la mort du loup – Alfred de Vigny


1311309-Alfred_de_Vigny_les_Destinées-1.jpgLa mort de loup d’Alfred de Vigny – Lithographie d’André Dubois

« Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse […]
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche.
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
puis après, comme moi, souffre et meurt sans parler »

Alfred de Vigny, La mort du loup extrait du recueil Les Destinées,
cf Lagarde et Michard, tome 5


Stoïcisme tragique

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    Un poème dont j’avais, adolescent, appris par cœur un extrait… Souvenir ému des années de lycée et des six volumes du célèbre manuel de biographies d’auteurs et de textes littéraires français écrits par André Lagarde et Laurent Michard  et publié par les éditions Bordas qui m’avait fait découvrir ainsi qu’à des millions d’adolescents les trésors de la littérature française (20 millions d’exemplaires ont été tirés !). Je les conserve en bonne place dans ma bibliothèque et leur voue une dévotion comme à des reliques…

Parmi les nombreux audios de ce poème, j’ai choisi celui énoncé par le talentueux
acteur et conteur canadien Gilles Claude Thériault qui nous a quitté récemment.


La mort du loup

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
Nous marchions sans parler, dans l’humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. — Ni le bois, ni la plaine
Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement
La girouette en deuil criait au firmament ;
Car le vent élevé bien au dessus des terres,
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d’en-bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
A regardé le sable en s’y couchant ; Bientôt,
Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçait la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,
J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse ;
Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa louve reposait comme celle de marbre
Qu’adorait les romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

II

J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
– Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au coeur !
Il disait :  » Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. «

Alfred de Vigny, La mort du loup extrait du recueil Les Destinées.


Cézanne ? Amerigo Vespucci ? Connais pas…

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À propos du recul de la culture générale en France

Amerigo VespucciPaul Cézanne (1839-1906).

Amerigo Vespucci (1454-1512) et Paul Cézanne (1839-1906)

 « Aucune civilisation n’est détruite du dehors sans s’être tout d’abord ruinée elle-même, aucun empire n’est conquis de l’extérieur qu’il ne se soit préalablement suicidé.»    – René Grousset, Bilan de l’Histoire, 1946 (cité par J.P. Brighelli en exergue de son livre : Voltaire ou le Jihad)

     Roulant sur les routes de l’Ain, ce lundi 14 mars, j’écoutais l’émission Le Jeu des 1000 Euros sur France Inter. Il s’agissait pour deux jeunes candidats de répondre à des questions posées par des auditeurs. Exceptionnellement, la séance était enregistrée dans la ville de Porto au PortugalJournée de la langue française oblige. Deux étudiants français qui suivent actuellement des cours à l’Université de cette ville s’étaient portés candidats. L’un, après avoir obtenu son bac en France, a choisi de poursuivre ses études à la faculté de lettre de Porto en langues et relations internationales. L’autre, dans le cadre d’Erasmus, effectue un double cursus d’études en architecture et ingénierie urbanisme. Des études pointues et poussées destinées à les propulser dans l’élite dirigeante du pays. Il est permis de penser que l’exercice de métiers qui traitent, pour l’un, des langues et des relations internationales et pour l’autre, de l’organisation de la vie quotidienne des êtres humains dans leur habitat, pratique à la croisée des sciences techniques et humaines avec en plus une dimension artistique, nécessite une ouverture d’esprit sur le monde et un solide acquis culturel ou tout au moins les bases d’un tel acquis. 

Paul Cézanne - Montagne Sainte-Victoire

Paul Cézanne – Montagne Sainte-Victoire

    Je comprends tout à fait que même à ce degré de formation, on ignore le sens du mot dizygote utilisé pour qualifier des faux-jumeaux. J’admets que l’on puisse hésiter entre Bucarest et Budapest pour  définir la capitale qualifiée de « Perle du Danube » bien que Bucarest ne se situe pas sur le Danube. J’admets déjà plus difficilement que l’on hésite entre la mer Adriatique et la mer Egée pour qualifier la portion de Méditerranée située entre l’Italie et la péninsule balkanique et entre Beethoven et Chopin pour désigner le « compositeur romantique qui a créé 21 courtes pièces au piano et dont le prénom est Frederic » mais ce que je trouve inadmissible, c’est qu’à la question « Quel est le peintre dont le prénom est Paul qui a peint plus de 80 tableaux du massif de la Sainte-Victoire », on soit incapable de donner le nom de ce peintre et même de tout autre peintre et qu’à la question « quel est le nom du navigateur florentin au service du Portugal dont on a utilisé le prénom pour qualifier le continent américain », on répond Christophe Colomb et Magellan… 

Gravure d'environ 1600 qui montre Vespucci observant la Croix du Sud.

Gravure d’environ 1600 qui montre Amerigo Vespucci observant la Croix du Sud

      Comment  se fait-il que des étudiants qui ont passé treize à quatorze années sur les bancs de l’école républicaine, réussi leur baccalauréat, et qui se destinent à des métiers à responsabilité nécessitant une solide culture générale pour pouvoir être pratiqués et évoluer peuvent-ils posséder une connaissance historique et artistique si lacunaire qu’elle leur fait ignorer l’histoire de la découverte de l’Amérique et l’œuvre d’un peintre aussi emblématique de l’identité et de la culture française qu’est Cézanne. Je me souviens avoir appris sur les bancs de ce que l’on appelait alors les cours complémentaires puis plus tard au lycée les épopées de Christophe Collomb et d’Amerigo Vespucci, ce navigateur florentin dont on avait utilisé le prénom pour qualifier le continent américain — ce que je considérais comme absolument injuste puisque je pensais à l’époque que c’était Christophe Collomb qui l’avait découvert le premier —. Cette injustice m’apparait aujourd’hui tout à fait relative depuis qu’il est acquis que ce sont en fait les Vikings qui sont les premiers européens à avoir découvert ce continent. Pour Cézanne, je me souviens vaguement que notre professeur en avait parlé en classe à l’occasion d’un cours sur le mouvement impressionniste mais c’est surtout par l’action des médias, journaux, revues et télévision et par la suite par la visite de musées que j’ai pu approfondir ma connaissance de ce peintre. Sa vie et ses œuvres et en particulier les représentations de la Montagne Sainte-Victoire sont en effet traitées de manière récurrente par les médias. Comment peut-on passer au travers d’un tel flux d’information sans en conserver la moindre trace ? Un peu plus tôt sur la même radio, toujours dans le cadre de la Journée de la langue française, dans l’émission « En direct de la BNF », l’enseignante et écrivaine Cécile Ladjalie rappelait qu’il existe en France 2,5 millions d’illettrés et s’élevait contre le nivellement par le bas de l’éducation délivrée par l’école de la République à laquelle on assiste aujourd’hui. On peut ajouter à ce constat, celui du recul inquiétant de la culture générale dans l’enseignement supérieur. Et l’on s’étonne et se lamente que la France perd du terrain sur les plans économique et culturel dans le monde…

Sur les épaules des Géants

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« Sur les épaules des géants » : manuscrit allemand de Rosenwald, vers 1410

      J.P. Brighelli, dans son essai paru en 2015, Voltaire ou le Jihad (édit. L’Archipel), nous rappelle la phrase fameuse du philosophe du XIIe siècle Bernardus Cartonensis (Bernard de Chartres) qui avait déclaré : « Nous sommes comme des nains juchés sur des épaules de géants (les Anciens), de telle sorte que nous puissions voir plus de choses et de plus éloignées que n’en voyaient ces derniers. Et cela, non point parce que notre vue serait puissante ou notre taille avantageuse, mais parce que nous sommes portés et exhaussés par la haute stature des géants. » C’est cette métaphore,  reprise par la suite par de nombreux penseurs et savants tels que Jean de Salisbury, Isaac Newton ou Blaise Pascal et qui veut exprimer qu’il est indispensable pour pouvoir progresser dans le domaine intellectuel de s’appuyer sur l’héritage que nous ont légués les grands penseurs du passé (les «géants»), qui a servi d’introduction à l’émission à succès de Jean-Claude Ameisen sur France Inter : « Sur les épaules de Darwin… Sur les épaules des géants »
      Toujours dans le même essai, voilà ce qu’écrivait Jean-Paul Brighelli  sur le thème de la « déconstruction » en œuvre dans les domaines de l’enseignement et de la culture en France :

    « Je m’en voudrais d’avoir à rappeler que, depuis le XVIe siècle et l’humanisme, la culture est ce qui édifié l’homme — au double sens du terme : ce qui le bâtit et ce qui lui donne foi en lui-même. « Je ne bâtis que pierres vives : ce sont hommes », dit Rabelais. Chaque œuvre — chaque œuvre d’art aussi bien — construit de la permanence, du repère, du durable dans la fugacité de la vie. La conscience occidentale a édifié son propre monument de certitude, de pérennité.
    L’enseignement s’est bâti sur ce regard rétrospectif jeté sur le passé. Lorsque Montaigne écrit ses Essais en se référant sans cesse aux Exempla que lui offre l’Antiquité, il inscrit son œuvre dans ce mouvement rétrospectif/prospectif : tout progrès procède d’un regard en arrière. Nous nous élaborons dans le sentiment d’une dette et nous construisons, de notre vivant, la dette de nos successeurs. Visiter un musée ou errer dans Palmyre, c’est signer mentalement une reconnaissance de dette, honorer ce ventre civilisationnel dont nous sommes issus. (…) Nous sommes les héritiers, et la civilisation consiste à enrichir l’héritage sans rien en jeter. Nous sommes portés par nos ancêtres et nous porterons nos enfants à notre tour.

      Ainsi allaient les choses avant qu’on ne renverse les idoles.»  

Jean-Paul BrighelliVoltaire ou le Jihad – chap.2 : Déconstruction, page 24.

Enki sigle

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