Emile Nolde ou le paroxysme des couleurs


Peinture expressionnisme allemande : le paroxysme des formes et des couleurs

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Emile Nolde (1867-1956) – Ciel rouge cuivré sur mer bleu foncé 

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Emile Nolde watercolor

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Circé sous les traits de l’actrice Tilla Durieux par Franz von Stuck (1913)


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Franz von Stuck – Tilla Durieux comme Circé, vers 1913.

     Dans la mythologie grecque, Circé, fille d’Hélios (le Soleil) et de l’Océanide Perséis était une magicienne très puissante à la réputation de sorcière et d’enchanteresse. Son nom en grec signifie « oiseau de proie » (Kirkê en grec ancien). Homère qui la qualifiait de polyphàrmakos, c’est à dire « experte en drogues et poisons propres à opérer des métamorphoses » la fait apparaître au chant X de l’Odyssée où elle habite un palais situé dans une clairière de l’île d’Ééa gardé par des bêtes féroces, anciennement des hommes qu’elle a ensorcelé. À l’arrivé d’Ulysse dans son île, la magicienne, après avoir attiré une partie de ses compagnons dans son palais par un chant mélodieux leur fait boire un breuvage qui aura pour effet de les transformer en pourceaux. Prévenu par l’un de ses hommes, Ulysse, avec l’aide du dieu Hermès, va éviter les pièges de Circé et partagera sa couche après que ses compagnons aient retrouver leurs apparence humaine. Au bout d’une année, elle le laissera partir et l’aidera à poursuivre son voyage.

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Photographies de studio

Circé, l’archétype de la femme fatale et bras armé du Destin

    Si Circé est présentée comme déesse et magicienne dans l’Odyssée d’Homère, elle est aussi décrite dans d’autres récits et légendes comme sorcière et enchanteresse. Ces descriptions renvoient toutes à l’archétype de la Femme fatale qui trouve son origine dans des mythes anciens dans lesquelles certaines femmes jouent le rôle de tentatrices « pour perdre, ou plus communément, séduire ceux qui les approchent ». Ces femmes, bras armés du Destin (le Fatum latin) vont jouer de leur charme et de leur sensualité pour égarer et conduire les victimes désignées à leur destinée. La mythologie grecque possède de nombreux exemples de ces créatures : Outre Circé qui possède le pouvoir de métamorphoser les hommes en animaux, on peut citer la nymphe Calypso, les Sirènes qui attirent les marins par leurs chants (comme le fait aussi Circé dans l’Odyssée…), la figure de Méduse qui pétrifie tous ceux qui croisent son regard;  à croire que la figure de la femme est une des pièces maîtresses de l’exécution du destin qui est l’œuvre des Parques qui sont elles-aussi des femmes. Les textes sacrés, la littérature et plus tard le cinéma ont souvent mis en scène ces figures féminines qui de Judith ou Salomé aux actrices « mangeuses d’hommes » de l’époque moderne consacrées par Hollywood sont l’expression d’une certaine dangerosité féminine. Comme l’écrit Thierry Pelte, avec la libération des mœurs, « la femme n’est plus cet être domestique et soumis que la bourgeoisie a créé à partir du XVIIIème siècle. Ce type de femme apparaît donc dans les lieux de spectacle, seule, hors de tout cadre social, objet de désir et individu libre.  Libre d’être abordée, libre d’accepter ou de refuser, libre de poursuivre ou d’arrêter une aventure.  Devant autant d’incertitude, l’homme est inquiet, énervé et inquiet.  La femme pourrait lui être fatale. » Les milieux artistiques décadents de la fin du XIXe siècle ont alors ajouté à la dangerosité de la femme, jusque là simple instrument de l’exécution du  « Fatum » mythique, « la perversion qu’elle semble mettre à faire souffrir son amant.  Le jeu de l’amour devient un jeu cruel, fait d’un peu de sadisme. ».  Voici comment analyse Simone de Beauvoir cette image duelle de la femme dans le Deuxième Sexe : « La femme qui exerce librement son charme : aventurière, vamp, femme fatale, demeure un type inquiétant. Dans la mauvaise femme des films de Hollywood survit la figure de Circé. Des femmes ont été brûlées comme sorcières simplement parce qu’elles étaient belles. Et dans le prude effarouchement des vertus de province, en face des femmes de mauvaise vie se perpétue une vieille épouvante. »
     Ainsi, dans l’inconscient collectif masculin, deux figures de la femme s’opposent : celle de la femme vertueuse ou angélique qui rassure à laquelle s’apparente l’épouse d’Ulysse, Pénélope, symbole de patience et de fidélité et celle de la femme dangereuse voire perverse et cruelle qui conduit les hommes à leur perte. Parmi ces dernières, Circé est particulièrement emblématique.
     L’universitaire Sandra Gondouin *, dans son étude sur Circé et son influence dans la littérature hispano-américaine, à contre-courant de cette définition de la femme fatale, nous la présente comme une déesse « ambiguë » qui, dans l’Odyssée, après avoir transformé les compagnons d’Ulysse en pourceaux, les libère, leur offre l’hospitalité de son île durant une année (et accessoirement sa couche à Ulysse), permet à celui-ci de descendre aux Enfers pour trouver le devin Tirésias et lui explique comment, après son départ, il pourra échapper aux Sirènes, brossant ainsi une image positive de la déesse mais elle oublie que cette attitude a été induite par l’action d’une divinité plus puissante qu’elle-même, le dieu Hermés, qui a communiqué à Ulysse les moyens de la vaincre et d’en faire son alliée.

*  Circé l’ambiguë par Sandra Gondouin (Cahier d’études romanes)


Franz von Stuck (1863-1928)

220px-Franz_von_Stuck_Selbstbildnis_im_Atelier    Franz von Stuck est un peintre symboliste et expressionniste allemand qui a souvent représenté dans ses peintures des figures allégoriques féminines. Pour représenter la magicienne Circé, il a choisi comme modèle l’actrice autrichienne Tilla Durieux dont la renommée, le fort caractère, les traits expressionniste de son visage et la réputation sulfureuse (elle a divorcé à deux reprises et son deuxième mari s’est suicidé après son divorce) la classait parmi les femmes fatales de son époque. Dans les trois tableaux représentant Circé, le peintre a demandé à son modèle, comme le montrent les photos de studio réalisées, d’arborer sur son visage un regard à la fois machiavélique et jouisseur : c’est une Circé cruelle qui jouit déjà de son forfait à venir qui nous est présentée. Les cheveux sont d’un roux éclatant, presque rouge, couleur symbolisant le sang, la violence et la passion. Le jaune acide, couleur dans l’un des tableaux de la coupe de poison tendue à la victime et de la peau et de la robe de la magicienne dans un autre fait référence à la couleur du souffre qui est associé au feu. Dans le tableau où la magicienne présente la coupe, sa peau est d’une teinte blafarde comme celle d’un cadavre. Troisième couleur utilisée : un bleu de Prusse intense pour la robe ou pour le fond de tableau qui symbolise et annonce l’obscurité présente comme fond de tableau pour la représentation principale.

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Autres représentations de Circé par Franz von Stuck

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     Tilla Durieux (1880-1971) de son vrai nom Ottilie Godefroy était une actrice autrichienne de cinéma et de théâtre. Sa famille paternelle était d’origine huguenote de La Rochelle. Durieux était le nom de jeune fille de l’une de ses grand-mères. Après quelques menus engagements à Stuttgart et Breslau, elle s’installe à Berlin en 1903 où elle deviendra une actrice célèbre au temps du cinéma muet et de la Belle Époque, elle a travaillé avec les metteurs en scène Max Reinhardt et Erwin Piscator puis avec les réalisateurs Max Mack et Fritz Lang. Après un premier mariage en 1904 avec le peintre Eugène Spiro, membre du groupe d’artiste Berliner Secession, elle épouse en 1910 en seconde noce le marchand d’art et mécène Paul Cassirer dont elle divorcera également et qui se suicidera en 1926. C’est durant cette période berlinoise qu’elle a posé pour de nombreux peintres tels que Oskar Kokoscha en 1910,  Max Oppenheimer en  1912,  Auguste Renoir lors d’un passage à Paris en 1914, Après son troisième mariage avec l’industriel juif Ludwig Katzenellenbogen, elle fuit l’Allemagne en 1933 pour échapper au régime nazi et s’installe en Suisse, puis en Yougoslavie en 1937. Après l’invasion de ce pays par l’armée allemande, elle s’engage dans la résistance yougoslave. Après la guerre, elle restera dans ce pays et travaillera comme assistante dans un théâtre de marions. Après son retour en Allemagne en 1952, elle a repris sa carrière d’actrice et joué  dans de nombreux rôles de théâtre et de film ainsi que sur des émissions de télévision et de radio.  

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     Max Oppenheimer – Très beau portrait de Tilla Durieux peint en 1912


Pour en savoir plus :


l’apocalypse vue par Arno Schmidt et les peintres expressionnistes allemands

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Arno Schmidt

Arno Schmidt (1914-1919)

      Thomas Mann avait dés 1933, année de la prise de pouvoir par Hitler, choisi d’émigrer dans un premier temps en Suisse, puis à partir de 1938 aux Etats-Unis. Il devait pour cela être déchu par les nazis de sa nationalité allemande. Reprochant à l’issue de la guerre aux intellectuels allemands de ne pas avoir choisi l’exil durant la période nazie et de s’être ainsi compromis avec le régime, il ne revint jamais s’installer dans sa patrie d’origine, se contentant d’y effectuer de brèves visites. L’écrivain Frank Thiess avait répondu en 1946 aux critiques de Thomas Mann en défendant l’attitude de résistance passive qu’avait mis en œuvre selon lui une grande partie des intellectuels allemands demeurés au pays qui se seraient placés « en dehors de la société » dans une forme d’émigration à l’intérieur d’eux-mêmes qu’il nomme l’« Innere Emigration » (l’émigration intérieure). Dans le roman d‘Arno Schmidt « Scènes de la vie d’un faune », Heinrich Düring, petit fonctionnaire a choisi lui aussi une forme d’ « Innere Emigration » en évitant la médiocrité ambiante et l’embrigadement généralisé. Il méprise la passivité et la compromission avec les nazis de ses collègues et même de sa famille et ne trouve de réconfort dans sa solitude que par la pratique d’un l’humour acerbe dans ses relations avec les autres, par l’étude de vieux documents d’archives et par la liaison amoureuse qu’il entretient avec sa jeune voisine lycéenne, la jeune Käthe, qu’il surnomme la Louve.
      Dés le début du roman, on pressent que pour les nazis et pour tous ceux qui, par conviction ou lâcheté, les soutiennent ou les suivent, tout va très mal se terminer. La chute finale prend l’aspect d’une scène apocalyptique quand l’usine d’armement Eibia, bâtie par les nazis à proximité du village est prise pour cible par l’aviation alliée. Heinrich et Käthe sont pris au piège du bombardement et tentent désespérément d’y échapper. Dans la description de cette scène apocalyptique, le talent de l’auteur se déploie dans toute sa démesure et sa puissance d’imagination totalement débridée. Je suis surpris que dans les analyses de l’œuvre littéraire d’Arno Schmidt, il n’est jamais fait mention de la forme expressionniste de son style. J’ai noté un rapport évident entre le style flamboyant et halluciné de son écriture, le sentiment de chaos qui prédomine dans ses textes dans lesquels les thèmes et les images se succèdent sans lien logique entre eux et les œuvres des poètes et peintres expressionnistes allemands qui ont précédé et suivi la Première Guerre mondiale. C’est la raison qui m’a amené à mêler au texte de Schmidt ci-dessous présenté certains tableaux de ces peintres (pour l’essentiel allemands) dans leur représentation de scènes de guerre. A lire également les articles de ce blog consacrés aux poètes expressionnistes allemands.

Le bombardement de l’usine d’armement Eibia (extrait de « Scènes de la vie d’un faune »).

Ludwig Meidner - Paysage apocalyptique, 1913

Ludwig Meidner – Paysage apocalyptique, 1913 

     La lampe à pétrole, dans ma main, fit avec moi un bond, et la secousse fit tomber l’abat-jour laiteux. L’armoire m’asséna un coup que je ne pus que de justesse parer du poing, mais  ses battants continuèrent à s’acharner sur moi. Ma femme vacilla derrière la grille de son tablier, tenant une table dans ses mains ! Les vitres tintèrent et bronchèrent en ruant dans leur cadre; une tasse s’élança dans l’air et retomba entre mes pieds écartés; l’air jumpait (heureusement que toutes les fenêtres, estivales, étaient ouvertes !); je fus précipité à travers des portes, tête baissée, dansai désordonné sur l’escalier qui titubait, et m’affalai au milieu de gens sur le pas de la porte.
     « Ils attaquent l’Eibia !! » le vieux Evers hurla et tremblait comme un manteau noir, j’attrapai Käthe saisie au hasard et nous galopions déjà, premiers secours techniques, derrière le vent dans cette direction sombre, nos semelles claquaient, on enjambait les barrières; deux cornières grasseyaient à nos côtés; l’une des deux se tournant vers moi me lança un hargneux : Crass !! Crass !!
     De nouvelles secousses formidables, et les maisons là-bas faisaient entendre des rires déments, des éclats aigus de vitres et de verres. Le pot au noir applaudissait de ses poings tonnants, explosive et mille détonations lançaient leurs grappins vers l’horizon. (Aujourd’hui, les éclairs hameçonnaient de bas en haut; et chacun, jupitérien, é-tonnait grandement et frappait de stupeur le nuage où il disparaissait!)
     La longue route tressauta. Un arbre nous désigna de son doges énorme, tituba plus avant et referma derrière nous la prison de son branchage. On grimpa par-dessus la terre à carreaux rouges, à travers des ruines nourries de flammes, on mastiqua à pleines mâchoires un air gélatineux au goût de fumée, on repoussa de nos paumes nues des éblouissements assourdissants, et nos pieds palpaient le sol toujours plus avant, dans nos chaussures aux lacets emmêlés, toujours soudés l’un à l’autre. Des pointes de feu lacéraient nos fronts jusqu’à la défiguration; le tonnerre nous brassait peau et pores, enfonçant dans nos bouches des bâillons d’éboulis : et à nouveau des lames énormes nous trituraient menu.

 Ludwig Meidner - ville incendiee, 1913

Ludwig Meidner – ville incendiée, 1913 et paysage apocalyptique, 1912

Ludwig Meidner - Paysage apocalyptique, 1912

     Tous les arbres déguisés en torches (sur le Sandberg) : tout un front de maison trébucha et faillit basculer sur nous, une  écume de soie rose au coin de la gueule béante, aux yeux des fenêtres, des flammes vacillantes. des boulets d’acier hauts comme des maisons déployaient, noirâtres, leur grondement autour de nous, meurtrier déjà leur seul écho ! Je me projetais contre Käthe, l’enveloppai de mes bras obstinés, et arrachai de là ma grande costaude : la moitié de la nuit se déchira, alors nous tombâmes, morts, au sol, sous l’effet du tonnerre (malgré tout, opiniâtres, on regrimpa hors de là, désemparés, cherchant notre souffle dans tous le volcan).
      Deux rails s’étaient détachés et partaient à la pêche, en pince de crabe; leur tenaille se retourna, passa, formant un arc qui sonnait harmonieusement au-dessus de nos deux têtes (et nous courûmes et nous aplatîmes sous le lent fouet d’acier). En-dessous, quelque chose frappa, avec un défi rageur, contre nos os : la gueule d’un tuyau s’ouvrit, déversant tranquillement ses acides.
     Toutes les filles ont des bas rouges; elles ont toutes du vermillon dans leurs seaux : un long silo de poudre se scalpa lui-même, laissant déborder son cerveau efflorescent : par en-dessous, il se fit hara-kiri, balançant plusieurs fois son corps monumental au-dessus de la boutonnière sanglante, avant, d’un jet, de se séparer de son tronc. Des mains blanches s’activaient, s’affairaient partout à la fois; certaines avaient dix doigts sans phalanges, un seul était fait de nodosités rouges (et au-dessous de nous la grande danse des socques de bois marquait la cadence !). Les HJ grouillaient comme des loups-garous paramilitaires. Les pompiers, sans but, s’activaient. Des centaines de bras jaillissaient des cicatrices de l’herbe et distribuaient des tracts de pierre, et sur chacun s’inscrivait « Mort », grand comme une table.

Ludwig Maidner - Paysage d'apocalypse, 1913 (2)

Ludwig Maidner – Paysage d’apocalypse, 1913

Otto Dix - Trench, battle painting,

Otto Dix – Trench, scène de bataille

     Des vautours de béton aux serres d’acier rougies au feu passaient avec des cris malsonnants au-dessus de nous par grandes bandes (jusqu’à ce qu’ayant trouvé leur proie en face, dans le lotissement, ils eussent fondu sur elle). Une cathédrale aux dentelures jaunes s’éleva poussant des hurlements dans la nuit aux franges violettes : c’est ainsi que l’énorme clocher sauta dans les airs ! Des gerbes de balles traçantes rouges comme l’amour se déployaient au-dessus de Bommelsen et nos visages étaient de deux couleurs : la moitié droite était verte, la gauche d’un brun ennuagé; le sol, en dansant, se dérobait sous nous; nous levions nos longues jambes en cadence; un cordon lumineux traçait des loopings déments dans le ciel : à droite, bonbon vitreux, à gauche, le violet profond du vertige.
     Le ciel prit la forme d’une scie, la terre, d’un étang rouge vif.
     Et frétillants, noirs, des poissons humains : une jeune fille, buste nu, traversait l’air dans notre direction, en caquetant, telle une collerette de dentelle, lui pendant autour des seins recroquevillés; sortant des aisselles, ses bras flottaient derrière elle comme deux bandelettes blanches. Au ciel, les serpillères rouges frottaient bruyamment, dégouttant de sang. une longue remorque pleine de gens bouillis et cuits, passa sans bruit sur des roues garnies de pneus. Des mains aériennes de géant nous saisissaient constamment, nous soulevaient puis nous larguaient à terre. D’autres, invisibles, nous tamponnaient l’un contre l’autre nous laissant tremblants d’épuisement en sueur (ma belle suante et puante petite fille, viens, partons d’ici !).
      Une citerne d’alcool enterrée se libéra sous les secousses, partit en roulant, s’ouvrant, se répandant comme des cristaux liquides sur un sol ardent, formant un Halemaumau (d’où s’écoulèrent deux rivières de feu : un policier, éberlué, s’interposa devant celle de droite et se sublima en service). Une nuée obèse se dirigea vers le dépôt, y dégaza sa grosse panse météorisée et d’un rot fit sauter une tarte à la crème en l’air, avec un gros rire : eh ben ! et en glougloutant, fit des nœuds emmêlés de ses bras et jambes, tourna par ici son croupion, et poussa des pets pleins de gerbes de tubes d’acier brûlants, sans répit, en vraie pétomane, à faire plier et craquer le subissons autour de nous.

Otto Dix - La Guerre (panneau central), 1929-1932

Otto Dix – La Guerre (panneau central), 1929-1932

Otto Dix - la Guerre

       Un cadavre de braise tomba devant moi à genoux, mourant de soif, apportant sa petite sérénade encore fumante; un bars flambait encore et rissolait sec : elle était venue des airs, « Du haut du ciel », l’apparition mariale. Le monde, au demeurant en était plein : chaque fois qu’un toit sautait, les cadavres fusaient des corniches comme des plongeurs, casqués ou en cheveux, volaient encore un peu puis s’écrasaient au  sol comme des bombes à eau. Dans la main de Dieu, sa main de mauvais drôle !)
      De verre rubis, une actinie de feu pulsait dans une forêt döblinienne, dondonnant avec grâce un équipage d’une centaine de bras (dont chacun portait un toupet urticant), puis s’immergea sans hâte dans l’océan de nuit, à la dérobée se livrant encore à quelques escarmouches. Un bunker de trois étages se mit en branle : il broncha, encore endormi, et remua des omoplates; puis avec des borborygmes, il rejeta de lui toit et murs, et l’aurore verticale nous fit aussitôt des vêtements de taffetas feu ainsi qu’une foule de visages de rose échauffées (jusqu’au moment où le coup de sang apoplectique tira la terre de dessous nos pieds comme une toile de sauvetage : une voiture de pompiers fut précipitée du ciel, tourbillonnant, et fit quelques voltes avant de s’écraser, affalée, sur le gravier; le scores s’accoudaient les uns aux autres, tableau vivant).

George Grosz - Explosion, 1917

George Grosz – Explosion, 1917

Otto Dix - La Guerre, Soleil couchant, 1918

Otto Dix – La Guerre, Soleil couchant, 1918

   (Pour un temps, dans une chute lente et silencieuse tombèrent sur nous de larges flocons de feu, comme di névé in alpe senza vento : de la main et du béret, je les chassai de la déesse de Käthe tout en tournant autour d’elle en priant : elle m’en balaya un de mes cheveux gris qui se consumaient, tout en continuant à regarder les ombres qui, avec des sifflements, se couchaient en carène.)
      Un homme rigide parut au ciel, dans chaque main un haut-fourneau : il prophétisait ainsi la mort, toujours la mort, si bien que repoussant le dessus de ma main, j’en aperçus vaguement les os parmi la chair en feu. Deux longs fuseaux de lumière, en levier, basculèrent ces murailles; sous cette clarté, la route pâlit et fondit en partie. Sur des brancards, on portait en grand nombre des paquets noirs comme la poix : les ouvriers de la troisième équipe, expliqua le conducteur en chat, et se rassit, la langue pendante, en tête du cortège où régnait le silence. dans les airs supérieurs, des météores passaient en klaxonnant; des maisons de paysans se secouaient de rire, à faire dégringoler les bardeaux du toit; partout, la pyrotechnie impie s’en donnait à cœur joie, geysers et fontaines de feux grégeois.
     Dans le groupe cancanier des pleureuses, sur le bord de la route, une femme devint folle : de ses gros poings convulsés, elle relevait ses jupes jusqu’en haut du ventre, bloquées les mâchoires, bouche de bois béante, et se précipita, tête la première, cheveux gras gominés, dans les décombres jazzy; soudain, le sol devant nous devint une fournaise : une grosse veine se gonfla, se divisa, plus claire, pulsant des soupes avec des loups, et dans un soupir se déchira (l’air laiteux nous asphyxiant presque, nous, rendant tripes et boyaux, nous repliâmes à tâtons sur nos arrières ténébreux. poussant des cris, un épicéa prit feu, la jupe, les cheveux, tout; mais cela n’était rien comparé aux basses caverneuses hurlant des ordres depuis des éclairs de foudres et grinçant de leurs dents de flammes hautes comme des barrières).
      A l’instant : voici que la grosse femme de tout à l’heure chevauchant une rosse, roche du Brocken, traversa les airs au ras de nos têtes, se consumant comme une mèche en appelant sa mère ! Le vent, par-derrière, nous harcelait toujours passant entre nos jambes, traînant aveuli des asthmatiques avec les convalescences de la poussière, formant, quand ça lui chantait, des tentes d’étincelles vacillantes. Un phallus de lumière, long comme une cheminée, par à-coups pénétrait la nuit dans sa touffe feutrée (mais débanda trop tôt; en revanche, à droite, une colonne de feu à barbe rousse, en yodlant se mit à danser, se claquant cuisses, talons, genoux, si bien que le mâchefer, sous nous, gronda avec un hoquet).

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Otto Dix – la mort

ob_49fcf6_otto-dix-%22Morts devant la position de Tahure%22, 1924

       Précédé de sa respiration sifflante un homme s’en venait vers nous, une cigarette s’en grillant une; il se trouva cloué à une souche par le front et il y resta à frétiller encore un bon moment. Les sons en dent de scie nous percutaient comme des masses d’armes; la lumière caustique nous corrodait le bord des paupières; près de nous des ombres s’écroulaient à genoux. le bunker B 1107 mugissait comme un taureau avant de faire sauter sa calotte crânienne de béton; alors son corset se débrida en craquant et une braise rouge nous rentra le souffle dans la gorge (J’empilai des mouchoirs humectés sur la bouche écartelée de Käthe et sur son grand nez palpitant.)
     Les lambeaux noirs soufré de la nuit volaient au vent ! (une arlequine passa vêtue seulement de cravates rouges!) : quatre hommes essayèrent de rattraper un serpent géant qui sauta sur le ballast de la voie ferrée en sifflant et écumant de l’avant; ils se calèrent sur leur talons et semblaient émettre des cris (les bouches seules juste distendues; et les casques ridicules des courageux idiots). Des placards lumineux apparurent de toutes parts à grand bruit, passant si vite qu’on ne pouvait pas tous les lire (seul résultat, les couleurs vénéneuses nous collèrent les yeux qui n’arrivaient qu’à s’entrouvrir en fentes spasmodiques : « Viens donc ! Käthe ! » Des flammes putassières, lubriques, tout en rouge, vissages pointus, maquillage de travers, s’aventuraient dangereusement jusqu’à nous; gonflaient vers nous leurs ventre lisse, leur rire crépitait, elles se rapprochèrent encore dans une lumière scabreuse de bordel : « Viens donc, Käthe ! »).
     La nuit se pourlécha encore une fois de toutes ses lèvres et de toutes ses langues luisantes, et s’exécuta quelques strip-teases excitants en faisant ruisseler autour d’elle ses clinquants oripeaux. Déjà explosaient des applaudissements sans fins (et des trépignements à nous briser le crâne). Des camions chargés de SA agitant leurs armes s’approchèrent un peu trop : les gars sautèrent en marche, chinèrent comme des allumettes qu’on frotte et se vaporisèrent (tandis que leurs véhicules se perdirent dans toutes le directions en cahotant). Un jeune gars en pleurnichant tendit vers nous ses bras démanchés : comme un torchon, la peau lui pendait des os à l’horizontale; il montrait des dents de cuivre et gémissait au rythme des détonations, dés que le gorille se frappait de nouveau la poitrine.
     Dans l’intérieur des terres, on aurait dit le roulement ininterrompu des rames de métro : c’étaient les dépôts souterrains de grenades ! : Bien ! C’est mieux que si elles éclataient sur les gens, coupables ou innocents ! Tous les retours de flamme éventraient les filles de la BDM. Et elles respiraient encore quand nous les chargeâmes de là vers les pelouses en le striant par leurs jambes solides.
     « Käthe !! » 
     « A terre !!! »
    Car à côté de nous le bunker se mit à pousser le chant du coq en dressant sa crête rouge d’un air si menaçant que nous nous affalâmes à plat ventre nous communiquant l’un à l’autre la tremblote lorsque, brisant ses murs, il effectua un vol plané au-dessus de nous. A sa place parut d’abord
     une morille de feu (dont 30 hommes n’auraient pu cerner la circonférence).
     puis la Giralda,
    puis pas mal d’apocalyptique (et des montagnes de petits fagots de brindilles pailletées).
     C’est ensuite que l’onde sonore nous plaqua sans couture contre l’herbe et que les lotissements de l’autre côté, lancèrent en l’air leur casquette en vivotant : « Käthe !! »
     « Kää-tee !!! »
Je passai ma main sur ses jambes en remontant jusqu’à son ventre haletant que j’escaladai, l’agrippai aux deux épaules :  « Käthe !! »; La tête geignait d’étourdissements. Je repassai horrifié son visage :  « Ooooh ! »

Emil Nolde

Emile Nolde

Edvard Munch - Baiser sur les cheveux, 1915

Edvard Munch – Baiser sur les cheveux, 1915

     Un billot de chair à vif, grand comme un buffet, me mordit le revers de la main : « Käthe !! » — Elle jetait ses jambes en l’air et se tortilla comme une couleuvre. « Mes cheveux ! » hurla-t-elle à pleins poumons. Et comme un fou je la tâtai de proche en proche : le front, les oreilles déchirées, l’occiput dépouillé. J’agrippai par les épaules la blessée qui criait : « Mes cheveux !!! »; et elle ne se redressait toujours pas !
     Sa crinière : fumait dans la gueule de pierre brûlante ! — Je me jetai sur le côté, libérai de mes ongles la lame du canif, et taillai comme un sauvage au-dessus de sa tête, tandis qu’elle hurlait et me criblai de coups : « C’est bon ? !!! » — « Non : toujours pas !! »
     « Et maintenant ?!? » : — « Aïe — je », elle arracha de là sa tête de méduse et me griffa de douleur. Des pinceaux rouges sortirent de terre et teintèrent de pourpre des nuages aux cris rauques, le ciel s’effondra plusieurs fois (et les morceaux de rouge noirci tombèrent sous l’horizon). Käthe aboyait et agitait ses mollets; nous nous mordîmes avec des cris de loups nos visages invisibles et, prenant sur la gauche, on rampa parmi les monceaux d’étoiles, jusqu’à se retrouver dans le bosquet de cannes sonores, les cimeterres des roseaux, et qu’il fit noir à nouveau; et que je…
    « Là : cette direction ! : en suivant les rails ! »

Arno Schmidt : Scènes de la vie d’un faune, traduction Nicole Taubes – Editions TRISTAM, 2011 (pages146 à 155)

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articles liés :

. Poèsie de l’expressionnisme allemand (I) : de mortelle amertume à l’apocalypse, c’est  ICI
. pessimisme, cynisme et ambiguïté : Gottfried Benn, poète expressionniste et dermatologue, c’est   ICI

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