Le port, par Emile Verhaeren, 1895

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Capture d’écran 2015-10-26

LE PORT

Toute la mer va vers la ville !

Son port est surmonté d’un million de croix :
Vergues transversales barrant de grands mâts droits.

Son port est pluvieux et suie à travers brumes,
Où le soleil comme un oeil rouge et colossal larmoie.

Son port est ameuté de steamers noirs qui fument
Et mugissent, au fond du soir, sans qu’on les voie.

Son port est fourmillant et musculeux de bras
Perdus en un fouillis dédalien d’amarres.

Son port est tourmenté de chocs et de fracas
Et de marteaux tournant dans l’air leurs tintamarres.

Toute la mer va vers la ville !

Les flots qui voyagent comme les vents,
Les flots légers, les flots vivants,
Pour que la ville en feu l’absorbe et le respire
Lui rapportent le monde en leurs navires.
Les Orients et les Midis tanguent vers elle
Et les Nords blancs et la folie universelle
Et tous les nombres dont le désir prévoit la somme.
Et tout ce qui s’invente et tout ce que les hommes
Tirent de leurs cerveaux puissants et volcaniques
Tend vers elle, cingle vers elle et vers ses luttes :
Elle est le brasier d’or des humaines disputes,
Elle est le réservoir des richesses uniques
Et les marins naïfs peignent son caducée
Sur leur peau rousse et crevassée,
A l’heure où l’ombre emplit les soirs océaniques.

Toute la mer va vers la ville !

Ô les Babels enfin réalisées !
Et cent peuples fondus dans la cité commune ;
Et les langues se dissolvant en une ;
Et la ville comme une main, les doigts ouverts,
Se refermant sur l’univers !

Dites ! les docks bondés jusques au faite
Et la montagne, et le désert, et les forêts,
Et leurs siècles captés comme en des rets ;
Dites ! leurs blocs d’éternité : marbres et bois,
Que l’on achète,
Et que l’on vend au poids ;
Et puis, dites ! les morts, les morts, les morts
Qu’il a fallu pour ces conquêtes.

Toute la mer va vers la ville !
La mer pesante, ardente et libre,
Qui tient la terre en équilibre;
La mer que domine la loi des multitudes,
La mer où les courants tracent les certitudes ;
La mer et ses vagues coalisées,
Comme un désir multiple et fou,
Qui renversent les rocs depuis mille ans debout
Et retombent et s’effacent, égalisées;
La mer dont chaque lame ébauche une tendresse
Ou voile une fureur ; la mer plane ou sauvage ;
La mer qui inquiète et angoisse et oppresse
De l’ivresse de son image.

Toute la mer va vers la ville !

Son port est parsemé et scintillant de feux
Et sillonné de rails fuyants et lumineux.

Son port est ceint de tours rouges dont les murs sonnent
D’un bruit souterrain d’eau qui s’enfle et ronfle en elles.

Son port est lourd d’odeurs de naphte et de carbone
Qui s’épandent, au long des quais, par des ruelles.
Son port est fabuleux de déesses sculptées
A l’avant des vaisseaux dont les mâts d’or s’exaltent.

Son port est solennel de tempêtes domptées
Et des havres d’airain, de grès et de basalte.

Emile VerhaerenLes villes tentaculaires, 1895

Capture d’écran 2015-10-26

Docks de Gloucester, Gloucestershire, 2014 – photos Frederick Ardley

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Poèmes sur la folie – Emile Verhaeren, poète halluciné.

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D’avoir trop errer dans les brumes flamandes … : 3 poèmes sur la folie, Emile Verhaeren, Les Campagnes Hallucinées.

le crapaud blanc

Chanson de fou (1)

Le crapaud noir sur le sol blanc
Me fixe indubitablement
Avec des yeux plus grands que n’est grande sa tête ;
Ce sont les yeux qu’on m’a volés
Quand mes regards s’en sont allés,
Un soir, que je tournai la tête.

Mon frère ? – il est quelqu’un qui ment,
Avec de la farine entre ses dents ;
C’est lui, jambes et bras en croix,
Qui tourne au loin, là-bas,
Qui tourne au vent,
Sur ce moulin de bois.

Et Celui-ci, c’est mon cousin
Qui fut curé et but si fort du vin
Que le soleil en devint rouge ;
J’ai su qu’il habitait un bouge,
Avec des morts, dans ses armoires.

Car nous avons pour génitoires
Deux cailloux
Et pour monnaie un sac de poux,
Nous, les trois fous,
Qui épousons, au clair de lune,
Trois folles dames, sur la dune.

Odilon Redon - Fleur du marécage

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Odilon Redon - le Fou

Odilon Redon – le Fou

Chanson de fou (2)

Je les ai vus, je les ai vus,
Ils passaient, par les sentes,
Avec leurs yeux, comme des fentes,
Et leurs barbes, comme du chanvre.

Deux bras de paille,
Un dos de foin,
Blessés, troués, disjoints,
Ils s’en venaient des loins,
Comme d’une bataille.

Un chapeau mou sur leur oreille,
Un habit vert comme l’oseille ;
Ils étaient deux, ils étaient trois,
J’en ai vu dix, qui revenaient du bois.

L’un d’eux a pris mon âme
Et mon âme comme une cloche
Vibre en sa poche.

L’autre a pris ma peau
– Ne le dites à personne –
Ma peau de vieux tambour
Qui sonne.

Un paysan est survenu
Qui nous piqua dans le sol nu,
Eux tous et moi, vieilles défroques,
Dont les enfants se moquent.

Odilon Redon - chimère

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Odilon Redon - Gnome

Chanson de fou (3)

Brisez-leur pattes et vertèbres,
Chassez les rats, les rats.
Et puis versez du froment noir,
Le soir,
Dans les ténèbres.

Jadis, lorsque mon coeur cassa,
Une femme le ramassa
Pour le donner aux rats.

– Brisez-leur pattes et vertèbres.

Souvent je les ai vus dans l’âtre,
Taches d’encre parmi le plâtre,
Qui grignotaient ma mort.

– Brisez-leur pattes et vertèbres.

L’un d’eux, je l’ai senti
Grimper sur moi la nuit,
Et mordre encor le fond du trou
Que fit, dans ma poitrine,
L’arrachement de mon coeur fou.

– Brisez-leur pattes et vertèbres.

Ma tête à moi les vents y passent,
Les vents qui passent sous la porte,
Et les rats noirs de haut en bas
Peuplent ma tête morte.

– Brisez-leur pattes et vertèbres.

Car personne ne sait plus rien.
Et qu’importent le mal, le bien,
Les rats, les rats sont là, par tas,
Dites, verserez-vous, ce soir,
Le froment noir,
A pleines mains, dans les ténèbres ?

Odilon Redon - Fou à la bouteille

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De bonne foi et de mauvaise foi : la préparation du pain à Greenpoint

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Cuisson du pain

Les servantes faisaient le pain pour les dimanches,
Avec le meilleur lait, avec le meilleur grain,
Le front courbé, le coude en pointe hors des manches,
La sueur les mouillant et coulant au pétrin.

Leurs mains, leurs doigts, leur corps entier fumait de hâte,
Leur gorge remuait dans les corsages pleins.
Leurs deux doigts monstrueux pataugeaient dans la pâte
Et la moulaient en ronds comme la chair des seins.

Le bois brûlé se fendillait en braises rouges
Et deux par deux, du bout d’une planche, les gouges
Dans le ventre des fours engouffraient les pains mous.

Et les flammes, par les gueules s’ouvrant passage,
Comme une meute énorme et chaude de chiens roux,
Sautaient en rugissant leur mordre le visage.
 
Émile Verhaeren, Les Flamandes

la confection du pain en Afghanistant

la préparation du pain en Afghanistan

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Dis maman, comment sont faits les bébés ?
Les bébés ? Eh bien, on prend de la pâte à pain ou à gâteaux, on la pétrit pour en faire un petit enfant et on le fait cuire au four… Quand il est bien cuit et bien doré, on le sort, on le fait refroidir et ça fait un petit homme…
Voilà ce que me racontait ma maman sicilienne…

J’ai déjà raconté cette anecdote dans un article précédent sur les « paritàs », ces histoires métaphoriques populaires de cette grande île du sud de l’Italie (c’est ICI).

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     Je suis dans le quartier de Greenpoint à Brooklyn dans une boulangerie pâtisserie artisanale où l’on peut acheter des pâtisseries et du pain faits maison et les consommer si on le désire sur place autour d’une grande table de bois commune ou le long d’une banque haute et étroite qui borde l’atelier de fabrication des pâtisseries et le sépare de la boutique.
    Je suis justement attablé à cette banque. Deux jeunes femmes en salopettes bleues sont affairées dans l’atelier. L’une d’entre elle, une belle fille à lunettes, aux formes plantureuses malaxe la pâte avec dextérité. Il faut la voir diviser le tas informe de pâte  en portions de tailles adaptées au produits à réaliser, les mettre en forme, les pétrir et les sculpter pour leur donner la forme voulue…
    Je suis fasciné de voir ses mains se mouvoir avec grâce et précision dans une succession ininterrompue de gestes dont chacun à son utilité propre et répond à une fonction précise : soupoudrer de farine la table de bois blond, donner sa forme à la future pâtisserie en roulant la pâte tout en anticipant sur les déformations que lui apporteront la cuisson, ôter les surplus de matière, imprimer par un tapotement de l’extrémité des doigts le motif décoratif qui animera la surface de la pâtisserie. Le tout dans une rapidité et une économie de moyens extrême… Je songe à l’absence de mot adapté pour qualifier cette jeune femme. On a le choix qu’entre les substantifs boulangère, terme général et imprécis et pétrisseuse, terme purement technique; le substantif mitrone, quand à lui,  reporte à une apprentie boulangère ou pâtissière… Finalement, c’est encore le mot « plasticienne » qui lui convient le mieux car après tout sa production peut s’apparenter à une forme d’art…

boulangère étrusque, - 300 ans avant J.-C.

    Je pense alors au garçon de café que Sartre décrit dans l’Être et le Néant. Lui aussi remplissait sa tâche avec dextérité et professionnalisme mais Sartre considérait qu’il en faisait un peu trop, qu’il en rajoutait en jouant, vis à vis du public et surtout de lui-même le rôle de “garçon de café”, ceci pour “exister” car pour Sartre le propre de l’homme, c’est d’avoir une conscience qui pour échapper au néant se projette dans la réalité en jouant un rôle. C’est ce que le philosophe appelait la “mauvaise foi” que l’on peut alors définir comme un écart entre ce que l’on est et ce que l’on fait apparaître de soi-même. Nous jourrions donc tous des rôles pour échapper à l’angoisse du néant. Une variante en quelque sorte du divertissement de Pascal qui permet de s’affranchir de l’angoisse générée par la réalité de notre condition… En opposition avec l’attitude du garçon de café, être sincère avec nous-même exigerait donc un « devoir être » dans notre attitude et notre comportement avec nous-même et avec autrui.

Jean-Paul Sartre« Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule , en le mettant dans un équilibre perpétuellement instable et perpétuellement rompu, qu’il rétablit perpétuellement d’un mouvement léger du bras et de la main. Toute sa conduite nous semble un jeu. Il s’applique à enchaîner ses mouvements comme s’ils étaient des mécanismes se commandant les uns les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mécanismes; il se donne la prestesse et la rapidité impitoyable des choses. Il joue, il s’amuse. Mais à quoi donc joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. Il n’y a rien là qui puisse nous surprendre : le jeu est une sorte de repérage et d’investigation. L’enfant joue avec son corps pour l’explorer, pour en dresser l’inventaire ; le garçon de café joue avec sa condition pour la réaliser.

Cette obligation ne diffère pas de celle qui s’impose à tous les commerçants : leur condition est toute de cérémonie, le public réclame d’eux qu’ils la réalisent comme une cérémonie, il y a la danse de l’épicier, du tailleur, du commissaire priseur, par quoi ils s’efforcent de persuader à leur clientèle qu’ils ne sont rien d’autre qu’un épicier, qu’un commissaire priseur, qu’un tailleur. Un épicier qui rêve est offensant pour l’acheteur, parce qu’il n’est plus tout à fait un épicier. La politesse exige qu’il se contienne dans sa fonction d’épicier, comme le soldat au garde-à-vous se fait chose-soldat avec un regard direct mais qui ne voit point, qui n’est plus fait pour voir, puisque c’est le règlement et non l’intérêt du moment qui détermine le point qu’il doit fixer (le regard « fixé à dix pas »).

Voilà bien des précautions pour emprisonner l’homme dans ce qu’il est. Comme si nous vivions dans la crainte perpétuelle qu’il n’y échappe, qu’il ne déborde et n’élude tout à coup sa condition. Mais c’est que, parallèlement, du dedans le garçon de café ne peut être immédiatement garçon de café, au sens où cet encrier est encrier, où le, verre est verre. Ce n’est point qu’il ne puisse former des jugements réflexifs ou des concepts sur sa condition. Il sait bien ce qu’elle « signifie » : l’obligation de se lever à cinq heures, de balayer le sol du débit, avant l’ouverture des salles, de mettre le percolateur en train, etc.
Il connaît les droits qu’elle comporte : le droit au pourboire, les droits syndicaux, etc. Mais tous ces concepts, tous ces jugements renvoient au transcendant. Il s’agit de possibilités abstraites, de droits et de devoirs conférés à un « sujet de droit ». Et c’est précisément ce sujet que j’ai à être et que je ne suis point. Ce n’est pas que je ne veuille pas l’être ni qu’il soit un autre. Mais plutôt il n’y a pas de commune mesure entre son être et le mien. Il est une « représentation » pour les autres et pour moi-même, cela signifie que je ne puis l’être qu’en représentation.
Mais précisément si je me le représente, je ne le suis point, j’en suis séparé, comme l’objet du sujet, séparé par rien, mais ce rien m’isole de lui, je ne puis l’être, je ne puis que jouer à l’être, c’est-à-dire m’imaginer que je le suis. Et, par là même, je l’affecte de néant. J’ai beau accomplir les fonctions de garçon de café, je ne puis l’être que sur le mode neutralisé, comme l’acteur est Hamlet, en faisant mécaniquement les gestes typiques de mon état et en me visant comme garçon de café imaginaire à travers ces gestes… Ce que je tente de réaliser c’est un être-en-soi du garçon de café, comme s’il n’était pas justement en mon pouvoir de conférer leur valeur et leur urgence à mes devoirs d’état, comme s’il n’était pas de mon libre choix de me lever chaque matin à cinq heures ou de rester au lit quitte à me faire renvoyer. »

SartreL’être et le néant

Charles Chaplin - Charlot, garcon de cafe

Charles Chaplin, imposteur singeant un garçon de café, devient donc de « bonne foi » dans sa fausse interprétation….

  J’avoue à avoir eu des difficultés à comprendre la théorie de Sartre qui rend problématique l’appropriation de toute fonction sociale puisque dans l’exercice de cette fonction, je dois m’attacher à relier ce que je ne suis pas à ce que je dois être, ce qui présente le risque « d’en faire trop » ou « pas assez » et donc de mal interpréter mon rôle.

    Si je reviens à ma boulangère, je constate qu’à ce moment présent, elle est vraiment boulangère et que son service fini, elle deviendra tout autre chose qui découlera de l’activité qui va suivre : conductrice de voiture, passagère du métro, amoureuse retrouvant son amant, maman, etc… Pourquoi parler de “mauvaise foi”, comme s’il fallait s’excuser de cette succession de rôles que la vie nous fait jouer…

boulangère étrusque, - 300 ans avant J.-C.

    Je reporte mon regard sur la jeune femme qui s’active sur sa pâte, je remarque que ce ne sont pas seulement ses mains qui agissent. Tous son corps semble accompagner le mouvement. De temps à autre, avant de s’attaquer à une nouvelle fournée, elle secoue curieusement le haut de sa colonne vertébrale pour libérer la tension qui s’était accumulée en elle lors de l’exécution de la tâche précédente qu’elle vient juste de terminer et, d’un hochement de tête, renvoie l’extrémité de ses cheveux blonds, dont le haut est enfermé dans un turban à l’ancienne, en arrière de son corps. La salopette à manches courtes dégage des bras nus et musculeux. On ne peut imaginer une femme maigre se livrant au pétrissage de la pâte. Il faut une femme bien en chair au corps puissant… A la manière d’Emile Verhaeren, je la trouve belle et sensuelle. Existe t’il un érotisme du pétrissage ? Le haut de sa salopette s’ouvre sur un décolleté discret mais suffisamment profond pour qu’on puisse constater l’absence de Tshirt ou de chemisier. Se pourrait-il qu’elle ne porte rien sous sa salopette ? Du coup le jeu de ses doigts sur la pâte prend pour moi une tout autre signification et je ne peux m’empêcher au fur et à mesure de l’exécution de sa tâche de m’identifier à la pâte qu’elle retourne, roule et façonne sous ses gestes qui se sont transformés en caresses…

    J’ai soudainement l’impression que la jeune femme s’est rendue compte de l’insistance de mon regard. Quelque chose semble s’être modifié dans l’accomplissement de ses gestes et dans son attitude. Elle me semble devenue encore plus sensuelle et plus féline… Est-ce vraiment elle qui a modifié son attitude, et dans ce cas elle ne se contenterait plus seulement de jouer le rôle de boulangère mais jouerait également celui de séductrice… ou bien est-ce moi qui, sous l’action de mon fantasme, passé du rôle de spectateur au rôle de voyeur, interprète de manière déformée et intéressée tous ses gestes…

Et que deviennent les théories de Sartre et de Pascal dans tout celà ?

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Imaginaire & poésie : au-delà du cri…

Cet article est en construction… Vos suggestions et apports seront les bienvenus…

 

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le cri en trajectoire géométrique …
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Federico Garcia Lorca : El Grito

73d9325da1173f0d-lorca    Dans ce poème El grito (Cante fondo, 1921) Federico Garcia Lorca évoque le cri du cante jondo, « Ay ! ». Le poète évoque dans deux métaphores, visuelle d’abord et ensuite sonore, l’impact de ce cri. Dans la première métaphore dans laquelle le cri est présenté comme suivant une construction géomètrique elliptique, une ligne sonore qui exprime toute la violence du chant :
     « Desde los olivos será un arco iris negro sobre la noche azul »

Et, dans la métaphore suivante, plus sonore, le cri se matérialise et s’apparente à l’archet d’un violon dont les cordes sont celles du vent :               
     « Como un arco de viola el grito ha hecho vibrar largas cuerdas del viento ».

Violence et ondulation de la voix, tout y est ; mais inscrit dans une vision nocturne quasiment magique, où les gitans de Grenade dans leur grotte de Cerro San miguel ou du Sacromonte, allument leurs lampes :
     « las gentes de las cuevas asoman sus velones »

      L’ellipse d’un cri                          la elipse de un grito

Sierra Nevada - vista desde Diezma

va de montagne en montagne   va de monte a monte.
Depuis les oliviers                       Desde los olivos,
Il sera noir arc-en-ciel               Serà un arco iris negro
Sur la nuit bleue                           Sobre la noche azul.
Aïe !                                                 Ay !

Comme un archet de viole          Como un arco de viola
Le cri a fait vibrer                        El grito ha hecho vibrar
Les longues cordes du vent        Largas cuerdas del viento.
Aïe !                                                  Ay !
      (le peuple des grottes                  (la gentes de las cuevas
      sort ses cierges.)                          asoman sus velones)
      Aïe !                                                 Ay ! 

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le cri comme lame ou rasoir …
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Stephen King – Différentes saisons – L’automne de l’innocence – Le corps.

Stephen King“Qu’est-ce que c’est ?” ai-je demandé, encore endormi, troublé, déplacé dans l’espace et dans le temps. J’avais peur d’arriver trop tard dans ce qui se passait – trop tard pour me défendre, peut-être.
Alors, comme pour répondre à ma question, un long cri traînant et caverneux s’est élevé de la forêt — comme le cri d’une femme qui mourrait dans une terreur et une soufrance extrêmes.
(…) « C’est un oiseau, non ? ai-je demandé à Chris.
—    Non. Du moins je ne pense pas. Je crois que c’est un chat sauvage. Mon vieux dit qu’ils gueulent comme si on les égorgeait quand ils sont en chaleur. On dirait une femme, hein ?
— Ouais. » Ma voix s’est brisée au milieu du mot et deux cubes de glace sont tomlbés dans l’intervalle.
« Mais aucune femme ne crierait aussi fort, a dit Chris… avant d’ajouter , impuissant : Tu ne crois pas Gordie ? (…)
Le cri sauvage, plaintif, s’est élevé à nouveau dans la nuit, fendant l’air comme une lame de cristal. Nous nous sommes figés, les mains sur Teddy — s’il avait été un drapeau, on aurait eu l’air de cette photo des marines prenant possession d’Iwo Jima. Le hurlement a escaladé les octaves avec une facilité dingue, atteint finalement un plateau glacé, vitrifié, où il a plané un moment avant de redescendre en spirale et de disparaître dans un registre impossible, la basse d’une abeille gigantesque. Puis il y eu comme une explosion de rire dément…et le silence est revenu.

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le cri comme pointe aiguisée …
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Roland Dorgelès –  Les Croix de bois / Mourir pour la Patrie.

Roland Dorgeles en 1915Non, c’est affreux, la musique ne devrait pas jouer ça…
L’homme s’est effondré en tas, retenu au poteau, par ses poings liés. Le mouchoir, en bandeau, lui fait comme une couronne. Livide, l’aumônier dit une prière, les yeux fermés pour ne plus voir.
Jamais, même aux pires heures, on a senti la Mort présente comme aujourd’hui. On la devine, on la flaire, comme un chien qui va hurler. C’est un soldat, ce tas bleu ? Il doit être encore chaud.
Oh ! Être obligé de voir ça, et garder, pour toujours dans sa mémoire, son cri de bête, ce cri atroce où l’on sentait la peur, l’horreur, la prière, tout ce que peut hurler un homme qui brusquement voit la mort là,  devant lui. La Mort : un petit pieu de bois et huit hommes blèmes, l’arme au pied.
Ce long cri s’est enfoncé dans notre cœur à tous, comme un clou. Et soudain, dans ce râle affreux. Qu’écoutait tout un régiment horrifié, on a compris des mots, une supplication d’agonie : « demandez pardon pour moi.. Demandez pardon au colonel… »
Il s’est jeté par terre, pour mourir moins vite, et on l’a traîné au poteau par les bras, inerte, hurlant. Jusqu’au bout il a crié. On entendait : « Mes petits enfants…Mon colonel… ». Son sanglot déchirait ce silence d’épouvante et les soldats tremblants n’avaient plus qu’une idée : « Oh ! vite… vite… que ça finisse. Qu’on tire, qu’on ne l’entende plus !… »
Le craquement tragique d’une salve. Un autre coup de feu, tout seul : le coup de grâce. C’était fini…

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le cri comme feu ou incandescence …
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Henri Barbusse, Le Feu, XX.

1312408-Henri_Barbusse .

   On voit, on sent passer près de sa tête des éclats avec leur cri de fer rouge dans l’eau.
On passe. On est passé, au hasard : j’ai vu, ça et là, des formes tournoyer, s’enlever et se coucher, éclairées d’un brusque reflet d’au delà. J’ai entrevu des faces étranges qui poussaient des espèces de cris, qu’on apercevait sans les entendre dans l’anéantissement du vacarme.

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Homère, Ulysse (cité par Pierre Vidal-Naquet dans Le monde d’Homère)

Polyphème aveuglé par Ulysse, cratère du 7e s. av JC

Au chant IX, crevant l’œil unique du Cyclope Polyphème, il travaille « comme on fore une poutre pour un bateau à la tarière » et

Comme quand le forgeron plonge une grande hache
ou une doloire dans l’eau froide pour la tremper,
le métal siffle, et là git la force du fer,
ainsi son œil sifflait sous l’action du pieu d’olivier.

La comparaison est d’autant plus étonnante que pas le moindre morceau de métal n’intervient dans l’action d’Ulysse qui ne se sert que de bois. Dans l’Odyssée aussi, l’artisan est un héros secret.

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le cri muet …
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le Cri – Munch, 1893

Edvard Munch - le Cri, 1893Edvard Munch – le Cri, 1893

220px-Edvard_Munch_1933-2    Munch devait être obsédé par le thème décrit par ce tableau puisqu’il en a peint près de cinquante versions.
Le spectateur est confronté au personnage central, référence évidente à la mort, une sorte de mélange entre un fantôme dont le corps ondule et flotte dans les airs, un squelette et un cadavre : sa tête est dépourvue de cheveux et ses yeux sont creux. Sa bouche grande ouverte fait penser qu’il est lui-même en train de crier. Pourtant, il se bouche les oreilles !  Le spectateur est incité à partager son expérience et ressent comme lui un profond vertige face au déséquilibre des courbes.
L’artiste a échangé les couleurs du ciel (rouge) et de la terre (bleu) comme pour renforcer le trouble du spectateur.
Un réseau de lignes parallèles étend les contours du personnage et donne l’impression que le cri se répand dans tout le paysage comme les cercles obtenus dans l’eau en y faisant tomber un objet. La répétition de lignes engendre un effet de propagation.

Plusieurs interprétation peuvent être faite de la lecture de ce tableau :

Interprétation 1 : le personnage crie sous l’emprise d’une terreur panique
Le monde extérieur apparaît au personnage destructuré, déformé et menaçant et provoque en lui un sentiment de panique, il est le seul à appréhender le monde de cette manière, les autres passants arpentent la digue tranquillement. Pour extérioriser sa peur, le personnage hurle. Les mains encadrant la tête peuvent aussi bien exprimer la protection des tympans face à l’intensité du hurlement que la fonction de porte-voix pour intensifier le volume sonore du cri. Toutefois, dans cette hypothèse, le cri, si il était poussé, devrait troubler les deux promeneurs situés à l’arrière-plan

Interprétation 2 : le cri est muet et contenu intérieurement
Le personnage appréhende toujours le monde extérieur de manière pathologique mais son cri est un cri muet, un cri circonscrit dans les limites de son Moi intérieur, de sa conscience. Il est le seul à éprouver cette angoisse et le fait que son cri est muet ne lui permet pas de la partager avec ses semblables. Les mains peuvent s’apparenter dans ce cas aux deux mâchoires d’un étau qui compriment la tête et enferment les pensées à l’intérieur de celle-ci. Ce tableau exprime le drame de la folie qui déforme la vision du monde et de la solitude

Interprétation 3 : le monde extérieur crie, le personnage panique et se protège.
Le personnage a toujours du monde une vision déformée qu’il est le seul à éprouver. Le monde convulse dans un cri si insupportable qu’il porte ses mains à ses oreilles pour s’en protéger. Le trou béant de la bouche exprimerait dans ce cas la stupéfaction.

Cette interprétation est confortée par la note que l’artiste a écrit dans son journal à propose de ce tableau :

« J’étais en train de marcher le long de la route avec deux amis – le soleil se couchait – soudain le ciel devint rouge sang – j’ai fait une pause, me sentant épuisé, et me suis appuyé contre la grille – il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir et de la ville – mes amis ont continué à marcher, et je suis resté là tremblant d’anxiété – et j’ai entendu un cri infini déchirer la Nature ».

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Jacques Fabre “Jakolarime” – 2004 : Le Cri

Jacques Fabre

Le soir lourd s’avançait sur la digue fuyante;
Un silence de plomb soudain figea tout l’air.
L’eau ne clapotait plus. Les flots noirs de la mer
Ouvraient un bal mortel d’apocalypse lente.

Sur le chemin marqué de traces rutilantes,
Nonchalants promeneurs, au sacrifice offerts,
Deux badauts cheminaient, inconscients, vers l’Enfer,
Le regard ignorant ma dépouille ondoyante.

Sous la fusion des nues, sous l’oeil clos d’un dieu mort,
Les volutes dressées des eaux vives du fjord
Convoitaient la cité et les bateaux fragiles.

Et j’allais, spectre aveugle, à deux mains étouffant
Le vacarme virtuel des cohortes futiles,
Hurlant mon cri muet au travers du néant.

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le cri génital …
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Pascal Guignard – Sur le Jadis

Pascal GuignardLe cerf brame. C’est le cri génital par excellence. C’est le cri du jadis. Stridence prévocalique de la génitalité qui est originaire. Aucune biche ne peut apaiser ce cri profond, cri de la profondeur temporelle, rauque, au fond de la forêt.
Cri dont les auteurs sont difficilement visibles.
Les cerfs, comme les écrivains n’aiment pas se montrer.
Vox vauca !
Tout amour est sans retour.
Ono no Komachi a écrit : Le Bouddha, un cerf des montagnes ! Qu’on tente de l’entraver, il se dérobe près des sources.
La mer est la res temporelle encore liée à la res astrale. Un être immense aïeul qui a un mouvement d’assaut – accompagné d’un petit effet d’enroulement et de plainte. Un intarissable assaut sonore continu et discontinu, lancinant et imprédictible s’y avance, s’y involue, s’y dégorge, s’y recèle. Le rythme prébiologique des vagues anticipe le rythme cardiaque qui précède le rythme de la respiration pulmonée. Le rythme des marées lie au rythme nycthéméral. Le temps s’ouvre en deux. Tout dans le ciel puis dans la mer se met à ouvrir ses mondes en deux.
Arrive et passé, tel est le temps.
Va arriver, va arriver, ne passé jamais, le fond de poussée antérieur au temps.
La stridence définit le cri de la chouette nocturne, la strigx.
Striga est le grand duc, oiseau de nuit.
Le cri de la dame blanche qui est dans les étoiles.

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le cri métamorphe …
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Federico Garcia Lorca – Poésie I (1921-1922), Editions Gallimard, 1954, page 32

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Et la chanson de l’eau                                   
Reste chose éternelle…                                
Toute chanson                                             
Est une eau dormante                                   
de l’amour.                                                  
Tout astre brillant                                         
une eau dormante
du temps.                                                   
Et tout soupir                                            
une eau dormante                                      
du cri.

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                                                                 La soleà

Vêtue de voiles noirs,                                                   Vestida con mantos negros,
elle pense que le monde est bien petit                      piensa que el mundo es chiquito
et le cœur immense.                                                     Y el corazon es immeso.
Vêtue de voiles noirs,                                                   Vestida con mantos negros,
Elle pense que le tendre soupir,                             Piensa que el suspiro tierno
le cri, disparaissent                                                   y el grito, desaparecen
au fil du vent.                                                               En la corriente del viento.
Vêtue de voiles noirs,                                                   Vestida con mantos negros,
elle avait laissé sa fenêtre ouverte                            se dejo el balcon abierto
et à l’aube par la fenêtre                                              y al alba por el balcon
tout le ciel a débouché.                                                 Desemboco todo el cielo
Ah !                                                                                    Ay ayayayay
Vêtue de voiles noirs !                                                  que vestida con mantos negros !

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Pierre Dhainaut – revue des Belles lettres par Gérard Bocholier

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Le chant d’une alouette
La même transparence ensuite
Emplit le front, le ciel
Comment se nomme
La force qui change
Un cri en buée
La buée en lumière ?
Farouche, prodigue,
On s’apprête à la suivre :
On ne craint pas d’obstacle

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William Blake

William Blake

Pauvre, pâle, pitoyable forme
Que je suis dans la tempête !
Des fleurs de fer et des hurlements de plomb
Entourent ma tête douloureuse

(trad. Daisy et Jean Audard. Messages, 1939, cité par Gaston Blanchard)

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Maurice Blanchard – Cahiers de Poésie, «  le surréalisme encore et toujours »

blanchardportrait

.

« De stridentes alouettes se brisèrent sur un miroir et depuis, ce sont des fruits qui chantent l’Alleluia. Leurs gorges transparentes sont devenues des points noirs perdus dans l’ivoire des vertèbres. Un cri de vitrier les rendit à leur plumage de cristal. »

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le cri vagabond …

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Emile Verhaeren – Les Soirs

Dans Le Cri, Vehaeren sature le cri d’un oiseau sur l’étang :

Le cri

Emile Verhaeren (1855-1916)

Près d’un étang désert, où dort une eau brunie, 
Un rai du soir s’accroche au sommet d’un roseau ; 
Un cri s’écoute, un cri désespéré d’oiseau, 
Un cri pauvre et perdu dans la plaine infinie.

Comme il est faible et frêle et peureux et fluet ! 
Et comme avec tristesse il se traîne et s’écoute, 
Et comme il se répète et comme avec la route 
Il s’enfonce et se perd dans l’horizon muet !

Et comme il marque l’heure, au rythme de son râle, 
Et comme, en son accent minable et souffreteux, 
Et comme, en son écho languissant et boiteux, 
Se plaint infiniment la douleur vespérale !

Il est si doux parfois qu’on ne le saisit pas. 
Et néanmoins toujours, et sans fatigue, il tinte 
L’obscur et triste adieu de quelque vie éteinte ; 
Il dit les pauvres morts et les pauvres trépas :

La mort des fleurs, la mort des insectes, la douce 
Mort des ailes et des tiges et des parfums ; 
Il pleure au souvenir des vols qui sont défunts 
Et qui gisent, cassés, dans l’herbe et dans la mousse.

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le cri perdu …

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Sully Prudhomme – Les Epreuves

Cri perdu

Sully Prudhomme (1839-1907)

Quelqu’un m’est apparu très loin dans le passé : 
C’était un ouvrier des hautes Pyramides, 
Adolescent perdu dans ces foules timides 
Qu’écrasait le granit pour Chéops entassé. 

Or ses genoux tremblaient ; il pliait, harassé 
Sous la pierre, surcroît au poids des cieux torrides ; 
L’effort gonflait son front et le creusait de rides ; 
Il cria tout à coup comme un arbre cassé. 

Ce cri fit frémir l’air, ébranla l’éther sombre, 
Monta, puis atteignit les étoiles sans nombre 
Où l’astrologue lit les jeux tristes du sort ; 

Il monte, il va, cherchant les dieux et la justice, 
Et depuis trois mille ans sous l’énorme bâtisse, 
Dans sa gloire, Chéops inaltérable dort.

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le cri pour résister …

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André Chenet – Au cœur du Cri

Encre du cri

André Chenet

J’habite à la pointe des terres venteuses
entre les seins d’une femme océane
avec les éléphants de mer
et leurs cohortes de vestales
avec les armuriers géants
qui mûrissent les métaux
avec les seigneurs des eaux
les prophètes hallucinés
je suis le fils des morts
et de la poussière
l’amant sacrifié
d’une sorcière exilée
sur une île transparente
j’entends battre le cœur du soleil
dans le sel de mon sang
j’entends respirer la terre
dans sa robe vespérale
une mémoire me manque
pour dire toute la vérité
pour dire l’horreur
et la beauté d’exister
je n’ai que le cri
pour résister

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le premier cri …

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Florence Méry : Le refoulement « manqué » du cri de naissance

Florence Méry « Le refoulement « manqué » du cri de naissance », Analyse Freudienne Presse 2/ 2003 (no 8) , p. 117-122 . 
URL : www.cairn.info/revue-an 

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le dernier cri …

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Louise Ackermann – Pensées philosophiques

Le Cri

Louise Ackermann

Lorsque le passager, sur un vaisseau qui sombre,
Entend autour de lui les vagues retentir,
Qu’a perte de regard la mer immense et sombre
Se soulève pour l’engloutir,

Sans espoir de salut et quand le pont s’entr’ouvre,
Parmi les mâts brisés, terrifié, meurtri,
Il redresse son front hors du flot qui le couvre,
Et pousse au large un dernier cri.

Cri vain ! cri déchirant ! L’oiseau qui plane ou passe
Au delà du nuage a frissonné d’horreur,
Et les vents déchaînés hésitent dans l’espace
A l’étouffer sous leur clameur.

Comme ce voyageur, en des mers inconnues,
J’erre et vais disparaître au sein des flots hurlants ;
Le gouffre est à mes pieds, sur ma tête les nues
S’amoncellent, la foudre aux flancs.

Les ondes et les cieux autour de leur victime
Luttent d’acharnement, de bruit, d’obscurité ;
En proie à ces conflits, mon vaisseau sur l’abîme
Court sans boussole et démâté.

Mais ce sont d’autres flots, c’est un bien autre orage
Qui livre des combats dans les airs ténébreux ;
La mer est plus profonde et surtout le naufrage
Plus complet et plus désastreux.

Jouet de l’ouragan qui l’emporte et le mène,
Encombré de trésors et d’agrès submergés,
Ce navire perdu, mais c’est la nef humaine,
Et nous sommes les naufragés.

L’équipage affolé manœuvre en vain dans l’ombre ;
L’Épouvante est à bord, le Désespoir, le Deuil ;
Assise au gouvernail, la Fatalité sombre
Le dirige vers un écueil.

Moi, que sans mon aveu l’aveugle Destinée
Embarqua sur l’étrange et frêle bâtiment,
Je ne veux pas non plus, muette et résignée,
Subir mon engloutissement.

Puisque, dans la stupeur des détresses suprêmes,
Mes pâles compagnons restent silencieux,
A ma voix d’enlever ces monceaux d’anathèmes
Qui s’amassent contre les cieux.

Afin qu’elle éclatât d’un jet plus énergique,
J’ai, dans ma résistance à l’assaut des flots noirs,
De tous les cœurs en moi, comme en un centre unique,
Rassemblé tous les désespoirs.

Qu’ils vibrant donc si fort, mes accents intrépides,
Que ces mêmes cieux sourds en tressaillent surpris ;
Les airs n’ont pas besoin, ni les vagues stupides,
Pour frissonner d’avoir compris.

Ah ! c’est un cri sacré que tout cri d’agonie ;
Il proteste, il accuse au moment d’expirer.
Eh bien ! ce cri d’angoisse et d’horreur infinie,
Je l’ai jeté ; je puis sombrer !

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le lyrisme du cri d’avant et hors le langage…

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Lautréamond : Les Chants de Maldoror – ANALYSE  , chapitre C- La conflagration intertextuelle : vers le cri ou la voix aliénée

sites : menu  et  http://perso.univ-lyon2.fr/~edbreuil/litterature/Ducasse/mk/II/c.htm

Isidore Lucien Ducasse, comte de Lautréamont

    Il semble bien en effet que, dans la gigantesque conflagration de fragments d’écriture qu’est le texte, Lautréamont se soit laissé dévorer, ouvrant la voie au lyrisme impersonnel, à ce lyrisme de « l’effondrement central de l’être » et du « désengagement du sujet » où celui-ci disparaît derrière la fureur de l’écriture.

    Ce lyrisme de la voix impersonnelle a pour horizon un lyrisme du cri, une désarticulation de la parole dont la strophe IV,2 montre à nouveau la voie. Une parole non encore élaborée et intégralement corporelle, un son qui renvoie le texte à son état originel, l’en-deçà des mots, l’antithèse du langage. Après l’effondrement de l’être, le cri est paradoxalement l’expression la plus immédiate de l’être, il est un retour à l’être :

    La primitivité nerveuse nous prouve que le cri n’est pas un ralliement, pas même un réflexe. Il est essentiellement direct. Le cri n’appelle pas, il exulte. (…) Le jeu linguistique cesse quand le cri revient avec ses puissances initiales, avec sa rage gratuite, clair comme un cogitosonore et énergétique : je crie donc je suis une énergie. (…) Alors, encore une fois, le cri est dans la gorge avant d’être dans l’oreille. Il n’imite rien. Il est personnel : il est la personne criée. (…) [Il] ne signifie rien ; mais, inversement, [il] est signé de tout mon être.

    Le cri est une somme d’être et d’énergies qui se substitue à la voix. Il est l’expression pure hors de tout langage, résidant pourtant dans la langue française parce qu’émis à l’aide de fragments de textes hétérogènes et préexistant au poème. Dans sa force, il est aussi une puissance de silence, qui éclipse justement la voix : « Tout ce qui est intermédiaire entre le cri et la décision, toutes les paroles, toutes les confidences doivent se taire. » Bachelard cite ainsi ce passage des Chants où Maldoror déclare faire sécession avec le langage :

« Maintenant, c’est fini depuis longtemps ; depuis longtemps, je n’adresse la parole à personne. O vous, qui que vous soyez, quand vous serez à côté de moi, que les cordes de votre glotte ne laissent échapper aucune intonation ; que votre larynx immobile n’aille pas s’efforcer de surpasser le rossignol ; et vous-même n’essayez nullement de me faire connaître votre âme à l’aide du langage. Gardez un silence religieux, que rien n’interrompe ; croisez humblement vos mains sur la poitrine, et dirigez vos paupières sur le bas. (…) Oh ! quand vous entendez l’avalanche de neige tomber du haut de la froide montagne ; la lionne se plaindre, au désert aride, de la disparition de ses petits ; la tempête accomplir sa destinée ; le condamné mugir, dans la prison, la veille de la guillotine ; et le poulpe féroce raconter, aux vagues de la mer, ses victoires sur les nageurs et les naufragés, dites-le, ces voix majestueuses ne sont-elles pas plus belles que le ricanement de l’homme ! »

II,8 – pp.153-154

   Ici le silence de Maldoror laisse effectivement la place au geste, puisqu’il prie son auditoire d’exécuter une série de gestes religieux à valeur rituelle, prélude à une liturgie qui serait le geste scripturaire du sujet, le geste de conflagration. Ce geste une fois effectué, intervient l’universel rugissement du monde, somme d’énergies par laquelle les animaux manifestent leur existence et qui confirme les intuitions de Bachelard. Si le cri est si valorisé jusqu’à obtenir une dimension cosmique, c’est parce qu’il est une puissance d’ébranlement nerveux et de réinvention du monde, qui fait de celui-ci, dans le cri, une somme d’énergies :

   Un tel cri originel nie les lois physiques comme la faute originelle nie les lois morales. Un tel cri est direct et meurtrier ; il porte vraiment la haine jusqu’au cœur de l’adversaire, comme une flèche. » Du rivage, je les apostrophais, en leur lançant des imprécations et des menaces. Il me semblait qu’ils devaient m’entendre ! Il me semblait que ma haine et mes paroles, franchissant la distance, anéantissaient les lois physiques du son, et parvenaient, distinctes, à leurs oreilles, assourdies par les mugissements de l’océan en courroux ! » (II,13 – pp.178-179) Ainsi le cri humain fait sa partie dans un univers en rage.

    Le cri porte ainsi deux des postulations centrales des Chants : réinventer le monde dans un geste démiurgique et déployer une somme d’énergies agressives qui soit conquête (les deux postulations sont donc consubstantielles). Le paradoxe de ce cri est qu’il demeure un lyrisme, il est véhiculé par une voix. Se pose alors le problème de l’émergence de la voix chez un sujet sauvage et inversement, celui de la communication du cri. Il semble qu’à nouveau ce soit l’animalité des Chants qui permette d’articuler le cri – c’est-à-dire faire entrer le cri, parole désarticulée, dans une voix, parole articulée – sans lui ôter sa force de désarticulation :

    Comment un tel cri peut-il déterminer une syntaxe ? Malgré toutes les anacoluthes actives, comment l’être révolté peut-il conduire une action ? C’est le problème résolu par Les Chants de Maldoror. Tout s’articule dans le corps quand le cri, lui-même inarticulé, mais merveilleusement simple et unique, dit la victoire de la force. (…) [Lautréamont] a entendu des cris sans hiérarchie qui font penser à ce que nous appellerions volontiers des cris de masse, des cris qui naissent de la masse biologique. (…) [Les Chants sont] un univers spécial, un univers actif, un univers crié. Dans cet univers, l’énergie est une esthétique.

    La forme animale agit alors comme un objet canalisant l’énergie du cri, un objet dans lequel il peut s’incarner, qui l’articule et le transmet aux lecteurs sous une forme lisible et audible. La conflagration crée le cri ou l’émet à partir d’un ensemble de fragments textuels, et l’animalité des Chants lui donne forme.

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Antonin Artaud – Le Cri – Mexico, 1936

Antonin Artaud par Man Ray

NEUTRE, FEMININ, MASCULIN

Je veux essayer un féminin terrible. Le cri de la révolte qu’on piétine, de l’angoisse armée en guerre, et de la revendication.
C’est comme la plainte d’un abîme qu’on ouvre : la terre blessée crie, mais des voix s’élèvent, profondes comme le trou de l’abîme, et qui sont le trou de l’abîme qui crie.
Neutre. Féminin. Masculin.
Pour lancer ce cri je me vide.
Non pas d’air, mais de la puissance même du bruit. Je dresse devant moi mon corps d’homme. Et ayant jeté sur lui « l’œil » d’une mensuration horrible, place par place je le force à rentrer en moi.
Ventre d’abord. C’est par le ventre qu’il faut que le silence commence, à droite, à gauche, au point des engorgements herniaires, là où opèrent les chirurgiens.
Le Masculin pour faire sortir le cri de la force appuierait d’abord à la place des engorgements, commanderait l’irruption des poumons dans le souffle et du souffle dans les poumons.
Ici, hélas, c’est tout le contraire et la guerre que je veux faire vient de la guerre qu’on me fait à moi.
Il y a dans mon Neutre un massacre ! Vous comprenez, il y a l’image enflammée d’un massacre qui alimenta ma guerre à moi. Ma guerre est nourrie d’une guerre, et elle crache sa guerre à soi.
Neutre. Féminin. Masculin. Il y a dans ce neutre un recueillement, la volonté à l’affût de la guerre, et qui va faire sortir la guerre, de la force de son ébranlement.
Le Neutre parfois est inexistant. C’est un Neutre de repos, de lumière, d’espace enfin.
Entre deux souffles, le vide s’étend, mais alors c’est comme un espace qu’il s’étend.
Ici c’est un vide asphyxié. Le vide serré d’une gorge, où la violence même du râle a bouché la respiration.
C’est dans le ventre que le souffle descend et crée son vide d’où il le relance au sommet des poumons. 
Cela veut dire : pour crier je n’ai pas besoin de la force, je n’ai besoin que de la faiblesse, et la volonté partira de la faiblesse, mais vivra, pour recharger la faiblesse de toute la force de la revendication.
Et pourtant, et c’est ici le secret, comme au théâtre, la force ne sortira pas. Le masculin actif sera comprimé. Et il gardera la volonté énergique du souffle. Il la gardera pour le corps entier, et pour l’extérieur il y aura un tableau de la disparition de la force auquel les sens croiront assister.
Or, du vide de mon ventre j’ai atteint le vide qui menace le sommet des poumons.
De là sans solution de continuité sensible le souffle tombe sur les reins, d’abord à gauche, c’est un cri féminin, puis à droite, au point où l’acupuncture chinoise pique la fatigue nerveuse, quand elle indique un mauvais fonctionnement de la rate, des viscères, quand elle révèle une intoxication.
Maintenant je peux remplir mes poumons dans un bruit de cataracte, dont l’irruption détruirait mes poumons, si le cri que j’ai voulu pousser n’était un rêve.
Massant les deux points du vide sur le ventre, et de là, sans passer aux poumons, massant les deux points un peu au-dessus des reins, ils ont fait naître en moi l’image de ce cri armé en guerre, de ce terrible cri souterrain.
Pour ce cri il faut que je tombe.
C’est le cri du guerrier foudroyé qui dans un bruit de glaces ivre froisse en passant les murailles brisées.
Je tombe.
Je tombe mais je n’ai pas peur.
Je rends ma peur dans le bruit de la rage, dans un solennel barrissement.
Neutre. Féminin. Masculin.
Le Neutre était pesant et fixé. Le Féminin est tonitruant et terrible, comme l’aboiement d’un fabuleux molosse, trapu comme les colonnes caverneuses, compact comme l’air qui mure les voûtes gigantesques du souterrain.
Je crie en rêve, mais je sais que je rêve, et sur les deux côtés du rêve je fais régner ma volonté.
Je crie dans une armature d’os, dans les cavernes de ma cage thoracique qui aux yeux médusés de ma tête prend une importance démesurée.
Mais avec ce cri foudroyé, pour crier il faut que je tombe.
Je tombe dans un souterrain et je ne sors pas, je ne sors plus.
Plus jamais dans le Masculin.
Je l’ai dit : le Masculin n’est rien. Il garde de la force, mais il m’ensevelit dans la force.
Et pour le dehors c’est une claque, une larve d’air, un globule sulfureux qui explose dans l’eau, ce masculin, le soupir d’une bouche fermée et au moment où elle se ferme. Quand tout l’air a passé dans le cri et qu’il ne reste plus rien pour le visage. De cet énorme barrissement de molosse, le visage féminin et fermé vient tout juste de se désintéresser. 
Et c’est ici que les cataractes commencent.
Ce cri que je viens de lancer est un rêve.
Mais un rêve qui mange le rêve.
Je suis bien dans un souterrain, je respire, avec les souffles appropriés, ô merveille, et c’est moi l’acteur.
L’air autour de moi est immense, mais bouché, car de toutes parts la caverne est murée.
J’imite un guerrier médusé, tombé tout seul dans les cavernes de la terre et qui crie frappé par la peur.
Or le cri que je viens de lancer appelle un trou de silence
d’abord, de silence qui se rétracte, puis le bruit d’une
cataracte, un bruit d’eau, c’est dans l’ordre, car le bruit est lié au théâtre, C’est ainsi que tout vrai théâtre,
procède le rythme bien compris

°°°

LE THEÂTRE DE SERAPHIN

Cela veut dire qu’il y a de nouveau magie de vivre ; que l’air du souterrain qui est ivre, comme une armée reflue de ma bouche fermée à mes narines grandes ouvertes, dans un terrible bruit guerrier.
Cela veut dire que quand je joue mon cri a cessé de tourner sur lui-même, mais qu’il éveille son double de sources dans les murailles du souterrain.
Et ce double est plus qu’un écho, il est le souvenir d’un langage dont le théâtre a perdu le secret.
Grand comme une conque, bon à tenir dans le creux de la main, ce secret ; c’est ainsi que la Tradition parle.
Toute la magie d’exister aura passé dans une seule poitrine quand les Temps se seront refermés.
Et cela sera tout près d’un grand cri, d’une source de voix humaine, une seule et isolée voix humaine, comme un guerrier qui n’aura plus d’armée.
Pour dépeindre le cri que j’ai rêvé, pour le dépeindre avec les paroles vives, avec les mots appropriés, et pour, bouche à bouche et souffle à souffle, faire passer non dans l’oreille, mais dans la poitrine du spectateur.
Entre le personnage qui s’agite en moi quand, acteur, j’avance sur une scène et celui que je suis quand j’avance dans la réalité, il y a une différence de degré certes, mais au profit de la réalité théâtrale.
Quand je vis je ne me sens pas vivre. Mais quand je joue c’est là que je me sens exister.
Qu’est-ce qui m’empêcherait de croire au rêve du théâtre quand je crois au rêve de la réalité ?
Quand je rêve je fais quelque chose et au théâtre je fais quelque chose.
Les évènements du rêve conduits par ma conscience profonde m’apprennent le sens des évènements de la veille où la fatalité toute nue me conduit.
Or le théâtre est comme une grande veille, où c’est moi qui conduis la fatalité.
Mais ce théâtre où je mène ma fatalité personnelle et qui a pour point de départ le souffle, et qui s’appuie après le souffle sur le son ou sur le cri, il faut pour refaire la chaîne, la chaîne d’un temps où le spectateur dans le spectacle cherchait sa propre réalité, permettre à ce spectateur de s’identifier avec le spectacle, souffle par souffle et temps par temps.
Ce spectateur ce n’est pas assez que la magie du spectacle l’enchaîne, elle ne l’enchaînera pas si on ne sait pas où le prendre. C’est assez d’une magie hasardeuse, d’une poésie qui n’a plus la science pour l’étayer.
Au théâtre poésie et science doivent désormais s’identifier.
Toute émotion a des bases organiques. C’est en cultivant son émotion dans son corps que l’acteur en recharge la densité voltaïque.
Savoir par avance les points du corps qu’il faut toucher c’est jeter le spectateur dans les transes magiques.
Et c’est cette sorte précieuse de science que la poésie au théâtre s’est depuis longtemps déshabituée.
Connaître les localisations du corps, c’est donc refaire la chaîne magique.
Et je veux avec l’hiéroglyphe d’un souffle retrouver une idée du théâtre sacré.

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Julie Hayland – MORDRE LA LANGUE, Le Cri comme espace ultime de révolte

« N’importe qui ne sait plus crier en Europe, et spécialement les acteurs en transe ne savent plus pousser de cris. Pour des gens qui ne savent plus que parler et qui ont oublié qu’ils avaient un corps au théâtre, ils ont oublié également l’usage de leur gosier. Réduits à des gosiers anormaux ce n’est même pas un organe mais une abstraction monstrueuse qui parle : les acteurs en France ne savent que parler.
C’est comme la plainte d’un abîme qu’on ouvre : la terre blessée crie, mais des voix s’élèvent, profondes comme le trou de l’abîme, et qui sont le trou de l’abîme qui crie. »
Antonin Artaud, Le théâtre et son double.

Pour lire l’article, c’est ICI

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Le Cri de la tempête …

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Gaston Bachelard : L’air et les songes, chapitre XI, le vent.

Gaston Bachelard (1884-1962)    Dans la rêverie de la tempête, ce n’est pas l’œil qui donne les images, c’est l’oreille étonnée. Nous participons directement au drame de l’air violent. Sans doute, les spectacles de la terre viendront nourrir cette horreur sonore. Ainsi dans La Nef, le cri né dans l’air amasse des fumées et des ombres : « Une montagne de vapeur envahit les profondeurs du ciel. Déjà paraissent en fourrières les gelludes au plumage d’airain, les grées hideuses qui n’ont pas d’os et ressemblent à de la cendre… Un tourbillon d’ailes de fer, de crinières d’yeux étincelants, emplit la nue qui s’embrase. » Quelques pages plus loin, Elémir Bourges parle encore des « louves ailées, gelludes, harpyes, stymphalides ». Ainsi s’amassent, dans les tourbillons de l’ouragan, des êtres monstrueux et discordants. Mais quand on veut bien suivre la production de ces êtres imaginaires, on reconnaît bientôt que la force qui les crée est un cri de colère. Et non pas un cri sorti d’un gosier animal, mais le cri d’une tempête. L’ouranide est d’abord l’immense clameur des vents courroucés. En en suivant la genèse dans les récits cosmologiques, on assiste à une cosmologie du cri, c’est-à-dire à une cosmologie qui assemble l’être autour d’un cri. Le cri est à la fois la première réalité verbale et la première réalité cosmogonique.

     On peut trouver des exemples où les songes forment des images autour d’un bruit, autour d’un cri : comment l’image fréquente des « vipères ailées » aurait-elle un sens si l’homme n’avait subi l’anxiété des « sifflements du vent » ? En une ellipse rapide, Victor Hugo écrit : « Le vent semble une vipère » (La Légende des siècles. Les paysans au bord de la mer). Dans de nombreux folklores on peut saisir la contamination des images du vent et de celles du serpent.

Victor Hugo : le cri de l’ouragan

Victor_Hugo_001Une profonde rumeur soufflait dans la région inaccessible.

Le rugissement de l’abîme, rien n’est comparable à cela. C’est l’immense voix bestiale du monde. Ce que nous appelons la matière, cet organisme insondable, cet amalgame d’énergies incommensurables où parfois on distingue une quantité imperceptible d’intention qui fait frissonner, ce cosmos aveugle et nocturne, ce Pan incompréhensible, a un cri, cri étrange, prolongé, obstiné, continu, qui est moins que la parole et plus que le tonnerre. Ce cri, c’est l’ouragan. Les autres voix, chants, mélodies, clameurs, verbes, sortent des nids, des couvées, des accouplements, des hyménées, des demeures; celle-ci, trombe, sort de ce Rien qui est Tout. Les autres voix expriment l’âme de l’univers; celle-ci en exprime le monstre. C’est l’informe, hurlant. C’est l’inarticulé parlé par l’indéfini. Chose pathétique et terrifiante. Ces rumeurs dialoguent au-dessus et au delà de l’homme. Elles s’élèvent, s’abaissent, ondulent, déterminent des flots de bruit, font toutes sortes de surprises farouches à l’esprit, tantôt éclatent tout près de notre oreille avec une importunité de fanfare, tantôt ont l’enrouement rauque du lointain ; brouhaha vertigineux qui ressemble à un langage, et qui est un langage en effet ; c’est l’effort que fait le monde pour parler, c’est le bégaiement du prodige. Dans ce vagissement se manifeste confusément tout ce qu’endure, subit, souffre, accepte et rejette l’énorme palpitation ténébreuse. Le plus souvent, cela déraisonne, cela semble un accès de maladie chronique, et c’est plutôt de l’épilepsie répandue que de la force employée; on croit assister à une chute du haut mal dans l’infini. Par moments, on entrevoit une revendication de l’élément, on ne sait quelle velléité de reprise du chaos sur la création. Par moments, c’est une plainte, l’espace se lamente et se justifie, c’est quelque chose comme la cause du monde plaidée ; on croit deviner que l’univers est un procès ; on écoute, on tâche de saisir les raisons données, le pour et contre redoutable ; tel gémissement de l’ombre a la ténacité d’un syllogisme. Vaste trouble pour la pensée. La raison d’être des mythologies et des polythéismes est là. A l’effroi de ces grands murmures s’ajoutent des profils surhumains sitôt évanouis qu’aperçus, des euménides à peu près distinctes, des gorges de furies dessinées dans les nuages, des chimères plutoniennes presque affirmées. Aucune horreur n’égale ces sanglots, ces rires, ces souplesses du fracas, ces demandes et ces réponses indéchiffrables, ces appels à des auxiliaires inconnus. L’homme ne sait que devenir en présence de cette incantation épouvantable. Il plie sous l’énigme de ces intonations draconiennes. Quel sous-entendu y a-t-il ? Que signifient-elles ? qui menacent-elles ? qui supplient-elles ? Il y a là comme un déchaînement. Vociférations de précipice à précipice, de l’air à l’eau, du vent au flot, de la pluie au rocher, du zénith au nadir, des astres (Victor Hugo, l’homme qui rit)

Yvon Le Scanff  – (Le paysage romantique et l’expérience du sublime)

Cette rage de l’expression qui caractérise cette voix, tente de dire ou de montrer ce qu’on ne veut entendre ni voir. C’est bien ce qui devrait rester caché et qui pourtant, paradoxalement, se manifeste : « les autres voix expriment l’âme de l’univers; celle-ci en exprime le monstre. C’est l’informe, hurlant. C’est l’inarticulé parlé par l’indéfini ». C’est le cri blasphématoire du chaos matériel.

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Poèmes et textes consacrés à l’infortunée ville de Bruges, plus désirée morte que vivante…

–––– Victor Hugo à Bruges en 1837, lettre à Adèle –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     Bruges, où j’ai passé un jour avant d’arriver à Ostende, est une superbe ville, moitié allemande, moitié espagnole. On l’appelle Bruges à cause de ses ponts {Brug, en flamand) comme on appelle la ville de ton père Nantes à cause de ses cours d’eau (les cent bras de la Loire) , fiant en celte. T’en souviens-tu, chère amie ? nous avons retrouvé ce mot bas-breton en Suisse. On ne dit pas un torrent, on dit un nant. Les gens de Bruges sont en train de fort malmener leur clocher, qui est un obélisque de brique du quatorzième siècle, du plus grand style par conséquent. Ils ont déjà coupé la pointe qu’ils ont remplacée par un hideux petit toit, rond, plat et bête. Suppose un pape à qui l’on a ôté sa tiare pour lui mettre une casquette. Voilà le clocher de Bruges maintenant. En revanche, la tour du beffroi est complète. Elle est du même temps, et admirable, mi-partie en brique et en pierre. La brique a parfois des tons rouilles qui sont magnifiques. Ils en tirent grand parti en Flandre. Ils font en brique jusqu’à des coquilles, jusqu’à des meneaux d’une délicatesse parfaite. Il faut convenir que les Flamands tripotent mieux la brique que les bretons ne tripotent le granit. Je veux toujours parler des vieux architectes, car à présent on ne tire parti de rien; en brique comme en granit on ne fait que des sottises. Il y a aussi à Bruges force belles maisons à pignons; mais toujours hideusement badigeonnées. Il en est de même de l’intérieur des églises; tout y est blanc dur et noir cru, le tout pour la jubilation des curés, sacristains et vicaires. Il y a longtemps que je l’ai dit, le premier ennemi des églises, c’est le prêtre. Par exemple, ils ont une sublime statue de Michel-Ange, un des prodiges de l’art; ils la cachent derrière un énorme crucifix. Pour trente sous j’ai fait ôter le crucifix, car pour trente sous on fait bien des choses chez ces braves bedeaux belges, et le crucifix n’a peut-être pas d’autre but. C’est un chef-d’œuvre miraculeux que cette statue. La tête de la Vierge est ineffable. Elle regarde son enfant avec une douleur fière que je n’ai vue qu’à cette tête et à ce regard. Quant à l’enfant, avec son grand front, ses yeux profonds et la puissante moue que font ses petites lèvres, c’est bien le plus divin enfant qui soit. Napoléon, qui avait dû ressembler à cet enfant-là, l’avait fait transporter à Paris. On l’a repris en 1815, et dans le trajet on a cassé, je devrais dire déchiré, un coin du voile de la Vierge. Michel-Ange est dans cette église. Rubens, Van Dyck et Porbus y sont aussi. Ils ont laissé là, l’un une Adoration des Mages, l’autre un Mariage mystique de Sainte-Rosalie, le troisième une Sainte-Anne. Je suis resté longtemps comme agenouillé devant ces chefs-d’œuvre. Je crois que c’est là ce que les protestants appellent de l’idolâtrie. Idolâtrie, soit. Ce n’est pas tout, car cette église est riche, et je n’ai pas gardé le moindre pour la fin. Le tombeau de Charles le Téméraire et celui de sa fille Marie de Bourgogne sont là, dans une chapelle. Figure-toi deux monuments en airain doré et en pierre de touche. La pierre de touche ressemble au plus beau marbre noir, avec quelque chose de plus souple à l’œil et de plus harmonieux. Chaque tombeau a sa statue couchée qui paraît toute d’or, et sur les quatre faces des blasons, des figures et des arabesques sans nombre. La tombe de la duchesse Marie est du quinzième siècle, celle de Charles est du seizième. Le corps du duc fut transporté de Nancy à Bruges par Charles-Quint, cet empereur prudent, fils de Jeanne la Folle et petit-neveu de Charles le Téméraire. Rien de plus magnifique que ces deux tombes, celle de Marie surtout. Ce sont d’énormes bijoux. Les blasons sont en émail. Aux pieds du duc il y a un lion, aux pieds de Marie deux chiens dont l’un semble gronder de ce qu’on approche sa maîtresse. C’est une chose surprenante, aux quatre faces du monument, que cette foret d’arabesques d’or sur fond noir avec des anges pour oiseaux et des blasons pour fruits et pour fleurs. Napoléon a visite ces tombes. Il a donné dix mille francs pour les restaurer et mille francs à l’honnête bourgeois qui les avait enterrées et sauvées pendant la Révolution. Il paraît qu’il est resté longtemps, pensif, m’a dit le vieux sacristain, dans cette chapelle. C’était en 1811. Il a pu lire sur le devant du tombeau de Charles de Bourgogne sa devise : « Je l’ai empris, bien en avienne », et au revers, dans l’épitaphe, il a pu lire aussi cette phrase : «Lequel prospéra longtems en haultes entreprises, batailles et victoires… jusques à ce que fortune lui tournant le dos l’oppressa la nuit des Roys 1476,  devant Nancy. » L’empereur rêvait alors Moscou. Il n’a pas fait porter ces tombes à Paris. Ces tombeaux sont traités comme Michel-Ange. La fabrique les a fait couvrir d’une ignoble boiserie qui imite le catafalque du Père-Lachaise et dont M. Godde le parisien serait jaloux. Vous voulez voir les tombes, payez. C’est pour l’entretien, c’est-à-dire le badigeonnage de l’église. Pauvre église ! ainsi, ces tombes, son joyau, ces tombes qui devraient la parer magnifiquement, servent à l’enlaidir. — O marguilliers! C’est dans cette église que Philippe le Bon institua la Toison d’or. Ils montrent une ravissante tribune du quinzième siècle, affreusement engluée comme le reste, d’où furent déclarés, disent-ils, les premiers chevaliers. J’en doute, car le style fleuri de cette tribune la fait contemporaine de notre Charles VIII. Et en Flandre ils ont toujours été plutôt en retard qu’en avant. Ils faisaient encore des ogives au temps de Henri IV. Maintenant, chère amie, quand je t’aurai dit que la dorure de chacune des deux tombes a coûté vingt-quatre mille ducats d’or, somme énorme pour le temps, et que le carillon du beffroi passe pour le plus beau carillon de la Belgique, j’aurai épuisé tout ce que j’ai à te dire de Bruges. Il y a encore une vieille abbaye en ruines, mais je n’ai pas eu le temps de la visiter. Ce sera pour le jour où nous verrons tout cela ensemble, mon Adèle. Du reste, à partir du dix-septième siècle, l’architecture et la sculpture prennent en Flandre quelque chose de plus massif que partout ailleurs. Les volutes sont lourdes, les statues ont du ventre, les anges ne sont pas joufflus, ils sont bouffis. Tout cela a bu de la bière. 

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–––– poèmes de Georges Rodenbach (1855-1898) –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

George Rodenbach (1855-1898)Georges Rodenbach (1855-1898)

      L’écrivain belge d’expression française Georges Rodenbach (1855-1898) écrit en 1892 un roman considéré comme un chef-d’œuvre du symbolisme, « Bruges-la-Morte » qui met en scène la ville de Bruges elle-même, traitée comme un personnage central qui influence et détermine les pensées et les actions des acteurs du roman. Le héros du roman, Hugues Viane a quitté la grande ville cosmopolite où il vivait avec sa jeune épouse après la mort de celle-ci et s’est réfugié à l’écart du monde dans cette petite ville des Flandres, quai du Rosaire, en compagnie de sa vieille et pieuse servante. Il vit dans le culte de son épouse morte dont il vénère une tresse blonde telle une relique. La ville de Bruges qui après l’ensablement du chenal qui la reliait à la Mer du Nord a perdu la prospérité et la magnificence qui étaient les siennes durant tout le Moyen âge et avait alors l’apparence d’une « ville-morte », par son ambiance particulière, semble participer à son chagrin et s’assimile à la jeune femme morte. Hugues Viane fait la rencontre dans la ville d’une jeune femme, danseuse de son état, qui est la personnification de son épouse morte et dont il tombe éperdument amoureux. Cet amour scandaleux se terminera en drame puisque la jeune femme mourra étranglée par son amant à l’aide de le touffe de cheveux de la morte qu’elle avait, sans le savoir, profanée…

   Ce roman jouera un rôle important pour la promotion touristique de la ville de Bruges mais ses habitants ne lui pardonneront pas d’avoir présenté la ville sous un aspect nostalgique et passéiste et pour s’être opposé au projet du port de Zeebruges qui devait permettre à la ville de renouer avec un développement économique moderne. Le roman paru dans un premier temps comme feuilleton dans le journal Le Figaro avant d’être publié en volume par l’éditeur Flammarion. 

   Georges Rodenbach a également composé de nombreux poèmes à la gloire de la ville de son enfance et aux villes de sa Flandre natale.

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Tel canal solitaire, ayant bien renoncé…

Tel canal solitaire, ayant bien renoncé,
Qui rêve au long d’un quai, dans une ville morte,
Où le vent faible à son isolement n’apporte
Qu’un bruit de girouette, en son cristal foncé,
S’exalte d’être seul, ô bonne solitude !
Isolement par quoi son coeur devient meilleur
Quand l’eau s’est peu à peu déprise et se dénude
De tout désir qui lui serait une douleur !
Quiétude où jamais ne descend et ricoche
Que le tintement frêle et doux de quelque cloche,
Frissons contagieux d’un bruit presque divin !
Et qui, plein de mirage, est comme un ciel en marche,
Tout nostalgique en des recherches d’infini !
Qu’importe ! il vit déjà d’éternité. Car ni
Les quais de pierre stricts, ni tel vieux pont d’une arche
N’empêchent la descente en lui du firmament;
Ou la fumée éparse, au doux renoncement,
De le suivre dans l’air en chemin parallèle;
Ou les cygnes royaux sur les bords d’ouvrir l’aile,
Graduel déploiement d’un plumage inégal
Qui mire dans l’eau plane un arpège de plumes !

Ainsi le long du quai rêve le vieux canal
Où les choses se font l’effet d’être posthumes
Parmi cet au-delà de silence et d’oubli…
Mais tout revit quand même en son calme sans pli.
Or s’il reflète ainsi la fumée et les cloches
C’est pour s’être guéri de l’inutile émoi;
Aussi le canal dit : Ah ! vivez comme moi !…
Et son eau pacifique est pleine de reproches.

Le Règne du silence, Rodenbach

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  Capture d’écran 2013-11-15 à 06.08.40

Le long des quais, sous la plaintive mélopée…

Le long des quais, sous la plaintive mélopée
Des cloches, l’Eau déserte est tout inoccupée
Et s’en va sous les ponts, silencieusement,
Pleurant sa peine et son immobile tourment,
Se plaindre de la vie éparse qui l’afflige !
Et la lune a beau choir comme une fleur sans tige
Dans le courant, elle a l’air d’être morte, et rien
Ne fait plus frissonner au souffle aérien
Ce pâle tournesol de lumière figée.
Eau dédaigneuse ! Soeur de mon âme affligée,
Qui se refuse aux vains décalques d’alentour,
Elle qui peut pourtant mirer toute une tour
O taciturne coeur ! Coeur fermé de l’eau noire.

Toute à se souvenir en sa vaste mémoire
D’un ancien temps vécu qui maintenant est mort :
Cadavre qu’elle lave avec son eau qui tord
Des tristesses de linge en pitié quotidienne
O l’eau, soeur de mon âme, empire des noyés,
Se répétant le soir l’une à l’autre : « Voyez
S’il est une douleur comparable à la mienne ! »

Le Règne du silence, Rodenbach

Bruges - quai vert

Les quais de Bruges…

    « Ces quais de Bruges, combien, dans ma pensive jeunesse, je les ai suivis, confessés, aimés, – avec des coins que j’étais seul à connaître, à consoler, avec des maisons dont les vitres mortes me regardaient !
     Et, dans la prison des quais de pierre, l’eau stagnante des canaux où ne passent plus de navires, ni de barques, où rien ne se reflète que l’immobilité des pignons dont les arches décalquées ont l’air d’escaliers de crêpe qui conduisent jusqu’au fond. Et sur les eaux inanimées, des balcons en surplomb, des rampes de bois, des grilles de jardins incultes, des portes mystérieuses, toute une enfilade de choses confuses et déjetées qui sont accroupies au bord de l’eau, avec des airs de mendier, sous des haillons de feuillage et de lierre qui s’effilochent… »    –     Georges Rodenbach.

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FernandKhnopff+InBruges-TheMinnewater+1904+RoyalMuseumOfFineArts-Brussels

Toute la belle histoire est une souvenance…

Toute la belle histoire est une souvenance !
Les cygnes pleurent sur l’eau où se mirent les toits,
Rien ne se recommence
Et tout n’arrive qu’une fois.

Tout est déjà comme si rien n’avait été;
La ville abdique
Et les cygnes ont un air héraldique
Et les tours sont dans l’air comme un grand cri sculpté.

Les reflets parmi l’eau s’évaporent,
Ainsi le fard d’un visage;
Tout ce vieux décor est sans âge;
L’eau devient incolore.

Toute la belle histoire est finie,
L’ancien faste et la mer baignant le pied des tours;
La mer est partie
Comme un amour…
Déjà le souvenir en est vague;
La ville est une veuve;
Comment recommencer les vagues
Et se remettre aux doigts des bagues neuves ?

La ville rêve au beau passé qui finit mal.
Elle appelle et rien ne répond.
Silence de l’air ! Les vieux ponts
Sont comme un catafalque en deuil sur le canal.

La ville se résigne,
Appareillée avec les quais,
Et prend exemple sur les cygnes
Qui sont un vaste vol cargué.

Les cygnes mi-barque, mi-aile,
Presque redevenus des oiseaux de blason,
Dans ce air de veuvage et d’arrière-saison
Où seul le clair de lune un peu les emmielle !

le Miroir du ciel natal

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Le gris du ciel du Nord dans mon âme est resté…

Le gris du ciel du Nord dans mon âme est resté;
Je l’ai cherché dans l’eau, dans les yeux, dans la perle;
Gris indéfinissable et comme velouté,
Gris pâle d’une mer d’octobre qui déferle,
Gris de pierre d’un vieux cimetière fermé.
D’où venait-il, ce gris par-dessus mon enfance
Qui se mirait dans le ciel inanimé ?
Il était la couleur sensible du silence
Et le prolongement des tours grises dans l’air.
Ce ciel de demi-deuil immuable avait l’air
D’un veuvage qui ne veut pas même une rose
Et dont le crêpe obscur sans cesse s’interpose
Entre la joie humaine et son chagrin sans fin.
Ah ! ces ciels gris, couleur d’une cloche qui tinte,
Dont maintenant et pour toujours ma vie est teinte !
– Et, pour moudre ces ciels, tournait quelque moulin !

Les Vies encloses

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misty Bruges - photo Patrick Gysen

misty Bruges – photo Patrick Gysen

Le brouillard indolent de l’automne est épars…

misty Bruges - photo Ursy's pictures

Le brouillard indolent de l’automne est épars…
Il flotte entre les tours comme l’encens qui rêve
Et s’attarde après la grand-messe dans les nefs;
Et il dort comme un linge sur les remparts.

Il se déplie et se replie. Et c’est une aile
Aux mouvements imperceptibles et sans fin;
Tout s’estompe; tout prend un air un peu divin;
Et, sous ces frôlements pâles, tout se nivelle.

Tout est gris, tout revêt la couleur de la brume :
Le ciel, les vieux pignons, les eaux, les peupliers,
Que la brume aisément a réconciliés
Comme tout ce qui est déjà presque posthume.

Brouillard vainqueur qui, sur le fond pâle de l’air,
A même délayé les tours accoutumées
Dont l’élancement gris s’efface et n’a plus l’air
Qu’un songe de géométrie et de fumées.

le Miroir du ciel natal

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Capture d’écran 2013-11-15 à 13.38.56

Une surtout, la plus triste des villes grises…

Une surtout, la plus triste des villes grises,
Murmure dans l’absence :« Ah ! mon âme se brise ! »

Murmure avec sa voix d’agonie :« aimez-moi ! »
Et je réponds : »J’ai peur de l’ombre du beffroi,

J’ai peur de l’ombre encor de la tour sur ma vie
Où le cadran est un soleil qu’on crucifie. »

La voix reprend avec tendresse, avec émoi :
« Revenez-moi ! Aimez mes cloches ! Aimez-moi ! »

Et je réplique :« Non ! les cloches que j’écoute
Sont les gouttes d’un goupillon pour une absoute ! »

La voix s’obstine, encor plus tendre :« Aime mes eaux !
Remets ta bouche à la flûte de mes roseaux ! »

Mais je réponds :« Non ! les roseaux dont l’eau s’encombre
Sont des flûtes de mort où ne chante que l’ombre ! »

le Miroir du ciel natal

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Plus qu’ailleurs on y songe au vide de la vie…

Cassiers

Plus qu’ailleurs on y songe au vide de la vie,
A l’inutilité de l’effort qui nous leurre;
Rien par quoi la tristesse un peu se lénifie
Et rien pour désaffliger l’heure !

Toujours les quais connus, les mêmes paysages,
Les vieux canaux pensifs qu’un cygne en deuil affleure;
Sans jamais d’imprévu ni de nouveaux visages
Donnant une autre voix à l’heure !

Et toujours, avec des langueurs équivalentes
A celles de la pluie automnale qui pleure,
Quelque moulin, vers la banlieue, aux ailes lentes,
Qui tourne et semble moudre l’heure !

le Miroir du ciel natal

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bruges 1990 Marc CyteraBruges, 1990 – photo Marc Cytera

C’est là qu’il faut aller quand on se sent dépris…

C’est là qu’il faut aller quand on se sent dépris
De la vie et de tout et même de soi-même;
Ville morte où chacun est seul, où tout est gris,
Triste comme une tombe avec des chrysanthèmes.
C’est là qu’il faut aller se guérir de la vie
Et faire enfin le doux geste dont on renonce;
Il en émane on ne sait quoi qui pacifie;
Quel beau cygne est entré dans l’âme qui se fonce ?
On souffrait dans son âme, on souffrait dans sa chair;
Mais il advient qu’un peu de joie encore pleuve
Avec le carillon intermittent dans l’air…
C’est là qu’il faut aller quand on a l’âme veuve !

le Miroir du ciel natal

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bruges - cygnes

La ville est morte, morte, irréparablement…

La ville est morte, morte, irréparablement !
D’une lente anémie et d’un secret tourment,
Est morte jour à jour de l’ennui d’être seule…
Petite ville éteinte et de l’autre temps qui
Conserve on ne sait quoi de vierge et d’alangui
Et semble encor dormir tandis qu’on l’enlinceule;
Car voici qu’à présent, pour embaumer sa mort,
Les canaux, pareils à des étoffes tramées
Dont les points d’or du gaz ont faufilé le bord,
Et le frêle tissu des flottantes fumées
S’enroulent en formant des bandelettes d’eau
Et de brouillard, autour de la pâle endormie
– Tel le cadavre emmailloté d’une momie –
Et la lune à son front ajoute un clair bandeau !

Le Règne du silence.

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Fernand Khnopff - canal à Bruges

        Fernand Khnopff – canal à Bruges

O ville d’exemplaire et stricte piété…

Capture d’écran 2013-11-15 à 06.54.45

O ville d’exemplaire et stricte piété !
Les sombres maisons
– Même dans leurs vitres rien ne s’azure –
Ont l’air d’une communauté
En oraison,
A genoux dans l’eau qui se moire;
Et les reflets des murs sont des cassures
De robe noire…

Les canaux vont se prolongeant comme des nefs.
Les maisons restent prosternées,
Ville entrée en religion;

Pour quels chagrins ou quels griefs ?
Capture d’écran 2013-11-17 à 01.54.23Pour avoir vu mourir quels rayons
Ou se rompre quel hyménée ?
Pour avoir subi quel déclin,
Quelle chute du haut de la gloire,
Pour être veuve avec quels orphelins,
Pour s’être vue en deuil dans quels miroirs ?
Ah ! comme le destin est rapide à changer,
Ruine immédiate et déjà quotidienne
Qui lui fit tout de suite, en ce temps-là, songer :
« Est-il une douleur comparable à la mienne ? »

Capture d’écran 2013-11-15 à 07.01.52

O mélancoliques maisons,
Maintenant sans mémoire,
Qui ont cessé de regarder les horizons !

Naguère elles étaient des reines,
Avec un luxe en fleur de pierres ciselées;
Voici qu’elles ont
Des robes noires,
Choeur de béguines en neuvaines
Pour on ne sait quel Jubilé…
La ville entière a pris le voile,
Priant dans les nefs des canaux;
Et, pour l’oubli de ses misères
(En les touchant des doigts dans l’eau),
Elle égrène une à une les étoiles
Comme les grains intermittents d’un grand rosaire.

Le Règne du silence.

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George Rodenbach (1855-1898).

Pour lire d’autres poèmes de Georges Rodenbach sur Bruges et la Flandre, c’est ICI.

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–––– poèmes de Dante Gabriel Rossetti (1828-1882) –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Dante Gabriel Rossetti by George Frederic Watts

Dante Gabriel Rossetti

Antwerp and Bruges

I climbed the stair in Antwerp church, 
What time the circling thews of sound 
At sunset seem to heave it round. 
Far up, the carillon did search 
The wind, and the birds came to perch 
Far under, where the gables wound. 
In Antwerp harbour on the Scheldt 
I stood along, a certain space 
Of night. The mist was near my face; 
Deep on, the flow was heard and felt. 
The carillon kept pause, and dwelt 
In music through the silent place. 
John Memmeling and John van Eyck 
Hold state at Bruges. In sore shame 
I scanned the works that keep their name. 
The carillon, which then did strike 
Mine ears, was heard of theirs alike: 
It set me closer unto them. 
I climbed at Bruges all the flight 
The belfry has of ancient stone. 
For leagues I saw the east wind blown; 
The earth was grey, the sky was white. 
I stood so near upon the height 
That my flesh felt the carillon. 

Dante Gabriel Rossetti

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        On Leaving Bruges                                                                  En quittant Bruges

The city’s steeple-towers remove away,                             Les clochers de la cité s’effacent
Each singly; as each vain infatuate Faith                         Un à un ; comme la Foi vaine du Fidèle
Leaves God in heaven, and passes. A mere breath          Laisse Dieu au Ciel et passe. Chacun semble
Each soon appears, so far. Yet that which lay                  Un souffle, au loin. Le premier qui se dérobe
The first is now scarce further or more grey                   Est à peine plus lointain, plus estompé
Than the last is. Now all are wholly gone.                        Que le dernier. Tous ont maintenant disparu.
The sunless sky has not once had the sun                         Dans le ciel embrumé le soleil n’a paru 
Since the first weak beginning of the day.                        Depuis que le jour s’est timidement levé.
The air falls back as the wind finishes,                              L’air s’alourdit tandis que le vent tombe
And the clouds stagnate. On the water’s face                   Sur les nuages inertes. A la surface des eaux,
The current breathes along, but is not stirred.                Les vagues frémissent sans tourbillonner.
There is no branch that thrills with any bird.                 Nulle branche ne vibre d’aucun oiseau.
Winter is to possess the earth a space,                               L’hiver, c’est la terre possédant un espace
And have its will upon the extreme seas.                           Et dictant sa loi aux mers déchaînées.

  Dante Gabriel Rossetti (Ballads & Sonnets, 1891)          traduction de C. Bratzlavsky

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–––– poème de Stéphane Mallarmé (1842-1898) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Stéphane Mallarmé (1842-1898)Stéphane Mallarmé (1842-1898)

Remémoration d’amis belges

A des heures et sans que tel souffle l’émeuve
Toute la vétusté presque couleur encens
Comme furtive d’elle et visible je sens
Que se dévêt pli selon pli la pierre veuve

Flotte ou semble par soi n’apporter une preuve
Sinon d’épandre pour baume antique le temps
Nous immémoriaux quelques-uns si contents
Sur la soudaineté de notre amitié neuve

O très chers rencontrés en le jamais banal
Bruges multipliant l’aube au défunt canal
Avec la promenade éparse de maint cygne

Quand solennellement cette cité m’apprit
Lesquels entre ses fils un autre vol désigne
A prompte irradier ainsi qu’aile l’esprit

Excelsior, juillet 1893 – éd. Y.-A. Favre

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Les circonstances de la rédaction du poème

Mallarmé s’était rendu en 1890 à Bruges à l’invitation des poètes belges du cercle Excelsior de la ville pour donner une conférence sur Villiers de l’Isle-Adam. L’universitaire Bertrand Marchal, auteur de nombreuses études sur Mallarmé décrit ainsi le début du poème : « Les quatrains convoquent deux images, celle de la brume et celle de l’encens pour rendre visible la vétusté de la cité. Cette brume de temps dont la ville émerge comme une veuve écartant ses voiles de deuil semble […] donner une caution à une amitié neuve ». Les tercets évoquent une aube naissante sur un canal encore sombre (« défunt »), dont la lueur est comme démultipliée par la présence de cygnes, cette aube renvoie au déploiement de la poésie elle-même, telle que portée par les poètes belges amis.

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––– texte de Joris-Karl Huysmans (1848-1907) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Joris-Karl HuysmansJoris-Karl Huysmans

     [Bruges] se prête une allure douce et avenante, oui, mais parcourez-la dans tous ses sens ; au bout d’une heure de marche, vous vous apercevrez que ses rues vous leurrent : vous êtes parti de tel point et vous y voilà revenu ; en somme, vous avez tourné avec elle; elle est bâtie en ressort de montre, en spirale, et constamment elle vous ramène là où elle peut se faire valoir, à ses musées, à ses églises ; elle est cachotière, telle qu’une dévote ; cependant, si l’on y songe, il serait inéquitable de lui reprocher sa double face, car elle subit la loi commune, les extrêmes s’avoisinent et toujours, là où le Seigneur est maître, Satan se glisse.(…) L’on peut dire qu’elle est à la fois mystique et démoniaque, puérile et grave. Mystique par sa réelle piété, par ses musées uniques au point de vue de l’art, par ses nombreux couvents et par son béguinage ; – démoniaque, par sa confrérie secrète de possédés; – puérile, par son goût pour les insupportables verroteries et carillons, – et grave, par l’allure même de ses canaux et de ses places, de ses beffrois et de ses rues.
    Mais ce qui domine, en somme, c’est la note mystique ; et elle est comme une ville délicieuse parce qu’elle est dénuée de commerce et que, par conséquent, ses chapelles sont vivantes et que ses rues sont mortes.             –        «Bruges», dans De Tout, 1902.

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–––– Poèmes d’Emile Verhaeren (1855-1916) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Emile Verhaeren (1855-1916)

     Emile Verhaeren est né à Saint-Amand, un petit village sur l’Escaut le 21 mai 1855 dans une famille de commerçants aisés francophone mais avec ses camarades de classe et les habitants de Saint-Amand, il utilisera le dialecte local. Son adolescence se passera dans un internat réputé dirigé de main de fer par les Jésuites dans la ville de Gand, le collège Sainte-Barbe. C’est là qu’il achèvera l’apprentissage du français. Ayant choisi d’étudier le droit à l’université de Louvain, il se découvre une âme de poète, participe à plusieurs initiatives littéraires et publie ses premiers textes et poèmes. Les étudiants épris de littérature qu’il côtoie alors seront les futurs animateurs de la revue «  La Jeune Belgique ». Après l’obtention de son doctorat en droit, Verhaeren travaille un moment chez un célèbre avocat bruxellois, Edmond Picard, qui tient chaque semaine un salon couru par les l’avant-garde artistique et politique belge des années 1880-1890. C’est à cet occasion que Verhaeren décidera de se consacrer à l’écriture. Il travaillera dans un premier temps comme critique d’art et de littérature pour plusieurs revues belges et étrangères, deviendra rédacteur de la « Jeune Belgique » et de « L’Art Moderne » .

     En 1883, il publie son premier recueil, Les Flamandes qui évoque les mœurs anciennes de la Flandre et de ses habitants en s’inspirant des tableaux des grands maîtres flamands. L’expression naturaliste du texte joint à la crudité des esquisses souvent empreintes d’une forte sensualité est plébiscitée par l’avant-garde mais fait scandale dans le milieu catholique traditionnel. Son second recueil, Les Moines (1886) reçoit également un accueil mitigé. La période qui s’ensuit est faite de doute et de crise morale et imprimera une tonalité pessimiste sur les ouvrages qu’il écrira alors : Les Soirs, (1888), Les Débâcles (1888) et Les Flambeaux noirs (1891).

La période qui suit sera au contraire une période d’exaltation. Verhaeren est tombé amoureux d’une jeune artiste, amie de sa sœur, Marthe Massin. Son amour est partagé et le couple se marie en1891, coulant des jours heureux à Bruxelles. Trois essais du poète célébreront l’amour conjugal : Les Heures claires (1896), Les Heures d’Après-midi (1905) et Les Heures du Soir (1911). En même temps Verhaeren s’implique dans le combat contre l’inégalité sociale et le déséquilibre induit par la révolution industrielle avec en particulier le déclin des régions rurales. Ces thèmes seront traités dans quatre ouvrages : Les Campagnes Hallucinées (1893), Les Villes Tentaculaires (1895), Les Villages Illusoires (1895) et dans sa première pièce de théâtre, Les Aubes (1898).

     En 1898, Verhaeren quitte Bruxelles et se fixe définitivement à Saint-Cloud, près de Paris. La capitale française est à cette époque pour un écrivain francophone le passage obligé pour acquérir la reconnaissance littéraire. Cette reconnaissance lui sera accordée et sa réputation devient mondiale.  En 1911, il rate de peu le prix Nobel de Littérature, qui est attribué à son ami Maurice Maeterlinck.

    Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, il adopte une attitude profondément pacifiste mais également anti-allemande en publiant des libelles et se produisant dans des conférences. C’est en revenant de l’une de ces conférences qu’il connaîtra une mort stupide le 27 novembre 1916 à Rouen en tentant de monter dans le train pour Paris alors en marche. Il avait 61 ans.

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Texte de Verhaeren au sujet de Rodenbach et de son roman  Bruges-la-Morte

    « J’entendais dire : Bruges-la-Morte n’est point le vrai Bruges que les voyageurs rencontrent en débarquant là-bas.
     On ne peut, me semble-t-il, blâmer Rodenbach de n’être point photographe à la manière de Joanne et de Baedeker. Si la réalité brutale diffère de la réalité artistique, tant mieux !…
     Bruges fut chantée par Rodenbach parce que, parmi toutes les villes de la terre, il la croyait le mieux d’accord avec sa mélancolie. Il lui importait peu d’être exact, il lui importait beaucoup d’être ému. Son livre est une peinture attendrie et pieuse. Des églises, des places, des palais, des canaux, des quais, des étangs, des ponts de Bruges, il avait la nostalgie, il la communiqua au public. (…)
      L’histoire d’amour qu’il y développa ne sert que de prétexte à lui rappeler la douce & impérieuse domination du silence, le repos des choses calmantes & vieilles, la vie apaisée & ouatée des béguinages. Bruges est, comme il le dit lui-même, le principal personnage du livre, & rien n’explique mieux le roman & rien ne renseigne mieux sur le poète lui-même.
Étudiée sous cet angle, l’œuvre de Georges Rodenbach apparaît essentiellement subjective. Elle a toutes les qualités du rêve personnel que fait un bel & probe artiste durant son existence. Les génies subjectifs recréent le monde entier à leur image ; les talents subjectifs y découvrent, çà & là, d’inattendus aspects.
      Dans Bruges-la-Morte […], on conserve, après lecture, le souvenir d’une Flandre nouvelle, d’une Flandre belle & triste comme un reliquaire, d’une Flandre sur laquelle volaient, comme une nuée d’anges blancs, les esprits de Memling, de Van der Weyden, de Juste de Gand & de Pierre Christus.
      Au XVe siècle, cette Flandre vivait de toute son âme, Georges Rodenbach en a recueilli, en notre temps, le dernier soupir. Et la voici morte, à côté de celle qui vit toujours, & de siècle en siècle ressuscite, je veux dire la Flandre de Van Eyck, de Rubens, de Jordaens, de Leys, de Louis Artan & de Constantin Meunier […] »         –        Emile Verhaeren, Revue encyclopédique, 28 janvier 1899.

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beffroi bruges-1

Bruges et ses clochers…

0020 beffroi vue de la place

Bruges et ses clochers de pierre
Et Saint-Sauveur et Notre-Dame
Montent, tels des géants, dans l’air.
Mais le plus haut, mais le plus clair,
Celui dont le cadran de flamme,
Comme un soleil luit sur les toits
C’est le beffroi;
Il regarde jusqu’à la mer.

Jour de juin – ciel tranquille.
Toute la ville
N’est que clartés et que rayons:
Les lucarnes de ses pignons
Comme des morceaux d’or scintillent0016 Notre Dame

De Heyst et de Wendune,
On l’aperçoit, du haut des dunes,
Régner sur l’horizon flamand:
Ses tours, l’autre après l’une,
Comme des blocs de diamant,
Sortent de l’ardente poussière
Que lui fait la trop forte et torride lumière.

Elle apparaît ainsi, comme enflammée
Dans l’atmosphère ardente,
Ses toits pliés semblent des tentes
D’une poudreuse et fulgurante armée;
Capture d’écran 2013-11-15 à 16.04.50Quand ses cloches et ses bourdons fidèles
Sonnent et sonnent,

Toute la campagne est vibrante d’elle;
Et les chemins et les sentiers des horizons,
Au bruit tonnant des sons profonds,
Et les routes des hameaux
Et des plages et des villages,
Et les eaux même des canaux
Semblent marcher d’accord,
A travers le pays qu’elle s’adjuge,
Vers cette gloire en cendre et or :
Bruges!

Émile Verhaeren, Toute la Flandre

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Un soir

La brume est fauve et nul espoir n’a flamboyé ;
La brume en drapeaux morts pend sur la cité morte ;
Quelque chose s’en va du ciel que l’on emporte
On ne sait où, là-bas, comme un soleil noyé.
Des tours, immensément des tours, avec des glas
Pour ceux du lendemain qui s’en iront en terre,
Lèvent leur vieux grand deuil de granit solitaire
Tragiquement, sur le troupeau des pignons bas.

Émile Verhaeren, Les Apparus dans mes chemins, 1891

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L’ancienne gloire

Dans le silence et la grandeur des cathédrales,
La cité, riche avait jadis, dressé vers Dieu
De merveilleux autels,, tordus comme des feux
Cuivres, bronzes, argents, cartels, rinceaux, spirales.

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Les chefs vainqueurs et leurs soldats
Y suspendaient les vieux drapeaux de guerre ;
Et les autels décorés d’or,
Aux yeux de ceux qui sortaient des combats,
Apparaissaient alors
Comme un arrière immense de galère.
D’entre les hauts piliers, jaillissaient les buccins ;
Des archanges farouches
Y appuyaient leur bouche
Et dans un gonflement de la gorge et des seins
Sonnaient vers les vents de la Gloire
La vie ardente et la victoire.

Sur les marbres des escaliers,
Les bras géants des chandeliers
Dressaient leurs cires enflammées.
Les encensoirs volaient dans les fumées ;

Capture d’écran 2013-11-15 à 06.59.54

Les ex-votos luisaient comme un fourmillement
D’yeux et de coeurs, dans l’ombre ;
L’orgue, ainsi qu’une marée, immensément
Grondait ; des rafales de voix sans nombre
Sortaient du temple et résonnaient jusqu’au beffroi
Et le prêtre vêtu d’orfroi
Au milieu des pennons brandis et des bombardes,
Levait l’épée et lentement traçait avec la garde
Sur le front des héros, le signe de la croix.

Oh ! ces autels pareils à des brasiers sculptés,
Avec leur flore énorme et leurs feux tourmentés ;
Massifs et violents, exorbitants et fous,
Ils demeurent encor, parmi les villes mortes.
Debout
Alors qu’on n’entend plus les chefs et leurs escortes
Sabres, clairons, soleils, lances, drapeaux, tambours,
Rentrer par les remparts et passer les faubourgs
Et revenir, comme autrefois, au coeur des places,
Planter leur étendard dont s’exalta l’espace.

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La gloire est loin et son miracle :
Les Archanges qui couronnent le tabernacle,
Comme autant d’énormes Renommées,
Ne sonnent plus pour les armées.
Avec prudence, on a réfugié
L’emblématique et colossal lion,
Dans le blason de la cité ;
Et, vers midi, le carillon,
Avec ses notes lasses
Ne laisse plus danser
Sur la grand’place
Et s’épuiser,
Qu’un petit air estropié.

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Pauvres vieilles cités

 

Capture d’écran 2013-11-15 à 07.01.23

Pauvres vieilles cités par les plaines perdues,
Dites de quel grand plan de gloire,
Vers la vie humble et dérisoire,
Toutes, vous voilà descendues.

Vous ne comprenez plus vos hauts beffrois en deuil,
Ni ce que disent aux nuées
Tant de pierres destituées
De leur ancien et bel orgueil,

Vos carrefours, vos grand’places et votre port,
Tout est muet et léthargique ;
Tout semble aller à pas logiques
Vers l’horizon, où luit la mort.

belgium-brugge-9.bmp

Seule, quand le marché aligne au jour levé,
Sur le trottoir, ses éventaires,
Un peu de vie hebdomadaire
Se cabre aux joints de vos pavés.

Ou bien, quand la kermesse et ses cortèges d’or
Mènent leur ronde autour des rues,
L’émoi des foules accourues
Vous fait revivre une heure encor.

procession de saint sang la présentation de jésus au temple

Vos moeurs sont pareilles à vos petits jardins :
Buissons corrects, calmes verdures,
Mais une odeur de moisissure
Séjourne en leurs recoins malsains.

Vos gestes sont prudents, mesquins et routiniers,
Vous ne penchez sur vos négoces
Que des yeux mornes ou féroces,
Qui ne comptent que par deniers.

Capture d’écran 2013-11-15 à 07.17.08

Vos cerveaux sans révolte et vos coeurs sans fierté
Se complaisent aux moindres choses,
Et de pauvres apothéoses
Font tressaillir vos vanités.

Vous ne produisez plus ni communiers ni gueux
Et vivez à la dérobée
Des miettes d’ombre et d’or tombées
Du festin rouge des aïeux.

Pourtant, si triste et long que soit votre déclin,
Notre rêve ne veut pas croire
Que plus jamais la belle gloire
Ne bondira de vos tremplins.

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Vous vous armez encore de trop d’entêtement,
Damme, Courtrai, Ypres, Termonde,
Pour n’être plus au vent du monde
Que des tombeaux d’orgueil flamand.

Et n’avoir plus aucun remords, aucun sursaut
En ces heures de somnolence
Où le visage du silence
Se mire seul dans vos canaux.

Emile Verhaeren, Toute la Flandre

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Bruges

Les bras des longs canaux que le couchant fait d’or
Serrent près du beffroi, comme autour d’un refuge,
Toute la gloire ancienne et dolente de Bruges,
La ville est fière, et douce, et grande par la mort.

Mais néanmoins, toujours, monte vers la lumière
Le rectiligne élan de sa beauté guerrière,
Et son bourdon réveille un trop vivant écho

Pour éternellement pleurer sur son tombeau.

Emile Verhaeren : Toute la Flandre, t. I., («La guirlande des dunes», Paris, 1907.)

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–– texte de  Franz Hellens (1881-1972), l’auteur de « En ville morte » (Gand) sur Rodenbach et « Bruges-la-Morte » ––

Frans Hellens (1881-1972) par Amedeo ModiglianiFrans Hellens (1881-1972) par Amedeo Modigliani

     « Rodenbach semble avoir fixé définitivement aux yeux des étrangers la physionomie de Bruges, en la qualifiant de « morte ». Il y a beaucoup de romantisme dans son portrait, beaucoup de fausseté. Bruges n’a que faire de ce sentimentalisme exacerbé. »   –   Franz Hellens, L’Esprit des villes flamandes.

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–––– poème de Reiner Maria Rilke (1875-1926) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Rainer Maria Rilke en 1900

Reiner Maria Rilke

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Quai du Rosaire à Bruges

Les rues s’en vont d’un pas prudent ;
(ainsi, parfois, convalescents,
des hommes, marchant, se demandent:
qu’y avait-il autrefois ici?)
Celles qui s’ouvrent sur des places
longtemps attendent qu’une autre rue
franchisse d’un élan l’eau claire
du soir où, plus les choses se modèrent,
plus réel deviendra ce monde inclus
de mirages plus vrais qu’aucun de ces espaces.

Depuis longtemps la ville est-elle évanouie?
Cependant la voici, (docile à quelle loi?)
dans l’image à rebours se réveiller, lucide,
comme si la vie était moins rare là-bas.
Les jardins renversés sont là, entiers et vrais,
et là, soudain, tournoie à la clarté rapide
des fenêtres la danse des estaminets.

Que reste-t-il en haut? Seul le silence:
il goûte lentement, grain après grain
– car rien ne presse, – le doux raisin
du carillon qui dans les cieux se balance.

Nouvelles Poésies [1905-1908])– trad. Maurice Betz.

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––– Texte d’Henri Miller (1891-1980) –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Henry MillerHenri Miller

    Après trois jours et trois nuits, je ne sais encore si je rêve ou si je suis bien éveillé. Si c’est dans une ville morte que je me promène, alors j’ai un avant-goût de la vie d’outre-tombe.
     Mais je ne suis pas mort, comme rien n’est d’ailleurs mort, même pas le passé. Ce que je ressens, c’est la simultanéité – • passé, présent et avenir se mêlant et se réfléchissant devant mes yeux comme des miroirs irisés. Je suis sorti du labyrinthe stérile et rectiligne de la ville américaine, échiquier du progrès et de l’ajournement. [151] J’erre dans un rêve plus réel, plus tangible que le cauchemar mugissant et climatisé que les Américains prennent pour la vie.
     En me promenant dans les rues de Bruges, je pense souvent à mon pays natal. Je me demande combien de temps sa course folle va continuer. Je m’interroge sur «la fin», car cette folie doit avoir une fin, tout comme Babylone et Ninive.
(…)
     Je sais que je ne suis pas mort, et que je ne rêve pas.
    Les cloches, le carillon, le cri des marchands ambulants, le rire sonore des enfants flamands évoquent un monde dont je fus brutalement arraché, un monde qui me réclame toujours.
     Ce monde qui fut si familier, si réel, si vivant, il me semblait l’avoir perdu depuis des siècles. Maintenant, ici, à Bruges, je me rends compte une fois de plus que rien n’est jamais perdu, pas même un soupir. Nous ne vivons pas au milieu de ruines, mais au coeur même de l’éternité.
     Nous écrivons Le Livre des mutations* dans la langue indélébile de l’esprit. Nos bibles sont faites de pierre, de parchemin, de sang.
     Le miracle et le mystère de Bruges, je m’en rends compte maintenant, résident dans le lien jamais rompu, la correspondance mélodieuse entre l’âme et la matière.
     Le théâtre de la vie n’est ni le champ de bataille, ni l’usine, ni la place du marché, ni le musée, ni l’église. Si nous voulons un monde humain, il nous faudra apprendre la leçon que nous donne la vie et consentir. Vérité et certitude engloutissent toutes les contradictions et les anomalies de l’existence. Ce qui est sacré restera sacré ; ce qui est durable ne peut être détruit.    –     Henri Miller :  Impressions of Bruges, 1953. (traduction de C. Berg).

* Corpus de divination de la Chine antique.

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––– Texte de Michel de Ghelderode (1898-1962) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Michel de Ghelderode

Michel de Ghelderode

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Hans Memling, Triptyque Moreel, 1484, Musée Groeninge, Bruges

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     [Bruges] est, en fait, la plus pathétique cité mémoriale du continent, dans cette lumière du septentrion qui valorise le toc même et verse une inexprimable euphorie, voire l’oubli des tristes démocraties.
     Oui, Bruges possède ce don hypnotique et dispense de singulières absences. Quand on revient à soi, on est chez Memling: le panneau sent l’huile, vient d’être achevé. Il y a en Bruges quelque chose qui finit dans quelque chose qui commence: le Songe. On le flaire: il tient en odeurs et parfums; parfums de mort, odeurs de sainteté. La Mort, ce qui s’effrite et se défait en plein soleil, on la ressent, avec une puissante désolation, à Damme dans les sables, où l’on cherche les vagues et les carènes    –     La Flandre est un songe1953.

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––– Poème de Maurice Carême (1899-1978) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Maurice CarêmeMaurice Carême

Glissez, glissez sans heurt, mes cygnes,
Avec des lenteurs de béguines.
Ici rien ne luit, ne s’agrège.
Les quais mêmes semblent de neige.
Dans l’ombre verdâtre des ruines,
La mort montre à nu ses racines.
On entend le pas du silence
Longer une muraille blanche,
Un pas qui sourdement ricoche
Et jamais, jamais ne s’approche.
Pourtant, au loin, des cloches sonnent…
Mais il ne vient jamais personne.

    Bruges. 1963

Cygnes près du Borinage

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––– Texte de Marguerite Yourcenar (1903-1987) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Marguerite Yourcenar

Marguerite Yourcenar

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Beffroi de Bruges : le tambour en cuivre qui commande les carillons - photo Enki

Beffroi de Bruges : le tambour en cuivre qui
commande les carillons – photo Enki

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     Naguère encore, en retrouvant son chemin dans le lacis des venelles de Bruges, [Zenon] avait cru que cette halte à l’écart des grandes routes de l’ambition et du savoir lui procurerait quelque repos après les agitations de trente-cinq ans. Il comptait éprouver l’inquiète sécurité d’un animal rassuré par l’étroitesse et l’obscurité du gîte où il a choisi de vivre. Il s’était trompé. Cette existence immobile bouillonnait sur place; le sentiment d’une activité presque terrible grondait comme une rivière souterraine. L’angoisse qui l’étreignait était autre que celle d’un philosophe persécuté pour ses livres. Le temps, qu’il avait imaginé devoir peser entre ses mains comme un lingot de plomb, fuyait et se subdivisait comme les grains du mercure. Les heures, les jours et les mois, avaient cessé de s’accorder aux signes des horloges, et même au mouvement des astres. Il lui semblait parfois être resté toute sa vie à Bruges, et parfois y être entré de la veille. (…)
     Ce Zenon qui marchait d’un pas précipité sur le pavé gras de Bruges sentait passer à travers lui, comme à travers ses vêtements usés, le vent venu du large, le flot des milliers d’êtres qui s’étaient déjà tenus sur ce point de la sphère, ou y viendraient jusqu’à cette catastrophe que nous appelons la fin du monde ; ces fantômes traversaient sans le voir le corps de cet homme qui de leur vivant n’était pas encore, ou lorsqu’ils seraient n’existerait plus. Les quidams rencontrés l’instant plus tôt dans la rue, perçus d’un coup d’oeil, puis rejetés aussitôt dans la masse informe de ce qui est passé, grossissaient incessamment cette bande de larves. Le temps, le lieu, la substance perdaient ces attributs qui sont pour nous leurs frontières; la forme n’était plus que l’écorce déchiquetée de la substance; la substance s’égouttait dans un vide qui n’était pas son contraire ; le temps et l’éternité n’étaient qu’une même chose, comme une eau noire qui coule dans une immuable nappe d’eau noire. Zenon s’abîmait dans ces visions comme un chrétien dans une. méditation sur Dieu      –      L’Œuvre au noir, 1968. – Éditions Gallimard, Paris.

pavés de Bruges - photo Enki

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–––– article du site « Encyclopédie sur la mort » sur le roman Bruges-la-Morte ––––––––––

Khnopff - Bruges-la-MorteKhnopff – Bruges-la-Morte

Extrait du texte de Christian Berg sur Bruges-la-Morte (1986)

     «Gaston Bachelard parlera d’une ophélisation d’une ville entière à propos du roman de Georges Rodenbach Bruges-la-Morte. L’auteur a choisi de projeter ses états d’âme sur Bruges car Bruges, selon lui, est le prototype même de la ville morte, jadis si brillante, mais qui connaît une fin de vie abandonnée. Elle est donc à l’image du héros : elle est demi-fantôme et survit par une illusion : seuls demeurent ses monuments pour attester de son antique richesse, comme demeure seule pour Hugues Viane les cheveux de la morte. Cette idée de la Ville-Narcisse va être soulignée par le jeu de reflets que Rodenbach met en place tout au long du récit. Il n’est pas non plus innocent d’avoir choisi une ville d’eau. L’auteur va jouer sur les valeurs métaphoriques de la noyade, du naufrage et du côté mortifère de ces eaux croupies. Thèmes mélancoliques propres au symbolisme. Gaston Bachelard analyse ce qu’il appelle le complexe d’Ophélie*, il constate que, même s’ils n’ont rien de réaliste, certains éléments sont indissociablement liés, dans l’imaginaire, au mythe d’Ophélie : elle est toujours représentée au clair de Lune, avec des fleurs, sa chevelure et sa robe étalées autour d’elle, flottant sur l’onde, paisible, semblant plus endormie que morte.»

Ce que Gaston Bachelard a appelé l’«ophélisation de l’eau» dans Bruges-la Morte, recouvre en fait un processus beaucoup plus complexe qui relie non seulement l’eau à la mort, mais qui transforme aussi peu à peu l’épouse morte en mère terrible qui invite le fils perdu à partager sa tombe d’eau et de vase. Viane est possédé par la hantise de s’«enliser» ou de «s’ensabler» (ch.VI) ; il «marche» littéralement «dans la mort» (ch.XI). Par le biais du culte marial, la sacralisation progressive de l’épouse disparue mène à l’identification de celle-ci avec le corps interdit, le corps de pierre intangible de la Mère. Celui-ci est d’abord figuré par le gisant de Marie de Bourgogne, «tout rigide sur l’entablement du sarcophage» (ch.II) à côté duquel Hugues rêve de «s’allonger». Mais terreur et fascination augmentent lorsque le corps de pierre grandit au point de s’investir dans les murs d’une ville entière. C’est alors que la montée hypnagogique s’accélère, et que les efforts déployés par Viane afin de «masquer» la morte par la vivante s’avèrent vraiment dérisoires, même s’ils ont permis au veuf de retrouver un instant la joie de vivre, d’oublier son effroi, de conjurer sa peur, d’imposer silence à la voix de bronze qui continue pourtant à l’appeler.» 

Christian Berg, « »Bruges-la-Morte » de G. Rodenbach. Lecture.»(1986).
Pour lire le texte en entier, c’est ICI > Christian Berg. « Bruges-la-Morte » de G. Rodenbach (Lecture)

    Dans l’atmosphère muette des eaux et des rues inanimées, Hugues avait moins senti la souffrance de son coeur, il avait pensé plus doucement à la morte. Il l’avait mieux revue, mieux entendue; retrouvant au fil des canaux son visage d’Ophélie en allée, écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons.

    La ville, elle aussi, aimée et belle jadis, incarnait de la sorte ses regrets. Et sa morte était Bruges. Tout s’unifiait en une destinée pareille. C’était Bruges-la-Morte, elle-même mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères froides de ses canaux, quand avait cessé d’y battre la grande pulsation de la mer.

    Ce soir-là, plus que jamais, tandis qu’il cheminait au hasard, le noir souvenir le hanta, l’émergea de dessous les ponts où pleurent les visages de sources invisibles. Une impression mortuaire émanait des logis clos, des vitres comme des yeux brouillés d’agonie, des pignons calquant dans l’eau des escaliers de crêpe. Il longea le Quai Vert, le Quai du Miroir, s’éloigna vers le Pont du Moulin, les banlieues tristes bordées de peupliers. Et partout, sur sa tête, l’égouttement froid, les petites notes salées des cloches de paroisse, projetées comme d’un goupillon pour quelque absoute.

     Dans cette solitude du soir et de l’automne, où le vent balayait les dernières feuilles, il éprouva plus que jamais le désir d’avoir fini sa vie et l’impatience du tombeau. Il semblait qu’une ombre s’allongeât des tours sur son âme; qu’un conseil vînt des vieux murs jusqu’à lui; qu’une voix chuchotante montât de l’eau – l’eau s’en venant au-devant de lui, comme elle vint au-devant d’Ophélie, ainsi que le racontent les fossoyeurs de Shakespeare*.
     […]
     Hugues garda de cette rencontre un grand trouble. Maintenant, quand il songeait à sa femme, c’était l’inconnue de l’autre soir qu’il revoyait; elle était son souvenir vivant, précisé. Elle lui apparaissait comme la morte plus ressemblante.

     Lorsqu’il allait, en de muettes dévotions, baiser la relique de la chevelure conservée ou s’attendrir devant quelque portrait, ce n’est plus avec la morte qu’il confrontait l’image, mais avec la vivante qui lui ressemblait. Mystérieuse identification de deux visages. Ç’avait été comme une pitié du sort offrant des points de repère à sa mémoire, se mettant de connivence avec lui contre l’oubli, substituant une estampe fraîche à celle qui pâlissait, déjà jaunie et piquée par le temps.
     […]
     Hugues, les jours suivants, se trouva tout hanté. Donc une femme existait, absolument pareille à celle qu’il avait perdue. Pour l’avoir vue passer, il avait fait, une minute, le rêve cruel que celle-ci allait revenir, était revenue et s’avançait vers lui, comme naguère. Les mêmes cheveux – toute semblable et adéquate. Caprice bizarre de la Nature et de la Destinée!
      […]
   Hugues se trouva sans force, tout l’être attiré, entraîné dans le sillage de cette apparition. La morte était là devant lui; elle cheminait; elle s’en allait. Il fallait marcher derrière elle, s’approcher, la regarder, boire ses yeux retrouvés, rallumer sa vie à ses cheveux qui étaient de la lumière. Il fallait la suivre, sans discuter, simplement, jusqu’au bout de la ville et jusqu’au bout du monde.

     Il n’avait pas raisonné; mais, machinalement, s’était remis à marcher derrière elle, tout près cette fois, avec la peur haletante de la perdre encore, à travers cette vieille ville aux rues en circuits et en méandres.

Certes, il n’avait pas songé une minute à cette action anormale de sa part: suivre une femme. Eh non! c’est sa femme qu’il suivait, qu’il accompagnait dans cette crépusculaire promenade et qu’il allait reconduire jusqu’à son tombeau.

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