Ils ont dit…(12) Au sujet des émotions et des sentiments.


Réhabilitation des émotions et des sentiments. Leur rôle dans l’évolution.

Antonio Damasio
António Damásio


Une passion et une idée…

        Ma passion : les affects — le monde de nos émotions, de nos sentiments. Je l’explore depuis de nombreuses années. pourquoi et comment exprimons-nous, ressentons-nous, utilisons-nous nos émotions pour bâtir notre soi ? Dans quelle mesure les sentiments peuvent-ils renforcer ou contrecarrer nos meilleures intentions ? Quelles interactions entre le corps et le cerveau rendent possibles de telles fonctions, et dans quel but ? Sur toutes ces questions, je souhaite faire part de nouveaux faits et de nouvelles interprétations.
        Quant à mon idée, elle est très simple : j’estime que les sentiments propulsent, évaluent, négocient nos activités et nos productions culturelles, et que leur rôle n’a pas été jusqu’ici reconnu à sa juste valeur. Les humains se sont distingués du reste du monde vivant en élaborant une incroyable collection d’objets, de pratiques et d’idées — collectivement nommée « culture ». Cette collection renferme les arts, la philosophie, la morale et la religion, la justice, la gouvernance, les institutions économiques, la technologie et la science. Pourquoi ce processus a-t-il vu le jour — et quand ? Vaste question. La réponse la plus fréquente évoque une importante faculté de l’esprit humain (le langage verbal) ainsi que des traits distinctifs (socialité intense; intellect supérieur). Pour les personnes intéressées par la biologie, la réponse passe également par la sélection naturelle — qui fonctionne au niveau génétique. De fait, l’intellect, la socialité et le langage ont sans doute joué un rôle de première importance dans ce processus; et il va sans dire que nous disposons d’organismes et de facultés permettant l’invention et la création culturelle, par la grâce de la sélection naturelle et de la transmission génétique. Mon idée centrale ne conteste pas ces faits; elle postule toutefois que la grande épopée culturelle de l’humanité a été activée par un éléments supplémentaire. Un élément moteur ; un facteur de motivation. Je veux parler des sentiments — depuis la douleur et la souffrance jusqu’au bien-être et au plaisir.

António Damásio, L’Ordre étrange des choses, La vie, les sentiments et la fabrique de la culture – édit. Odile Jacob, 2017 –  p.1-2


Un changement de paradigme

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       C’est à une réhabilitation des émotions, des sentiments et du corps dans le processus évolutif des hominidés qui a conduit à l’émergence de l’Homo sapiens que se livre le neuroscientifique portugais António Damásio dans son nouvel ouvrage, L’Ordre étrange des choses, paru en 2017. Dans le passé, les chercheurs ont surtout privilégié dans ce processus évolutif les facultés cognitives spécifiques de l’homme et négligé l’apport des émotions et des sentiments, ceux-ci étant accusés, en tant que pulsions incontrôlées, d’agir à l’encontre de la raison cognitive. Pour António Damásio le vivant tout entier porte en lui une tension interne qui vise non seulement à préserver l’intégrité et le fonctionnement des organismes mais à assurer grâce à des stratégies chimiques, biologiques et pour les organismes évolués, mentales, leur renforcement par mutation et évolution. Ce processus qui anime l’ensemble du vivant depuis les organismes cellulaires les plus primitifs jusqu’aux plus complexes dont fait partie l’homme moderne, c’est le processus d’homéostasie. Le corps par ses manifestations mentales sous la forme d’émotions génératrices de sentiments joue un rôle fondamental dans cette évolution.

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Une idée simple : le rôle majeur des sentiments.

        Lorsque l’être humain est confronté à la douleur, quelles que soient l’origine de cette blessure et la nature de la douleur, il peut agir pour remédier à la situation. L’éventail des situations potentiellement douloureuses ne se limite pas aux blessures physiques; il inclut également la peine causée par la perte d’un être cher ou la douleur de l’humiliation. Les souvenirs liés à cet événement nous reviennent sans cesse, ce qui entretient et amplifie la souffrance. Qui plus est, la mémoire nous aide à projeter une situation dans le futur  tel que nous l’imaginons et nous permet d’envisager ses conséquences probables
   Je fais l’hypothèse que la souffrance a conduit les humains à l’introspection et que ces derniers disposaient des outils permettant cette introspection; selon moi, ils ont essayés de comprendre leur propre détresse et ils ont fini par inventer des compensations, des correctifs ou des solutions incroyablement efficaces. Les humains se sont également avérés capables d’éprouver le contraire de la douleur — le plaisir et l’enthousiasme — dans des conditions extrêmement diverses, du futile au sublime : les plaisirs que constituent les réactions aux goûts et aux odeurs; la nourriture, le vin, le sexe et le confort physique; la magie du jeu; l’émerveillement et l’épanouissement qui peuvent naître de la contemplation d’un paysage; l’admiration et la profonde affection que nous inspire une personne. Ils ont également découvert que le fait d’exercer leur puissance, de dominer et même de détruire leurs semblables, de piller et de semer le chaos ne leur offrait pas uniquement d’importants avantages stratégiques : ces activités pouvaient également leur procurer du plaisir. (…) 
        Pourquoi les sentiments parviennent-ils finalement à inciter l’esprit à se comporter de manière si avantageuse ? Lorsqu’on observe ce que les sentiments accomplissent dans l’esprit et ce qu’ils font à l’esprit, un premier élément se dessine. En temps normal, les sentiments tiennent l’esprit informé  — sans prononcer le moindre mot  — de la bonne ou de la mauvaise gestion du processus vital, à tout moment, au sein du corps concerné. Ce faisant, ils définissent le processus vital comme étant propice ou non au bien-être et au développement du corps.

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     Charles Darwin se mettant en scène pour illustrer le lien entre posture et émotion (1872). Dans la seconde moitié du XXe siècle, Paul Ekman, un psychologue américain, étudie les liens entre les émotions, les expressions faciales et les postures. Grâce à ses observations en Papouasie-Nouvelle-Guinée d’une tribu d’aborigènes isolés du monde, il confirme la thèse du français Duchenne de Boulogne et de Darwin sur l’universalité de la représentation corporelle des émotions et définit six émotions de base : tristesse, joie, colère, peur, dégoût, surprise. À chaque émotion et ses variantes ou déclinaisons correspond une configuration des muscles sous-jacents du visage qui s’élargit à l’ensemble des muscles du corps dans la mise en œuvre d’une « posture » d’expression et de préparation à l’action.  –    (ajouté par nous)

        Un deuxième élément permet d’expliquer pourquoi les sentiments réussissent là ou les simples idées échouent : il tient à leur nature véritablement unique. Les sentiments ne sont pas élaborés par le cerveau en toute indépendance. ils sont le fruit d’un partenariat, d’une coopération entre le corps et le cerveau, qui interagissent via des voies nerveuses et des molécules chimiques circulant librement. Cet arrangement particulier (et peu exploré) est agencé de telle manière que les sentiments viennent systématiquement perturber ce qui aurait pu être un flux mental complètement indifférent. Les sentiments naissent quand la vie est sur la corde raide : l’épanouissement d’un côté, de l’autre, la mort. Ils sont donc des secousses mentales, perturbantes ou merveilleuses, douces ou intenses. Ils peuvent nous stimuler subtilement, en nous permettant d’intellectualiser la chose ; ou alors de manière intense ou manifeste, en attirant avec fermeté notre attention. Et même lorsqu’ils sont positifs, ils ne font généralement qu’une bouchée de notre paix et de notre tranquillité.
      Telle est mon idée simple : les sentiments de douleur et de plaisir, depuis le bien-être (et ses différents degrés), jusqu’au malaise et à la maladie, ont peut-être été les éléments déclencheurs des processus de questionnement, de compréhension et de résolution des problèmes   — caractéristiques distinguant le plus nettement l’esprit humain de celui des autres espèces. Le questionnement, la compréhension et la résolution des problèmes auraient donc permis aux humains de développer de fascinantes solutions pour s’adapter aux situations difficiles et leur auraient également permis d’élaborer des moyens pour s’épanouir durablement.

António Damásio, L’Ordre étrange des choses, La vie, les sentiments et la fabrique de la culture – édit. Odile Jacob, 2017 –  p.21 à 24.
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article lié


Ils ont dit… (4)


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le dôme du Panthéon

Sommes nous légitimes ?

     « Nous mourrons un jour, et c’est là notre chance. La plupart des gens ne mourront jamais dans la mesure où ils ne naîtront jamais. Les êtres hypothétiques qui auraient pu tenir ma place dans le monde mais qui, dans la réalité, ne verront jamais le jour, excèdent les grains de sable de l’Arabie. Assurément, ces fantômes incluent des poètes qui surpassent Keats, des scientifiques qui surpassent Newton. Nous le savons parce que le nombre d’individus potentiels postulé par notre ADN excède infiniment le nombre des vivants. En dépit de ces probabilités époustouflantes, ce sont deux êtres banals, vous et moi, qui vivent ici…»

Richard Dawkins, Les Mystères de l’arc-en ciel, 1998

      Et l’auteur, dans son ouvrage « Pour en finir avec Dieu » paru huit années plus tard de revenir sur sa citation et d’écrire : « Nous, le petit nombre des privilégiés, qui avons gagné contre toute attente à la loterie de la naissance, comment osons-nous nous plaindre de notre retour inévitable à cet état antérieur d’où l’immense majorité des êtres potentiels ne sont jamais sortis ? ». Par ces deux citations, l’éminent biologiste, éthologiste et académicien britannique Richard Dawkins, athéiste et rationaliste convaincu semble établir une hiérarchie entre les « Grands Hommes » qui sont des êtres d’exception et les « êtres banals » dont vous et moi faisons partie et parmi lesquels, par fausse modestie, il se place. Ce faisant, et cela paraît surprenant pour un scientifique et un penseur d’un tel niveau, défenseur de la théorie de l’évolution, il semble oublier le fait que l’un des moteurs de l’évolution est la capacité des faibles à s’adapter à leur milieu et par là-même faire progresser la complexité de la vie et la résilience de leur espèce. Cette adaptation résulte rarement d’une capacité intellectuelle supérieure mais de mutations dues à des accidents génétiques et au hasard. Nos lointains ancêtres, les primates qui ont quitté en Afrique les forêts protectrices pour la savane pleine de dangers ne l’ont pas fait de manière volontaire mais parce que ces forêts s’étaient raréfiées par suite de changements climatiques de grande ampleur et ne pouvaient plus subvenir à leurs besoins. Seuls les plus forts des primates ont pu rester dans les forêts restantes en chassant leurs congénères les plus faibles. Ceux qui sont resté n’ont pas eu besoin d’évoluer puisque leur nature était déjà parfaitement adaptée à leur environnement mais parmi ceux qui ont été chassés, seuls ceux qui ont pu développer, le temps aidant, des dispositions anatomiques et cognitives supplémentaires ont pu survivre, maîtriser leur nouvel environnement et faire ainsi réaliser à l’espèce humaine un bond qualitatif d’une ampleur considérable. L’évolution ne favorise pas les êtres d’exception par rapport aux êtres banals. on peut même considérer qu’elle une prime aux êtres les plus faibles dans la mesure où ceux-ci sont les plus aptes à mettre à profit pour leur survie les mutations produites par le hasard.

Newton par Gotlib
Newton vue par Gotlib

     D’autre part, Richard Dawkins néglige le fait que parmi les « êtres banals », beaucoup auraient pu devenir des Keats et des Newton, si les conditions sociales dans lesquelles ils avaient vécus et les évènements auxquels ils avaient été confrontés, même les plus anodins, avaient été différents. Newton, n’a t-il pas eu la révélation de la théorie de la gravitation universelle en regardant une pomme tomber dans son verger, un soir au clair de lune ? Archimède, son fameux théorème, en jouant dans sa baignoire, Alexander Fleming, sa découverte de la pénicilline par négligence pour ne pas avoir nettoyé son laboratoire avant de partir en vacances. Combien d’individus « banals » étaient des êtres d’exception en puissance ? Alors n’établissons pas de critères de légitimité ou d’illégitimité pour le fait d’être sur terre et d’exister. L’humanité est indivisible, elle forme un Tout, pour le meilleur et pour le pire…

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Cousin, cousine…


Mimétisme inter-espèces : connaissez-vous votre cousin Kanzi ?

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le bonobo Kanzi , Kanzi signifie « Trésor enfoui» en swahili

    « ce qui m’a surtout frappé chez Kanzi, c’est l’humanité qui transparaît sur son visage. Cet air de famille que l’on retrouve dans sa manière de jouer à cache-cache, de tenter de deviner mes intentions. »  (P. Jost)

      Vous ne connaissez pas Kanzi ? Vous devriez car il fait partie de votre famille étant l’un de vos proches cousins. Vous en doutez ? Vous ne reconnaissez chez lui aucun trait physique caractéristique de votre famille, dites-vous… C’est que vos ancêtres communs vivaient il y a un peu plus de quatre à cinq millions d’années et que depuis cette date les deux familles ont eu tout le loisir de se différencier. Kanzi est un bonobo, une espèce de singe de petite taille proche du chimpanzé qui vit au cœur de l’Afrique dans les forêts congolaises et la différence entre son génome et le nôtre n’est que de 1,6 %. Les bonobos ont en commun avec l’homme d’être bipèdes puisqu’ils utilisent la marche à pied dans 20 à 25 % de leurs déplacements (alors que les chimpanzés utilisent la bipèdie principalement en démonstration de dominance), certains d’entre eux ont une conscience aigüe de la propreté puisqu’ils éprouvent parfois le besoin de laver leur nourriture avant de la manger.

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Faites l’amour, pas la guerre !

   À l’instar des humains ils utilisent la sexualité dans un but qui ne se limite pas à la reproduction, par exemple pour le plaisir, pour réduire les tensions aux sein d’un groupe avant qu’elles ne dégénèrent, obtenir certains avantages comme la nourriture ou le statut social en bénéficiant du statut de leur partenaire. Comme les humains, ils peuvent «faire l’amour» face à face et s’embrasser en utilisant leur langue. Un gardien du zoo de San Diego en a fait l’expérience, pas encore initié aux mœurs de ce singe, il avait accepté un jour d’être embrassé par un bonobo. Il pensait que ce serait un baiser chaste mais faillit tomber à la renverse quand il sentit la langue du singe s’immiscer dans sa bouche… Précisons encore que l’utilisation de la sexualité à la résolution des conflits sociaux fait qu’ils sont «pansexuels» car ouvert aux deux sexes. Certains chercheurs (Franz de Waal) présentent les bonobos comme une espèce qui, à la manière des hippies des années soixante, « fait l’amour, pas la guerre » :

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« Les chimpanzés résolvent les questions sexuelles par le pouvoir, les bonobos les questions de pouvoir par le sexe. Chez les bonobos, les conflits ne prennent jamais d’ampleur : l’activité sexuelle se substitue à l’agressivité. Comme source de plaisir d’abord, mais aussi comme tactique subtile pour apaiser les tensions liées à la nourriture, obtenir une faveur, un épouillage. Un peu comme les couples qui font la paix sur l’oreiller après une dispute. (…) Les bonobos se comportent comme si le contact érotique était la chose la plus normale qui soit pour apaiser les corps et les esprits. Une activité parmi d’autres qui pimente brièvement, mais fréquemment, la vie sociale. En un rien de temps, ils passent de la nourriture au sexe, du sexe au jeu, de l’épouillage à un baiser, et ainsi de suite… »  (Franz de Waal).

      Enfin, des chercheurs ont remarqués qu’en captivité, la paix sociale était maintenue par l’existence d’un «bouc émissaire» (pharmakos) qui permettait la réduction des tensions au sein du groupe. En même temps, on a décelé chez les bonobos des pratiques de contact affectif qu’il soit sollicité par un bonobo en détresse ou offert spontanément par un membre du groupe appartenant généralement aux parents et aux amis ce qui laisserait supposer l’existence d’une pratique de consolation basée comme chez l’homme sur l’empathie (Consolation hypothesis)   Les bonobos utilisent dans certaines circonstances des armes et des outils : branches en cas d’attaque et baguettes pour extraire des insectes d’une termitière. À l’état sauvage, ils communiquent par de nombreuses mimiques faciales et par des vocalisations aiguës. Enfin ils sont capables de s’auto-médicaliser par ingestion de feuilles particulières.

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Kanzi communiquant avec la psychologue Sue Savage-Rumbaugh avec son clavier

       Mais revenons à Kanzi, ce bonobo vit à Des Moines, dans l’Iowa, en compagnie de chercheurs qui l’étudient avec d’autres singes de son espèce depuis plusieurs années. La psychologue Sue Savage-Rumbaugh a tenté dans un premier temps à communiquer avec Matata, la mère du jeune singe à l’aide d’un système de symboles géométriques mais sans succès mais c’est finalement Kanzi qui jouait à proximité qui peu à peu a assimilé les règles du langage par signes. C’est ainsi qu’il a dans un premier temps utilisé sur un clavier 6 symboles, puis 18 et enfin, à l’âge de 26 ans,  348 :

«Les symboles se réfèrent aux objets familiers (le yaourt, la clé, le ventre, la boule…), des activités favorites (la poursuite, les chatouilles…) et même quelques concepts considérés assez abstraits (le présent, ce qui est mal…). Le bonobo, nommé Kanzi, a appris à combiner ces symboles dans ce que les linguistes appellent une « proto-grammaire ». Une fois, lors d’une sortie dans une forêt-laboratoire où il a été élevé, Kanzi a touché les symboles pour « la guimauve » et « le feu ». Quand on lui a donné des allumettes et des guimauves, Kanzi a cassé des brindilles pour préparer un feu, les a allumées avec les allumettes et a grillé les guimauves sur un bâton.»

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abstraction de Kanzi  – C’est aussi beau que du Cy Twombly et on ne lui paye que 1.500 dollars…
(à gauche Kanzy   –   à droite Cy Twombly)

     Mais la capacité de Kanzi à communiquer avec l’homme va encore plus loin puisqu’il connait la signification de 3 000 mots anglais parlés (plus que j’en connais…). Quand Kanzi entend une personne prononcer dans une autre pièce certains mots, il indique alors le symbole approprié sur son clavier d’ordinateur qui transmet l’information à un synthétiseur vocal. Il comprendrait même les mots qui ne font pas partie du vocabulaire de son clavier ; c’est ainsi qu’il peut répondre convenablement aux commandes comme « mets le savon dans l’eau », « porte tel objet dehors » et « ouvrir orange » (mais seulement en anglais). Il s’inquiète aussi de l’heure du repas : « Donne-moi à manger », imagine des jeux : « Poursuivre moi ? », manifeste son affection : « Embrasse-moi ». Il invente aussi de nouveaux mots chargés de poésie : « eau-oiseau » pour décrire un cygne et « eau-écouter » pour désigner l’eau pétillante… Enfin, c’est un peintre accompli (non figuratif…) dont l’une des toiles s’est vendue, au bénéfice du refuge où il vit, 1.500 $….


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    Aujourd’hui Kanzi est capable de faire du feu, cuire un steak et faire fondre un marshmallow au bout d’un bâton. (voir les vidéos de Kanzi sur YouTube à ce sujet)

      « Sue Savage-Rumbaugh assure que cela montre la profonde intelligence du singe, notamment par l’effet d’un mimétisme. En effet, Kanzi a longtemps été fasciné par la manière dont les gardiens de son camp faisaient cuire les aliments, puis on l’a encouragé à interagir avec les humains et à les copier», ajoute-t-elle. Sur une vidéo, on peut le voir faire du feu, en ramassant du bois et des feuilles mortes, tout en tenant compte de la position du vent. Puis saisir une poêle, la mettre sur une grille et laisser le tout mijoter. Bien que les singes bonobos et les chimpanzés utilisent de grandes brindilles et des feuilles comme des outils, aucun n’avait jamais montré une telle habileté pour la cuisson des aliments. Aussi, quand Kanzi a terminé avec le feu, le Docteur Savage-Rumbaugh lui demande de l’éteindre à l’aide d’une bouteille d’eau. Le singe va ainsi verser délicatement le liquide sur le feu jusqu’à ce qu’il s’éteigne. Mais ce n’est pas tout. Par exemple, Kanzi prend une guimauve, la colle au bout d’une brindille et la maintient soigneusement sur les flammes, en s’assurant qu’il ne brûle pas. Sue Savage-Rumbaugh ajoute que cela ne résulte pas du hasard et que «Kanzi fait du feu parce qu’il le souhaite. Très jeune, il a regardé le film La guerre du Feu qui met en scène le premier homme qui lutte pour faire du feu. Il était fasciné par ce film, il l’a regardé des centaines de fois. Et Kanzi s’en est probablement inspiré.»


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Bonobos s’occupant d’un petit

Supériorité du bonobo sur l’homme

     Le journal Daily Mail s’inquiète des capacités imitatives de Kanzi qui préfigurent peut-être l’avenir menaçant pour l’homme mis en scène dans le film La Planète des Singes où ces derniers ont pris le pouvoir et dominent la race humaine : « Qu’arriverait-il s’il était libéré dans la nature, où les autres bonobos pourraient copier son comportement ? Est-ce que les bonobos sauvages pourraient apprendre à maîtriser le feu de façon indépendante tout comme nos propres ancêtres ? ».

    Mais pourquoi les singes voudraient-ils vivre à notre manière alors que leur mode de vie est largement supérieur au nôtre. Supérieur au nôtre ? Eh bien parce que les bonobos passent 50 % de leur temps au repos, à folâtrer, au plaisir du sexe ou à jouer. Les activités d’une journée de bonobo se répartissent ainsi : recherche de nourriture : 20 % du temps, manger : 20 %, déplacements (en moyenne 2 km par jour) : 10 %, repos : 40 % , autres (dont le jeu) 10 %. Que reste t’il a l’homme moderne drogué par le travail et les occupations inutiles comme temps vraiment libre durant lequel il peut s’épanouir ? Dan Everett, parti comme missionnaire en 1977 dans une tribu isolée de l’Amazonie, les Pirahãs, s’est aperçu que ceux-ci parlaient un langage unique dénué de système de numérotation, de couleurs et de références au temps passé et futur. Les Pirahãs ne vivaient que dans le temps présent, privilégiant l’expérience immédiate et jugeant totalement inutile de s’intéresser à ce qu’ils ne connaissaient pas et à se projeter dans le temps. Comme les bonobos, les Pirahãs chassent, pêchent, partagent la nourriture et le reste du temps s’amusent, palabrent et profitent de la vie sans avoir besoin de compter. À tous ceux qui les ont côtoyés, ils sont apparus comme les plus heureux des hommes qu’ils avaient rencontrés jusque là.

     Victime de la dégradation de son habitat naturel par l’homme qui pratique la déforestation et le braconnage, le bonobo comme les autres grands singes est sur la liste rouge des espèces menacées.

            Kansi :  « Trésor enfoui» en swahili, Trésor bientôt enfoui et disparu à jamais ?


Evolution : “La prochaine grande espèce qui disparaîtra? Probablement nous!”

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article de Sophie Devillers, La Libre Belgique : “La prochaine grande espèce qui disparaîtra? Probablement nous!” – La Libre.be du 12 décembre 2013 via Paléoanthropologie

Pascal Picq

Pascal Picq

Vous insistez sur le fait que Darwin est plus que jamais d’actualité. Notamment en raison de la disparition actuelle de la biodiversité?

    En effet. La théorie de l’évolution, qui est une théorie du changement dans la nature, montre que les espèces n’évoluent pas seules. Il y a coévolution. La biodiversité est la fille naturelle de l’évolution et, sans diversité, pas d’évolution. Moins il y a de diversité, moins les espèces peuvent s’adapter : c’est la règle d’or. La biodiversité se construit dans le tissu des relations entre les espèces d’une même communauté écologique, avec toutes les formes de parasitismes et toutes les sortes de compétition, de prédation, d’entraide …etc. L’Homme fait partie de ces diversités. Mais depuis plusieurs milliers d’années et, avec une brutalité inouïe depuis un siècle, notre espèce fait disparaître des espèces sauvages et domestiques a un rythme effarant et, aussi, des langues et des cultures humaines. En agissant ainsi, nous mettons en danger le devenir de notre espèce.

Alors, la prochaine grande espèce qui disparaîtra, c’est nous ?

     Si on ne prend pas rapidement conscience des désastres en cours, c’est probable. Depuis que je suis né (1954) la population mondiale a été multipliée par trois ! A cela, vous ajoutez une consommation d’énergie multipliée en moyenne par cinquante par individu. La Terre ne peut plus le supporter. Cependant, la vraie question n’est pas la survie de l’homme en tant qu’espèce, mais celle de tous nos enfants. Nous assistons à une concentration phénoménale de l’urbanisation. Bientôt, 70% de la population mondiale vivra dans des mégapoles. Imaginez – et cela arrivera – qu’un agent pathogène débarque dans le Bénélux, une des régions les plus densément peuplée de la Terre ? Même si la médecine moderne a accompli des progrès fantastiques, nous ne sommes jamais sortis des mécanismes de la coévolution et de la sélection naturelle. Par exemple, il faut réapprendre à vivre avec des maladies que nous savons soigner mais qui nous protègent d’autres sources pathogènes avec lesquelles nous n’avons pas coévolué. Donc voilà le paradoxe de l’humanité actuelle : nous sommes plus de 7 milliards – quel succès !- mais si nous ne comprenons pas les enjeux des diversités, il y a de fortes chances que dans un avenir plus ou moins lointain, les populations qui assureront le devenir de notre espèce soient celles que nous méprisons et que certains appellent “primitives”. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elles participent de notre diversité et qu’elles continuent à vivre avec leurs communauté écologiques ; une véritable assurance vie de notre espèce.

Pour vous, Darwin est partout … Même dans l’entreprise selon vous ! Parce que l’entreprise est une jungle ?

    Vous savez, une mauvaise compréhension de l’évolution conduit à une mauvaise économie. La loi du plus fort, la survie du plus apte, la compétition à outrance … ce sont des clichés que l’on retrouve en biologie et en économie, comme le “gène égoïste” à l’époque du libéralisme débridé des années Thatcher et Reagan. La sélection naturelle explique comment certains individus laissent une plus grande descendance que d’autres, et cela passe par une grande diversité de mécanisme comme la prédation, la compétition, mais aussi l’entraide et la coévolution (coopétition par exemple). Les entreprises sont comme des espèces, avec des individus différents apportant différentes contribution au succès à l’adaptation.

Un exemple concret 

From Life on White    La vie innove et s’adapte depuis plus de 3 milliards d’années et il est utile de connaître ces mécanismes dans une économie mondialisée de l’innovation. Mon intérêt et mon travail actuel sur ces question vient d’un constat : pourquoi l’Europe continentale n’est pas capable de faire émerger des GAFAT (Google, Apple, Facebook, Amazon, Tweeter) ? Parce que nos pays restent imprégnés par la pensée du grand Jean-Baptiste de Lamarck. L’innovation se comprend comme une réaction active à un changement d’environnement. C’est la parabole de la girafe qui allonge son cou pour attraper des feuilles. Traduction dans nos entreprises : le marché impose d’innover pour survivre et pour cela on mobilise notre créativité. Donc, nous somme bon pour nous adapter à un marcher préexistant. Par contre, nous sommes incapables de voir ce qui va changer le marcher (“change the world” selon Steve Jobs). En d’autres termes, si nous savons développer des filières existantes, nous sommes mauvais pour en faire émerger de nouvelles. Et c’est bien une question de culture, donc d’anthropologie et de vision du monde.

Quelle serait “l’entreprise darwinienne”, alors ?

     L’innovation lamarckienne vise à améliorer les produits, les services …. L’innovation darwinienne s’articule en trois temps : variation, sélection, développement. Dans la nature, nos gènes font de la variation, puis l’environnement sélectionne. Toutes les entreprises les plus innovantes (Google, 3M, Facebook …) suscitent de la variation de la part de leurs agents. Comme chez Darwin, elles ont compris que toute personne dans l’entreprise peut être capable d’innover car toute différence est une potentialité pour l’adaptation de l’espèce. Mais entendez-moi bien : il ne s’agit de copier telle ou telle espèce ou entreprise. Il faut mettre en place des mécanismes universels de l’innovation et de l’adaptation qui, évidemment, donneront des résultats qui dépendent des histoires de chacune et de leurs contextes.

Entretien : Sophie Devillers

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Qui sont les ancêtres de Gracie ?

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Gracie

Gracie

  Encore une vérité bien établie qui va peut-être rejoindre les poubelles de la science. J’avais toujours cru, jusqu’à présent, que les différentes races de chiens descendaient toutes du loup. C’est du moins ce que prétendaient de nombreuses publications de vulgarisation scientifique ou consacrées à la gente canine. L’histoire décrite était toujours la même : l’homme préhistorique et le loup partageaient le même habitat et se nourrissaient des mêmes proies. Des louveteaux auraient été recueillis par les hommes et domestiqués. Voici un extrait de l’article décrit par Wikipedia à ce sujet :

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La domestication du chien est intervenue au Paléolithique (période de la Préhistoire allant de – 200.000 ans à – 12.000 ans), longtemps avant celle de toutes les autres espèces domestiques actuelles. Elle précède de plusieurs dizaines de milliers d’années la sédentarisation de l’homme et l’apparition des premières civilisations agricoles. C’est l’unique espèce domestique ancienne dont la domestication n’est pas liée à l’apparition de l’agriculture et à la sédentarisation. Cette place que le chien occupe auprès de l’espèce humaine en fait un cas particulier parmi les espèces domestiques. Les chiens pourraient être issus de plusieurs lignées lupines différentes, domestiquées à plusieurs endroits du monde. Avant les progrès de la génétique, l’identité exacte de l’ancêtre du chien à longtemps été un mystère, mais au début du XXIe siècle, les progrès en matière de comparaison de génomes ont permis d’établir que le chien est plus proche génétiquement des sous-espèces actuelles de Canis lupus (le loup gris) que de tout autre canidé. Le loup grisest donc son unique ancêtre. La divergence génétique entre la lignée des chiens domestiques actuels et celle des représentants sauvages actuels de l’espèce Canis lupus date d’entre 150 000 ans et 100 000 ans. La relation entre humains et canidés sauvages est très ancienne. Des restes de loup ont été retrouvés en association avec ceux d’hominidés datant de 400 000 ans. Les chasseurs-cueilleurs et les loups avaient plusieurs points communs : ils appartenaient à des espèces sociables, ils partageaient le même habitat et ils se nourrissaient des mêmes proies. Des études ont montré que les louveteaux capturés tout jeunes et élevés par des hommes s’apprivoisent et se socialisent facilement, d’autant plus qu’ils dépendent de leurs maîtres pour leur alimentation. L’adaptation à la vie avec les hommes a transformé ces animaux autrefois sauvages.

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   Or voila que cette belle théorie risque d’être mise en cause par les travaux de scientifiques qui échafaudent l’hypothèse que les ancêtres des 350 espèces différentes de chiens pourraient se trouver parmi d’autres animaux tels le coyote, chacal, le renard et même le dingo… Le séquençage du génome d’un boxer, a été réalisé en 2005 aux États-Unis.  On sait maintenant que le génome de Canis familiaris contient 39 chromosomes et environ 20.000 gènes. «Tous les chiens ont le même génome, ce sont les variations dans l’assortiments des allèles qui différencient les races et qui donnent la diversité que l’on connaît». Un autre travail ne fait donc que commencer : analyser ces variations. Pour cela les généticiens partent à la recherche des variations génétiques les plus courantes, les polymorphismes nucléotidiques simples ou SNP (prononcer  »snip »). Un catalogue de 2,5 millions de SNP identifiés sur une dizaine de races canines est publié dans Nature par la même équipe. «L’identification est une première étape : il faut ensuite connaître la fréquence de ces variations pour pouvoir établir des corrélations avec telle ou telle maladie» . Ce travail, également en cours pour l’homme, sera plus facile à mener chez le chien dont les populations n’ont presque pas été brassées, contrairement à ses maîtres.

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Le journaliste Olivier Postel-Vinay avait écrit un article très intéressant sur les ancêtres possibles du chien dans le site LA Recherche – L’actualité des sciences, en avril 2004 (c’est ici : Le chien, une énigme biologique | La Recherche)

LA Recherche L'actualité des sciences

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    «Chihuahua ou grand danois, tout chien est le descendant de loups domestiqués par les chasseurs de la Préhistoire». Tel est le consensus sur l’origine du chien, exprimé ici par Juliet Clutton-Brock dans son ouvrage de référence sur l’histoire des mammifères domestiques. Voici le scénario. Vers la fin du dernier âge glaciaire, il y a 20.000 ans, l’homme préhistorique était, comme le loup, occupé à chasser le gros gibier. En situation de concurrence, hommes et loups se rencontraient. Des bébés loups ont été adoptés, pratique observée aujourd’hui chez des chasseurs-cueilleurs. Ou bien ils ont été pris pour constituer une réserve de nourriture, et certains adoptés en raison des liens d’attachement créés. «En grandissant, certains de ces louveteaux devenaient rétifs et devaient être tués ou écartés, écrit Juliet Clutton-Brock dans un livre précédent. Quelques-uns, cependant, ont dû rester avec les hommes et être accouplés avec d’autres loups apprivoisés se nourrissant des déchets laissés autour du lieu d’habitation.» De fil en aiguille, des groupes de loups apprivoisés ont accompagné l’homme dans ses déplacements. Ils lui ont rendu des services croissants, l’alertant sur la présence d’un danger, lui permettant de repérer du gibier et l’aidant à chasser. En quelques milliers d’années, d’apprivoisés les loups sont devenus domestiqués. Comme tous les animaux domestiqués, ils ont perdu certains de leurs caractères sauvages et en ont acquis d’autres. Quand, beaucoup plus tard, vers 12000 av. J.-C., les hommes ont commencé à se sédentariser, le chien était déjà une espèce à part entière: c’est le Canis familiaris de Linné.

    Ce scénario est étayé par l’archéologie. Des ossements de loups ont été trouvés à proximité de ceux d’humains en Chine et en Europe à partir de –400.000 ans. Dans la grotte du Lazaret –125.000 ans, un crâne de loup est placé à l’entrée de chaque abri humain. Les premiers restes de chiens, eux, sont beaucoup plus tardifs: ils datent du Mésolithique, période qui précède immédiatement le Néolithique. Découverts en 2003 en Russie centrale, les plus anciens ossements attribués à des chiens sont deux crânes, datés de 12.000 av. J.-C. Il s’agissait d’animaux puissants, comparables aux grands chiens de berger du Caucase. Les premiers sites où le chien est culturellement associé à l’homme sont ceux de Hayonim et de Ein Mallaha, en Israël. On y trouve des chiens beaucoup plus petits, enterrés avec leur maître, vers 10.000 av. J.-C. Dans une tombe, on voit même un humain âgé, sans doute une femme, dont la main est posée sur un chiot de 4 ou 5 mois. Il n’est pas exclu que ce chiot soit un louveteau ou un petit chacal, car à cet âge tendre les squelettes se ressemblent beaucoup, mais c’est peu probable. Les restes avérés de chiens se multiplient à partir de 9.000 av. J.-C. C’est la date à laquelle apparaissent, en Iran, les premiers vestiges de la domestication de ruminants: des chèvres.

    Dans les années 1995-2002, ce consensus s’est vu couronné par une série d’analyses génétiques confirmant que le chien descend du loup. «L’origine du chien domestique à partir du loup a été établie», rappelle un article de recherche paru dans Science en novembre 2002. Seuls resteraient à connaître «le nombre d’événements fondateurs ainsi que le lieu et la date où ils se sont produits». Grâce à l’analyse génétique, les auteurs «suggèrent» une origine en Asie orientale Chine entre 38.000 et 13.000 av. J.-C. L’estimation précédente plaçait la date de divergence entre le loup et le chien entre 133.000 et 74.000 av. J.-C. Aujourd’hui, l’affaire est close, ou presque. Sans l’annonce attendue du séquençage du génome d’un boxer, plus approfondi que celui déjà fait d’un caniche, il n’y aurait plus grand-chose de neuf à attendre. Par centaines, les sites Web vous expliquent que le chien descend du loup, comment et pourquoi.

Pas une espèce ?
    C’est très satisfaisant. Depuis Darwin, la domestication est considérée comme le geste fondateur de la «sélection artificielle», action par laquelle l’homme se substitue à la nature pour diriger l’évolution d’une espèce. Première espèce à avoir été domestiquée, le chien est l’une des grandes innovations de l’homme, après la maîtrise du feu et avant l’agriculture.

    À moins qu’il s’agisse seulement d’une belle histoire. C’est le point de vue du biologiste américain Raymond Coppinger, un vétéran de la recherche sur les chiens. Pour lui, «il n’y a pas l’ombre d’une chance que des gens aient apprivoisé et entraîné des loups sauvages et les aient transformés en chiens». Il pense que le chien ne descend pas du loup, mais d’une espèce apparentée au loup, au chacal et au coyote. Ce n’est pas l’homme qui a domestiqué le chien, c’est le chien qui est venu à l’homme. «Il s’est domestiqué lui-même .» Comment une thèse aussi contraire au consensus peut-elle être sérieusement défendue ?

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 chihuahua et Berger anatolien

Le chien est une espèce sans équivalent dans le règne animal. Aucune ne regroupe un si grand nombre de variétés plusieurs centaines et une telle gamme de différences morphologiques et comportementales entre les variétés. Le chihuaha mexicain mesure 13 centimètres de haut. Un berger anatolien peut peser 90 kilos. Un chien de traîneau court plus longtemps qu’un loup, un lévrier plus vite. Le basenji égyptien n’aboie pas. Comment expliquer ces variétés? Il y a plus curieux : bien que le chien soit considéré comme une espèce, il se reproduit sans problème avec ses cousins les loups, les coyotes en Amérique du Nord, et les chacals en Afrique, au Moyen-Orient et en Inde. La définition classique de l’espèce ne lui est donc pas applicable. Comment est-ce possible?

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chien de traîneau et lévrier

  Le grand nombre de variétés et la faculté de se croiser avec ses cousins avaient amené Darwin à considérer l’hypothèse que le chien descende à la fois du loup, du coyote et du chacal. Les analyses génétiques récentes qui prétendent en finir avec cette hypothèse sont fondées sur la comparaison de l’ADN mitochondrial de séries d’individus chiens, coyotes, chacals et loups.

    Mais le témoignage de l’ADN mitochondrial est de plus en plus contesté. Coppinger, qui a pratiqué la méthode, a fini par conclure qu’elle apporte plus de faux-semblants que de certitudes. Robert Wayne, qui s’est appuyé sur elle pour tracer de beaux arbres phylogénétiques des canidés, fait aujourd’hui machine arrière: «Nous devons aller au-delà, a-t-il dit en février à la grand-messe annuelle des scientifiques américains, ne pas nous contenter de comparer quelques centaines de paires de bases, mais séquencer tout le génome des mitochondries, séquencer aussi une grande variété de marqueurs, y compris dans le chromosome Y.» Dans l’un de ses derniers arbres, il ne fait d’ailleurs pas descendre le chien du loup. Coppinger, lui, pense désormais qu’il est illusoire de vouloir placer le chien sur un arbre phylogénétique, car les loups, les chiens, les coyotes et les chacals sont, à ses yeux, des variations d’une seule et même espèce. Ce sont bien des espèces au sens écologique du terme à chacun sa «niche», mais pas au sens phylogénétique. Ces animaux apparentés évoquent plutôt, dit-il, ce que les biologistes appellent un «cline», c’est-à-dire un spectre de caractères relevant de la même espèce mais en évolution constante en fonction de la géographie et de l’environnement.

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   Les chiens partagent quantité de caractères avec leurs trois cousins. Ils ont le même nombre de chromosomes, le même nombre et la même forme de dents, le même rapport entre la longueur du crâne et celle du palais la voûte osseuse de la gueule. Ils ont tous une gestation de soixante-trois jours. Ils naissent aveugles et ouvrent les yeux au même moment le treizième jour.

    Mais, en dépit de leur grande variété, les chiens ont aussi des caractères communs qui leur sont propres. Ils ont les molaires et prémolaires resserrées, le pelage variable d’un individu à l’autre. La queue a tendance à remonter en faucille. Les mâles sont fertiles toute l’année, et les femelles peuvent mettre bas deux fois par an au lieu d’une. Par rapport au loup, les dents sont plus petites, la longueur du crâne et le volume du cerveau sont réduits, les yeux arrondis. La maturation sexuelle se fait avant la fin de la première année, alors que le loup doit attendre deux ans. Et ils ont un comportement de soumission qu’on ne rencontre, dans une meute de loups, que chez les individus en état de sujétion par rapport au couple dominant.

   Plusieurs de ces caractères sont courants chez les animaux domestiques. La réduction de la taille du cerveau est une constante. Pensons aussi à la variété du pelage de la vache ou du chat, à la queue en tire-bouchon du cochon, au compor-tement de soumission. Chose étonnante, ces traits de la domestication sont souvent de nature juvénile: tout se passe comme si l’animal adulte avait conservé des traits propres au jeune, voire au jeune de l’espèce ancestrale. Par exemple, la plupart des chiens ont les oreilles plus ou moins tombantes, comme le louveteau. De même, la queue du louveteau pointe en tournant vers le haut. D’autres traits juvéniles concernent le comportement. Les louveteaux aboient, ce que les loups adultes font rarement, et la plupart des chiens un peu trop. La quête affective d’un chien adulte rappelle aussi celle d’un louveteau. Beaucoup de chiens aiment pleurnicher et jouer, ce qui n’est pas le cas des loups adultes, même apprivoisés. Plus fondamental, le cerveau du chien correspond en gros à celui d’un loup de 4 mois.

Quand les renards aboient
    À première vue, ces traits juvéniles, dits néoténiques, accréditent le scénario standard. L’adoption de louveteaux par l’homme préhistorique aurait entraîné des transformations dans le rythme de développement des petits loups. Ce point de vue semble encore renforcé par une expérience extraordinaire menée en Sibérie. Depuis la fin du XIXe siècle, des renards argentés y sont élevés pour leur fourrure. Bien qu’ils se reproduisent en captivité depuis des générations, ils restent des animaux sauvages, difficiles à gérer. À la fin des années cinquante, un généticien de Novossibirsk, Dimitri Biéliaev, ayant constaté que certains renards étaient moins craintifs, et donc plus dociles, lança un programme consistant à sélectionner systématiquement les renards les moins craintifs et à les faire se reproduire entre eux. Le succès dépassa l’attente: il obtint une lignée de renards en aussi forte demande affective que des toutous. Ce fut aussi une belle surprise. Car en 18 générations ces renards ont acquis des traits physiologiques des chiens: oreilles pendantes, pelage multi-colore, queue remontante, reproduction biannuelle, etc. Pour couronner le tout, ils aboient! Comment une transformation aussi rapide a-t-elle pu se produire chez un mammifère?

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renard argenté

    Mais cette expérience, qui se poursuit aujourd’hui, fournit aussi un argument à l’encontre du scénario standard. Depuis d’autres travaux célèbres menés à la fin des années quarante au Jackson Laboratory, aux États-Unis, on sait que les chiens connaissent entre l’âge de 2 et 16 semaines une période critique de socialisation pendant laquelle ils acquièrent l’essentiel de leurs compétences sociales. «À 16 semaines, la personnalité sociale d’un chien est fixée pour la vie», écrit Coppinger. Elle est câblée dans le cerveau du chien.

    Cette fenêtre est liée à la date d’apparition d’une conduite motrice stéréotypée, celle de peur et de fuite devant l’inconnu. Ce réflexe n’apparaît chez le chiot que vers la sixième ou la huitième semaine, donc au milieu de la fenêtre de socialisation. Chose curieuse, ce réflexe apparaît aussi vers la sixième semaine chez les renards en captivité de Novossibirsk, ceux qui n’ont pas été sélectionnés pour l’expérience. Autrement dit, ces renards disposaient d’une fenêtre de socialisation comparable à celle des chiens. Or, qu’en est-il de la fenêtre de socialisation du loup? Elle ne dépasse pas une semaine. La conduite de fuite se déclenche six jours après l’ouverture des yeux et s’achève dans la foulée. Comment nos ancêtres préhistoriques ont-ils pu mettre à profit une fenêtre aussi courte?

   Depuis des décennies, des loups en captivité sont étudiés et choyés par des éleveurs attentifs qui seraient évidemment enchantés de voir se développer chez eux certains au moins des caractères du chien. Or, contrairement à un mythe tenace, ils n’y parviennent pas. On peut accoutumer des loups à la présence humaine, à condition de s’y prendre avant qu’ils ouvrent les yeux et de mener l’apprentissage avant la fin de la fenêtre de socialisation. Mais les loups les plus dociles ne sont que partiellement apprivoisés, en aucun cas domestiqués. Avec tout le savoir-faire du monde, des loups captifs depuis des générations, chouchoutés pendant la fenêtre de socialisation, restent des animaux sauvages, dangereux pour l’homme. À l’âge de la maturité sexuelle 2 ans, la nature reprend ses droits: tous leurs caractères ancestraux sont au rendez-vous, y compris l’irré-pressible désir de monter dans la hiérarchie de la meute pour obtenir le droit à la reproduction. Le loup adulte n’a qu’une idée: s’enfuir. Pour ce faire, il développe des trésors d’ingéniosité dont un chien serait bien incapable. Aucun éleveur n’a obtenu d’un loup qu’il réponde à une injonction du genre: «Assis !» ou «Couché !» On voit des tigres au cirque, pas des loups. Pas plus d’ailleurs que des coyotes ou des chacals. Il ne saurait, à plus forte raison, être question d’élever un loup pour en faire un gardien de troupeau, ni même, contrairement à une légende, pour l’atteler à un traîneau.

Chiens sans maître
   Supposons cependant qu’une expérience contrôlée semblable à celle menée sur les renards russes soit conduite avec des loups, et qu’elle donne certains résultats ce qui est loin d’être acquis. Que nous apprendrait-elle sur la capacité des hommes du Paléolithique à transformer des loups en chiens? Rien, sans doute. On voit mal comment ils auraient pu s’engager dans cette galère, ni pourquoi ils l’auraient fait. D’où le scénario alternatif proposé par Coppinger. Selon lui, ce n’est pas la sélection artificielle qui était à l’œuvre, mais la vieille et bonne sélection naturelle.

   Comment les choses ont-elles pu se passer? Pour étayer son hypothèse, Coppinger s’est intéressé aux chiens les plus nombreux de la planète, les chiens sans maître. Ils sont 200 ou 300 millions, on ne sait. Beau succès! Ce sont les chiens de village des populations rurales. Ces chiens que toute visite dans un pays pauvre permet d’observer, pullulant en liberté auprès des lieux d’habitation. Avec son équipe, Coppinger a en particulier mené une étude approfondie sur l’île de Pemba, au large de Zanzibar.

    Les habitants de Pemba sont mi-chasseurs-cueilleurs, mi-agriculteurs. Leur mode de vie n’est pas très éloigné de celui des habitants de Mahalla, vers 10000 ans av. J.-C., là où l’on a retrouvé le squelette de la femme au chiot. À Pemba, tous les chiens se ressemblent. Ce sont des animaux que nous qualifierions de bâtards, d’apparence quelconque: de taille moyenne, le pelage court avec des taches de couleurs variées, les oreilles plus ou moins pendantes, la queue vers le ciel. Ils vivent des détritus laissés par l’homme. Ils circulent en bonne harmonie. Les habitants ne les aiment pas, ne les touchent pas, mais les tolèrent. Certains sont élevés pour participer à la chasse aux animaux qui ravagent les récoltes.

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   Pourquoi ce type de chien ne serait-il pas le digne représentant des premiers chiens? Dans ce scénario, des chiens sauvages, de la taille des chacals ou des coyotes, donc moins exigeants en calories que les loups, se seraient approprié les alentours des premiers villages humains, à l’époque du site de Mahalla ou un peu avant. Ils auraient profité des déchets laissés par les villageois, tout en continuant à se nourrir de petits animaux aux alentours. Moins dangereux que les loups, ils auraient été tolérés par l’homme, d’autant qu’ils nettoyaient les immondices, mangeaient les animaux nuisibles, avertissaient du danger et constituaient, de surcroît, une source de nourriture supplémentaire.

    Il existe aujourd’hui en Nouvelle-Guinée un chien sauvage qui chante au lieu d’aboyer. Ce chien chanteur vit dans la forêt et, la nuit, vient compléter son menu quotidien en mangeant des détritus aux alentours des villages. Il est très proche du dingo australien. Son origine est inconnue, comme celle du dingo. Pour certains, il descendrait d’un chien domestique qui serait revenu à l’état sauvage voici plus de 6.000 ans. Mais il n’y a pas de témoin. Il n’est pas exclu qu’il soit un descendant direct de l’ancêtre des chiens de village, des chiens sans maître comme ceux de Pemba. L’ancêtre de tous les chiens. L’hypothèse est défendue par une chercheuse américaine, Janice Koler-Matznick. Elle constate que l’archéologie ne nous a pas livré d’ossements d’animaux intermédiaires entre le loup et le chien. De fait, le dingo ressemble aux plus anciens restes osseux de chiens trouvés en Europe du Nord.

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Dingo

   Poursuivons le raisonnement induit par ce scénario. Le dingo et le chien chanteur ont, comme les autres chiens, un cerveau plus petit que celui des loups et atteignent la maturité sexuelle avant un an. Ces caractères ne sont pas forcément dus à la domestication; ils peuvent être, plus simplement, propres à cette sous-espèce. Par ailleurs, ces chiens ont tous les traits d’animaux sauvages. Leur cerveau mis à part, ils n’ont pas les traits juvéniles des autres chiens. Leur pelage n’est pas variable, ils n’ont pas les oreilles tombantes, ni la queue relevée, ils sont apprivoisables mais, comme les loups, s’enfuient dès qu’ils atteignent la maturité sexuelle. On ne peut en faire des chiens de garde ou de chasse au gros gibier. Quand ils capturent une proie, ils la dépècent. Comment de tels chiens ont-ils pu connaître le processus de domestication?

   Par l’effet de la sélection naturelle, répond Coppinger. Comme les renards de Sibérie, certains individus sont moins farouches que d’autres. D’éboueurs nocturnes, certains ont pu devenir des éboueurs diurnes. Ils se sont intégrés à l’environnement des premiers villages du Mésolithique ou des premières installations stables de la période immédiatement précédente. Ils auraient constitué peu à peu une nouvelle niche écologique, dont les chiens restés pleinement sauvages auraient été exclus, peut-être avec l’aide de l’homme qui y aurait trouvé son intérêt. Peu à peu, les détritus des villages et les carcasses du gibier chassé par l’homme seraient devenus leur principale source de nourriture. Leur fenêtre de socialisation aurait intégré l’homme dans leur univers. La pression de la sélection exercée par la vie sauvage se serait relâchée, produisant l’émergence de premiers traits juvéniles.

   Des chiots auraient été adoptés. Leurs maîtres auraient découvert, sans le savoir, les potentialités ouvertes par la fenêtre de socialisation. Fenêtre sans doute moins longue qu’aujourd’hui mais plus longue que celle du loup. Les chercheurs russes ont d’ailleurs constaté qu’au fur et à mesure du processus de domestication la fenêtre de socialisation de leurs renards s’allongeait: l’apparition de réflexe de fuite a été retardée, passant de six à neuf semaines. Certains de ces chiens adoptés, protégés par l’homme, se seraient alors reproduits entre eux, accusant la fixation de traits juvéniles. Accompagnant les hommes dans leurs activités, certains de ces chiens auraient manifesté des compétences intéressantes. Celle, par exemple, de suivre un troupeau sans lui faire de mal tout en représentant une menace pour les prédateurs. N’oublions pas que les premiers ruminants domestiqués apparaissent presque immédiatement après les premiers restes de chiens culturellement associés à l’homme. Pour Coppinger, les premiers chiens domestiques, au sens où nous entendons ce terme, sont contemporains des débuts du Néolithique. Les premiers chiens sélectionnés pour des tâches spécifiques sont apparus dès cette époque. Des archéologues ont trouvé des vestiges de traîneaux tirés par des chiens en 6.000 av. J.-C. au nord de la Sibérie.

   Maintenant, comment expliquer biologiquement la mise en place des traits propres au chien domestique et l’extraordinaire variété des races ? Là, les deux scénarios se rejoignent. Chez le loup, le coyote, le chacal et le chien, certains caractères apparaissent plus tôt ou plus tard au cours du développement, certains organes se développent plus ou moins vite. Si le cerveau du chien est plus petit que celui du loup, c’est que la tête du loup croît plus longtemps que celle du chien. C’est vrai aussi d’une race de chien à l’autre, et même d’un individu à l’autre. Comparer finement le développement de ces espèces ou sous-espèces, races ou individus, revient à pointer une quasi-infinité de déphasages relatifs on parle d’hétérochronies. Ils concernent aussi bien les os du crâne que l’apparition de conduites motrices stéréotypées, comme le réflexe de fuite ou les séquences successives du comportement de prédation. Or, tout déphasage a des implications en cascade, physiques et comportementales.

Plasticité canine
   A la naissance, les bébés du loup, du chacal, du coyote et du chien ont la même taille microchiens mis à part. Ils développent tous les mêmes réflexes de succion, les mêmes signaux d’appel et de détresse. C’est dans les jours et les mois qui suivent que la plupart des hétérochronies interviennent. Selon l’animal, le museau, par exemple, commence à croître à un moment différent, puis change de forme à un rythme différent, trouve sa forme définitive à un âge différent. Le museau du bouledogue se met à croître très tard, comme chez le loup, mais croît ensuite très lentement, alors que celui du loup continue de croître rapidement. À l’inverse, le museau du lévrier barzaï, c’est une exception, commence à croître avant la naissance. La forme finale du crâne et du palais dépend de ces événements. La position des yeux aussi, ce qui a un impact sur le comportement. Le barzaï a les yeux rapprochés, ce qui lui donne une bonne perception de la profondeur et en fait un excellent chasseur de lapins. Au contraire, le bouledogue a les yeux rejetés sur le côté, ce qui lui donne une bonne vision périphérique, un peu comme celle d’un oiseau.

   La sélection artificielle, celle qui a conduit à la diversité des races de chiens, consiste donc d’abord à sélectionner des traits jugés intéressants chez un chiot pour tenter de les reproduire. La face écrasée du bouledogue et le long museau du barzaï sont le résultat d’une sélection poussée à l’extrême. Elle consiste ensuite à agir sur la fenêtre de socialisation pour diriger les compétences du chiot dans la direction désirée. Tout chiot ne peut devenir chien de traîneau ou chien de transhumance, mais des chiens d’origine très diverse peuvent acquérir pendant cette période des compétences que l’on croit souvent réservées à d’autres races. Élevés au contact physique de moutons pendant la fenêtre de socialisation, la plupart des chiens peuvent faire de bons gardiens de troupeau. À la surprise générale, un éleveur écossais a obtenu d’excellents tueurs de lapins à partir de toutous de compagnie considérés comme tels depuis des siècles, l’épagneul King Charles. La plasticité de la gent canine est telle que la grande majorité des races de chien aujourd’hui recensées ont en réalité été créées très récemment, à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe.

    Reste la question de l’origine. Comment l’ancêtre des chiens a-t-il surgi? Peut-être par hybridations successives entre diverses variétés de loups et de chacals. Dans la nature, il suffit qu’une population diminue fortement, en raison d’une épidémie par exemple, pour qu’elle soit tentée de se croiser avec une autre. On le voit aujourd’hui avec les loups d’Europe, menacés, dont les dernières analyses donnent un taux d’hybridation avec les chiens allant jusqu’à 40%. L’hypothèse que le chien soit issu d’un ou plusieurs hybrides reste donc d’actualité. Retour à Darwin.

Par Olivier Postel-Vinay
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Textes sur l’évolution : Comment le langage est-il apparu chez l’homme ?

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Jean-François Dortier

Jean-François Dortier, sociologue, est connu pour avoir fondé le magazine Sciences Humaines dont il est toujours le directeur de publication, les éditions Sciences Humaines et le média en ligne et revue trimestrielle de vulgarisation de la recherche en psychologie,  Le Cercle Psy. Il a écrit de nombreux articles de vulgarisation scientifique sur les sciences cognitives, la philosophie, l’histoire des idées, la sociologie, etc., dirigé la publication de nombreux ouvrages sur la philosophie, les sciences humaines, l’évolution et la religion et écrit plusieurs autres :

  • Les sciences humaines. Panorama des connaissances
  • L’homme, cet étrange animal. Aux origines du langage, de la culture, de la pensée, 2012.
  • Les humains, mode d’emploi. Nouveaux regards sur la nature humaine, 2009
  • Le langage, 2010

Il est l’auteur d’un blog : La Quatrième Question : http://www.dortier.fr/

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Langage et évolution : Nouvelles hypothèses – Article de François Dortier publié dans la revue SCIENCES HUMAINES du 01/12/2003 et mis en ligne sur le site : Langage et évolution : nouvelles hypothèses

Revue Sciences Humaines    En croisant de nombreuses données issues de différentes disciplines, il est désormais possible d’élaborer des scénarios sur l’émergence du langage, les raisons de son apparition, et même d’imaginer quelle langue ont parlée les premiers hommes.

    La question de l’origine du langage, fort prisée des philosophes des Lumières, devint centrale pour nombre de savants du XIXe siècle : les théories se mirent à pulluler et chacun y allait de son hypothèse plus ou moins fantaisiste… Le philologue Friedrich Max Müller s’était d’ailleurs plu à classer toutes ces théories en leur donnant des noms péjoratifs : ainsi la théorie « bow-bow », selon laquelle les onomatopées étaient à l’origine du langage ; ou encore la théorie « pooh-pooh », qui supposait que le langage dérivait des cris d’alerte chez les animaux.

    Pour la linguistique naissante, qui voulait constituer une véritable science, il fallait mettre un terme à cette profusion d’hypothèses oiseuses par le moyen le plus radical : en 1866, la Société de linguistique de Paris, lors de sa création, inscrivit dans ses statuts qu’elle refusait toute publication relative à l’origine du langage. Ainsi ce thème disparut-il du champ d’investigation scientifique car considéré comme un sujet peu crédible.

    Il a fallu attendre la fin du xxe siècle pour que ce sujet sorte du ghetto dans lequel elle avait été plongée pendant un siècle. Sa réapparition provint de l’émergence de nouveaux domaines d’études : recherches éthologiques, expériences d’apprentissage du langage aux grands singes, données nouvelles sur les bases anatomiques et neurobiologiques du langage, preuves indirectes issues de la préhistoire et de l’archéologie expérimentale. La coordination de ces recherches permet désormais de dessiner des scénarios sur l’émergence du langage au cours de l’évolution et d’envisager des réponses à quatre grandes questions : quand le langage est-il apparu ? Quel langage parlaient les premiers hommes ? Pourquoi est-il apparu ? Enfin, quel lien existe-t-il entre l’essor du langage et l’apparition de l’intelligence technique ?

Quand le langage est-il apparu ?

    Jusque dans les années 80, une large partie de la communauté scientifique s’accordait sur le fait que le langage était apparu il y a environ 40 000 ans, en même temps que la « révolution symbolique » du paléolithique supérieur. Cette révolution symbolique est marquée par l’avènement de l’art des grottes ornées, la diversification des outils (lames, harpons, outils en os, etc.) et la généralisation des sépultures avec offrandes. On s’appuyait sur des indices anatomiques comme l’impossibilité d’articuler des sons chez les anciens Homo (du fait de la formation de leur larynx). Désormais, de nouveaux indices permettent de penser que l’aptitude anatomique au langage est beaucoup plus ancienne. Et tout porte à croire qu’il y a environ 2 millions d’années que sont apparues les premières formes de langage.

    Par ailleurs certaines données archéologiques, comme la construction de huttes ou la domestication du feu il y a 450 000 ans, suggèrent qu’à cette époque des formes élémentaires de langage existaient. Elles étaient rendues nécessaires pour la construction des premiers campements.

Quel langage parlaient les premiers hommes ?

    Si on retient l’hypothèse d’une apparition reculée dans le temps, quel type de langage parlaient les premiers hominidés ?

    Le psychologue américain Merlin Donald a imaginé que la première forme de langage a fait son apparition chez Homo erectus, sous forme d’un langage mimétique. Pour désigner un lion ou un buffle, les premiers hommes auraient utilisé le mime en adoptant leur démarche et leurs gestes caractéristiques. Pour M. Donald, une aptitude similaire à celle dont disposent les chimpanzés à mimer autrui – à « singer », comme on dit justement – aurait créé les bases de ce langage primitif. Selon lui, la pratique de la danse dans toutes les sociétés primitives attesterait de l’archaïsme du comportement mimétique.

    Pour comprendre les possibilités et les limites de ce que M. Donald nomme la « culture mimétique » d’Homo erectus, on peut imaginer la communication que l’on emploie lorsqu’on est touriste dans un pays dont on ne connaît pas la langue. Pour se faire comprendre, on adopte spontanément le mime. Pour dire « manger », on porte la main à la bouche. Pour dire « boire », on fait semblant de lever un verre, etc. Ce mime permet donc de représenter des objets absents, des situations. Il donne accès à une représentation différée, étape essentielle dans la définition du langage. Mais ce langage mimétique n’ouvre pas encore la possibilité de représenter des concepts abstraits, ni d’évoquer des modalités complexes (le passé, le futur, le conditionnel). Cela surviendra, selon M. Donald, dans un second temps, avec l’apparition d’un langage élaboré.

    L’hypothèse de M. Donald est originale, mais elle présente un défaut majeur. Si l’imitation, source de la communication mimétique, est effectivement très pratiquée chez les chimpanzés ou l’enfant humain, c’est à des fins d’apprentissage ou de jeu, jamais comme moyen de communication. Cependant, elle a le mérite de dessiner les contours possibles de ce que peut être un langage primitif.

    Quelles autres formes de (pré)langage sont imaginables ? Michael C. Corballis, de l’université d’Auckland (Nouvelle-Zélande), a avancé la thèse d’une origine gestuelle du langage chez Homo erectus. L’idée est que le langage aurait débuté par un langage des signes proche de celui employé par les sourds-muets. Il avance une série d’arguments à l’appui de son hypothèse.

    Tout d’abord, les limites anatomiques des Homo erectus pour la production de la parole, montrées par les travaux de Philip Lieberman, rendraient plus probable un stade gestuel préexistant à l’oral. Par ailleurs, la gestuelle serait mieux adaptée à l’environnement des premiers hommes. Comme ils vivent dans une savane, entourés de prédateurs, la voix leur fait courir le risque de se faire rapidement repérer, alors que le geste est silencieux. De plus, le langage gestuel se révèle très efficace dans les activités de chasse où il ne faut pas se faire remarquer du gibier. Ensuite, remarque M.C. Corballis, la gestuelle est très adaptée pour indiquer les directions lors des déplacements. Le fait qu’aujourd’hui les enfants et beaucoup d’adultes parlent en accompagnant leur discours de gestes des mains serait un vestige de ce passé gestuel. Enfin, la création spontanée par les sourds d’un langage des signes serait un argument en faveur de l’existence d’un comportement gestuel très archaïque enraciné dans le passé évolutif des êtres humains.

    La thèse de M.C. Corballis est séduisante, mais elle ne permet pas de savoir pourquoi le langage des signes, paré de tant de vertus, aurait été abandonné pour l’utilisation de la voix. Selon l’auteur, la voix procure l’avantage sur le geste de communiquer dans l’obscurité : mais cet argument va exactement à l’encontre de ce qui avait été dit plus haut sur l’avantage du geste par rapport à la voix. Un autre argument serait que l’usage de la voix permettrait de libérer la main pour la fabrication et le maniement des outils. Argument un peu spécieux : à ce compte, on pourrait faire remarquer que la voix interdit de manger et de parler en même temps.

    La théorie la plus couramment admise sur le langage des origines est la théorie du protolangage avancée par le linguiste Derek Bickerton. Certes, le langage ne se fossilise pas, mais D. Bickerton a eu l’idée d’utiliser des traces de fossiles indirectes, ce qui a pu ressembler à un langage primitif. Dans Language and Species, il propose d’utiliser quatre types de « fossiles ». Tout d’abord, le langage utilisé par les grands singes (gorilles, chimpanzés) qui ont appris le langage des signes. Certes, ils n’utilisent pas de langage dans la nature, mais leur faible maîtrise indique justement à quoi peut ressembler un langage soumis à de fortes limites cognitives. Le langage des enfants de moins de 2 ans environ serait un autre indicateur possible d’un langage élémentaire. Une autre source utilisée par D. Bickerton est le langage de Genie, une jeune « enfant-placard » qui avait été séquestrée dans une pièce depuis sa naissance, pratiquement sans aucun contact extérieur. Lorsqu’elle fut repérée et libérée vers l’âge de 13 ans, elle ne parlait pour ainsi dire pas. Son cas fut suivi par des psychologues, et ses (faibles) progrès dans l’acquisition du langage avaient fait l’objet d’études précises. Enfin, D. Bickerton est spécialiste du pidgin. Un pidgin est une langue sommaire que forgent des populations de nationalités différentes qui se retrouvent ensemble et doivent communiquer. Ce fut le cas des esclaves africains issus d’ethnies différentes qui furent transportés dans les plantations de coton en Amérique.

    En comparant ces quatre types de langages élémentaires – chimpanzé, enfant de 2 ans, « enfant-placard », pidgin -, D. Bickerton s’est rendu compte qu’ils avaient deux choses en commun. Ces langages sont composés uniquement de mots concrets : « table », « manger », « rouge », « marcher », « gros »… De plus, ils ne possèdent pas de grammaire. La simple juxtaposition de deux ou trois mots suffit à définir le sens. Ce protolangage a dû être parlé par Homo erectus, pense D. Bickerton. Il lui aurait permis d’évoquer des objets qui ne sont pas dans l’environnement immédiat (« Niki dort », « là-bas, il y a le loup »…), voire d’indiquer des actes à venir (« moi aller montagne » ou « toi prendre arme »), mais il est inapte à construire des récits complexes ou des discours abstraits. Ce scénario du protolangage a l’intérêt de nous forcer à penser les possibilités d’un langage primitif.

Pourquoi le langage est-il apparu ?

    A la question : pourquoi les hommes parlent-ils ?, la réponse semble évidente, du point de vue des sciences évolutionnistes. Pour échanger des informations, transmettre des messages et ainsi augmenter leur chance de survie. Mais ce genre d’évidence ne suffit pas aux chercheurs. En effet, selon la théorie néodarwinienne de l’intelligence machiavélique, il est désavantageux de transmettre des informations. Dans le monde du chimpanzé, tel que le décrit le modèle de l’intelligence machiavélique, il vaut mieux se taire et garder pour soi les informations que les transmettre. En conséquence, l’apparition du langage constitue même un paradoxe évolutif qu’il faut expliquer.

    Pour le primatologue Robin Dunbar, professeur de psychologie évolutionniste à l’université de Liverpool, l’avantage évolutif du langage ne réside pas tant dans l’échange d’informations que dans le maintien des relations sociales. Dans Grooming, Gossip and the Evolution of Language(6), il soutient que le langage chez les humains tient le même rôle que l’épouillage dans les sociétés de singes. C’est une forme de contact social destinée à entretenir les relations, à apaiser les conflits et à créer des liens d’attachement entre individus.

    Pour appuyer sa thèse, R. Dunbar a mené des enquêtes sur le contenu des conversations courantes. Lui et son équipe sont allés enregistrer les personnes qui discutent dans les cafés. De quoi les gens parlent-ils ? Pour l’essentiel, des relations avec les autres : « Nous avons étudié des conversations spontanées dans des lieux divers (cafétérias d’université, bars, trains…), nous avons découvert que 65 % environ du temps de conversation est consacré à des sujets sociaux : qui fait quoi, avec qui, ce que j’aime ou n’aime pas, etc. » Il en tire cette conclusion : le langage agit comme un « épouilleur social », il facilite la sociabilité. Si le langage a partie liée avec les relations sociales et le maintien du contact, on peut cependant objecter à la théorie de R. Dunbar qu’elle survalorise cette dimension. D’ailleurs, s’il avait réalisé son enquête sur des lieux de travail, dans les familles, ou bien à partir de relations téléphoniques ou d’emails, celle-ci aurait sans doute révélé les usages pratiques et fonctionnels du langage.

    Toutefois, ce qui « sonne juste » dans la théorie de R. Dunbar est qu’une grande partie des conversations qui ont lieu dans les cafés ou ailleurs n’ont pas de contenu fonctionnel évident. Les petits potins, les ragots tiennent une place de choix dans les bavardages quotidiens. Partant de ce constat, Jean-Louis Dessalles, chercheur en intelligence artificielle, a échafaudé toute une théorie sur le rôle de ces petits potins dans l’évolution du langage. Le propre du langage humain réside dans sa fonction référentielle, c’est-à-dire sa capacité à pouvoir rapporter les faits du monde (ce qui est impossible à la communication animale). Pour J.-L. Dessalles, la tendance humaine à rapporter les événements a une fonction importante : celui qui parle attire l’attention autour de lui et s’attire une bonne place dans le groupe. Et cette attitude contribue à créer des coalitions solides, des groupes stables. Au fond, le langage aurait donc une fonction essentiellement « politique » : elle donne une prime aux bavards et aux beaux parleurs.

    Cette théorie politique du langage ne manque pas d’originalité, mais est-elle vraiment convaincante ? En effet, pourquoi l’assise politique du langage serait-elle plus importante que l’assise sociale (R. Dunbar) ou tout simplement que le rôle pratique du langage ? On a le sentiment que l’auteur tire d’une petite cause (le besoin de raconter des potins) un énorme effet (l’émergence du langage).

Quel lien entre la naissance du langage et celle de l’outil ?

    Les hypothèses récentes sur les origines du langage situent, on l’a dit, son apparition à environ 2 millions d’années, à la même époque que les premiers outils et que le genre Homo.On peut dès lors s’interroger sur les relations qu’entretinrent langage et outil. Logiquement, plusieurs cas de figures se présentent : soit le langage et la technique se sont développés comme deux modules indépendants ; soit le langage est la cause motrice de l’apparition de l’intelligence technique ; soit l’intelligence technique (l’outil) est la cause de l’apparition du langage ; soit enfin langage et technique sont tous deux l’expression d’une aptitude plus fondamentale qui a conditionné leur développement.

Envisageons tour à tour chacune de ces hypothèses.

Première hypothèse : le langage s’est-il développé comme un module indépendant ? L’idée que le langage se serait développé indépendamment des autres aptitudes humaines (intelligence technique, intelligence sociale notamment) est défendue par la psychologie évolutionniste.

    Stephen Mithen suppose par exemple qu’Homo erectus a développé plusieurs compétences spécialisées : une intelligence technique, liée à la fabrication d’outils ; une intelligence sociale et communicative, qui suppose une compréhension des intentions d’autrui. Avec Homo sapiens, il y a eu, selon S. Mithen, une « fusion » entre ces différentes formes de compétences. Et cette fusion s’est faite sous la forme d’une intelligence générale ou « métareprésentationnelle ». Cette théorie modulaire de l’évolution se heurte cependant à plusieurs objections. D’abord, elle est coûteuse théoriquement. Elle suppose que soient apparus au même moment plusieurs modules : une intelligence technique, une intelligence sociale, une intelligence linguistique… De ce point de vue, la concomitance du développement du langage et de l’outil serait purement hasardeuse. Mais la faiblesse majeure de la théorie modulariste tient surtout à ses présupposés concernant le développement cérébral. L’idée d’aires cérébrales séparées (responsables chacune des aptitudes techniques, linguistiques, sociales) qui auraient ensuite fusionné en un supermodule d’intelligence générale va à l’encontre de la voie habituelle de l’évolution des organes. L’évolution procède en général par spécialisation progressive et non par fusion d’éléments séparés. De plus, les données sur l’évolution neurobiologique montrent que le cerveau humain s’est développé essentiellement autour du lobe frontal et selon une imbrication forte entre plusieurs aires cérébrales (motricité, aire du langage…). Cette imbrication des aires cérébrales dépendantes rend difficile la thèse d’une indépendance des modules cognitifs.

Deuxième hypothèse : le langage, moteur de la technique et de la pensée créatrice ? Si le langage et la technique ne se sont pas développés indépendamment comme le prétend la thèse modulariste, se pourrait-il alors que le langage soit la cause motrice ayant permis le développement de l’outil, mais aussi d’autres aptitudes comme l’intelligence sociale, l’imagination ? C’est l’option implicite des théories qui voient dans le langage le « propre de l’homme ». Grâce au langage, les premiers hommes auraient acquis une forme de pensée symbolique et créatrice qui leur aurait permis d’imaginer, de concevoir, et donc de produire des objets techniques.

    Notons tout d’abord que cette théorie fait l’objet de peu de démonstrations convaincantes. En général, la primauté du langage est postulée plus que démontrée, et les liens entre langage et autres aptitudes (techniques notamment) ne font pas l’objet de descriptif précis. C’est le principal point faible de cette théorie : de ne pas en être vraiment une. Dans la théorie linguistique, tout se passe comme si l’être humain n’était qu’un être de parole (et qu’il n’y avait donc pas à expliquer les autres aptitudes). Cette thèse, que l’on retrouve notamment chez D. Bickerton, ne trouve en outre pas d’appuis proprement préhistoriques.

Troisième hypothèse : l’origine technique du langage. Cette hypothèse voudrait que ce soit l’outil (ou l’intelligence technique plus exactement) qui précède et explique l’essor du langage. Cette idée était courante dans les années 1940-1960, à l’époque où dominait la théorie de l’Homo faber, l’homme créateur d’outils. Aujourd’hui, ce genre d’hypothèse n’a plus vraiment cours et aurait du mal à trouver de solides arguments… En effet, les recherches actuelles mettent en évidence des liens nets entre le langage et la manipulation gestuelle (et donc la fabrication d’outils). Tous deux impliquent le lobe frontal et les régions pariéto-temporo-frontales. Chez les humains, comme chez les singes, le système dévolu à la reconnaissance des actions manuelles est localisé au niveau de l’hémisphère gauche, dans la région de Broca, qui est responsable du langage. On constate que les humains sont massivement droitiers, ce qui n’est pas le cas chez les chimpanzés (qui ne sont pas ambidextres, mais indifféremment gauchers ou droitiers). Or la partie droite du corps est sous la dépendance de l’hémisphère gauche, hémisphère qui est celui qui produit le langage. Cette imbrication entre fonctions et aires cérébrales responsables de la gestualité et du langage montre qu’il y a eu vraisemblablement un développement combiné des deux fonctions. Cela dit, l’état actuel des recherches ne permet pas d’invoquer une relation de causalité dans un sens ou un autre.

Quatrième et dernière hypothèse : le langage et la technique dépendent-ils tous deux d’un mécanisme sous-jacent ? (Voir l’encadré ci-dessous). Cette aptitude pourrait être la faculté proprement humaine à produire des représentations mentales et à les combiner entre elles. Cette théorie est davantage compatible avec les hypothèses actuelles sur l’apparition et le développement conjoint du langage et des techniques. Sinon, sur les millions d’années d’évolution qu’a duré l’hominisation, par quel étrange hasard le langage et la technique seraient-ils apparus exactement en même temps ?

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Quand le langage a-t-il émergé ?

    Dans les années 80, un chercheur américain, Philip Lieberman, a imposé la thèse d’une apparition très récente de la parole. Cette hypothèse s’appuyait sur l’étude comparée de l’appareil vocal (larynx, pharynx, tractus vocal) des hommes, des singes et des premiers humains. Or, chez l’homme moderne, le larynx est situé au fond de la gorge, en « position basse ». Cette position a l’inconvénient de laisser passer à la fois les aliments et l’air au fond de la gorge, d’où parfois le phénomène de « fausse route ».
    En revanche, le phénomène de descente du larynx, apparu au cours de l’évolution, a permis la constitution d’un appareil vocal élaboré et l’articulation des sons. La descente du larynx se reproduit d’ailleurs chez l’enfant au cours de son développement. Chez le bébé, le larynx est en position haute (comme chez les chimpanzés et probablement les australopithèques) : cela lui permet de téter tout en respirant. Puis, tout au long de l’enfance, son larynx descend, lui permettant ensuite d’articuler des sons. D’où l’idée, selon P. Lieberman, que le langage est apparu avec Homo sapiens .

Des données anatomiques
Mais de nouvelles données ont entraîné des remises en cause de sa thèse. En 1983, Ralf Holloway provoqua une secousse en annonçant qu’il avait repéré sur un crâne d’Homo habilis la présence embryonnaire de l’aire de Broca, une des zones cérébrales de production du langage. Par ailleurs, en examinant la forme du basicrâne d’un Homo erectus , ce chercheur conclut que son appareil vocal était comparable à celui d’un enfant de 6 ans. Il pouvait donc articuler une palette de sons assez large.
En 1989, la découverte sur un squelette de Neandertal de l’os hyoïde – dont la morphologie permet le mouvement du larynx nécessaire à l’articulation vocale – allait apporter un argument supplémentaire en faveur de l’existence d’un langage articulé chez les ancêtres des hommes modernes. Une autre série d’arguments indirects furent mis au crédit de l’idée d’une apparition ancienne du langage. Pour de plus en plus de préhistoriens, il apparaissait évident que les activités des premiers hommes, comme la construction des huttes ou la domestication du feu, impliquaient une organisation sociale et donc une communication langagière au moins élémentaire.
Aujourd’hui, la plupart des spécialistes envisagent l’apparition du langage en deux étapes : une première phase de langage primitif ou protolangage parlé par l’ Homo erectus , suivie par le langage complexe avec Homo sapiens .

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hutte de Terra Amata
Reconstitution de la hutte que fabriquaient des Homo erectus d’il y a 380 000 ans en Terra Amata (Nice, France)

Reconstitution de la hutte de Terra Amata

    A Terra Amata, près de Nice, Henry de Lumley et son équipe ont dégagé les vestiges d’une habitation ancienne vieille de 380 000 ans. Cette hutte ovale (ici reconstituée), de 6 mètres de long et de 4 mètres de large, fut habitée par les derniers représentants des Homo erectus. H. de Lumley estime que dix à vingt personnes ont pu y séjourner.
    Construire une belle cabane exige l’usage d’une langue, même sommaire. A la différence des outils de pierre (comme les bifaces) qui se fabriquent et s’utilisent seul, la construction d’une telle hutte exige le travail de plusieurs personnes, qui coordonnent leur activité : pour choisir l’emplacement, couper le bois, le transporter, aménager le sol, trouver des pierres de soutènement, etc. On pourrait à la limite imaginer que cela soit fait de façon séparée par plusieurs personnes. La mise en place de l’armature centrale (pilier et branches porteuses) requiert forcément une activité collective concertée.
    Sans doute un leader a pris la direction des opérations et donné des ordres : « Toi, va chercher des branches » ; « toi, nettoie le sol ». Tout cela exige donc une forme de langage, même rudimentaire. Ce langage ne requiert pas de mots abstraits, ni même de structures grammaticales : « Toi, chercher bois » pourrait suffire. On peut souvent joindre le geste à la parole : « Prends par là… par ici » (en montrant la branche) ; « pousse-la vers moi » ; « plus haut, plus haut ! » ; « voilà, ne bouge plus… ». Il faut faire comprendre à l’autre ce que l’on veut faire.
    La construction de huttes suggère donc que les Homo erectus tardifs, voici 400 000 ans, vivaient dans des groupes organisés (pour vivre et travailler en commun) et maîtrisaient un langage au moins élémentaire. La construction de huttes est contemporaine d’une autre innovation fondamentale dans l’histoire de l’homme : la domestication du feu.

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Les linguistiques cognitives

    Les « linguistiques cognitives » sont apparues depuis les années 70. Elles désignent une famille de recherches qui, bien que non unifiées, partagent un postulat commun sur les fondements du langage. Elles soutiennent que le langage est sous la dépendance de processus cognitifs sous-jacents : schémas perceptifs et images mentales. Pour dire vite, ce n’est pas le langage qui structure la pensée, c’est la pensée qui façonne le langage.
    – Ainsi, pour exprimer les modalités grammaticales telles que le temps (expression du futur, du passé, du présent), il faut d’abord se représenter le monde sous forme temporelle. La forme grammaticale n’est qu’un dérivé du schéma cognitif sous-jacent.
    – Les catégories du langage telles que le verbe exprimant l’action (« manger », « sauter », « courir »), le sujet exprimant l’agent (celui qui agit), les déterminants (où, et, dans…) dépendent eux aussi de schémas cognitifs préalables (représentations de l’espace, représentation de l’action, de la causalité).
    – Si on adopte cette approche, l’émergence du langage ne peut plus être conçue comme un mécanisme cognitif autonome, mais doit être envisagée comme la spécialisation d’une aptitude plus fondamentale qui se serait déployée également dans d’autres domaines (intelligence sociale, intelligence technique).

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L’homme, l’animal, le langage – Texte publié en mai 2002 à partir de l’analyse de deux ouvrages sur le sujet par GlobeNet, « Association militante au service de la liberté d’expression, proposant des services internet »Globenet
Giorgio Agamben - portrait mural
Giorgio Agamben (né en 1942 à Rome) est un philosophe italien, spécialiste de la pensée de Walter Benjamin, de Heidegger, de Carl Schmitt et d’Aby Warburg ; il est particulièrement tourné vers l’histoire des concepts, surtout en philosophie médiévale et dans l’étude généalogique des catégories du droit et de la théologie. La notion de biopolitique, empruntée à Foucault, est au cœur de nombre de ses ouvrages. L’ouvrage analysé dans le texte qui suit est L’ouvert, De l’homme à l’animal paru en 2002 aux éditions Rivages.
Michel Boccara

Michel Boccara, chercheur au CNRS, directeur de recherches à l’Université de Paris 7, est avant tout un généraliste. Après une maîtrise de philosophie sur la notion de Gai savoir, inspirée par Rabelais et Nietzsche, il part au Mexique et commence un travail avec les Mayas du Yucatan (Mexique). Cette recherche le conduira à apprendre la langue et à devenir membre de cette communauté. Pour pouvoir communiquer avec un public plus large, il utilise l’outil cinéma à partir de 1983 et met en place une recherche sur les sources de l’expression : danse, théâtre, écriture-dessin-peinture, cinéma… qui permettent de multiplier les approches croisées sur une société dont la mondialisation n’a pas attendu l’économie capitaliste pour exister. Il travaille aujourd’hui avec les sociétés suivantes : les Mossi du Burkina Faso, les Mina, Ewé et Gué du Togo, les Mayas du Yucatan, les Savoyards de France et du Val d’Aoste (Italie), les Lotois (France), les premiers Australiens – encore appelés Aborigènes australiens pour les distinguer des émigrants anglais qui ont conquis le pays. L’ouvrage analysé dans le texte qui suit est La part animale de l’homme (Anthropos, 2002).

    Ces deux livres renouvellent la question de nos rapport avec l’animalité. Leurs points de vue me semblent éclairer et compléter ce que j’ai pu avancer sur le rôle du cerveau dans l’ouverture au non-biologique (la distanciation). Nous verrons qu’alors que pour Giorgio Agamben, l’homme est tout entier dans son effort de différenciation de l’animalité (L’homme est un animal qui « se reconnaît ne pas l’être« ), pour Michel Boccara, et sans contredire à ce processus d’arrachement au monde animal, notre humanité y reste profondément ancrée malgré tout, à travers le mythe ou le chant comme vécus qui nous renvoient au temps jadis où nous étions des animaux comme les autres, avant l’apparition d’un langage humain qui nous a rendu sourd au langage des oiseaux comme à la plupart de nos instincts. Nous verrons qu’il faut y voir le retour dans le langage de notre animalité perdue par le langage.

 1. La culture comme négation de la nature
 
Dans son dernier livre Agamben reprend donc la question de notre rapport à notre animalité, non pas comme continuité mais, au contraire, dans l’écart nécessaire à nous constituer comme humains. « Ce n’est pas la conjonction de l’homme et de l’animal qu’il faut penser mais leur séparation« . En effet, « l’homme est l’animal qui doit se reconnaître humain pour l’être« . Ce qui fait notre humanité c’est la conscience de ce qui nous différencie de l’animal et qu’on peut définir classiquement depuis Pic de la Mirandole par notre « dignité » (qu’Agamben traduit par « rang » et Legendre par « axiome »), c’est-à-dire par une « conscience de soi » qui est liberté et construction de soi. Il ne faut pas considérer cette conscience de soi comme le simple reflet d’une représentation de soi parallèle à la transparence des choses mais tout au contraire comme question, inquiétude, dette, manque de savoir, désir, incomplétude. 

   Penser c’est « être livré à quelque chose qui se refuse« . Henri Laborit définissait lui aussi la pensée comme irritation, manque d’information, angoisse. Conformément à la structure à étages des « trois cerveaux », il faut voir dans la réflexion une « suspension du rapport animal« , une inhibition des mécanismes instinctifs (par les neurones dopaminergiques principalement). Pour René Thom; on peut assimiler le monde animal à des « prégnances » biologiques se fixant sur des « saillances » perceptives (souvent chimiques). Von Uexküll parle à leur propos de « désinhibiteurs » provoquant une réaction biochimique instinctive. C’est la stupeur de la pulsion animale qu’on peut ressentir dans l’excitation sexuelle aussi bien que mystique mais dont la fonction du cerveau est d’en différer l’accomplissement, inhiber la réaction immédiate pour introduire des données supplémentaires à plus long terme, enjeux sociaux, image de soi, poids des paroles et du sens. En parlant d’un mécanisme « d’envoûtement » qui nous domine encore largement, Boris Cyrulnik n’est pas sans évoquer le monde enchanté de l’enfance et du mythe dont la pensée réflexive tente justement de s’extraire. On voit que cette affirmation d’Agamben rencontre de très nombreuses confirmations. La pensée humaine doit toujours surmonter la fascination animale pour prendre un recul critique et construire une objectivité inter-subjective.

    Le désenchantement du monde, loin d’être le morne résultat d’une modernité achevée, ne serait ainsi qu’un processus continuel de prise de distance, de rationalisation, d’arrachement à nos fixions. La réflexion est un réveil à chaque fois renouvelé de nos rêves imaginaires, de la maya des apparences, des projections du désir. L’ouverture à l’Être exige un détachement de cette fascination animale, que seul le langage permet en séparant le mot de l’émotion (le mot chien n’aboie pas). Seul le langage permet d’analyser sa propre pensée, de l’objectiver, l’universaliser. Il est difficile de se rendre compte à quel point le langage structure notre monde et l’unifie, l’ouvre à la temporalité par la conscience de la mort, le transforme en récit et permet d’en garder la mémoire, d’en partager le sens. Cette dimension humaine du langage est conquise sur notre animalité. 

La lutte entre voilement et dévoilement « est la lutte intestine entre l’homme et l’animal« . L’homme est donc le lieu d’un conflit, contre-nature, d’un effort toujours à recommencer pour s’ouvrir aux possibles et à l’universel, à la justice, au-delà de notre réalité immédiate et prosaïque, au-delà des corps. La culture se construit sur le sacrifice contre-nature, l’interdit qui noue l’animal à la parole, mais si l’homme est la question, il faut peut-être se méfier du fait que la religion se présente toujours comme la réponse. 

   Il y a incontestablement progrès de l’Histoire et savoir cumulatif, mais cela n’empêche pas que tout le chemin est toujours à refaire à chaque fois pour s’extraire de la fascination animale, d’un désir obnubilé, de sa propre image projetée aux yeux des autres, de son propre point de vue. C’est bien pourquoi il faut d’abord reconnaître notre nature animale, corporelle, individuelle, intéressée, ensorcelée par la pornographie des marchandises, pris dans les images et l’imitation des foules. C’est un préalable nécessaire pour s’en détacher, prendre le point de vue universel de la parole et de la raison (du divin). Le dialogue n’est pas naturel, il est même impossible, ce qui n’empêche pas qu’il soit nécessaire. Il faut sortir de soi pour rencontrer l’autre autrement que pour le séduire ou s’en servir, mais cette humanité, cette communauté du sens et du coeur est à prouver à chaque fois (« Rien n’est jamais acquis à l’homme » nous rappelle Aragon).

    S’ouvrir au monde c’est sortir de ses certitudes immédiates, s’ouvrir à notre ignorance (« penser c’est perdre le fil » pour Valéry), rencontrer le réel et continuer l’apprentissage. La parole constitue notre humanité en nous détachant de notre particularité et donc de nos traditions. La modernité comme détraditionnalisation ne serait ainsi qu’une conséquence de l’universalité du langage, véritable origine de la « tradition révolutionnaire ». De même, la philosophie doit tout au logos. Qu’est-ce qu’un philosophe ? C’est un homme sans appartenances. C’est l’étranger, l’ermite, l’arbitre désintéressé, le regard extérieur, l’homme désaffilié, échappé des préjugés locaux et qui n’a plus d’autre univers que l’universel, l’homme démocratique détaché de toute généalogie enfin, sans famille ni clan, sujet de la vérité, responsable de sa parole. Ne voit-on pas que le philosophe est l’avant-garde de la modernité, de la pensée critique tout autant que de la solitude de l’individu démocratique ? Cela veut dire qu’il n’y a pas d’autre façon de rendre supportable, d’assumer cette individualisation de plus en plus totale, sinon en devenant philosophe justement, c’est-à-dire en portant la singularité à l’universel. Tâche surhumaine, sans doute, mais sans laquelle il n’y a plus d’humanité pour s’élever au-dessus de l’animal que nous sommes toujours. Devenir philosophe signifie à la fois une prise de recul, de distance critique envers soi (étonnement), envers ce qu’on pense, ce qu’on veut, ce qu’on désire mais, au-delà de ce travail du scepticisme, c’est aussi affirmer une vérité commune, une objectivité qui nous rassemble, transcendance d’une raison universelle derrière la diversité des opinions, des lieux, des sexes. Le désir de reconnaissance ne peut trouver satisfaction qu’à faire reconnaître universellement notre particularité, notre différence qui ne prend sens qu’à s’inscrire dans une histoire commune.

   Au lieu de cela, Agamben analyse notre évolution actuelle comme un retour à l’animalité, rejoignant les analyses de Kojève et de Tocqueville d’une fin de l’histoire qui nous transformerait en porcs (américains), nous réduisant à nos besoins et nous livrant au biopouvoir. « Pour une humanité redevenue animale, il ne reste rien d’autre que la dépolitisation des sociétés humaines, au moyen du déploiement inconditionné de l’oikonomia, ou bien l’assomption de la vie biologique elle-même comme tâche politique (ou plutôt impolitique) suprême« . N’est-ce pas un destin de retraité, la réduction de la vieillesse à une survie animale, au souci du corps ? Il en voit les signes régressif dans l’acharnement à se trouver « un héritage comme tâche« , retrouver une tradition ou bien une religion au lieu d’assumer ce que j’ai appelé la « tradition révolutionnaire » du langage, de la philosophie et de l’histoire humaine. L’aventure continue, la lutte contre la bête immonde. « Il faut être résolument moderne, tenir le pas gagné » (Rimbaud).

2. Le mythe de l’origine

Danser, c’est souffrir un mythe, donc le remplacer par la réalité.
Antonin Artaud

Un fois qu’on a décollé l’esprit du corps, l’humanité de l’animal, il faut bien recoller les morceaux. Michel Boccara va nous permettre d’examiner le processus de transformation de l’animal en homme, à travers les mythes de l’origine, avec la nostalgie de ce monde enchanté, du vécu et de la passion des corps, du chant, du mythe et de la poésie.

– L’esprit qui dit non

Le monde n’est pas donné à l’homme si ce n’est par le langage qui le sépare des choses et le divise de lui-même.

Pierre Legendre

    Pour comprendre ce processus d’humanisation émergent de l’animalité, et pouvoir entamer une régression « aux origines animales », il faut d’abord comprendre la différence entre un mythe et son récit. Michel Boccara insiste avec raison sur le fait qu’un mythe est de l’ordre du vécu contrairement au récit du mythe. Le mythe est « une maladie du langage » (Max Müller), son récit est donc déjà une guérison. Le mythe se distingue du récit de la même façon que le chant par une participation émotionnelle totale du corps. Le chant est comme le mythe un récit vécu, sans distanciation, qui doit nous remuer. 

   L’auteur fait l’hypothèse que le chant a précédé le langage. Il situe même « l’Homo cantans » vers -3 millions d’années (Homo habilis), à l’origine du genre Homo, le passage à « l’Homo loquens » se faisant avec l’apparition de l’Homo sapiens (-400 000) qui développe une pensée mythique alors que la raison logique apparaîtrait avec l’Homo sapiens sapiens (-100 000) et les premiers graphes, les premières écritures primitives (encoches, traits). La coupure avec le monde animal serait effective seulement depuis l’apparition du langage articulé et du récit mythique. L’Homo cantans fait encore partie du monde animal. Or, justement, les récits mythiques sont le plus souvent des récits de notre différenciation avec le monde animal, récit de l’origine de la tribu comme exception, humains distingués des autres (animaux). 

   Les mythes partent d’un autrefois où nous pouvions prendre des formes d’animaux (comme dans le chamanisme) et jouent la plupart du temps sur des homophonies, des jeux de mots, des étymologies populaires que Michel Boccara relie au pré-langage chanté, et qu’il appelle comme les alchimistes « le langage des oiseaux ». Il prend d’ailleurs l’expression complètement au mot puisqu’il admet, conformément à de nombreux mythes, que l’homme a bien appris son langage des oiseaux (nous descendrions ainsi des oiseaux autant que des singes !). Ce n’est pas sans rappeler la force de conviction des jeux de langage permanents d’un Heidegger recueillant le savoir de la langue, ou bien de Lacan qui faisait d’une langue la somme de ses équivoques.

   La transformation du langage en oppositions de mots (définitions) indépendants du son, de la signification des phonèmes (qui ne sont pas-à-lire), a d’abord une fonction pratique de classement. « La parole a un caractère essentiellement pratique » et social. Or « le mythe est la pratique humaine par excellence, celle qui fonde l’homme comme être social« . La parole est effectivement entièrement sociale (« Le premier mot dit la communication elle-même » Lévinas) et le mythe « donne forme épique à ce qui s’opère de la structure » comme dit Lacan, il fait passer au langage, en récit, la condition du langage, le vécu de notre communauté de sens. « C’est dans le partage d’un vécu que réside l’essentiel du mythe redéfini comme ce qui tient les personnes ensemble, le lien fondamental«  83 qui n’est donc plus naturel ou animal.

    Après avoir élaboré un chant expressif, essentiellement pratique et communautaire, intégré au monde animal, l’Homo sapiens s’est soudain trouvé coupé de cette immédiateté par le langage articulé qui sépare le son du sens, le mot de la chose et donc de l’émotion, permettant une réflexion dépassionnée mais soudain expulsée de sa source vitale, égarée dans un autre monde celui du symbolique (ce qui n’est pas réel), du sens, du récit de notre vie, qui voudrait se substituer aux sens corporels immédiats. La valeur de la parole a toujours eu plus de prix que la vie. Michel Boccara a raison de voir dans le mythe une maladie du langage, reconstruction de l’origine perdue, qui n’est pas seulement les temps préhistorique d’un Homo tout entier encore dans le monde animal, mais aussi bien le souvenir lointain des babils de l’enfant qui ne parle pas encore. C’est, enfin, l’animalité toujours présente de notre corps vivant et que les mythes intègrent au discours social. Comme tout délire, c’est une tentative de guérison, de reconstruction d’une unité perdue et d’une continuité biographique ou généalogique. 

   « C’est par un jeu maladif sur les mots en cherchant des justifications étymologiques à des rapprochements fortuits que les mythes se sont construits. Le mythe est donc issu du travail de la langue«  21. « Le mythe est bien une maladie du langage, mais ce langage n’est pas encore parlé, il est intérieur, et le récit mythique, si on le distingue du mythe comme je le propose, ne peut se faire qu’après que cette maladie ait été soignée« .

    Le passage du mythe vécu au récit du mythe semble bien redoubler la séparation de l’origine, le travail du langage, son abstraction qui prolonge elle-même l’évolution du cerveau vers l’intellectualisation, la réflexion, l’imagination. En prenant le relais d’une complexification de la pensée animale, le langage y introduit une coupure radicale mais qui est toujours à l’oeuvre et n’est pas une simple catastrophe historique, une coupure originaire. Ainsi, non seulement il y a un mouvement qui va de l’animalité au mythe, mais il y a ensuite sortie du mythe, puis sortie de la religion, selon un processus qui se poursuit d’émergence d’une raison universelle, depuis la naissance de la philosophie et de la démocratie au moins. « Le langage est déjà scepticisme » (Lévinas) en lui-même, puisqu’il n’est pas réel et peut mentir. Le travail du logos, de la raison, se confond avec le travail du scepticisme, d’un non-savoir qui nous coupe de nos intuitions et de la sûreté de l’instinct biologique, nous livre enfin à l’inquiétude du sens en nous ouvrant aux possibles, à la liberté comme nécessité de choisir, c’est-à-dire de renoncer.

– La chair qui dit oui

   La séparation avec notre animalité n’est donc pas entièrement consommée et se poursuit encore, processus inachevé de civilisation, de refoulement, d’intériorisation, d’inhibition. Ceci veut dire aussi que, même si l’artificialisation s’aggrave, « nous sommes toujours des animaux« . Difficulté que Freud avait soulignée avec son « Malaise dans la civilisation » mais Norbert Elias remarque (« Du temps ») qu’il n’y a pas tant un contrôle croissant, les sociétés primitives connaissant une discipline plus contraignante, mais plutôt une réduction de la variabilité des comportements et du passage aux extrêmes. En tout cas, notre part animale est une réalité dont on ne peut se défaire et dont les mythes rendent compte alors que notre illusion de l’avoir dépassé peut nous coûter cher.

     « L’homme est devenu homme bien avant d’en prendre conscience. Deux illusions donc qui se succèdent puis se superposent : l’illusion d’une similitude puis l’illusion d’une coupure« .

     Il faut donc opérer un retournement (qui semble être celui de l’écologie) de réintégration de notre animalité, du biologique, du vécu, du mythe, dans la raison elle-même, nécessité d’un « mythe scientifique » qui soit une négation de la séparation, rétablissant la continuité du monde animal et du monde humain tout en fondant leur divergence. En effet, le monde de la raison universelle ne peut suffire à motiver l’animal en nous. « Qu’est-ce que la science a à nous dire de nouveau sur la mort ?« . C’est ici qu’on peut mesurer comme le mythe remplit une fonction indispensable, qu’une science ne peut remplir, celle de viser notre vécu et notre existence singulière. « Tout mythe a pour objectif de vivre la mort« . Le chamanisme illustre abondamment ces voyages dans l’au-delà pour « baiser la mort« , et dont on attend une hypothétique « connaissance de la mort« . « Du point de vue du mythe, la question fondamentale se pose en ces termes : qu’est-ce que la mort ?« . Bien au-delà de la question d’une vie après la mort promise par les religions, c’est le sens de notre vie promise à la mort que la science ne peut que rater, laissant place à la littérature

     « On voit donc l’importance d’une compréhension du mythe non plus en termes de structure logique mais bien de contenus psychiques et d’états affectifs« . Le mythe « constitue la dimension subjective du réel« , « l’histoire subjective des hommes« . « Ecrire sur le mythe, c’est d’abord transmettre les vécus qui ont rendu la parole possible« . 

     Freud est en ce domaine un précurseur. « Freud montre que si le réel, c’est-à-dire un monde indépendant du sujet, existe, la perception du réel ne peut se faire que subjectivement, c’est-à-dire par l’intermédiaire d’un sujet« . Aussi, Freud va utiliser abondamment les mythes : Oedipe, Moïse, le meurtre du père de la horde primitive (Totem et tabous), etc. Michel Boccara insiste surtout sur l’invention de la pulsion de mort qui donne un caractère mythique indispensable à la pratique psychanalytique. En effet, l’important n’est pas que ces mythes soient « vrais » mais qu’ils nous parlent, qu’ils fassent sens.

    Le mythe est donc à la fois récit vécu des origines, de l’apprentissage du langage, de notre séparation de l’animalité, partage d’un vécu commun et connaissance de la mort, tout ce qu’il faut pour donner sens à notre existence d’être parlants, amenant à la parole ce dont la parole nous prive de présence et de vie. Les mystiques pourtant vivent les mythes jusqu’au mutisme. « C’est dans le silence que se partage ce qui fonde la parole » (Jean Monod). Si le mythe témoigne de ce que la parole nous affecte, le récit du mythe comme la poésie remontent de l’affect à la parole. La poésie prenant la suite des mythes puis des tragédies et des chants, tente l’impossible écriture du vécu, du mystère du son et de l’émotion qui précèdent la parole. C’est son caractère ésotérique. « L’énigme est le secret du langage et non pas ce qu’elle paraît être, le langage du secret« . Pour redonner vie à une poésie, il faut l’interpréter, sinon la chanter. « Toute écriture ne peut être qu’aléatoire, divinatoire. La lecture n’est pas la révélation de la vérité du texte mais la prise de pouvoir de celui qui déclare savoir, jusqu’à ce qu’un autre vienne effacer ce sens pour lui en substituer un nouveau« .

    Il y a donc une nécessité du mythe et de la poésie, de rendre compte de notre vécu et de notre mort, de s’adresser à notre existence singulière comme la science et la raison ne pourront jamais le faire. Ce n’est pas une simple insuffisance du savoir mais une question ontologique, de ce qui nous met en question dans notre être. La science ne peut faire monde simplement à partir de l’universel, ni répondre à la question de notre existence qui nous ouvre au monde et lui donne sens, mais « c’est la question qui est le monde et non la réponse« . Il s’agit donc de réintégrer le sujet dans le savoir et notre dimension historique. Au-delà de la vérité de nos représentations ce qui nous préoccupe c’est le sens de notre vie. L’auteur rejoint Mélanie et Grégory Bateson dans l’affirmation que l’ensemble des moyens d’expression humains et animaux coopèrent à la construction du monde, pas simplement à son interprétation ; processus en cours auquel nous participons tous, dans nos pratiques effectives. En effet, « tout le quotidien est rituel« , en premier lieu sans doute le travail comme rite social, ce que Legendre appelle la « vérité industrielle ». Nous n’en aurons donc jamais fini avec la pensée mythique, pas plus qu’avec notre animalité, qui nous accompagneront tant que nous vivrons. Il faut joindre à une philosophie de la science, une philosophie du mythe comme le propose Mohammed Taleb, mais cela veut dire penser l’unité du sujet et de l’objet dans leur opposition même.

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NOTES

  • F. M. MüllerLectures on the Science of Language, 2 vol., 1861 et 1863. Son idée de classer ainsi les théories de l’origine du langage selon plusieurs familles aux noms exotiques (« bim-bam », « ouah-ouah », « oh-hisse », « lalala », « miam-miam », etc.) a été reprise récemment par Patrick Quillier, « Dramaturgie du vertige : l’origine du langage », in J. Trabant (dir.), Origins of Language, Collegium Budapest, 1996.
  • M. DonaldLes Origines de l’esprit moderne. Trois étapes dans l’évolution de la culture et de la cognition, De Boeck, 1991, rééd. 1999.
  • M. C. CorballisFrom Hand to Mouth: The origin of language, Princeton University Press, 2002 ; M. C. Corballis, « L’origine gestuelle du langage », La Recherche, n° 341, avril 2001.
  • D. BickertonLanguage and Species, University of Chicago Press, 1990.
  • R. DunbarGrooming, Gossip and the Evolution of Language, Harvard University Press, 1996.
  • J.-L. DessallesLes Origines du langage. Une histoire naturelle de la parole, Hermès, 2000.
  • S. PinkerL’Instinct du langage, Odile Jacob, 1994, rééd. 1999 ; S. Mithen, The Prehistory of Mind: The cognitive origins of art, religion and science, Thames and Hudson, 1996.
  • S. MithenThe Prehistory of Mindop. cit.
  • T. W. DeaconThe Symbolic Species: The co-evolution of language and the brain, The Penguin Press, 1997.
  • D. BickertonLanguage and Species, op. cit.
  • J. L. BradshawÉvolution humaine. Une perspective neuropsychologique, De Boeck, 2002.
  • J.-F. DortierL’Homme, cet étrange animal. Aux origines de la pensée, du langage et de la culture, Sciences Humaines éditions, à paraître en janvier 2004.
  • P. LiebermanThe Biology and Evolution of Language, Harvard University Press, 1984.  R. Holloway, « Human paleontological evidence relevant to language behavior », Human Neurobiology, n° 2, 1983.
  • B. Arensburg, A.M. Tillier, B. Vandermeersch et al., « A middle Paleolithic human hyoid bone », Nature, vol. CCCXXXVIII, 1989.
  • Giorgio AgambenL’ouvert, De l’homme à l’animal paru en 2002 aux éditions Rivages.
  • Michel BoccaraLa part animale de l’homme (Anthropos, 2002).
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