Enfance – les livres (extrait de « Les Mots » de Jean-Paul Sartre)


Jean-Paul Sartre à l’âge de 16 ans, en 1921

        Magnifique témoignage dans cet extrait de la prise de conscience soudaine par un petit enfant de ce que sont la lecture et le livre, des différences entre le parler et le lire, entre l’expression libre et vivante du locuteur dont le récit est ouvert à tous les possibles et l’expression contrainte du lecteur qui n’est que le transmetteur de la parole officielle et magnifiée délivrée par le livre : « Au bout d’un instant j’avais compris : c’est le livre qui parlait. Des phrases en sortaient qui me faisaient peur : c’étaient de vrais mille-pattes, elles grouillaient de syllabes et de lettres »

La découverte de la lecture

     J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était faite de les épousseter sauf une fois l’an, avant la rentrée d’octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées ; droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait. Elles se ressemblaient toutes, je m’ébattais dans un minuscule sanctuaire, entouré de monuments trapus, antiques, qui m’avaient vu naître, qui me verraient mourir et dont la permanence me garantissait un avenir aussi calme que le passé.
     Je les touchais en cachette pour honorer mes mains de leur poussière mais je ne savais trop qu’en faire et j’assistais chaque jour à des cérémonies dont le sens m’échappait : mon grand-père – si maladroit, d’habitude, que ma mère lui boutonnait ses gants – maniait ces objets culturels avec une dextérité d’officiant. Je l’ai vu mille fois se lever d’un air absent, faire le tour de sa table, traverser la pièce en deux enjambées, prendre un volume sans hésiter, sans se donner le temps de choisir, le feuilleter en regagnant son fauteuil, par un mouvement combiné du pouce et de l’index puis, à peine assis, l’ouvrir d’un coup sec « à la bonne page » en le faisant craquer comme un soulier. Quelquefois je m’approchais pour observer ces boîtes qui se fendaient comme des huîtres et je découvrais la nudité de leurs organes intérieurs, des feuilles blêmes et moisies, légèrement boursouflées, couvertes de veinules noires, qui buvaient l’encre et sentaient le champignon.
     Dans la chambre de ma grand-mère les livres étaient couchés ; elle les empruntait à un cabinet de lecture et je n’en ai jamais vu plus de deux à la fois. Ces colifichets me faisaient penser à des confiseries de Nouvel An parce que leurs feuillets souples et miroitants semblaient découpés dans du papier glacé. Vifs, blancs, presque neufs, ils servaient de prétexte à des mystères légers. Chaque vendredi, ma grand-mère s’habillait pour sortir et disait : « Je vais les rendre » ; au retour, après avoir ôté son chapeau noir et sa voilette, elle les tirait de son manchon et je me demandais, mystifié : « Sont-ce les mêmes ? » Elle les « couvrait » soigneusement puis, après avoir choisi l’un d’eux, s’installait près de la fenêtre, dans sa bergère à oreillettes, chaussait ses besicles, soupirait de bonheur et de lassitude, baissait les paupières avec un fin sourire voluptueux que j’ai retrouvé depuis sur les lèvres de la Joconde ; ma mère se taisait, m’invitait à me taire, je pensais à la messe, à la mort, au sommeil : je m’emplissais d’un silence sacré. De temps en temps, Louise avait un petit rire ; elle appelait sa fille, pointait du doigt sur une ligne et les deux femmes échangeaient un regard complice. Pourtant, je n’aimais pas ces brochures trop distinguées ; c’étaient des intruses et mon grand-père ne cachait pas qu’elles faisaient l’objet d’un culte mineur, exclusivement féminin. Le dimanche, il entrait par désœuvrement dans la chambre de sa femme et se plantait devant elle sans rien trouver à lui dire ; tout le monde le regardait, il tambourinait contre la vitre puis, à bout d’invention, se retournait vers Louise et lui ôtait des mains son roman : « Charles ! s’écriait-elle furieuse, tu vas me perdre ma page ! » Déjà, les sourcils hauts, il lisait ; brusquement son boa frappait la brochure : « Comprends pas ! — Mais comment veux-tu comprendre ? disait ma grand-mère : tu lis par-dedans ! » Il finissait par jeter le livre sur la table et s’en allait en haussant les épaules.
     (…)
     Je ne savais pas encore lire mais j’étais assez snob pour exiger d’avoir mes livres. Mon grand-père se rendit chez son coquin d’éditeur et se fit donner Les Contes du poète Maurice Bouchor, récits tirés du folklore et mis au goût de l’enfance par un homme qui avait gardé, disait-il des yeux d’enfant. Je voulus commencer sur l’heure les cérémonies d’appropriation. Je pris les deux petits volumes, je les flairai, je les palpai, les ouvris négligemment « à la bonne page » en les faisant craquer. En vain : je n’avais pas le sentiment de les posséder. J’essai sans plus de succès de les traiter en poupées, de les bercer, de les embrasser, de les battre. Au bord des larmes, je finis par les poser sur les genoux de ma mère. elle leva les yeux de son ouvrage : « Que veux-tu que je te lise, mon chéri ? Les Fées ? » Je demandais, incrédule :  «  Les Fées, c’est là-dedans ? » Cette histoire m’était familière : ma mère me la racontait souvent, quand elle me débarbouillait, en s’interrompant pour me frictionner à l’eau de Cologne, pour ramasser, sous la baignoire, le savon qui lui avait glissé de sains et j’écoutais distraitement le récit trop connu; je n’avais d’yeux que pour Anne-Marie, cette jeune fille de tous mes matins ; je n’avais d’oreilles que pour sa voix troublée par la servitude ; je me plaisais à ses phrases inachevées, à ses mots toujours en retard, à sa brusque assurance, vivement défaite et qui se tournait en déroute pour disparaître dans un effilochement mélodieux et se recomposer après un silence. L’histoire, ça venait par-dessus le marché : c’était le lien de ses soliloques. Tout le temps qu’elle parlait nous étions seuls et clandestins, loin des hommes, des dieux et des prêtres, deux biches au bois, avec des autres biches, les Fées ; je n’arrivais pas à croire qu’on eût composé tout un livre pour y faire figurer cet épisode de notre vie profane qui sentait le savon et l’eau de Cologne.
      Anne-Marie me fit asseoir en face d’elle, sur ma petite chaise ; elle se pencha, baissa les paupières, s’endormit. De ce visage de statue sortit une voix de plâtre. Je perdis la tête : qui racontait ? quoi ? et à qui ? Ma mère s’était absentée : pas un sourire, pas un signe de connivence, j’étais en exil. Et puis je ne reconnaissais pas son langage. Où prenait-elle cette assurance ? Au bout d’un instant j’avais compris : c’est le livre qui parlait. des phrases en sortaient qui me faisaient peur : c’étaient de vrais mille-pattes, elles grouillaient de syllabes et de lettres , étiraient leurs diphtongues, faisaient vibrer les double consonnes ; chantantes, nasales, coupées de pauses et de soupirs, riches en mots inconnus, elles  s’enchaînaient d’elles-mêmes et de leurs méandres sans se soucier de moi : quelquefois elles disparaissaient avant que j’eusse pu les comprendre, d’autres fois j’avais compris d’avance et elles continuaient de rouler noblement vers leur fin sans me faire grâce d’une virgule. Assurément, ce discours ne m’était pas destiné. Quant à l’histoire, elle s’était endimanchée : le bûcheron, la bûcheronne et leurs filles, la fée, toutes ces petites gens, nos semblables, avaient pris de la majesté; on parlait de leurs guenilles avec magnificence, les mots déteignaient sur les choses, transformant les actions en rites et les évènements en cérémonies.

Jean-Paul Sartre : Les mots (1964), 1ère partie (« Lire »)

 * iconographie : Charles Schweitzer, le grand-père maternel qui endossera le rôle du père et sa fille Anne-Marie, la mère de Jean-Paul Sartre.


L’épisode de la coupe de cheveux vers l’âge de sept ans

« ce ravissant bébé avec cette tête un peu conventionnelle qui plaît aux mamans médiocres »
« mes cheveux coupés ont entraîné avec eux cette splendeur éphémère, je suis devenu laid comme un crapaud, beaucoup plus laid encore qu’à présent. Aussi plus personne n’a plus voulu me photographier. On craignait que je ne fisse se voiler la plaque sensible, comme ces spectacles affreux qui font faire des fausses couches aux femmes enceintes »
°

« Il y eut des cris mais pas d’embrassements et ma mère s’enferma dans sa chambre pour pleurer : on avait troqué sa fillette contre un garçonnet. Il y avait pis : tant qu’elles voltigeaient autour de mes oreilles, mes belles anglaises lui avaient permis de refuser l’évidence de ma laideur. Déjà, pourtant, mon œil entrait dans son crépuscule. Il fallut qu’elle s’avouât la vérité. Mon grand-père semblait lui-même tout interdit ; on lui avait confié sa petite merveille, il avait rendu un crapaud : c’était saper à la base ses futurs émerveillements »

Arbre généalogique de la famille Schweitzer. Le père militaire de Jean-Paul Sartre, Jean Baptiste, est mort prématurément 15 mois après sa naissance. Il est alors élevé par sa mère Anne-Marie née Schweitzer (elle était la cousine du grand Albert Schweitzer) et ses grands-parents alsaciens qui avaient opté pour la France après le rattachement de l’Alsace à l’Allemagne de 1870 mais à l’âge de 12 ans, sa mère se remarie et la famille recomposée se transporte à La Rochelle. C’est la fin de la période heureuse et insouciante de son enfance jusqu’alors gâtée et hyperprotégée avec des années de lycée éprouvantes.


Maurice Bouchor (1855-1929), l’écrivain auquel fait allusion le texte,  est un poète et auteur dramatique français qui a beaucoup écrit pour les enfants, notamment des pièces de marionnettes (qu’il confectionnait lui-même) jouées à Paris au Petit-Théâtre des Marionnettes de la Galerie Vivienne, des poèmes qui ont été utilisées par l’école laïque pour des dictées et des récitations et enfin des contes dont Les Fées, l’histoire que la mère de J.P. Sartre, Anne-Marie Schweitzer, lui lisait enfant. Versant dans le mysticisme et le bouddhisme, Michel Bouchor devint végétarien et est l’auteur d’un sonnet célèbre :
              Je ne me nourris plus de cadavres, tant mieux !
              Apaisant dans ma chair un monstre furieux,
             Je tâche de ne point faire pleurer les anges.  

     Je n’ai pas retrouvé sur Internet, le conte Les Fées de cet écrivain… Si quelqu’un avait des informations à ce sujet…


Enfance : le plaisir de petites peurs sans conséquence


la balance à bascule (Viou)

La balance à bascule

Capture d_écran 2017-04-09 à 01.18.50     Elle se tourna vers Ernestine, qui traînait dans la rue en se dandinant sur ses grosses jambes molles. La figure d’Ernestine était grise et grippée comme une serpillère. Elle était vieille. Moins vieille tout de même que grand-père et grand-mère qui, eux, avaient passé le temps ou l’on compte par années. Lorsque Ernestine l’eut enfin rejointe, Sylvie pénétra sous le porche. Il était très large, pour permettre le va-et-vient des camions, des chariots. Au milieu du passage, se découpait le tablier de la bascule qui servait à peser les chargements. Quand on marchait dessus, on éprouvait une légère impression de flottement, d’oscillation mécanique. Sylvie ne manquait jamais de passer sur le pont pour sentir, sous ses pieds, le vide. Cette fois encore, elle goûta le plaisir d’une petite peur sans conséquence. Sûrement, la plate-forme allait se dérober sous son poids, la précipitant dans une chute verticale au fond d’un trou noir où s’entrecroisaient des barres de fer. Comme rien ne se produisait, elle jeta un regard vers la baie vitrée, derrière laquelle se dressait le cadran blanc de la balance. L’aiguille n’avait pas bougé. « Je ne suis pas encore assez lourde, décida Sylvie. Une vraie plume. Peut-être que je n’existe pas ! » Puis, elle imagina toute la famille réunie sur le pont à bascule : grand-père, grand-mère, maman, tante Madeleine, elle-même…, Alors, sans doute l’aiguille consentirait à se déplacer. Combien de kilos représenteraient-ils, pris en semble ? Cent ? Mille ? Elle sourit à l’idée du groupe qu’ils formeraient, serrés coude à coude sous le porche, comme pour une photographie, et se dirigea résolument vers la cour. Là se trouvait la niche de Toby.        (Henri Troyat, Viou. pp.6-7)

Les plaisirs de petites peurs sans conséquence…

     Qui n’a pas joué, enfant, à « se faire peur », à se confronter au danger de l’inconnu, de l’interdit. Qui n’a pas ressenti l’attirance d’éprouver la peur, de se retrouver dans l’antichambre de l’épouvante au plus près du danger, de l’innommable, de l’irréversible.  Pour l’enfant, ce désir paradoxal, puisqu’au même moment il ressent le besoin d’être en sécurité et espère de tout ses forces que « cela n’arrivera pas » est un moyen d’apprivoiser sa  peur en mesurant le danger. L’enfance est une confrontation au monde, un apprentissage de celui-ci en vue d’acquérir une confiance en soi pour mener une vie autonome et quoi de plus angoissant que la persistance de zones d’ombre, de situations inconnues que l’on a pas appris à maîtriser. L’ignorance de ce qui nous menace et des moyens de s’en protéger est source de danger et le fait de se confronter à ce danger est le moyen trouvé par l’enfant pour  l’apprivoiser et l’exorciser. Si, pour certains la peur est un sentiment à éviter absolument : « La peur, c’est quelque chose d’effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur… » (Maupassant), pour d’autres, c’est un sentiment source de satisfaction et même de plaisir. Pour un enfant, dominer sa peur, s’accompagne souvent du plaisir délicieux qu’apportent les émotions intenses que l’on ressent au moment de la confrontation avec le danger et du sentiment de fierté que l’on éprouve après la victoire remportée sur soi-même. Mais dans ces conditions le risque est réel pour certains de développer une addiction aux émotions développées par la peur : « La peur est agréable au corps. Je sais de quoi je parle. La bouche qui se sèche, la gorge qui devient rêche, le coeur qui tape à tout casser, cette merveilleuse lucidité de l’esprit qui s’empare de vous au moment voulu… La peur n’est pas un ignoble sentiment, c’est une exquise sensation » (Louis Calaferte). Chez les enfants, cette expérience se pratique le plus souvent par l’intermédiaire du jeu. En ce sens, on peut assimiler le jeu à « se faire peur » aux rites de passage à l’état adulte auxquels on soumettait les adolescents dans certaines sociétés.

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      Dans un tout autre style et environnement, on trouve un bon exemple de cette expérience d’apprentissage du danger, propre à l’enfance, dans le roman d’Elena Ferrante, L’amie prodigieuse. Enfants, les deux héroïnes, Elena et Lila, vivent dans leur monde propre et multiplient les expériences mais à un degré supérieur frisant la provocation et le masochisme et de nature particulièrement « trash ». Sans doute le fait que l’enfance des deux fillettes se déroulent dans ce lieu de misère, de sauvagerie et de perdition qu’est le Naples des lendemains de guerre y est il pour quelque chose.

    « Quand on est au monde depuis peu de temps, il est difficile de comprendre quels sont les sentiments à l’origine de notre sentiment du désastre, et peut-être n’en ressent-on même pas la nécessité. Les grandes personnes, en attente du lendemain, évoluent dans un présent derrière lequel il y a hier, avant-hier ou tout au plus la semaine passée. Les petits ne savent pas ce que cela veut dire «hier», «avant-hier», ni même «demain», pour eux tout est ici et maintenant (…) Moi, j’étais petite et, en fin de compte, ma poupée en savait plus long que moi. Je lui parlais, elle me parlait. (…) La poupée de Lila, en revanche, avait un corps en chiffon jaunâtre rempli de sciure, et je la trouvais laide et crasseuse. Toutes deux s’épiaient, se soupesaient, toujours prêtes à se blottir dans nos bras si un orage éclatait, s’il y avait du tonnerre ou si quelqu’un de plus grand, de plus fort et aux dents plus aiguisées, voulait s’emparer d’elles.  »  Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.28-29)

    « C’était l’heure de rentrer mais nous nous attardions, occupées à mettre notre courage à l’épreuve, par défi et sans jamais nous adresser la parole. Depuis quelque temps, à l’école et en dehors, nous ne faisions que cela. Lila glissait la main, puis tout le bras, dans la gueule noire d’une bouche d’égoût, et juste après je faisais de même, le cœur battant, espérant que les cafards ne courraient pas sur la peau et que les rats ne me mordraient pas. Lila grimpait jusqu’à la fenêtre de Madame Spagnuolo, au rez-de-chaussée, se pendait à la barre de fer où passait le fil à linge, se balançait et puis se laissait glisser jusqu’au trottoir, et moi je le faisais aussitôt à mon tour, même si j’avais peur de tomber et de me faire mal. Lila s’enfonçait sous la peau l’épingle de nourrice rouillée qu’elle agit trouvée dans la rue je ne sais quand mais qu’elle gardait dans sacoche comme si c’était le cadeau d’une fée : moi j’observais la pointe de métal qui creusait un tunnel blanchâtre dans sa paume puis, quand elle l’enlevait et me la tendait, je faisais de même.
ogre     Tout à coup, elle me lança un de ses regard bien à elle, immobile, les yeux plissés, et se dirigea vers l’immeuble où habitait Don Achille. La peur me figea le sang. Don Achille, c’était l’ogre des contes, et j’avais l’interdiction absolue de l’approcher, lui parler, le regarder ou l’épier : il fallait faire comme si sa famille et lui n’existaient pas. Il était craint et haï, dans ma famille mais pas seulement, sans que je sache d’où ça venait. Mon père en parlait de telle façon que je l’avais imaginé gros, couvert de cloques violacées et constamment hors de lui, malgré ce «Don» qui évoquait au contraire, pour moi, une autorité calme; C’était un être fait de je ne sais quelle matière – fer, verre ou ortie – mais vivant, vivant avec un souffle brûlant qui lui sortait par le nez et par la bouche. je croyais que si je le voyais ne serait-ce que de loin, il me planterait dans les yeux quelque objet acéré et chauffé à blanc. Et si j’avais la folie de m’approcher de la porte de son appartement, là il me tuerait. (…)
      Je m’habituai à l’obscurité et découvris Lila assise sur la première marche des escaliers. Elle se leva et nous commençames à monter…     Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, pp.22-27)


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Viou, d’Henri Troyat

    Dans ce roman d’Henri Troyat écrit tardivement en 1980 à l’âge de 69 ans, Viou, c’est Sylvie Lesoyeux, une petite fille de huit ans élevée par ses grands-parents dans la ville du Puy depuis la mort de son père, médecin, tué par les allemands alors qu’il soignait les maquisards lors de la libération et l’éloignement de sa mère partie à Paris pour gagner sa vie. Ce sont ses parents qui avaient inventé ce diminutif Viou, à partir d’une première appellation, Sylviou. La grand-mère de Viou est une catholique fervente, raide et distante qui lui manifeste un amour froid, le grand-père fait preuve de plus de compréhension et d’affection mais déserte dés que cela lui est possible la maison pour échapper à la présence stressante de son épouse. Dans cet ambiance pesante ponctuée par les rites des cérémonies à l’église, des visites au cimetière et la récitation des prières, Viou se réfugie dans la compagnie du chien Toby, de l’ours en peluche éclopé Casimir que lui a légué sa maman, de ses poupées et des souvenirs des moments passés en compagnie de sa maman. Son papa, dont elle n’a qu’un souvenir diffus est présent par les multiples photos exposées dans la maison de ses parents le montrant à diverses époques de sa vie et par les histoires idéalisées que raconte sa grand-mère. Le roman de Troyat montre de manière touchante, les angoisses et les émotions d’une petite fille orpheline de père et privée de sa maman et son lent cheminement pour tout à la fois se préserver du monde des adultes qu’elle juge le plus souvent injuste et incompréhensible et s’y faire une place pour exister en tant que personne.

      Viou est le premier roman d’une trilogie et sera suivi par À demain Sylvie, qui raconte la vie de la petite fille à Paris enfin réunie avec sa mère et le nouvel époux de celle-ci et Troisième bonheur qui raconte sa vie d’adulte.


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Enfance – J’ai mes idées… Le petit Pierre


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Extrait de « Enfance » de Nathalie Sarraute

      Quand Monsieur Laran vient chez mon père, il ramène chez lui son fils Pierre qui a mon âge. Mon père estime beaucoup Monsieur Laran, c’est un savant, il enseigne dans une grande école, je crois que c’est à l’ « École des Mines ». Mon père dit que Pierre est très intelligent, très fort en sciences, toujours le premier de sa classe. je dois passer avec lui une grande partie de l’après-midi, et nous devons prendre l’air, il faut que nous allions jouer au parc Montsouris.

     Nous marchons côte à côte dans la grande avenue morne. Pierre ressemble beaucoup à son père mais il paraît plus vieux que lui. Je sais bien qu’il devait être vêtu comme l’étaient les petits garçons de son âge, mais quand je le revois maintenant, je dois effacer le chapeau melon que je vois sur sa tête et le remplacer par un béret de matelot, je dois lui enlever le haut faux col blanc de son père, dénuder son cou, poser sur ses épaules un large col marin, transformer son pantalon en culotte courte… mais aucun de ces changements ne me permet de le transformer en petit garçon. C’est un vieux monsieur avec qui je me promène. Vieux et triste. On voit qu’il en sait long… sur quoi ? Je n’en sais rien, sur toutes sortes de choses que j’ignore… Il écoute mon babil d’enfant… mais il est rare que j’arrive, comme avec presque toutes le grandes personnes, à le faire sourire

Nathalie Sarraute, Enfance, Gallimard Folio, p.138-139.


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Enfance – J’ai mes idées… Angoisses enfantines


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Extrait de »Enfance » de Nathalie Sarraute

         […] Elle avait dit : « un enfant qui aime sa mère trouve que personne n’est plus beau qu’elle. » Et ce sont ces mots qui ressortaient, ce sont ces mots qui m’occupaient… Un enfant ?. Un. Un. Oui, un enfant parmi tous les autres, un enfant comme tous les autres enfants. […] Quel enfant ne l’aime pas ? Où a- t-on jamais vu ça ? Nulle part. Ce ne serait pas un enfant, ce serait un monstre. Ou alors elle ne serait pas une vraie mère, ce serait une marâtre. Donc un enfant comme sont, comme doivent être les enfants, aime sa maman. Et alors il la trouve plus belle que qui que ce soit au monde. C’est cet amour qu’il a pour elle qui la lui fait trouver si belle… La plus belle… Et moi, c’est évident, je ne l’aime pas, puisque je trouve la poupée du coiffeur plus belle.
      Mais comment est-ce possible ? Mais est-ce certain ? Mais peut-être, après tout, que je ne le trouve pas… Est-il bien sûr qu’elle est plus belle ? L’est-elle vraiment ? Il faut encore l’examiner… Je fais réapparaître devant moi le visage rose, lumineux… je revois chacun de ses traits… Il n’y a rien à faire, je n’y peux rien, il n’y a rien en elle qui ne soit beau, c’est cela être belle… et maman… je vois bien son visage fin, sa peau soyeuse, dorée… ce que son regard dégage… mais voilà, il n’y a pas moyen de ne pas le voir, ses oreilles ne sont pas assez petites, leurs lobes sont trop longs, la ligne de ses lèvres est trop droite, ses yeux ne sont pas assez grands, ces cils sont assez courts, ses cheveux sont plats… sur maman « belle » n’adhère pas partout, pas bien, ça se décolle ici et encore là, j’ai beau m’efforcer, il n’y a rien à faire, ça crève les yeux : maman n’est pas aussi belle.

     Maintenant cette idée s’est installée en moi, il ne dépend pas de ma volonté de la déloger. Je peux m’obliger à la repousser au second plan, à la remplacer par une autre idée, mais pour un temps seulement… elle est toujours là, blottie dans un coin, prête à tout moment à s’avancer, à tout écarter devant elle, à occuper toute la place… On dirait que de la repousser, de trop la comprimer, augmente encore sa poussée. Elle est la preuve, le signe de ce que je suis : un enfant qui n’aime pas sa mère. Un enfant qui porte sur lui quelque chose qui le sépare, qui le met au ban des autres enfants… des enfants légers, insouciants que je vois rire, crier, se poursuivre, se balancer au jardin, dans le square… et moi je suis à l’écart. Seule avec ça, que personne ne connaît, personne si on le lui révélait, ne pourrait le croire.
     Je n’essaie plus de lutter, d’évoquer encore la tête dans la vitrine et de la placer auprès de celle de maman… je sais que cela ne ferait qu’installer en moi encore plus solidement l’idée…
      Et d’ailleurs cette poupée s’est elle-même effacée emportant avec elle l’idée fixe sur elle… mais sa place a été aussitôt occupée… une autre idée semblable est venue la remplacer. C’est même peut-être cette nouvelle idée qui l’a délogée…

      Il n’y a plus en moi comme avant, comme en tous les autres, les vrais enfants, ces eaux vives, rapides, limpides, pareilles à celles des rivières de montagne, des torrents, mais les eaux stagnantes, bourbeuses, polluées des étangs… celles qui attirent les moustiques. Tu n’as pas besoin de me répéter que je n’étais pas capable d’évoquer ces images… ce qui est certain, c’est qu’elles rendent exactement la sensation que me donnait mon pitoyable état.

     Les idées arrivent n’importe quand, piquent, tiens, en voici une… et le dard minuscule s’enfonce, j’ai mal… « Maman a la peau d’un singe. »
      Elles sont ainsi maintenant, ces idées, elles se permettent n’importe quoi. Je regarde le décolleté de maman, ses bras nus dorés, bronzés, et tout à coup en moi un diablotin, un petit esprit malicieux, comme les « domovoï * » qui jouent toutes sortes de farces dans les maisons, m’envoie cette giclée, cette idée : « Maman a la peau d’un singe. » Je veux essuyer çà, l’effacer… ce n’est pas moi qui ai pensé ça. Mais il n’y a rien à faire, la fourrure d’un singe aperçu dans la cage du jardin d’acclimatation est venue, je ne sais comment, se poser sur le cou, sur les bras de maman et voici l’idée… elle me fait mal…

 * domovoï : esprit bienveillant, protecteur de la maison du folklore russe. De petite taille et hirsute, il est farceur et joue des tours à ceux avec qui il est en mauvais terme. C’est l’équivalent du Servan des Alpes.

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Retour sur une photo : au sujet de la dignité et de l’innocence…

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Dignité et innocence…

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Une tenue innocente ?

« Innocence »L’innocence est une notion désignant une caractéristique propre à une personne ingénue ou bien n’ayant jamais effectué d’acte dit coupable c’est-à-dire ayant nuit à quelque chose ou à quelqu’un. L’étymologie d’« innocence » est rattachée à la racine indo-européenne Nek-, Nok- qui veut dire « causer la mort de quelqu’un » et qui a donné « noyer » puis « nocif », « nuisible ». La composition avec le privatif in- donne ainsi à « innocence » pour signification étymologique « non-nuisible », nuisible au sens de « causer la mort de quelqu’un ».

    Concernant l’article précédent qui portait sur une interprétation toute personnelle d’une photo de deux écolières prise en 2004 à Banda Aceh en Indonésie que je reproduis  de nouveau ci-dessus, Abel, l’un de mes interlocuteurs, trouve que j’en fait trop allant chercher de l’idéologie islamique là où il n’y a somme toute que de l’innocence et de la normalité. Il ne voit dans l’accoutrement de ces deux petites filles qu’un désir de parents de « bien habiller leurs enfants pour aller à l’école dans la dignité comme partout dans le monde »   et que cela n’a « rien à voir avec la religion et l’idée de pureté » mais « plutôt avec l’idée d’enfance, d’innocence », de la même manière « qu’un petit garçon acehnais sera pareillement bien habillé en allant à l’école en uniforme ». Bref, je n’avais rien compris avec mon regard de français laïcard obtus intolérant (et sans doute un tantinet islamophobe) et j’aurais été « moins surpris si ces enfants avaient eu l’air de petits sauvages, pleins de boues et de cambouis, [ce] qui aurait été plus en accord avec l’environnement ???? ».

« Innocence », non-atteinte à l’intégrité d’autrui, ce qui implique respect de l’autre et tolérance. Je ne doute pas que ces deux enfants soient innocents, que cette innocence dont ils font preuve nous attendrit et nous bouleverse et que pour cette raison elle est contagieuse et que l’on voudrait ardemment qu’à partir de cette innocence le reste du tableau soit tout aussi positif et merveilleux… Mais ce désir risque de troubler notre jugement au point que certains ne sont plus capables de discerner dans l’accoutrement « innocent » de ces deux enfants, le hijab, ce foulard islamique qui masque les cheveux, les oreilles, le cou, et parfois les épaules pour la plus jeune et  le jilbab qui couvre en totalité le reste du corps pour la plus grande et ces vêtements n’ont malheureusement rien d’innocent…

Jilbab.pngjilbebjilbab ou djilbab, ce « vêtement féminin large et ample composé d’une longue robe et d’une capuche couvrant les cheveux et l’ensemble du corps hormis les pieds et les mains fait pour cacher les formes de la femme. » originaire des pays du Golfe dont le port se retrouve dans certains pays où l’Islam est la religion majoritaire, comme l’Indonésie ou l’Iran où il est connu sous le nom de tchador (selon la définition de Wikipedia).

    Les musulmans conservateurs qui prônent ou imposent ces vêtements aux femmes ou des vêtements encore plus « couvrants » justifient leur action par une interprétation jugée par certains tendancieuse et restrictive de certains textes du Coran. C’est ainsi que selon l’écrivain et universitaire américain d’origine iranienne Reza Aslan (Le Miséricordieux : la véritable histoire de Mahomet et de l’islam) l’emblème devenu aujourd’hui le signe le plus distinctif de l’islam, le port du voile, n’est prescrit nulle part de manière explicite dans le Coran aux femmes musulmanes : L’oumma (la communauté des croyants) ignora toute tradition du voile jusque vers 627, date à laquelle le « verset du hijab » pris de court la communauté. Ce verset, cependant, ne s’adressait pas aux femmes en général, mais exclusivement aux épouses de Mahomet.

Ô vous qui croyez !
N’entrez pas dans les demeures du Prophète sans avoir obtenu la permission d’y prendre un repas […]
Quand vous êtes invités, entrez et retirez-vous après avoir mangé […]
Quand vous demandez quelque objet aux épouses du Prophète, faites-le derrière un voile (hijab).
Cela est plus pur pour vos cœurs et pour leurs cœurs.      Coran 33; 53.

    Reza Aslan explique cette restriction par le fait que la demeure de Mahomet était devenue le centre de la vie religieuse et sociale de l’oumma et qu’elle était parcourue à toute heure du jour par des visiteurs dont les tentes se dressaient dans la cour ouverte à quelques mètres seulement des appartements où dormaient les épouses du Prophète. Cette situation dont on pouvait s’accommoder lorsque Mahomet n’était qu’un cheikh tribal était devenue intenable en 627 dés lors qu’il était devenu le chef d’une vaste communauté en expansion rapide et la nécessité se fit jour d’instituer une sorte de ségrégation pour préserver l’inviolabilité de ses épouses. C’est ainsi que fut adopté le port du voile, emprunté pour l’occasion aux femmes iraniennes et syriennes des classes supérieures.

      Et dis aux croyantes qu’elles baissent leurs regards, et qu’elles gardent leur chasteté, et qu’elles ne montrent de leurs parures que ce qui en paraît, et qu’elles ne montrent leurs parures qu’à leur mari, ou à leur père, ou au père de leur mari, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou à leurs compagnes, ou aux esclaves que leurs mains possèdent, ou aux domestiques mâles qui n’ont pas le désir, ou aux garçons qui n’ont pas encore puissance sur les parties cachées des femmes…       (Coran, sourate « la lumière » n 24, verset n 31).

     Pour l’intellectuelle marocaine Asma Lamrabet il existe dans le Coran sept occurences du mot hidjab qui renvoient invariablement au sens de « rideau, séparation, cloison »  autrement dit, tout ce qui qui, dans une pièce, cache et dissimule quelque chose. Il s’agit des versets 7; 46 / 17; 45 / 19; 17 / 38; 32 / 41; 5 / 42; 51 et 33; 53. 

« Quand tu récites le Coran, Nous plaçons un rideau invisible (Hijab) entre toi et ceux qui ne croient pas à la vie future » Coran 17 ;45.

« Il n’est pas donné à un homme, que Dieu lui parle directement, si ce n’est pas inspiration ou derrière un voile (Hijab) ou par l’envoi d’un messager qui lui révèle, par Sa permission, ce qu’il veut. » Coran 42 ; 51.

    Les explications qu’Asma Lamrabet donne sur l’origine historique du hidjab et la signification de ce dernier verset, le plus important de tous rejoignent celles de Reza Aslan : c’est la nécessité de dresser un Hijab ou rideau entre les hommes étrangers qui rentraient dans la demeure du prophète  et ses épouses dans le but de leur préserver le respect qui leur était du qui est à son origine. Il existe dans le Coran un autre verset qui utilise un autre terme que hidjab avec le sens exact de foulard ou écharpe. Il s’agit du terme  de khoumourihina qui est le pluriel du mot khimar qui signifie la « simple écharpe ou foulard. » que portaient en ce temps là  les femmes dans la péninsule arabique mais aussi dans toutes les autres civilisations de l’époque. (lire absolument à ce sujet son texte : Le « voile » dit islamique : une relecture des concepts – Extrait du livre « Femmes et hommes dans le Coran : quelle égalité ? : c’est  ICI ). Le problème, lorsque l’on lit les textes coraniques est que  hijab est traduit le plus souvent par « voile » et que cette traduction est porteuse d’une connotation idéologique qui influence la compréhension du texte.

« …Dis également aux croyantes de ne laisser paraître de leurs beauté (zinatouhouna) que ce qui en paraît  et de rabattre leurs écharpes (khoumourihina) sur leur poitrine (jouyoubihina) et à ne montrer leurs atours qu’à leurs époux, leurs pères, leurs beaux pères, leurs fils, leurs frères, leurs neveux… Dis leur encore de ne pas frapper le sol de leurs pieds pour ne pas montrer leurs atours cachés »    Coran 24 ;31

     Ces deux termes hidjab et khimar ont été utilisés dans le Coran pour qualifier ce qui voile, masque et protège quelque chose. Pour Asma Lambaret, le fait d’avoir utilisé par la suite le terme de hidjab en remplacement de ce qui est désigné comme un simple foulard traduit la volonté de séparer la femme du reste du corps social : « On a imposé le « hidjab » aux femmes musulmanes dans son sens de « séparation » afin de bien indiquer à ce dernières où est leur place dans ala société, autrement dit afin de les cantonner, au nom de l’islam, dans la relégation et l’ombre, loin de la sphère sociopolitique. » Elle oppose le « hidjab » restrictif imposé par les hommes au « khimar » choisi délibérément par les premières musulmanes comme signe de visibilité sociale.     (Le Monde des Religions– n°79 sept.oct. 2016)

     Il existe un autre terme dans le Coran qui désigne la cape ou la mante qui couvrait anciennement les épaules, le Jilbàb.

« Ô Prophète! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles (jalâbihinna) : elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées. Allah est Pardonneur et Miséricordieux. »   Coran 59; 33

Jalâbihinna est le pluriel de Jilbàb qui désignait dans les temps anciens un vêtement « de dessus » ouvert sur le devant apparenté à la cape ou à la mante. Il n’avait donc pas à cette époque la même signification que le jilbab saoudien, cette longue robe le plus souvent noire utilisée par les saoudiennes ou par les musulmanes d’Iran et d’indonésie. C’est selon la définition ancienne qu’André Chouraqui traduit ce passage du Coran :

 » Ohé, le Nabi, dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des adhérents, de resserrer sur elles leur mante, c’est pour elles le moyen d’être reconnues, et de ne pas être offensées, Allah, clément, matriciel. « 

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indonésienne à « contre-courant »

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Je persiste et signe…

dsc_0016-2   Alors, je persiste dans mon interprétation, si cette photo exprime une certaine innocence, cette innocence ne concerne que ces deux jeunes enfants mais certainement pas le système familial et socio-religieux qui leur impose un accoutrement que l’on est obligé de reconnaître qu’il est, si l’on veut être objectif, uniquement justifié par des motifs idéologiques et religieux. La recherche de la dignité de l’enfant à travers son habillement n’a rien à voir dans cette attitude sauf si l’on considère que l’expression de la  dignité doit passer à tout prix sous les fourches caudines de la religion… Quels sont dans la religion musulmane ces fondements idéologiques sinon la volonté de l’homme, dans son propre intérêt, de préserver la femme de toute souillure et impureté et de la protéger des désirs concupiscents provoqués par son sexe ? Il n’est pas anodin que la plus âgée des jeunes filles a été affublée d’un vêtement plus ample et plus protecteur qui cache ses formes naissantes et va jusqu’à couvrir ces chevilles. Comment peut-on ne voir là qu’une expression de la dignité et de l’innocence de l’enfance et nier le fondement idéologique et religieux qui inspire ce comportement ? Cette référence à la pureté est encore affirmée par le choix du blanc immaculé pour les vêtements, choix pas vraiment pratique on l’admettra pour permettre le jeu de deux jeunes enfants dans un environnement boueux résultant de la saison des pluies.

     J’assimile ces deux jeunes filles affublées de ce que je me vois obligé de qualifier d’uniforme religieux car il exprime un message et constitue une profession de foi aux enfants nazis embrigadés, aux anciens pionniers soviétiques ou aux enfants juifs orthodoxes, à tous ces enfants manipulés par des adultes que l’on programme et que l’on affuble, à qui on inculque des idéologies politiques ou religieuses et qui seront privés de tout esprit critique et de leur libre-arbitre. Les deux fillettes que l’on voit sur la photo accepteront-elles plus tard de gaîté de cœur de ne pouvoir enfourcher une motocyclette, de ne pouvoir sortir seule le soir après l’heure du couvre-feu et de ne pas côtoyer un garçon avant le mariage ? Iront-elles assister avec leurs enfants et applaudir aux séances de flagellation publiques des récalcitrants devant la mosquée de Banda Aceh ?  On est loin, très loin,  de l’expression de la dignité et de l’innocence…

      Cette recherche de la part des parents et de la société d’une expression de dignité et d’innocence, on la retrouve chez d’autres écolières indonésiennes qui portent des vêtements « laïques » dans lesquels sont absentes toutes connotations religieuses comme le montrent ces quelques photos qui suivent prises dans le reste du pays. On ignore si ces enfants sont de confession musulmane, chrétienne ou bouddhiste ou si leurs parents sont athées et on ne veut pas le savoir. Le vêtement « laïque » est un signe d’ouverture, de possible, il est tout le contraire d’un repli sur soi identitaire et religieux qui est un enfermement. Pour moi le  hijab et le  jilbab  portés par de jeunes enfants n’est aucunement un signe de « dignité » et « d’innocence » mais tout au contraire un signe d’aliénation, de manque d’ouverture, de repli sur soi, de refus d’évolution et de dépassement de l’humain. Il est le signe d’une société bloquée, repliée sur ses dogmes  et incapable d’évoluer.

   Quand aux garçons indonésiens, leur dignité et leur innocence s’expriment effectivement tout autant dans leur habillement mais contrairement aux filles sans aucune référence religieuse ni restriction, de manière exclusivement « laïque ». Privilège du sexe… Mais il est bien connu que le corps masculin est exempt de la capacité de susciter tout désir concupiscent chez la femme…

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écoliers dans un village près de Banda Aceh – photo Enki

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Evolution de l’islam en Indonésie et à Banda Aceh 

     Je ne suis spécialiste ni de l’islam, ni de l’Indonésie comme Abel qui a passé plusieurs années en Indonésie notamment à Banda Aceh et effectué des séjours dans des pays arabes ou musulmans mais je m’informe et prends connaissance de récits de chercheurs ou de voyageurs qui connaissent ces pays et de faits signalés par les médias. Abel, à juste titre me rappelle que l’islam à Banda Aceh n’est (ou n’était) pas de tendance « intégriste » mais plutôt de tendance « conservatrice/traditionnelle » et qu’il convient de faire la différence entre l’islam « de tous les jours » de type conservateur/traditionnel sur le plan des valeurs familiales et sociales pratiqué par la majorité des acehanais et une minorité d’activistes islamistes radicaux qui s’agitent. À l’appui de ses dires, il cite l’exemple des volontaires islamistes de la « Brigade du Jihad » venus de Jakarta pour aider la population après le tsunami qui ont été chassés au bout de 3 mois par les acehanais car ils commencaient a prêcher un islam intégriste et des mamans acehnaises qui avaient chassé et remballé les « jeunes » de la soit-disante police charia (la citée dans notre article) qui abusaient de leur petit pouvoir.

    Dont acte : la population acehanaise bien que « conservatrice/traditionnelle » pratiquerait un islam apaisé et s’opposerait aux dérives des intégristes. Cela était la situation en 2008 mais est-elle toujours la même aujourd’hui ? De nombreux signes montrent que la situation est en train de se dégrader dans l’Indonésie toute entière et à Banda Aceh en particulier. Dans de nombreux cas, on constate que c’est désormais la population elle-même qui « se fait justice » ou qui livre les contrevenants à la charia à sa police.

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juillet 2015 : une femme est fouettée devant la mosquée de Banda Aceh. Le public filme la scène avec des smartphones.

  • Le 10 décembre 2011, la police indonésienne de la province d’Aceh a arrêté, placé en détention et en «rééducation» 64 punks qui participaient à un concert de charité destiné à lever de fonds pour un orphelinat. Iskandar Hasan, le responsable de la police d’Aceh a déclaré : « Le but est de les arracher à leurs comportement déviant… On doit les réhabiliter afin qu’ils aient un comportement convenable. Un traitement sévère est nécessaire ». Arrêtés, battus, rasés, débarrassés de leurs percings, de leurs cheveux et de leurs vêtements, les 64 punks ont été soumis à une discipline militaire et rééduqués pendant 10 jours selon le alois religieuses en vigueur en Indonésie.
  • Vingt six églises et cinq temples bouddhistes ont été fermés en 2012 à Aceh. (Observatoire de la liberté religieuse). Deux églises ont été brûlées en l’espace de trois mois dans le département d’Aceh Singkil en 2015. En octobre, des églises chrétiennes ont été attaquées par un groupe d’au moins 200 personnes dans le district d’Aceh Singkil après que les autorités locales eurent donné l’ordre de détruire 10 églises dans ce district, en citant des règlements pris au niveau de la province et du district pour restreindre les lieux de culte. Les assaillants ont incendié une église et tenté d’en attaquer une autre, avant d’en être empêchés par les forces de sécurité locales. Un assaillant a été tué pendant ces violences et 4 000 chrétiens environ ont fui immédiatement après en direction de la province de Sumatra-Nord. Dix personnes ont été arrêtées. Les autorités d’Aceh Singkil ont poursuivi leur projet de détruire les églises restantes. (Amnesty International)
  • La Commission nationale d’Indonésie sur les violences faites aux femmes (Komnas Perempuan) a souligné à plusieurs reprises les aspects « discriminatoires » de la charia à Aceh, encore que cela ait eu peu d’effet, la situation semblant empirer. Dans un communiqué publié en novembre 2014, la commission a noté le nombre croissant des mesures politiques à Aceh « qui présentes un caractère discriminatoire au nom de la religion et de la morale ». (EDA Eglises d’Asie)
  • En 2016, un homme et une femme non mariés n’auront bientôt plus le droit de circuler sur la même motocyclette à Aceh, selon une nouvelle réglementation introduite dans cette province appliquant la charia, a indiqué ce lundi un député local. Le Parlement du district d’Aceh Nord a approuvé la semaine dernière cette réglementation qui entrera en vigueur dans un an, a déclaré le parlementaire local Fauzan Hamzah, soulignant que les autorités faisaient «des efforts pour appliquer pleinement la charia». Auparavant, La ville de Banda Aceh avait imposer en 2015 un couvre-feu pour les femmes à partir de 11 h du soir près leur avoir interdit l’année précédente de monter à califourchon sur un deux-roues.
  • Pendant l’année 2015, au moins 108 personnes ont été fustigées en Aceh au nom de la charia, pour jeux d’argent, consommation d’alcool ou « adultère ». En octobre, le Code pénal islamique de l’Aceh est entré en vigueur. Il élargissait le champ d’application des châtiments corporels aux relations sexuelles entre personnes de même sexe et aux rapports intimes au sein de couples non mariés. Les contrevenants encouraient des peines pouvant atteindre respectivement 100 et 30 coups de bâton. Cet arrêté compliquait l’accès à la justice pour les victimes de viol, car c’était elles qui devaient désormais apporter des éléments prouvant le viol. Les fausses accusations de viol ou d’adultère étaient également passibles de fustigation. (Amnesty International)
  • En juin 2015, six membres de la minorité religieuse du Gafatar vivant dans la province de l’Aceh ont été reconnus coupables d’« insulte à la religion  » en vertu de l’article 156 du Code pénal et condamnés à quatre ans d’emprisonnement par le tribunal du district de Banda Aceh. (Amnesty International)
  • 14 juillet 2015 : une jeune femme accusée d’adultère, une quadragénaire et cinq étudiants sont fouettés en public de quatre coups de bâton de rotin devant la mosquée de Banda Aceh par la police de la charia. Les couples d’étudiants avaient été interpellés simplement parce qu’ils étaient seuls, ce qui est interdit à Aceh en dehors des liens du mariage. Un millier de personnes ont assisté à ce spectacle macabre. Une centaine d’habitants d’Aceh ont été fouettés en 2015.
  • le 12 avril 2016 dans le district de Takengon, région située au centre de la province d’Aceh, Remita Sinaga, une protestante âgée de 60 ans, a reçu publiquement 28 coups de canne pour avoir violé le code pénal islamique. Jugée pour avoir vendu de l’alcool et condamnée par le tribunal islamique de Takengon, … Elle a également été contrainte à passer les 47 jours de la durée de son procès en détention. C’est la première fois qu’une personne non musulmane subit une peine publique pour ne pas avoir respecté la charia, à Aceh.

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Pour en savoir plus :

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meraviglia

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Deux clichés un peu « clichés » mais ne boudons pas notre plaisir…

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Elena Shumilova, photographe

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meraviglia

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Nostalgie de l’enfance

Capture d’écran 2015-11-09 (détail)

     Meraviglie à n’en pas douter que ces regards et sourires complices de ces deux enfants qui nous laissent imaginer l’intensité de leur connivence. Regard à la fois interrogatif et aguicheur de la petite fille qui semble mettre au défi son camarade et le provoquer. Penchée en avant en direction du garçon au point de risquer de tomber de sa chaise (l’un de ses pieds est bloqué sur la traverse basse), elle oblige celui-ci à se pencher lui-même en arrière. Regard en retour à la fois surpris, amusé et séduit du garçon qui semble ne pas en revenir et parait se délecter avec gourmandise des paroles de son amie. Regards francs, joyeux, insouciants, libres, encore protégés de la pesanteur du monde des adultes. Une photo pleine de fraîcheur qui l’espace d’un instant fait monter en nous un sentiment de  nostalgie. Que sont-ils devenus cinquante années plus tard ?

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