oiseaux noirs


article publié une première fois le 6 décembre 2015

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Coeur sur glace

Navires sibériens sur les icebergs de nuit
Vous avez des oiseaux à bord
Les oiseaux noirs d’une fiancée inconnue
Celle qui a un cœur sous le sein transparent de neige

Mais dans ma maison de ciment armé
Ma barbe pousse comme aux morts
Mes yeux creusés pour mieux la recueillir
La femme sous mon crâne
L’oiseau de proie qui mange ma cervelle .

Yvan Goll – (Images de Paris – n° 40, Avril 1923. 9 vers )


   Yvan Goll (1891-1950) est un écrivain et poète français qui a participé aux mouvements expressionniste et surréaliste. Né à Saint-Dié, commune des Vosges restée française après le rattachement de l’Alsace-Lorraine à l’Empire allemand en 1870, il poursuivra ses études commencées en France aux universités de Strasbourg, Fribourg-en-Brisgau et Munich. Cette formation allemande jointe à sa connaissance de l’anglais fera que son œuvre poétique sera trilingue. Exilé aux États-Unis entre 1939 et 1947 pour échapper, en tant que juif, aux persécutions allemandes, il ne survivra que peu de temps à son retour France, victime d’une leucémie.


Mondes parallèles – A propos d’une photographie remarquable de naufrage, en 1874.

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épave : à l’origine provient de l’adjectif latin expavidus qui signifie épouvanté. Cet adjectif désignait une bête terrifiée et en fuite.

Ce n’est pas la montagne qui s’avance dans la mer,
Ce sont des promontoires vivants que la mer a rejeté.
! Jonas ! ! Jonas !
Les naufrages commencent à l’intérieur des terres
Sur les galets se déverse le polluant thanatos cétacés.
Le cimetière marin.
La grande architecture d’os et de désarroi où je me trouve échouée.
                 Elvira Hernàndez – Carta de viaje, 1989

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Naufrage du Minnehaha aux Îles Scilly en 1874

Naufrage du quatre-mâts Minnehaha aux Îles Scilly en 1874 – photo John Gibson

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     Image surréaliste fascinante que constitue cette photo prise en janvier 1874 dans les Îles Scilly au large de la Cornouaille britannique par l’un des membres d’une lignée de photographes qui s’était spécialisée dans la prise de vue de naufrages, la famille Gibson. Confrontation de deux situations, de deux espaces mentaux mis en présence l’un de l’autre qui se côtoient sans se mêler. D’un côté, un monde cataclysmique créé par le déchaînement aveugle, violent et destructeur des éléments naturels où les assauts répétés des vagues sous l’effet de la tempête jette l’immense structure de bois, de gréements et de voiles sur les brisants, la secoue en tous sens tel un fétu de paille, la désarticule, la broie et finit par la précipiter dans les profondeurs de l’océan en emportant avec elle dix vies; un monde répulsif d’épouvante et de mort mais qui paradoxalement va fasciner les hommes par l’étrange sentiment mêlé de beauté sublime et d’horreur funeste qu’il suscite. De l’autre, c’est un autre monde totalement différent et même totalement opposé qui lui fait face : un monde paisible et sûr empreint de stabilité et de sérénité qui semble éloigné de tout danger et où des hommes confortablement installés sur le sol rocheux et paraissant aussi détendus que s’ils se trouvaient assis dans une salle de spectacle contemplent avec  un intérêt non dissimulé le spectacle dantesque qui, à quelques mètres de leurs yeux, s’offre à eux, …
   Ces deux mondes opposés qui se situent pourtant au même lieu et au même moment dans le système de l’espace temps, une ligne invisible les sépare, une ligne oblique virtuelle parallèle aux mâts du navire qui se sont un moment penchés vers la côte sous l’action du gite et à l’alignement des rochers plongeant dans l’océan. Franchir cette ligne invisible, c’est passer de l’autre côté du miroir, c’est passer de la vie à la mort et vice versa. C’est ce qu’on réussit  à accomplir les neufs marins miraculés qui, pour échapper aux flots montants, se sont réfugiés dans les gréements et y sont restés accrochés durant tout le reste de la nuit. Au petit matin, l’épave ayant été poussée par la marée contre la côte et les mâts s’étant heureusement penchés vers la côte, ils réussirent à atteindre la terre ferme en passant par la baume du foc… Dix autres marins, dont le capitaine, n’auront pas survécu; la plupart d’entre eux avaient été surpris par la l’irruption soudaine de l’eau alors qu’ils dormaient dans leurs couchettes….
  Comment ne pas penser, à la vue de cette image, à la condition de l’homme moderne qui, confortablement assis sur son canapé, regarde sur l’écran de la télévision le spectacle tragique du monde : catastrophes naturelles, guerres, épidémies, etc… Deux univers qui se côtoient, se font face, se tangentent mais ne se mélangent que rarement…

 naufrage du Minnehaha aux Îles Scilly, analyse

Le Minnehaha était un quatre-mâts de 845 tonnes construit en 1857 qui a été détruit le 18 Janvier 1874 sur la côte des îles Scilly au large de la Cornouaille britannique. Le navire transportait alors du guano venait du port de Callao au Pérou et se dirigeait vers Dublin. Son pilote avait confondu dans le brouillard la lumière de St Agnes et celle du Wolf Rock et pensait qu’il empruntait le chenal passant entre entre les îles Scilly et le Wolf Rock. Un vent de Nord-Ouest soufflait quand à 3 heures, le capitaine Jones donna un ordre qui ne fut pas respecté par le pilote et le navires, toutes voiles dehors, se fracassa sur les rochers à proximité de la pointe de Peninnis Head. Il coula si rapidement qu’une grande partie de l’équipage est morte noyée dans ses couchettes. Ceux qui avaient pu rejoindre le pont et monter sur les gréements et s’y réfugier jusqu’à l’orée du jour purent rejoindre la terre ferme par l’intermédiaire de la baume du foc avant et furent sauvés.. Le capitaine, le pilote et huit autres membres d’équipage se sont noyés. Le navire repose aujourd’hui à 18 m de fond. 

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Une autre vue du Minnehaha. Au tout premier plan, on distingue quelques spectateurs

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Le fondateur de la dynastie John Gibson et son fils aîné Alexander

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James Gibson à la tâche

Gibson family : Durant 125 ans (de 1872 à 1997), la famille s’est consacrée à la prise de vue photographique. C’est le patriarche John Gibson, un ancien marin devenu un photographe professionnel qui a commencé en 1860. Sa première photographie d’épave date de 1869. Depuis la famille a bravé les dangers des bancs rocheux assaillis par la mer et le vent, des vagues et du sable pour capturer des scènes envoûtantes de navires déchiquetés,  de sauvetages dramatiques de personnes et de cargaisons et des sépultures des victimes des eaux traîtresses du sud de l’Angleterre. Les fils de John, d’abord Alexander en 1865,  puis plus tard Herbert, ont rejoint l’entreprise qui a été reprise par la suite par ses fils James et Frank. Plus de 200 épaves ont été photographiées par la famille durant ces 125 années.

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