le « frémissement foncier » du paysage chez le poète vaudois Gustave Roud


article classé dans les thèmes « Vertige » et « Paysage »

     Dans leur ouvrage « Paysage et poésies francophones », publié en 2005 par Presses Sorbonne nouvelle, Michel Collot et Antonio Rodríguez restituent la démarche du poète vaudois Gustave Roud dans le positionnement de la littérature romande vis à vis du paysage suisse dans les années trente qui remettait en cause l’assimilation exclusive léguée par les XVIIIe et XIXe siècles des paysages suisses aux hauts massifs alpins, en magnifiant leur « verticalité » et leur « sublimité ». Cette vision, initiée par Rousseau par sa description du Valais dans « La Nouvelle Héloïse » et récupérée par l’industrie touristique et le patriotisme était devenue un stéréotype pesant et stérile qui bloquait toute vision nouvelle. En dehors de Gustave Roud, des écrivains comme Ramuz et Nicolas Bouvier s’étaient élevé contre cette interprétation restrictive du paysage helvétique.


      Gustave Roud (1897-1976)

Extrait de« Paysage et poésies francophones » par Michel Collot et Antonio Rodríguez

       Pour mieux comprendre le rôle de ce fréquent recours aux œuvres d’autrui, ainsi qu’à divers imaginaires culturels, revenons au paysage défini comme un piège. Le réel accueille quelquefois le poète dans son « cercle magique » (II, 283) : subissant l’épreuve d’un « rapt » (III, 87), le sujet routine est conduit à une fugitive « vision de l’éternel » (II, 283), il accède à un espace spirituel où il retrouve les morts. A l’épreuve du piège est associée l’expérience inverse, celle de l’éloignement vertigineux face au réel. Il arrive que les deux moments – le rapt, et l’éloignement – aient lieu presque simultanément : de manière paradoxale, le réel s’offre dans la singularité de sa présence – et l’évidence émouvante s’impose alors qu’il nous tient un langage, ou qu’il nous joue une musique –, puis il se retire dans son altérité absolue. Les humains, les animaux, mais surtout les fleurs semblent s’ouvrir à l’échange et à la communion, livrer leur vérité intime, avant de se refermer aussitôt auprès dans le silence. Roud se souvient de la parole de Novalis : « Eloignement infini du monde des fleurs ! » (II, 244). (…)

Vieux pont sur la Bressonnaz entre Moudon et Vuillens - photo Ludovic PeronPont sur la Bressonnaz entre Moudon et Vuillens – photo Ludovic Peron

      Les écrits de Roud comptent de multiples occurrences de ce « saisissement » (II, 246), de cet « asservissement » (II, 190) à quelque objet du monde. (…) Ces expériences sont associées à des lieux où Roud retourne souvent, auxquels le Journal fait de fréquentes mentions : l’enclave, le vieux pont près de Vuillens, le bois des Combes. Ces lieux réels viennent habiter les textes : « L’Enclave » (II, 241-247) figure le modèle routine du paysage accueillant. C’est un espace clos, circulaire, fermé par « une haute muraille de frondaisons et de fûts » (II, 241). Tout vit ici « comme refermé sur sa vie plus profonde » (II, 243) : les êtres – humains, végétaux et animaux – sont prêts à s’ouvrir, à livrer  » le dessin musical d’une présence » (II, 242), la parole ou le sens mystérieux qu’ils détiennent, mais ils se replient presque aussitôt sur leur secret. (…) Chez Roud, l’expérience de « L’Enclave » est celle d’un accès rapide et fulgurant au réel, offrant un sens lisible et se dérobant aussitôt après. Au moment où le sujet « peut se rejoindre enfin, son être même » (II, 244). (…) il est saisi d’un « frisson foncier (…) devant une autre présence » (II, 244). C’est un « frémissement foncier » (II,79) que le poète éprouve à Port-des-Prés – lieu isolé aussi, au milieu des prairies – dans une expérience de rapt et de saisissement qui semble figurer l’accomplissement de celle de l’enclave :

    « Et tous deux nous verrons enfin ce que j’ai vu : l’instant d’extase indicible où le temps s’arrête, où le chemin, les arbres, la rivière, tout est saisi par l’éternité. Suspens ineffable ! … Les morts autour de nous, le soleil immobile comme pour toujours à la pointe d’un chêne, une feuille nue sous nos yeux qui éclate de lumière, éternelle, les voix dans un silence plus peuplé que notre cœur, une grondante musique solennelle aux veines du monde comme un sang. Non point la paix : un frémissement foncier, des moelles aux mains saisies, et l’étouffante, la vertigineuse montée des larmes… » (II, 78-79)

      Cette extase est ici le fruit d’un franchissement des limites temporelles : comme Rousseau, Gustave Roud associe étroitement au lieu privilégié l’épreuve heureuse d’une sorte d’adhésion au corps du monde. L’extase est vécue dans la concomitance de plusieurs éléments : la lumière qui paraît éternelle, des voix humaines, une musique du monde et les larmes – comme une réponse charnelle à cette irruption de l’éternité dans le temps. Le ruisseau, la fontaine, l’omniprésence de l’eau – sensible dans le texte par de nombreuses métaphores maritimes ou lacustres – rapprochent encore Port-des-Près de l’île Saint-Pierre (de Rousseau). (…) Cet espace privilégié chez Roud – enclave, île, oasis, pont ou port – représente un lieu d’accueil qui fait signe, dans sa clôture et sa perfection même, vers un lieu de soi inconnu, « vers une région de (soi)-même plus ancienne que le monde » (III, 202), où le sujet n’accède qu’au prix d’une « faille« , d’une « blessure« . Ce franchissement d’une limite en soi s’accomplit chez Roud dans un espace clos et harmonieux où prennent figure conjointement une profondeur du réel et une extase du sujet.

    « Peut-être ferais-je bien de noter ici, avant l’oubli fatal, des choses qui se sont passées ici, mais dés que je veux recourir à ma mémoire, tout glisse et s’enfuit comme des poissons effrayés par le pas du promeneur sur la rive » (28 octobre 1963)

Gustave Roud (1897-1976)

     « Je suis parce que j’accepte le monde. J’accepte ma différence, qui est de vivre toute vie – alors que chacun vit la sienne seulement. Je ne suis pas un témoin qui juge et compare, le cœur vide et les yeux secs. Je participe. Et il n’y a qu’un moyen d’y atteindre : l’amour. Rien ne se donne qui ne s’est donné. Comprenez-moi. Saisissez enfin le sens de ma quête infinie ! Questionné sans amour, l’univers entier, fût-il mis à la torture, ne peut que se taire ou mentir. J’interroge le lac, j’interroge les montagnes, et chaque jour leur réponse est différente et plus belle. J’interroge les hommes, je les considère tour à tour. Aucun ne m’est fermé. Je suis seul – et ma solitude est peuplée des passions que j’assume, riche d’une inépuisable tendresse. Et voici naître de mon sang les mystérieuses créatures qui se mêlent aux autres hommes, vivant d’une autre vie – la même. (…)
     Comprenez-moi. Comprenez que toute l’opération de mon amour est de faire naître, loin des orages temporels, phrase à phrase, l’immense nappe nue (du lac) où tout un pays penché va reconnaître son visage. »

Berner Jura


   

Japon : le Kaihogyo, une ascèse bouddhiste par la marche

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View of the sacred Mount Hiei from Kuramadera.

Le mont Hiei vu du temple bouddhiste de Kurama-dera. Cette montagne sacrée qui surplombe les villes de Kyoto et d’Otsu est célèbre pour les temples bouddhistes Tendai qui y sont bâti comme les temples Mii-dera fondé en 672 et Enryaku-ji fondé en 788.

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    Les moines bouddhistes Tendai du mont Hiei suivant la devise « Où l’esprit va, le corps doit suivre » pratiquent le Kaihogyo ( « Tour de la montagne »), une forme d’ascétisme et de méditation par la pratique de la marche réalisée de manière rigoureuse qui se classe comme l’un des défis d’endurance les plus exténuants de toute l’histoire humaine. Elle consiste a effectuer 1000 jours de marche intensive accompagnée de prière répartis sur sept années. L’échec de cette épreuve était dans le passé sanctionné par le suicide.
     Depuis sa fondation par le moine Soo Osho au IXe siècle où il se limitait à une ascèse réalisée dans un lieu isolé de retraite, le Kaihogyo a constamment évolué et s’est structuré pour aboutir à ce qu’il est aujourd’hui : visite de lieux sacrés dans un ordre défini (il en exige 260 aujourd’hui), retraite sur la rivière Katsuragawa, règles concernant l’équipement, les vêtements ou les chemins à suivre, périodes de jeûne et de privation de sommeil, etc. 

Kaihogyo

      La plupart des moines se limitent en général à seulement effectuer la première année du kaihogyo, ce qui est déjà un défi en soi. C’est ainsi qu’ils doivent marcher 30 kilomètres par jour pendant 100 jours consécutifs. Pendant la marche, les moines ne prennent des pauses que pour prier ou méditer dans les différents sanctuaires qui entourent le mont Hiei. Lors de la marche, les moines portent leur habit monastique traditionnelle, ainsi que des sandales de paille tissés à la main pour les chaussures.

Sandales traditionnelles en paille. Quatre à cinq paires sont nécessaires par jour

Sandales traditionnelles en paille. Quatre à cinq paires sont nécessaires par jour

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     Si un moine parvient à réaliser la première année du kaihogyo, il peut demander aux moines aînés l’autorisation de compléter les six années restantes du défi. A l’origine,  dans le japon médiéval, les sept années étaient imposées et ceux qui échouaient n’avaient pas d’autre choix que le suicide. Aujourd’hui, dans le Japon moderne, la clause de suicide du kaihogyo a été retiré du défi.
     Le reste du kaihogyo se déroule comme suit : au cours des années 2 et 3, le moine doit marcher 30 km par jour pendant 100 jours consécutifs. Pour les années 4 et 5, le moine doit marcher 30 km par jour pendant 200 jours consécutifs. Pour l’année 6, le moine doit marcher 60 kilomètres par jour pendant 100 jours consécutifs. Enfin, pour la dernière année 7, le moine doit marcher 84 km par jour pendant 100 jours consécutifs. Suit une période de méditation qui accompagne une marche de 30 km par jour pendant 100 jours consécutifs. Pendant les périodes restantes de l’année qui sont considérées comme  des «périodes de repos», le moine doit remplir tous ses devoirs monastiques, tels que les relations avec le public, la méditation, l’adoration, la réalisation d’études scientifiques complétés de divers travaux autour du monastère.

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    Ceux qui auront pu réaliser de manière complète le kaihogyo auront accumulés un total de 38.500 kilomètres soit presque la circonférence de la Terre. Peu de moines ont terminé le défi. En fait, depuis 1885, seulement 46 moines ont terminé avec succès l’épreuve. Un des plus vieux était un moine nommé Yusai Sakai, qui a accompli le kaihogyo à l’âge de 60 ans en 1987.

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