meraviglia : Ligeia

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Fernand Khnopff – Ligeia, 1910

      Je ne puis pas me rappeler, sur mon âme, comment, quand, ni même où je fis pour la première fois connaissance avec lady Ligeia. De longues années se sont écoulées depuis lors, et une grande souffrance a affaibli ma mémoire. Ou peut-être ne puis-je plus maintenant me rappeler ces points, parce qu’en vérité le caractère de ma bien-aimée, sa rare instruction, son genre de beauté, si singulier et si placide, et la pénétrante et subjuguante éloquence de sa profonde parole musicale, ont fait leur chemin dans mon cœur d’une manière si patiente, si constante, si furtive, que je n’y ai pas pris garde et n’en ai pas eu conscience.

      Cependant, je crois que je la rencontrai pour la première fois, et plusieurs fois depuis lors, dans une vaste et antique ville délabrée sur les bords du Rhin. Quant à sa famille, — très-certainement elle m’en a parlé. Qu’elle fût d’une date excessivement ancienne, je n’en fais aucun doute. — Ligeia ! Ligeia ! — Plongé dans des études qui par leur nature sont plus propres que toute autre à amortir les impressions du monde extérieur, — il me suffit de ce mot si doux, — Ligeia ! — pour ramener devant les yeux de ma pensée l’image de celle qui n’est plus. Et maintenant, pendant que j’écris, il me revient, comme une lueur, que je n’ai jamais su le nom de famille de celle qui fut mon amie et ma fiancée, qui devint mon compagnon d’études, et enfin l’épouse de mon cœur. Était-ce par suite de quelque injonction folâtre de ma Ligeia, — était-ce une preuve de la force de mon affection, que je ne pris aucun renseignement sur ce point ? Ou plutôt était-ce un caprice à moi, — une offrande bizarre et romantique sur l’autel du culte le plus passionné ? Je ne me rappelle le fait que confusément ; — faut-il donc s’étonner si j’ai entièrement oublié les circonstances qui lui donnèrent naissance ou qui l’accompagnèrent ? Et, en vérité, si jamais l’esprit de roman, — si jamais la pâle Ashtophet de l’idolâtre Égypte, aux ailes ténébreuses, ont présidé, comme on dit, aux mariages de sinistre augure, — très-sûrement ils ont présidé au mien.

     Il est néanmoins un sujet très-cher sur lequel ma mémoire n’est pas en défaut. C’est la personne de Ligeia. Elle était d’une grande taille, un peu mince, et même dans les derniers jours très amaigrie. J’essayerais en vain de dépeindre la majesté, l’aisance tranquille de sa démarche, et l’incompréhensible légèreté, l’élasticité de son pas ; elle venait et s’en allait comme une ombre. Je ne m’apercevais jamais de son entrée dans mon cabinet de travail que par la chère musique de sa voix douce et profonde, quand elle posait sa main de marbre sur mon épaule. Quant à la beauté de la figure, aucune femme ne l’a jamais égalée. C’était l’éclat d’un rêve d’opium, une vision aérienne et ravissante, plus étrangement céleste que les rêveries qui voltigent dans les âmes assoupies des filles de Délos. Cependant, ses traits n’étaient pas jetés dans ce moule régulier qu’on nous a faussement enseigné à révérer dans les ouvrages classiques du paganisme. « Il n’y a pas de beauté exquise, dit lord Verulam, parlant avec justesse de toutes les formes et de tous les genres de beauté, sans une certaine étrangeté dans les proportions. » Toutefois, bien que je visse que les traits de Ligeia n’étaient pas d’une régularité classique, quoique je sentisse que sa beauté était véritablement exquise et fortement pénétrée de cette étrangeté, je me suis efforcé en vain de découvrir cette irrégularité et de poursuivre jusqu’en son gîte ma perception de l’étrange. J’examinais le contour du front haut et pâle, — un front irréprochable, — combien ce mot est froid appliqué à une majesté aussi divine ! — la peau rivalisant avec le plus pur ivoire, la largeur imposante, le calme, la gracieuse proéminence des régions au-dessus des tempes, et puis cette chevelure d’un noir de corbeau, lustrée, luxuriante, naturellement bouclée et démontrant toute la force de l’expression homérique : chevelure d’hyacinthe. Je considérais les lignes délicates du nez, et nulle autre part que dans les gracieux médaillons hébraïques je n’avais contemplé une semblable perfection ; c’était ce même jet, cette même surface unie et superbe, cette même tendance presque imperceptible à l’aquilin, ces mêmes narines harmonieusement arrondies et révélant un esprit libre. Je regardais la charmante bouche : c’était là qu’était le triomphe de toutes les choses célestes ; le tour glorieux de la lèvre supérieure, un peu courte, l’air doucement, voluptueusement reposé de l’inférieure, les fossettes qui se jouaient et la couleur qui parlait, les dents, réfléchissant comme une espèce d’éclair chaque rayon de la lumière bénie qui tombait sur elles dans ses sourires sereins et placides, mais toujours radieux et triomphants. J’analysais la forme du menton, et, là aussi, je trouvais la grâce dans la largeur, la douceur et la majesté, la plénitude et la spiritualité grecques, ce contour que le dieu Apollon ne révéla qu’en rêve à Cléomènes, fils de Cléomènes d’Athènes ; et puis je regardais dans les grands yeux de Ligeia.

      Pour les yeux, je ne trouve pas de modèles dans la plus lointaine antiquité. Peut-être bien était-ce dans les yeux de ma bien-aimée que sa cachait le mystère dont parle lord Verulam : ils étaient, je crois, plus grands que les yeux ordinaires de l’humanité ; mieux fendus que les plus beaux yeux de gazelle de la tribu de la vallée de Nourjahad ; mais ce n’était que par intervalles des moments d’excessive animation, que cette particularité devenait singulièrement frappante. Dans ces moments-là, sa beauté était — du moins, elle apparaissait telle à ma pensée enflammée, — la beauté de la fabuleuse houri des Turcs. Les prunelles étaient du noir le plus brillant et surplombées par des cils de jais très-longs ; ses sourcils, d’un dessin légèrement irrégulier, avaient la même couleur ; toutefois, l’étrangeté que je trouvais dans les yeux était indépendante de leur forme, de leur couleur et de leur éclat, et devait décidément être attribuée à l’expression. Ah ! mot qui n’a pas de sens ! un pur son ! vaste latitude où se retranche toute notre ignorance du spirituel ! L’expression des yeux de Ligeia !… Combien de longues heures ai-je médité dessus ! combien de fois, durant toute une nuit d’été, me suis-je efforcé de les sonder ! Qu’était donc ce je ne sais quoi, ce quelque chose plus profond que le puits de Démocrite, qui gisait au fond des pupilles de ma bien-aimée ? Qu’était cela ?… J’étais possédé de la passion de le découvrir. Ces yeux ! ces larges, ces brillantes, ces divines prunelles ! elles étaient devenues pour moi les étoiles jumelles de Léda, et moi, j’étais pour elles le plus fervent des astrologues.

    Il n’y a pas de cas parmi les nombreuses et incompréhensibles anomalies de la science psychologique, qui soit plus excitant que celui, — négligé, je crois, dans les écoles, — où, dans nos efforts pour ramener dans notre mémoire une chose oubliée depuis longtemps, nous nous trouvons sur le bord même du souvenir, sans pouvoir toutefois nous souvenir. Et ainsi que de fois, dans mon ardente analyse des yeux de Ligeia, ai-je senti s’approcher la complète connaissance de leur expression ! — Je l’ai sentie s’approcher, mais elle n’est pas devenue tout à fait mienne, et à la longue elle a disparu entièrement ! Et étrange, oh ! le plus étrange des mystères ! j’ai trouvé dans les objets les plus communs du monde une série d’analogies pour cette expression. Je veux dire qu’après l’époque où la beauté de Ligeia passa dans mon esprit et s’y installa comme dans un reliquaire, je puisai dans plusieurs êtres du monde matériel une sensation analogue à celle qui se répandait sur moi, en moi, sous l’influence de ses larges et lumineuses prunelles. Cependant, je n’en suis pas moins incapable de définir ce sentiment, de l’analyser, ou même d’en avoir une perception nette. Je l’ai reconnu quelquefois, je le répète, à l’aspect d’une vigne rapidement grandie, dans la contemplation d’une phalène, d’un papillon, d’une chrysalide, d’un courant d’eau précipité. Je l’ai trouvé dans l’Océan, dans la chute d’un météore ; je l’ai senti dans les regards de quelques personnes extraordinairement âgées. Il y a dans le ciel une ou deux étoiles, plus particulièrement une étoile de sixième grandeur, double et changeante, qu’on trouvera près de la grande étoile de la Lyre, qui, vues au télescope, m’ont donné un sentiment analogue. Je m’en suis senti rempli par certains sons d’instruments à cordes, et quelquefois aussi par des passages de mes lectures. Parmi d’innombrables exemples, je me rappelle fort bien quelque chose dans un volume de Joseph Glanvill, qui, peut-être simplement à cause de sa bizarrerie, — qui sait ? — m’a toujours inspiré le même sentiment : « Et il y a là dedans la volonté qui ne meurt pas. Qui donc connaît les mystères de la volonté, ainsi que sa vigueur ? car Dieu n’est qu’une grande volonté pénétrant toutes choses par l’intensité qui lui est propre ; l’homme ne cède aux anges et ne se rend entièrement à la mort que par l’infirmité de sa pauvre volonté. »

Edgar Poe, Histoires extraordinaires (1869) – Traduction: Charles Baudelaire

Pour un texte plus complet, c’est  ICI

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Edgar Poe (1809-1849)

    Ligeia est une nouvelle d’Edgar Allan Poe, publiée pour la première fois en anglais en septembre 1838. Cette nouvelle a ensuite été traduite par Charles Baudelaire et publiée en 1856 dans le recueil Histoires extraordinaires
    Sur le bord du Rhin, le narrateur rencontre et épouse Ligeia, une jeune noble d’une grande beauté et aux connaissances immenses. Grande et mince, aux longs cheveux noirs ondulés, aux yeux noirs fendus, il émane d’elle une mystérieuse étrangeté. Ligeia tombe malade et meurt en laissant le narrateur au désespoir. Il se réfugie dans un ancien couvent anglais, et fait la connaissance d’une autre noble jeune fille, Lady Rowena de Trevanion, blonde aux yeux bleus, belle aussi mais très différente de sa première femme. Il l’épouse sans pouvoir oublier un instant Ligeia. Leur chambre de noce ressemble à une tombe. Lady Rowena est rapidement assaillie d’évènements étranges, surnaturels évoquant une maison hantée. Épuisée par son angoisse, peu soutenue par un mari opiomane qui ne l’aime pas, elle tombe malade et meurt. Dans la chambre mortuaire, le narrateur se retrouve seul à veiller son épouse défunte. Au milieu de la nuit, de nombreux signes montrent que le cadavre revit puis que la mort le reprend. Terrorisé, il assiste à ces résurrections successives jusqu’à ce qu’au petit matin, le cadavre se lève du lit mortuaire entouré de son suaire. Écartant le drap, il se rend compte qu’il a devant les yeux une jeune femme grande, aux yeux et aux longs cheveux noirs, Ligeia.   (crédit Wikipedia)

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Poème Le Sphinx : Heinrich Heine de nouveau victime d’une femme fatale…

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Heinrich Heine (1797-1856) peint par Moritz Daniel

Heinrich Heine (1797-1856) peint par Moritz Daniel

    Heine possède à un haut degré, à un degré excessif peut-être, cette faculté de dissocier la sensibilité et L’intelligence qui étonne si fort les Allemands. Au moment même qu’il éprouve, qu’il exprime ses peines ou ses joies d’amant ou de poète, il se regarde jouir, il se regarde souffrir, surtout souffrir, et il se juge spectateur ironique d’un spectacle dont il est aussi l’auteur et facteur. L’Allemand s’enfonce dans son rêve, y disparait tout entier, esprit et sentiment : l’esprit de Heine demeure en dehors du nuage, lumineux et attentif.   –  Le Mercure de France

    Ce n’est pas un vain cliquetis d’antithèses de dire littérairement d’Henri Heine qu’il est cruel et tendre, naïf et perfide, sceptique et crédule, lyrique et prosaïque, sentimental et railleur, passionné et glacial, spirituel et pittoresque, antique et moderne, moyen-âge et révolutionnaire. Il a toutes les qualités et même, si vous voulez, tous les défauts qui s’excluent ; c’est l’homme des contraires, et cela sans effort, sans parti pris, par le fait d’une nature panthéiste qui éprouve toutes les émotions et perçoit toutes les images. (…) Ce qui suit le poète à travers ces mutations perpétuelles et ce qui le fait reconnaître, c’est son incomparable perfection plastique. Il taille comme un bloc de marbre grec les troncs noueux et difformes de cette vieille forêt inextricable et touffue du langage allemand à travers laquelle on n’avançait jadis qu’avec la hache et le feu ; grâce à lui, l’on peut marcher maintenant dans cet idiome sans être arrêté à chaque pas par les lianes, les racines tortueuses et les chicots mal déracinés des arbres centenaires ; — dans le vieux chêne teutonique, où l’on n’avait pu si longtemps qu’ébaucher à coups de serpe l’idole informe d’Irmensul, il a sculpté la statue harmonieuse d’Apollon ; il a transformé en langue universelle ce dialecte que les Allemands seuls pouvaient écrire et parler sans cependant toujours se comprendre eux-mêmes.   –  Gérard de Nerval

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–––– poème Die Sphinx (le Sphinx), écrit à Paris en 1839 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Jean Auguste Dominique Ingres (1780-1867) - Œdipe et le Sphinx (détail), 1808-1827

Jean Auguste Dominique Ingres (1780-1867) – Œdipe et le Sphinx (détail), 1808-1827

« La femme est le monstre de l’homme à moins que ce soit l’homme qui est le monstre de la femme »  –  Diderot (Le rêve de D’Alembert)

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   La vie sentimentale de Heinrich Heine fut une longue suite de désillusions. Lors de son séjour de formation à Hambourg chez son oncle Salomon, il tombe amoureux de sa cousine Amélie mais celle-ci lui préfère un autre homme avec qui elle se marie. Cet amour contrarié lui inspirera le recueil de poèmes Le Livre des Chants ( Buch der Lieder). Désespéré, il quitte alors Hambourg pour étudier dans diverses universités d’Allemagne, Bonn, Goettingue et Berlin. A peine remis de sa peine de cœur avec Amélie, c’est sur la jeune sœur de celle-ci, Thèrèse qu’il jette son dévolu et poursuit de ses assiduités. Le résultat ne sera pas plus heureux. Ces deux échecs auront une influence profonde sur son  œuvre poétique, les amours décrits dans ses poèmes y étant le plus souvent malheureux et la femme aimée présentée sous les traits d’une femme fatale ou versatile. Ce n’est qu’à partir de 1834 que Heine connaîtra une vie sentimentale apaisée, après avoir fait la connaissance d’une jeune grisette parisienne, Eugénie Mirat, qu’il épousera en 1841.

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LE SPHINX (le Livre des Chants)                                                       DIE SPHINX  (Buch der Lieder)

C’est l’antique forêt pleine d’enchantements.                               Das ist der alte Märchenwald !
On y respire, au bord de leurs frêles calices,                                Es duftet die Lindenblüte!
Le doux parfum des fleurs. — Les clairs rayonnements            Der wunderbare Mondenglanz
De la lune en mon coeur versent mille délices.                           Bezaubert mein Gemüte.

J’allais parmi la mousse embaumée, et tandis                              Ich ging fürbaß, und wie ich ging
Que sous mes pas errants craquait la morte branche                Erklang es in der Höhe.
Il se fit quelque bruit dans les airs : — j’entendis                         Das ist die Nachtigall, sie singt
La voix du rossignol chanter, sonore et franche !                      Von Lieb und Liebeswehe.

Il chante ses amours, le jeune rossignol !                                      Sie singt von Lieb und Liebesweh,
Il chante leurs gaietés et leurs douleurs sans trèves,                  Von Tränen und von Lachen,
Et si tristement pleure, hélas ! que mes vieux rêves                  Sie jubelt so traurig,sie schluchzet so froh,
Se raniment soudain et reprennent leur vol.                               Vergessene Träume erwachen. 

— Je poursuivis ma route à travers la nature,                              Ich ging fürbaß, und wie ich ging
Dans les herbes, songeant et le coeur en émoi. —                        Da sah ich vor mir liegen,
Comme j’allais, je vis s’élever devant moi                                      Auf freiem Platz, ein großes Schloß,
Un grand château gothique à la haute toiture.                            Die Giebel hoch aufstiegen.

Je jetai sur ses murs désolés un coup d’oeil :                                 Verschlossene Fenster, überall
— Sa porte était fermée et sa fenêtre close,                                    Ein Schweigen und ein Trauern;
Et partout la tristesse accablante et le deuil;                                 Es schien, als wohne der stille Tod
La mort paraissait vivre en ce château morose.                          In diesen öden Mauern

Au seuil était un sphinx. — A la fois effrayant                             Dort vor dem Tor lag eine Sphinx
Et charmant, il avait d’un lion la poitrine                                    Ein Zwitter von Schrecken und Lüsten,
Et la griffe cruelle, et de la plus divine                                           Der Leib und die Tatze wie ein Löw,
Femme il avait les reins et le front souriant.                                Ein Weib an Haupt und Brüsten

O femme ! son regard appelait de sauvages                                  Ein schönes Weib! Der weiße Blick
Voluptés ! et sa lèvre au sourire puissant,                                    Er sprach von wildem Begehren;
Qui n’avait point subi du temps les durs ravages,                      Die stummen Lippen wölbten sich
S’offrait pleine d’ardeurs, de désirs et de sang.                            Und lächelten stilles Gewähren.

Le rossignol chantait si doucement dans l’arbre !                      Die Nachtigall, sie sang so süß –
Saisi soudainement d’un charme inapaisé,                                  Ich konnt nicht widerstehen –
Ne pouvant résister à la lèvre de marbre,                                     Und als ich küßte das holde Gesicht,
J’y vins mettre un joyeux et violent baiser.                                   Da wars um mich geschehen.

La figure impassible, alors, prit une vie;                                        Lebendig ward das Marmorbild,
La pierre soupira; le frisson courut dans                                       der Stein begann zu ächzen –
sa veine; — elle vivait ! — et sa bouche ravie                               Sie trank meiner Küsse lodernde Glut
but avec soif le flot de mes baisers ardents.                                   Mit Dürsten und mit Lechzen.

Elle aspira mon souffle entier, la charmeresse !                          Sie trank mir fast den Odem aus –
Sa poitrine gonflait en sa rebellion.                                                Und endlich, wollustheischend,
Elle étreignis mon corps dans une chaude ivresse,                     Umschlang sie mich, meinen armen Leib
Le déchirant avec ses griffes de lion.                                               Mit den Löwentatzen zerfleischend.

O souffrance et plaisirs infinis ! Doux martyre !                         Entzückende Marter und wonniges Weh!
Pendant que son baiser m’énivrait en vainqueur,                      Der Schmerz wie die Lust unermeßlich!
Comme un poison charmeur qui tue et vous attire,                   Derweilen des Mundes Kuß mich beglückt,
— Ses griffes me faisaient des blessures au coeur.                       Verwunden die Tatzen mich gräßlich.

Le rossignol chanta, des frissons plein son aile :                          Die Nachtigall sang: „O schöne Sphinx!
­—  » O sphinx ! Amour ! pourquoi mêler jusqu’à la                     O Liebe! was soll es bedeuten,
mort, A tes félicités la douleur éternelle !                                       Daß du vermischest mit Todesqual
Et pourquoi le baiser si la bouche vous mort ?                            All deine Seligkeiten?

« O toi, beau sphinx ! Amour mystérieux ! révèle                         O schöne Sphinx! O löse mir
à nos coeurs, tout remplis de tes désirs brûlants,                         Das Rätsel, das wunderbare!
cette énigme fatale et sans cesse nouvelle.                                     Ich hab darüber nachgedacht
­­— Moi, j’y songe déjà depuis près de mille ans.                            Schon manche tausend Jahre.“

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Gustave Moreau (1826-1898) - Œdipe et le Sphinx (détail), 1864

Gustave Moreau (1826-1898) – Œdipe et le Sphinx (détail), 1864

Heinrich Lossow (1840-1897) - Le Sphinx et le poète, 1868

Heinrich Lossow (1840-1897) – Le Sphinx et le poète, 1868

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   Deux autres traductions du poème très voisines ont été publiée par des revues de l »époque : le Magazine littéraire et  Bibliopolis (textes différents présentés en italique)

LE SPHINX (le livre des chants)                                                       

C’est l’antique forêt aux enchantements. On y respire la senteur des fleurs du tilleul ; le merveilleux éclat de la lune remplit mon cœur de délices. 

J’allais, et, comme j’avançais il se fit quelque bruit dans l’air : c’est le rossignol qui chante d’amour et de tourments d’amour. 

Il chante l’amour et ses peines, et ses larmes et ses sourires; il s’agite si tristement, (il jubile si tristement,) il se lamente si gaiement, que mes rêves oubliés se réveillent! 

J’allai plus loin, et, comme j’avançais, je vis s’élever devant moi, dans une clairière, un grand château à la haute toiture. 

Les fenêtres étaient closes , et tout alentour était empreint de deuil et de tristesse; on eût dit que la mort taciturne demeurait dans ces tristes murs. 

Devant la porte était un sphinx d’un aspect à la fois effrayant et attrayant (et délicieux), avec le corps et les griffes d’un lion, la tête et les seins d’une femme. 

Une belle femme ! son regard appelait de sauvages voluptés (de sauvages désirs) ; le sourire de ses lèvres arquées était plein de douces promesses. (un sourire prometteur arquait ses lèvres muettes)

Le rossignol chantait si délicieusement! Je ne pus résister, et, dès que j’eus donné un baiser à cette bouche mystérieuse, (et dés que j’eus baisé cette bouche charmante,) je me sentis pris dans le charme.

La figure de marbre devint vivante. La pierre commençait à jeter des soupirs (la pierre se mit à soupirer,). Elle but toute la flamme de mon baiser avec une soif dévorante. (Avec une soif dévorante, elle aspira la flamme de mon baiser.)

Elle aspira presque le dernier souffle de ma vie , et enfin , haletante de volupté , elle étreignit et déchira mon pauvre corps avec ses griffes de lion. 

Délicieux martyre, jouissance douloureuse, souffrance et plaisirs infinis! Tandis que le baiser de cette bouche ravissante m’enivrait, les ongles des griffes me faisaient de cruelles plaies. (Tandis que le baiser m’enchante, les griffes me déchirent cruellement.)

Le rossignol chanta : « toi, beau sphinx, ô amour! pourquoi mêles- tu de si mortelles douleurs à toutes les félicités? ( » O beau sphinx ! O amour ! Pourquoi mêles-tu les tourments de la mort à toutes tes félicités?) 

« O beau sphinx! ô amour! révèle-moi cette énigme fatale. — Moi, j’y ai réfléchi déjà depuis près de mille ans. » 

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Gustave Moreau (1826-1898) - Œdipe et le Sphinx, 1864

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Autre version du poème de Heine

Le Sphinx

Voici l’antique forêt aux enchantements !
Les fleurs du tilleul embaument,
Et l’éclat merveilleux de la lune
Tient mon âme ensorcelée.

J’allais mon chemin, et comme j’avançais,
Une mélodie retentit dans les airs.
C’est la voix du rossignol, il chante
L’amour et le mal d’amour.

Il chante l’amour et le mal d’amour,
Il chante les larmes et le rire.
Si triste est sa joie, si joyeuse ses sanglots !
Des rêves oubliés s’éveillent.

J’allais mon chemin, et comme j’avançais,
Je vis se dresser devant moi,
Au beau milieu d’une clairière,
Un grand château aux pignons élancés.

Les fenêtres étaient closes; partout,
C’était le silence, comme si la mort, entre ces murs déserts,
Avait établi sa muette demeure.

Devant le portail était couché un sphinx,
Monstre hybride inspirant frayeur et volupté :
Il avait d’un lion le corps et les griffes,
D’une femme la tête et les seins.

O l’admirable femme ! Son regard brillant
Disait de farouches désirs,
Ses lèvres muettes s’arquaient
D’un sourir plein de promesses.

Le rossignol chantait si délicieusement-
Je ne pus résister d’avantage :
Je posais mes lèvres sur ce doux visage,
C’en était fait de moi.

La statue de marbre s’anima,
La pierre se mit à soupirer :
Elle but, avec une vorace avidité,
L’ardente flamme de mes baisers.

A peine pouvais-je respirer encore-
Enfin, haletante de volupté,
Elle m’étreingnit, déchirant mon pauvre corps
De ses griffes de lion.

Martyre délicieux, souffrance enivrante !
Douleur et plaisir infinis !
Tandis que des lèvres le baiser m’enchante,
Les griffes me font d’horribles blessures.

Le rossignol chantait : « O beau sphinx !
O Amour ! Pourquoi mêles-tu
De si mortels tourments
A tes divins extases ?

O beau sphinx,dis-moi le mot
De cette étrange énigme ! 
Je l’ai cherché, je le cherche encore,
Depuis des milliers d’années. »

Heinrich HeineLivre des Chants Tome I

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    Le poète romantique italien Ippolito Nievo, compagnon de Garibaldi, a aussi composé un poème à partir du poème de Heine et de la version en prose de Gérard de Nerval. En voici la traduction effectuée par Yves Branca, juin 2002, revu en octobre 2009

C’est l’antique forêt des enchantements.
Le parfum qui vient du tilleul en fleur
Et les rayons presque bleus de la lune
De magiques délices comblent le cœur.

Je fais un pas, à l’entour de moi vire
Dans l’air un son qui vainc toute parole.
C’est le rossignol qui d’amour soupire,
C’est le rossignol qui d’amour se plaint.

D’amour se plaint, pleure et sourit ensemble ;
Et si triste est ce tendre désir,
Et si joyeuses, ces lamentations
Que mes rêves morts dévêtent l’oubli.

Je m’enfonçais dans ces bois, et à mesure
Que j’avançais, là, en face de moi,
Un château s’élevait sur un plateau,
Un grand château, aux toitures aiguës.

Fenêtres et portes semblaient fermées,
Deuil et tristesse tout autour régnaient :
On devinait que la muette mort
Habitait cette livide demeure.

Un sphinx se tenait assis au portail
D’aspect enchanteur et ensemble horrible,
Qui sur son corps et ses pattes de lion
Avait visage et poitrine de femme.

Qu’elle était belle! De ses regards ardents
Elle inspirait des voluptés sauvages ;
Et de ses courbes lèvres souriantes
Une douceur de promesses coulait.

Le rossignol se dépensait en si doux lais !…
Oh, tout à délirer me poussa.
Mais quand je baisai ces lèvres fatales
Je fus saisi, le maléfice entra en moi.

Le marbre s’avivait, et peu à peu
Apprenait les soupirs la pierre muette,
Qui avidement de mes baisers le feu
But ; et sa soif semblait encore accrue.

Presque à son dernier souffle ma vie
Elle aspira, jusqu’à ce que la prît
Si atroce d’amour la frénésie
Que ses griffes de lion m’étreignirent.

Martyre cher, malheureuse douceur
Et tourments et plaisirs sans limites !
Quand de ses baisers je buvais l’ivresse
De plaies me couvraient les griffes cruelles.

Et le rossignol chantait: – Ô amour, sphinx !
Pourquoi mêles-tu tes joies à ces tourments ?
Quelle est la splendeur où puisent nos chants ?
Je le cherche peut-être depuis mille ans.

                         °°°

       Dans un autre poème, Heine va revenir au thème de la femme-sphinx, mais une femme-sphinx dénuée sur le plan physique de tout attribut animal. C’est par essence que la femme est un sphinx et détient le pouvoir de divination. Elle pose aux hommes une nouvelle énigme, celle qui lui est propre et touche à sa nature profonde et dont la résolution présenterait un danger mortel pour l’humanité toute entière. Une nouvelle fois, la femme est présentée comme un être mystérieux et paraît investie de pouvoirs non humains qui présente un danger mortel pour l’homme. Dieu merci, la femme ne possède pas la clé de la résolution de l’énigme et son ignorance a pour effet de protéger le monde.   (cité par Sophie Boyer, La femme chez Heinrich Heine et Charles Baudelaire, le langage moderne de l’amour – éd. de l’Harmattan, 2004).

Le vrai sphinx, il est dans un corps
Tout pareil au corps de la femme :
Fadaise, tout autre accessoire
De la morphologie du lion.

Ténèbre et mort, telle est la clef
De l’énigme de ce vrai sphinx :
Plus simple à deviner fut celle
Du fils et époux de Jocaste.

Il est heureux que la bavarde
Ne sache pas sa propre énigme :
Prononçant le mot clef, la femme
Nous ferait s’écrouler le monde.

°°°

Dans un poème tardif à l’atmosphère onirique lugubre, Heine mettra en scène une dernière fois la femme-sphinx.

Rêvant j’ai vu par une nuit d’été
De gris bâtiments blêmes sous la lune,
Ouverts à tous les vents, vestiges ruinés
Des splendeurs de la Renaissance.

Sortant des gravats, seule une colonne,
Çà et là dresse un métope dorique
Et semble braver d’un œil ironique
Du haut firmament la foudre immanente.

Brisés, dispersés, épars sur le sol,
Portiques, frontons et frises sculptées
Mi-bêtes, mi-gens, centaures et faunes
Chimères et sphinx, mythiques figures.

Gisant cà et là, des femmes de pierres,
Et l’herbe a poussé sur ces effigies;
Triste syphilis, le temps en partie
Des nymphes rongea le sublime nez.

°°°

Franz von Stuck - le Baiser du Sphinx, 1895

Franz von Stuck – le Baiser du Sphinx, 1895

°°°

     Les Grecs semblent avoir donné une interprétation érotique du mythe du Sphinx. La sphinge au buste de belle jeune fille aurait précipité vers la mort les jeunes hommes incapable de résoudre ses énigmes. Une autre version du mythe décrit la sphinge se rendant quotidiennement au marché de Thèbes pour s’y procurer des victimes. Certaines représentations grecques comme la poterie présentées ci-après paraissent montrer le viol d’un jeune homme par cette créature. C’est cette scène que représente le tableau de Franz von Stuck.

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     Jan Herman, Steven Engels et Alex Demeulenaere dans leur essai «  »Littératures en contact: mélanges offerts à Vic Nachtergaele » (Presses Universitaires de Louvain) font remarquer que le Sphinx du poème de Heine n’est ni le Sphinx grec, créature vivante, ni le  Sphinx égyptien, créature de pierre. C’est un Sphinx hybride fait de marbre qui dans un premier temps se féminise (ein Weiss an Haupt und Brusten) puis s’anime (Lebendig ward das Marmobild) sous l’effet du baiser déposé sur ses lèvres. Nul besoin d’énigme non résolue pour que la sphinge déchire le cœur du jeune homme de ses griffes puissantes. Ce n’est pas Œdipe et le Sphinx de Delphes que Heine, amoureux trop souvent éconduit, met en scène dans ce poème, c’est l’homme amoureux et la femme fatale, figure féminine castratrice et vorace incontournable créée de toute pièce par les hommes du XIXe siècle, qui le mène à sa perte. D’autres comme Baudelaire et le poète symboliste Albert Samain s’y laisseront tenter.

Beauté (Les Fleurs du mal), Baudelaire

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris;
J’unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

                                   °°°

La Chimère (Evocations), Albert Samain

La chimère a passé dans la ville où tout dort,
Et l’homme en tressaillant a bondi de sa couche
Pour suivre le beau monstre à la démarche louche
Qui porte un ciel menteur dans ses larges yeux d’or.

Vieille mère, enfants, femme, il marche sur leurs corps…
Il va toujours, l’oeil fixe, insensible et farouche…
Le soir tombe… il arrive; et dès le seuil qu’il touche,
Ses pieds ont trébuché sur des têtes de morts.

Alors soudain la bête a bondi sur sa proie
Et debout, et terrible, et rugissant de joie,
De ses grilles de fer elle fouille, elle mord.

Mais l’homme dont le sang coule à flots sur la terre,
Fixant toujours les yeux divins de la Chimère
Meurt, la poitrine ouverte et souriant encor.

                                      °°°

Emeraude (Evocations), Albert Samain

 Vision de forêts dans l’eau glauque – Émeraude.
Étangs luisant dans les jardins comme des yeux,
Beaux yeux cruels pareils aux bois mystérieux
Où la panthère d’or, Amour, ondule et rôde.

Printemps de la couleur. Rêve sentimental
De feuillée en fraîcheur mirée à la rivière
Et d’âme rebaignée en la candeur première
De la verdure peinte en un vierge cristal.

Et mauvais rêve aussi de la femme mauvaise
Dont le lourd regard vert, brûlant comme la braise,
Au coeur ensorcelé distille le poison.

Mers vertes – vision de naufrages tragiques…
Émeraudes. Grands yeux fascinants et magiques
Du vieux sphynx allongé – fatal – à l’horizon.

°°°Evocations) 

Félicien Rops (1833-1898) - Le Sphinx, entre 1878 et 1881

Félicien Rops (1833-1898) – Le Sphinx, entre 1878 et 1881

Fernand Khnopff (1858-1921) -  la caresse du Sphinx,  1896

Fernand Khnopff (1858-1921) –  la caresse du Sphinx,  1896

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