Mes Deux-Siciles : le long voyage

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le long voyage, une nouvelle de Leonardo Sciascia (extraits)

boat in the night 2

      C’était une nuit qui semblait faire sur mesure : une obscurité compacte dont à chaque geste on sentait presque le poids. et le bruit de la mer, ce souffle de la bête féroce qu’est le monde, vous remplissait de crainte : un souffle qui venait s’éteindre à leurs pieds.
     Ils étaient là, avec leurs valises de carton et leurs baluchons, sur un bout de plage caillouteuse, à l’abri des collines entre Gela et Licata : ils étaient arrivés à la brune, ayant quitté leurs villages; des villages de l’intérieur, loin de la mer, figés dans la contrée aride des grands domaines. ils étaient quelques-uns à voir la mer pour la première fois; et ils étaient dans un grand désarroi à la pensée de devoir la traverser toute entière, depuis cette déserte plage de Sicile qu’ils quitteraient de nuit, jusqu’à une autre plage déserte d’Amérique, où ils arriveraient également de nuit. car les accords étaient le suivants : « Je vous embarque de nuit, avait dit l’homme — un genre de commis voyageur pour le bagout, mais au visage sérieux et honnête — et je vous débarque de nuit. Sur la plage de Nugiorsi (New Jersey), je vous débarque à deux pas de Nuovaiorche (New York)… (…) »

     Deux cent cinquante milles lires : moitié au départ, moitié à l’arrivée. Ils les gardaient, comme des scapulaires, entre peau et chemise. Pou les réunir, ils avaient vendu tout ce qu’ils avaient à vendre : la maison de torchis, le mulet, l’âne, les provisions de l’année, la commode, les couvertures. Les plus malins avaient eu recours aux usuriers, avec la secrète intention de le rouler; une fois au moins, depuis tant d’années qu’ils en subissaient le joug : et ils avaient éprouvé une secrète satisfaction à la pensée de la tête qu’ils feraient en apprenant la nouvelle. « Viens me chercher en Amérique, sangsue  »
       (…)
     « Tout le monde est là ? » demanda M. Melfa. Il alluma sa lampe, fit le compte. il en manquait deux. « Peut-être qu’ils ont changé d’avis, ou qu’ils arriveront plus tard… En tout cas, tant pis pour eux. nous n’allons pas nous mettre à les attendre, avec le risque que nous courons. »
      Tous dirent qu’il n’était pas question de les attendre.
      « S’il y en a un parmi vous qui n’a pas l’argent sur lui, avertit M. Melfa, il vaut mieux qu’il reprenne tout de suite la route et qu’il retourne chez lui. S’il pense me faire la surprise une fois à bord, il se trompe plus qu’il n’est permis : dans ce cas je vous ramènerai à terre, aussi vrai que Dieu existe, tous autant que vous êtes. Il n’est pas juste que tous paient pour la faute d’un seul : et donc celui-là recevra, de moi et de ses camarades, une dérouillée dont il se souviendra toute sa vie; si ça lui va…»
     Ils assurèrent et jurèrent qu’ils avaient l’argent jusqu’au dernier sou.
  « Allez tous dans la barque », dit M. Melfa. Et en un instant chacun des voyageurs se transforma en une masse informe, une grappe indistincte de bagages.
    « Nom de Dieu ! Vous avez emporté toute votre maison sur le dos ? »
     (…)

sicilia notte luna 2

les villes de la riche Amérique brillaient comme des joyaux

     Le voyage dura moins que prévu : onze nuits, celle du départ comprise. (…)
   Mais la onzième nuit, M. Melfa les appela sur le pont : ils crurent d’abord que des constellations étaient descendues sur la mer en troupeaux serrés; mais non, c’étaient des villes, les villes de la riche Amérique qui brillaient dans la nuit comme des joyaux. la nuit elle-même était un enchantement : sereine et douce, une demi-lune passant au milieu d’une faune transparente de nuages, une brise qui libérait les poumons.
      « voici l’Amérique », dit M. Melfa.
     « C’est sûr que ce n’est pas un autre endroit » demanda l’un des hommes : car pendant le voyage il avait ruminé cette pensée que sur la mer il n’y avait ni rues, ni routes, ni sentiers, et que seul un dieu pouvait suivre la voie juste, sans s’égayer, pour conduire un navire entre le ciel et l’eau.
     M. Melfa le regarda avec pitié et, s’adressant aux autres :  « En avez-vous déjà vu, chez vous, un horizon comme celui-ci ? Vous ne sentez donc pas que l’air est différent ? Vous ne voyez pas comme ces ville resplendissent ? »
     Tous en convinrent, et ils regardèrent avec pitié et amertume leur compagnons qui avait osé poser une question aussi stupide.
      « Terminons nos comptes », dit M. Melfa.
      Ils farfouillèrent sous leurs chemises, en retirèrent l’argent.
      « Préparez vos affaires », dit M. Melfa, après avoir encaissé.
     (…)
     « Quand je vous aurais débarqués, libre à vous de vous jeter sur le premier flic que vous rencontrez, et de vous faire rapatrier par le premier bateau; moi, je m’en contrefous, chacun est libre de se détruire comme il veut… et d’ailleurs, j’ai tenu mes engagements : là, c’est l’Amérique, j’ai rempli mon devoir de vous y déposer… mais donnez-moi le temps de retourner à bord, bon dieu de bon dieu ! »
     Ils lui donnèrent plus de temps qu’il n’en fallait; car ils restaient assis sur le sable frais, indécis, sans savoir que faire, bénissant et maudissant la nuit : protectrice tant qu’ils resteraient immobiles, sur la plage, mais qui deviendrait un terrible piège s’ils osaient s’éloigner.
    M. Melfa avait recommandé : « Éparpillez-vous. » Mais personne n’avait envie de se séparer des autres. Et qui savait à quelle distance se trouvait Trenton, qui savait combien de temps il fallait pour y arriver…
    Ils entendirent — lointain et irréel — un chant. « On dirait un charretier de chez nous », pensèrent-ils; et que le monde est partout pareil, que partout l’homme exprime dans le chant la même mélancolie, la même peine. mais ils étaient en Amérique, les villes qui brillaient derrière l’horizon de sable et d’arbres étaient des villes d’Amériques
    (…)

Leonardo Sciascia, La mer couleur de vin – Extraits de la nouvelle Le long Voyage – traduit par Jacques de Pressac – Editions DENOËL & D’AILLEURS.

charette sicilienne traditionnelle

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Je suis malade…

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Je suis malade !!!

7917-emily-the-strange-posters     Ciel ! Je l’ignorais mais je suis malade ! Un mal gravissime qui me ronge peu à peu le corps et l’esprit, un mal honteux nouvellement apparu, dont j’avais jamais entendu parler et qui s’appelle l’insécurité culturelle. Chose curieuse, il paraît que cette maladie touche une catégorie bien particulière de la population, les vilains d’extrême droite et tout ceux qu’ils influencent… Ce mal fonctionnerait donc comme le sida à ses débuts que l’on pensait toucher exclusivement les homosexuels… De là à penser que c’est une maladie envoyée par le ciel pour punir une catégorie de pécheur … « Tu es un homosexuel, je vais te punir en t’envoyant le SIDA ! », « Tu as des idées honteuses d’extrême-droite, je vais te punir en te rendant anxieux culturellement ! », « Bien fait pour toi !, Na ! ». Bon, tout n’est pas perdu, on me laisse un espoir : il parait que ça se soigne… Ce que je ne comprends pas c’est que je ne suis aucunement d’extrême-droite et que je fuis comme la peste ces gens là… La preuve ? Eh bien, quand sur un trottoir je vois venir à ma rencontre un nazi en costume de SS ou même un skinhead à l’air bovin brandissant une batte de baseball, je traverse immédiatement la rue pour l’éviter. Pour les gens du Front National, c’est devenu plus difficile de les reconnaître car ils recrutent désormais chez les ouvriers, les énarques et même les homosexuels… Il y aurait même des français d’origine musulmane qui voteraient pour eux parce qu’ils trouvent qu’il y a vraiment trop d’immigrés en France…  Alors comment ais-je pu attraper cette saloperie ? aux toilettes peut-être… pourtant je me lave consciencieusement les mains et évite de toucher les poignées de portes des WC quand je les utilise… J’ai un truc pour cela : je rentre ma main à l’intérieur de la manche de ma veste et je tourne la poignée à travers le tissu  pour éviter que mon épiderme entre en contact avec elle mais il est vrai après cela c’est la manche de la veste qui est souillée… Vous imaginez l’examen d’une poignée de porte de WC au microscope ? Un ignoble bouillon de culture ! Rien que d’y penser, ça me fait gerber… Mais peut-être attrape-t-on cette maladie par le simple fait de respirer… C’est terrifiant ! La personne bien intentionnée qui m’a diagnostiqué m’a laissé un espoir en me disant que ça pouvait se soigner et elle m’a conseillé pour cela de commencer par lire l’éditorial de Riss dans Charlie Hebdo

Riss    Connaissant Charlie Hebdo, je suis sûr que ce sera un remède de cheval. Si j’osais faire du (très) mauvais humour ( mais avec Charlie tout est permis…n’est-il pas ? ), je dirais que si le remède a de grande chance de tuer le microbe ou le virus il tuera certainement aussi le malade… Bon voyons ce que dit Riss dans son éditorial… C’est bien ce que j’imaginais, le remède n’a rien à voir avec la médecine douce ou homéopathique et Riss à son habitude ne fait pas dans la dentelle. Ce serait plutôt de la chirurgie lourde de temps de guerre avec instruments médicaux improvisés et sans anesthésie à la manière de la chirurgie du film américain MASH… En fait, on apprend dans l’éditorial de Riss que le virus de l’Insécurité culturelle est né d’une manipulation génétique pratiquée dans les laboratoires secrets de l’extrême droite et est un pur produit de la guerre bactériologique… Le virus s’attaque aux neurones introduisant dans ceux-ci la peur de l’étranger et de l’immigré ainsi qu’aux glandes surrénales qui vont alors sécréter des hormones qui vont provoquer une mise en alerte de l’organisme et du stress. Les premiers symptômes de la maladie se révèlent quand les contaminés paniquent à l’idée qu’on pourrait leur subtiliser le produit phare de leur identité culturelle, je parle du camembert : « Au secours, on m’a volé mon camembert !  » Car c’est bien connu, le camembert est avec la baguette et le croissant – Non, j’enlève le croissant…– l’expression la plus raffinée de la culture et de l’identité française. On se demande d’ailleurs pourquoi la France a choisi d’arborer aux frontons de ses bâtiments publics la devise Liberté, Egalité, Fraternité plutôt qu’un beau camembert au lait cru bien coulant…

p14-plateauGlieres-ph1

Il y a au moins un endroit en France où l’on a utilisé le camembert comme symbole des valeurs les plus nobles, c’est en Haute-Savoie, au Plateau des Glières avec le monument du sculpteur Gilioli

     L’éditorial de Riss est très instructif mais sans concession, j’apprends ainsi que les français touchés par le virus de l’insécurité culturelle ne brillent en général pas par leur intelligence : ce sont soit des pauvres types crédules manipulés par l’extrême-droite, des franchouillards ringards qui prennent leur camembert pour le Saint-Graal, des créatures plus proches de la gent animale que du genre humain qui se rassemblent en meutes et qu’on excite facilement en agitant un chiffon rouge, des poltrons effrayés par une couscoussière, un narguilé, une mosquée même pas belle ou une corne de gazelle (???)… Je n’en mène pas large car je comprends maintenant pourquoi j’ai attrapé cette maladie, j’appartiens en effet à au moins deux de ces catégories : je fais partie des pauvres types crédules manipulés par l’extrême-droite et des franchouillards ringards qui adorent le camembert…

reiser Reiser

     Bon, arrêtons de rigoler et quittons la caricature pour revenir à des propos plus sérieux. Comment se fait-il que Riss, à l’instar de la majorité de la Nomentaklura politico-médiatique française, n’ait toujours pas compris qu’il était totalement contre-productif d’être dans le déni des sentiments que ressentent de manière prégnante et douloureuse une part importante de la population française. C’est caricaturer et mépriser la sensibilité et les opinions de ceux qui éprouvent une inquiétude et un mal-de-vivre face à des événements et des faits qui ne relèvent pas de leurs fantasmes mais qu’ils vivent quotidiennement que de les réduire à des crédules manipulés par l’extrême droite, des franchouillards ringards ou des membres d’une meute excités par un chiffon rouge. Cela n’a rien à voir avec un raisonnement, cela s’appelle du mépris. Riss fait partie des bien-pensants qui considèrent qu’une partie de la population française n’est pas digne d’être écoutée et prise au sérieux. Le résultat est que cette population est blessée, se sent rejetée et se tourne par réaction vers ceux qui déclarent être à son écoute, les gens du  Front National, à moins que par cette action, elle ne veuille qu’exprimer son désir de « punir » ceux qui la méprisent. Le reste de l’éditorial est à l’avenant. « Circulez, il n’y a rien à voir… » 

     Riss refuse d’aborder les problèmes réels que pose la présence grandissante de l’Islam dont le livre fondateur comporte de nombreux préceptes qui sont en opposition fondamentales avec les valeurs cardinales de la République française : liberté d’expression, égalité des sexes, laïcité et qui peuvent présenter un danger pour la société française si une frange des musulmans vivant en France en faisait une lecture littérale et intégriste. Ce qui est le cas, on est bien obligé de le reconnaître… Les événements de ces dernières semaines le prouvent. Charlie-Hebdo nous avait habitué dans le passé à plus de clairvoyance. Venant après les déclarations de Luz selon lesquelles celui-ci ne dessinerait plus désormais Mahomet (ce que personne lui reprochera après ce qu’il a vécu), l’éditorial de Riss semble être le signe d’un changement de ligne du journal vis-à-vis de l’Islam. Les fanatiques auraient-ils gagnés ? Il faut le craindre et ce serait la preuve que ceux qui sont aujourd’hui inquiets ont raison de l’être… Réduire les problèmes posés par l’immigration et la présence de l’Islam en France aux remous causés par l’arrivée du Rock n’roll et à la menace qu’il représentait alors pour le bal musette est stupide. Cela s’appelle refuser le débat et vouloir s’en tirer par une pirouette…  Traiter de problèmes aussi cruciaux et si lourds de conséquences pour l’avenir du pays et la vie de nos concitoyens de manière aussi légère est consternant. Riss ajoute ensuite finement que « L’histoire des cultures n’est qu’une succession de remises en cause de modèles culturels anciens, mais au bout du compte le résultat n’est pas forcément mauvais ». Cette phrase énonce des généralités creuses et ne veut strictement rien dire : de quelles cultures parle-t-on ? Quid des cultures qui ont été phagocytées par d’autres et se sont affaiblies au point parfois de disparaître ? Quid des guerres de religion ? Riss précise que le résultat n’est pas « forcément mauvais », on en conclut donc qu’il y a des risques qu’il puisse être mauvais… Mais alors, plutôt que d’accepter béatement le choc des cultures en souhaitant que tout va bien se passer, pourquoi ne pas reconnaître que l’inquiétude (qu’il ne faut pas confondre avec la peur) est légitime et qu’il serait peut-être temps de ne plus éluder le problème et d’y réfléchir sereinement avec responsabilité…

°°°

à suivre… Thème d’un prochain article : le monde enchanté des bisounours…

     Il existe un monde merveilleux dans lequel tout le monde il est beau, il est gentil ou plutôt tout le monde, il sera beau, il sera gentil… Car ce monde n’existe pas encore, c’est une potentialité, une aspiration, un devenir à construire si TOUS, nous retroussons nos manches, dominons nos préjugés et nos peurs et nous ouvrons enfin à l’autre, à ses différences, à ses richesses et de cette attitude naîtra une nouvelle société, plurielle ou synthétique qui sera plus riche que l’ancienne… Alleluia ! Cette attitude d’esprit, cette aspiration s’appelle l’utopie et elle n’est nullement répréhensible car les hommes aient besoin d’utopie pour avancer,  rompre la pesanteur et l’immobilisme du repli sur soi. Je ne vais pas critiquer l’utopie, moi qui a cru longtemps à l’avènement possible d’une société sans classe dans laquelle les biens matériels et leur moyens de production et d’échange seraient mis en commun et répartis suivant les besoins de chacun. Mais l’histoire montre qu’il faut se méfier des utopies : les grands principes de liberté, égalité et fraternité de la Révolution française sont été noyés dans la Terreur et la construction du communisme s’est soldé par des dizaines de millions de victimes. Eh oui, il faut bien reconnaître que l’Enfer est pavé de bonnes intentions…

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––– –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Actualité : à propos de la lettre de Clara G, étudiante, à François Hollande – Données sur la dette globale de la France (I)

–––– les soixante-huitards : coupables ou pas coupables ? ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

write_letters

Rappel : Selon un sondage Viavoice publié en avril pour W-Cie, 50% des 18-24 ans et 51 % des 25-34 ans ont répondu oui à la question « Si vous le pouviez, aimeriez-vous quitter la France pour vivre dans un autre pays ? », contre 22 % pour les personnes âgées de plus de 65 ans.

     La lettre de Clara G., étudiante en histoire à la Sorbonne, au président de la République est parue dans le journal LE POINT le 2 mai 2013. Dans cette lettre, la jeune fille accusait la génération des anciens soixante-huitards d’avoir conduit le pays à la ruine, d’avoir  de ce fait hypothéqué l’avenir des jeunes d’aujourd’hui les condamnant au chômage, à une vie appauvrie ou à l’exil…. Une première réponse a été apporté à cette lettre par une certaine Marie-Charlotte. En tant qu’ancien soixante-huitard, je me senti directement visé par les accusations de Clara. Même si je n’ai pas participé à l’exercice du pouvoir autrement que par mon bulletin de vote et ai trop souvent été le spectateur inconscient et impuissant de décisions et d’actions prises dans les domaines économiques et politiques par nos dirigeants ou qui me semblaient imposées par des facteurs internationaux,  dois-je considérer que j’ai profité de manière égoïste et abusive des avantages sociaux offerts généreusement par l’Etat français sur le dos des générations futures et dois-je dans ce cas endosser une part de responsabilité dans la situation actuelle ? J’avoue être aujourd’hui incapable de répondre à cette question…

    J’ai donc décidé de mener une réflexion approfondie sur cette question en m’efforçant d’analyser les causes qui ont conduit à la situation que nous connaissons actuellement et à répondre par la suite, dans une lettre, à Clara G. Je précise qu’au moment où je commence cette réflexion, je n’ai aucun avis préconçu sur le résultat de cette étude et sur le contenu de ma  réponse. 

°°°

Pour lire la lettre de Clara G au Président Hollande et la réponse de Marie-Charlotte, c’est ICI.

 °°°

–––– Quelques données sur la dette publique ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

D’après les informations communiquées par le site : Liste de pays par dette publique – Wikipédiaon constate :

  • que la France se situait en 2011 en 19e position, position moyenne, au classement des nations par pourcentage de dette publique (chiffres année 2011, source CIA World Factbook) avec une dette publique qui se montait à cette époque à 86,10 % du Produit Intérieur Brut (PIB). Etaient plus mal classés que nous le Japon (205,50 %), la Grèce (165,30 %), l’Islande (128,60 %), l’Italie (120,10 %), l’Irlande (108,20 %), le Portugal (107,80 %), la Belgique (98 %), et le Canada (87,40 %). Etait à notre niveau le Royaume-Uni (85,30 %). Etaient meilleurs que nous la Hongrie (80,60 %), l’Allemagne (80,60 %), Israël (72,60 %), l’Autriche (72,20 %), l’Espagne (68,50 %), les Etats-Unis (67,80 %), les Pays-Bas (65,10 %), le Brésil (54,20 %), la Pologne (53,40 %), la Suisse (52,40 %), l’Inde (50,50 %), la Finlande (49,20 %), la Chine (43,50 %), la Suède (38,30 %), la Norvège (33,80 %), l’Australie (26,70 %), le Luxembourg (17,40 %), la Russie (8,30 %).
  • que ce pourcentage a continué d’augmenter depuis 2011 puisqu’il se situe aujourd’hui aux environs de 93,4 %.
  • que ce pourcentage n’a cessé de progresser depuis plus de 30 ans passant de 21,2 % du PIB en 1978 à 93,4 % en 2013 (2ème trimestre 2013) et qu’entre ces deux dates le montant de la dette est passé de 72,8 milliards d’euros à 1912 milliards d’euros.
  • que ces chiffres vont encore s’aggraver en 2014 puisque l’on prévoit qu’elle atteindra 1.950 milliards d’euros soit plus de 30.000 euros par français pour un pourcentage du PIB de 95,1 %. Il est utile de préciser que sur ce montant lla participation de la France aux plans de soutien financiers à la zone euro est responsable d’une augmentation de la dette de 48 milliards fin 2012,  62,5 milliards fin 2013 et culminera à 68,7 milliards fin 2014 *. En même temps la charge des intérêts de la dette a atteint 46 milliards d’euros en 2012 et en 2013 soit plus plus du double de l’effort budgétaire consacré à la recherche et à l’enseignement supérieur.

Dette_publique_France_1978-2010

Après la période de croissance dite des « trente glorieuses » qu’a connu le pays entre 1945 et 1973, il faudrait parler de la période qui a suivi des « Trente piteuses ». Rappelons les gouvernements qui se sont succédés durant cette période :

  • 1974-1981 : Président Giscard d’Estaing – chefs de gouvernement P. Messmer, J. Chirac, R. Barre.
  • 1981-1988 :  Président François Mitterrand – chefs de gouvernement P. Mauroy, L. Fabius,
  • 1988-1995 : Président François Mitterrand – chefs de gouvernement J. Chirac, M. Rocard, E. Cresson, P. Beregovoy, E. Balladur
  • 1995-2002 : Président Jacques Chirac – chefs de gouvernement Alain Juppé et L. Jospin
  • 2002-2007 : Président Jacques Chirac – chefs de gouvernement J-P. Raffarin et D. De Villepin
  • 2007-2012 : Président Nicolas Sarkozy – chef de gouvernement François Fillon
  • 2012-2013 : Président François Hollande – chef de gouvernement François Ayrault

    Sur une durée de 39 ans, de 1974 à 2013, la France aura eu a sa tête un président de droite durant 24 années et un président de gauche durant 15 années. Le gouvernement aura été un gouvernement de droite durant 23 années et de gauche durant 16 années. On en déduit que le pouvoir a été exercé de manière alternée entre la droite et la gauche et que les deux mouvements politiques ont fait preuve d’inertie dans la gestion de la crise.

°°°

–––– Dette totale (publique + privée, hors dettes société financières) ––––––––––––––––––––––––––––––

Olivier Berruyer dans son blog Les-Crises.fr dont je vous recommande fortement la lecture – voir » Table des matières – a présenté des diagrammes très intéressants sur l’évolutions des dettes globales des états.

Evolution de l'endettement global

Evolution de l’endettement global de la France (D1), l’Allemagne (D2), de la Grande-Bretagne (D3), de l’Italie (D4), des Etats-Unis (D5) et du Japon (D6)

    On constate qu’en France le taux de l’endettement global public et privé non compris l’endettement du secteur financier en % du PIB atteint 210 % en 2011 contre 180 % en Allemagne, 260 % au Royaume-Uni, 245 % en Italie et aux Etats-Unis et environ 360 % au Japon

    On a vu dans le chapitre précédent que la part dans cet endettement de la dette publique était proche pour la France et la Grande-Bretagne (85% / 86%) contre 80,6 % pour l’Allemagne, 120 % pour l’Italie, 68,50 % pour l’Espagne et 67,80 % pour les Etats-Unis alors que le diagramme ci-dessus présente un résultat différent : environ 80 %. Les chiffres ne concordent pas tout à fait et Il y a là un mystère qui reste à éclaircir… Pour le Japon le taux est de 215 %

    L’examen des diagrammes montre que le taux d’endettement des ménages par rapport au PIB est d’environ 55 % pour la France contre 95 % pour la Grande-Bretagne, 60 % pour l’Allemagne et environ 47 % pour l’Italie. Pour l’Espagne ce taux est de 85 %. La lecture du diagramme américain montre que pour ce pays le taux monte à presque 115 %. Pour le japon, le taux est d’environ 65 %. On voit ici que deux modèles s’opposent : un modèle anglo-saxon dans lequel l’endettement des ménages atteint presque 100 % du PIB et un modèle continental auquel se joint le Japon dans lequel le taux se situe aux alentours de 60%. Le taux espagnol anachronique de 85 % s’expliquerait par la bulle immobilière.

    Pour ce qui est de l’endettement des entreprises (hors sociétés financières) le taux d’endettement de la France est d’environ 65 % contre environ 85 % pour la Grande-Bretagne, 45 % pour l’Allemagne, 80 % pour l’Italie et 105 % pour l’Espagne. Pour les Etats-Unis, ce taux serait d’environ 50 % et pour le Japon de 80 %, Ces chiffres montrent que les entreprises françaises, allemandes et américaines sont beaucoup moins endettées que les entreprises anglaises, italiennes, espagnoles et japonaises. On peut supposer que le faible taux d’endettement des entreprises allemandes s’explique par un autofinancement des investissements permis par le succès des exportations allemandes. Ces données posent plusieurs questions :

  • Le faible taux de l’endettement des entreprises françaises s’explique-t-il par une faiblesse des investissements, ce qui serait l’une des explication du recul de l’économie française ?
  • quelle est la raison du fort taux d’endettement des entreprise britanniques qui ne s’accompagne apparemment pas d’une percée de l’économie britannique au niveau des exportations ?
  • On cite toujours les chiffres élevé des dépenses publiques françaises mais ces chiffres ne résultent-ils pas d’un transfert à l’Etat de dépenses prises en charge dans d’autres pays par les particuliers eux-mêmes (éducation, santé, etc..) ce qui expliquerait un endettement plus important dans ces pays des ménages. (95 % pour la Grande-Bretagne et 115 % pour les Etats-Unis contre 55 % pour la France). C’est ainsi qu’aux Etats-Unis le montant total des dettes des étudiants a atteint 100 milliards de dollars en 2010; les études supérieures en France étant en grande partie financée par l’Etat, une partie de cette dette serait transférée à la dette publique. Est-il judicieux dans ce cas de parler essentiellement de l’endettement public sans le mettre en relation avec l’endettement global des Etats. dans ce cas, en dehors de l’Allemagne très bon élève avec 180 % du PIB, la France se situe à un niveau correct avec 210 % en 2011 contre 260 % au Royaume-Uni, 245 % en Italie et aux Etats-Unis et 360 % au Japon…

Le débat est ouvert…

à suivre…

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Actualité : à propos de la lettre de Clara G, étudiante, à François Hollande

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

write_letters

Lettre de Clara G., étudiante en histoire à la Sorbonne au Président de la République

« Monsieur le Président de la République,

    D’abord, je me présente : Clara G., 20 ans, étudiante en deuxième année d’histoire à la Sorbonne. Si je vous écris, c’est pour vous expliquer pourquoi j’aimerais faire ma vie ailleurs qu’en France. Comme une majorité de jeunes Français, d’ailleurs, à en croire les résultats de ce sondage Viavoice pour W-Cie publié en avril. A la question : « Si vous le pouviez, aimeriez-vous quitter la France pour vivre dans un autre pays ? », 50 % des 18-24 ans et 51 % des 25-34 ans ont répondu oui, contre 22 % pour les personnes âgées de plus de 65 ans.

     Vous voyez, les temps changent. Mes grands-parents soixante-huitards avaient eu la tentation de la révolution, j’ai la tentation de l’expatriation. Mes grands-parents, qui coulent aujourd’hui une retraite heureuse dans leur petite maison de campagne du Limousin, rêvaient de transformer la société française, je ne songe qu’à la fuir.

    Cela va sans doute vous choquer, mais d’abord pour des raisons fiscales. Pas les mêmes que Jérôme Cahuzac, je vous rassure, mais simplement parce que je n’ai pas envie de travailler toute ma vie pour payer des impôts dont une bonne partie ne servira qu’à honorer les 1.900 milliards d’euros de dettes que votre génération nous a aimablement légués en héritage. Si ces emprunts avaient au moins servi à investir et préparer l’avenir du pays, si j’avais l’impression de pouvoir en profiter un peu, cela ne me poserait aucun problème de les rembourser. Mais ils ont seulement permis à votre génération de vivre au-dessus de ses moyens, à s’assurer une protection sociale généreuse à laquelle je n’aurai pas droit. A s’offrir des vies, j’allais dire « pépères », mais j’ai peur que le mot vous froisse.

     Mon travail et mes impôts vont devoir également payer vos retraites que vous n’avez pas pris la peine de constituer, et puis aussi tous les frais de santé et de dépendance de toutes ces personnes âgées que vous allez devenir et qui, dans moins de vingt ans, seront majoritaires dans le pays. Du coup, que me restera-t-il comme argent pour vivre convenablement et élever mes enfants ? J’ai lu il y a quelques jours une étude de l’économiste Patrick Artus qui m’a fait un peu froid dans le dos : « Avec la faiblesse de la croissance potentielle et compte tenu du vieillissement démographique,écrit-il,les jeunes français ont la perspective de subir une stagnation continuelle de leur pouvoir d’achat pendant leur vie active. » Avouez que ce n’est pas un projet de vie très réjouissant.

     Mais le plus déprimant, c’est de savoir très exactement de quoi sera faite ma vie si je reste en France. Une fois mes études terminées, une fois mes beaux diplômes inutiles obtenus, je rejoindrai sans doute d’abord les rangs fournis des jeunes chômeurs avant d’enquiller pendant des années les stages et les CDD. Je serai, comme le disent les spécialistes, je crois, la « variable d’ajustement » d’un marché du travail qui a choisi délibérément d’exclure les jeunes pour protéger les salariés en CDI bien en place. Avec ces petits boulots précaires et mal payés, il me sera impossible de convaincre un banquier de m’accorder un prêt immobilier pour m’acheter un appartement à Paris. Et si jamais, par une sorte de miracle improbable, je venais à gagner beaucoup d’argent, je sais d’avance que non seulement je devrais en reverser l’essentiel au fisc, mais que cela me vaudrait aussi l’opprobre général de mes concitoyens et votre mépris personnel.

     Voilà pourquoi, Monsieur le Président, je songe à quitter la France. Pourquoi aussi votre – au demeurant charmant – ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, devrait moins se préoccuper des dangers de l’immigration que des menaces de l’émigration de la jeunesse du pays. Je partirai où ? En Allemagne peut-être, dont vous dites tant de mal, mais qui a l’air d’être un pays qui a confiance en lui. Ou alors plus loin, au Canada, en Australie. Ou dans un pays en développement. En Afrique, pourquoi pas ?

     Car – c’est aussi ce qu’indiquait le sondage Viavoice – je suis comme l’ensemble des jeunes Français. Je ne vois pas du tout la mondialisation comme une menace, mais plutôt comme une chance. Mais ce n’est sûrement pas dans une France qui fait tout pour s’en protéger, où vos ministres et camarades socialistes passent leur temps à dire qu’elle constitue un mal absolu, que je vais pouvoir en profiter. Alors, oui, j’ai envie d’aller vivre dans un pays où il y a de la croissance, où les salaires augmentent, où être riche n’est pas considéré comme un péché mortel, un pays surtout où l’on a le sentiment à la fois individuel et collectif que demain sera meilleur qu’aujourd’hui.

      Vous me direz que je manque du sens le plus élémentaire de la solidarité nationale, que je suis affreusement matérialiste et parfaitement égoïste. C’est sans doute un peu vrai. Mais mon égoïsme n’est rien en comparaison de l’égoïsme dont ont fait preuve vos prédécesseurs et vous-même, qui avez sacrifié notre génération en gaspillant l’argent public pour ne pas avoir à prendre de décisions difficiles.

     Je me disais quand même, Monsieur Hollande, que vous alliez faire « bouger les choses », que vous alliez redonner un peu d’espoir à une jeunesse qui ne peut pas s’en passer. Je m’aperçois aujourd’hui qu’en fait, malgré vos grands discours enflammés sur les jeunes, en un an la France a vieilli de dix ans. Qu’elle se rabougrit, se fige, se crispe, s’aigrit à toute vitesse. Quel dommage ! Quel gâchis !

    Voilà ce que tenait à vous dire, Monsieur le Président, la mauvaise citoyenne que je suis et l’expatriée qu’il me tarde d’être. »

Clara G.

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Cette lettre est parue dans le journal LE POINT le 2 mai 2013 

Rappel : Selon un sondage Viavoice publié en avril pour W-Cie, 50% des 18-24 ans et 51 % des 25-34 ans ont répondu oui à la question « Si vous le pouviez, aimeriez-vous quitter la France pour vivre dans un autre pays ? », contre 22 % pour les personnes âgées de plus de 65 ans.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

write_letters

Réponse de Marie-Charlotte à Clara G.

Chère Clara,

    Je n’ai pu m’empêcher de réagir en lisant ta lettre, étant donné que tu t’inscris dans une majorité de jeunes français dans laquelle je me reconnais également. J’ai 26 ans, ayant terminé mes études je te confirme que ce qui t’attend après le diplôme sont bien quelques années de galère à enchaîner les stages ou les CDD. Ne nous voilons pas la face, l’insertion dans le monde professionnel est une étape difficile. Ici comme ailleurs, du reste, ne te fais pas trop d’illusions.

    Cette vérité est la seule concession que je t’accorderai. Parlons d’abord fiscalité, puisque c’est ce point qui semble motiver ton expatriation. Comment, tu n’as pas l’impression de profiter, ne serait-ce qu’un peu à te lire, du fruit de nos impôts ? Tu n’as donc jamais été hospitalisée, ni toi ni aucun membre de ta famille. Ils ont toujours été en pleine santé, ceux qui ne travaillent pas ou plus vivent de leurs économies personnelles. Non ? Certes, dans ce cas tu n’es pas le bénéficiaire direct des avantages sociaux “pépères” que tu dénonces, mais tu vois où je veux en venir : tu es tout de même concernée.

    Tu nous dis être en deuxième année d’histoire à la Sorbonne ! Sais-tu que certains actifs trouvent aussi injuste de payer tes études que toi de payer leur future retraite ? Moi je préfère y voir un pacte intergénérationnel : ils ont investi pour moi, je paierai pour eux plus tard. On peut bien sûr discuter de la justice d’un tel système, le comparer à d’autres. Peut être as-tu été scolarisée dans le privé, peut-être ta famille aurait-elle eu les moyens de t’envoyer faire des études supérieures sans aucune aide de l’Etat, ni abattement fiscal, ni allocation familiale, ni scolarité gratuite. Garde à l’esprit que dans ce cas, tu n’appartiendrais pas du tout à la majorité des jeunes comme tu l’écris, mais bien à une extrême minorité. (Au passage, ne crois pas si naïvement qu’un CDI suffise à s’acheter un appartement à Paris. Il s’agit également d’un privilège accessible à une extrême minorité. Mais réguler le cours de l’immobilier reviendrait à accepter un niveau d’interventionnisme radicalement opposé à ton discours, je ne pense donc pas que tu souhaites cette solution.)

     Tu vois qu’en France, le tableau n’est pas aussi noir que tu ne le dépeins. J’attends avec impatience tes impressions de l’étranger. À part l’Europe du Nord, j’avoue connaître peu de pays dont la protection sociale permettent véritablement aux femmes d’être mères tout en ayant une carrière professionnelle. Qui sait, peut-être regretteras-tu ton jugement hâtif lorsque tu renonceras finalement à ton travail, calculant que les frais de garde de tes enfants sont trop élevés : mieux vaut qu’un seul parent travaille tandis que l’autre s’occupe du foyer. Une décision d’autant plus difficile à prendre qu’il faudra penser à épargner pour vos retraites, pour les études de vos enfants, mais également en cas de coup dur : si ton mari perd son travail, c’est toute l’assurance maladie de la famille qui saute avec. Tu repenseras peut être à ces impôts écrasants que tu aurais payés en France, tu sais, la France, ce pays où toutes les prestations énumérées ci-dessous sont pratiquement gratuites.

    Être riche n’est pas considéré comme un péché mortel, non. Ce n’est pas la richesse de certains qui attise les critiques, mais bien leur égoïsme. En temps de crise comme celle que notre pays traverse, être égoïste est une lâcheté commise contre l’ensemble du corps social. Tu parles de dette comme si ce n’était pas la tienne autant que celle de nos prédécesseurs. Tu parles de l’Amérique du Nord comme d’un Eldorado. Sais-tu que là-bas, lorsqu’ils obtiennent leur diplôme, les étudiants commencent leur vie active criblés de dettes, de dizaines de milliers de dollars de dettes ? Où crois-tu que ta dette à toi ait disparue ? Nous, notre société prend à sa charge la dette de nos étudiants. Pour qu’ils puissent commencer leur vie active avec pour seul souci de trouver un travail qui leur plaise, qui leur permette de vivre décemment. De s’épanouir. Oui, je parle de plaisir et d’épanouissement dans le travail, des notions résolument novatrices, des privilèges de notre génération. Sois honnête, ma chère Clara. Toi qui as grandi comme moi dans un monde de privilèges, la sécurité de l’emploi t’intéresse bien moins que la possibilité d’essayer, de renoncer, de choisir ta voie.

    Sois honnête, car c’est davantage cet horizon de possibles qui te pousse vers l’expatriation. Et tu as raison ! Ô combien tu as raison, il y a tant d’autres modèles de sociétés à découvrir, partout ailleurs. Ils ont leurs avantages et leurs inconvénients, mais personne ne saurait t’en convaincre, à toi d’aller les voir, d’aller les vivre pour t’en faire une opinion. Là encore, je pense que tu reverras ton jugement si sévère sur la France. A ce titre, je ne pense pas que l’émigration de nos jeunes soit véritablement une menace pour notre société, je pense au contraire qu’elle est une force. Tu dis toi-même que la France « se rabougrit, se fige, se crispe, s’aigrit à toute vitesse », quoi de meilleur remède qu’un appel d’air, que de laisser nos jeunes partir à la découverte du monde pendant que d’autres jeunes viennent enrichir notre terreau de leur potentiel, de leurs différences ? Certains des émigrés ne reviendront pas. C’est leur droit. Qu’importe puisque certains des seconds choisiront de rester ?

     Je vais te faire une dernière concession, Clara, en forme de confidence. Moi non plus je ne suis pas très optimiste pour les prochaines années. Moi aussi, je songe à aller voir ailleurs. Mais contrairement à toi, je reste réaliste. La crise que nous traversons n’est pas contenue par nos frontières. Elle nous vient d’ailleurs, et s’étend ailleurs. Elle y prendra d’autres formes peut être, mais elle n’épargnera sans doute pas notre génération, où que nous choisissons de vivre. Mais plutôt que de baisser les bras et de laisser des ruines à la génération suivante (ce que, je note, tu ne pardonnes pas à la génération précédente !) je me dis que nous avons tous un rôle à jouer dans la construction de ce futur. Chacun à son échelle. Que dans tous les cas, les changements nécessaires prendront du temps. Que le “gâchis” que tu dénonces est davantage dans le renoncement de ton discours que dans la lenteur des réformes.

    Pars, Clara ! Tu as raison d’aller voir ailleurs, surtout à notre âge, nous qui sortons des études sans dette, nous pouvons nous le permettre sans regret. N’oublie pas cependant qu’à l’étranger, tu seras perçue comme une ambassadrice de notre pays. De grâce, ne contribue pas à répandre les stéréotypes mensongers qui feraient de notre société un reliquat de l’empire communiste. “Les temps changent” comme tu le dis, mais les clichés ont la vie dure. De grâce, Clara, ne contribue pas à conforter la réputation de notre arrogance à l’étranger. À te lire, le risque est grand.

Marie Charlotte

°°°

Pour lire une première analyse des données économiques et politiques auxquelles font référence  la lettre de Clara G au Président Hollande et la réponse de Marie-Charlotte, c’est ICI.

 °°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––