sa pauvre volonté. »

Edgar Poe, Histoires extraordinaires (1869) – Traduction: Charles Baudelaire

Pour un texte plus complet, c’est  ICI

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Edgar Poe (1809-1849)

    Ligeia est une nouvelle d’Edgar Allan Poe, publiée pour la première fois en anglais en septembre 1838. Cette nouvelle a ensuite été traduite par Charles Baudelaire et publiée en 1856 dans le recueil Histoires extraordinaires
    Sur le bord du Rhin, le narrateur rencontre et épouse Ligeia, une jeune noble d’une grande beauté et aux connaissances immenses. Grande et mince, aux longs cheveux noirs ondulés, aux yeux noirs fendus, il émane d’elle une mystérieuse étrangeté. Ligeia tombe malade et meurt en laissant le narrateur au désespoir. Il se réfugie dans un ancien couvent anglais, et fait la connaissance d’une autre noble jeune fille, Lady Rowena de Trevanion, blonde aux yeux bleus, belle aussi mais très différente de sa première femme. Il l’épouse sans pouvoir oublier un instant Ligeia. Leur chambre de noce ressemble à une tombe. Lady Rowena est rapidement assaillie d’évènements étranges, surnaturels évoquant une maison hantée. Épuisée par son angoisse, peu soutenue par un mari opiomane qui ne l’aime pas, elle tombe malade et meurt. Dans la chambre mortuaire, le narrateur se retrouve seul à veiller son épouse défunte. Au milieu de la nuit, de nombreux signes montrent que le cadavre revit puis que la mort le reprend. Terrorisé, il assiste à ces résurrections successives jusqu’à ce qu’au petit matin, le cadavre se lève du lit mortuaire entouré de son suaire. Écartant le drap, il se rend compte qu’il a devant les yeux une jeune femme grande, aux yeux et aux longs cheveux noirs, Ligeia.   (crédit Wikipedia)

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The black cat (le chat noir) – Edgar Poe, 1843

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Edgar Poe (1809-1849)

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    Le Chat noir (titre original : The Black Cat) est une nouvelle fantastique écrite par Edgar Allan Poe. Elle est publiée pour la première fois en première page de l’édition du 19 août 1843 de l’hebdomadaire The Saturday Evening Post, à Philadelphie. La nouvelle suit une structure en diptyque (c’est-à-dire en deux parties parallèles) qui mime la progression de la violence et de la démence chez le narrateur.
   Edgar Poe a eu, à un moment de sa vie, un chat noir nommé Catterina qui, selon les dires d’un visiteur, se perchait souvent sur ses épaules « comme s’il voulait superviser son travail ». Catterina a également été le chat de compagnie de Virginie,  l’épouse de Poe, qui montait sur son lit alors qu’elle se mourrait de la tuberculeuse. Poe a déclaré que Catterina était « l’un des chats les plus remarquables dans ce monde, et que c’était beaucoup dire car les chats noirs sont tous un peu sorciers… » C’est peut-être Caterrina qui a servi de modèle pour la description de Pluton, le chat maléfique de la nouvelle.

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     Relativement à la très-étrange et pourtant très-familière histoire que je vais coucher par écrit, je n’attends ni ne sollicite la créance. Vraiment, je serais fou de m’y attendre, dans un cas où mes sens eux-mêmes rejettent leur propre témoignage. Cependant, je ne suis pas fou,—et très-certainement je ne rêve pas. Mais demain je meurs, et aujourd’hui je voudrais décharger mon âme. Mon dessein immédiat est de placer devant le monde, clairement, succinctement et sans commentaires, une série de simples événements domestiques. Dans leurs conséquences, ces événements m’ont terrifié,—m’ont torturé,—m’ont anéanti.—Cependant, je n’essaierai pas de les élucider. Pour moi, ils ne m’ont guère présenté que de l’horreur;—à beaucoup de personnes ils paraîtront moins terribles que baroques. Plus tard peut-être il se trouvera une intelligence qui réduira mon fantôme à l’état de lieu commun,—quelque intelligence plus calme, plus logique, et beaucoup moins excitable que la mienne, qui ne trouvera dans les circonstances que je raconte avec terreur qu’une succession ordinaire de causes et d’effets très-naturels.
     Dès mon enfance, j’étais noté pour la docilité et l’humanité de mon caractère. Ma tendresse de cœur était même si remarquable qu’elle avait fait de moi le jouet de mes camarades. J’étais particulièrement fou des animaux, et mes parents m’avaient permis de posséder une grande variété de favoris. Je passais presque tout mon temps avec eux, et je n’étais jamais si heureux que quand je les nourrissais et les caressais. Cette particularité de mon caractère s’accrut avec ma croissance, et, quand je devins homme, j’en fis une de mes principales sources de plaisirs. Pour ceux qui ont voué une affection à un chien fidèle et sagace, je n’ai pas besoin d’expliquer la nature ou l’intensité des jouissances qu’on peut en tirer. Il y a dans l’amour désintéressé d’une bête, dans ce sacrifice d’elle-même, quelque chose qui va directement au cœur de celui qui a eu fréquemment l’occasion de vérifier la chétive amitié et la fidélité de gaze de l’homme naturel.
    Je me mariai de bonne heure, et je fus heureux de trouver dans ma femme une disposition sympathique à la mienne. Observant mon goût pour ces favoris domestiques, elle ne perdit aucune occasion de me procurer ceux de l’espèce la plus agréable. Nous eûmes des oiseaux, un poisson doré, un beau chien, des lapins, un petit singe et un chat.
Ce dernier était un animal remarquablement fort et beau, entièrement noir, et d’une sagacité merveilleuse. En parlant de son intelligence, ma femme, qui au fond n’était pas peu pénétrée de superstition, faisait de fréquentes allusions à l’ancienne croyance populaire qui regardait tous les chats noirs comme des sorcières déguisées. Ce n’est pas qu’elle fût toujours sérieuse sur ce point,—et, si je mentionne la chose, c’est simplement parce que cela me revient, en ce moment même, à la mémoire.
     Pluton,—c’était le nom du chat,—était mon préféré, mon camarade. Moi seul, je le nourrissais, et il me suivait dans la maison partout où j’allais. Ce n’était même pas sans peine que je parvenais à l’empêcher de me suivre dans les rues.
      Notre amitié subsista ainsi plusieurs années, durant lesquelles l’ensemble de mon caractère et de mon tempérament,—par l’opération du Démon Intempérance, je rougis de le confesser,—subit une altération radicalement mauvaise. Je devins de jour en jour plus morne, plus irritable, plus insoucieux des sentiments des autres. Je me permis d’employer un langage brutal à l’égard de ma femme. À la longue, je lui infligeai même des violences personnelles. Mes pauvres favoris, naturellement, durent ressentir le changement de mon caractère. Non-seulement je les négligeais, mais je les maltraitais. Quant à Pluton, toutefois, j’avais encore pour lui une considération suffisante qui m’empêchait de le malmener, tandis que je n’éprouvais aucun scrupule à maltraiter les lapins, le singe et même le chien, quand, par hasard ou par amitié, ils se jetaient dans mon chemin. Mais mon mal m’envahissait de plus en plus,—car quel mal est comparable à l’Alcool!—et à la longue Pluton lui-même, qui maintenant se faisait vieux et qui naturellement devenait quelque peu maussade,— Pluton lui-même commença à connaître les effets de mon méchant caractère.

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     Une nuit, comme je rentrais au logis très-ivre, au sortir d’un de mes repaires habituels des faubourgs, je m’imaginai que le chat évitait ma présence. Je le saisis;—mais lui, effrayé de ma violence, il me fit à la main une légère blessure avec les dents. Une fureur de démon s’empara soudainement de moi. Je ne me connus plus. Mon âme originelle sembla tout d’un coup s’envoler de mon corps, et une méchanceté hyperdiabolique, saturée de gin, pénétra chaque fibre de mon être. Je tirai de la poche de mon gilet un canif, je l’ouvris; je saisis la pauvre bête par la gorge, et, délibérément, je fis sauter un de ses yeux de son orbite! Je rougis, je brûle, je frissonne en écrivant cette damnable atrocité!
     Quand la raison me revint avec le matin,—quand j’eus cuvé les vapeurs de ma débauche nocturne,—j’éprouvai un sentiment moitié d’horreur, moitié de remords, pour le crime dont je m’étais rendu coupable; mais c’était tout au plus un faible et équivoque sentiment, et l’âme n’en subit pas les atteintes. Je me replongeai dans les excès, et bientôt je noyai dans le vin tout le souvenir de mon action.

le Chat Noir (Edgar Poe) - 1

     Cependant le chat guérit lentement. L’orbite de l’œil perdu présentait, il est vrai, un aspect effrayant; mais il n’en parut plus souffrir désormais. Il allait et venait dans la maison selon son habitude; mais, comme je devais m’y attendre, il fuyait avec une extrême terreur à mon approche. Il me restait assez de mon ancien cœur pour me sentir d’abord affligé de cette évidente antipathie de la part d’une créature qui jadis m’avait tant aimé. Mais ce sentiment fit bientôt place à l’irritation. Et alors apparut, comme pour ma chute finale et irrévocable, l’esprit de PERVERSITÉ. De cet esprit la philosophie ne tient aucun compte. Cependant, aussi sûr que mon âme existe, je crois que la perversité est une des primitives impulsions du cœur humain,—une des indivisibles premières facultés ou sentiments qui donnent la direction au caractère de l’homme. Qui ne s’est pas surpris cent fois commettant une action sotte ou vile, par la seule raison qu’il savait devoir ne pas la commettre? N’avons-nous pas une perpétuelle inclination, malgré l’excellence de notre jugement, à violer ce qui est la Loi, simplement parce que nous comprenons que c’est la Loi? Cet esprit de perversité, dis-je, vint causer ma déroute finale. C’est ce désir ardent, insondable de l’âme de se torturer elle-même,—de violenter sa propre nature,—de faire le mal pour l’amour du mal seul,—qui me poussait à continuer, et finalement consommer le supplice que j’avais infligé à la bête inoffensive. Un matin, de sang-froid, je glissai un nœud coulant autour de son cou, et je le pendis à la branche d’un arbre;—je le pendis avec des larmes plein mes yeux,—avec le plus amer remords dans le cœur;—je le pendis, parce que je savais qu’il m’avait aimé, et parce que je sentais qu’il ne m’avait donné aucun sujet de colère;—je le pendis, parce que je savais qu’en faisant ainsi je commettais un péché,—un péché mortel qui compromettait mon âme immortelle, au point de la placer,—si une telle chose était possible,—même au delà de la miséricorde infinie du Dieu Très-Miséricordieux et Très-Terrible.

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     Dans la nuit qui suivit le jour où fut commise cette action cruelle, je fus tiré de mon sommeil par le cri : Au feu ! Les rideaux de mon lit étaient en flammes. Toute la maison flambait. Ce ne fut pas sans une grande difficulté que nous échappâmes à l’incendie,—ma femme, un domestique, et moi. La destruction fut complète. Toute ma fortune fut engloutie, et je m’abandonnai dès lors au désespoir.
    Je ne cherche pas à établir une liaison de cause à effet entre l’atrocité et le désastre, je suis au-dessus de cette faiblesse. Mais je rends compte d’une chaîne de faits,—et je ne veux pas négliger un seul anneau. Le jour qui suivit l’incendie, je visitai les ruines. Les murailles étaient tombées, une seule exceptée; et cette seule exception se trouva être une cloison intérieure, peu épaisse, située à peu près au milieu de la maison, et contre laquelle s’appuyait le chevet de mon lit. La maçonnerie avait ici, en grande partie, résisté à l’action du feu,—fait que j’attribuai à ce qu’elle avait été récemment remise à neuf. Autour de ce mur, une foule épaisse était rassemblée, et plusieurs personnes paraissaient en examiner une portion particulière avec une minutieuse et vive attention. Les mots : Étrange ! singulier ! et autres semblables expressions, excitèrent ma curiosité. Je m’approchai, et je vis, semblable à un bas-relief sculpté sur la surface blanche, la figure d’un gigantesque chat. L’image était rendue avec une exactitude vraiment merveilleuse. Il y avait une corde autour du cou de l’animal.
      Tout d’abord, en voyant cette apparition,—car je ne pouvais guère considérer cela que comme une apparition,—mon étonnement et ma terreur furent extrêmes. Mais, enfin, la réflexion vint à mon aide. Le chat, je m’en souvenais, avait été pendu dans un jardin adjacent à la maison. Aux cris d’alarme, ce jardin avait été immédiatement envahi par la foule, et l’animal avait dû être détaché de l’arbre par quelqu’un, et jeté dans ma chambre à travers une fenêtre ouverte. Cela avait été fait, sans doute, dans le but de m’arracher au sommeil. La chute des autres murailles avait comprimé la victime de ma cruauté dans la substance du plâtre fraîchement étendu; la chaux de ce mur, combinée avec les flammes et l’ammoniaque du cadavre, avait ainsi opéré l’image telle que je la voyais.
      Quoique je satisfisse ainsi lestement ma raison, sinon tout à fait ma conscience, relativement au fait surprenant que je viens de raconter, il n’en fit pas moins sur mon imagination une impression profonde. Pendant plusieurs mois je ne pus me débarrasser du fantôme du chat; et durant cette période un demi-sentiment revint dans mon âme, qui paraissait être, mais qui n’était pas le remords. J’allai jusqu’à déplorer la perte de l’animal, et à chercher autour de moi, dans les bouges méprisables que maintenant je fréquentais habituellement, un autre favori de la même espèce et d’une figure à peu près semblable pour le suppléer.

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       Une nuit, comme j’étais assis à moitié stupéfié, dans un repaire plus qu’infâme, mon attention fut soudainement attirée vers un objet noir, reposant sur le haut d’un des immenses tonneaux de gin ou de rhum qui composaient le principal ameublement de la salle. Depuis quelques minutes je regardais fixement le haut de ce tonneau, et ce qui me surprenait maintenant c’était de n’avoir pas encore aperçu l’objet situé dessus. Je m’en approchai, et je le touchai avec ma main. C’était un chat noir,—un très-gros chat,—au moins aussi gros que Pluton, lui ressemblant absolument, excepté en un point. Pluton n’avait pas un poil blanc sur tout le corps; celui-ci portait une éclaboussure large et blanche, mais d’une forme indécise, qui couvrait presque toute la région de la poitrine.
      À peine l’eus-je touché qu’il se leva subitement, ronronna fortement, se frotta contre ma main, et parut enchanté de mon attention. C’était donc là la vraie créature dont j’étais en quête. J’offris tout de suite au propriétaire de le lui acheter; mais cet homme ne le revendiqua pas,—ne le connaissait pas—, ne l’avait jamais vu auparavant.
     Je continuai mes caresses, et, quand je me préparai à retourner chez moi, l’animal se montra disposé à m’accompagner. Je lui permis de le faire; me baissant de temps à autre, et le caressant en marchant. Quand il fut arrivé à la maison, il s’y trouva comme chez lui, et devint tout de suite le grand ami de ma femme.
      Pour ma part, je sentis bientôt s’élever en moi une antipathie contre lui. C’était justement le contraire de ce que j’avais espéré; mais,—je ne sais ni comment ni pourquoi cela eut lieu,—son évidente tendresse pour moi me dégoûtait presque et me fatiguait. Par de lents degrés, ces sentiments de dégoût et d’ennui s’élevèrent jusqu’à l’amertume de la haine. J’évitais la créature; une certaine sensation de honte et le souvenir de mon premier acte de cruauté m’empêchèrent de la maltraiter. Pendant quelques semaines, je m’abstins de battre le chat ou de le malmener violemment, mais graduellement,—insensiblement,—j’en vins à le considérer avec une indicible horreur, et à fuir silencieusement son odieuse présence, comme le souffle d’une peste.
      Ce qui ajouta sans doute à ma haine contre l’animal fut la découverte que je fis le matin, après l’avoir amené à la maison, que, comme Pluton, lui aussi avait été privé d’un de ses yeux. Cette circonstance, toutefois, ne fit que le rendre plus cher à ma femme, qui, comme je l’ai déjà dit, possédait à un haut degré cette tendresse de sentiment qui jadis avait été mon trait caractéristique et la source fréquente de mes plaisirs les plus simples et les plus purs.
     Néanmoins, l’affection du chat pour moi paraissait s’accroître en raison de mon aversion contre lui. Il suivait mes pas avec une opiniâtreté qu’il serait difficile de faire comprendre au lecteur. Chaque fois que je m’asseyais, il se blottissait sous ma chaise, ou il sautait sur mes genoux, me couvrant de ses affreuses caresses. Si je me levais pour marcher, il se fourrait dans mes jambes, et me jetait presque par terre, ou bien, enfonçant ses griffes longues et aiguës dans mes habits, grimpait de cette manière jusqu’à ma poitrine. Dans ces moments-là, quoique je désirasse le tuer d’un bon coup, j’en étais empêché, en partie par le souvenir de mon premier crime, mais principalement,—je dois le confesser tout de suite,—par une véritable terreur de la bête.

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     Cette terreur n’était pas positivement la terreur d’un mal physique,—et cependant je serais fort en peine de la définir autrement. Je suis presque honteux d’avouer,—oui, même dans cette cellule de malfaiteur, je suis presque honteux d’avouer que la terreur et l’horreur que m’inspirait l’animal avaient été accrues par une des plus parfaites chimères qu’il fût possible de concevoir. Ma femme avait appelé mon attention plus d’une fois sur le caractère de la tache blanche dont j’ai parlé, et qui constituait l’unique différence visible entre l’étrange bête et celle que j’avais tuée. Le lecteur se rappellera sans doute que cette marque, quoique grande, était primitivement indéfinie dans sa forme; mais, lentement, par degrés,—par des degrés imperceptibles, et que ma raison s’efforça longtemps de considérer comme imaginaires,—elle avait à la longue pris une rigoureuse netteté de contours. Elle était maintenant l’image d’un objet que je frémis de nommer,—et c’était là surtout ce qui me faisait prendre le monstre en horreur et en dégoût, et m’aurait poussé à m’en délivrer, si je l’avais osé;—c’était maintenant, dis-je, l’image d’une hideuse,—d’une sinistre chose,—l’image du GIBET!—oh! lugubre et terrible machine! machine d’Horreur et de Crime,—d’Agonie et de Mort!
     Et, maintenant, j’étais en vérité misérable au delà de la misère possible de l’Humanité. Une bête brute,—dont j’avais avec mépris détruit le frère,—une bête brute engendrer pour moi,—pour moi, homme façonné à l’image du Dieu Très-Haut,—une si grande et si intolérable infortune! Hélas! je ne connaissais plus la béatitude du repos, ni le jour ni la nuit! Durant le jour, la créature ne me laissait pas seul un moment; et, pendant la nuit, à chaque instant, quand je sortais de mes rêves pleins d’une intraduisible angoisse, c’était pour sentir la tiède haleine de la chose sur mon visage, et son immense poids,—incarnation d’un Cauchemar que j’étais impuissant à secouer,—éternellement posé sur mon cœur!

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       Sous la pression de pareils tourments, le peu de bon qui restait en moi succomba. De mauvaises pensées devinrent mes seules intimes,—les plus sombres et les plus mauvaises de toutes les pensées. La tristesse de mon humeur habituelle s’accrut jusqu’à la haine de toutes choses et de toute humanité; cependant ma femme, qui ne se plaignait jamais, hélas! était mon souffre-douleur ordinaire, la plus patiente victime des soudaines, fréquentes et indomptables éruptions d’une furie à laquelle je m’abandonnai dès lors aveuglément.
      Un jour, elle m’accompagna pour quelque besogne domestique dans la cave du vieux bâtiment où notre pauvreté nous contraignait d’habiter. Le chat me suivit sur les marches roides de l’escalier, et, m’ayant presque culbuté la tête la première, m’exaspéra jusqu’à la folie. Levant une hache, et oubliant dans ma rage la peur puérile qui jusque-là avait retenu ma main, j’adressai à l’animal un coup qui eût été mortel, s’il avait porté comme je le voulais; mais ce coup fut arrêté par la main de ma femme. Cette intervention m’aiguillonna jusqu’à une rage plus que démoniaque; je débarrassai mon bras de son étreinte et lui enfonçai ma hache dans le crâne. Elle tomba morte sur la place, sans pousser un gémissement.

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      Cet horrible meurtre accompli, je me mis immédiatement et très-délibérément en mesure de cacher le corps. Je compris que je ne pouvais pas le faire disparaître de la maison, soit de jour, soit de nuit, sans courir le danger d’être observé par les voisins. Plusieurs projets traversèrent mon esprit. Un moment j’eus l’idée de couper le cadavre par petits morceaux, et de les détruire par le feu. Puis, je résolus de creuser une fosse dans le sol de la cave. Puis, je pensai à le jeter dans le puits de la cour,—puis à l’emballer dans une caisse comme marchandise, avec les formes usitées, et à charger un commissionnaire de le porter hors de la maison. Finalement, je m’arrêtai à un expédient que je considérai comme le meilleur de tous. Je me déterminai à le murer dans la cave,—comme les moines du moyen âge muraient, dit-on, leurs victimes.
      La cave était fort bien disposée pour un pareil dessein. Les murs étaient construits négligemment, et avaient été récemment enduits dans toute leur étendue d’un gros plâtre que l’humidité de l’atmosphère avait empêché de durcir. De plus, dans l’un des murs, il y avait une saillie causée par une fausse cheminée, ou espèce d’âtre, qui avait été comblée et maçonnée dans le même genre que le reste de la cave. Je ne doutais pas qu’il ne me fût facile de déplacer les briques à cet endroit, d’y introduire le corps, et de murer le tout de la même manière, de sorte qu’aucun œil n’y pût rien découvrir de suspect.
       Et je ne fus pas déçu dans mon calcul. À l’aide d’une pince, je délogeai très-aisément les briques, et, ayant soigneusement appliqué le corps contre le mur intérieur, je le soutins dans cette position jusqu’à ce que j’eusse rétabli, sans trop de peine, toute la maçonnerie dans son état primitif. M’étant procuré du mortier, du sable et du poil avec toutes les précautions imaginables, je préparai un crépi qui ne pouvait pas être distingué de l’ancien, et j’en recouvris très-soigneusement le nouveau briquetage. Quand j’eus fini, je vis avec satisfaction que tout était pour le mieux. Le mur ne présentait pas la plus légère trace de dérangement. J’enlevai tous les gravats avec le plus grand soin, j’épluchai pour ainsi dire le sol. Je regardai triomphalement autour de moi, et me dis à moi-même: Ici, au moins, ma peine n’aura pas été perdue!
      Mon premier mouvement fut de chercher la bête qui avait été la cause d’un si grand malheur; car, à la fin, j’avais résolu fermement de la mettre à mort. Si j’avais pu la rencontrer dans ce moment, sa destinée était claire; mais il paraît que l’artificieux animal avait été alarmé par la violence de ma récente colère, et qu’il prenait soin de ne pas se montrer dans l’état actuel de mon humeur. Il est impossible de décrire ou d’imaginer la profonde, la béate sensation de soulagement que l’absence de la détestable créature détermina dans mon cœur. Elle ne se présenta pas de toute la nuit, et ainsi ce fut la première bonne nuit,—depuis son introduction dans la maison,—que je dormis solidement et tranquillement; oui, je dormis avec le poids de ce meurtre sur l’âme!
       Le second et le troisième jour s’écoulèrent, et cependant mon bourreau ne vint pas. Une fois encore je respirai comme un homme libre. Le monstre, dans sa terreur, avait vidé les lieux pour toujours! Je ne le verrais donc plus jamais! Mon bonheur était suprême! La criminalité de ma ténébreuse action ne m’inquiétait que fort peu. On avait bien fait une espèce d’enquête, mais elle s’était satisfaite à bon marché. Une perquisition avait même été ordonnée,—mais naturellement on ne pouvait rien découvrir. Je regardais ma félicité à venir comme assurée.

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       Le quatrième jour depuis l’assassinat, une troupe d’agents de police vint très-inopinément à la maison, et procéda de nouveau à une rigoureuse investigation des lieux. Confiant, néanmoins, dans l’impénétrabilité de la cachette, je n’éprouvai aucun embarras. Les officiers me firent les accompagner dans leur recherche. Ils ne laissèrent pas un coin, pas un angle inexploré. À la fin, pour la troisième ou quatrième fois, ils descendirent dans la cave. Pas un muscle en moi ne tressaillit. Mon cœur battait paisiblement, comme celui d’un homme qui dort dans l’innocence. J’arpentais la cave d’un bout à l’autre; je croisais mes bras sur ma poitrine, et me promenais çà et là avec aisance. La police était pleinement satisfaite et se préparait à décamper. La jubilation de mon cœur était trop forte pour être réprimée. Je brûlais de dire au moins un mot, rien qu’un mot, en manière de triomphe, et de rendre deux fois plus convaincue leur conviction de mon innocence.
     —,« Gentlemen,—dis-je à la fin,—comme leur troupe remontait l’escalier,—je suis enchanté d’avoir apaisé vos soupçons. Je vous souhaite à tous une bonne santé et un peu plus de courtoisie. Soit dit en passant, gentlemen, voilà—voilà une maison singulièrement bien bâtie (dans mon désir enragé de dire quelque chose d’un air délibéré, je savais à peine ce que je débitais);—je puis dire que c’est une maison admirablement bien construite. Ces murs,—est-ce que vous partez, gentlemen?—ces murs sont solidement maçonnés ! »
       Et ici, par une bravade frénétique, je frappai fortement avec une canne que j’avais à la main juste sur la partie du briquetage derrière laquelle se tenait le cadavre de l’épouse de mon cœur.

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        Ah! qu’au moins Dieu me protège et me délivre des griffes de l’Archidémon!—À peine l’écho de mes coups était-il tombé dans le silence, qu’une voix me répondit du fond de la tombe!—une plainte, d’abord voilée et entrecoupée, comme le sanglotement d’un enfant, puis, bientôt, s’enflant en un cri prolongé, sonore et continu, tout à fait anormal et antihumain,—un hurlement,—un glapissement, moitié horreur et moitié triomphe,—comme il en peut monter seulement de l’Enfer,—affreuse harmonie jaillissant à la fois de la gorge des damnés dans leurs tortures, et des démons exultant dans la damnation!
      Vous dire mes pensées, ce serait folie. Je me sentis défaillir, et je chancelai contre le mur opposé. Pendant un moment, les officiers placés sur les marches restèrent immobiles, stupéfiés par la terreur. Un instant après, une douzaine de bras robustes s’acharnaient sur le mur. Il tomba tout d’une pièce. Le corps, déjà grandement délabré et souillé de sang grumelé, se tenait droit devant les yeux des spectateurs. Sur sa tête, avec la gueule rouge dilatée et l’œil unique flamboyant, était perchée la hideuse bête dont l’astuce m’avait induit à l’assassinat, et dont la voix révélatrice m’avait livré au bourreau. J’avais muré le monstre dans la tombe!

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Frozen in Philly ou ambiance fraîche à Philadelphie

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Vue des Gratte-ciels à partir des fenêtres du Philadephia Museum of Art - photo Enki

Vue des Gratte-ciels du centre ville à partir des fenêtres embuées du Philadephia Museum of Art – photo Enki

Vois ce soleil !
Mais c’est un 
soleil qui gèle
et qui rend malheureux !  

Robert Walser – lettre à Fanny, 1904

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Ambiance fraîche

Un journal local titre : « Frozen in Philly ».

Philly gelée, figée dans les glaces,
Philly, kaléidoscope urbain de pierres, de briques de miroirs et de glace
Philly glacée, glaciaire, glaciale, glaçante.

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Au cours de cette nuit de froidure,
deux immenses cristaux de glace
ont jaillis de ton sein.
ils resplendissent au soleil mort du matin.
Philly de la démesure,
Philly du vertige.
Le long de tes rues étroites
blanchies par le givre
les skycrapers ont fini par bousculer 
tes sobres maisons de brique.
Ils dominent désormais, goguenards et triomphants,
William Penn le quaker rêveur
que ses concitoyens ingrats
ont condamnés à la stylité pour l’éternité.
Sous ses pieds un palais à l’allure française,
mélange de Louvre et d’Hôtel de Ville de Paris
qu’on aurait distendu en hauteur pour le rendre plus monumental,
se demande ce qu’il fait là, à plus de 6.000 km de Paris…

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L’Hôtel de ville de Philadelphie avec la statue de William Penn perchée au sommet du beffroi

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Dans les rues,derrière des écrans de verre
des anges nous regardent, immobiles…
Ils ne nous lâchent pas des yeux
et leur sourire figé accompagne longtemps
notre marche solitaire.
Des silhouettes furtives tout de noir vêtues
sillonnent d’un pas pressé les rues enneigées,
comme si elles fuyaient un danger inconnu.
Leur présence semble, tout comme la vôtre, incongrue.

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rues de Philly prise d’un taxi (photo bricolée par mon IPhone)

Hier matin, au sortir de la gare centrale,
dans la file d’attente des taxis,
un couple d’amoureux venait tout juste de se retrouver,
et s’enlaçait langoureusement.
Lui, apparemment originaire du coin,
chaudement vêtu emmitouflé dans son parka fourré,
Elle, visage poupon de petite fille,
gravure de mode longiligne, sortie tout droit
des pages glacées d’un magazine,
chaussures à hauts talons à lanières
qui la propulsait à vingt centimètres du sol
et simple collant moulant ses longues jambes
laissées à découvert par une veste trop courte et trop légère.
Il est vrai que le thermomètre ne marquait que – 15°
et que c’était le jour de la Saint-Valentin…
Toute la file attendait méchamment
que le fragile oiseau des îles égaré dans ces lieux,
peu à peu engourdi par le froid, se fige
et dans un dernier et pathétique battement d’ailes,
se pâme et chute sur le sol glacé, mais, Dieu merci !
comme dans les films hollywoodiens qui finissent bien,
in extremis, le taxi salvateur a fini par arriver…

Philly - Immeuble incendié pris par les glaces

Philly – Immeuble incendié pris par les glaces

Comme si la morsure cruelle du froid ne suffisait pas
il faut maintenant qu’un hurlement de sirène strident
vous perce soudainement cruellement les tympans
le bruit est difficilement supportable.
C’est un Firetruck dont les multiples illuminations
ont pour vos yeux les mêmes effets que la sirène pour vos oreilles.
Véhicule futuriste de couleur rouge sang,
bardé de chromes rutilants, sorti tout droit d’un film de Mad Max 
Des lumières violentes clignotent en divers points
et à l’avant, un curieux effet de lumière à couleurs multiples
tourne à pleine vitesse en décrivant une spirale.
Peut-être pour éteindre l’incendie d’un immeuble
que l’on découvrira le lendemain dans les journeaux
recouverte de stalactites, l’eau des lances d’incendie
ayant gelé instantanément sous l’action du froid.
Une passante, l’air effaré, serre son enfant contre elle..
Quels esprits sadiques ont créé et autorisé
cette cacophonie mutileuse de tympans
et sans doute traumatisante à vie pour les enfants ?
On ne m’empêchera pas de penser

que les américains éprouvent à tout propos
le besoin d’en « rajouter », d’en « remettre une couche » :
aspect antédiluvien de leurs trucks et de leurs véhicules de secours,
ornements et accessoires ostentatoires de leurs motos et autos,
allure bionique de leurs joueurs de football,
déguisements délirants de leurs lutteurs et catcheurs,
attitude virile et agressive en toute occasion de leur forces de sécurité.
Il faut avoir traversé en train la paisible frontière en rase campagne
avec le Canada pour en être persuadé si l’on en doutait…
On se sent soudainement plongé en pleine action anti-terroriste :
prise d’assaut du train par une escouade de garde-frontières
armés jusqu’aux dents et munis de gilets pare-balle
avec des gueules de types qui ne plaisantent pas.
Wagon restaurant transformé pour l’occasion en centre d’opération
où les étrangers sont emmenés pour être interrogés sans ménagement.
En Amérique, même les homosexuels et les femmes arborent le masque viril :
Les homosexuels préfèrent le style « Village people » au style « cage aux folles« 
et la mode est aux chanteuses hypersexuées, agressives et décomplexées.

le pompier de Philadelphie Jack Silvinski posant pour un calendrier

le pompier de Philadelphie Jack Silvinski posant pour un calendrier

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Aujourd’hui, sur le trottoir, un homme noir
énonce avec une voix de stentor
une déclamation à un public absent.
Hier, sur South Street, dans le quartier Zen et hippie branché
devenu, grâce à ses fresques et ses mosaïques murales,
l’une des Mecques mondiales du Street Art,
tout près du Magic Garden d’Isaiah Zagar,
un avatar américain du Facteur Cheval,
c’en était un autre qui rappait à tue-tête
en se trémoussant sous la neige.

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Isaïah Zagar photographié sur Bainbridge Street au début des années 1970 et son hommage au facteur Cheval dans son musée de South Street.

     Au milieu des années 1960, Zagar et son épouse Julia ont passé trois ans au Pérou en bénévolat pour le Peace Corps . C’est à cette occasion que le parcours artistique et spirituel de Zagar a commencé . Au Pérou, il a été fasciné par la tradition de l’art populaire et ses artistes. Lorsque le couple est revenu à Philadelphie en 1968, Zagar, qui était atteint de trouble bipolaire non encore diagnostiqué, a souffert d’une dépression nerveuse invalidante, a été hospitalisé et a fait une tentative de suicide. C’est après cet événement qu’il a commencé à réaliser des mosaïques. Cette pratique artistique joua le rôle d’une thérapie pour lui. Par la suite, durant les années 1970, Zagar s’est intégré à un groupe d’artistes et de jeunes entrepreneurs travaillant sur South Street connu sous le nom de South Street Renaissance qui s’étaient donné pour but de redonner la vie à ce qui était devenu un quartier déshérité de la ville.  Il a ensuite entrepris des études artistiques à la Pratt Institute de Brooklyn de New York et à 75 ans est devenu titulaire d’un BFA en peinture et graphisme. Il a réalisé plus de 200 œuvres sur les murs de Philadelphie et intervient désormais à l’étranger.

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le Reading Terminal Market

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Si vous voulez fuir l’univers vide et glacé des rues ventées
et ressentir de nouveau avec intensité et dans toute sa promiscuité
la pulsation brûlante de la vie,
un lieu s’impose : le Reading Terminal Market,
à la base d’un ancien dépôt de trains désaffecté,
sorte de caravansérail dédié à la bouffe
sous toutes ses formes et tous ses goûts.
C’est là qu’à Philly se brassent toutes les races du monde
dans le grand melting-pot de l’Amérique,
toutes dévotement unies dans la célébration du rite
de l’ingurgitation des sacro-saints Philly cheese steaks
ces double sandwichs à multiples épaisseurs de viande
que vous voyez engloutir à toute heure du jour
dans des dizaines de palais, ad nauseam.

le Reading Terminal Market

Bon appétit !

Liberty Bell à Philadelphie

Liberty Bell avec en arrière-plan l’Indépendance Hall

Il vous reste quelques heures à perdre
avant de quitter Philly
Vous ne pouviez décemment pas échapper
à l’hommage rendu à Liberty Bell,
ce symbole de la liberté et de l’Indépendance américaine.
Il fut néfaste pour les américains d’avoir commandé cette cloche

en 1752 à ceux qui deviendront leurs futurs ennemis, les anglais…
Au premier coup de battant, la cloche se fendit d’une belle fissure
Fallait-il voir là un signe du destin
annonciateur des ambiguïtés futures
attachées à la conception américaine de la « Liberté » ?
Quoi qu’il en soit, on s’efforça de la colmater sans succès.
Le légende veut qu’elle ait au moins sonné en juillet 1776
pour l’annonce de la Déclaration d’indépendance des États-Unis.
Durant un temps, la cloche a sillonné le pays
et servi de symbole aux grandes luttes pour les droits civiques.
Elle est maintenant exposée dans un pavillon spécialement créé 
pour elle devant l’ancien bâtiment de l’Indépendance Hall.
En 1950, 55 répliques de la Liberty Bell 
(une pour chacun des 48 états plus le district de Columbia et les territoires)
furent commandées par le département du Trésor des États-Unis
Echaudés par l’expérience négative de la première cloche,
cette fois la commande ne fut pas passée aux anglais.
C’est un fabriquant d’Annecy en Haute-Savoie, la fonderie Paccard ,
(aujourd’hui installée à Sevrier toujours en Haute-Savoie)
qui eut l’honneur de fondre ces cloches.

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Old Pine Street Presbyterian Church cemetery

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Le pavillon de Liberty Bell jouxte le quartier le plus ancien de Philly
où l’on trouve des rues pleines de charme bordées d’arbres séculaires
parmi lesquelles se trouvent des maisons très anciennes
aussi que quelques églises et un cimetière qui aligne
des pierres tombales rustiques mangées par le temps
le Old Pine Street Presbyterian Church cemetery,
C’est là que sont enterrés certains vétérans de la Révolution américaine.
Leurs tombes sont surmontées d’une médaille et de la star spangled vanner, le drapeau américain, mais à seulement treize étoiles, Les Etats-Unis ne comptaient en effet, à l’époque de la proclamation, que treize états.

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   Il me reste un regret en quittant Philly, celui de pas m’être recueilli devant la maison d’Edgar Poe, l’un de mes poète et romancier préféré. L’écrivain a habité Philadelphie de 1839, année où il a exercé comme rédacteur au au Graham’s Magazine, jusqu’en 1843. C’est dans cette ville qu’un grand nombre de ses œuvres parmi les plus connues ont été publiées. Il avait également  durant cette période collaboré au mensuel Burton’s Gentleman’s Magazine et projeté de créer son propre journal, « The Penn » (plus tard rebaptisé « The Stylus »), mais ce projet ne verra jamais le jour. En février 1844, il quittera la ville pour s’installer à New York.

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Edgar Poe (1809-1849) et la maison où il habitait sur Spring Garden Sreet

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––– article du blog lié :  la Mason-Dixon Line (1763-1767), Sailing To Philadelphia (M. Knopfler) –––

  Depuis la fin de la guerre d’indépendance des États-Unis, la ligne Mason-Dixon était la ligne de démarcation entre les États abolitionnistes du Nord et les États esclavagistes du Sud, jusqu’au Compromis du Missouri voté en 1820 qui déplaçait la limite à la latitude 36°30′ Nord (frontière sud du Missouri) pour les territoires de l’ancienne Louisiane française, achetée en 1803. Ce sont deux géomètres britanniques, Charles Mason et Jeremiah Dixon qui l’avaient établie entre 1763 et 1767.

Pour lire l’article entier consacré à cette chanson et musique, c’est ICI

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Le paysage vu de la fenêtre du train… « Un balcon en forêt » de Julien Gracq

–––– Introduction au texte de Julien Gracq : extrait de La Meuse du site Septention –––––––––––

     En me documentant pour préparer cet article sur la Meuse j’ai découvert le site néerlandais Septentrion qui depuis trente années traite essentiellement de littérature néerlandaise mais qui publie parfois des textes en français. L’un de ceux-ci décrivait justement cette rivière et faisait référence au livre de Julien Gracq. Luc Devoldere, écrivain et rédacteur en chef de la revue Septentrion a descendu « en explorateur » très documenté la Meuse et nous livre ses impressions.


Le Bateau ivre (1871)

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Arthur Rimbaud

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Adieu à la Meuse

« Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance,
Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas.
Meuse, adieu : j’ai déjà commencé ma partance
En des pays nouveaux où tu ne coules pas.

Voici que je m’en vais en des pays nouveaux :
Je ferai la bataille et passerai les fleuves ;
Je m’en vais m’essayer à de nouveaux travaux,
Je m’en vais commencer là-bas des tâches neuves.

Et pendant ce temps-là, Meuse ignorante et douce,
Tu couleras toujours, passante accoutumée,
Dans la vallée heureuse où l’herbe vive pousse,

Meuse inépuisable et que j’avais aimée.

Charles Péguy Extrait de ‘OEuvres poétiques complètes’,
Gallimard (La Pléiade, no 60), Paris, 1948.

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Luc Devoldère

Extrait du texte de Luc Devoldere :

     Le matin suivant, notre bateau jouxte la forêt des Ardennes, les restes d’une forêt mythique qui s’étendit un jour de la mer du Nord à Constantinople. Cette forêt conserve jalousement ses légendes des quatre fils Aymon, ses croisades et ses nobles dames infidèles, ses châteaux et ses citadelles. Il fut un temps où les fils Aymon chevauchaient sans repos le légendaire destrier Bayard, franchissant fleuve et vallées, en fuite devant la colère de Charlemagne. Çà et là, le fier coursier laissa la trace de ses immenses sabots. Près de Dinant, il fendit le rocher du bord de Meuse, près de Liège, il échappa miraculeusement à la noyade quand l’empereur le fit jeter dans le fleuve, une meule au cou: Bayard escalada la rive opposée et disparut pour toujours au galop dans les forêts infinies des Ardennes. De nos jours, au-dessus de Bogny-sur-Meuse, on peut voir les quatre fils Aymon pétrifiés: quatre pitons rocheux sur la croupe d’une colline qui leur sert de cheval.

les quatre fila Aymont et le cheval Bayardles quatre fils Aymont et le cheval Bayard

     La vallée de la Meuse vit Godefroy de Bouillon de Monthermé, confluent de la Semois et de la Meuse, s’élancer vers Verdun, Constantinople, Antioche et Jérusalem. Hodierne, Berthe et Iges virent également leurs époux partir pour la croisade au cours de leur nuit de noces. Sept ans durant, elles attendirent en vain, jusqu’à ce que l’infidélité les transforme en pitons rocheux: les ‘Dames de Meuse’.

     Les géologues savent pourquoi la Meuse s’est, contre toute logique, frayé un chemin à travers le massif des Ardennes: c’est tout simplement qu’elle ne l’a pas fait. Il y a des milliers d’années, la Meuse serpentait au beau milieu d’une plaine. Puis un plissement généra le massif des Ardennes: le fleuve dut creuser son lit à mesure. Les méandres demeurèrent. A Fepin, les diverses strates de la roche montrent que la mer arriva un jour jusqu’ici.

     Le bateau glisse à travers ce pli oublié de France qui pointe sa langue au coeur de la Belgique. Dans les villages, les hommes et les maisons à paraboles ont recherché le bord de l’eau, car là-haut sur les collines règne partout une forêt compacte. Sous la légère brume du matin, la fraîche verdure printanière, réfléchie par la Meuse, rivalise avec le vert sombre des forêts. Çà et là apparaissent timidement les ajoncs et les fougères que Julien Gracq évoque dans le voyage en train qui ouvre Un balcon en forêt.

la Meuse à Montherméla Meuse à Monthermé

La Meuse à LaifourLa Meuse à Laifour

     A Monthermé, nous amarrons pour regarder la petite ville accolée au méandre majestueusement déployé. Au pont sur la Meuse, je lis que les troupes coloniales françaises se sacrifièrent ici, le 13 mai 1940, pour arrêter les blindés allemands.

A Laifour nous amarrons pour déjeuner. Ici tout s’accorde parfaitement: le silence, la baguette, le Saumur, la terrine de sanglier, les ajoncs, le petit train jaune et rouge qui trépide sur le pont de chemin de fer et ajoute du silence au silence. Le Château Margaux s’établit à nos côtés. Sur la péniche transformée, les seuls passagers sont un homme et une femme de Wépion, près de Namur. Les enfants ont quitté la maison; eux se rendent à Paris. La femme fête aujourd’hui son anniversaire. A l’écluse précédente, ils ont acheté pour 40 francs français une perche à un pêcheur. Une demi-heure à peine après sa mort, sur l’herbe, voilà le poisson écorché d’une main experte par l’homme. Nous partageons notre vin, trinquons aux années, à la fidélité conjugale et agitons la main à l’intention de Néerlandais qui passent sans comprendre, dans leurs yachts en route pour la Méditerranée. Pour l’instant, nous n’allons nulle part, nous sommes immobiles au bord du fleuve. Cela aussi c’est nécessaire au cours de voyages comme celui-ci. Retenez l’endroit. Notre ‘balcon en forêt’, c’était Laifour, près des Dames de Meuse, où la rivière était boudeuse et rieuse.

Givet sur la Meuse et sa forteresseGivet sur la Meuse et sa forteresse

« O saisons, O châteaux »
     Dans le dernier méandre avant la frontière belge se dresse la centrale atomique de Chooz. Un souterrain d’un kilomètre de long qui draine tout le trafic, coupe le méandre, si bien que je ne vois de la centrale que les traînées de fumée, et, sorti du tunnel navigable, les immenses tours de refroidissement, ces nouveaux fortins des nations qui ont relégué leur approvisionnement énergétique à leurs frontières. A Givet, le fort de Charlemont garde une frontière qui n’existe plus guère. Charles Quint le fit bâtir contre la France, Vauban le remania, et, après Waterloo, le corps d’armée de Grouchy tint longtemps ici contre les Prussiens. L’arrière-garde de Grouchy avait admirablement défendu la retraite du corps d’armée. ‘O saisons, O châteaux / Quelle âme est sans défauts?’

les Dames de Meuse 

les Dames de Meuse

     Au château d’Hierges, les Dames de Meuse renoncèrent à leur vertu; Godefroy de Bouillon en partance pour Jérusalem abandonna son fort de Bouillon. Il y a les citadelles de Namur, de Dinant et d’Huy, construites sous leur forme actuelle par les Néerlandais après 1815. Il y a les ruines du château de Crèvecoeur, à Bouvignes, passé Dinant, mis à sac en 1554 par Henri II; celui de Poilvache à Houx, dont la légende attribue la construction aux fils Aymon et qui fut détruit par les Liégeois en 1430. Mais avant Dinant, à Freyr, la culture a rendu hommage à la nature: les jardins français du château fléchissent ici le genou devant l’ensemble de roches sauvages de l’autre rive de la Meuse, la géométrie répond ici au rocher à l’état sauvage et romantique.

Depuis, nous avons passé une frontière et un poste de douane désert. (…)

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Pour lire le texte intégral de Luc Devoldere, c’est ICI.

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–––– Julien Gracq : extrait de « Un balcon en forêt » (1958) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Julien Gracq

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Depuis que son train avait passé les faubourgs et les fumées de Charleville, il semblait à l’aspirant Grange que la laideur du monde se dissipait : il s’aperçut qu’il n’y avait plus en vue une seule maison. Le train, qui suivait la rivière lente, s’était enfoncé d’abord entre de médiocres épaulements de collines couverts de fougères et d’ajoncs. Puis à chaque coude de la rivière, la vallée s’était creusée, pendant que le ferraillement du train dans la solitude rebondissait contre les falaises, et qu’un vent cru, déjà coupant dans la fin d’après-midi d’automne, lui lavait le visage quand il passait la tête par la portière. La voie changeait de rive capricieusement, passait la Meuse sur des ponts faits d’une seule travée de poutrages de fer, s’enfonçait par instants dans un bref tunnel à travers le col d’un méandre. Quand la vallée reparaissait, toute étincelante de trembles sous la lumière dorée, chaque fois la Meuse semblait plus lente et plus sombre, comme si elle eût coulé sur un lit de feuilles pourries. Le train était vide; on eut dit qu’il desservait ces solitudes pour le seul plaisir de courir dans le soir frais, entre les versants de forêts jaunes qui mordaient de plus en plus haut sur le bleu très pur de l’après-midi d’octobre; le long de la rivière, les arbres dégageaient seulement un étroit ruban de prairie, aussi nette qu’une pelouse anglaise.
“C’est un train pour le Domaine d’Arnhem” pensa l’aspirant, grand lecteur d’Edgar Poe, et, allumant une cigarette, il renversa la tête contre le capiton de serge pour suivre du regard très haut au-dessus de lui la crête des falaises chevelues qui se profilaient en gloire contre le soleil bas. Dans les échappées de vue des gorges affluentes, les lointains feuillus se perdaient derrière le bleu cendré de la fumée de cigare; on sentait que la terre ici crêpelait sous cette forêt drue et noueuse aussi naturellement qu’une tête de nègre. Pourtant la laideur ne se laissait pas complètement oublier : de temps en temps le train stoppait dans de lépreuses petites gares, couleur de minerai de fer, qui s’accrochaient en remblai entre la rivière et la falaise : contre le bleu de guerres des vitres déjà délavé, des soldats en kaki somnolaient assis en califourchon sur les chariots de la poste – puis la vallée verte devenait un instant comme teigneuse : on dépassait de lugubres maisons jaunes, taillées dans l’ocre, qui semblaient secourer sur la verdure, tout autour la poussière des carrières à plâtre – et, quand l’oeil désenchanté revenait vers la Meuse, il discernait maintenant de place en place les petites casemates toutes fraîches de brique et de béton, d’un travail pauvre, et le long de la berge les réseaux de barbelés où une crue de la rivière avait pendu des fanes d’herbes pourrie : avant même le premier coup de canon, la rouille, les ronces de la guerre, son odeur de terre écorchée, son abandon de terrain vague, déshonorait déjà ce canton encore intact de la Gaule chevelue.

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Monthermé

Monthermé, en bord de Meuse (Ardennes) a fournit le modèle de Moriamé dans Un balcon en forêt

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Extrait vidéo du film « Un balcon en forêt »
date du film : 1980 – durée : 02h 34 – Production : Antenne 2 – réalisateur : Michel Mitrani – document INA : 

http://www.ina.fr/economie-et-societe/vie-sociale/video/CPB80056069/un-balcon-en-foret.fr.html

Adapté du roman de Julien Gracq, ce film raconte la vie quotidienne, au rythme des saisons, de quatre soldats français dans la forêt des Ardennes près de la frontière belge, durant la drôle de guerre de septembre 1939 à mai 1940. Il montre l’attente de ces hommes qui sont peut-être promis à la mort, la routine de la vie militaire, les relations entre eux et avec les villageois. Le lieutenant Grange est affecté au commandement d’une maison forte dans la forêt, près d’un hameau à la frontière belge. Il a pour mission d’observer les Allemands afin de renseigner ses supérieurs sur les mouvements de leurs troupes. Trois hommes partagent son sort : le caporal Olivon et les soldats Hervouët et Gourcuff. En attendant la guerre qui ne vient pas, ils passent le temps à quelques travaux, jouent aux cartes et se rendent parfois au village voisin. Un jour, Grange rencontre Mona, une jeune veuve, qui vit dans une ferme des environs et avec laquelle il vivra un temps l’illusion du bonheur.

un balcon en forêt, le film

un balcon en forêt - Film

Un balcon en forêt, le film

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