Espace, temps, architecture : l’église San Carlo alle Quatre Fontane à Rome – Baroque : Francesco Borromini (1599-1667), inventeur du mur courbe

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Francesco Borromini (1599-1667)

Francesco Borromini (1599-1667)

« Toutes les fois que je parais m’éloigner des dessins communs, qu’on se rappelle ce que disait Miche-Ange, le Prince des architectes : qui suit les autres ne marche jamais devant ; je n’aurais pas embrassé cette profession pour être seulement copiste… »

    Né à Bissone (actuellement dans le Tessin, en Suisse) et fils de maçon, il commence sa carrière comme maçon lui-même à Milan. A 20 ans, il part à Rome et travaille sur la basilique Saint-Pierre comme sculpteur d’ornement. Après une activité de dessinateur chez un lointain parent, Carlo Maderno et Gian Lorenzo Bernini dont l’architecture avec celle de Michel-Ange, l’influencera fortement, il participe dans l’atelier de ce dernier en compagnie de Pietro da Cortona à l’achèvement du palais Barberini de Maderne et en particulier le fameux escalier ellipsoïdal. Sa première œuvre, la reconstruction de l’église San Carlo Borromeo, date de 1634, il a alors 35 ans. Il réalisera par la suite de nombreux bâtiment religieux et palais.   Il se sera heurté durant toute sa carrière professionnelle à Rome à son concurrent Gian Lorenzo Bernini qui était le favori du pape Urbain VIII. Architecte inventif et génial mais exprimant de manière tranchée et avec parfois trop de franchise ses opinions,  de caractère soupçonneux et ombrageux (il craignait d’être pillé), ces qualités et dispositions d’esprit lui créeront beaucoup d’ennemis par jalousie ou rancœur et rendront difficile ses relations avec ses contemporains. il vécut dans la solitude (on ne lui connaissait ni femmes, ni maîtresse et on le soupçonnait d’être homosexuel) et la mélancolie avec le sentiment d’être insuffisamment reconnu et mal-aimé.  Il se suicidera, à l’été 1667, à l’achèvement de la chapelle Falconieri dans l’église San Giovanni de Fiorentini où il est est enterré

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–––– l’église San Carlo alle Quatre Fontane à Rome ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

église San Carlo alle Quattro Fontane à Rome – Borromini

église San Carlo alle Quattro Fontane à Rome – Borromini

    C’est en 1634 que Borromini décroche cette première commande pour concevoir l’église, le cloître et les bâtiments monastiques de cette église située à Rome sur la colline du Quirinal que l’on connait également sous le nom de San Carlino. Elle doit son nom à la place des Quatre-Fontaines, qui lui est attenante. Le complexe était destiné à l’ordre religieux des Trinitaires espagnols. Sa construction s’est déroulée en plusieurs phases sur une longue période puisque commencée en 1638, elle n’a pris fin que 29 années plus tard, en 1667, année de la mort de Borromini.

San Carlo alle Quattro Fontane - réalisée à partir d'un dessin de Borromini

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plan de l'église San Carlo alle Quattro Fontane à Rome

le plan

    L’église est construite sur un plan elliptique où se conjuguent le plan en croix grecque et l’octogone. Le plan elliptique ayant pour but de donner l’illusion d’un espace plus important. Borromini reprend ainsi un plan déjà utilisé par élaboré par Bernini pour l’Église Saint-André du Quirinal à Rome mais de manière plus rigoureuse et rationnelle. Au niveau inférieur, l’église comporte trois autels : un autel principal dans l’axe de la porte d’entrée et deux autels latéraux disposés symétriquement par rapport à cet axe. Autour de l’espace central et entre l’espace de l’entrée et les autels, sont placées seize colonnes disposées quatre par quatre. Elle supportent un entablement massif continu de forme ovoïde. Les historiens de l’architecture ont fait référence à la vision rythmée et séquentielle créée par cette structure : la succession des pleins structurés par les colonnes et des vides, la présence des vides, des niches, des moulures créée un effet de mouvement ondulatoire.

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Dôme de l'éflise San Carlo alle Quattro Fontane à Rome

 Dôme elliptique de l’église San Carlo alle Quattro Fontane  à Rome

la coupole

La coupole a pour dimension la plus grande près de 26 m et pour la plus petite 16,25 m et est habillée par un ornement complexe de caissons dont les tailles vont en s’amenuisant en s’élevant. Le motif est constitué de cercles intégrés dans des polygones où s’intercalent des croix, rappelant la vocation religieuse du bâtiment, et des hexagones. A l’instar de nombreuses églises baroques, le décor architectural se suffit à lui-même et exclue la présence de fresques.  De la même manière le décor sculpté se réduit aux parties architectoniques et exclue la présence d’une statuaire. La coupole est éclairée de manière naturelle de deux manière : un éclairage zénithal situé au centre de la coupole par l’intermédiaire d’un lanterneau ovoïde et quatre éclairages latéraux situés au dessus de l’entablement de support de la coupole.

Dôme de l'église San Carlo alle Quattro Fontane à Rome

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Extraits de textes relatifs à la coupole.

    Borromini construisit les bâtiments conventuels et l’intérieur de l’église presque trente ans avant d’en achever la façade, entre 1634 et 1641. L’intérieur de l’église est une de ses toutes premières œuvres. L’obscurité y est presque totale; la manière dont la lumière ruisselles en tombant de la lanterne, fait d’autant plus d’impression. La lumière glisse sur l’étrange combinaison  de formes géométriques qui couvrent la surface de la coupole. Ces formes de Borromini confèrent, par leur traitement, à la coupole presque la structure organique d’une plante.     –    S. Giedon, Espace, temps et architecture, 1940.

Extraits de textes relatifs à la figure de l’ellipse.

Le cercle (…) est une forme absolument quiète et stable, l’ovale est inquiet, semble vouloir varier à chaque instant, ne donne pas une impression de la nécessité. Le baroque recherche par principe ces « libres » proportions. Ce qui est fini et qui a reçu une conclusion répugne à sa nature. Il utilise l’ovale, non seulement pour les médaillons et autres détails analogues, mais aussi pour les plans de salles, de cours, d’intérieurs d’églises. Très tôt l’ovale fait son apparition chez Le Corrège (1515), en liaison avec une mobilité fiévreuse, et cela à une époque où personne à Rome n’y pensait encore, ni dans la peinture, ni même dans l’architecture. Miche-Ange semble être l’intermédiaire avec le piédestal ovale de la statue de marc-Aurèle sur le Capitole (1546).      –      H. Wolfflin : Renaissance et Baroque

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église San Crlo alle Quattro Fontane à Rome – Borromini

la façade

    À la complexité de cette construction répond le jeu rythmique de la façade, basé sur l’alternance : du concave et du convexe, des colonnes ainsi que des frontons. Borromini dépasse ici son rival Gian Lorenzo Bernini dans l’originalité du décor. La façade comporte en effet trois inventions : les balustres tête-bêche en alternance avec des balustres classiques (les uns et les autres comportant trois arêtes), le dessin des chapiteaux et le fronton dit « angélique », obtenu par la réunion des ailes de deux anges

     La façade concave-convexe de San Carlo ondule de manière non classique. Colonnes corinthiennes grandes se tiennent sur des socles et portent les principales entablements; ceux-ci définissent le cadre principal de deux étages et la division de la baie tripartite. Entre les colonnes, les petites colonnes avec leurs entablements tissent derrière les colonnes principales et à son tour, ils encadrent des niches, des fenêtres, une variété de sculptures ainsi que la porte principale, l’édicule ovale central de l’ordre supérieur et le médaillon ovale encadré porté haut par anges. Au-dessus de l’entrée principale, Hermès chérubins encadrent la figure centrale de Saint-Charles-Borromée par Antonio Raggi et de chaque côté des statues de Saint- Jean de Matha et Saint- Félix de Valois , les fondateurs de l’Ordre trinitaire.

     Bien que l’idée de la façade serpentine doit avoir été conçu assez tôt, probablement au milieu des années 1630, il a été seulement construit vers la fin de la vie de Borromini et la partie supérieure a été achevée qu’après la mort de l’architecte

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Extraits de textes relatifs aux murs et parois courbes.

     Les exemples de façades animées ne se trouvent pas avant Borromini : celle de Sainte-Agnèse sur la place Navonne l’est encore modérément; mais celle de Saint Charles aux Quatre Fontaines va aussi loin que possible.
En incurvant le mur, le baroque atteignait encore un autre but : accompagnant la courbe, l’ensemble des frontons, fenêtres, colonnes, etc… donnent à l’œil une impression extrêmement vive de mouvement. Celui-ci voit des formes de même nature, au même moment, sous des angles différents. On arrive ainsi à faire que des colonnes, par exemple, qui sont orientées selon différents axes, paraissent se tordre et se tourner constamment. On croit qu’une ivresse effrénée a saisi tous les éléments. Tels sont les artifices qu’utilise Borromini.     –      
H. Wolfflin : Renaissance et Baroque

     Deux siècles et demi séparent la surface plane de la façade de la chapelle des lazzi et la dernière œuvre de Francesco Borromini, la façade de l’église San Carlo alle Quattro Fontane à Rome (1662-1667). La surface plane du mur extérieur de la chapelle des Pazzi se compose d’une série de compartiments égaux et autonomes. Le mur de San Carlo allé Quattro Fontane exprime le mouvement. Les divers éléments de la construction ne sont plus séparés; une chaîne continue de rapports les lie les uns aux autres pour culminer dans l’axe médian de l’édifice, de manière à produire l’impression d’un mouvement ascendant. la statue de Saint-Charles Borromée, à qui l’église est dédiée, est placée dans une niche au-dessus de l’entrée principale. Des anges se tiennent de chaque côté du saint. Leurs ailes se joignent au-dessus de sa tête, formant une ogive, accentuent le regard du saint levé vers le ciel. ce motif ascendant est repris dans toute la façade, jusqu’au-delà du médaillon étiré à la verticale; la balustrade en surplomb, se fond en un fronton incurvé où s’épanouit et s’achève le mouvement ascendant.
Le mur ondulé :
     Rome était, à cette époque, une ville médiévale, avec des rues étroites et peu d’espace entre les bâtiments. Dans son extraordinaire concentration, la façade de l’église San Carlo n’est pas plus large qu’un pilier de l’église Saint-Pierre. Mais cette façade incarne une conception qui allait avoir par la suite une énorme influence. ce n’est pas un élément isolé mais le mur tout entier qui était façonné en un mouvement ondulant : la surface ondulée qui en résultait fut la grande trouvaille de Borromini. celle-ci n’avait pas seulement pour but d’attirer le regard des passants dans les rues étroites de Rome. (…)
     Si ces mouvements ondulants du mur correspondaient à une intention purement décorative, ils ne mériteraient guère qu’on y prête attention, et Jakob Burckhardt aurait eu raison de remarquer avec irritation que la façade de San Carlo faisait penser à des pelures de pommes séchées au four. Mais nous disposons aujourd’hui de tout autre critères que ceux sur lesquels s’appuyait Burckardt en 1885 lorsqu’il écrivit son Cicerone, qui reste néanmoins le guide inégalé de l’Italie. Il nous est aisé de discerner aujourd’hui les forces qui animent toute la structure; l’accent mis sur le mouvement de saillie et de retrait du mur, le rôle des niches creusées et l’harmonie des éléments contrastés. Il s’agit d’un véritable modelage de l’espace, d’un rythme de creux et de bosses permettant à la lumière de créer ou de souligner une ondulation plastique. Francesco Borromini arriva à donner, en plein air, et par des moyens architectoniques, un équivalent du clair obscur velouté de son contemporain Rembrand.    –    S. Giedon, Espace, temps et architecture, 1940.

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Utilisation ultérieure du mur courbe en architecture

Royal Crescent de Bath et plan d'Alger de Le Corbusier

         Royal Crescent de Bath et plan d’Alger de Le Corbusier

programme de logements sociaux La Grande Borne à Grigny - arch. Emile Aillaud

programme de logements sociaux La Grande Borne à Grigny – arch. Emile Aillaud.

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église San Carlo alle Quattro Fontane à Rome, le cloître – Borromini

le cloître

    Le cloître, de petite dimension, répond à un plan rectangulaire. On y retrouve les mêmes balustres que sur la façade. Borromini développe magistralement, ici, l’illusionnisme baroque, en voulant donner l’impression d’un espace beaucoup plus grand. Ce stratagème illusionniste repose sur l’utilisation de la scansion, c’est-à-dire la multiplication des colonnes, imitant le rythme traditionnel d’un cloître.

     A côté de l’église est le cloître, qui est un système à deux étages. L’espace est plus longue le long de l’axe d’entrée que large, mais la mise en ordre rectangulaire est interrompue en coupant les coins de sorte qu’il pourrait également être comprise comme un octogone allongé. En outre la complexité est introduit par la variation de l’espacement des douze colonnes alternées transportant des ronds et des ouvertures à tête plate, la courbure des coins, et la balustrade selon l’invention. Thèmes géométriques sont renforcées par la tête du puits central octogonal sur une base ovale et les capitales octogonales des colonnes supérieures.

    Derrière l’église, le réfectoire, maintenant la sacristie, des coins arrondis, une voûte percée, les fenêtres de la façade de jardin et les modifications ultérieures.

Extraits de textes relatifs au cloître.

     La construction de l’église San Carlo fut financée par les moyens modestes de l’Ordre Espagnol des Carmes (…). ce n’est point par l’ornement ou la décoration que Borromini obtint ses effets. Il fit au contraire preuve d’une grande économie de moyens, si l’on en juge par la modestie du cloître. celui-ci, avec ses formes sévères, est un exemple de ce que l’on peut obtenir par des moyens architectoniques. Borromini a réussi à donner du mouvement même au motif de Palladio, généralement disposé en surface plane, et à lui infuser une vie nouvelle.     –    S. Giedon, Espace, temps et architecture, 1940.

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