« Les connaître est mourir »


À propos d’un poème de Rilke traduit par Philippe Jaccottet.

« Les connaître est mourir »
       Papyrus Prisse. Sentences de Ptah-hotep
       vers 2000 av.J.-C.

Rainer_Maria_Rilke,_1900

« Les connaître est mourir » Mourir
de l’ineffable fleur  du sourire. Mourir
de leurs légères mains. Mourir
des femmes.

Que chante le jeune homme les mortelles
Quand elles passent très haut dans l’espace
de son cœur. Du fond de sa poitrine qui mûrit,
qu’il les chante :
inaccessibles ! Ah, les étrangères !
Au-dessus des sommets
de son cœur elles paraissent, et versent
de la nuit (une autre, plus suave) dans la vallée
déserte de ses bras. Le vent
de leur lever froisse les feuilles de son corps. Et ses torrents
brillent au loin.

Mais que l’homme,
plus secoué, se taise. Lui
qui erra la nuit, loin des sentiers,
dans les montagnes de son cœur
Comme se tait le vieux marin,
et les terreurs franchies
jouent en lui comme en de troublantes cages.

Paris, juillet 1914                            Philippe Jaccottet


    J’ai pu retrouver la version allemande d’origine de ce poème dans un ouvrage allemand, Sämtliche Geditchte.

« Man muss sterben weil man sie kennt »
     (« Papyrus Prisse », Aus den sprüchen des Ptah-hotep,
     Handschrift um 2000 v.Ch.)

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« Man muss sterben weil man sie kennt. » Sterben
an der unsäglichen Blüte des Lächelns. Sterben
an ihren leichten Händen. Sterben
an Frauen.

Singe der Jüngling die tödlichen,
wenn sie ihm hoch durch den Herzraum
wandeln. aus seiner blühenden Brust
sing er sie an :
unerreichbare ! Ach, wie sie fremd sind.
über den Gipfeln
seines Gefühls gehn sie hervor und ergiedssen
süss verwandelte Nacht ins verlassene
Tal seiner Arm, Es rauscht
Wind ihres Aufgangs im Laub seines Leibes. Es
glänzen
seine Bäche dahin.

Aber der Mann
schweige erschütter. er, der
pfadlos die Nacht im Gebirg
seiner Gefühle geirrt hat :
schweige
Wie der seemann schweigt, der ältere,
und die bestandenne
Schrecken spielen in ihm wie in zitternden
Käfigen.


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      Ce poème qui à mon sens approche le sublime fait partie d’un recueil de poèmes de Rainer Maria Rilke traduits par Philippe Jaccottet intitulé Exposé sur les montagnes du cœur publié cette année par l’éditeur Fata Morgana. Dans sa courte préface, Philippe Jaccottet précise que ces poèmes avaient été choisis par lui en 1972 et alors réunis sous le titre de Poèmes épars 1906-1926. Il ajoutait que la plupart des poèmes de ce recueil apparaissaient comme marqués par « la grâce de la plus aérienne et la plus fraîche expression ». L’expression est particulièrement bien choisie pour rendre compte du poème métaphorique ci-dessus présenté dans lequel la Femme apparait sous la forme d’une entité aérienne et inaccessible. Le jeune homme qui les désire est assimilé à la Terre, avec ses montagnes qui expriment les élans du cœur et ses vallées qui sont autant de bras ouverts qui ne rencontrent malheureusement que le vide ou bien encore à un arbre secoué par le souffle de leur passage lointain. Ce n’est plus par son chant captivant à l’instar des sirènes, ni par son regard pétrifiant comme le faisait la Méduse que la Femme attise le désir, c’est par la fleur ineffable d’un sourire interprété comme la promesse d’un absolu qui embrase et consume mais qu’on atteint jamais. C’est en cela que ce désir d’absolu est mortel et que doit se comprendre le titre du poème « Les connaître est mourir », en allemand « Man muss sterben weil man sie kennt » (littéralement « Les hommes doivent mourir lorsqu’ils les connaissent »). Vouloir connaître l’absolu, c’est vouloir vivre à l’instar des Dieux. Dans la Grèce antique, cette prétention était l’une des formes de l’hubris (démesure, orgueil) qui constituait un crime parce qu’elle remettait en cause l’ordre cosmique et était  pour ce fait souvent punie de mort.

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« Rose, oh pure contradiction, désir de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières. » *

 * Épitaphe que Rilke avait composée pour lui-même que l’on peut lire sur l’un des murs de l’église de Rarogne où il est enterré.


Rilke, les femmes, les fleurs.

     Il est connu que nombre d’amoureux transis qui considèrent la femme comme une entité inaccessible et dangereuse sont les artisans de leur propre malheur. En plaçant la femme sur un piédestal et en l’idéalisant, ils se la rendent inaccessible. Ils le font parce qu’ils manquent de confiance en eux-mêmes et en ont peur ou bien par égoïsme parce qu’ils ne veulent pas aliéner leur liberté. D’autres, chez les artistes, les écrivains et les poètes, ont ressenti le besoin de sacraliser la femme pour lui faire jouer un rôle de médiation avec le monde. C’était le cas des surréalistes avec leurs « muses ». Rilke qui était un grand séducteur et multipliait les conquêtes sans jamais s’y attacher se rattacherait sans doute à ces deux derniers cas : sacraliser la femme et préserver sa liberté. C’est ce que le poète et critique littéraire Jean-Michel Maulpoix a appelé « L’amour de loin ». Pour Rilke, la création exigeait une totale liberté et une solitude absolue ce qui ne l’empêchait pas de porter son dévolu sur des femmes qui lui apportaient énormément sur les plans intellectuel et matériel. Cela avait été le cas avec Lou Andrea Salomé (de 1897 à 1901) qui restera son amie et sa confidente jusqu’à la fin de sa vie, la sculptrice Clara Westhoff (qu’il épousera en 1901 et abandonnera avec sa fille Ruth une année plus tard ), la peintre Paula Becker, la princesse Marie de la Tour et Taxis qui deviendra son mécène et l’hébergera à Duino (de 1910 à 1920), Benvenuta (la musicienne Maria von Hattingberg avec laquelle il entretiendra une correspondance et aura une liaison), la peintre Lou Albert-Lasard (de 1914 à 1916), Merline (Baladine Klossowska, la mère de Balthus, de 1919 à sa mort survenue en 1926).

Quelques unes des femmes qui ont comptées pour lui    

   Pour illustrer cet « amour de loin », on lira avec profit la nombreuse correspondance qu’il a échangé durant toute sa vie avec ces femmes :

    « Les êtres qui s’aiment ainsi appellent sur eux des dangers infinis, mais ils sont à l’abri des risques médiocres qui ont fait s’effilocher, s’effriter tant de grands commencements de passion. Comme ils ne cessent de rêver l’un pour l’autre et d’attendre l’un de l’autre l’illimité, aucun des deux ne peut léser l’autre en le bornant; au contraire, ils ne cessent de produire l’un pour l’autre de l’espace, de l’étendue, de la liberté […]. »  Lettre à Elisabeth Schenk.

   « Il y a un seul tort mortel que nous pourrions nous faire, c’est de nous attacher l’un à l’autre, même pour un instant. S’il est vrai que je suis capable de vous porter du secours, ce n’est pas en m’épuisant que vous en recevez. Combien ma vie ces derniers jours aurait été autre, si vous vous étiez engagée à protéger ma solitude, dont j’avais tant besoin. Je pars distrait, fatigué de reproches envers moi-même. Est-ce juste ? Et comme est-ce que je vous laisse- ? Croyez-moi, l’influence et le réconfort que mon âme pourrait transmettre à la vôtre, ne dépendent point du temps que nous passons ensemble ni de la force avec laquelle nous nous retenons: c’est un fluide auquel il faut laisser toute liberté pour qu’il puisse agir. »  Lettres à une amie vénitienne (Mimi Romanelli)


La Belle circassienne de la dernière heure

imet Eloui Bey, la Belle circassienne.png

     La légende veut que c’est en cueillant des roses pour la jeune, belle et riche égyptienne de vingt trois ans,  Nimet Eloui Bey, qu’il avait rencontré à l’hôtel Savoy de Lausanne à l’automne 1926 qu’il se serait écorché le doigt sur une épine et aurait contracté à cette occasion un empoisonnement du sang qui l’aurait mené à la mort quelques semaines plus tard. La coïncidence est trop belle car dans cet événement, la rose-fleur apparaît dans toute sa contradiction « rilkéenne » : symbole de beauté et de pureté, elle est en même temps symbole de mort. Dans le poème « Les connaître est mourir », c’est sous la forme d’un sourire-fleur qu’elle se manifeste et apporte la mort. Dans l’épitaphe prémonitoire de l’église de Rarogne, la rose est devenue un sommeil, un sommeil de personne, c’est-à-dire comme le souligne le professeur Christoph Kœnig, le sommeil d’une « personne éteinte ».

°°°

Gravure de Gérard de Palézieux, Les Roses, Gonin 1989.jpg

Contre qui, rose,
avez-vous adopté
ces épines?
Votre joie trop fine
vous a-t-elle forcée
de devenir cette chose
armée ?
Mais de qui vous protège
cette arme exagérée ?
Combien d’ennemis vous ai-je
enlevés
qui ne la craignent point ?
Au contraire, d’été en automne, vous blessez les soins
qu’on vous donne.

Rilke, poèmes écrits en français

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Nimet Eloui Bey et Nefertiti (bas-relief d’Amara)

      Autre coïncidence troublante, celle qui relie Nimet Eloui Bey, la jeune égyptienne a qui était destinée les roses mortelles qui auraient entraîné la mort du poète et qui seront déposées après sa mort sur son cercueil puis sur sa tombe, et le texte ancien  à l’origine du poème « Les connaître est mourir » qui est placé en exergue : 

Papyrus Prisse. Sentences de Ptah-hotep
vers 2000 av.J.-C.

Capture d’écran 2018-09-28 à 22.35.03.pngillustration d’Emile Prisse d’Avennes

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   Aucune note informative sur les rapports qui pouvaient exister entre le poème et ce papyrus ne figurant dans le recueil édité par Fata Morgana, la curiosité s’est emparée de moi et j’ai aussitôt entamé des recherches sur les origines de ce papyrus et sur son contenu.  J’ai ainsi appris qu’il formait à l’origine un imposant rouleau de 7 m de long parfaitement conservé et que son texte était écrit en hiératique*. Son découvreur était un égyptologue Emile Prisse d’Avennes, qui l’avait acheté au Caire à un fellah vers 1941-1842. Il était considéré comme le texte le plus ancien qui nous soit parvenu. Ramené en France en mai 1844 et offert à la Bibliothèque royale (aujourd’hui BNF), il avait été découpé selon le souhait du donateur en 12 sections de différentes longueurs et avait attiré par la richesse de son contenu l’intérêt des égyptologues du monde entier qui s’attacheront dans les années qui suivront à le traduire. 

* version cursive et simplifiée de l’écriture hiéroglyphique

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écriture hiératique : Premières lignes de l’Enseignement de Ptah-hotep du Papyrus Prisse

Capture d’écran 2018-09-28 à 22.39.09.pngPapyrus Prisse : document Bibliothèque de France

    Son ancienneté (1.800 ans avant J.-C.) en fait l’un des plus anciens manuscrits découvert à ce jour d’où son appellation de « plus vieux livre du monde ». c’est un livre de sagesse dans lequel un vizir vieillissant du nom de Ptah-hotep  (« Ptah est en paix » ) prodigue des conseils à son fils appelé à lui succéder. Si le sens général du texte est bien compris, les nombreux traducteurs qui s’y sont intéressés jusqu’à aujourd’hui aboutissent à des divergences parfois importantes au niveau du détail. Les parties du texte qui nous intéresse et qui auraient pu influencer Rilke pour la rédaction de son poème sont les quatre maximes (sur un total de 45) qui ont trait à la femme et en particulier la maxime 17 qui fait clairement référence au thème de la mort traité par le poème. Rilke a écrit son poème à Paris en 1914. Le papyrus a été amené à Paris en mai 1844 et entre cette date et la date de réalisation du poème, il s’est écoulé 70 années au cours desquelles, j’ai pu établir que cinq tentatives de traductions avaient été tentées :

Dr. J. Heath (1856, traduction fantaisiste), François Chabas (« Le plus ancien livre du monde », 1858), Franz Joseph Lauth (en latin, 1869), Philippe Virey (Études sur le papyrus Prisse, Le livre de Kaqimna et les leçons de Ptah-Hotep, 1887), Gustave Jéquier (le Papyrus Prisse et ses variantes, 1911).

   La traduction la plus tardive et la plus proche de la date de rédaction de son poème par Rilke est donc celle réalisée en 1911 par l’éminent archéologue et égyptologue suisse Gustave Jéquier dans son ouvrage le Papyrus Prisse et ses variantes (édit. P. Geuthner). Je n’ai malheureusement pas encore pu accéder à cette traduction et en particulier celle de la maxime 17 qui aurait pu éveiller l’intérêt du poète autrichien. C’est donc d’autres variantes de traductions que je présente ci-après, celle, ancienne, d’un traducteur inconnu et celle, récente, d’un égyptologue français, Bernard Mathieu (2013). 


Du danger de la séduction (maxime 17)

Variante 1 (traducteur inconnu)

Nefu and Khenetemsetju 2
Si tu désires faire durer l’amitié,
dans une demeure où tu as tes entrées,
comme maître, comme frère ou comme ami,
ou en tout lieu où tu as tes entrées,
garde-toi de t’approcher des femmes.
Ce n’est pas bon là où le fait se produit.
La vue n’est jamais assez aiguisée lorsqu’elle les repère.
Des milliers d’hommes se sont détournés de ce qui leur est profitable.
Un court instant de plaisir, semblable à un rêve,
et le mort t’atteindra pour les avoirs connues.

C’est une mauvaise maxime que : «lance un trait contre l’adversaire» ;
quand on s’apprête à agir ainsi, que le cœur écarte cette intention.
Quant à celui qui échoue continuellement en les convoitant,
aucun de ses dessins ne réussira.

Variante 2 (B. Mathieu, CNRS, 2013) :
°°°
img10710
Si tu désires faire durer l’amitié,
à l’intérieur d’une maison que tu fréquentes
en qualité de maître, frère ou ami,
à quelque endroit où tu aies accès,
garde-toi d’approcher des femmes :
rien d’heureux ne peut résulter de leur commerce.
On perd la lucidité à les observer :
une foule d’hommes sont ainsi écartés * de leur intérêt.
Un bref instant, comparable à un rêve,
on gagne la mort à vouloir à le connaître.
C’est une vile maxime que “Tire l’Adversaire !” *,
on évitera de l’appliquer quand la conscience y répugne ;
celui qui échappe à la convoitise en ce domaine,
n’obtient-il pas le succès en toute entreprise 
°°°
***
*  « écarté » comme les vantaux d’une porte
* le verbe égyptien signifie à la fois « harponner, transpercer (d’une flèche) » et « éjaculer (voir le français argotique « tirer (un coup) » qui possède également ce sens).
***
L’Enseignement de Ptah-hotep rédigé par Nico (Egyptos.Net,  c’est ICI )
L’Enseignement de Ptah-hotep rédigé par Bernard Mathieu (CNRS,  c’est ICI )

Nefertiti-corps-LouvreNéfertiti – Musée du Louvre

     Ces deux traductions sont éloquentes, elles font clairement allusion au danger mortel que les hommes courent à fréquenter certaines femmes, en l’occurrence les femmes des hommes avec lesquels ils entretiennent des relations privilégiées ou particulières : relations de vassalité, familiales ou d’amitié…

    Certes, Rilke, dans son poème ne fait pas référence à ce type de situations adultérines. En tant que poète idéaliste en quête d’absolu, les femmes auxquelles il fait allusion ne peuvent être que magnifiées et inaccessibles (« elles passent très haut dans le ciel […] au dessus des sommets »), sortant de l’ordinaire, et mystérieuses parce que différentesAh ! les étrangères ! »), De leur hauteur, ce ne sont pas des flux de lumière qu’elles projettent sur les vallées désertes aux bras ouverts vides de leur absence mais une douce et envahissante obscurité nocturne qu’elles versent tel un fluide apaisant (« et versent de la nuit (une autre, plus suave) dans la vallée déserte de ses bras ».

    Leur lever et leur départ secouent violemment la vallée à la façon d’une bourrasque qui froisse les feuilles d’un arbre (« Le vent de leur lever froisse les feuilles de son corps »). Elles ont disparues mais il ne reste plus à l’homme qui les désiraient, plus secoué encore que le paysage, qu’à errer et se taire, plein du souvenir des angoisses vécues dont il ne peut se délivrer que par la mort (« et les terreurs franchies jouent en lui comme en de troublantes cages ». Prend alors tout son sens, le vers premier : « Les connaître est mourir ».

     Faut-il voir dans ces entités féminines qui passent loin au-dessus des sommets du cœur en déversant sur la Terre l’eau ténébreuse et suave de la nuit l’image de la déesse égyptienne Nout, déesse du ciel et de la nuit, garante de l’ordre cosmique dont le corps se déploie, comme on peut le voir sur les sarcophages égyptiens, au-dessus de la Terre pour la protéger. Son rire est le tonnerre et ses larmes la pluie. Les extrémités de ses quatre membres, à l’endroit où ils touchent la Terre forment les quatre points cardinaux. Le soir, sa bouche avale le soleil qui va traverser son corps durant la nuit et qu’elle fait renaître au matin en l’expulsant par son vagin. De la même manière, les étoiles traversent son corps pendant le jour.  À ce titre, Nout incarne la mort et la résurrection et est maîtresse de la mort et de la vie.

Enki sigle

déesse Atoun.pngDétail du papyrus de Nespakashouty – Musée du Louvre
La déesse-Ciel Nout s’étire comme une voûte au-dessus de son frère époux, le dieu-Terre Geb. Dans l’espace les séparant navigue la barque solaire. 


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le magazine Jugend de Munich (1896-1940) : I) – portraits de femmes


      La revue Jugend  (Jeunesse) est une revue artistique et littéraire créée par les éditeurs Georg Hirth et Fritz von Ostini en 1896 avec le sous-titre Münchner illustrierte Wochenschrift für Kunst und Leben (Hebdomadaire munichois illustré d’art et de vie quotidienne). L’une des particularités du magazine est de modifier sa page de couverture à chaque numéro en faisant appel à des artistes variésJugend est à l’origine de l’expression « Jugendstil », mouvement qui fut le pendant en Allemagne de l’Art nouveau cependant cette étiquette est trop réductrice pour rendre compte du contenu et de l’orientation de la revue, même au moment de sa plus grande popularité. À côté des illustrations de style résolument moderniste et souvent empreintes d’humour, la revue contenait également et majoritairement des textes satiriques et critiques. Les premiers artistes à collaborer sont Otto Eckmann, Josef Rudolf Witzel, Ernst Barlach, Lovis Corinth, Adolf Höfer, E. M. Lilien, Angelo Jank… puis après 1920, Kurt Tucholsky, Erich Kästner et George GroszPar deux fois la revue va perdre son âme en adoptant des points de vue nationalistes et idéologique : durant la première guerre mondiale et à partir de 1933 en s’alignant sur les positions esthétique du national-socialisme. Elle disparaît en 1940.  (crédit Wikipedia)


    Durant toutes les années de parution du magazine, parmi les principaux thèmes de représentation de la page de garde, on trouvait en premier lieu la femme avec de superbes portraits féminins. Je ne résiste pas à vous présenter aujourd’hui quelques uns de ces magnifiques portraits.

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Jugend – à gauche : numéro 38 du 19 septembre1896 – illustration de Angelo Jank (1868-1940), artiste peintre animalier, graphiste, membre de la Sécession de Munich
Jugend – à droite :numéro 43 du 24 octobre1896 – illustration de Ferdinand von Rezniček (1868-1909) peintre et dessinateur autrichien qui a travaillé pour les magazines Jugen, Simplicissimus et Fliegende Glätter. Son thème de prédilection était la jeune femme élégante et sophistiquée.

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Jugend – numéro 17 du 24 avril 1897 – illustrateur Hans Strüse

Capture d’écran 2017-09-03 à 06.22.14.png     Capture d_écran 2017-09-03 à 06.35.54

Jugend – à gauche : numéro du 15 janvier 1898 – illustration de Franz von Stuck (1863-1928), peintre symboliste et expressionniste allemand, sculpteur, graveur et architecte, membre fondateur de la Sécession de Munich.
Jugend – à droite :numéro du 4 février 1899 – illustrateur inconnu (illisible)

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Jugend – numéro du 24 juin 1899 – illustration de Franz von Lenbach (1836-1904), peintre portraitiste allemand. Ce portait semble celui de sa fille Marion qu’il a peint à plusieurs reprises.

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Jugend – à gauche : numéro 4 de 1901 -illustrateur inconnu (I.R.V.)
Jugend – à droite : numéro 27 de 1902 – illustration de Gottfried

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Jugend – à gauche : numéro du 16 avril 1900 – illustrateur inconnu (H.H.)
Jugend – à droite : numéro 22 de 1913 – illustration de Leo Putz (1869-1940), peintre allemand qui a intégré durant sa carrière les principaux courants artistiques de la fin du XIXe siècle et de début du XXe siècle : impressionnisme, art nouveau et expressionnisme. Opposé au nazisme, il fut inquiété après 1936 par les autorités du Troisième Reich.

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Jugend – numéro 24 de 1914 – illustrateur inconnu. Ce portrait date de juin 1914, c’est encore l’insouciance qui est de mise mais plus pour bien longtemps. Quelques jours plus tard, le 28 juin, François-Ferdinand, neveu et héritier de l’empereur d’Autriche est assassiné à Sarajevo par un étudiant bosniaque lié aux milieux nationalistes serbes. La guerre mondiale va être déclencher quelques semaines plus tard avec ses vingt millions de morts et ses vingt et un millions de blessés.

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Jugend – numéro 16  et 21 de 1915 – illustrateurs inconnus. Durant la période de guerre, peu de portraits de femmes qui arborent alors des visages graves ou tristes. Le magazine qui a adopté durant cette période une attitude résolument nationaliste montre surtout dans ses pages de gardes des portraits de militaires.

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Jugend – numéro 5 de 1920 – illustrateur indéterminé

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Jugend – numéro 8 de 1920 et 4 de 1925 – illustrateurs inconnus. Années d’après guerre : cheveux courts et sport d’hiver. Durant la république de Weimar, on assiste, comme dans les autres pays européens à une émancipation de la femme et à l’éclosion de la modernité.

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Jugend – numéro 15 de 1925 – magnifique portrait dont l’illustrateur est indéterminé (illisible et non répertorié)

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Jugend – numéro 19 de 1925 – illustrateur indéterminé (illisible)


Un poème d’Yvan Goll

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photographie Guenter Knop
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Sur la mer du sommeil

Sur la mer du sommeil
Ta cuisse est le modèle de toutes les vagues
Roulant vers les passés futurs

A la mesure de ton souffle
La vague universelle
Respire et meurt

Cousine des cyclades
Filleule de la grande Anadyomène
Fais-moi perdre ce visage d’homme

( Yvan Goll, Multiple Femme – Imprimerie Caractères, 1956 p.30 ) II/300

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Après tout ça, une petite ballade pour nous détendre…

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Est-ce de l’art ou du cochon ?

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Ballade de Bretagne

Cette dame n’était ni cochon ni femme
Elle n’était pas faite sur un modèle humain ;
Ni vivante, ni morte.
Sa main et son pied gauches étaient chauds au toucher ;
Main et pied droits, comme chair de cadavre !
Elle chantait comme un glas — dong ! dong ! dong !
Les cochons avaient peur, et la regardaient de loin ;
Les femmes la craignaient, et restaient bien au loin.
Elle pouvait rester sans dormir un an et un jour,
Dormir comme cadavre, un mois et plus.
Nul ne savait de quoi elle se nourrissait —
De glands ? De chair ?

Certains disent qu’elle est l’un de ces porcs maudits
qui nageaient dans la mer de Génésareth
corps de bâtarde et âme démoniaque.
D’autres disent qu’elle est l’épouse du Juif errant,
qui avait enfreint la Loi pour l’amour de la viande de porc,
et affublée d’une face de porc pour avoir fait le mauvais choix,
Qu’à présent soit sa honte et sa punition à venir.

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Version originale complète

    We had started a little too late; Madame grew unwontedly fatigued and sat down to rest on a stile before we had got half-way; and there she intoned, with a dismal nasal cadence, a quaint old Bretagne ballad, about a lady with a pig’s head :

Ballad of Brittany

This lady was neither pig nor maid,
And so she was not of human mould;
Not of the living nor the dead.
Her left hand and foot were warm to touch;
Her right as cold as a corpse’s flesh!
And she would sing like a funeral bell, with a ding-dong tune.
The pigs were afraid, and viewed her aloof;
And women feared her and stood afar.
She could do without sleep for a year and a day;
She could sleep like a corpse, for a month and more.
No one knew how this lady fed—
On acorns or on flesh.

Some say that she’s one of the swine-possessed,
That swam over the sea of Gennesaret.
A mongrel body and demon soul.
Some say she’s the wife of the Wandering Jew,
And broke the law for the sake of pork;
And a swinish face for a token doth bear,
That her shame is now, and her punishment coming.’

(Joseph Sheridan Le FanuUncle Silas, 1864)

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pig-faced_lady_of_manchester_square

Print of a pig-faced woman from The Illustrated Police News, 1882

800px-a_monstrous_shape_or_a_shapelesse_monster    Les légendes de la femme à la tête de porc sont apparues au même moment en Hollande, en Angleterre et en France à la fin des années 1630 et un peu plus tard en Irlande et mettaient en scène une femme très riche qui avait un corps normal mais dont la tête était celle d’un porc. Cette légende a été relancée en 1865 par Sheridan Le Fanu dans son roman Uncle Silas dans lequel il est question d’une jeune et riche héritière, Maud Ruthyn, qui vit dans une maison isolée et pour laquelle plusieurs hommes qui en veulent à sa fortune intriguent. Le livre comporte une « ballade de Bretagne » sur le thème de la Femme à tête de porc que son intrigante gouvernante Madame de la Rougierre chante à la jeune Maud.

Joseph Sheridan Le Fanu (1814-1873).png    D’origine huguenote, Sheridan Le Fanu (1814-1873) est un écrivain irlandais maître du récit fantastique. Son roman le plus connu, Uncle Silas, publié en 1864 et régulièrement cité dans les annales de la littérature policière, est considéré comme son chef-d’œuvre.  L’intérêt de ce roman tient en partie au fait qu’il met en exergue une figure majeure de la pensée au XVIIIe siècle, le scientifique, philosophe et théologien suédois Emmanuel Swedenborg qui avait fortement influencé Le Fanu avec ses  théories illuministes et néo-platonicienne qui défendait l’idée qu’à tout objet réel corresponde un double spirituel.

Pour lire Uncle Silas en version originale anglaise, c’est  ICI (Project Gutenberg)

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Fragment

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Vêture d’automne

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Joel Meyerowitz – Sarah, Cape Cod Massachusets, 1981

Joel Meyerowitz - Sarah, Cape Cod Massachusets, 1981

Chaque matin, au lever,
il fallait secouer les draps du lit
pour ôter les tâches de rousseur
qui s’étaient déposées

dans le courant de la nuit

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poèmes d’amour de l’Égypte ancienne

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Chants d’amour de l’Egypte ancienne
aux éditions La Table Ronde

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Buste d’Egyptienne – musée du Louvre

L’unique

L’unique, la bien-aimée, la sans pareille,
La plus belle du monde,
regarde la, semblable à l’étoile brillante de l’an nouveau,
au seuil d’une belle année.

Celle dont les reins sont alanguis, et les hanches minces,
celle dont les jambes défendent la beauté,
celle dont la démarche est pleine de noblesse,

lorsqu’elle pose ses pieds sur la terre,
de son baiser me prend le coeur

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Fais un jour heureux.

Fais un jour heureux.
Respire en même temps le baume et le parfum le meilleur.
Les guirlandes de lotus et de fruits de mandragore sur la gorge de ta femme,
Celle qui est dans ton coeur et est assise à ton côté ;
Qu’il y ait devant ton visage du chant et de la musique !
Rejette loin de toi le souci. Songe à te réjouir
Jusqu’à ce que vienne ce jour d’aborder à la terre qui aime le silence !

L’unique, la bien-aimée, la sans-pareille,
La plus belle du monde
Regarde-la, semblable à l’étoile brillante de l’an nouveau,
Au seuil d’une belle année.

couple

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Nefertiti

p139

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Chant de la grande joie du cœur

Celle dont brille la grâce, dont la peau rayonne,
A des yeux au regard clair,
Et des lèvres au doux parler.
Jamais elle ne prononce une parole superflue.

Elle, dont le cou est long, la poitrine lumineuse,
Possède une chevelure de lapis véritable.
Ses bras surpassent l’éclat de l’or,
Ses doigts sont semblables aux calices de lotus.
°°°

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Peinture-de-la-tombe-de-Djeserkaraseneb-

La bouche de ma soeur est un bouton de lotus,
Ses seins sont des pommes d’amour,
Ses bras sont des étaux,
Son front est le cerceau de l’acacia
Et moi je suis l’oie sauvage.
Mes regards montent vers sa chevelure, un appât,
Et je suis pris dans le piège.

Chants d’amour de l’Egypte ancienne
aux éditions La Table Ronde

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