Femmes – meraviglia


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Cœur des ténèbres – illustration de Jean-Philippe Stassen

Une apparition sauvage et magnifique

       De sombres formes humaines se distinguaient au loin, évoluant indistinctement à la lisière obscure de la forêt, tandis que près du fleuve deux corps de bronze appuyés sur de grandes lances, se tenaient dans le soleil sous de fantastiques coiffures de peaux tachetées, guerriers figés dans une immobilité de statues. Et de droite à gauche le long du rivage éclairé une femme se déplaçait, apparition sauvage et magnifique.

     Elle marchait à pas mesurés, drapée dans des étoffes rayées à franges, foulant fièrement le sol dans un tintement léger et scintillant d’ornements barbares. Elle portait la tête haute : sa chevelure était disposée en forme de casque : elle avait des jambières de cuivre jusqu’aux genoux, des gantelets de fils de cuivre jusqu’au coude, une tache écarlate sur sa joue brune, d’innombrables colliers de perles de verre au cou. Des choses étranges, des gris-gris, dons d’hommes-médecine, accrochées à elle, étincelaient et tremblaient à chaque pas. Elle devait porter sur elle la valeur de plusieurs défenses d’éléphant. Elle était sauvage et superbe, l’œil farouche, glorieuse : il y avait quelque chose de sinistre et d’imposant dans sa démarche décidée. Et dans le silence qui était tombé soudain sur toute la terre attristée, la brousse sans fin, le corps colossal de la vie féconde et mystérieuse semblait la regarder, pensif, comme s’il eût contemplé l’image de son âme propre, ténébreuse et passionnée.

       Elle arriva au niveau du vapeur, s’arrêta, et nous fit face. Son ombre allongée tombait jusqu’au bord de l’eau. Son visage avait un air tragique et farouche de tristesse égarée et douleur muette mêlée à l’appréhension de quelque résolution débattue, à demi-formée. Elle était debout à nous regarder sans un geste, pareille à la brousse même, avec un air de méditer sur un insondable dessein. Toute une minute se passa, puis elle fit un pas en avant. Il y eut un tintement sourd, un éclair de métal jaune, un balancement de draperies à  franges, et elle s’arrêta comme si le cœur lui avait manqué. Le jeune garçon à côté de moi grogna. Les pèlerins dans mon dos murmurèrent. Elle nous regardait comme si la vie avait dépendu de la fixité inébranlable de son regard. Soudain elle ouvrit ses bras nus et les lança rigides au-dessus de sa tête comme dans le désir irrésistible de toucher le ciel, et en même temps les ombres vives foncèrent sur la terre, balayèrent le fleuve, embrassant le vapeur dans une étreinte obscure. Un silence formidable était suspendu sur la scène.

      Elle se détourna et s’éloigna lentement, poursuivit sa marche en longeant la rive, et s’enfonça dans les buissons sur la gauche. Une fois seulement la lueur de son regard se retourna sur nous dans la pénombre du taillis avant qu’elle ne disparût.

Joseph ConradAu cœur des ténèbres (Traduction Jean-Jacques Mayoux) – Édit. GF Flammarion, 2017 pp.144-146

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Nuit africaine – illustration de Jean-Philippe Stassen


écrits jubilatoires : Marc Bonnant

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    J’ai découvert Marc Bonnant*, brillant avocat et intellectuel genevois en visionnant la vidéo d’un débat organisé en février 2006 par la Radio Télévision Suisse (RTS) sur le thème de la liberté d’expression et de ses limites, des caricatures et du blasphème où il s’opposait avec humour et talent au philosophe et islamologue Tariq Ramadan. En tant qu’avocat et ancien bâtonnier, il a mis sa verve au service des plus célèbres : Cornfeld, Jaccoud, Moumie, de Gorski, Gaon, Polo, Fiorini, Licio Gelli (le patron de la Loge P2), Joséphine Dard, Edmond Safra, Nessim Gaon, Helmut Newton, Edouard Stern, Berezovsky et a été l’avocat des Moudjahidin dans leur résistance aux mollahs iraniens. Sa maîtrise des mots lui a valu le surnom de « Mozart du barreau » et il a reçu une Légion d’honneur pour récompenser « les services éminents rendus à la France, à sa langue et à sa culture dont il est un promoteur exceptionnel ».

 * Un Marc Bonnant peut en cacher un autre…
      Lors de la rédaction de cet article, j’ai fait une confusion entre l’avocat genevois dont il question ci-dessus et son homonyme Marc Bonnant, Diplômé en lettres modernes et en sciences du langage et ingénieur en communication qui publie depuis septembre 2007 un blog, intitulé « Carnets vespéraux » dont le descriptif est : « Carnets de littérature vespérale. Confidence au chevet des mots. » Le lire est un régal… Si vous voulez le consulter c’est ICI. Le fait que cet homonyme, aujourd’hui installé en Corse d’où était originaire sa mère est apparemment lui aussi d’origine suisse puisqu’il est né en 1972 dans le Jura suisse m’a induit en erreur. Dont acte et mille excuses…

Marc Bonnant, avocat. (Photo Jean Revillard-Rezo.ch)

Marc Bonnant (l’avocat)

   En attendant, je ne résiste pas à l’envie de vous présenter un florilège de certaines des citations et déclarations truculentes et décoiffantes du personnage (l’avocat).

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Sur l’éducation sexuelle des enfants :

    Voulez-vous parler d’amour aux enfants ? Parlez leur des trouvères, des ménestrels. Ne leur parlez pas de la mécanique érectile et des tampons des jeunes filles.

    A mes filles, à se tenir, c’est-à-dire à se contenir. Donner le meilleur de soi-même, et non pas le tout-venant. Quand mes petits-enfants commenceront à raisonner, je leur apprendrai à lire bien, à mépriser les bandes dessinées. La civilité passe aussi par une lecture intelligente.

Sur les techniques sexuelles :

     Ma génération ne savait rien des femmes techniquement. Elles étaient terra incognita , sujets de convoitise, de peur, de mystère, d’embrasement, et je ne crois pas que nous étions de moins bons amants que la génération qui sait tout de la tuyauterie.

Sur les femmes actuelles :

     La femme au fond était notre complément d’objet direct. Elle a voulu être sujet, ce qui a créé un grand désordre dans notre grammaire. A mon sens, les femmes ont tout perdu. (…) Elles ont fait la démonstration rapide qu’elles savent faire ce que nous faisons. Quel grand avènement pour l’humanité que d’avoir des sapeuses-pompières, des procureuses atrabilaires, de bouffonnes candidates présidentielles et autres cheffes humorales… (…) Elles ont voulu se dépouiller de ce qui faisait d’elles ces êtres infiniment éthérés, supérieurs. Nous convenons tous, nous les hommes, qu’elles nous sont mille fois supérieures. Pourquoi veulent-elles absurdement se contenter d’être nos égales ?

Sur les femmes qui sont descendues de leur piédestal :

     De la part des femmes, c’est une démarche totalement suicidaire. La femme avait des fonctions sacrales, et de dire que ces fonctions étaient la maternité, les figures du lien, les dieux lares, les vestales, qu’elle était la gardienne du bonheur, l’ordonnatrice de la vie, ce n’est pas la réduire, c’est l’exalter. La femme était notre passion transitive. On convoitait une femme, on aimait une femme. La femme au fond était notre complément d’objet direct. Elle a voulu être sujet, ce qui a créé un grand désordre dans notre grammaire. A mon sens, les femmes ont tout perdu. Elles ont perdu notre admiration fébrile, elles nous ont proposé une sorte de camaraderie de chambrée, mais pour cela nous avons déjà le service militaire.

Comment traiter les femmes :

     J’aime que l’on ait avec une femme un rapport cultuel. Il faut l’honorer, au sens multiple, comme on fait monter l’encens. Lorsque, cessant d’être objet de tout, la femme a voulu être sujet de rien, je crois qu’elle a brisé nos rêves en même temps qu’elle a abandonné son empire et son emprise. La conséquence de tout cela, c’est que nous regardons, désormais, les femmes avec indifférence. Face à la femme moderne, nous n’avons plus que quelques parades: le sport et l’onanisme pour la plupart, la littérature et la pédérastie pour les plus raffinés d’entre nous. Les femmes ont cessé d’être aimables en voulant nous ressembler, avec des brutalités, des vulgarités, des ambitions subalternes, des fatigues inesthétiques. Comme c’est dommage.

Et encore sur les femmes :

     Longtemps les femmes ont été une majorité traitée comme une minorité. Aujourd’hui elles se vengent, elles s’ébrouent. Ce goût de la vengeance leur donne une énergie que nous n’avons plus. A cerveau égal, puisqu’il paraît que nous avons tous le cerveau de Mozart, il n’est pas étonnant qu’elles fassent mieux que nous. L’homme est une espèce en voie de disparition. Nous serons bientôt parqués dans des réserves où les femmes viendront nous jeter des cacahouètes.

Sur le crépuscule des hommes :

     Nous ne servons plus à rien, ni pour le plaisir ni pour la procréation. Les vibromasseurs et les éprouvettes font ça très bien. Ce qui s’est passé ces trente dernières années a peut-être été un pas immense pour la cause des femmes mais un tout petit pas pour l’humanité et même un pas en arrière. Gauchet a raison! La sociabilité, la mesure, la modération, le dialogue sont des valeurs vénusiennes, pour ne pas dire vénériennes: tout cela est très vertueux et très féminin. Alors que la guerre, le triomphe, le combat n’intéressent plus personne, il n’y a plus de héros. Ou alors les seuls héros sont les victimes, ce qui est encore très féminin. Le matriarcat n’est pas une hypothèse, c’est un constat.

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Sur la modernité :

     Je n’ai pas un goût particulier pour la modernité, je la trouve incroyablement vulgaire, insignifiante. Les siècles à venir, s’il y a encore des historiens, ne retiendront rien de notre temps. Il n’aura été ni le temps de la littérature, ni le temps des cathédrales, ni celui des systèmes philosophiques, ni celui des grandes espérances, ni celui des grandes idéologies. Il aura été celui des masses, de l’oisiveté festive, et de l’outrance de l’innovation technologique. Je suis de ceux qui considèrent qu’il y a plus de génie dans un vers de Mallarmé que dans un ordinateur de la dernière génération.

Sur l’art de la conversation :

     Celui qui prend la parole avant qu’on la lui donne et qui n’exprime que des banalités. Si l’on se mêle de parler, il convient d’aborder des choses profondes, ou originales, ou qui aient du style. Une conversation est un art, un scrupule de l’intelligence et de la sensibilité.

Sur l’état de la langue française :

     (J’y porte) un regard affligé. Déjà la langue française est une terre dévastée. Demain elle sera  un cimetière sous la lune. J’ai la nostalgie de l’âge d’or. Le XVIIe, le XVIIIe siècleL Le viatique langagier de la plupart des Modernes se réduit à cent cinquante mots, dont le interjections et les onomatopées. L’intelligence sans les mots, c’est une viole de gamme en main de qui ignore les notes.

Sur les cravates :

     Lorsque j’avais 15 ans, ma mère a émis une opinion sur ma cravate. Ce à quoi j’ai répondu: «Je crois que votre position m’indiffère.» Elle m’a alors mis à la porte, et j’ai passé trois jours sous les ponts. C’était une autre époque. Je trouvais juste d’être puni de cette manière. Néanmoins, je persiste à croire que ma cravate était du meilleur goût.

Sur le savoir-vivre :

     Ne pas savoir peler une pêche. Si un jeune homme, qui ferait la cour à l’une de mes filles, prenait sa pêche à pleine main, je ne dirais rien à table, respectueux de son inculture. Mais j’expliquerais à ma fille en aparté qu’elle est sur le mauvais chemin. On ne peut pas exiger des êtres qu’ils aient des profondeurs ou qu’ils soient cultivés, mais qu’ils aient des manières, oui. Dans la famille, nous avons toujours eu une détestation baudelairienne du naturel. Car l’homme commence quand il se choisit.

Sur le pape :

     Je suis athée mais je trouve le message du pape superbe, ne méritant ni les ricanements, ni les brocards. Que dit-il ? Que dans une hiérarchie des valeurs religieuses, d’abord vient la vie, puis la liberté et très à la fin la liberté sexuelle.

Sur le frontières et la mondialisation :

     Les frontières ont vocation à être abolies. La mondialisation ne suppose pas simplement la libre circulation des marchandises, mais aussi des personnes, donc des idées, donc des cultures. L’inévitable est que nous serons demain un peu moins occidentaux qu’aujourd’hui, un peu moins blancs, un peu moins chrétiens. 

Sur l’identité et la paix sociale :

     Je pense que, quelle que soit notre opinion sur notre identité, il n’y a aucune manière de la conserver intacte et sans altération. Le temps est au métissage, inévitablement, l’histoire au mouvement, aux migrations. Les frontières ont vocation à être abolies. La mondialisation ne suppose pas simplement la libre circulation des marchandises, mais aussi des personnes, donc des idées, donc des cultures. L’inévitable est que nous serons demain un peu moins occidentaux qu’aujourd’hui, un peu moins blancs, un peu moins chrétiens. Comme nous sommes dans l’irréversible, le mouvement de l’Histoire, il ne sert à rien de livrer des batailles symboliques d’arrière-garde. La paix sociale suppose que nous acceptions dans une large mesure la différence, avec quelques exigences. Non pas exiger que cette différence ne se voie pas – abolition du voile, destruction des minarets – mais que cette différence s’intègre dans les valeurs que nous avons mis quelques millénaires à édifier. Il ne s’agit donc pas d’interdire la construction des minarets, il s’agit peut-être d’être vigilant sur ce qui s’y prêche.

Un combat perdu d’avance :

     Mon combat est déjà perdu… Je suis un mécontemporain. Le temps que nous vivons me laisse inconsolable. aucun des idéaux aujourd’hui célébrés me touche. ces valeurs rose bonbon, ces passions couleur layette, la paix, la solidarité, la tolérance et autres valeurs vénusiennes…
     Je n’ai rien contre la paix, la solidarité et la tolérance, mais je ne comprends pas qu’on leur réserve un culte exclusif. Sur le plan intellectuel, seule la discorde, que les Grecs avaient divinisée sous le nom d’Eris, est féconde. Je suis sensible à l’idéal antique construit autour de l’excellence, non de l’égalité. Autour de l’épuisement de soi, de la dépense psychique, alors que le seul mot d’effort, auprès de la jeunesse, suscite aujourd’hui un effroi paralysant. Autour des cimes et des chemins escarpés, alors que les Modernes ont le goût des méandres en plaine. Leur idéal est leur propre bonheur. Ne me demandez pas ce que j’ai contre le bonheur, j’essaie aussi de le cultiver un peu. Mais pour Nietzsche, celui qui, en guise d’horizon, n’a que son propre bonheur, celui-là, sans ancêtres et sans descendants, est le dernier des hommes. Nous vivons le temps des derniers hommes.

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