communiquer avec les animaux : de l’Épopée de Gilgamesh aux communicateurs animaliers.


Bas-relief du palais  de Sargon II à Khorsabad (713-706 av. J.–C.)
Représentation de Gilgamesh ou de Enkidu portant un lion dans ses bras

    Dans l’Épopée de Gilgamesh, un ancien récit épique de l’ancienne Mésopotamie datant de la fin du IIIe millénaire avant notre ère et qui est l’une des œuvres les plus anciennes de l’humanité, il est question d’un personnage sauvage à la force prodigieuse du nom de Enkidu qui vit en dehors de l’humanité dans des espaces désertiques en parfaite harmonie avec les animaux dont il comprend le langage. 

(Et c’est là), dans la steppe,
(Qu’) elle* forma Enkidu-le-preux.      * la déesse Aruru
Mis au monde en la Solitude, 
Aussi compact que Ninurta.
Abondamment velu par tout le corps,
Il avait une chevelure de femme,
Aux boucles foisonnant comme un champ d’épis.
Ne connaissant ni concitoyens, ni pays,
Accoutré à la sauvage,
En compagnie des gazelles, il broutait ;
En compagnie de (sa) harde, il fréquentait l’aiguade ;
Il se régalait d’eau en compagnie des bêtes.

— Tablette I de la version standard, traduction de J. Bottéro.

      Gilgamesh, le roi despotique de la cité d’Uruk ayant entendu parler d’Enkidu et le considérant comme un rival sur le plan de la force physique souhaite le faire venir en sa cité pour se mesurer à lui. Il utilisera pour cela un stratagème, préférant lui envoyer à la place de ses hommes d’armes la belle courtisane Shamhat (La « joyeuse ») qui le « civilisera » en lui enseignant l’amour, les bonnes manières et le langage des hommes, mais cette conversion à la civilisation aura un prix : Enkidu sera définitivement privé de la faculté de communiquer avec les animaux.

Quand elle eut laissé choir son vêtement,
Il s’allongea sur elle,
Et elle lui fit, à (ce) sauvage,
Son affaire de femme,
Tandis que, de ses mamours, il la cageolait. 
Six jours et sept nuits, Enkidu, excité,
Fit l’amour à Lajoyeuse (Shamhat) !
Une fois soûlé du plaisir (qu’)elle (lui avait donné),
Il se disposa à rejoindre sa harde.
Mais, à la vue d’Enkidu,
Gazelles de s’enfuir,
Et les bêtes sauvages de s’écarter de lui.

— Tablette I de la version standard, traduction de J. Bottéro.

     Certains historiens ont vus dans cette épopée une métaphore du passage des sociétés nomades de chasseurs-cueilleurs dans lesquelles les hommes vivaient en petits groupes en symbiose complète avec la nature, ses plantes et ses animaux aux sociétés sédentaires d’agriculteurs et d’éleveurs de la révolution néolithique par lesquelles l’homme va « s’extraire » de la Nature et, en l’exploitant, peu à peu s’en éloigner.


     

Anna Breytenbach et Laila del Monte

    À l’instar des êtres humains, les animaux possèdent aussi un esprit, certes différent du nôtre, mais qui leur permet d’éprouver eux aussi des émotions, des pensées et des désirs et si leurs systèmes de communication sont très différents de notre langage verbal, il est reconnu qu’ils leur permettent d’échanger et de transmettre des informations entre membres d’une même espèce mais également avec les espèces différentes. Parmi ces systèmes de communication figurerait ce qu’on pourrait nommer un langage de type télépathique. Ce « langage » spécifique qui permettait aux hommes du paléolithique de communiquer avec les animaux et que certains indigènes des sociétés premières déclarent encore aujourd’hui posséder peut-il être réintégré par l’homme moderne ? le vidéo suivante que je vous recommande hautement de visualiser et qui présente le travail d’Anna Breytenbach, une jeune sud-africaine qui se présente comme « communicatrice animale » semble le confirmer. À voir aussi les travaux réalisés par l’une de ses collègue, Laila del Monte (visible sur YouTube). Les communicants animaux sont souvent des femmes. Faut-il considérer ce fait comme un hasard ?


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Wilder Mann

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Livre du Carnaval de Nuremberg – Schoenbartbuch, 1600

      Wilder Mann dans les pays germaniques, wild man en Anglais moderne, wudewasa en vieil anglais, uomo selvatico en Italie, l’Homme sauvage est une créature mythologique omniprésente en Europe depuis les temps le plus lointains. L’Homme sauvage est l’antithèse de l’homme des champs, des villages et des villes. Il hante les forêts sauvages et leurs marges, là où vivent les bêtes sauvages, les démons, les criminels et les  proscrits. Ses attributs sont ceux des bêtes sauvages : puissance et force brutale, épaisse pilosité sur l’ensemble du  corps, langage absent ou réduit au minimum. Souvent, il est présenté comme connaissant le langage des animaux avec lesquels il entretient des rapports privilégiés.

possible représentation d'Enkidu     Ce blog a été créé sous le signe de l’Homme sauvage puisque son rédacteur a choisi comme pseudonyme le nom d’Enki Dou, variante d’Enkidu,  le nom de l’homme sauvage de l’épopée la plus ancienne de l’histoire humaine, celle de Gilgamesh qui raconte l’histoire du roi de la ville d’UrukGilgamesh qui a entrepris de « civiliser » un homme sauvage en lui envoyant la plus belle des femmes de son royaume, la courtisane Shamat. Celle-ci apprendra à Enkidu, l’amour, la nourriture des villes et le langage des hommes, c’est à dire la culture, mais en contrepartie, Enkidu perdra le don de communion avec la Nature et en particulier la capacité de pouvoir communiquer avec les animaux. Les historiens et les anthropologues ont vu dans ce mythe une métaphore de la « révolution néolithique » au cours de laquelle l’homme est passé du statut de chasseur/cueilleur nomade à celui d’éleveur/agriculteur sédentaire. Cette évolution s’est traduite par un bouleversement des rapports Homme/Nature et inter-humains source d’une segmentation des sociétés et d’inégalité. À partir de là, les sociétés issues de la révolution néolithique n’ont eu de cesse de nier et de rejeter la part de l’Homme sauvage qui était toujours présent en elles et de le « diaboliser », aidées  en cela par les religions. Pour les sociétés agricoles et urbaines, l’Homme sauvage qui existe en dehors d’elles-mêmes représente un risque en même temps qu’un  mauvais exemple de liberté pour leurs membres. De là vient le désir du roi Gilgamesh de faire disparaître cette anomalie d’un être non intégré à sa cité qui vit en parfaite autarcie dans la Nature. Mais on efface pas aussi facilement de l’esprit humain des centaines de milliers d’année de vie en symbiose avec la Nature. Les Hommes sauvages ont finis par disparaître en dehors de quelques exceptions en Europe, mais l’Homme sauvage est toujours présent dans l’esprit de l’homme européen, tapi tout au fond de son inconscient. 

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      C’est à une émergence de ce refoulement que l’on peut expliquer la présence de l’Homme Sauvage dans les carnavals et certaines fêtes populaires qui ont lieu en divers points du continent européen à certaines périodes de l’année. L’anthropologue Jean Duvignaud appelle ces fêtes qui permettent de rompre avec la banalité et le formatage du quotidien « un don du rien » car elles permettent pour les sociétés humaines le jaillissement d’un « surplus » qui constitue un moment d’ouverture à un autre univers, où la reproduction normée de la société est mise en défaut au profit de l’invention, de l’imprévisible et du jaillissement du refoulé. A l’ordre policé, rationnel et conservateur de la Cité s’opposerait ainsi à certaines occasions le désordre inventif et plein d’énergie de la Nature habituellement dénié et opprimé qui offrirait l’opportunité de rabattre les cartes. 

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Ainsi, dans toute l’Europe, au moment du Carnaval, des figures fantastiques archétypales, venues d’un autre temps, celui des chamanes,  battent le pavé des villages et des villes. Elles arborent les signes perdus de la Nature et de la proximité que l’homme avait alors de la vie animale et végétale : peaux de bêtes, ossements, cornes et bois, parures de végétaux et de paille. les masques sont grimaçants et terribles, montrant ainsi que le passage dans l’autre monde n’est pas sans risque. Est-ce un hasard si dans la Grotte des Trois-Frères (cavernes du Volp, Montesquieu-Avantès, Ariège) qui date du  Magdalénien moyen a été représenté sur la paroi un être composite, dont la tête possède des oreilles et des bois de cervidé, des yeux de chouette et une barbe, personnage très semblable aux créatures de nos carnavals ? (Dessin Henri Breuil.)

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Hongrie : la traversée du Danube

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Où rencontrer des Hommes sauvages ?

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Les lieux du carnaval Souabe-Alémanique

      J’avais vingt-trois ans, c’était la mi-février et je traversais en automobile le sud de l’Allemagne. Passé la frontière suisse aux environs du lac de Constance, je m’étais engagé en plein cœur du Pays souabe par les petites routes, désireux de découvrir l’architecture locale des villages et des bourgs. Dans l’un d’entre d’eux dont je n’ai pas retenu le nom, le centre était inaccessible aux automobiles car envahi par une foule joyeuse. Un grand nombre de personnes portaient un déguisement. Je me souvins alors que l’on était en pleine période du carnaval et décidais de m’arrêter un moment et me mêler à la foule. En remontant le flot humain, j’entendis soudainement un bruit aigu de ferrailles semblable au bruit que ferait des gamelles sur lesquelles on frapperait à grands coups de pièces métalliques et je  vis une partie de la foule se mettre à courir dans ma direction. Apparu alors un groupe de personnages d’allure fantastique, vêtus de longues peaux de bêtes et portant des masques grimaçants. Certains arboraient sur la tête des cornes ou des bois de cerfs et étaient armés de bâtons qu’ils cognaient sur les pavés, d’autres avaient des semblants de fouets qu’ils faisaient claquer. Plusieurs étaient porteurs de cloches ou de récipients métalliques sur lesquels ils frappaient avec force. Les petits enfants étaient terrorisés et certains, malgré les paroles rassurantes de leurs parents, fondaient en larmes… La troupe infernale passa devant moi et je ne pus m’empêcher de frissonner. C’était l’irruption en plein vingtième siècle d’une image venue du fond des âges, de rites chamaniques anciens qui persistaient à se maintenir dans la mémoire des hommes et qui semblaient dire : « Nous n’avons pas disparus, nous sommes toujours là, au fond de vous, jusqu’au jour où vous aurez de nouveau besoin de nous…»

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